La session du Comité Central du Parti Communiste Français d’Argenteuil de mars 1966

Ce qui a enclenché réellement la sortie inévitable des étudiants « pro-chinois » de l’UEC – au grand dam de Louis Althusser, fut la publication par le Cercle d’Ulm du document « Faut-il réviser la théorie marxiste-léniniste ? ».

C’était une attaque contre la résolution intitulée « Sur les problèmes idéologiques et culturels » prise par le Comité Central du Parti Communiste Français lors d’une session à Argenteuil, les 11-13 mars 1966.

Les acteurs de ce « drame » historique du Parti Communiste Français furent Waldeck Rochet, Roger Garaudy, Lucien Sève, Louis Aragon, André Stil, Henri Jourdain, Victor Joannès, Michel Simon, Pierre Juquin, Henri Krasucki, Guy Besse, Jean Kanapa, Jacques Duclos, Jean Burles, Jacques Chambaz, Gérard Bordu, Jacques Roux et Jean Suret-Canale.

Henri Krasucki

Leurs interventions furent publiées, ce qui n’est normalement jamais le cas ; c’est également Roger Garaudy qui commença, afin que les autres positions se placent par rapport à lui et non par rapport à la direction.

Qui plus est, contrairement à la règle, il n’y a pas eu de rapport introductif du Bureau politique.

Il s’agissait de délimiter une bonne fois pour toutes le droit d’intervention ou non du Parti Communiste Français sur le plan intellectuel et dans le domaine des arts et des lettres, en prenant en compte la situation générale et en prenant une décision définitive.

C’est qu’il avait été constaté, lors des discussions à Choisy-le-Roi en janvier 1966, dans le but d’« étudier, par des échanges de perspectives, les questions théoriques actuellement débattues par les philosophes communistes et d’établir les conditions d’un travail collectif où chaque camarade pourrait apporter sa contribution propre », que l’affrontement entre la position de Louis Althusser et celle de Roger Garaudy allait trop loin.

Roger Garaudy

La résolution fit le choix suivant : dans les arts, c’est la liberté totale, avec désormais une ouverture à l’art contemporain.

Dans les sciences, on regarde de très loin, du moment que cela ne gêne pas.

Sur le plan de la théorie, il fut choisi une ligne de surveillance bienveillante mais serrée, le dernier mot revenant toujours au Parti Communiste Français.

C’était là, au-delà de la question de Louis Althusser et de Roger Garaudy, un recul de l’esprit « interventionniste » et ce qui provoqua la réaction du Cercle d’Ulm.

Celui-ci, dans son document, après avoir exposé et présenté ses griefs contre la résolution, attaquait ouvertement la direction du Parti Communiste Français pour avoir abandonné les principes essentiels du communisme.

« Nous avions déjà connu des liquidateurs d’avant-garde : la clique dirigeante de l’U.E.C.

Ces dirigeants de l’école étudiante du communisme avaient enseigné à de jeunes militants toutes les leçons du social-démocratisme exécré : la dissolution d’organismes réguliers, l’absence de discipline de pensée et d’organisation.

Et les leçons les plus perfides : celles de l’idéologie dominante. Ils ânonnaient, ils ânonnent encore la démocratie.

Oubliant l’alphabet : il y a démocratie et démocratie, démocratie bourgeoise et démocratie prolétarienne.

Ces révisionnistes au petit pied veulent nous apprendre une chose « nouvelle » : par-delà les luttes de classes, il y a une unité de la jeunesse.

Au mépris de l’héroïque lutte du peuple vietnamien, ils déclarent que la négociation est la seule forme de solution des conflits.

Et nous en passons, pour ne pas rebuter le lecteur.

Nous avions déjà connu les liquidateurs du programme : sous prétexte de soutenir un candidat bourgeois, ce qui est parfaitement légitime, nos modernes révisionnistes balançaient les thèses du parti.

N’a-t-on pas vu des dirigeants du parti et des plus éminents, reprendre à leur compte la thèse de la plus juste répartition des fruits du travail.

Thèse réduite en poussière par Marx dans la « Critique du Programme de Gotha ».

Nous avons vu se généraliser l’opportunisme de droite dans l’application des thèses du XVIIe Congrès de notre parti.

Et nous en passons pour ne pas rebuter le lecteur.

De sacrifices politiques en sacrifices idéologiques, de sacrifices idéologiques en sacrifices d’organisation nous voilà arrivés au terme : le sacrifice de la théorie.

