Ce qu’est le fascisme et ce qu’il n’est pas: un texte-miroir

La crise politique française de juin 2024 amène, forcément, une profusion d’agitation et de confusion. C’est l’expression d’une panique : on s’imagine que le monde est stable, on découvre subitement qu’il ne l’est pas, toutes les illusions s’effacent et on ne sait pas par quoi elles vont être remplacées.

Il faut ici s’intéresser à cette période d’entre-deux : après les élections européennes, avant les élections parlementaires, avec le Rassemblement national de Marine Le Pen et Jordan Bardella en position de force.

L’une des questions les plus ardentes dans un tel contexte est bien sûr de savoir ce que représente « l’extrême-droite aux portes du pouvoir ». Avant les élections parlementaires, c’est la question clef : dans quelle mesure existe-t-il une menace fasciste en cas de triomphe électoral du Rassemblement national?

Ce qui amène à la question : qu’est-ce que le fascisme? Et pour le comprendre de manière dialectique, voici un commentaire d’un texte-miroir, c’est-à-dire d’un texte qui prétend avoir une analyse correcte, avec les méthodes justes d’étude de la réalité, et qui en réalité correspond à l’agitation et la confusion.

En regardant l’absurdité du propos, les méprises, les tromperies, on en saura davantage. C’est le principe de la dialectique : le vrai se positionne par rapport au faux, et inversement. D’ailleurs, les auteurs de ce texte, le groupe « Unité Communiste » de Lyon, est coutumier du fait, puisqu’il ne cesse de puiser en nous, tout en ne produisant que des caricatures soit ridicules, soit sordides.

Le texte est tiré de l’article « Que faire (le 30 juin) ? », publié très tardivement (le 14 juin 2024) par rapport au début de la crise politique, et l’extrait s’intéresse à la définition du fascisme.

« Pour définir très brièvement ce que sont essentiellement le fascisme et ses conditions d’émergence, l’on peut mobiliser la synthèse que donne Dimitrov au VIIe congrès de l’Internationale communiste (1935), elle-même fondée sur les travaux antérieurs de Zetkin. »

Est-il vrai de dire que les travaux de Georgi Dimitrov sur le fascisme sont fondés sur les travaux antérieurs de Clara Zetkin ?

Absolument pas. Une telle chose n’a d’ailleurs jamais été dite nulle part, et pour cause : les deux thèses s’opposent.

Clara Zetkin parle de la situation dans les années 1920, et elle constate la chose suivante. Dans les pays européens où une révolution a commencé à la suite de la révolution russe, en cas d’insuccès, la contre-révolution passe au terrorisme et massacre les révolutionnaires.

Ce fut le cas, comme on le sait, de manière très importante en Hongrie et en Finlande. L’Italie pré-fasciste avait également connu une période intense de contestation révolutionnaire.

Le fascisme est donc, pour Clara Zetkin, une punition.

Est-ce le cas pour Georgi Dimitrov ?

Pas du tout : Georgi Dimitrov explique que le fascisme est le produit du poids massif que prend une fraction de la bourgeoisie dans un contexte de crise générale du capitalisme, afin d’aller à la guerre.

Georgi Dimitrov ne parle donc pas que d’un contexte de lutte de classes, il analyse les mécanismes internes au mode de production capitaliste.

C’est donc bien différent, et on comprend pourquoi eUnité Communistee ne parle absolument jamais du conflit armé en Ukraine. Il ne croit pas en l’inéluctable marche à la guerre, il rejette au fond justement les enseignements de Georgi Dimitrov et de l’Internationale Communiste.

« Le fascisme est le produit de la crise générale du capitalisme. Cette crise est autant économique que politique. D’une part, elle entraîne les masses populaires dans la misère et l’ensemble des classes dans l’incertitude. D’autre part, elle sape les « moyens de violence » de l’État bourgeois, ce qui le rend incapable de remplir son rôle de classe (la répression du mouvement ouvrier et révolutionnaire). »

Il va de soi que le groupe « Unité Communiste » n’a jamais défini ce qu’est la crise générale du capitalisme. Nous seuls l’avons fait. On est ici dans une escroquerie.

Quant au reste, ce qui est dit est faux. Pour la paupérisation, il y a un phénomène inégal. Lorsque la crise générale s’ouvre, il y a la misère dans l’Est de l’Europe, mais dans l’Ouest de l’Europe cela mettra plusieurs années avant qu’on n’arrive à une telle situation.

Ensuite, il y a eu une crise générale en Allemagne en 1918 et les années qui ont suivi, et à chaque fois l’État bourgeois a très bien rempli son rôle d’écraser le mouvement ouvrier et révolutionnaire.

Il y a ici une assimilation erronée entre « crise » et « effondrement ».

« D’une telle crise, peut naître une situation révolutionnaire, c’est-à-dire où la prise du pouvoir par un mouvement révolutionnaire est possible. Cependant, si le mouvement révolutionnaire en est incapable, alors la situation observe un équilibre des forces entre la classe bourgeoise et la classe prolétaire, et leurs institutions de classes respectives (l’État bourgeois et le Parti communiste).

Le fascisme intervient lorsque le mouvement révolutionnaire n’est pas assez fort pour prendre le pouvoir, mais que l’État bourgeois n’est pas assez fort pour réprimer le mouvement révolutionnaire et relancer l’économie, et ainsi restaurer l’ordre. »

Corrigeons immédiatement : ce n’est pas un « mouvement révolutionnaire » qui prend le pouvoir. C’est là une conception putschiste. C’est la classe ouvrière qui prend le pouvoir, à travers son Parti et l’organisation à la base (les « soviets »), ce qui n’a rien à voir.

D’autre part, ce qu’on lit est anti-dialectique, et correspond à la thèse typique de Léon Trotsky. Il y aurait une troisième force, en plus du prolétariat et de la bourgeoisie. Le fascisme interviendrait « de l’extérieur » pour faire pencher la balance.

C’est la thèse du fascisme comme mouvement de gangsters manipulant des petits-bourgeois appauvris pour forcer le cours des choses.

De toutes manières, parler de la possibilité d’« un équilibre des forces entre la classe bourgeoise et la classe prolétaire », c’est déjà ne rien avoir compris à la dialectique. C’est littéralement penser, au lieu que 1 devient 2, que 2 devient 1.

« Dans cette situation, et dans cette situation seulement, le coût politique et économique important que représente le fascisme pour la classe bourgeoise devient acceptable : acculée, la bourgeoisie préfère l’aliénation partielle à l’aliénation totale. »

Cette thèse dit le contraire de ce que dit justement Georgi Dimitrov, et encore une fois on retrouve les thèses de Léon Trotsky. Pour Léon Trotsky, l’ensemble de la bourgeoisie remet les clefs de l’État à des gangsters, aventuriers et opportunistes. Pour Georgi Dimitrov, une fraction seulement de la bourgeoisie agit pour s’accaparer le pouvoir, aux dépens des autres.

D’où, justement, dans la conception du Front populaire de Georgi Dimitrov, l’alliance antifasciste nécessaire avec une partie de la bourgeoisie, ce que Léon Trotsky a toujours dénoncé.

« Pourquoi est-ce que le fascisme représente un coût politique et économique considérable pour la bourgeoisie ?

Parce que le fascisme n’est pas une nouvelle forme d’alliance politique dans le cadre de l’État bourgeois démocratique, mais une nouvelle forme de l’État bourgeois — l’État fasciste.

Dans celui-ci, la bourgeoisie dans son ensemble abdique son pouvoir au profit exclusif d’une frange de celle-ci : la frange la plus réactionnaire. »

Ici, les propos semblent revenir à la ligne de Georgi Dimitrov. En apparence seulement, car il est dit que « la bourgeoisie abdique son pouvoir ». Ce qui signifie que la bourgeoisie « pense », qu’elle « choisit », ce qui est absolument impossible.

C’est là où on reconnaît un esprit de confusion, de lectures mal digérées, de vision universitaire et abstraite des choses.

Mais le pire n’est pas là. Car, ce qui est terrible, c’est de parler de « l’État fasciste » comme d’une « nouvelle forme de l’État bourgeois ». Cela peut sonner juste. Mais dire les choses ainsi revient à considérer que la bourgeoisie peut donner naissance à quelque chose de nouveau, qu’elle peut s’élever qualitativement.

Sur ce plan, ce qu’on lit est une pure catastrophe et une révision totale de la base même du marxisme.

Présenter le passage à une dictature terroriste comme un saut qualitatif est en incohérence complète avec la conception communiste d’une bourgeoisie en pleine décadence.

« Ce qui motive cette décision, c’est la contrainte imposée par le statu quo, la crise que l’État bourgeois démocratique est incapable de résoudre, c’est à dire d’une part la dégradation générale de l’économie (déclassement, chute du taux de profit, faillite, etc.), et d’autre part, le risque révolutionnaire (produit par la crise économique). »

Ce qu’on lit ici, c’est que la bourgeoisie « pense », elle « décide », et pire encore en toute conscience. On a ici le fantasme d’une bourgeoisie omnisciente, armée du Capital de Marx et cherchant à se guérir elle-même. C’est tout à fait représentatif d’une pensée prisonnière de la bourgeoisie elle-même, incapable de trouver un autre horizon sur le plan de l’idéologie, de la conception du monde.

Les pseudos-révolutionnaires pétris dans la pensée bourgeoise considèrent toujours, au fond d’eux, que la bourgeoisie restera intelligente, rationnelle, débrouillarde, etc.

« Dans ce contexte, la bourgeoisie consent à déléguer son pouvoir à la frange de celle-ci qui est capable d’apporter une issue à la crise : la dictature ouverte et terroriste de cette frange de la bourgeoisie.

Pour ne pas perdre complètement son pouvoir (à cause de la crise économique et politique), la bourgeoisie dans son ensemble se résout à perdre partiellement son pouvoir pour rendre possible une nouvelle forme de sa dictature de classe — qualitativement différente de la dictature bourgeoise démocratique —, la dictature bourgeoise fasciste. »

C’est incohérent, tout est faux. La bourgeoisie « consent à déléguer » : elle pense et elle a conscience qu’elle pense ! Elle perd « partiellement son pouvoir » au profit d’une frange de celle-ci, est-il dit, alors que quelques lignes au-dessus, il est dit le contraire : « la bourgeoisie dans son ensemble abdique son pouvoir au profit exclusif d’une frange de celle-ci ».

Ce texte-miroir a cela de très utile, qu’il est faux dans tout, et que même dans ses erreurs, il est truffé d’erreurs. Telle est la souffrance des trompeurs, des éclectiques, qui doivent toujours en rajouter une couche pour essayer de rendre l’ensemble cohérent.

« Cette dictature est « ouverte et terroriste », car elle ne tolère aucune opposition organisée à l’extérieure de son régime, c’est-à-dire aucune menace ouverte (contrairement à la dictature bourgeoise démocratique), et qu’elle ne recule devant aucune extrémité pour supprimer celle-ci.

L’État fasciste impose un nouveau rapport politique entre les classes, dans lequel la bourgeoisie non-fasciste se voit aussi soumise à la dictature, c’est-à-dire à l’arbitraire de l’État, au profit de la frange de la bourgeoisie au pouvoir. »

On voit ici apparaître le concept de « bourgeoisie non-fasciste », ce qui est un retour à Georgi Dimitrov. Et on sait que le concept de Front populaire s’associe à celui de révolution démocratique, anti-monopoles et anti-guerre, pas à celui de révolution socialiste.

Hélas, hélas encore, il est dit que la « dictature bourgeoise démocratique » tolère une opposition organisée à l’extérieur de son régime. C’est là du révisionnisme le plus complet, c’est la thèse de Maurice Thorez et de Palmiro Togliatti dans les Partis Communistes de France et d’Italie durant les années 1940.

Cette thèse prône, de manière syndicaliste révolutionnaire, ou ultra-démocratique, une contre-société au sein de la « dictature bourgeoise démocratique », pour finalement aboutir, de manière hypothétique, à des institutions nouvelles absorbant les anciennes.

C’est une interprétation opportuniste des thèses d’Antonio Gramsci sur « l’hégémonie », et c’est là d’ailleurs très exactement le noyau dur de l’idéologie du groupe « Unité Communiste ».

« De plus, cette dictature est aussi économique, c’est-à-dire que dans celle-ci les intérêts économiques de la frange de la bourgeoisie au pouvoir (dans l’État) priment sur les intérêts économiques de la bourgeoisie qui n’est plus au pouvoir (en dehors de l’État).

Le fascisme tend à transformer le capitalisme monopoliste d’État en capitalisme d’État, où les monopoles ne sont plus seulement intégrés dans celui-ci, mais fusionnés avec celui-ci (au profit de la frange de la bourgeoisie fasciste, et au détriment du reste des franges de la bourgeoisie).

À cela se rajoute que la simple transition de l’État bourgeois démocratique vers l’État bourgeois fasciste amène une importante déstabilisation des marchés nationaux et internationaux. »

Le révisionnisme du propos est ici on ne peut plus clair, puisqu’il est dit de manière totalement aberrante que :

« Le fascisme tend à transformer le capitalisme monopoliste d’État en capitalisme d’État, où les monopoles ne sont plus seulement intégrés dans celui-ci, mais fusionnés avec celui-ci. »

On est ici dans une construction intellectuelle purement universitaire, purement de laboratoire. La catastrophe est totale.

1. Prenons d’abord le capitalisme monopoliste d’État et son rapport avec le fascisme.

Qu’est-ce qu’un régime fasciste ? Justement, un régime caractérisé par la domination des monopoles, qui possèdent les rouages de l’État, de manière quasi entière. C’est ce qu’on appelle le capitalisme monopoliste d’État. Les grands monopoles utilisent l’État, les petits capitalistes sont hors-jeu.

Or, on lit ici qu’il y aurait un « capitalisme monopoliste d’Etat » avant le fascisme. Ce qui n’a strictement aucun sens : si les monopoles avaient déjà le pouvoir quasi total sur l’État, pourquoi alors auraient-ils besoin du fascisme ?

2. Cette thèse du « capitalisme monopoliste d’Etat » a été inventée par les révisionnistes du PCF (Paul Boccara) et d’URSS (Eugen Varga). Le groupe « Unité Communiste » montre ici sa filiation historique sur le plan idéologiue.

3. Que signifie la « fusion » des monopoles avec l’État ? Où diable le groupe « Unité Communiste » a-t-il vu cela ? Ou alors c’est la même vision fantasmée, typiquement française, d’une Allemagne nazie où tout appartient à l’État, où les gens marchent tous au pas de l’oie, où il n’y a plus de fêtes, etc.

Et, d’ailleurs, les Français ont exactement la même vision du Socialisme. C’est un préjugé petit-bourgeois bien connu.

En réalité, dans le fascisme, le petit capitalisme existe tout à fait, les entreprises capitalistes se font concurrence, etc., c’est du capitalisme et il n’y a pas d’absorption par l’État. Ce qui change, c’est que les monopoles, au cœur de la superstructure impérialiste du capitalisme, ont pris le dessus et impulsent la direction désormais.

