Le noyau rationnel de la philosophie de Hegel

Par Zhang Shiying, 1972

Le système idéaliste de la philosophie de Hegel constitue l’aspect conservateur voire réactionnaire de sa philosophie ; cependant, sa philosophie idéaliste est traversée par quelque chose de grande valeur : la dialectique.

Hegel est le premier, dans l’histoire de la philosophie, à avoir développé aussi complètement et systématiquement la dialectique idéaliste ; il en a exposé les caractéristiques fondamentales à l’aide d’un point de vue idéaliste.

Marx a indiqué « Entre les mains de Regel la dialectique devient mystique, mais cela n’empêche pas qu’il est le premier à avoir exposé sous tous leurs aspects et consciemment les formes du mouvement général de la dialectique. »

Hegel considère que l’Esprit Absolu, l’Idée Absolue, réside dans le mouvement, la transformation et le développement incessants ; dans le mouvement et le développement existent des liaisons internes et un conditionnement réciproque.

La vérité est concrète : le développement a des lois propres, les contradictions internes sont la source du développement. Au sein du développement s’opère une conversion du changement quantitatif en changement qualitatif.

La connaissance est un processus d’approfondissement et de concrétisation incessants de l’abstrait vers le concret, du simple vers le complexe… Ces idées dialectiques sont l’aspect progressiste, révolutionnaire de la philosophie de Hegel.

1. LE PRINCIPE RELATIF AU MOUVEMENT ET A L’INTERDÉPENDANCE DES PHÉNOMÈNES

Hegel considère que la réalité, la vérité, c’est-à-dire ce qu’il appelle l’Esprit Absolu, l’Idée Absolue, est un processus en mouvement, transformation et développement incessants. Chaque étape, chaque aspect ou maillon de ce processus n’est pas fixe ou isolé, mais il existe entre eux des liaisons internes et des conversions vivantes : l’un se convertit, passe nécessairement à un autre et a nécessairement avec lui des liens profonds.

Engels a indiqué : «Dans le système de Hegel […] pour la première fois – et c’est son grand mérite – le monde entier de la nature, de l’histoire et de l’esprit était représenté comme un processus, c’est-à-dire comme étant engagé dans un mouvement, un changement, une transformation et une évolution constants, et où l’on tentait de démontrer l’enchaînement interne de ce mouvement et de cette évolution. »

Lénine a dit : « Hegel pose deux exigences fondamentales : 1. « la nécessité de la liaison » et 2.  «la genèse immanente des différences ». Très. Important ! Voici ce que cela signifie a mon avis :

1. liaison nécessaire, liaison objective de tous les aspects, forces, tendances, etc., d’un domaine donné de phénomènes ;

2. la genèse immanente des différences, la logique interne objective de l’évolution et de la lutte des différences, de la polarité. »

Ces deux passages d’Engels et de Lénine sont en réalité une généralisation succincte de la pensée dialectique de Hegel.

De là on peut voir que la pensée dialectique de Hegel, du point de vue de son contenu le plus important, est une pensée de la liaison interne et du développement des contradictions. Lénine a indiqué que les « différences », la « polarité », c’est la contradiction.

Hegel lui-même l’a dit : la seule connaissance, la seule réalité (c’est-à-dire l’Esprit Absolu ou l’Idée Absolue), que la philosophie doit maîtriser et connaître a deux caractéristiques : ce sont les deux principes du développement et du concret.

Ces deux caractéristiques sont liées mutuellement. Hegel, de plus, en a fait la synthèse, il a donné une définition de ce qu’il appelle vérité, réalité. Il dit : « L’idée, qui est elle-même concrète, elle-même en développement, est encore un système organique, un ensemble, et comprend en elle-même de nombreux stades et maillons. »

Le concret ici désigne l’ensemble des liens organiques de différentes sortes ou, selon l’expression même de Hegel, « une unité aux déterminations différentes» [la synthèse des déterminations multiples]. Hegel lui-même a pris un exemple pour expliquer le sens de « concret »: un bouquet de fleurs comprend différentes qualités telles que le parfum, la forme, la couleur… cependant, le bouquet de fleurs n’est pas le rassemblement fortuit de ces qualités, c’est un ensemble.

Dans un bouquet de fleurs, ces qualités sont liées entre elles de façon interne et nécessaire. L’abstrait dont nous parlons d’ordinaire est l’opposé de ce concret.

C’est pourquoi, en disant que ce bouquet de fleurs est concret, nous voulons dire qu’il est un ensemble qui lie de façon interne ces qualités. Au contraire, si l’on abstrait de son ensemble une qualité particulière de ce bouquet de fleurs comme la couleur, on la sépare des autres qualités et la couleur devient alors abstraite. Bref, le concret ce sont les liaisons internes, c’est l’ensemble, et l’abstrait c’est la séparation, l’unilatéral.

Hegel considère que les choses dans le monde sont concrètes, elles sont des ensembles de différents aspects, éléments ou qualités liés de façon interne. Que ce soit dans le ciel ou sur la terre, dans le monde naturel ou spirituel, il n’est pas de chose « abstraite », isolée ; si l’on isole une chose de façon absolue, cela n’a aucun sens.

Par exemple, une couleur absolument isolée, abstraite, en dehors de toute forme, de tout parfum et de toute qualité, n’existe pas en réalité.

Dans le monde réel, si une couleur n’est pas liée à telle forme, tel parfum, elle l’est avec telle autre forme, tel autre parfum… Pour parler plus simplement, c’est ce que veut dire Hegel lorsqu’il dit que la vérité est concrète.

La deuxième caractéristique fondamentale de la vérité est le développement. Hegel considère que, puisque la vérité est une unité organique variée, elle comporte aussi en son sein des éléments contradictoires, des éléments opposés, des contradictions ; c’est pourquoi la réalité n’est pas nécessairement fixe ou en repos, mais peut se convertir et se développer contradictoirement.

Précisément pour cela Hegel ajoute que la vérité est vivante, c’est un mouvement et un processus.

Hegel affirme que l’objet de la philosophie, c’est la vérité- réalité qui a les caractéristiques exposées plus haut ; que le seul but de la philosophie est de maîtriser cette vérité, cette réalité. C’est pourquoi Hegel considère que « la philosophie est la science qui connaît le développement des choses concrètes », c’est la science qui maîtrise la vérité-réalité.

A partir de ce point de vue fondamental, on peut dire que le contenu de l’ensemble du système philosophique hégélien est la description du processus du développement de la vérité- réalité concrète.

C’est la description du processus de déduction et de conversion réciproques de chaque étape, de chaque maillon contenus dans la vérité concrète, ou réalité. Prenons comme exemple la première partie du système philosophique hégélien, la logique. L’esprit fondamental qui traverse la description des concepts logiques consiste à les examiner comme des choses liées réciproquement, en développement et en conversion incessants.

Par exemple, lorsque Hegel analyse les deux concepts d’Être et de Néant, on voit que l’Être n’est pas une chose fixe ou ultime : il doit passer et se convertir en son opposé le Néant, car l’Être purement abstrait est d’un côté un concept différent, opposé au Néant, mais d’un autre côté l’Être purement abstrait n’a aucune détermination et aucun contenu ; alors quelle différence y a-t-il avec le Néant ?

Aussi, nous ne pouvons, comme la métaphysique, considérer que l’Être c’est l’Être, et le Néant le Néant, ni qu’entre les deux il n’y a absolument aucune communication.