Nous sommes remontés à la source. Le cercle du révisionnisme est bouclé.

Comme le disait Lénine, le vin est tiré. »

L’UJCML a ici le noyau de sa rupture ; après mai 1968, elle donnera naissance à la Gauche Prolétarienne.

Mais que dit concrètement la résolution du Parti Communiste Français intitulée « Sur les problèmes idéologiques et culturels » ?

Il y a déjà, et c’est en fait le plus important, une reconnaissance que les sociétés se sont développées, et avec elles le degré de culture et de connaissances scientifiques.

« Les intellectuels, en raison même du développement accéléré des connaissances humaines, de l’extension des besoins et des moyens de culture, prennent une part croissante aux transformations du monde moderne. »

Il faudrait soit se mettre au niveau idéologique pour être capable de proposer une vision du monde matérialiste dialectique, ou laisser faire.

Le Parti Communiste choisit de laisser faire.

« Tout invite les intellectuels communistes à aborder avec audace et indépendance de jugement les problèmes ouverts dans le domaine de la science, de la philosophie et de l’art. »

En ce qui concerne l’art plus spécifiquement, l’idée d’être en mesure d’aborder la question est abandonnée.

« Engels, non seulement nous met en garde contre la prétention de régenter dans le domaine de la culture, mais aussi contre toute conception dogmatique de la culture et de l’enseignement, dans un monde qui ne saurait être achevé. »

Pour cette raison, dans les arts, la « liberté » est complète.

« La création artistique ne se conçoit pas non plus sans recherches, sans courants, sans écoles diverses et sans confrontation entre elles.

Le parti apprécie et soutient les diverses formes de contribution des créateurs aux progrès humains dans le libre déploiement de leur imagination, leur goût et leur originalité.

Il souhaite qu’ils comprennent et appuient les positions idéologiques et politiques de la classe ouvrière. »

Dans les sciences, c’est pareil : tout est trop compliqué, il n’y aura aucune participation du Parti Communiste Français, tant que cela n’empiète pas sur lui.

« Le développement de la science nécessite les débats et les recherches.

Le parti communiste ne saurait contrarier ces débats ni apporter une vérité a priori, encore moins trancher de façon autoritaire des discussions non achevées entre spécialistes. »

En ce qui concerne la théorie, c’est-à-dire pour faire simple l’idéologie et la politique, le Parti Communiste Français garde la main.

C’est une réfutation de la position de Louis Althusser et de la tentative de former une élite intellectualo-philosophique qui aurait le dessus.

Son travail est considéré toutefois comme utile, même si exprimé de manière trop hermétique.

« La responsabilité de la théorie incombe aux partis marxistes-léninistes, qui représentent la classe ouvrière, dirigent ses luttes et incarnent son expérience.

C’est par l’effort collectif de l’ensemble des communistes, des intellectuels, comme des ouvriers et paysans instruits dans ses rangs, que le parti communiste s’acquitte de ce devoir.

Cette œuvre théorique indispensable et sans cesse poursuivie, les communistes ne perdent jamais de vue qu’elle ne saurait être féconde sans être indissolublement liée à la pratique.

Il n’y a, dans aucun domaine, de théorie isolée.

En politique, en sciences, en art et dans toute la vie sociale, la théorie marxiste s’enrichit de l’expérience historique et de l’apport de tous les spécialistes qui font progresser la connaissance, communistes et non communistes. »

Néanmoins, la résolution met de côté également la position de Roger Garaudy, considérée comme trop ouverte.

Elle affirme qu’il faut profiter de tous les apports, de partout, mais en dernier ressort il y a bien un marxisme indépendant, porté par le Parti Communiste Français.

La position de Roger Garaudy concernant l’ouverture aux chrétiens est donc remise en cause, car considérée comme allant trop loin dans la logique de la convergence.

Un effort significatif doit être fait vers les chrétiens, mais il y a une ligne de fond qui ne doit pas s’effacer.

« Les prises de positions nouvelles de l’Église en faveur de la coexistence pacifique et à propos des rapports entre croyants et non-croyants représentent un progrès encourageant (…).

En tendant la main aux chrétiens, le parti communiste n’a jamais masqué l’opposition qui existe entre la philosophie matérialiste et le principe de toute religion.

Les efforts communs pour une vie meilleure n’impliquent pas de convergence philosophique, mais le respect des convictions de chacun. »

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Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)