« Le fascisme ne peut exister que porté par un mouvement de masse interclassiste. Il lui est nécessaire, premièrement, pour que la frange fasciste de la bourgeoisie puisse s’imposer dans l’État bourgeois démocratique face à toutes les autres franges de la bourgeoisie, et deuxièmement, pour que le fascisme puisse légitimer et défendre son propre régime auprès des masses.

Or, ce mouvement de masse fasciste ne peut se perpétuer qu’avec un « programme pseudo-révolutionnaire » qui promet des rétributions matérielles aux masses en échange de leur adhésion et de leur soumission.

Une fois arrivée au pouvoir, la frange fasciste de la bourgeoisie doit donner une réalité à ces promesses, pour pérenniser son régime.

Or, le corporatisme n’est pas gratuit, et il peut se traduire par une baisse du taux de profit pour la bourgeoisie qui a délégué son pouvoir. »

Ce qu’on lit ici est totalement faux et propose même la dangereuse illusion d’un fascisme qui pourrait élever le niveau de vie des masses, grâce au corporatisme « stabilisant » le capitalisme.

On a d’ailleurs littéralement l’impression qu’une fois au pouvoir, les fascistes se comportent vis-à-vis des masses comme le père Noël.

L’Histoire ne montre pas du tout cela, bien au contraire, la victoire du fascisme s’accompagne d’une paupérisation générale et d’une marche forcée à la guerre impérialiste. Les « succès » économiques s’appuient fondamentalement sur cette militarisation acharnée.

« En résumé, le fascisme est l’ultime salut de la dictature bourgeoise, lorsque l’État bourgeois démocratique en crise est incapable d’assurer la sauvegarde de la classe dominante face au mouvement révolutionnaire, mais que le mouvement révolutionnaire ne peut pas saisir l’opportunité de la prise du pouvoir. »

C’est en apparence la thèse de Clara Zetkine, ce n’est pas du tout la thèse de Georgi Dimitrov et de l’Internationale Communiste. C’est surtout la porte ouverte de manière très claire à la thèse de Léon Trotsky, avec sa conception d’une remise du pouvoir aux gangsters, aventuriers et autres opportunistes démagogues.

« Le fascisme représente des sacrifices conséquents pour la bourgeoisie, qui ne peuvent être consentis que lorsqu’ils sont rendus nécessaires par les circonstances, c’est-à-dire lorsque la bourgeoisie est acculée.

Seul le risque existentiel représenté par le mouvement révolutionnaire, porté par la crise générale du capitalisme, peut être suffisant pour amener la bourgeoisie à entreprendre une reconfiguration fasciste des rapports de classe. »

C’est faux : le fascisme émerge justement car la bourgeoisie ne peut plus consentir de sacrifices. Si elle le pouvait, elle utiliserait le réformisme à prétention sociale.

Et c’est là où on retrouve la conception totalement fausse de la bourgeoisie qui « pense », de la bourgeoisie qui « choisit ». Une conception portée par des gens qui ne peuvent pas se placer intellectuellement en-dehors de la bourgeoisie.

Citons ici Georgi Dimitrov au 7e congrès de l’Internationale Communiste, en août 1935. Il montre bien que, loin des sacrifices, la bourgeoisie maintient son exploitation et l’aggrave même, qui montre bien que loin de « choisir », la bourgeoisie est obligée de se ratatiner et de s’effacer devant sa fraction la plus puissante, la plus agressive.

« La bourgeoisie dominante cherche de plus en plus le salut dans le fascisme, afin de prendre contre les travailleurs des mesures extraordinaires de spoliation, de préparer une guerre de brigandage impérialiste, une agression contre l’Union Soviétique, l’asservissement et le partage de la Chine et sur la base de tout cela de conjurer la révolution.

Les milieux impérialistes tentent de faire retomber tout le poids de la crise sur les épaules des travailleurs. C’est pour cela qu’ils ont besoin du fascisme.

Ils s’efforcent de résoudre le problème des marchés par l’asservissement des peuples faibles, par l’aggravation du joug colonial et par un nouveau partage du monde au moyen de la guerre.

C’est pour cela qu’ils ont besoin du fascisme. »

Ce texte-miroir est donc bien utile. Il montre que sans comprendre la marche à la guerre, toute conception antifasciste est obligée de se tromper et d’imaginer un fascisme venant de « l’extérieur », comme si un « équilibre » entre prolétariat et bourgeoisie devait être bousculé on ne sait comment.

Ce n’est ainsi pas pour rien que le groupe « Unité Communiste » oublie systématiquement à la fois la guerre en Ukraine, ainsi que la volonté ouverte de la France d’y participer pour détruire la Russie.

La guerre comme réponse inéluctable du capitalisme à sa crise générale forme un concept inacceptable pour qui veut rester « rationnel », au sein de la rationalité bourgeoise française, dans l’esprit intellectuel universitaire.

Seul un réel positionnement révolutionnaire permet inversement d’oser assumer la thèse de la guerre comme inéluctable, parce que c’est le choix de rupture idéologique ouverte, de la guerre de classe entre prolétariat et bourgeoisie.

Aussi, pour conclure, il faut considérer que c’est l’aspect principal. Ce texte-miroir est exemplaire de la tiédeur qui peut exister avec des gens mélangeant tout, s’adaptant de manière opportuniste, incapable d’assumer la rupture.

Cette tiédeur ne peut être que très grande en France, pays où une petite-bourgeoisie intellectuelle est massivement présente. Des gens pour parler sans avoir étudié – et étudier sérieusement -, à partir d’une position bien au chaud de la « rationalité » bourgeoise française, cela ne manque pas !

Dans un contexte de crise générale du capitalisme, il faut savoir échapper à de tels gens, et les réfuter, afin qu’ils ne contaminent pas avec leurs fictions, leurs constructions incohérentes, leurs conceptions artificielles, leur fourre-tout opportuniste.

L’antisémitisme, un reste du cannibalisme, une forme de religion

Les modes de production sont dépassés, mais le processus est toujours inégal en lui-même, et à l’échelle planétaire chaque mode de production n’est pas dépassé en même temps. Cela fait qu’il y a encore des chasseurs-cueilleurs au début du 21e siècle, sans contact avec le reste de l’humanité, même si extrêmement peu nombreux et de manière localisée.

C’est pour cela que même si l’époque de l’esclavage a dépassé celle des sacrifices, on trouve tout de même des sacrifices par la suite, pourquoi l’esclavage lui-même est réactivé après son dépassement par les conquérants arabes, puis par les pays européens coloniaux pourtant capitalistes.

Il y a ici un enchevêtrement des modes de production, aucun ne pouvant exister de manière « pure ».

L’un des phénomènes les plus marquants est ici le maintien d’une misanthropie destructrice à prétention sacrificielle : l’antisémitisme.

Il ne s’agit pas seulement d’une haine ethnique ou religieuse, mais bien d’une volonté de destruction reposant sur l’idée de « purifier » le monde. C’est littéralement du cannibalisme.

En janvier 1931, Staline répondit ainsi de manière admirable à une question par télégraphe de l’Agence juive d’Amérique quant à l’antisémitisme :

« Le chauvinisme national et racial est une survivance des mœurs misanthropiques propres à la période du cannibalisme.

L’antisémitisme, comme forme extrême du chauvinisme racial, est la survivance la plus dangereuse du cannibalisme.

L’antisémitisme profite aux exploiteurs, comme paratonnerre afin que le capitalisme échappe aux coups des travailleurs.

L’antisémitisme est un danger pour les travailleurs, car c’est une fausse route qui les égare hors du droit chemin et les conduit dans la jungle.

Aussi les communistes, en tant qu’internationalistes conséquents, ne peuvent être que les ennemis jurés et intransigeants de l’antisémitisme.

En URSS, la loi punit avec la plus grande sévérité l’antisémitisme comme phénomène opposé au régime soviétique.

Selon les lois de l’URSS, les antisémites actifs sont condamnés à la peine de mort. »

Affiche en yiddish pour les élections en 1940 en Biélorussie et en Ukraine occidentale (venant de rejoindre l’URSS), « Votez pour le Parti de Lénine-Staline. Votez pour les candidats du bloc des communistes et des non-membres du parti ! »

En fait, tout chauvinisme national, communautaire, racial, etc. relève du passé, d’une démarche misanthrope où il faut exterminer l’autre, l’anéantir de manière fanatique pour se purifier.

La paranoïa turque contre les Arméniens au début du 20e siècle, le fanatisme racial meurtrier des partisans de Pol Pot au Cambodge dans les années 1970, le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994 ou le nationalisme ukrainien anti-russe sont des exemples de tels ressorts sans limites, où la purification équivaut à la destruction totale de l’ennemi présentée comme une menace fantasmée dans la paranoïa la plus totale.

La forme relève toujours d’un culte, jamais d’un simple préjugé. Il y a immédiatement un moteur interne, une précipitation dans la quête de destruction.

C’est en ce sens que l’antisémitisme a une forme religieuse et que, pour des raisons historiques, l’antisémitisme a pris la forme la plus extrême, la plus dangereuse, car la plus prétentieuse – avec pas moins qu’une prétention « universelle » – dans la volonté de « purifier ».

Enfin, il faut voir que même si on sort ici du cadre du chauvinisme en tant que tel, on ne peut pas expliquer les massacres barbares sans saisir la logique misanthropique à l’œuvre.

Si on regarde la contradiction entre l’élevage et l’agriculture, on peut voir le triomphe du premier ramène l’autre vers le mode de production esclavagiste, sous la forme d’une « restauration » purificatrice apocalyptique, comme l’ont été les invasions des peuples germano-hunnique en Europe, ou turco-mongols au Proche-Orient par exemple.

Inversement, le triomphe du premier sur le second permet d’élancer la dynamique vers le mode de production féodal et l’accumulation primitive du capital en stabilisant les activités artisanales et commerciales dans le cadre des villes notamment.

Malheureusement, tout retour en arrière implique des tendances misanthropiques, tant que l’humanité n’est pas arrivée au Communisme. Il y a là une leçon essentielle, et inquiétante.

=> Retour au dossier La naissance de la religion comme thérapie mentale

Le sens religieux du sacrifice : la contradiction entre l’agriculture et la domestication des animaux

La Bible prétend raconter les débuts de l’humanité et décrit de la manière suivante le premier meurtre. Nous sommes ici dans la Genèse et on lit :

3 Au bout de quelque temps, Caïn fit à l’Éternel une offrande des fruits de la terre ;

4 et Abel, de son côté, en fit une des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. L’Éternel porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande ;

5 mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn et sur son offrande. Caïn fut très irrité, et son visage fut abattu.

La suite est connue : Caïn le cultivateur assassine son frère Abel, berger, car Dieu a préféré les sacrifices de celui-ci.

Le schéma est connu en Mésopotamie. On a ainsi la déesse Inanna / Ishtar, hésitante sur avec qui se marier, ayant le choix entre le berger Dumuzi et l’agriculteur Enkimdu. Elle choisira finalement le premier, qui cependant ira par la suite aux enfers. On notera que la figure de Dumuzi est d’une importance capitale pour l’histoire religieuse de la région.

On a également un autre dieu, qui eut une importance majeure à un moment en Mésopotamie, Enlil. Il créa les dieux Emesh et Enten, respectivement un berger et un agriculteur, pour « établir l’abondance et la prospérité ». Ces deux dieux se disputeront et Enlil prendra parti pour l’agriculteur.

Caïn et Abel, cathédrale de Monreale en Sicile, 12e siècle

Ainsi, agriculture et élevage se font face comme deux pôles d’une contradiction. On doit, à ce titre, les rapprocher de la contradiction précédente, celle entre la chasse et la cueillette, liée à la différenciation entre hommes et femmes, qui aboutit au renversement du matriarcat et du culte de la vie, au profit du patriarcat.

On peut considérer que le matriarcat représentait la qualité, par la valorisation des naissances, par les femmes, par opposition à l’élargissement des activités hors du groupe, par les hommes, qui représente la quantité.

On peut également considérer que, dans le développement effectué, une expansion suit une période de contraction. Le repli initial amène l’élargissement, le développement du groupe de manière qualitative aboutit à son action quantitative.

Rapprochons maintenant cela de l’opposition entre agriculture et élevage. Au fond, on retrouve la contradiction entre cueillette et chasse, puisque d’un côté on se tourne vers les végétaux, de l’autre vers les animaux.

Mais, surtout, on voit que ce sont des activités prolongées. Ce ne sont pas simplement des activités répétées, au jour le jour, il s’agit d’actions menées relativement sur le long terme : il a fallu conserver des expériences passées, les transformer en connaissances, agir sur le long terme pour produire.

Cela signifie que si la différence entre la chasse et la cueillette était relative, car on en revient surtout au groupe auquel on appartient une fois l’action menée, avec l’agriculture et l’élevage on passe par contre dans un processus de transformation profonde de soi-même par le travail.

Et si on regarde bien, on peut penser qu’il n’y a qu’une différence relative entre la chasse et la cueillette, car on « arrache » à la Nature ce qui préexiste. On se déplace, on agit rapidement, ce qu’on fait n’a pas d’incidence apparente dans la durée ni sur les lieux où cela se déroule.

Caïn et Abel, panneau en ivoire provenant de la cathédrale de Salerne, 11e siècle

Il en va tout autrement avec l’agriculture et l’élevage, qui se font face comme deux pôles d’une contradiction. En effet, quand on pratique l’agriculture, on modifie l’environnement. Et le temps change en l’endroit où l’agriculture se met en place, les moissons devenant le centre de référence.

Néanmoins, ce qui compte surtout, c’est l’endroit, précieux en ce qu’il fournit l’alimentation, l’eau nécessaire et le type de plantes sélectionnées, en particulier sur le plan des céréales, déterminant l’organisation sociale à sa base.

Pour l’élevage, le rapport est inversé, puisque le temps compte plus que le lieu. Le temps, c’est celui de la reproduction des animaux, alors que l’endroit, s’il est important, est souvent modifié, et est a priori remplaçable.

Les agriculteurs sont donc composés d’une humanité se focalisant sur l’espace, et les bergers forment une humanité tournée vers le temps. En fait, l’agriculture et l’élevage produisent une grande différenciation entre les êtres humains.

C’est même la première grande fracture dans l’humanité commençant pourtant à coopérer.

Caïn et Abel comme élément du retable L’Agneau de Dieu, 15e siècle

Ce qui est étonnant, pourtant, pour reprendre l’exemple d’Abel et Caïn, est que ce soit l’agriculteur qui assassine le berger, et non l’inverse.

On pourrait s’attendre à ce que la vie du berger soit bien plus rude, plus marqué par le patriarcat, que celle de l’agriculteur. Seulement, ce qui se passe, c’est que si l’élevage permet la qualité, l’agriculture permet la quantité.

