Les masses comme limite historique de la peinture néerlandaise

La peinture néerlandaise est concrète : même si on ne connaît pas les Pays-Bas de l’époque, ce qu’on voit est assez explicite.

Il n’y a pas de monde irréel, il n’y a pas de code graphique idéaliste, il n’y a pas d’atmosphère surréelle cherchant à proposer quelque chose relevant de l’au-delà.

Comme c’est une peinture qui se fonde sur les moments, sur la vie intérieure, sur la dynamique des rapports internes, on est plongé sans souci dans la situation.

On n’a par exemple pas de problème de compréhension de cette peinture de 1633 de Gerard Donck, faisant le Portrait de Nicolaes Jansz. Lossy, organiste de l’église Nieuwe Kerk à Amsterdam, et de son épouse Marritgen Pieters.

Mais où sont les masses ? On a ici une très grande difficulté, qui en même temps correspond à quelque chose de très simple.

Le capitalisme a cette propriété d’apparaître comme une force magique, où l’argent appelle l’argent.

Le travail est donc reconnu par la peinture néerlandaise, mais il n’est pas l’ossature de sa vision du monde.

Il apparaît comme trop présent ou vraiment lointain.

C’est qu’il est trop éloigné des centres capitalistes, avec ses banques et ses décisions, ses marchands et ses commerçants, ses banquiers et ses oligarques.

Le tableau de Philips Wouwerman, intitulé Le chariot de foin, datant devers 1650-1658, est très réussi, toutefois on devine immédiatement qu’il y a un trait pittoresque, ou bucolique.

Il y a quelque chose qui ne va pas ; on n’a pas la même incarnation que dans la représentation des paysans par les Ambulants en Russie.

Le ton y est, la démarche est réaliste, mais le fond est trop trouble, il n’y a rien de significatif qui s’impose et qui en impose.

Il y a quelque chose de trop facile.

C’est qu’accéder au travail, dans sa réalité, est très difficile. Il faudra Karl Marx pour cela.

Isaac Claesz van Swanenburg témoigne, par exemple, du labeur dans Le filage, le cisaillement de la chaîne et le tissage, en 1594.

Pourtant, on voit bien qu’il y a une dimension trop théâtrale dans l’œuvre.

C’est vrai, la dignité du réel est là ; le peintre a par ailleurs fait toute une série sur le thème, avec la même démarche.

Il manque néanmoins toute la dignité non pas simplement reconnue, mais élevée à l’universel.

L’atelier du tailleur, de Quirijn van Brekelenkam en 1661, est plus concret. Cela tient cependant à la dimension artisanale.

La peinture néerlandaise est plus à l’aise avec les milieux clos, et encore plus quand la personnalisation est aisée.

Pour personnaliser les grands groupes par contre, les masses, là il faut une vision du monde qui ne leur est pas historiquement accessible.

La dentellière, peinte par Thomas Wijck, le montre bien : l’isolement permet davantage la portraitisation et la composition s’organise autour d’elle.

Il ne s’agit pas ici, naturellement, de dénoncer la peinture néerlandaise pour son incapacité à représenter les masses.

Ces dernières sont partout dans la peinture, toutefois elles n’apparaissent pas comme masses, car pour cela il faut le socialisme.

Les masses portent ainsi une société qui est représentée, mais leur existence comme tout cohérent n’est pas visible, même pas pour elles-mêmes.

Sans Parti des masses, l’art ne peut pas s’orienter par rapport à elles.

Pour cette raison, la peinture néerlandaise se tourne inlassablement vers une sorte de style médiéval lorsque les masses sont présentes.

Tout devient subitement plus dispersé, plus caricatural, plus chargé, comme si les masses en faisaient toujours trop.

Le joueur de vielle, représenté vers 1657 par Nicolaes Maes, obéit de manière claire à cette logique.

On a bien un moment, mais il semble devenu grossier.

Il en va de même pour Le Violoneux, représenté en 1673 par Adriaen van Ostade.

Le contraste avec la représentation des couches supérieures ou tout simplement urbaines est saisissant.

C’est comme si, lorsque cela touche les masses, la peinture néerlandaise perdait le fil historique dans son approche, et cherchait dans le passé un mode opératoire.

Il y a ici le reflet d’une incapacité, d’un empêchement historique, comme si la charge du calvinisme ne permettait pas d’aller aussi loin.

Même Le contrat de mariage, ici peint vers 1668 par Jan Steen, se voit prétexte à une situation somme toute pittoresque.

L’origine du problème est tout à fait facile à comprendre : en se tournant vers le particulier, il faut au fur et à mesure remonter jusqu’au particulier.

Mais comment trouver le particulier chez les masses pour remonter jusqu’à elles ?

Pour cela, il faut les masses comme classe et le capitalisme ne fait encore que se lancer.

Pour cette raison, on n’échappe pas dans la peinture néerlandaise à d’innombrables peintures représentant les masses sur la glace en hiver.

Elles sont loin, leurs activités très diffuses ; c’est intéressant, parfois plaisant, comme ici chez Hendrick Avercamp en 1608.

C’est cependant un retour en arrière à Brueghel l’Ancien.

Les masses en tant que masses, dans la peinture néerlandaise, sont encore en arrière dans la vision du monde de celle-ci.

C’est la limite historique de la peinture néerlandaise.

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