Au contraire, l’Être et le Néant sont liés de façon interne et nécessaire, le premier devant se développer, se convertir dans le second.

Autre exemple, les deux concepts de Liberté et de nécessité : ils ne sont pas entièrement coupés, séparés l’un de l’autre.

Si l’on considère qu’il suffit d’être libre pour ne pas être déterminé par la nécessité ou au contraire qu’il suffit d’être déterminé par la nécessité pour ne pas être libre, il faut dire que ce point de vue ne considère pas les problèmes en partant des liens : il oppose abstraitement liberté et nécessité et est donc erroné.

Une liberté qui ne comprend pas en elle-même la nécessité, qui n’agit pas en fonction de la nécessité, n’est qu’une « liberté formelle ». On ne peut que l’appeler arbitraire, et il ne s’agit pas de liberté véritable. La liberté est essentiellement concrète, c’est-à-dire qu’elle est étroitement liée à la nécessité : c’est la connaissance de la nécessité.

Seule une telle liberté est la véritable liberté. Autre exemple : l’Essence et le phénomène. Hegel a indiqué : Essence et Phénomène n’existent pas isolément l’un de l’autre. Le Phénomène est la manifestation de l’Essence ; si un phénomène est tel, c’est en raison de l’Essence ; l’Essence non plus n’existe pas en dehors du Phénomène mais en lui.

Autrement dit, de tout ce que manifestent les phénomènes, il n’est rien qui ne soit pas intérieur à l’Essence ; et rien dans l’Essence qui ne se manifeste en phénomène.

Hors de l’Essence, il n’est pas de manifestation de l’Essence, il n’est pas de phénomène ; hors des phénomènes, l’Essence devient une chose vide, qui n’a pas de sens. C’est pourquoi pour connaître l’Essence il faut partir de la connaissance des phénomènes.

Séparer l’Essence et le phénomène pour aller, en dehors des phénomènes, appréhender une essence abstraite, une chose en soi inconnaissable, c’est un point de vue métaphysique que Hegel a critiqué.

Nous pouvons encore prendre comme exemple le général, le particulier et l’individuel. Hegel considère que ce sont les trois maillons du concept, qu’ils sont inséparables et liés de façon interne.

D’un côté le particulier ne peut exister en dehors du général, le général structure la nature et l’essence du particulier. Par ailleurs, le général est aussi inséparable du particulier ; il se manifeste à travers lui, il le traverse, le général comprend en lui le particulier, il l’a comme contenu.

Toute généralité saisie en dehors du particulier est vide et non réelle. Cette généralité étroitement liée au particulier, Hegel l’appelle « généralité concrète », et la généralité coupée du particulier, Hegel l’appelle « généralité abstraite ».

Hegel est pour la première, il s’oppose à la seconde. Ce qu’il appelle l’« individualité » [le singulier], c’est l’union du général et du particulier.Bref, les concepts et catégories que Hegel examine dans la logique (Être, néant, devenir, quantité, qualité, degré, essence, identité, différence, contradiction, essence et phénomène, nécessité et contingence, possibilité et réalité…) se trouvent dans un mouvement constant, sont liés entre eux, se convertissent mutuellement ; ils se transforment et se développent, il y a conversion de l’un en l’autre.

C’est pourquoi on peut dire que la logique décrit le processus de mouvement, conversion, déduction et développement incessants du concept.

Nous n’avons fait ici que prendre des exemples dans la Logique, mais, bien sûr, la pensée hégélienne de la liaison et du développement ne se limite pas à cette œuvre. La méthode de pensée métaphysique considère les choses comme immuables et n’ayant pas de liaisons internes entre elles.

Hegel a très vivement critiqué cette conception. Il a indiqué que la méthode métaphysique ne comprend pas, ne sait pas que la vérité-réalité est concrète et a de multiples aspects ; elle considère que le concept abstrait et isolé peut exprimer la vérité, elle saisit toujours un aspect des choses et ne le lâche plus, considérant qu’il s’agit de la vérité complète.

Lorsqu’elle examine une chose, elle ne veut jamais prêter attention à d’autres aspects opposés ; l’aspect qu’elle saisit, elle ne veut jamais le relier aux autres.

Cette méthode méconnaît l’unité organique de tous les aspects de la vérité, elle exprime souvent de façon éparpillée plusieurs phénomènes superficiels d’un problème, mais jamais elle ne maîtrise véritablement ce qui a trait à l’essence à partir de leur unité organique.

Cette méthode est arbitraire, elle s’en tient opiniâtrement à un aspect et considère que tout aspect peut exister dans un état d’isolement ; elle considère qu’entre tel et tel aspect il existe un fossé infranchissable, et qu’il ne peut y avoir conversion et transformation réciproques.

Ainsi, la Liberté et la Nécessité, l’Essence et le Phénomène, la Possibilité et la Réalité, la Nécessité et la Contingence, tous ces concepts sont coupés l’un de l’autre et s’excluent mutuellement. Hegel considère que cette méthode de pensée unilatérale qu’est la métaphysique ne peut maîtriser la vérité- réalité.

2) LE PRINCIPE FONDAMENTAL DE LA DIALECTIQUE (LA CONTRADICTION)

Les deux caractéristiques de la vérité-réalité énoncées plus haut contiennent déjà en elles-mêmes l’idée de contradiction. En dehors des contradictions, il n’est pas question qu’il y ait concret ou développement.

Hegel considère que, si la vérité-réalité est en mouvement, en transformation, en développement ce n’est pas en raison d’une force extérieure mais en raison de contradictions internes. Il affirme que chaque stade, chaque maillon du processus de développement de l’Esprit Absolu, de l’Idée Absolue, comprend en lui-même des contradictions internes.

Selon l’exemple qu’il prend lui-même, le phénomène de la vie comprend la contradiction entre la vie et la mort.

Le point de vue métaphysique considère que, puisque la vie est différente de la mort, qu’elle lui est opposée, il ne peut y avoir dans les phénomènes de la vie des facteurs de mort.

Selon ce point de vue, si l’homme doit mourir, c’est uniquement en raison des causes externes. Hegel a indiqué que la vie est un processus contradictoire, la vie comme telle porte en elle le germe de la mort ».

A ce que l’homme ne puisse éviter la mort, il y a donc fondamentalement une cause interne. Quand il y a passage, conversion d’un concept à un autre, comme Hegel en parle dans la Logique, ce n’est pas en raison d’une cause externe, mais parce que dans la nature et à l’intérieur même d’un concept sont compris des éléments d’un autre concept, qui lui est (ou sont) opposé(s) et différent(s).

Ce n’est qu’en raison des contradictions internes de ces deux aspects qu’un concept est forcé de se convertir et de passer à un autre concept. Le processus de conversion, de mouvement et de développement des concepts, que décrit toute la Logique, c’est aussi le processus d’auto-conversion, d’auto-mouvement et d’auto-développement des concepts.

Par exemple, si le concept d’Être se convertit dans le concept de Néant, ce n’est pas parce qu’une force extérieure sans lien interne avec l’Être et existant en dehors de l’Être le pousserait à la conversion vers le Néant, mais parce que la nature de cet Être purement abstrait et sans aucun contenu comprend déjà des éléments de ce Néant qui lui est contraire.

Et jusqu’aux concepts d’Identité et de Différence, d’Essence et de Phénomène, de Nécessité et de Contingence, de Possibilité et de Réalité : la source de leur conversion réciproque réside également dans les contradictions internes.