Autrement dit, si à court terme l’élevage permet une vie plus aisée pour les êtres humains suivant son orientation, c’est l’agriculture qui permet l’expansion numérique des êtres humains.

Et au bout du compte, ce sont les sociétés agricoles qui ont digéré les sociétés nomades ou agricoles-marginales. Elles ont gagné à cette digestion les capacités de domestication des éleveurs, permettant de substituer aux sacrifices humains et au cannibalisme, la domestication des hommes, c’est-à-dire l’esclavage, et les sacrifices symboliques d’animaux.

L’exemple mongol est ici l’expression de cette règle historique tendancielle, dans la mesure où même la puissance mongole liée à l’élevage a dû totalement s’effacer devant la civilisation ayant systématisé l’agriculture.

Dans tous les cas, l’agriculture forme un pôle et l’élevage un autre pôle. Et de cette contradiction sortiront les commerçants et les artisans, qui forment une excroissance du développement suffisamment puissant du socle permettant une alimentation pour les êtres humains.

Caïn et Abel par Gioacchino Assereto, 17e siècle

Cependant, ce qu’il faut bien saisir ici, c’est que la contradiction agriculture – élevage détermine l’être social de l’humanité primitive ayant dépassé l’opposition des pôles chasse – cueillette.

Si l’opposition chasse – cueillette n’était pas antagonique, celle entre l’élevage et l’agriculture l’est par contre.

Les éleveurs font la conquête des zones où l’agriculture était majoritaire, mais les agriculteurs absorbent les éleveurs. C’est cette négation de la négation qui donne naissance au dépassement des clans et à l’instauration de véritables entités suffisamment stables.

Dit différemment : les éleveurs imposent leur violence, mais l’agriculture permet à celle-ci de disposer d’un socle.

L’exemple le plus flagrant est comment les Indo-Aryens ont conquis l’Inde, avec leurs chars et leur religion védique, pour ensuite instituer des castes à travers l’hindouisme, mettant un terme aux sacrifices pour passer au symbolique.

Les sacrifices sont acceptables pour unir un clan, une tribu, mais lorsque l’humanité est fractionnée en deux pôles bien délimités, cette violence ne peut plus se poser telle quelle, de par la menace interne qu’elle pose.

C’est le prix qu’a eu à payer la civilisation méso-américaine, qui en l’absence de domestication des animaux suffisamment développée, s’est noyé dans les sacrifices humains jusqu’à l’auto-destruction.

Et, inversement, les sacrifices humains, ainsi que le cannibalisme, cessent quand l’élévation de l’agriculture et de la domestication des animaux permettent d’instaurer l’esclavage comme système complet.

Auparavant, il y a les tributs, et encore avant, les massacres sur le tas, et l’intégration éventuelle d’éléments au sein du clan, des tribus.

Le sacrifice est dépassé quand on peut faire du sacrifié un esclave à la place, et que c’est nécessaire de toutes façons pour ne pas nuire à la stabilité de l’unité contradictoire des éleveurs et des agriculteurs.

L’esclavage est, en fait, le dépassement du cannibalisme.

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Sacrifice : mimétisme ou dialectique du fétichisme du sang versé

Lorsqu’on s’intéresse aux sociétés humaines, on remarque forcément qu’il y a ce qui apparaît comme une tendance au mimétisme. L’argument classique qui revient ici est qu’on retrouve cela chez les primates.

Une autre découverte relative à cela, très importante, consiste en les neurones miroirs. Ce sont des neurones qui s’activent lorsqu’un macaque fait une chose et voit un autre macaque faire de même. Voici des précisions fournies par Giacomo Rizzolatti lors d’une communication à l’Académie des Sciences – Institut de France ; c’est lui qui a le premier découvert ces neurones.

« Les neurones miroirs constituent une classe particulière de neurones initialement identifiés dans le cortex précentral du macaque.

Leur caractéristique principale est de s’activer aussi bien lorsque le singe effectue une action spécifique ou lorsqu’il observe un autre individu en train d’exécuter la même action.

Ainsi un tel neurone s’active quand le singe saisit un objet donné, ou lorsqu’il voit l’expérimentateur saisir le même objet.

Certains de ces neurones sont très spécifiques, ne s’activant que si les deux mouvements, saisie observée et saisie exécutée, sont réalisés de la même façon.

Récemment, des neurones aux propriétés miroirs ont également été localisés dans le lobule pariétal inférieur, une zone anatomiquement connectée au cortex prémoteur ventral. Des données neurophysiologiques (EEG, MEG, TMS) ainsi que d’imagerie cérébrale (TEP, IRMf) ont apporté de solides arguments en faveur de l’existence d’un système de neurones miroirs chez le sujet humain. »

Mais il ne s’agit pas de mimétisme. La matière est tout ce qui compose l’univers et tout se fait écho, de manière ininterrompue et de manière inégale également. Les êtres humains sont eux-mêmes de la matière et ils ne sont eux-mêmes qu’une forme d’écho, réagissant à des échos et provoquant des échos.

Dans cette soupe infinie, l’humanité n’est qu’une facette du développement général et éternel de la matière infinie.

Le rapport avec le sacrifice est le suivant. Le sacrifice est une forme de fétichisme. Le meurtre a un impact extrêmement puissant sur les esprits humains en formation et a provoqué un trouble très profond, un fétichisme.

Ici, le rapport au sang est essentiel. Il y a la projection violente de sang, d’un sang lié à la vie (contrairement à quand on meurt de vieillesse, où le sang ne coule pas, ne coule plus).

Les rituels rassemblant les êtres humains devaient transcender leurs positions particulières. En ce sens, les premiers rituels passaient par l’utilisation de psychotropes, de versement du sang d’un être vivant, expériences qui à la fois rassemblent et choquent, unissent et traumatisent, scellant d’une certaine manière un pacte d’unité.

Sacrifice pour Kali en Inde, 19e siècle

L’être humain a fait un fétiche de verser le sang, car son esprit était horrifié et en même temps exprimait une position de force, dans le cadre du mode de production patriarcale.

Il y a une dialectique de la fascination et de l’horreur, de la force et de la faiblesse, du particulier et de l’universel.

On doit même considérer que les sacrifices étaient menés initialement collectivement, seule manière d’unifier et de célébrer en commun au plus profond de soi. On trouve chez les Amérindiens cette forme d’expression sacrificielle collective.

Ces horribles massacres pouvaient se prolonger et atteignaient un raffinement pervers. Les Amérindiens Comanches, notamment, pouvaient enterrer des prisonniers en ne laissant que la tête de libre, pour arracher les paupières, afin que le soleil brûle les yeux jusqu’à la mort par soif et par faim.

Il y avait également la castration des hommes, le sexe étant placé dans la bouche ensuite recousu, le captif étant laissé sur un nid de fourmis rouges. Parfois les mains et les pieds étaient brûlés, la partie brûlée était amputée et l’opération était recommencée, les captifs ayant eu au préalable la langue coupée et la tête scalpée.

Les viols collectifs des femmes étaient accompagnés de lacérations et de brûlures, etc. La pratique était courante d’écorcher vif, puis de brûler lentement le corps, etc. Et tous ces processus étaient menés de manière collective, ayant une portée mystico-religieuse.

Mais on parle ici d’une confédération de clans dont le développement était fondamentalement arriéré. On est ici au 19e siècle, et pourtant dans un passé déjà plus que lointain pour la plus grande partie de l’humanité.

C’est qu’il ne faut jamais perdre de vue le développement inégal. D’un côté, cela trouble la lecture des choses, de l’autre cela aide à saisir le mouvement historique. Ici, les Comanches se comportaient comme l’humanité se comportait lorsqu’elle était divisée en clans patriarcaux primitifs vivant sur le tas.

C’est en ce sens que le sang versé est un fétiche, l’humanité s’est focalisée, bloquée sur ce phénomène, et l’écho provoqué au sein des êtres humains a amené la ritualisation du processus.

Et c’est là où il faut comprendre la dialectique du sang versé. L’humanité fonctionne en écho, elle reçoit des échos de sa propre réalité dans son environnement. Tant qu’il n’y a pas de saut qualitatif dans ce processus d’échos, il n’y a pas de rupture dans sa conscience, ses activités.

Il fallait que le sang versé, fétichisé comme sacrifice et instauré comme rituel, connaisse un changement majeur dans son expression, pour qu’il soit dépassé. Il fallait qu’il se confronte à sa propre négation, qui ne pouvait elle-même être que produite par la situation historique alors en place.

C’est en ce sens qu’il faut voir la signification du sang versé par rapport à l’agriculture et à la domestication des animaux. Car ce sont là les deux tendances à l’œuvre dans l’humanité.

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Purification et sacrifices comme pendant de la domestication générale

Il faut ici bien entendu considérer les rites et les prières dans leur sens le plus complet. Si dans les pays impérialistes, les gens ont pris des distances avec la religion sur le plan pratique (et conceptuel), il n’en a pas du tout été ainsi auparavant.

Pendant des siècles, les règles ont valu de la manière la plus stricte. Et les religions sont particulièrement exigeantes. Elles sont une thérapie, mais elles ne visent pas à guérir, simplement à maintenir une stabilité mentale.

D’où des répétitions pour forcer les esprits, des pressions à différents niveaux, des surveillances par le clergé et surtout la population elle-même, organisée en communauté. Rites des naissances et des morts, dates anniversaires des événements symboliquement marquants, prières du jour, prières pour les repas, célébrations communes… toute la vie quotidienne est marquée ou encadrée par les moments religieux.

Jean-Léon Gérôme, Prière sur les toits du Caire, 1865

Dans les faits, à mesure que l’Humanité développait des sociétés de plus en plus complexe, la conscience et la nécessité de l’organisation se faisait jour : la vie humaine se voyait découper en autant de gestes, de situations, que le langage exprimait par des verbes reflétant aussi bien un état qu’une action : manger, se vêtir, se déplacer, habiter, naître, mourir… prenaient un tour toujours plus culturel, affirmant des codes d’appartenances à un groupe solidaire, aussi bien que des règles devant lier les Humains entre eux et avec la Nature, entendue comme Cosmos en mouvement, puis comme « Dieu » statique.

Tous ces besoins supposaient en effet de prélever, de puiser, avec plus ou moins d’efforts et d’engagement, des éléments dans la Nature, qui devenait de ce fait des « ressources » aussi bien que des prolongements permettant la vie sociale et sa reproduction.

La sortie de la Nature étant de fait impossible, mais s’affirmant relativement toutefois par le développement des sociétés, il fallait exprimer et réguler ce rapport et les contradictions innombrables qu’il soulevait sans cesse.

Aussi, à mesure que la société se développait, le besoin d’ordre social interne s’accroissait. Le développement inégal était aussi une difficulté interne et inévitable, en particulier dans le cadre des sociétés esclavagistes, domestiquant brutalement animaux, végétaux et humains et prélevant sans vergogne dans le milieu naturel et contre les sociétés voisines les ressources qu’appelaient leur propre développement.

La complexification croissante de la violence et sa généralisation avec le développement des sociétés imposait la prise de conscience que celle-ci menaçait de manière cannibale la société elle-même. À la violence contre la Nature aussi bien qu’à celle contre les Humains, la religion a répondu par la purification et le sacrifice.

Cette réponse n’a rien en soi de naturelle, elle est en fait fondamentalement le produit de la conceptualisation erronée des religions concernant l’Humanité et son rapport à la Biosphère d’une part et sa réalité historique d’autre part.

Bas-relief romain du 2e siècle, avec l’empereur Marc-Aurèle président le sacrifice d’un taureau dans le temple de Jupiter

Les religions postulent au fond la nécessité de stabiliser, « d’apaiser » le mouvement historique, et même naturel, qui entraîne l’Humanité dans son développement contradictoire. Comme celui-ci ne peut cesser, les religions, plutôt que s’effondrer, se mettent à jour, tentant d’apporter concorde et paix en gelant l’Histoire, au point où l’Humanité est parvenue, avant de recommencer plus tard ou ailleurs la même et vaine tentative.

C’est fondamentalement la logique antidialectique du 2 deviennent 1 qui guide l’activité religieuse, c’est-à-dire l’idée que la diversité du monde doit se « geler » dans la communion unitaire, avec l’idée que la Nature, (ou Dieu comme expression fétichisée et anthropocentrique de celle-ci), est idéalement immobile, éternelle et purement spirituelle, et que c’est donc la matière qui est en mouvement, mortelle et « impure ».

C’est ce qu’exprime aussi très littéralement la devise des États-Unis d’Amérique, comme bastion culturel de la théologie religieuse la plus aboutie du capitalisme : e pluribus unum (de la diversité vers l’unique).

Il n’y a donc pas de moteur religieux de l’histoire, sous une forme ou une autre, ni même « d’histoire des religions » possible en tant que telle, ainsi que le disait Friedrich Engels (citation tirée de la préface à la quatrième édition de L’origine de la famille, de la propriété et de l’État, 1891) :

« Toute conception qui ferait de la religion le levier déterminant de l’histoire universelle doit aboutir finalement au pur mysticisme. »

L’apaisement recherché par la religion vise essentiellement à canaliser la violence sociale, qu’alimentent les contradictions de la société en elle-même, celles avec les autres sociétés et celles face à la Nature.

Les religions ont donc aidé l’Humanité à prendre conscience d’elle-même, sur la base de cette erreur mais en produisant une culture propre à une situation historique déterminée. D’où leur dimension encyclopédique, tentant d’encadrer la vie humaine dans son ensemble, comme un catalogue impossible à fermer de toutes les activités de celle-ci.

Mais l’encyclopédisme religieux n’est pas une spirale ascendante, assumant le progrès et le développement de l’Humanité, il se raconte comme une procession allant à la clôture, à un retour sur lui-même, à une harmonie primitive et immobile autour de laquelle l’univers serait en rotation, depuis sa supposée création, jusqu’à sa fin « annoncée ».

C’est là encore bien le reflet du fait que la religion est née comme thérapie mentale d’une humanité traumatisée par son enfantement, par l’action de sa conscience agrandie et saisissant la faim, le froid, les carences, les abandons, les manques, la souffrance, la mort…

Le temps des religions, à la fois linéaire mais limité et cyclique, est le propre des eschatologies religieuses, que les religions monothéistes dites « révélées », judaïsme, christianisme et islam, ont porté à son point le plus haut.

Hans Memling, Le Jugement dernier, 15e siècle

Mais on en retrouve les éléments principaux dans l’Hindouisme, le Bouddhisme et dans les religions poly-monothéistes comme celle des steppes centre-asiatiques, par exemple le tengrisme turco-mongol ou encore dans le culte pratiqué par les Guarani d’Amérique du Sud.

Le temps a donc été partout découpé par un calendrier fondé sur des éléments naturels cycliques : le retour des saisons et des activités agricoles qui les accompagnent, le cycle apparent de certaines étoiles, de la Lune ou du Soleil etc… et des rites se sont imposés, collectivement sous la forme de fêtes et de jeux, et personnellement sous la forme de rituels disciplinaires visant à encadrer les corps et à former les esprits dans une direction donnée.

