Louis Althusser, agrégé de philosophie, passé par l’École normale supérieure, rassemble en octobre 1965 aux éditions Maspéro une compilation d’articles publiés dans La Pensée en intitulant l’ouvrage Pour Marx ; le succès est très important, avec une vente à hauteur de plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires.
Il y aura quinze retirages au total, pour 45 000 exemplaires vendus, mais ce n’est pas tout : quelques semaines après sort un livre collectif, Lire le Capital, où Louis Althusser développe la même approche, soutenue par plusieurs autres auteurs qui sont justement ses élèves à l’École normale supérieure : Étienne Balibar, Roger Establet, Pierre Macherey et Jacques Rancière.

C’est que Louis Althusser a toute une équipe de jeunes étudiants qui s’aligne sur ses positions et, avec la sortie de ces deux ouvrages, il apparaît qui plus est comme un théoricien majeur du marxisme, avec une aura internationale.
Louis Althusser se fait, en effet, le théoricien de la théorie : il dit qu’il y a une « pratique théorique », qui a la même dignité que la pratique elle-même.
Cela flatte résolument les étudiants venus de la bourgeoisie et se revendiquant du marxisme.
Pour légitimer d’autant plus cela, il invente une « coupure épistémologique » : il y aurait deux Karl Marx, un jeune et un vieux, qui n’auraient rien à voir.
Le premier serait un humaniste radical, le second un scientifique authentique.

Ce qui aboutit à une troisième conséquence : on aurait besoin des philosophes pour philosopher sur la philosophie, du marxisme pour analyser le marxisme.
Louis Althusser applique ici les principes du « structuralisme » qui apparaît au même moment ; il y aurait dans le marxisme des « structures » qu’il s’agirait de redécouvrir pour le comprendre.
Le marxisme serait ainsi une science « pure » ; il n’est pas porté par une humanité consciente et active.
Il faut donc rejeter à la fois une lecture humaniste du marxisme et une lecture qui serait historiciste, accolée à l’Histoire et à son développement.
Dans le contexte où il agit, Louis Althusser se fait donc le héraut des théoriciens qui rejettent l’ouverture voulue par Roger Garaudy, afin de justifier leurs propres positions d’interprètes du marxisme.
Mais cet aspect ne touche que le rejet de l’humanisme.
Pourquoi rejette-t-il « l’histoire » ?
C’est que s’il n’agissait pas ainsi, Louis Althusser aboutirait à la conclusion que ce sont aux théoriciens « purs » de prendre les commandes du Parti Communiste Français.
Il abandonne donc l’Histoire, tout comme il abandonne la politique, afin de justifier une activité limitée à une étude théorique de la théorie, qui serait une pratique.
C’est la conceptualisation de la nécessité d’une caste intellectuelle bureaucratique.
Voici un exemple de ce que formule Louis Althusser,
« Réduire et identifier l’histoire propre de la science à celle de l’idéologie organique et à l’histoire économico-politique, c’est finalement réduire la science à l’histoire comme à son « essence ».
La chute de la science dans l’histoire n’est ici que l’indice d’une chute théorique : celle qui précipite la théorie de l’histoire dans l’histoire réelle ; réduit l’objet (théorique) de la science de l’histoire à l’histoire réelle ; confond donc l’objet de connaissance avec l’objet réel.
Cette chute n’est rien d’autre que chute dans l’idéologie empiriste, mise en scène sous des rôles ici tenus par la philosophie et l’histoire réelle (…).
C’est l’union de l’humanisme et de l’historicisme qui représente, il faut bien le dire, la plus sérieuse tentation, car elle procure les plus grands avantages théoriques, du moins en apparence.
Dans la réduction de toute connaissance aux rapports sociaux historiques, on peut introduire en sous-main une seconde réduction, qui traite les rapports de production comme de simples rapports humains (…).
On concevra donc [= dans cette lecture erronée que Louis Althusser dénonce] cette nature humaine comme produite par l’histoire, changeante avec elle, l’homme changeant, comme le voulait déjà la Philosophie des Lumières, avec les révolutions de son histoire, et affecté jusqu’en ses facuItés les plus intimes (le voir, l’entendre, la mémoire, la raison, etc.
Helvétius l’affirmait déjà, Rousseau aussi, contre Diderot; Feuerbach en faisait un grand article de sa philosophie, – et de nos jours une foule d’anthropologues cuIturalistes s’y exercent) par les produits sociaux de son histoire objective.
L’histoire devient alors transformation d’une nature humaine, qui demeure le vrai sujet de l’histoire qui la transforme.
On aura de la sorte introduit l’histoire dans la nature humaine, pour bien rendre les hommes contemporains des effets historiques dont ils sont les sujets, mais – et c’est là que tout se décide – on aura réduit les rapports de production, les rapports sociaux politiques et idéologiques à des « rapports humains » historicisés, c’est-à-dire à des rapports inter-humains, inter subjectifs.
Tel est le terrain d’élection d’un humanisme historiciste. »
Louis Althusser sera tout à fait conscient qu’il formule le principe d’une place au soleil automatique pour le « travailleur intellectuel » ; il ne quittera jamais le Parti Communiste Français.
Ses étudiants vont par contre prendre au pied de la lettre l’appel à une « théorisation » en laboratoire qui ouvre la voie, Robert Linhart en tête.
C’est que pour de nombreux étudiants disciples de Louis Althusser, l’exigence de la théorie se confond avec le principe de la confrontation idéologique.
Pour cette raison, il y a le choix de se reconnaître dans la dénonciation chinoise du révisionnisme.
Cela aboutit à la mise en place d’une opposition clandestine au sein de l’Union des étudiants communistes.
Ce n’est pas la seule, toutefois. On a, en effet, les trotskistes du Parti communiste internationaliste qui ont organisé une infiltration.
Pour cette raison, le Parti Communiste Français découvre en 1965 deux contestations au sein de l’UEC, alors qu’il a réussi auparavant à écraser le courant des « Italiens » prônant l’indépendance de l’UEC et une « déstalinisation » générale.
On a l’opposition « pro-chinoise » dont le noyau dur est l’École normale supérieure située rue d’Ulm, avec Robert Linhart comme principale figure et Louis Althusser à l’arrière-plan.
On a l’opposition pro-trotskiste du « secteur Lettres », le plus important de l’UEC, avec 400 étudiants.
Cette dernière sentit qu’elle était allée jusqu’au bout d’où elle pouvait aller et lança son offensive en septembre 1965, dénonçant le soutien à François Mitterrand pour l’élection présidentielle.
La section Lettre fut par conséquent dissoute en janvier 1966 par l’UEC, mais soutenue par les étudiants de l’École normale supérieure qui considérèrent qu’une telle décision allait trop loin.
Eux-mêmes finirent par quitter l’UEC.
On a alors d’une part, en avril 1966, la naissance de la Jeunesse communiste révolutionnaire(JCR), très marquée par Ernesto Che Guevara mais qui est en fait un montage réalisé par les trotskistes du Parti communiste internationaliste.
Elle est issue du secteur Lettres, de ses alliés dans l’UEC, de certaines Jeunesses communistes, de jeunes du Parti socialiste unifié.
On a d’autre part, en décembre 1966, la mise en place de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJCML), « pro-chinoise », avec surtout des étudiants de l’École normale supérieure, mais aussi des étudiants du secteur Droit ainsi qu’une minorité du secteur Lettres (celle en philosophie).