Par exemple, si l’identité se convertit en différence, ce n’est pas non plus parce qu’une force extérieure et qui n’a pas de liaison interne avec elle la pousse, mais parce que le concept de l’identité concrète comprend en lui-même le concept de différence qui lui est contraire.

Ce n’est qu’en raison de la contradiction interne entre ces deux aspects que le concept d’identité est forcé de se dépasser lui- même et de se convertir dans le concept de différence. Quant aux autres concepts et catégories, c’est également la même chose.

Bref, dans tout concept ou catégorie, dans tout phénomène – autrement dit, dans tout stade ou maillon de la réalité ou de l’Esprit Absolu – existent des contradictions internes, et c’est en raison de celles-ci que chacun se dépasse et passe à son contraire.

La métaphysique considère que les contradictions ne sont pas pensables, ou tout au moins qu’elles ne sont pas normales. Hegel a critiqué cette conception métaphysique.[à propos du mot « critiquer» : il existe en chinois deux mots traduits généralement par le seul verbe «critiquer». En fait, le premier (piping), critiquer-commenter, relève du registre des contradictions au sein du peuple.

Le second (pipan), critiquer-juger, se réfère à des divergences plus fondamentales et relève souvent du registre des contradictions antagoniques. C’est ce dernier terme qui est ici employé dans le texte chinois]

Selon son point de vue, le principe de contradiction dans la logique formelle ne nous permet pas d’affirmer une opinion tout en la niant ; c’est une loi élémentaire que notre pensée doit respecter, et si l’on enfreint cette loi de la logique formelle en effet ce n’est pas « normal », c’est «impensable».

Cependant, reconnaître le principe de contradiction dans la logique formelle n’équivaut pas à nier les contradictions qui existent dans la réalité.

Hegel affirme que dans la réalité toutes les choses concrètes sont contradictoires et qu’entre le ciel et la terre il n’existe aucune chose qui ne comprenne des contradictions ou des caractéristiques contraires.

Hegel considère que les contradictions dont parle le principe de contradiction de la logique formelle sont « formelles », qu’elles sont des contradictions « impossibles » et doivent être exclues. Mais les contradictions réelles sont absolument différentes de celles que le principe de non-contradiction de la logique formelle doit exclure.

Ce type de contradiction est une contradiction nécessaire, « interne », et « il est ridicule de dire que la contradiction ne se laisse pas penser». Non seulement ce type de contradiction n’est pas un phénomène anormal, mais c’est «un principe qui pousse en avant le monde entier », c’est « la puissance universelle irrésistible devant laquelle rien, quelque sûr et ferme qu’il puisse paraître, n’a le pouvoir de subsister ».

C’est pourquoi où il y a contradiction il y a mouvement, développement. Hegel raille ces gens qui nient que les choses aient des contradictions : « L’habituelle tendresse pour les choses, dont le seul souci est qu’elles ne se contredisent pas, oublie ici comme ailleurs que la contradiction n’est pas résolue par là » (Hegel, Science de la logique)

Lénine a indiqué : « Cette ironie est charmante ! La  «tendresse » pour la nature et l’histoire (chez les philistins), c’est le désir de les épurer des contradictions et de la lutte.»

3. LE PRINCIPE SELON LEQUEL IL Y A CONVERSION D’UN CHANGEMENT QUANTITATIF EN UN CHANGEMENT QUALITATIF RADICAL

La vérité-réalité se développe, et du point de vue de Hegel le développement n’est pas seulement changement quantitatif mais changement qualitatif ; en effet, dans le chapitre sur l’Être de La Logique, Hegel a étudié les lois de conversion réciproque, de liaisons réciproques entre le changement quantitatif et le changement qualitatif, entre un état qualitatif et un autre état qualitatif. Hegel considère que la qualité et la quantité sont des caractères que possède toute chose. Mais il y a une différence entre la qualité et la quantité.

Pour reprendre les propres termes de Hegel, la qualité est un caractère uni à l’Être, alors que la quantité ne l’est pas directement.

Par unité de la qualité et de l’Être Hegel veut dire que la qualité est la détermination qui fait qu’une chose est une chose. Une chose est ce qu’elle est de par sa qualité ; si elle perd sa qualité, elle cesse d’être cette chose.

S’il y a telle qualité, telle chose est ; s’il n’y a pas telle qualité, telle chose n’est pas. Aussi conclut-il que la qualité est unie à l’être. Dire que la quantité n’est pas directement unie à l’Être, cela signifie que la grandeur ou l’augmentation et la diminution de la quantité n’influent pas sur la qualité de la chose, n’influent pas sur le fait qu’elle soit ou ne soit pas ; les rapports entre la quantité et l’être sont externes.

Cependant, en indiquant la différence entre la qualité et la quantité, Hegel souligne les liens étroits entre l’un et l’autre.Pour Hegel, la non-influence du changement quantitatif sur la qualité ne s’entend qu’à l’intérieur de certaines limites : par exemple quelle que soit l’augmentation ou la diminution de la température de l’eau, cela n’influe pas sur la nature de l’eau elle-même.

De même pour un paysan qui alourdit le fardeau de son âne : dans certaines limites, cela n’influera pas sur la marche de l’âne.

Cependant, quand le changement quantitatif dépasse la limite, il peut amener le changement d’une qualité en une autre. Ainsi, si la température de l’eau s’élève jusqu’à dépasser certaines limites, l’eau devient vapeur ; si elle baisse jusqu’à dépasser certaines limites, elle devient glace.

De même, si le paysan rajoute kilo après kilo sur son âne et que le poids du fardeau dépasse certaines limites, l’âne tombera, ne pouvant supporter le fardeau.

Hegel a souligné qu’on ne peut faire de ces exemples des plaisanteries, car en réalité ils sont riches de sens. Ces exemples illustrent de façon vivante la loi de la conversion du changement quantitatif en changement qualitatif. Ils montrent qu’au début le changement quantitatif est sans conséquence du point de vue de la qualité, mais que, quand ce changement atteint un certain degré, il entraîne une transformation de la qualité.

Hegel a indiqué : le changement quantitatif est un mouvement graduel ou progressif, le changement qualitatif est une rupture dans la gradation. Ici Hegel expose clairement l’idée du développement par bond, et attaque le point de vue métaphysique qui réduit le mouvement à un pur changement quantitatif.

4. LE PRINCIPE SELON LEQUEL LA CONNAISSANCE EST UN PROCESSUS QUI VA DE L’ABSTRAIT VERS LE CONCRET, DU SIMPLE AU COMPLEXE

Le concret dont il est question ici, nous l’avons déjà dit plus haut, désigne l’unité variée. Hegel considère que le procès de développement de la vérité-réalité, c’est-à-dire de l’Esprit Absolu, de l’Idée Absolue, est en même temps le procès de son auto-connaissance.

Il considère que ce procès de connaissance est un processus qui va de l’abstrait, du superficiel, du pauvre, vers le concret, le profond, le riche.

C’est pourquoi l’ensemble du procès de l’Esprit Absolu, depuis le stade logique jusqu’au stade spirituel en passant par le stade naturel, est un processus de plus en plus concret, de plus en plus complexe : « La connaissance relative à l’Esprit est ce qu’il y a de plus haut, de plus difficile […] c’est la plus concrète de toutes les sciences ».