La base de tout cet encadrement postule la particularité primordiale et supérieure de l’esprit, et notamment de l’esprit humain, sur la matière, qui n’est rien d’autre en fait que la manifestation la plus aboutie de la subjugation de l’Humanité par la puissance de sa propre imagination.

La question de la purification et est ainsi essentielle dans l’encadrement religieux, permettant de distinguer les « élus » dominant la société. Cette purification s’exprime aussi bien par le contrôle de l’alimentation, par le jeûne, l’imposition d’une tenue particulière, la restriction de la sexualité, l’élimination des dissidences dogmatiques ou même doctrinales au sein de la religion.

La cène, comme peinture murale par Léonard de Vinci, fin du 15e siècle

Mais cette question de la purification n’est elle-même qu’un prolongement de l’aspect le plus central de la religion, qui est celui de l’apaisement. Et le sacrifice en est un vecteur essentiel.

Il y a en effet la nécessité de canaliser la violence et de garantir la communion et la concorde sociale, projetée comme microcosme de l’ordre cosmique. Ce ressort se manifeste autant dans le culte de Bacchus, dans la tradition judaïque antique du bouc-émissaire, la mort d’Empédocle, les immenses holocaustes aztèques d’Amérique centrale, le capacocha inca, aussi bien que le sacrifice (empêché) par Abraham de son fils par exemple.

Mais encore plus, c’est le sacrifice du Christ qui a porté cette logique religieuse à son paroxysme idéologique, exprimant la fonction cathartique et purificatoire du sacrifice comme restauration-communion de l’ordre social, censé se reproduire symboliquement dans les rites et les prières de manière particulariste et initiatique lorsque la violence est canalisée, ou bien exploser de manière apocalyptique et millénariste lorsque la violence se déchaîne.

Ce ressort mental étant posé, on comprend dès lors le sens et la profondeur que donne la religion aux rituels et aux prières qu’elle impose à la collectivité, construire comme une communauté, et aux personnes, construite comme individus.

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La religion comme construction consolatrice

Les rites encadrent mentalement les êtres humains, de par leur répétition, leur organisation. Ils imposent une discipline, un certain regard sur les choses. Cela relève de la domestication des animaux humains.

Mais les êtres humains en voie de domestication oscillent entre deux formes principales : l’agriculture, d’une part, l’élevage, d’autre part. Cette contradiction est essentielle pour saisir comment on passe du sacrifice réel au sacrifice symbolique, de la démarche chamaniste à la démarche monothéiste.

Il faut ici avoir un aperçu général pour saisir le processus.

Entraînées dans le mouvement du développement inégal de la matière, sur le plan matérialiste dialectique du Cosmos dans son ensemble, comme de celui plus particulier de l’Histoire au sens matérialiste historique, les habitudes des êtres humains ont considérablement changé au cours du temps.

En résonance de ce fait, les êtres humains ont inévitablement changé eux aussi. C’est là naturellement un processus dialectique : les habitudes transforment les êtres humains, et les êtres humains les habitudes. Cela a permis ce qu’on appelle le progrès, c’est la dynamique propre à une amélioration de la civilisation. Les êtres humains transforment et se transforment.

Le grand philosophe grec d’Ionie, aujourd’hui en Turquie, Héraclite (v. 544-480 avant notre ère), en avait déjà pris conscience à sa manière, en disant (extrait de son œuvre perdue, De la Nature, fragment 77) : « notre vie est la déchéance d’une vie et notre mort est la renaissance de celle-la. »

C’est-à-dire que l’existence est toute entière un processus, reflétant un processus physique éternel, dans lequel les Humains, comme fruit de transformations historiques inégales et en série, produisent en étant transformés, de nouvelles transformations.

C’est que les Humains sont eux-mêmes de la matière, et leur existence fait écho au reste de la matière qui les entoure, avec qui ils interagissent. Il y a action et interaction, écho d’une part et de l’autre, transformation générale.

Complétant la représentation sensible et primitive d’Héraclite, Karl Marx présente la chose ainsi dans sa Critique de l’économie politique :

« Le résultat général auquel j’arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi : dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles.

L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général.

Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience.

À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors.

De formes de développement des forces productives qu’ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. »

Si on ne comprend pas cette question des forces productives, on rate l’humanité dans ce qu’elle est, car l’humanité se confond en vérité avec les modes de production. Sans humanité, il n’y a par exemple pas de féodalité, car c’est l’activité humaine qui permet l’existence de la féodalité.

Et, dialectiquement, c’est le mode de production féodal qui permet à l’humanité d’exister, à un certain stade de son développement.

Le tombeau d’Ali, à l’intérieur du mausolée de Nadjaf, en Irak

Reste maintenant à savoir s’il faut considérer l’humanité comme « unifiée » malgré le processus, ou bien s’il y a un « type » d’humain pour le mode de production esclavagiste, un pour la mode de production féodal, un pour le mode de production capitaliste, un pour le mode de production sociale, un pour le Communisme.

Et, ici en réalité, il faut voir l’humanité comme une négation de la négation. Car l’humanité est sortie de la Nature : il y a une négation (forcément relative) de la Nature, mais l’humanité en développement avance inéluctablement pour retourner à la Nature.

En ce sens, l’Humanité porte cette négation de la négation, même si le Communisme est ce qui la réalisera concrètement.

Ainsi, l’humanité « transformatrice » et indépendante de la Nature est éphémère, dans la mesure où elle n’est déjà plus animale, mais pas encore animale sociale intégrée au reste de la planète. Elle est le fruit du développement inégal et, inévitablement, en tant qu’aspect secondaire, elle subit une pression énorme.

Pression animale, du côté du passé, de la source de l’humanité, et pression sociale, du côté du futur, avec le Communisme vers laquelle l’humanité tend. Cette tension est ce qui donne la religion.

Ce qu’on appelle « Dieu » est une conception nécessaire à une humanité qui ne peut plus établir un rapport correct avec la Nature, car elle en est sortie, sans pour autant parvenir à remplacer celle-ci par autre chose.

En ce sens, l’humanité sortie de la Nature ne pouvait que tenter, dans une démesure folle, inventer un Dieu entièrement tourné vers l’être humain, pour ensuite basculer dans le nihilisme devant le caractère prétentieux, vain d’une telle tentative. Voilà pourquoi l’anthropocentrisme est obligé de triompher résolument pour s’effondrer.

C’est le fruit d’un vaste élan, qui a commencé avec l’agriculture et la domestication des animaux, pour devenir une conception absolue du monde au moment où la planète cède sous les coups de la transformation humaine sans limites, dans toutes les parties du monde.

Mosaïque avec le Christ dit « en gloire », 13e siècle, Sainte-Sophie, Istanbul,

La religion, au fond, sait d’ailleurs qu’il y a un problème en elle. Les moments de doute sont innombrables chez Moïse, Jésus et Mahomet. Il est très important de voir cela, car la religion possède une dignité fondamentale.

La religion n’est pas qu’une association de superstitions ; elle est une construction consolatrice à l’échelle de l’humanité elle-même, pour combler le terrible traumatisme vécu en raison de l’arrachement à la Nature.

En même temps, la religion est une aberration sur le plan des idées, de la raison : elle force les consciences, afin de les stabiliser, en tentant de canaliser d’un côté sans cesse la tendance historique à l’effondrement cannibale de la société sur elle-même devant ses contradictions, d’une part dans le sacrifice puritain et purificateur, et en tenant d’autre part de geler le développement de la société dans le droit et la concorde incapacitante.

C’est pourquoi, plus l’humanité devient mature pour un retour à la Nature, en conservant les acquis de son parcours, plus la religion est obligée de basculer dans des pôles contraires, comme le nihilisme et le relativisme, le spiritualisme sans règles et la fétichisation morbide, la familiarité affective et le culte effréné.

Et, si on renverse ce constat, alors on obtient un portrait de ce qu’était la religion à ses débuts : une tentative de se débattre entre les forces du bien et celles du mal, entre le bonheur et le malheur, la joie et la souffrance.

C’est là où on retrouve la notion de sacrifice, pour trancher le rapport de forces entre les dieux du bien et ceux du mal.

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La discipline mentale des rites et des prières

Les religions sont une thérapie, elles ne visent pas à guérir, simplement à maintenir une stabilité mentale.

D’où des répétitions pour forcer les esprits, des pressions à différents niveaux, des surveillances par le clergé et surtout la population elle-même. Rites des naissances et des morts, dates anniversaires des événements symboliquement marquants, prières du jour, prières pour les repas, célébrations communes… toute la vie quotidienne est marquée ou encadrée par les moments religieux.

Bien entendu, il faut ici tenir compte du développement inégal des religions et de leur situation à tel ou tel moment historique, en fonction du mode de production dominant.

Mais de manière générale, les religions ont été une trajectoire culturelle conceptuellement semblable entre elles, accompagnant la sortie relative de l’Humanité de la Nature, sous des formes variées et avec des répertoires jamais unifiés ni même cohérent, de par l’erreur fondamentale sur le plan du postulat.

La déesse du soleil Amaterasu, de la religion japonaise shinto, sortant de sa grotte, Utagawa Kunisada, 1856

C’est même la raison pour laquelle il peut être justement parler de « religion » de manière notionnelle sur le fond, nonobstant les variétés historiques formelles que les religions ont pu prendre sur le plan conceptuel, habillant, ou pour mieux dire masquant, idéologiquement les rapports sociaux à un moment ou un autre du développement historique des sociétés.

On peut de ce fait constater une unité d’approche des religions, sous la forme des rites et des prières, véhiculant une norme exigée à l’échelle de la communauté toute entière, car sans communauté, il n’existe pas de religion, et rien que cela montre bien la nature de la religion, qui n’a rien de personnel, mais correspond à une humanité déconnectée de la Nature et anxieuse, angoissée, mais cherchant à dominer ces émotions.

On peut tenter d’identifier les principaux rites des principales confessions religieuses dans notre pays actuellement en retenant comme critères caractéristiques la question des écrits fondamentaux de la tradition reconnue comme base de la « vérité » religieuse, la question de la prière, de l’adoration et des invocations diverses, des fêtes collectives, de la naissance, de la mort et des gestes thérapeutiques acceptés ou refusés.