Sur le coup, l’UEC fut fortement ébranlée par ces deux vagues de départ et le Parti Communiste Français dut la reconstituer par en haut ; en quelques années, le nombre d’adhérents passa à 3 500, ce qui était honorable par rapport à avant les départs.
Cela n’enlevait pas le souci pour le Parti Communiste Français d’avoir désormais deux organisations « gauchistes » en concurrence.
Si la JCR se revendiquait d’une tradition différente, l’UJCML s’affirmait comme anti-révisionniste et porteuse de la véritable essence historique révolutionnaire du Parti Communiste Français.
Cette mise en situation politique précipita la rupture avec l’approche de Louis Althusser, dans la mesure où les « Cahiers marxistes-léninistes » devinrent l’organe théorique et politique de l’UJCML.
Ces Cahiers existaient au préalable, depuis la fin de 1964 ; l’UJCML les a conservés à côté d’une nouvelle revue mensuelle, Garde Rouge, qui tire à 5 000 exemplaires et prend ensuite le nom de Servir le peuple.

Ils sont, en effet, prestigieux ; malgré leur dimension assez rustique – ils étaient ronéotés à l’École normale supérieure – ils profitaient de l’aura de Louis Althusser, qui par ailleurs y publia un article.
Les autres auteurs étaient d’ailleurs quasiment uniquement de jeunes « normaliens », à l’instar de Robert Linhart, Alain Badiou, Jacques Rancière, Jacques-Alain Miller, Jacques Broyelle, Etienne Balibar, Pierre Macherey, Georges Rougemont, Christian Riss, Alain Grosrichard, Roger Establet, Dominique Lecourt, etc.
L’approche était assez ouverte, néanmoins le numéro 8, consacré aux « Pouvoirs de la littérature », fut détruit à sa sortie en raison de son contenu directement bourgeois et sans aucune base idéologique.
La volonté était d’aller de l’avant, coûte que coûte, et comme Louis Althusser fit le choix de ne pas s’aligner sur l’UJCML et de rester au Parti Communiste Français, la rupture fut d’autant plus nette.
Les « Cahiers marxistes-léninistes » se tournèrent alors entièrement vers le marxisme-léninisme préservé par les communistes chinois, avec un soutien accentué sur la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne.

Les articles perdent alors également leurs signatures, même si en fait auparavant la liste des contributeurs était indiquée, mais sans attribution relative aux articles.
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Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)