Nous allons maintenant discuter de façon plus précise en prenant la logique comme exemple. Hegel considère que le mouvement de chaque concept, de chaque catégorie dans la logique est fonction de contradictions internes.

Chaque concept comprend en lui-même sa propre négation, et, comme cet aspect de négation est en contradiction avec lui- même, il est finalement nié et se convertit en un autre concept, une autre catégorie.

Cependant, le sens que Hegel donne à la négation n’est pas celui de la conception métaphysique de la négation, simple dépassement. Il s’agit de dépasser le donné primitif en conservant ce qu’il y a de rationnel ; c’est pourquoi le terme de négation a à la fois le sens d’achèvement et de conservation.

C’est justement pour cela que les processus de connaissance, le processus de conversion et de déduction des concepts dont parle Hegel n’est pas un processus de dépassement d’un concept par un autre, mais le processus d’un approfondissement, d’une concrétisation progressive et d’un enrichissement incessant du contenu.

Par exemple, dans la logique, le concept de départ, l’Être, n’a absolument aucune détermination, c’est le concept le plus abstrait et le plus vide, mais à travers le processus de négation l’Être se convertit en devenir, puis à nouveau en qualité.

Bien sûr, le concept de qualité comparé à l’Être simple est plus concret, plus profond et plus riche, car il exprime l’idée qu’il comprend certaines déterminations, alors que l’Être simple n’en comprend aucune.

De même pour le concept de degré : il s’agit du dernier concept du chapitre sur l’Être dans la Logique, et en même temps du concept le plus riche et le plus concret de ce chapitre, parce qu’il ne dépasse pas seulement les concepts de Qualité et de Quantité qui le précèdent mais les comprend tous les deux. Il est l’unité de la Qualité et de la Quantité.

De même dans le chapitre sur l’Essence : la Réalité est le dernier concept, il est en même temps le plus riche et le plus concret, il ne dépasse pas simplement l’Essence et le Phénomène, il est l’unité des deux.

De même le dernier concept du dernier chapitre de la Logique : le Concept, c’est-à-dire l’Idée Absolue, est le concept le plus riche et le plus concret de l’ensemble de la logique, il ne dépasse pas simplement tous les concepts et catégories qui le précèdent mais il les comprend tous en lui. Il est l’unité de l’Être et de l’Essence.

Tous les concepts et catégories qui l’ont précédé sont ses propres parties constitutives, ce sont tous les maillons qui le constituent.

C’est pourquoi tous les concepts de la logique de Hegel ne sont pas la juxtaposition et l’alignement de plusieurs concepts situés sur une même ligne d’égalité, mais ils sont en réalité des stades différents du processus d’auto-développement, d’auto- connaissance de l’Idée Absolue.

C’est pourquoi un concept tel que l’Être n’est pas un concept en dehors de l’Idée Absolue ; en réalité, l’Être c’est l’Idée Absolue, ce n’est que l’étape la plus inférieure et la plus abstraite de l’Idée Absolue. La définition de l’Idée Absolue donnée ici est la définition la plus abstraite et la plus superficielle. Ou, si l’on préfère, la connaissance que l’Idée Absolue a ici d’elle-même est la plus abstraite et la plus vide.

Le concept d’Essence, ce n’est pas non plus un concept en dehors de l’Idée Absolue ; en réalité, l’Essence c’est l’Idée Absolue, ce n’est qu’un stade assez inférieur et peu concret de l’Idée Absolue.

L’Idée Absolue c’est donc aussi l’Essence, mais la définition que l’on donne ici de l’Idée Absolue n’est pas une définition très concrète ou, si l’on préfère, la connaissance que l’Idée Absolue a d’elle-même n’est pas très concrète.

C’est pourquoi l’Idée Absolue est le grand rassemblement de tous ces concepts précédents, et tous ces concepts sont chacun un des stades de son auto-développement, et en même tempsson contenu. En dehors de tous ces stades, l’Idée Absolue elle- même n’est que vide et sans aucun sens.

C’est pourquoi Hegel considère que pour comprendre l’Idée Absolue il faut comprendre chacun des stades de son auto- développement. Pour comprendre les catégories et les concepts ultimes et suprêmes de la logique, il faut comprendre l’ensemble du système de ses concepts.

On peut donc voir que le processus de l’auto-connaissance de l’idée chez Hegel part de l’Être le plus abstrait et le plus superficiel, et à travers le processus d’une série de négations passe du stade de l’Être au stade de l’Essence, puis du stade de l’Essence arrive au stade du Concept, pour finalement s’arrêter à l’Idée Absolue.

L’ensemble de ce processus est un processus d’approfondissement et de concrétisation progressif de l’abstrait vers le concret et du simple vers le complexe ; dans ce processus, chaque catégorie est relativement supérieure et plus concrète, plus profonde, que les catégories précédentes.

Pour exprimer cette idée, nous pouvons encore prendre un autre exemple particulièrement clair : la conception de l’histoire de la philosophie chez Hegel. Hegel considère que la philosophie est la forme suprême de l’Idée Absolue. C’est pourquoi l’histoire du développement de la philosophie suit un chemin qui va de l’abstrait vers le concret et du simple vers le complexe.

Hegel s’est fermement opposé à l’idée selon laquelle l’histoire de la philosophie est l’amas et l’alignement d’opinions éparses.

Il est inepte et superficiel de concevoir que toutes les écoles métaphysiques dans l’histoire de la philosophie s’excluent et s’anéantissent simplement l’une l’autre réciproquement, inepte et superficiel de concevoir qu’un système métaphysique « tue » un autre système métaphysique, puis le rejette, considérant ce système métaphysique mort comme quelque chose qui n’a plus aucune valeur.

Pour Hegel, si chaque système philosophique dans l’histoire de la philosophie n’a pas un stade préliminaire, s’il n’a pas quelques liens avec d’autres systèmes philosophiques, il ne peut pas lui-même avoir de contenu.

Si un système philosophique peut exister c’est, quant au fond, parce qu’il a des liens avec les systèmes philosophiques précédents, parce que tout système philosophique apparaît nécessairement et se développe à partir des pensées philosophiques précédentes.

Hegel soutient qu’il n’y a qu’une vérité. La philosophie est l’auto-philosophie, l’auto-connaissance et l’auto-développement de la vérité.

Chaque système philosophique a pour contenu cette vérité unique et est donc une étape particulière de l’auto-développement et de l’auto-connaissance de la vérité.

Les premiers systèmes philosophiques sont les philosophies les plus abstraites et les plus pauvres ; dans ces systèmes philosophiques, le développement de la vérité se trouve encore à un stade inférieur, le contenu et les déterminations de la vérité sont encore extrêmement abstraites et pauvres.

Ensuite, plus on a un système philosophique récent et plus on y maîtrise la vérité de façon concrète et profonde. Plus son contenu est concret, riche et profond, plus la vérité se trouve à un stade supérieur.Ces systèmes philosophiques récents ont fait de tous les systèmes philosophiques précédents des matériaux réels existants.

En les prenant pour commencement, ils les ont retravaillés et transformés ; les systèmes philosophiques récents n’ont donc pas simplement rejeté tous les systèmes philosophiques précédents, ils les ont utilisés pour s’enrichir eux-mêmes, ils ont fait d’eux leurs maillons et leurs éléments constitutifs. Ainsi les conservent-ils tout en les dépassant.

C’est pourquoi les philosophies les plus récentes et les plus nouvelles sont les plus concrètes, les plus riches et les plus profondes, elles sont «un miroir de toute l’histoire » passée.