ReligionsÉcrit/
tradition
Prière
et culte
FêtesNaissanceMortThérapies
Catholicisme romainBible (Ancien Testament – Nouveau Testament)Messe et eucharistie, Sacrements dispensés par les clercsNoël, Pâques, Ascension, Pentecôte, Assomption, ToussaintBaptême (possible pour les enfants)Onction et confession ultimeCommunion et prière
Catholicisme orthodoxeLa Bible : Ancien Testament et Nouveau Testament. Écrits des Pères de l’Église.Prières quotidiennes du matin et du soir Vêpres ou vigiles le samedi soir et les veilles de fête Liturgie eucharistique du dimanche.Noël, Théophanie (baptême du Christ), Annonciation et Rameaux, Célébration de la Semaine Sainte, Pâques, Ascension, Pentecôte, Transfiguration, Nativité et Dormition de la Vierge.Au 40e jour de vie, l’enfant doit être présenté à l’ÉglisePrièreCommunion, prière et jeûne
Église apostolique arménienneBible (Ancien Testament – Nouveau Testament)Messe, eucharistie, jeûne du Carême (sans viande ni laitage) et confessionNoël (fêté le 6 janvier), Pâques, Ascension, Pentecôte, Dormition de Marie (le 15 août), Toussaint.Baptême (possible pour les enfants)PrièreCommunion, prière et jeûne
Églises réforméesBible (Ancien Testament – Nouveau Testament)Lecture de la Bible Prière Culte dominical Participation à la Sainte cène.Noël, Rameaux, Vendredi-Saint, Pâques, Ascension, Pentecôte, fête de la Réformation.Baptême unique dans l’enfance ou l’âge adulte.Croiser les doigts du défunt, une croix nue et une Bible ouverte sur le corpsSainte-Cène (communion) et onction
Églises évangéliquesAncien et Nouveau Testament. Ouvrages d’édification spirituelle propre à chaque ÉglisePour certaines observations du Shabbat (du coucher du soleil vendredi au coucher du soleil samedi). Sainte-CèneNoël, Pâques, endredi-Saint, Pâques, Ascension, PentecôtePrésentation de l’enfant à l’Église. Baptême des adultes par immersion (après catéchèse) re-baptême admis par certaines ÉglisesVeillée mortuaireAbstention des aliments «malsains» mentionnés comme tels dans la Bible (Lév. 11) : (porc, lapin, fruits de mer, crustacés). Abstention d’alcool, du tabac et des drogues et narcotiques, sauf à usage thérapeutique.
Témoin de JéhovahLa Bible, traduction de préférence : «Les Saintes Écritures, traduction du monde nouveau».– étude et méditation personnelle de la Bible – prièrePas de fêtes, à part la Commémoration de la mort de Jésus-Christ (14 Nisan).Baptême En aucun cas, baptême de nouveau-né.VeilléePas d’aliment contenant du sang ou des dérivés de sang (plasma). Tabacs et drogues proscrits (sauf à usage thérapeutique). Jamais de transfusion de sang ou de ses composants.
IslamCoran, la Sunna, recueils des traditions du prophète MahometLes Cinq piliers : ‒ L’attestation de foi (ou le Jihad pour certains groupes) ‒ Les cinq prières quotidiennes, faite en direction de la Mecque, normalement précédées par des ablutions ‒ L’aumône légale qui est une obligation ‒ Le jeûne du Ramadan au 9e mois lunaire de l’année musulmane ‒ Le pèlerinage à la Mecque, si possible, une fois dans la vie du croyantAid Al Fitr qui clôture le mois du Ramadan et Aid-Al-Adha : la fête du sacrifice d’Abraham, marquant la fin du temps de pèlerinage à la Mecque soit au 10e jour du douzième mois lunaireCirconcisionConfession de foi en arabePas de viande de porc, ni autre viande contenant encore du sang. Les autres viandes sont égorgées rituellement Le poisson est permis Pas d’alcool. Stupéfiants autorisés à usage thérapeutique. Jeûne du mois du Ramadan. la maladie n’est pas considérée comme une punition, mais comme une mise à l’épreuve de la foi. Les sources islamiques incitent le malade à se soigner et encouragent les médecins à la recherche d’un remède qui pourrait vaincre la maladie en question. Dans la conception islamique, c’est Dieu qui permet la guérison.
JudaïsmeTorah, écrits des prophètes, talmudLecture hebdomadaire de la Torah (les cinq premiers livres de la Bible juive); les hommes se couvrent la tête pour prier et pour lire. Observation de la Loi, p. ex. Shabbat (commence vendredi soir au coucher du soleil, finit le samedi soir à la tombée de la nuit).Pessah : la Pâque (sortie d’Egypte). Chavouot : don de la Loi au Sinaï. Souccot : Peuple dans le désert. Simhat-Torah : Joie de la Torah. Roch Hachana : Nouvel-An. Yom Kippour : Jour du Pardon. Pourim : Fête d’Esther. Ticha Be-Av : Destruction des Temples. Hanoucca : Fête des LumièresCirconcision rituelle des garçons le 8e jourFermer la bouche et les yeux du défunt ‒ Enlever les souillures ‒ enlever l’alliance ou tout autre bijoux ‒ Le corps doit être enveloppé d’un drap propre ‒ Couvrir le visagePas de porc. Viande cacher : ruminants à sabots fendus et volaille de basse-cour, abattus et préparés rituellement; Poissons : avec nageoires et écailles. Pas de mélange lacté / carné. Lavage séparé des plats et ustensiles lactés/carnés. Jeûne absolu à Yom Kippour (sauf contre-indication médicale). Aliments sans levain pendant la semaine de Pessah (dure 7 à 8 jours).
HindouismeVédas, Ramayana, Pouranas, Smritis, Mahabarata contenant la Bhagavad-Gita, Védanta, Tirukkural, TirumandiramCulte personnel, prière, répétition des syllabes sacrées, méditation, culte du gourou ou d’une dévata (anthropomorphisation d’un aspect divin) avec fleurs, encens, nourriture etc.Makara Sankranti : Solstice d’hiver Mahashivaratri: Nuit de Shiva Holi : Festival de printemps Nava-Varsha : Nouvel-An du printemps Rama navami : Naissance de Rama Janmashtami : Naissance de Krishna Ganesha-Chaturthi : fête de Ganesha Durga Puja/Dussera : Victoire de Rama/Fête de Durga Divali : Fête de lumièreAvant de sectionner le cordon ombilical, une pièce d’or ou d’argent est mise à proximité du nombril du bébé. Prière: «Que Dieu accorde à ce bébé la longévité, la bonne santé, la force corporelle et la vigueur mentale». «Baptême» (= don du nom) : avant que le bébé ait 10 jours, un proche de la famille étend du riz non décortiqué sur le sol et y écrit le prénom de l’enfant. Dans les familles traditionalistes, le don du nom à un enfant est précédé d’une oblation de beurre clarifié avec récitation de mantras dans le feu sacré.Après le décès, le corps est généralement incinéré. Enterrement des jeunes enfantsRégime végétarien recommandé pour les brahmanes, sauf pour ceux originaires du Nord-est de l’Inde. La viande bovine est interdite pour tous les Hindous. Généralement, les végétariens consomment du lait et des produits laitiers. Amulettes et formules sacrées pour éloigner le mal, notamment en cas de maladie de longue durée.La prière pour soulager un patient a un effet positif. Les Hindous admettent l’influence de la pleine lune et de la nouvelle lune sur des personnes très faibles.
BouddhismeSoutras : discours du Bouddha contenus dans les Écritures qui existent en pâli, sanscrit, chinois et tibétain…Les pratiques quotidiennes sont variables selon les capacités du/de la pratiquant(e). Il y a donc de nombreux niveaux de pratique allant de la simple prière à des formes de méditation très avancées. Le «bon bouddhiste» prend refuge dans les Trois Joyaux au moins une fois par jour en récitant ou non une prière.Vesak : jour de la naissance, de l’illumination et de la mort de Bouddha Sakyamouni (en général elle tombe à la pleine lune qui suit Pentecôte).BénédictionVeillée. Après le décès, le corps est en général laissé en repos pendant deux ou trois jours après la mort clinique.Régime végétarien recommandé, mais non obligatoire. Prescription spécifique : les moines ne mangent plus après 12h00. Prière et méditation
Baha’ismeÉcrits du Bàb, Bahà’u’llah et d’Abdu’l-Bahà.Prières journalières individuelles. Commémoration des neufs jours saints bahà’is et suspension du travail pendant ces jours. Réunions de prières et de consultation tous les 19 jours, dites «Fêtes des dix-neuf jours» dans chaque localité.Premier, neuvième et douzième jours de Ridvan (déclaration de Bahà’u’llàh), nouvel an bahà’i le 21 marsBénédictionPrière spéciale à réciter avant l’inhumation. Crémation non autorisée. L’enterrement doit avoir lieu à moins d’une heure de distance avec les limites de la localité où le décès a eu lieuPériode de jeûne: du lever au coucher du soleil, durant 19 jours, précédant le nouvel an. Prière et méditation
Chamanisme actuelTout vient de Dieu et retourne à Dieu. Selon le temps et l’espace chaque objet peut être consacré à la Divinité. Pas de texte écrit. A la transmission des savoirs qui se fait oralement, s’ajoute l’expérience (de groupe ou individuelle) avec la natureLa religion est globalement imbriquée dans le quotidien ; elle est relation et interaction constante entre le monde visible et invisible. Le domaine du sacré, fait partie intégrante de la vie de chacun. Face à un problème précis, on doit consulter des initiés ou des personnes âgées. Ces dernières, jouent un rôle spécial dans la mesure où, elles sont déjà plus ou moins préparées pour entrer dans le Panthéon de la famille comme ancêtre.Fêtes variablesToutes les étapes de la vie, de la naissance à la mort, sont ponctuées par des rites et des initiations dont le contenu varie selon le peupleLe rituel sert à dénouer les liens du monde visible pour permettre au mort de rejoindre le monde de l’invisible. Plus le «rang social» est haut plus le rituel sera important.Importance des liens propres à chaque cosmogonies reliant l’Humain à la Nature. La souffrance, la maladie, voire la mort, sont considérés comme des rappels à l’ordre pour un meilleur dialogue entre le monde du visible et celui de l’invisible. Il faut un minimum d’ordre, dans le monde intérieur (conscience entre autre) et dans le monde extérieur pour que l’on puisse bénéficier de la Force Vitale, car celui qui ne bénéficie pas de cette Force peut être nuisible (pour les autres et/ou pour lui) ou victime des autres. Or, la religion animiste donne un sens à tout phénomène. C’est ainsi que la maladie ou la souffrance peuvent résulter d’une dette symbolique dont certaines viennent d’un Ancêtre Ceci explique la recherche continuelle de l’équilibre entre les deux mondes

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Rites et prières pour encadrer mentalement les êtres humains

Lorsqu’on parle des miracles, ce sont en fait les miracles relevant de la guérison qu’il faut avoir en tête, car pour l’humanité, il y a la faim, le froid, les privations, les carences, le sentiment de dénaturation… qui sont comprises comme des tentatives de conquête de la part de l’infra-monde.

En proposant un équilibre, ou du moins un semblant d’équilibre, les religions acquièrent une légitimité et il fallait des figures empathiques pour porter la démarche à l’origine. C’est à partir de là que toute la construction religieuse se met ensuite en branle.

Et la fonction de la religion, c’est tenter de combler les manquements d’une humanité qui déraille, car elle est sortie de la Nature.

Adam et Eve quittent l’Eden dans le manuscrit poétique anglais de Cædmon, 11e siècle

C’est ce qui explique que la religion continue d’exister à travers toutes les époques : tant que l’humanité n’est pas revenue à la Nature, par le Communisme, en conservant les acquis de son parcours historique spécifique, la religion exprime et tente de soigner une humanité déboussolée dans son isolement apparent au sein de l’univers.

D’où, naturellement, les rites afin de cadrer les pensées, le mental des êtres humains. Mais pour saisir comment ces rites ont joué le rôle de cadre, il faut bien discerner comment se met en place ce qui est encadré, à savoir la conscience de l’animal humain qui se développe progressivement, et découvre la contradiction du bonheur et du malheur, conçu alors de manière dualiste comme « bien » et comme « mal ».

Car l’esprit humain, tant qu’il n’est pas arrivé au Communisme, est prisonnier, restreint à ce dualisme du bien et du mal, qui est saisi individuellement, de manière égoïste, sans regard dialectique historique suffisant sur le mouvement de l’Histoire et le sens de la collectivité, de l’univers.

C’est cela qu’il faut bien comprendre, dialectiquement. La religion ne consiste pas seulement en un appareil de mystification et d’utilisation sur la base de superstitions. Ce serait là réduire le phénomène religieux à une dimension fonctionnelle réelle, mais n’éclairant ni son origine, ni son maintien à travers les époques et les modes de production.

La religion est en fait l’expression, avec des nuances mais jamais réellement de différences, malgré les conflits concurrentiels, du fétiche de la séparation du bien et du mal.

Adam, Eve et le fruit, dans un livre d’heures français du 16e siècle

L’humanité naissante avait possédé une conception dualiste du bien et du mal, les deux existant nécessairement et dans un conflit ininterrompu. C’était le reflet de la conscience humaine découvrant le bonheur et le malheur.

Le monothéisme, comme on le sait, prolonge ce dualisme, puisque le Dieu unique se voit toujours confronté à un diable. C’est là absurde au sens théorique, car pourquoi un Dieu omnipotent, omniscient, qui est tout et cela de toute éternité, aurait-il une sorte de double maléfique ?

C’est là qu’on voit que les religions de type monothéistes sont un prolongement, même si modifié pour de multiples raisons – principalement un cap de passé dans la maîtrise de l’agriculture et de la domestication -, des animismes polythéistes.

Plus concrètement, tant les religions monothéistes que les animismes polythéistes font la police des mœurs. Cependant, en raison des forces productives plus développées qualitativement, les premières insistent davantage sur le cadre général, alors que les secondes sont frénétiques au quotidien.

Il faut ici avoir bien en tête la grande différence qu’il y a sur le plan historique. Le monothéisme intervient lorsque l’agriculture et la domestication des animaux a passé un certain cap. Cela peut se dérouler dans le cadre du mode de production esclavagiste, bien que tendanciellement on aille déjà dans le sens du mode de production féodal.

Néanmoins, le mode de production esclavagiste correspond aux Cités-États, formés par l’accumulation de victoires, jusqu’au renforcement du centre originel, et sa domination de type impériale-violente.

Le mode de production féodal se fonde par contre sur une grande dispersion du pouvoir, avec des seigneurs maintenant un contrôle local.

Naturellement, il y avait également un contrôle local dans le mode de production esclavagiste, et il y a également un pouvoir central dans le mode de production féodal. Ce n’est toutefois pas là l’aspect principal.

Ce qui compte, c’est que la dispersion féodale exigeait la qualité sur le plan de la police des mœurs, donc le monothéisme, alors que la centralisation esclavagiste nécessitait la quantité sur le même plan.

L’animisme polythéiste de l’Inde antique, de la Grèce antique, de Rome, de Babylone, de l’Égypte antique, des Mayas, des Aztèques, de la Chine antique, etc., précipitait les êtres humains dans des rituels ininterrompus et une anxiété permanente.

Le monothéisme exige par contre de son côté la régularité des prières et des célébrations. Il concentre les intentions et les volontés, alors que l’animisme polythéiste les dilue pour les exiger en permanence.

Autrement dit, l’humanité était particulièrement agitée dans le cadre du mode de production esclavagiste, alors que dans le mode de production féodal, elle était davantage cadrée.

Représentation aztèque, dans le Codex Tovar du 16e siècle, d’un tzompantli, une structure de poteaux avec les crânes des sacrifiés

On ne saurait ici sous-estimer le degré de barbarie du mode de production esclavagiste. On avait affaire à des êtres humains constamment sur la brèche, vivant non pas dans la précarité, mais dans le dénuement, avec des risques mortels se produisant de manière régulière.

C’est le paradoxe : la barbarie de l’époque patriarcale était ignoble, mais en même temps elle permettait d’assurer la continuité de la vie quotidienne. Il n’était pas possible d’avoir mieux en raison de l’absence de développement suffisant des forces productives.

C’est pour cela que le diable continue d’exister dans le monothéisme. Dans l’époque barbare, les êtres humains s’effondraient psychologiquement, moralement, mentalement, physiquement, psychiquement. Dans le monothéisme, c’était moins le cas, mais c’était tout de même encore le cas.

En fait, l’être humain sorti de la Nature est un être en crise, il n’est plus l’animal, il n’est pas encore l’animal social retourné à la Nature.

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La religion, illusion nécessaire de l’humanité sortie de la Nature

Les animismes polythéistes considéraient que la vie quotidienne était directement liée au cosmos, par conséquent le moindre acte était lié au divin ou au maléfique et exigeait qu’on agisse en fonction. La vie était très difficile et on faisait un fétiche de tout.

Le monothéisme considère que l’être humain n’est pas tant lié au cosmos qu’à Dieu. C’est différent, car ce qui existe, ce n’est plus un grand tout indifférencié, mais une société bien délimitée entretenant un rapport direct à un seul Dieu considéré comme absolu.

Ces différences sont surtout formelles, ce qui compte étant leur base : le monothéisme intervient une fois que l’agriculture et la domestication des animaux sont bien en place.

Moïse sauvé des eaux sur une fresque de la synagogue de Doura Europos, Syrie, milieu du 3e siècle

Il faut bien voir la différence. Dans une humanité qui s’est déjà pour beaucoup élancée, il y a une certaine maîtrise de l’agriculture, ainsi que la pratique de la domestication des animaux. Néanmoins, les catastrophes ne sont jamais loin et pour cette raison, l’inquiétude est permanente. L’atmosphère était toujours anxiogène.

Dans le cadre du monothéisme par contre, il y a assez de stabilité. Cela fait par exemple que les fêtes se produisent alors de moins en moins de manière directement liée à la vie quotidienne, mais de manière symbolique.

Autrement dit, dans l’animisme polythéiste, tout concerne la vie quotidienne et l’environnement local, tandis que dans le monothéisme on salue des événements lointains, conceptuels, abstraits, tels que la sortie du désert des Hébreux, la naissance de Jésus ou bien la première révélation faite à Mahomet par l’archange Gabriel.

Dans le monothéisme, l’imagination de l’humanité s’est ainsi déplacée. On passe du fétiche au concept. Et on peut le faire, car on est moins dépendant de l’angoisse du lendemain.

Mieux, les angoisses sont alors domestiquées en peurs rationalisables sur le plan symbolique ou rituel par exemple, ou par « l’initiation » mystique transformant l’angoisse en ataraxie ou en extase.

Si on comprend cela, alors on comprend que ce ne sont pas les religions qui font les mœurs, mais les mœurs la religion. Bien entendu, dialectiquement, en fait les deux sont vrais. Mais les religions ne sont jamais une expression extérieure aux sociétés.

Icône de Notre-Dame de Kazan, 1649

Il n’est pas possible de forcer une société à adopter une religion. Il faut de nombreux facteurs pour qu’une religion soit adoptée, comme en témoigne d’ailleurs les vagues de conversion à certains endroits et pas d’autres. L’Arménie est restée chrétienne dans une zone musulmane ; la partie orientale du Bengale est devenue musulmane contrairement à sa partie occidentale, et en étant très éloigné des zones majoritairement musulmanes, etc.

On peut également voir que chaque religion connaît de grandes variétés dans son application selon les pays, en raison du fait qu’elles sont adaptées, façonnées selon les réalités historiques. Un changement de pouvoir a pu historiquement également amener une réinterprétation des dogmes religieux, comme en témoignent les variétés de dynasties musulmanes.

La religion est ainsi une police des mœurs, car les mœurs ont façonné la religion. Et la religion choisie, adoptée, portée, relève d’une nécessité propre aux sociétés à un certain moment, en un certain endroit.

L’exemple le plus facile et le plus connu est le protestantisme. Il est né tout d’abord en Bohème-Moravie avec Jan Hus, répondant aux exigences des villes, des commerçants, des artisans, mais également du peuple, à la fois contre le clergé, l’empire et la domination allemande. Il y a ensuite eu le courant taborite, portant directement les intérêts des masses paysannes en révolte.

Manuscrit tchèque de la toute fin du 15e siècle montrant un prêche de Jan Hus

Puis il y a eu Martin Luther, qui a fini par aligner sa variante de protestantisme sur l’intérêt des princes allemands, et Jean Calvin a ensuite développé le protestantisme « pur » comme véritable idéologie de l’entrepreneur capitaliste.

Mais cela est vrai pour toutes les religions, dans toutes leurs interprétations. Et si c’est le cas, c’est parce que l’humanité, sortie de la Nature, se comporte de manière erratique, et suit encore aveuglément le progrès des forces productives.

C’est en ce sens que la fameuse citation de Karl Marx est bien plus subtile qu’elle n’en a l’air.

« Le fondement de la critique irréligieuse est : c’est l’homme qui fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme.

Certes, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi qu’a l’homme qui ne s’est pas encore trouvé lui-même, ou bien s’est déjà reperdu.

Mais l’homme, ce n’est pas un être abstrait blotti quelque part hors du monde. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde à l’envers.

La religion est la théorie générale de ce monde, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa consolation et sa justification universelles.

Elle est la réalisation fantastique de l’être humain, parce que l’être humain ne possède pas de vraie réalité. Lutter contre la religion c’est donc indirectement lutter contre ce monde-là, dont la religion est l’arôme spirituel.

La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu.

Elle est l’opium du peuple. L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel.

Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole. »

En fait, Karl Marx ne parle pas que de la religion au moment où elle existe. Il parle également de la religion au sens général, en tant que forme existante pour l’humanité sortie de la Nature et non encore revenue à elle.

Lorsqu’il dit que « la réalisation fantastique de l’être humain, parce que l’être humain ne possède pas de vraie réalité », il ne veut pas seulement dire que la religion est une illusion, qui est utile, car l’humanité souffre.

Il veut dire par là, en réalité, que l’être humain s’est déconnecté du réel en général. Au sens strict, il ne le dit pas directement, il le sous-tend. Le fait qu’il dise toutefois que l’humanité doit renoncer à la religion souligne bien que l’humanité doit être passée à un nouveau stade pour pouvoir ne plus en avoir besoin.

En fait, lorsque Karl Marx dit de la religion qu’elle « est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu », il faut comprendre que l’esprit des conditions sociales ne sera plus exclu que dans le communisme.

On doit même dire que la religion accompagne forcément l’humanité tout au long de sa sortie de la Nature. C’est une fiction inévitable pour une humanité qui s’imagine seule au monde. Dieu est le reflet de sa prétention, de sa démesure.

L’humanité a été grisée et tourmentée par sa sortie de la Nature, par son développement spécifique. Tant qu’elle ne comprendra pas qu’elle n’est qu’un aspect de la Biosphère qu’est la planète, la religion sera présente.

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Ce que sont le bien et le mal chez Adam et Eve

Ce qu’on appelle le fruit du bien et du mal dans la Bible, la fameuse « pomme » (bien qu’il ne soit jamais dit qu’il s’agisse d’une pomme), ne concerne pas du tout le bien et le mal au sens moral.

On s’imagine, en effet, en raison d’une lecture déformée liée à l’idéologie religieuse, que l’être humain s’est vu acquérir une dignité supérieure aux animaux, par le fait d’avoir une âme. L’être humain « penserait » et, ainsi, ce qui le distingue des autres animaux, c’est de savoir ce qu’est le juste et ce qu’est l’injuste, et de pouvoir « choisir ».

Dès lors, le corps et l’esprit se trouvent séparés de manière erronée, et le retour à l’unité devient à la fois le reflet de la spécificité élective « divine » de l’Humanité et l’objectif même de l’existence, vue comme un parcours de chaque être humain sur la Terre.

Cette lecture morale et dualiste du bien et du mal masque en réalité bien autre chose. Le bien et le mal dans le domaine moral arrive en effet bien après le bien et le mal comme vécu. Lorsque l’être humain sort de la Nature, il doit trouver lui-même ses moyens de subsistance.

Alors commence un très long parcours où il découvre et approfondit les joies et les peines. La faim, la soif, la sous-nutrition, le froid, l’absence de sommeil, l’angoisse, l’anxiété, etc. se combinent à la joie, au jeu, à l’amusement, à l’allégresse, à l’enthousiasme, etc.

L’être humain, un animal en plein développement spécifique, a assimilé au Ciel toutes les joies, comme s’il était porté par une force extérieure positive. Il a pareillement assimilé au sous-sol toutes les peines, comme s’il y avait une intervention extérieure pour l’épuiser.

Cela a duré pendant des millénaires, puisqu’on parle là de l’affirmation historique de l’Homo Sapiens dont les plus anciens fossiles ont 300 000 ans, mais également de la transformation amenant à la production naturelle de l’Homo Sapiens.

Représentation persane d’Adam et Eve entouré d’ange, celui déchu (Iblis) étant en haut à gauche le visage effacé, 16e siècle

Un aspect clef est ici la consommation énergétique du cerveau. S’il ne représente que 2 % du poids du corps humain, le cerveau utilise 20 % de l’énergie fournie au corps.

Cet aspect est bien entendu totalement négligé au quotidien, puisque l’idéologie de la séparation du corps et de l’esprit est prépondérante. Cela relève pourtant le rôle majeur de la matière grise dans l’existence de l’être humain.

Et ce rôle majeur s’est exprimé à travers à la saisie des joies et des peines vécues. En fait, depuis sa sortie de la Nature, l’Histoire de chaque être humain est celle d’un animal dont le cerveau, massivement développé, réceptionne tous les événements, mais dans le chaos, l’incompréhension, l’angoisse, le doute, la compréhension élémentaire, l’esprit de synthèse.

Le choc de cette réception intellectuelle du vécu a été un traumatisme complet pour l’animal humain sortant de la Nature. L’approfondissement des capacités de la conscience a dû être vécu comme une agression et un progrès, une déchirure et un acquis.

L’être humain sortant d’une lecture immédiate de la vie a ainsi senti une fracture, un arrachement. C’est cela qui rend si universel, si fort sur le plan de l’allégorie, le passage biblique sur la sortie du jardin d’Éden.

Représentation musulmane d’Adam et Eve, Iran mongol, 13e siècle

Ce jardin, c’était le lieu où l’être humain existait en tant qu’animal avant d’être un être humain – ce qui est une contradiction, car il y a tout un processus de transformation.

En fait, le jardin d’Éden ne désigne pas la Nature du passé – car soit l’être humain y était un animal, soit il avait déjà rompu avec elle. Le jardin d’Éden désigne la Nature quittée au fur et à mesure : c’est un paradis perdu non pas dans le passé, mais dans un présent toujours renouvelé. C’est le reflet d’un état contradictoire.

Adam et Eve chassés du jardin d’Éden, c’est l’allégorie de l’être humain non pas simplement sortis de la Nature, mais continuellement en train de sortir. D’où son écho permanent pour l’humanité et l’importance culturelle de cette allégorie.

Voici comment les choses sont présentées. Dans la seconde partie de la Genèse, on lit :

16. L’Éternel Dieu donna cet ordre à l’homme : Tu pourras manger de tous les arbres du jardin ;

17. mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras.

Puis, il y a la fameuse intervention du serpent, et on lit dans la troisième partie :

  1. Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs, que l’Éternel Dieu avait faits. Il dit à la femme : Dieu a-t-il réellement dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ?
  2. La femme répondit au serpent : Nous mangeons du fruit des arbres du jardin.
  3. Mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez point et vous n’y toucherez point, de peur que vous ne mouriez.
  4. Alors le serpent dit à la femme : Vous ne mourrez point ;
  5. mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal.
  6. La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence ; elle prit de son fruit, et en mangea ; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d’elle, et il en mangea

Il y a ici deux aspects particuliers. D’abord, il est évident qu’une nourriture qui est précieuse « pour ouvrir l’intelligence » fait référence à des psychotropes. Ce n’est pas l’aspect principal toutefois, car il s’agit là seulement d’un rapprochement avec le bien et le mal.

Le serpent dit en effet que « vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal », et là il veut dire qu’on rejoint les dieux du bien et les dieux du mal, qu’on connaît le bonheur et le malheur de telle manière tellement poussée qu’on rejoint le monde de l’au-delà, qu’il soit dans le ciel ou sous terre.

En fait, les premiers êtres humains pensaient participer au ciel lorsqu’ils étaient heureux et être happés par les forces souterraines lorsqu’ils souffraient. Ce qu’ils vivaient leur échappait, il était impossible à leurs yeux de vivre ce qu’ils vivent, donc cela impliquait qu’ils étaient « ailleurs ».

Plus l’humanité va, avec le développement des forces productives, disposer d’une vie quotidienne améliorée, plus elle va modifier naturellement cette considération.

Néanmoins, l’instabilité mentale est à la base même d’une humanité ayant développé des capacités de conscience sans être à même ni d’avoir un aperçu du processus matériel dialectique à la base de sa matière grise, ni de gérer de manière rationnelle les forces productives et leur développement dans le cadre de la planète considérée comme une Biosphère.

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Quetzalcoatl et Jésus, qui voyagent du Ciel aux enfers

Quetzalcoatl est un des principaux dieux de la Mésoamérique. Dans la langue des aztèques, cela signifie oiseau et serpent, ce qui est une allusion bien sûr à sa capacité de passer du Ciel aux enfers, et de remonter.

On a ici un rôle ultime, car ce n’est pas simplement une divinité placée dans les cieux, apportant du bien, c’est aussi une force capable d’aller chercher ceux qui sont prisonniers, pour les libérer.

Les Mayas avaient pareillement un souverain dénommé Oiseau-Jaguar ; en fait, la caractéristique d’un bon souverain, c’est qu’il est capable d’arracher, depuis le haut, les gens aux prises de l’infra-monde, par un règne juste apportant la paix et la prospérité.

Quetzalcóatl représenté dans le Codex Magliabechiano, milieu du 16e siècle

Et si on sait très peu de choses sur le culte de Quetzalcoatl, on en sait bien entendu beaucoup sur Jésus, qui est son strict équivalent. Jésus vient du Ciel, et il affronte l’enfer ; lui-même connaît le doute et la tentation.

Jésus est une grande figure, car il est descendu du ciel pour arracher les brebis égarées (c’est-à-dire pour nous l’humanité dénaturée), pour les ramener « à la vie ».

Jésus lui-même est, selon la tradition chrétienne occidentale qui suivra la mise en place de la religion, « descendu aux enfers ». Sa mort est ici perçue comme un voyage avec un « retour », preuve de sa capacité à transcender le mal au nom du bien.

On remarquera ici que le double de Quetzalcoatl, Xolotl, laid et infirme, va pareillement aux enfers : il transporte le soleil sur son dos chaque nuit. Le parallèle est saisissant, mais on ne peut que le retrouver partout du moment où le sauveur est celui qui apporte la lumière et ose affronter l’obscurité.

On remarquera ici que sur le plan idéologique, la série « Star Wars » s’appuie entièrement sur cette logique d’un être lumineux happé par l’obscurité mais refaisant surface pour agir en sauveur.

Jésus, en bon pasteur portant la brebis égarée, fresque du 3e siècle, catacombe romaine de Saint-Calixte

Autrement dit, la religion, dans sa vocation thérapeutique, a besoin d’une figure du super-thérapeute, qui ne se contente pas d’arracher aux enfers, mais triomphe lui-même d’eux. Bien entendu, la situation de ce super-thérapeute est impossible, aussi doit-il partir, comme Quetzalcoatl et Jésus, pour revenir plus tard, lorsque les temps seront mûrs.

Si on relit ce qui est dit sur Jésus à partir de cet aspect thérapeutique, sa figure apparaît comme finalement très claire. Voici par exemple un épisode raconté par l’évangéliste Jean (une hypothèse très partagée des experts est qu’il s’agit du nom collectif d’un groupe particulièrement mystique de premiers disciples de Jésus).

1 Après cela, il y eut une fête des Juifs, et Jésus monta à Jérusalem.

2 Or, à Jérusalem, près de la porte des brebis, il y a une piscine qui s’appelle en hébreu Béthesda, et qui a cinq portiques. 

3 Sous ces portiques étaient couchés en grand nombre des malades, des aveugles, des boiteux, des paralytiques, qui attendaient le mouvement de l’eau ; 

4 car un ange descendait de temps en temps dans la piscine, et agitait l’eau; et celui qui y descendait le premier après que l’eau avait été agitée était guéri, quelle que fût sa maladie. 

5 Là se trouvait un homme malade depuis trente-huit ans. 

6 Jésus, l’ayant vu couché, et sachant qu’il était malade depuis longtemps, lui dit : Veux-tu être guéri? 

7 Le malade lui répondit : Seigneur, je n’ai personne pour me jeter dans la piscine quand l’eau est agitée, et, pendant que j’y vais, un autre descend avant moi. 

8 Lève-toi, lui dit Jésus, prends ton lit, et marche. 

9 Aussitôt cet homme fut guéri ; il prit son lit, et marcha. C’était un jour de sabbat. 

10 Les Juifs dirent donc à celui qui avait été guéri : C’est le sabbat ; il ne t’est pas permis d’emporter ton lit. 

11 Il leur répondit : Celui qui m’a guéri m’a dit : Prends ton lit, et marche. 

12 Ils lui demandèrent : Qui est l’homme qui t’a dit : Prends ton lit, et marche ? 

13 Mais celui qui avait été guéri ne savait pas qui c’était ; car Jésus avait disparu de la foule qui était en ce lieu. 

14 Depuis, Jésus le trouva dans le temple, et lui dit : Voici, tu as été guéri ; ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive quelque chose de pire. 

15 Cet homme s’en alla, et annonça aux Juifs que c’était Jésus qui l’avait guéri.

C’est systématique : lorsque Jésus guérit quelqu’un, ici un paralysé mais plus vraisemblablement un dépressif, il dit toujours qu’il ne faut pas dire que c’est lui qui l’a fait. Jésus part d’ailleurs directement après la guérison.