Hegel considère donc que, pour comprendre la forme dernière, c’est-à-dire actuelle, du développement de la philosophie, on doit comprendre l’histoire de son développement passé. L’étude de l’histoire de la philosophie, c’est l’étude de la philosophie elle-même.

Cette idée de Hegel selon laquelle la pensée est un processus de ‘abstrait vers le concret et du simple vers le complexe, nous pouvons l’exprimer de la façon suivante : la réalité est concrète, elle est l’unité de plusieurs déterminations. Cependant, la vérité n’atteint ce concret qu’après avoir traversé un long processus de développement.

Le premier stade de l’auto-développement et de l’auto- connaissance de la vérité est le plus abstrait, celui qui manque le plus de contenu, ses déterminations sont les plus simples. Ensuite, avec la poursuite incessante de l’auto-développement et de l’auto-connaissance de la vérité, ces déterminations ou particularités sont de plus en plus riches ; le contenu est alors de plus en plus concret, et ainsi jusqu’à ce qu’elle ait atteint la forme dernière.

A ce moment-là, toutes les déterminations ou particularités précédentes deviennent ses éléments constitutifs, son contenu indispensable et inhérent ; elles sont comprises en elle. Ici la vérité atteint son stade suprême et ultime, c’est-à-dire son stade le plus concret et le plus riche.

L’idée selon laquelle la connaissance est un processus qui va de l’abstrait vers le concret, du simple au complexe, Hegel lui- même l’exprime clairement dans un passage :« Ainsi, le connaître avance de contenu en contenu.

En premier lieu, ce développement se caractérise par le fait de commencer par des déterminités simples, les suivantes devenant toujours plus riches et plus concrètes. Car le résultat renferme son commencement, et le cours pris par celui-ci l’a enrichi d’une nouvelle déterminité. […] C’est pourquoi le développement n’est pas à prendre comme un courant qui va d’une chose dans une autre. […]

A chaque degré de détermination plus avant, il [l’universel] élève la masse tout entière de son contenu antérieur, par son développement dialectique ; non seulement il ne perd rien ni ne laisse quelque chose derrière soi, mais au contraire il porte avec soi tout ce qui est acquis et s’enrichit et se condense en soi-même.»

Dans les Cahiers philosophiques, Lénine approuve grandement ces passages. Il dit : « Ce fragment fait, pas mal du tout, une sorte de bilan de ce qu’est la dialectique. »

De là, on peut voir que la pensée de Hegel relative au fait que la connaissance est un processus de l’abstrait vers le concret et du simple vers le complexe a son noyau rationnel : les choses concrètes dans la réalité objective sont justement le lien réciproque et la somme de plusieurs aspects, elles sont des unités organiques ayant plusieurs déterminations et aspects varies.

Pour connaître vraiment une chose, il faut maîtriser les liens d’unité organique de tous ses aspects.

Cependant, dans le procès de connaissance réel, l’humanité ne peut maîtriser d’un coup l’unité organique de toutes les déterminations d’une chose concrète.

Le processus de connaissance que les hommes ont du caractère concret des choses, le processus de connaissance des liens organiques de tous les aspects d’une chose concrète est long et sinueux. Le but de la maîtrise des choses n’est atteint qu’en passant par un processus d’« activité abstraite ».

Ce qui est appelé ici « activité abstraite », c’est le fait d’extraire de l’ensemble un aspect, une détermination, de l’examiner et de le connaître isolément. Pour reprendre l’exemple de Marx dans l’Introduction à la critique de l’économie politique, la population est une chose concrète, elle est l’unité organique de plusieurs aspects, de plusieurs déterminations.

Mais, quand nous connaissons la population, nous n’avons au début absolument aucune connaissance des différents éléments qui constituent la population, ses différentes déterminations, nous n’avons qu’une « impression chaotique ».

Pour que notre connaissance se rapproche du but, qui est de maîtriser cette chose concrète, unité de plusieurs déterminations, qu’est la population, nous devons entreprendre des « activités abstraites », analyser toute cette « impression chaotique » de la population, analyser tous les éléments et déterminations qui constituent la population : par exemple les classes jusqu’à tous les éléments et toutes les déterminations qui les constituent, comme le travail salarié, le capital, et jusqu’à tous les éléments et toutes les déterminations qui constituent le travail salarié et le capital comme l’échange, la division du travail, les prix…

Nous devons extraire avec une précision croissante tous les éléments et déterminations les plus simples, unis à l’origine dans cette chose concrète qu’est la population, afin de la connaître.

Mais, si l’on s’arrête à ce stade de l’« activité abstraite », on ne peut pas encore atteindre le but visant à maîtriser la chose concrète ; ce que nous obtenons à ce stade, ce ne sont que des choses abstraites.

La population n’est pas du tout un amas fortuit d’éléments et de déterminations comme classe, travail salarié, capital, etc., la population est toujours l’unité organique de ces éléments et déterminations.

Aussi, pour maîtriser les choses concrètes, devons-nous avoir une compréhension unifiée de ces éléments et déterminations simples, comprendre les liaisons et l’unité organique entre ces éléments et déterminations.

C’est à cette seule condition que l’on peut connaître le vrai visage de la population, son riche contenu, et dire que l’on a atteint la connaissance concrète de la population.

A partir de cet exemple, nous voyons clairement que le processus décrit par Hegel, processus qui va de l’abstrait vers le concret, du simple vers le complexe, reflète en effet, de façon inconsciente, le processus de connaissance réel. Tel est précisément le noyau rationnel de la conception de Hegel.

5. LE PRINCIPE RELATIF A L’IDENTITÉ DE LA PENSÉE ET DE L’ÊTRE ET A LA COÏNCIDENCE ENTRE LE LOGIQUE ET L’HISTORIQUE

Un principe important de la philosophie hégélienne est l’identité de la pensée et de l’être. Kant considère qu’il y a un fossé infranchissable entre la pensée et l’être, que le véritable visage de l’être (la « chose en soi ») est quelque chose que la pensée, la connaissance ne pourra jamais atteindre : c’est quelque chose qui par principe serait inconnaissable. Hegel a critiqué ce point de vue.

Il s’est opposé à la rupture métaphysique entre la pensée et l’être ; il considère que, si l’on sépare radicalement la pensée et la chose elle-même (l’être) et que l’on affirme que la chose elle-même et la connaissance que nous en avons sont absolument séparées, nous en serons toujours réduits à ne pouvoir connaître les choses et nous ne pourrons jamais résoudre le problème de savoir comment la connaissance est possible.

Hegel dit que ce point de vue conduit au doute et au désespoir. Hegel avance que le véritable aspect d’un phénomène, ou d’une chose, est nécessairement ce que la pensée juste de l’homme connaît, et donc que les choses elles-mêmes sont par principe connaissables.

Hegel considère que ces deux aspects contraires que sont la pensée et l’être sont unis de façon interne d’un côté, l’être est le contenu de la pensée.Sans être la pensée manque de contenu, elle est vide. D’un autre côté, en dehors de la pensée, les chose l’être, perdent leur dimension de vérité. La pensée est ce qui saisit et fait advenir l’essence des chose.

Pour Hegel, les choses ne sont que la manifestation extérieure ou « extériorisation » de la pensée. En outre, ce qui est « extériorisé » est amené finalement à être nié et à retourner à sa base primitive – à l’intérieur de la pensée -, c’est pourquoi la pensée et l’être sont en réalité deux aspects d’une même chose.