Cette démarche est bien connue chez les guérisseurs, au sens psychologique du terme : il faut maintenir une distance et l’acte doit être purement gratuit, sans arrière-pensées. On prend sur soi, sans états d’âme, ni attente.

La dimension empathique est centrale et on est en plein matérialisme, car tous les êtres humains sont de la matière, ils font écho. Karl Marx a été formidable, car il a compris le premier que le communisme, c’était la communauté humaine réunifiée, où tout le monde se fait écho, donc une société sans classes ni État.

Dans l’exemple biblique, Jésus est ici tout simplement doué d’une capacité d’empathie formidable, il arrive à « lire » la psychologie et à remonter le moral. Lorsqu’il rétablit la vue, c’est qu’en fait il opérait peut-être de la cataracte ; mais bien plus souvent et vraisemblablement, il faut lire les choses sous l’angle de l’empathie, de la psychologie.

Voici un épisode conté par l’évangéliste Luc, réputé avoir été lui-même médecin justement.

31 Il se rendit à Capernaüm, une autre ville de la Galilée. Il y enseignait les jours de sabbat. 

32 Ses auditeurs étaient profondément impressionnés par son enseignement, car il parlait avec autorité.

33 Dans la synagogue se trouvait un homme sous l’emprise d’un esprit démoniaque et impur. Il se mit à crier d’une voix puissante : 

34 Ah ! Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous détruire ? Je sais qui tu es ! Tu es le Saint envoyé par Dieu !

35 Mais, d’un ton sévère, Jésus lui ordonna : Tais-toi, et sors de cet homme ! Le démon jeta l’homme par terre, au milieu des assistants, et sortit de lui, sans lui faire aucun mal. 

36 Tous furent saisis de stupeur ; ils se disaient tous, les uns aux autres : Quelle est cette parole ? Il donne des ordres aux esprits mauvais, avec autorité et puissance, et ils sortent !

37 Et la renommée de Jésus se répandait dans toutes les localités environnantes.

Un autre exemple raconté par Luc montre que, bien souvent, Jésus est incompris. Son activité thérapeutique reste incomprise, sans compter qu’ici elle a atteint une dimension mythique ou légendaire.

26 Ils abordèrent dans la région de Gérasa, située en face de la Galilée. 

27 Au moment où Jésus mettait pied à terre, un homme de la ville, qui avait plusieurs démons en lui, vint à sa rencontre. Depuis longtemps déjà, il ne portait plus de vêtements et demeurait, non dans une maison, mais au milieu des tombeaux. 

28 Quand il vit Jésus, il se jeta à ses pieds en criant de toutes ses forces : Que me veux-tu, Jésus, Fils du Dieu très-haut ? Je t’en supplie : ne me tourmente pas !

29 Il parlait ainsi parce que Jésus commandait à l’esprit mauvais de sortir de cet homme. En effet, bien des fois, l’esprit s’était emparé de lui ; on l’avait alors lié avec des chaînes et on lui avait mis les fers aux pieds pour le contenir ; mais il cassait tous ses liens, et le démon l’entraînait dans des lieux déserts. 

30 Jésus lui demanda : Quel est ton nom ?

– Légion, répondit-il.

Car une multitude de démons étaient entrés en lui. 

31 Ces démons supplièrent Jésus de ne pas leur ordonner d’aller dans l’abîme.

32 Or, près de là, un important troupeau de porcs était en train de paître sur la montagne. Les démons supplièrent Jésus de leur permettre d’entrer dans ces porcs. Il le leur permit.

33 Les démons sortirent donc de l’homme et entrèrent dans les porcs. Aussitôt, le troupeau s’élança du haut de la pente et se précipita dans le lac, où il se noya.

34 Quand les gardiens du troupeau virent ce qui était arrivé, ils s’enfuirent et allèrent raconter la chose dans la ville et dans les fermes.

35 Les gens vinrent se rendre compte de ce qui s’était passé. Ils arrivèrent auprès de Jésus et trouvèrent, assis à ses pieds, l’homme dont les démons étaient sortis. Il était habillé et tout à fait sain d’esprit. Alors la crainte s’empara d’eux.

36 Ceux qui avaient assisté à la scène leur rapportèrent comment cet homme, qui était sous l’emprise des démons, avait été délivré.

37 Là-dessus, toute la population du territoire des Géraséniens, saisie d’une grande crainte, demanda à Jésus de partir de chez eux. Il remonta donc dans le bateau et repartit.

38 L’homme qui avait été libéré des esprits mauvais lui demanda s’il pouvait l’accompagner, mais Jésus le renvoya en lui disant :

39 Rentre chez toi, et raconte tout ce que Dieu a fait pour toi !

Alors cet homme partit proclamer dans la ville entière tout ce que Jésus avait fait pour lui.

Si on lit les choses ainsi, alors il faut une relecture de ce qu’est la religion en soi : non pas seulement une consolation et une protestation, mais bien comme le laissait entrevoir Karl Marx, une expression d’inadéquation au monde, un intense sentiment de déchirure interne.

Le Communisme, c’est le retour d’Adam et Eve dans le jardin d’Éden – en conservant les acquis de la civilisation.

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L’hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme comme religions thérapeutiques

Ce qu’on appelle un « gourou » est en fait dans les religions indiennes le maître spirituel qui fait littéralement office de « psychonaute ». Il suit les états d’âme des gens, rassure, a suffisamment de finesse pour repérer les tensions, les anxiétés et les angoisses, les tournures de l’esprit et les affres psychologiques.

C’est une personne avec donc beaucoup de bienveillance et capable d’une immense empathie, pour prendre sur lui les angoisses des autres.

On a la même chose dans les confréries soufies dans l’Islam. La fonction de ces « maîtres » est grosso modo la même que celle des chamanes, dans la mesure où le guide spirituel doit sortir l’élève de sa torpeur, de sa faiblesse psychologique, pour le « renforcer ».

Naturellement, on parle ici de la base de ces phénomènes : avec le temps, on a affaire à de l’escroquerie, de la manipulation mentale, etc.

Il faut ici bien distinguer le moteur humain du processus et sa transformation en raison de la situation historique dans laquelle se trouve l’humanité. Le Bouddha historique, Jésus, Mahomet, Moïse, Orphée, Zarathoustra… étaient indéniablement des personnes profondément humaines, capables de lire les gens, de se tourner réellement vers eux.

Les suites religieuses témoignent de comment on s’est éloigné de la sensibilité de ces personnages par définition attachants et terriblement marquants à leur époque.

Nanak enseignant à des ascètes, entre 1828 et 1830

Et il est flagrant que, de toutes façons, les religions ne se séparent jamais de la psychologie. Les catholicismes espagnol, mexicain, russe et grec, pour ne prendre que des exemples connus, font immédiatement penser à un certain état d’esprit, une certaine mentalité, une certaine approche des choses, au point que les sociétés des pays concernés sont incompréhensibles sans saisir le poids historique culturel de ces religions.

C’est vrai, de toutes façons, pour chaque pays, même si de manière moins pittoresque, encore que ce soit discutable ; il suffit de penser à d’autres exemples : l’Angleterre anglicane, l’Italie catholique, l’Indonésie musulmane, le Japon shintoïste-bouddhiste.

De fait, l’humanité ne se sort pas de cette dimension psychologique : en Europe au début du 21e siècle, il est beaucoup parlé de « développement personnel » : c’est en pratique un direct équivalent de la mission de ces « maîtres ».

Et l’Église de scientologie, qui a un succès si grand aux États-Unis, n’est rien d’autre qu’une religion entièrement axée sur le développement personnel, le passage de « paliers » pour surmonter les angoisses formalisées en « peurs » contrôlables (comme l’illustrent par exemple les films After Earth avec Will Smith et Battlefield Earth avec John Travolta).

Il est intéressant de voir d’ailleurs ici que la psychologie peut être l’aspect principal d’une religion, et la théologie seulement un arrière-plan. C’est en fait en réalité la norme dans la pratique et même dans la théorie bien souvent. Il suffit de se tourner vers l’Orient pour cela.

Le Bouddha, dans le style gréco-bouddhiste typique de la région du Gandhara, actuellement au Pakistan, 1er ou 2e siècle de notre ère

Si l’Islam a conjugué les deux aspects en ne sachant jamais quel aspect doit prévaloir, l’Inde et la Chine ont vu les religions assumer l’aspect psychologique comme principal.

Le bouddhisme qui a prévalu en Chine vise avant tout au perfectionnement de l’être humain, tout comme les conceptions mystiques locales, prétendument dans le rapport au cosmos (avec l’astrologie, les « ondes » positives et négatives, etc.).

La littérature concernant le mental, l’esprit, la psychologie est immense en Inde, dans l’hindouisme et le jaïnisme, mais également le bouddhisme qui y est né.

Et il n’y a pas de conceptions dominantes par ailleurs, les écoles s’ajoutant les unes aux autres, les aspects psychologiques et les méthodes s’emboîtant les unes dans les autres comme autant d’écoles de psychologie.

Si l’on choisit de vénérer Shiva ou Krishna, ce n’est pas tant pour des raisons théologiques, que pour une certaine lecture de la voie psychologique à suivre : tantrisme pour les uns, ascétisme pour les autres, et bien sûr le yoga.

Représentation au 18e siècle de Kalki, la dernière forme de Vishnou sur terre intervenant pour faire cesser le Kali Yuga, le dernier âge, et faire recommencer les cycles cosmiques depuis de le départ

C’est pour cela que l’ouvrage indien le plus connu est un résumé de la quête du bien-être mental, fournissant les clefs dans le contrôle de soi en général, la Bhagavat-Gita.

Dans cet ouvrage, au-delà de la mentalité « combattante » enseignée dans la mesure où il faut agir avec distanciation envers toute chose, dans une indifférence au résultat qu’il soit positif ou négatif, on trouve en même temps la célébration de la dévotion, de la bhakti.

L’être humain trouve ici la solution à toutes les peines en considérant l’univers comme ayant une seule source, Krishna, et en célébrant tous les aspects positifs de la vie. On lit dans la Gita :

« Celui qui Me voit partout, et voit toutes choses en Moi, celui-là Je ne l’abandonne jamais, et jamais il ne M’abandonne.

Celui qui, s’étant fixé dans l’unité, M’adore, Moi qui habite dans tous les êtres, ce yogin-là habite en Moi, quelle que soit sa manière de vivre. »

La pratique du yoga plus directement a quant à elle principalement comme base le Yoga Sutra, recueil de phrases explicatives écrit par Patañjali il y a au moins 1500 ans. Cela donne des choses comme :

« La maladie, l’abattement, le doute, le déséquilibre mental, la paresse, l’intempérance, l’erreur de jugement, le fait de ne pas réaliser ce qu’on a projeté ou de changer trop souvent de projet, tels sont les obstacles qui dispersent la conscience. »

« La souffrance, l’angoisse, la nervosité, une respiration accélérée, sont les compagnons de cette dispersion mentale. »

« L’arrêt des pensées automatiques s’obtient par une pratique intense dans un esprit de lâcher- prise. »

« Le non-attachement est induit par un état de conscience totale qui libère du désir face au monde qui nous entoure. »

« L’amitié, la compassion, la gaieté clarifient et apaisent le mental ; ce comportement doit s’exercer indifféremment dans le bonheur et le malheur, vis-à-vis de ce qui nous fait du bien comme vis-à-vis de ce qui nous fait mal. »

Une autre sentence est très parlante quant au rôle du maître, du mentor :

« On peut aussi stabiliser le mental en le mettant en relation avec un être qui connaît l’état sans désir. »

Et si on y pense bien, les prêtres ont joué exactement le même rôle pendant des siècles. En ce qui concerne le yoga, plus spécifiquement, l’objectif est de parvenir à un état de conscience au-delà de la veille, du rêve et du sommeil profond. Le théologien adorant Shiva au 9e siècle Vasugupta présente la chose ainsi :

« Il y a, cependant, un quatrième état de la conscience, appelé turiya. C’est la conscience du soi central ou Siva dans chaque individu. Ceci est un témoignage de la conscience auquel l’individu n’est normalement pas sensible.

Le turiya est chidananda-conscience pure et béatitude. L’esprit de l’individu est conditionné par les énergies (Vasana) de vies antérieures.

Lorsque les pratiques de yoga le libèrent alors qu’il est encore en vie, son esprit devient déconditionné, puis il atteint la conscience Turiya, et devient un Jivanmukta [yogi libéré des réincarnations]. »

Un autre découpage appelle à monter en gamme suivant la logique suivante : d’abord, il y a le corps physique, ensuite le corps avec l’énergie vitale, puis le mental et le sensoriel. Suit le bloc de l’intellect et de l’intuition, et le point le plus haut : la félicité.

Dans le bouddhisme, on a le but immédiat de la « pacification mentale », en mettant de côté le désir sensuel, la colère, la torpeur, l’agitation et le doute. Sur cette base, on peut atteindre une « vue profonde ».

On est là dans le sentiment, pas dans le raisonnement ni l’épanouissement. On est dans une fonction thérapeutique seulement, car il s’agit de se couper des choses mauvaises, pas de se développer. Aucune religion ne permet de progresser, c’est toujours uniquement un contrepoison.

La « vue profonde » bouddhiste n’est donc ni connaissance, ni tranquillité, ni joie, ni bien-être, ni détermination, ni énergie, ni plaisir, ni imperturbabilité, ni avertissement.

Ce qu’on peut constater, avec la « vue profonde », ce sont uniquement les manques, les soucis, les problèmes, dont on doit se détacher en portant un regard qui se veut extérieur.

Même ce regard extérieur est défini négativement. La « vue profonde » est une sorte de noyade contemplative dans la souffrance, l’aversion, le détachement, l’impermanence, l’impersonnalité, du renoncement, l’extinction, la disparition, le déclin, la transformation, l’absence de désir, la vacuité, l’inconditionné, un regard détaché sur les phénomènes, un regard qui traverserait la réalité, le détachement de la réalité, la contemplation elle-même…

Cela a abouti au fait qu’en occident, il est courant de considérer que le bouddhisme n’est pas une religion. En réalité, c’est bien par sa dimension thérapeutique que le bouddhisme est une religion, et toutes les religions captivent à grande échelle à travers le monde justement par leur dimension « soignante », si on omet l’infime minorité qui s’intéresse réellement à la théologie.

Il suffit de discuter avec des gens religieux pour voir le confort mental qu’ils trouvent dans la religion, à rebours de connaissances réellement solides sur le plan théologique.

La religion s’intéresse avant tout aux maladies de l’esprit, c’est soigner l’angoisse de l’humanité sortie de la Nature qui leur permettent d’avoir un rôle historique.

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Le véritable sens de l’allégorie de la caverne

L’allégorie de la caverne de Platon obtient désormais une interprétation fondamentalement différente. Ce n’est pas une allégorie de la vérité que les gens ne veulent pas voir, de toutes façons cela est évident pour qui est sérieux.