Cependant, ces deux aspects ne se situent pas sur un pied d’égalité, car selon le point de vue de Hegel, la pensée est ce qui est dirigeant, c’est ce qui est premier, alors que les choses, l’être, sont subordonnés ; ils sont le produit de la pensée.

Sur la base de ce principe d’identité entre la pensée et l’être, Hegel considère que, dans la philosophie, il y a également identité entre la théorie relative à l’être, c’est-à-dire l’ontologie, et la théorie relative aux lois et aux formes de la pensée, c’est- à-dire la logique.

En même temps, comme dans l’identité de l’être et de la pensée la pensée est principale et l’être secondaire, Hegel en vient à considérer que la logique est l’âme de l’ontologie, que l’ontologie a pour fondement la logique.

Hegel estime que la pensée est première, que l’être est second, et il fait de la logique le fondement de l’ontologie. Cela est manifestement le principe fondamental de la philosophie idéaliste de Hegel.

Cependant, ici le noyau rationnel de la philosophie hégélienne réside dans le fait que, à l’intérieur d’une philosophie idéaliste, il a deviné l’unité des lois de la pensée et des lois objectives, la coïncidence de l’ontologie et de la logique.

Comme l’a dit Lénine : « Hegel a effectivement démontré que les formes et les lois logiques ne sont pas une enveloppe vide, mais le reflet du monde objectif. Plus exactement, il ne l’a pas démontré, mais génialement trouvé. »

D’autre part, le noyau rationnel de la philosophie hégélienne réside aussi ici dans le fait qu’il a souligné le caractère agissant de la pensée.

Nous savons que la pensée de l’homme peut non seulement refléter le monde objectif mais également, en s’appuyant sur les lois objectives déjà connues, avoir une action, une influence sur le monde objectif, transformant ainsi ce qui au départ ne se trouvait que dans la pensée – comme idéal, projet, programme, etc. – en être réel ; le monde objectif est alors subordonné et lui appartient.

Le point de vue hégélien selon lequel les choses sont l’extériorisation de la pensée, selon lequel ce qui est extériorisé est nié puis retourne à la pensée, développe de façon idéaliste cette activité subjective de la conscience humaine. L’idée de Hegel sur la coïncidence entre le logique et l’historique est la manifestation concrète, dans sa philosophie, du principe de l’identité de la pensée et de l’être.

Hegel considère que, puisqu’il y a identité entre la pensée et l’être, le processus de développement de la pensée et de la connaissance et celui du développement de l’être avancent côte à côte. Le premier, c’est ce qui est appelé le «logique», le second ce qui est appelé l’« historique »; les deux coïncident.

Prenons encore des exemples dans la logique et dans la conception de l’histoire de la philosophie de Hegel : quand nous avons expliqué plus haut l’idée de Hegel selon laquelle la connaissance est un processus qui va de l’abstrait vers le concret, du simple vers le complexe, nous avons dit que le développement des concepts de la logique de Hegel et le développement de l’histoire de la philosophie respectaient le processus qui va de l’abstrait vers le concret, du simple vers le complexe.

Pourquoi le cours du développement des deux coïncide-t-il ? Ce n’est absolument pas un hasard. C’est justement la manifestation du principe de coïncidence entre le logique et l’historique.

Ce que l’on entend ici par logique désigne le procès de développement des concepts de la logique, et ce que l’on entend par historique désigne le procès de développement de l’histoire de la philosophie.

C’est justement sur la base de ce principe que Hegel considère que l’ordre historique d’apparition des systèmes philosophiques et l’ordre de déduction des concepts logiques sont les mêmes.

Sur la base de ce principe, Hegel a grossièrement établi des rapports parallèles et des rapports de correspondance entre l’ordre des concepts logiques, dans la logique, et l’ordre d’apparition des systèmes philosophiques, dans l’histoire de la philosophie.

Ainsi, dans la logique il y a une catégorie, l’Être : Il s’agit de la catégorie la plus originelle, la plus abstraite et la plus pauvre.

Correspondant à cette catégorie, il y a, dans l’histoire de la philosophie, la philosophie de Parménide, car le principe fondamental de la philosophie de Parménide est de considérer l’Être comme Absolu.Hegel considère que où commence la logique commence l’histoire de la philosophie. C’est pourquoi une véritable histoire de la philosophie, pour Hegel, commence toujours avec la philosophie de Parménide.

Dans la logique, il y a une catégorie, celle de « devenir », et il y a dans l’histoire de la philosophie une philosophie correspondante, la philosophie d’Héraclite : elle considère le « devenir » comme le caractère fondamental des choses. De même, dans l’histoire de la philosophie, ce qui correspond à la catégorie logique d’« être en soi » c’est la philosophie de Démocrite.

Ce qui correspond à la catégorie logique de substance, c’est la philosophie de Spinoza ; et ce qui correspond à la catégorie ultime, suprême mais également la plus concrète, d’Idée Absolue, c’est la philosophie de Hegel lui-même.

Hegel considère cependant qu’une coïncidence totale entre le logique et l’historique est impossible, et c’est pourquoi ce type de rapports parallèles et de correspondances décrits plus haut ne sont pas absolus.

Comme, en effet, l’histoire réelle comprend toujours de la contingence, elle peut avoir des déviations, et, d’un point de vue logique, ces phénomènes contingents, ces phénomènes de déviation peuvent être mis de côté.

Aussi ce qui est logique, ce qui est du ressort de la logique, se débarrasse-t-il de la contingence de l’histoire réelle.

En parlant du parallélisme et de la coïncidence entre le développement des concepts logiques et le développement de l’histoire de la philosophie, Hegel souligne donc que ces rapports de parallélisme et de coïncidence ne sont référables « qu’à un niveau d’ensemble » ou « grossièrement ».Nous n’avons pris plus haut que l’exemple de l’histoire de la métaphysique pour expliquer la coïncidence du logique et de l’historique.

En fait, pour Hegel, c’est non seulement l’histoire du développement de la métaphysique qui coïncide avec le développement des concepts logiques, mais c’est également le cas de l’histoire du développement de toutes les choses réelles ; le procès du développement de toutes les choses réelles est aussi un procès du simple au complexe, où le contenu s’enrichit sans cesse.

Hegel considère que tout chose présente est le résultat d’une chose passée l’ultime résultat du développement historique est toujours de conserver la chose passée par une forme de dépassement ; le développement historique est tel un grand cours d’eau, plus loin il coule, plus le volume d’eau est important, c’est à-dire que le contenu est de plus en plus riche.

En exposant sa pensée de la coïncidence de la logique et de l’histoire, Hegel estime, en chamboulant tout, que l’historique n’est que le résultat du développement des concepts logiques : c’est bien évidemment de l’idéalisme.

Mais que Hegel puisse lier étroitement le logique et l’historique constitue la partie rationnelle de sa philosophie. Car, du point de vue du matérialisme scientifique, le cours de la pensée qui va du simple au complexe (le logique) correspond au processus historique réel (l’historique). Le Capital de Marx est le meilleur exemple d’étude menée sur la base du principe de la coïncidence de la logique et de l’histoire.

Marx étudie d’abord la marchandise, puis la monnaie et enfin le capital.

Ici, la marchandise est la catégorie la plus simple, la monnaie est plus complexe que la marchandise, le capital est plus complexe que la monnaie ; selon le procès de la connaissance, si l’on ne connaît pas d’abord les choses simples, on ne peut connaître les choses complexes ; c’est pourquoi un tel processus d’examen, qui va de l’examen de la marchandise à celui de la monnaie, puis de celui de la monnaie à celui du capital, n’est pas fortuit ou arbitraire, mais déterminé par l’ordre logique de la pensée, par la nécessité du procès de la connaissance.

Mais, d’un autre côté, le logique est l’expression théorique du développement historique réel, et ce procès de déduction des catégories qui va de la marchandise à la monnaie et de la monnaie au capital est en même temps déterminé par le développement historique réel ; car, dans le développement historique réel, ces trois choses apparaissent selon un ordre du simple vers le complexe, de l’inférieur vers le supérieur – de la marchandise à la monnaie, de la monnaie au capital : l’apparition de la monnaie est plus tardive que celle de la marchandise, et celle du capital plus tardive que celle de la monnaie.

Après avoir expliqué tout cela, Marx a indiqué : « Dans ces limites, ce cours de la pensée abstraite qui s’élève du plus simple au complexe correspond au procès historique réel. »

6. LE PRINCIPE RELATIF A LA COÏNCIDENCE ENTRE LOGIQUE ET THÉORIE DE LA CONNAISSANCE

A partir du principe de l’identité de la pensée et de l’Être, Hegel considère d’une part que logique et ontologie coïncident, d’autre part que logique et théorie de la connaissance coïncident également.La théorie de la connaissance est la théorie relative au processus de la connaissance ; le contenu de la connaissance ce sont les choses qui existent (l’être).

La logique est la théorie relative aux formes de la pensée, mais Hegel estime que les formes de la pensée qu’étudie la logique dialectique ne sont pas des formules creuses et abstraites, coupées du contenu de la connaissance, mais qu’elles sont étroitement liées au contenu : à tel contenu, telle forme.

L’ordre des formes de la pensée – concepts, catégories – qu’étudie la logique de Hegel n’est donc pas du tout arbitraire, mais coïncide avec le procès de développement de la connaissance et avec le cours d’approfondissement et de concrétisation incessants du contenu de la connaissance. Si la logique de Hegel part du concept d’Être, c’est parce que la connaissance que nous avons au début des choses concrètes est la plus pauvre et la plus abstraite.

Ainsi, quand nous ressentons une chose telle que l’Être, mais que nous ne pouvons rien en dire, le contenu de notre connaissance est alors le plus pauvre et le plus abstrait ; la catégorie logique correspondant à ce stade de la connaissance est l’Être. Les catégories postérieures à l’Être correspondent toutes, pour Hegel, au contenu de la connaissance.

Et, comme dans le procès de connaissance on a d’abord la connaissance directe, sensible, et qu’ensuite seulement on pénètre l’essence des choses, de même en logique la catégorie d’Être apparaîtra d’abord et celle d’Essence après ; comme dans le procès de connaissance, la connaissance de la quantité demande plus d’approfondissement que celle de la qualité, de même en logique la catégorie de qualité apparaîtra d’abord, puis celle de quantité ; comme dans le processus de connaissance, la connaissance des rapports dialectiques entre telle et telle chose est plus profonde que la connaissance simple d’une chose, de même aura-t-on d’abord la catégorie de Chose, puis celle de Causalité, etc.

Bref, le développement de la connaissance suit un cours qui va de l’abstrait vers le concret, du simple vers le complexe, et la déduction des catégories logiques suit le même cours. Les deux coïncident. Bien que l’ordre de conversion des catégories logiques de Hegel ait quelque chose de forcé, de rigide, sa logique, dans l’ensemble, expose de façon idéaliste la pensée dialectique rationnelle de la coïncidence entre la logique et la théorie de la connaissance.

Pour mieux comprendre la coïncidence entre la logique et la théorie de la connaissance chez Hegel, nous allons aborder plus particulièrement le problème des différents types de jugement dam la logique de Hegel : comme on l’a dit plus haut la vérité concrète est, pour Hegel, l’unité organique de plusieurs déterminations.

Sur la base de ce point de vue fondamental, Hegel affirme que le jugement n’est pas une catégorie extérieure ou parallèle à la vérité concrète, mais le développement de celle-ci, l’exposition et l’explication des particularités ou des déterminations que comprend la vérité concrète.

Soit le jugement :« l’or est jaune ». « Jaune » est une exposition des particularités de cette chose concrète qu’est « l’or ». A partir de ce point de vue sur le jugement, Hegel, pour la première fois dans l’histoire de la philosophie, a, en collant de près au contenu de la connaissance, distingué trois grands stades et quatre grandes sortes de jugement.Les trois grands stades sont ceux de l’Être, de l’Essence et du Concept, équivalents aux trois grandes parties de la Logique.

Le jugement du stade de l’Être est le « jugement essentiel »; le jugement du stade de l’Essence comprend le « jugement réfléchi » et le « jugement nécessaire »; et le jugement du stade du Concept s’appelle le « jugement conceptuel ». Ces quatre sortes de jugement ne sont pas à un même niveau et n’ont pas la même valeur ; il y a une hiérarchie, un ordre donné. La place de celui qui suit est d’un cran plus élevé que celui qui précède.

Prenons pour exemples (1) « les roses sont rouges », (2) « les roses sont utiles », (3) « les roses sont des plantes » et (4) « ce bouquet de roses est beau ».

Selon le contenu de la connaissance, le sens du prédicat, ces quatre types de jugement sont plus ou moins élevés : le premier (« les roses sont rouges ») est le plus inférieur, car le prédicat de ce type de jugement n’expose que les qualités particulières directes et sensibles du sujet (les roses, choses concrètes).

Pour déterminer si le sujet a ou non cette qualité, il suffit d’utiliser nos sensations immédiates. Par exemple, si nous voulons déterminer si la rose a cette qualité qu’est le rouge, il suffit d’utiliser un peu notre vue.

Hegel appelle ces jugements « jugements essentiels ». Ce type de jugement montre que le contenu de la connaissance n’a pas encore atteint l’essence de la chose, mais n’est encore que direct, immédiat ; ce type de Jugement n’équivaut donc qu’à celui du stade de l’Être, et on ne peut pas dire qu’il équivaut à celui de l’Essence.

Le second type de jugement, « les roses sont utiles », Hegel l’appelle le « jugement réfléchi ». Ce qu’expose le prédicat de ce jugement ne concerne plus des qualités particulières, directes, sensibles, mais les déterminations relatives à certains liens du sujet.

En effet, dire que «les roses sont utiles » a trait aux rapports entre les roses et d’autres choses ; ce type de jugement expose les particularités des roses à partir de leurs rapports avec les autres choses. Hegel estime que ce jugement touche à l’essence des choses, car pour lui la catégorie de chose c’est la «réflexion sur soi » dans un rapport.

Ce jugement expose manifestement le contenu du sujet de façon plus concrète et profonde. Ce jugement est donc un niveau au-dessus du jugement essentiel.

Plus élevé que le « jugement réfléchi » est le « jugement nécessaire », tel que « les roses sont des plantes ».

Ce qu’expose le prédicat de ce type de jugement, ce sont les rapports de substance du sujet ; comme le « jugement réfléchi », il appartient au stade de l’Essence, mais il comprend plus de nécessité, il expose plus profondément, plus concrètement le contenu et les particularités du sujet. Ce type de jugement est donc supérieur.

Cependant, le jugement qui expose le plus profondément et le plus concrètement le contenu et les particularités du sujet, c’est encore un quatrième type de jugement, le « jugement conceptuel ».Ce jugement montre si une chose concrète (le sujet) correspond ou non à sa nature, à son concept, et jusqu’à quel degré il y correspond.

Ainsi, les prédicats « beau », « vrai », « bien »… Par exemple :« ce bouquet de roses est beau -, « cette maison est bien ». Ces jugements comparent toujours une chose concrète et son concept. Ils comparent « ce bouquet de roses » et le concept de « rose » ; ils comparent « cette maison » et le concept de « maison ».

Tout ce qui correspond à son concept, à sa nature, est alors beau, bien et vrai.

Aussi, quand nous disons : « ce bouquet de roses est beau », cela veut dire que ce bouquet de fleurs a poussé conformément à la nature, au concept de rose.

Quand nous disons :« cette maison est bien », cela veut dire que cette maison a été construite conformément au concept de maison. Hegel estime que, pour émettre un tel jugement, il faut avoir la connaissance la plus profonde et la plus concrète des choses concrètes.

Ce classement de Hegel est certes quelque peu obscur et forcé. Quand en particulier il fait du jugement apodictique l’unique et suprême jugement, c’est là une manifestation de la nature idéaliste de sa philosophie ; cependant, comme l’a dit Engels : « La vérité interne et la nécessité interne de ce classement sont claires. »

Son classement place à des niveaux plus ou moins élevés les diverses formes de jugement selon le procès d’approfondissement de la connaissance, et il a donc profondément décrit le processus de connaissance que les hommes ont de la vérité concrète, et qui va de l’abstrait, de l’indigent, vers le concret, le profond : quand le contenu de notre connaissance n’est que l’existence immédiate de l’objet, qu’il n’est que les qualités particulières abstraites, sensibles, et que donc notre connaissance n’est que très superficielle et abstraite, la forme de la pensée que nous utilisons, le jugement, est le jugement le plus inférieur, le « jugement essentiel »; quand le contenu de notre connaissance de l’être porte sur les déterminations de rapports de l’objet, quand elle pénètre l’« essence » de l’objet et que notre connaissance est plus profonde, plus concrète, la forme de pensée que nous utilisons est le « jugement réfléchi » voire le « jugement nécessaire »; le « jugement conceptuel », lui, exprime que nous avons de l’objet la connaissance la plus profonde et la plus concrète.

A tel contenu de la connaissance, telle forme de la connaissance ; le contenu de la connaissance s’approfondit et se concrétise sans cesse, et il en va de même pour la forme de la connaissance : l’ensemble du système conceptuel de la logique de Hegel expose donc concrètement le principe de l’unité de la logique et de la connaissance.

Bien sûr, ce principe est exposé chez Hegel sous une forme idéaliste.

Nous avons relevé plus haut quelques idées dialectiques importantes du système de Hegel ; en fait, la pensée rationnelle de la philosophie de Hegel est beaucoup plus riche que ce que nous avons mentionné.

Même dans la «philosophie de la nature», maillon le plus faible de la philosophie hégélienne, il y a pas mal d’idées rationnelles, celles que nous avons citées quand nous avonsparlé plus haut du stade naturel en sont des preuves manifestes.

Dans « Ludwig Feuerbach et la Fin de la philosophie classique allemande », Engels dit qu’il suffit de ne pas s’arrêter inutilement au pied de ce grand édifice qu’est le système idéaliste de la philosophie hégélienne, mais qu’en y pénétrant nous y découvrirons d’innombrables trésors. Cet éloge d’Engels n’est pas du tout excessif.

Bien que ce dont parle Hegel ne soit absolument pas la dialectique du monde objectif, dans la dialectique de l’Esprit Absolu ou de l’Idée Absolue, dans le processus de liaison réciproque, de conversion mutuelle et d’auto-contradiction des concepts purement logiques, en un mot dans sa dialectique idéaliste, il a deviné, ou plutôt il a reflété inconsciemment, la dialectique des choses objectives elles-mêmes.

Par exemple, l’idée de Hegel relative au mouvement et au développement incessants de l’Esprit Absolu, de l’Idée Absolue, et à l’existence des liaisons internes dans le mouvement et le développement, c’est refléter inconsciemment la situation réelle du mouvement et du développement incessants du monde réel ainsi que les liaisons mutuelles et le conditionnement réciproque de tous ses phénomènes.

De même, l’idée de Hegel sur l’auto-mouvement de l’Esprit, de l’Idée, et sur le fait que les contradictions sont la source du mouvement, et l’idée relative à la conversion réciproque des deux concepts de « qualité » et de « quantité» : c’est là aussi refléter inconsciemment la situation réelle des contradictions internes et des transformations entre la qualité et la quantité dans le monde réel.

Et jusqu’à l’idée de Hegel qui voit dans le procès d’auto- connaissance de l’Esprit, de l’Idée, un procès qui va de l’abstrait au concret, du simple au complexe, c’est encore refléter inconsciemment le procès d’approfondissement et de concrétisation incessants de la connaissance humaine réelle. Et ainsi de suite.

Bref, dans sa dialectique idéaliste, dans la dialectique du concept, « Hegel a génialement deviné la dialectique des choses (des phénomènes, de l’univers, de la nature) » Il a reflété inconsciemment la dialectique des choses objectives elles-mêmes ; c’est là que réside le « noyau rationnel » de la dialectique de Hegel, et son grand mérite historique.

Avant la constitution de la philosophie marxiste, il y avait deux méthodes quant à la question du développement des sciences : l’une était la méthode métaphysique, l’autre la dialectique hégélienne.

Cependant, la vieille méthode métaphysique ne pouvait certes pas stimuler le développement des sciences, elle avait déjà été détruite sur le plan théorique par Kant et surtout Hegel ; seule la méthode hégélienne a posé le problème de l’universalité et de l’éternité du développement dialectique ; elle a tenté de faire du monde un procès de mouvement, de transformation et de développement incessants, et d’y découvrir les liaisons internes, elle a eu « comme fondement un énorme sentiment historique ».

Lors de l’étude des problèmes, elle est souvent partie du point de vue du développement et de la liaison ; et à l’époque la dialectique hégélienne était donc « parmi les matériaux logiques existant le seul matériau au moins utilisable ».

Ce sont justement ces choses rationnelles que Marx et Engels ont assimilées de la dialectique hégélienne quand ils ont créé le matérialisme dialectique.Voilà pourquoi les grands auteurs marxistes-léninistes ont hautement apprécié la philosophie de Hegel.

Cependant, la dialectique de Hegel est, quant à son essence, fondamentalement idéaliste. Elle est édifiée sur une base anti- scientifique ; Hegel a seulement deviné la dialectique des choses objectives dans sa dialectique idéaliste, mais il n’a pas eu une connaissance scientifique du processus réel objectif qui apparaît dialectiquement.

Au contraire, il a, sous une forme idéaliste (mystique), déformé fondamentalement ce processus réel objectif. C’est pourquoi la dialectique hégelienne « est dans sa forme existante complètement inutilisable ».

Et, en assimilant la partie rationnelle de la méthode dialectique de Hegel, Marx et Engels ont donc considéré qu’il faut d’abord faire de la méthode de Hegel une critique radicale, pénétrante, « rejeter sa gangue idéaliste » pour que la dialectique puisse apparaître sous son aspect originel.

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