C’est déjà, avec certitude, une allégorie de la constitution du monde par la matière façonnée par le dieu créateur sur la base d’idées, agencées de manière mathématique. Le monde matériel est une illusion, la réalité étant les modèles de ce qui existe : les idées, pures et parfaites.

Et ces idées, par une logique mathématique, ont modelé la matière.

Cependant, on obtient maintenant la clef de la psychologie de Platon, qui est fondamentalement religieux. Et cela éclaire tous les discours de son maître Socrate sur la nature de l’âme.

Rappelons ce qui est dit dans l’allégorie de la caverne. On a des esclaves enchaînés, qui ne peuvent regarder que dans une seule direction. Quelqu’un se libère et comprend que tout est illusion de ce qu’ils voyaient : c’était simplement des ombres sur un mur, alors que des marionnettistes agitaient des figures devant un feu.

Il y a ensuite la découverte, à l’extérieur de la caverne, du soleil, de la « vraie » réalité. Et au retour, celui qui s’est libéré ne s’y retrouve plus dans l’obscurité, et il ne parvient pas à convaincre ceux restés prisonnier, qui croient qu’il divague.

L’allégorie de la caverne est en fait, en plus de la question du monde des idées qui va avec, une présentation de la thérapie psychonaute. On a en effet le manuel de celui qui s’est arraché à l’infra-monde, qui a découvert le monde réel et cherche à libérer ceux encore prisonniers.

Il est dit que cela sera difficile, qu’il faut totalement se déconnecter du « faux » monde pour y arriver, etc. C’est littéralement un guide initiatique, une allégorie.

Buste de Platon. Marbre, copie romaine d’un original grec du dernier quart du 4 siècle avant notre ère

Voici, pour avoir un aperçu plus approfondi, le texte de Platon lui-même, qu’on retrouve au livre VII de La République, une œuvre idéaliste, ultra-réactionnaire, à prétention élitiste.

« Maintenant, repris-je, pour avoir une idée de la conduite de l’homme par rapport à la science et à l’ignorance, figure-toi la situation que je vais te décrire.

Imagine un antre souterrain, très ouvert dans toute sa profondeur du côté de la lumière du jour ; et dans cet antre des hommes retenus, depuis leur enfance, par des chaînes qui leur assujettissent tellement les jambes et le cou, qu’ils ne peuvent ni changer de place ni tourner la tête, et ne voient que ce qu’ils ont en face.

La lumière leur vient d’un feu allumé à une certaine distance en haut derrière eux. Entre ce feu et les captifs s’élève un chemin, le long duquel imagine un petit mur semblable à ces cloisons que les charlatans mettent entre eux et les spectateurs, et au-dessus desquelles apparaissent les merveilles qu’ils montrent.

– Je vois cela.

– Figure-toi encore qu’il passe le long de ce mur, des hommes portant des objets de toute sorte qui paraissent ainsi au-dessus du mur, des figures d’hommes et d’animaux en bois ou en pierre, et de mille formes différentes ; et naturellement parmi ceux qui passent, les uns se parlent entre eux, d’autres ne disent rien.

– Voilà un étrange tableau et d’étranges prisonniers.

– Voilà pourtant ce que nous sommes. Et d’abord, crois-tu que dans cette situation ils verront autre chose d’eux-mêmes et de ceux qui sont à leurs côtés, que les ombres qui vont se retracer, à la lueur du feu, sur le côté de la caverne exposé à leurs regards ?

– Non, puisqu’ils sont forcés de rester toute leur vie la tête immobile.

– Et les objets qui passent derrière eux, de même aussi n’en verront-ils pas seulement l’ombre ?

– Sans contredit.

– Or, s’ils pouvaient converser ensemble, ne crois-tu pas qu’ils s’aviseraient de désigner comme les choses mêmes les ombres qu’ils voient passer ?

– Nécessairement.

– Et, si la prison avait un écho, toutes les fois qu’un des passants viendrait à parler, ne s’imagineraient-ils pas entendre parler l’ombre même qui passe sous leurs yeux ?

Oui.

– Enfin, ces captifs n’attribueront absolument de réalité qu’aux ombres.

– Cela est inévitable.

– Supposons maintenant qu’on les délivre de leurs chaînes et qu’on les guérisse de leur erreur : vois ce qui résulterait naturellement de la situation nouvelle où nous allons les placer.

Qu’on détache un de ces captifs ; qu’on le force sur-le-champ de se lever, de tourner la tête, de marcher et de regarder du côté de la lumière : il ne pourra faire tout cela sans souffrir, et l’éblouissement l’empêchera de discerner les objets dont il voyait auparavant les ombres.

Je te demande ce qu’il pourra dire, si quelqu’un vient lui déclarer que jusqu’alors il n’a vu que des fantômes ; qu’à présent plus près de la réalité, et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ; si enfin, lui montrant chaque objet à mesure qu’il passe, on l’oblige, à force de questions, à dire ce que c’est ; ne penses-tu pas qu’il sera fort embarrassé, et que ce qu’il voyait auparavant lui paraîtra plus vrai que ce qu’on lui montre ?

– Sans doute.

Et si on le contraint de regarder le feu, sa vue n’en sera-t-elle pas blessée ? N’en détournera-t-il pas les regards pour les porter sur ces ombres qu’il considère sans effort ? Ne jugera-t-il pas que ces ombres sont réellement plus visibles que les objets qu’on lui montre ?

– Assurément.

– Si maintenant on l’arrache de sa caverne malgré lui, et qu’on le traîne, par le sentier rude et escarpé, jusqu’à la clarté du soleil, cette violence n’excitera-t-elle pas ses plaintes et sa colère ?

Et lorsqu’il sera parvenu au grand jour, accablé de sa splendeur, pourra-t-il distinguer aucun des objets que nous appelons des êtres réels ?

– Il ne le pourra pas d’abord.

– Ce n’est que peu à peu que ses yeux pourront s’accoutumer à cette région supérieure.

Ce qu’il discernera plus facilement, ce sera d’abord les ombres, puis les images des hommes et des autres objets qui se peignent sur la surface des eaux, ensuite les objets eux-mêmes.

De là il portera ses regards vers le ciel, dont il soutiendra plus facilement la vue, quand il contemplera pendant la nuit la lune et les étoiles, qu’il ne pourrait le faire, pendant que le soleil éclaire l’horizon.

– Je le crois.

– A la fin il pourra, je pense, non-seulement voir le soleil dans les eaux et partout où son image se réfléchit, mais le contempler en lui-même à sa véritable place. Certainement.

Après cela, se mettant à raisonner, il en viendra à conclure que c’est le soleil qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui est en quelque sorte le principe de tout ce que nos gens voyaient là-bas dans la caverne.

Il est évident que c’est par tous ces degrés qu’il arrivera à cette conclusion.

Se rappelant, alors sa première demeure et ce qu’on y appelait sagesse et ses compagnons de captivité, ne se trouvera-t-il pas heureux de son changement et ne plaindra-t-il pas les autres ?

– Tout-à-fait.

– Et s’il y avait là-bas des honneurs, des éloges, des récompenses publiques établies entre eux pour celui qui observe le mieux les ombres à leur passage, qui se rappelle le mieux en quel ordre elles ont coutume de précéder, de suivre ou de paraître ensemble, et qui par là est le plus habile à deviner leur apparition ; penses-tu que l’homme dont nous parlons fût encore bien jaloux de ces distinctions, et qu’il portât envie à ceux qui sont les plus honorés et les plus puissants dans ce souterrain ?

Ou bien ne sera-t-il pas comme le héros d’Homère, et ne préfèrera-t-il pas mille fois n’être qu’un valet de charrue, au service d’un pauvre laboureur, et souffrir tout au monde plutôt que de revenir à sa première illusion et de vivre comme il vivait ?

– Je ne doute pas qu’il ne soit disposé à tout souffrir plutôt que de vivre de la sorte.

– Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et qu’il aille s’asseoir à son ancienne place; dans ce passage subit du grand jour à l’obscurité, ses yeux ne seront-ils pas comme aveuglés ?

– Oui vraiment.

– Et si tandis que sa vue est encore confuse, et avant que ses yeux se soient remis et accoutumés à l’obscurité, ce qui demande un temps assez long, il lui faut donner son avis sur ces ombres et entrer en dispute à ce sujet avec ses compagnons qui n’ont pas quitté leurs chaînes, n’apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens ?

Ne diront-ils pas que pour être monté là-haut, il a perdu la vue ; que ce n’est pas la peine d’essayer de sortir du lieu où ils sont, et que si quelqu’un s’avise de vouloir les en tirer et les conduire en haut, il faut le saisir et le tuer, s’il est possible.

– Cela est fort probable.

– Voilà précisément, cher Glaucon, l’image de notre condition.

L’antre souterrain, c’est ce monde visible : le feu qui l’éclaire, c’est la lumière du soleil : ce captif qui monte à la région supérieure et la contemple, c’est l’âme qui s’élève dans l’espace intelligible. Voilà du moins quelle est ma pensée, puisque tu veux la savoir : Dieu sait si elle est vraie.

Quant à moi, la chose me paraît telle que je vais dire.

Aux dernières limites du monde intellectuel, est l’idée du bien qu’on aperçoit avec peine, mais qu’on ne peut apercevoir sans conclure qu’elle est la cause de tout ce qu’il y a de beau et de bon ; que dans le monde visible, elle produit la lumière et l’astre de qui elle vient directement ; que dans le monde invisible, c’est elle qui produit directement la vérité et l’intelligence ; qu’il faut enfin avoir les yeux sur cette idée pour se conduire avec sagesse dans la vie privée ou publique. »

La caverne, c’est en fait l’infra-monde, et l’allégorie de la caverne présente comment on est surtout prisonnier de l’infra-monde. Il faut mettre cela en parallèle avec le discours de Socrate lorsqu’il accepte de boire le poison lorsqu’il est condamné, qu’il explique que le monde réel est ailleurs.

On est déjà dans la tendance qui fait passer de l’esprit à l’âme, de la psychologie brute relative au traumatisme de la condition humaine à la psychologie raffinée d’une humanité déjà en place.

Autrement dit, le chamanisme est lié à une humanité anxieuse, le monothéisme à une humanité angoissée.

Ce que dit donc l’allégorie de la caverne, c’est que les esprits sont attirés vers l’infra-monde, vers la dépression, qu’en définitive ils restent liés à cela. Par conséquent, il faut supprimer le monde matériel, car c’est lui qui nous « plombe ».

C’est étonnant, car on pourrait penser que c’est l’âme qui plombe l’humanité, dans la mesure où les choses vécues sont comprises. Sauf que c’est justement là le terrain de la naissance de la philosophie.

Ce qu’on appelle philosophie, l’amour de la sagesse, c’est le travail de la conscience sur elle-même pour prendre les choses avec distance, pour mesurer ce qui se passe. C’est le pendant de la religion : la religion soigne, elle a une fonction thérapeutique, la philosophie a une démarche intellectuelle et éducative.

Naturellement, les deux sont liés. Et ici, si on sait que le texte de Platon qu’on lit était un texte à vocation allégorique, dont le sens réel n’est pas montré, car relevant d’une initiation à côté de manière secrète… Alors on peut comprendre que ce qui est enseigné par Platon, c’est une manière pour arracher l’âme à la pesanteur menant à l’infra-monde.

Il faut ici, pour conclure, rappeler que la Grèce n’était pas tant « européenne » qu’orientale, que Platon a toujours souligné que les réelles connaissances venaient de l’Orient, de l’Égypte notamment, mais également de l’Inde.

Et en Inde justement, la fonction thérapeutique psychonaute des religions est ouvertement assumé. L’hindouisme et le bouddhisme prétendent soigner l’âme, stopper l’affrontement du ciel et de l’enfer, de la lumière et de l’obscurité, en insistant entièrement sur la question du mental.

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Orphée aux enfers de la psychologie

L’être humain sortant de l’animalité a développé sa conscience, mais les découvertes qui vont avec ont été un immense traumatisme. Il n’y avait plus de distance abstraite avec les joies et les peines, le bonheur et la paix, la douleur et la mort.

L’animal humain dénaturé était stupéfait, ne comprenant pas ce qui lui arrive, attribuant ce qu’il ressentait à des influences venant d’au-delà de lui-même.

Et plus l’être humain développait de nouvelles activités, liées principalement à son action et non plus à celle de la Nature elle-même directement, plus il faisait des découvertes touchant son esprit.

La chaleur d’un abri était une sensation nouvelle, formant un contentement nouveau, dans une situation vue comme une bénédiction.

Une maladie inconnue, apparue en raison d’une action humaine nouvelle, provoquait une onde de choc, à l’échelle de la petite communauté humaine touchée.

En travaillant la terre, on peut être contaminé par la bactérie donnant le tétanos, par exemple, et voici les symptômes tels que décrits par l’Organisation Mondiale de la Santé :

  • crampes au niveau des mâchoires ou incapacité à ouvrir la bouche ;
  • spasmes musculaires souvent dans le dos, l’abdomen et les extrémités ;
  • spasmes musculaires soudains et douloureux, souvent déclenchés par des bruits soudains ;
  • difficultés à avaler ;
  • convulsions ;
  • maux de tête ;
  • fièvre et transpiration ;
  • modification de la tension artérielle ou accélération du rythme cardiaque.

Pour les êtres humains découvrant ces réactions physiques, sans avoir jamais vu rien de pareil ni les moyens de le conceptualiser, cela ne pouvait être qu’une malédiction.

Ainsi, ce qui était bien était considéré comme un cadeau, comme une intervention extérieure bienveillante apportant quelque chose de « nouveau », de positif.

Inversement, la dépression, la souffrance, l’effondrement physique en raison de la faim, des carences, du froid des maladies… étaient considérés comme le produit d’une agression des forces obscures, souterraines, malveillantes.

Enluminure du Codex Gigas avec le diable, 13e siècle, Bohême

Cela implique un fétichisme des forces bienveillantes et malveillantes, qu’il fallait toujours surveiller, combler, gâter, satisfaire. Le dualisme des premières sociétés humaines est la norme, c’est un sous-produit de la réalité dialectique de l’humanité nouvelle découvrant les aspects positifs et négatifs de sa nature dénaturée.

Il n’y a pas de dieux dans les cieux sans qu’il n’y en ait dans l’infra-monde, dans le monde souterrain.

Et ce processus de développement de la conscience a duré pendant des millénaires, des dizaines, des centaines de milliers d’années. Cela a été une expérience éprouvante, d’autant plus traumatisante qu’incomprise.

La religion est née précisément comme réponse à ce traumatisme, comme thérapie. Les psychologues de l’époque étaient des mystiques, des chamanes, qui pensaient agir et interagir avec les forces divines et maléfiques, du ciel, lumineux, et de l’infra-monde, souterrain.

Mais il ne s’agit pas seulement de maladies directement physiques, comme on peut le penser. Car l’humanité était en modification ininterrompue, elle se transformait. Mentalement, la première humanité est heurtée par ses découvertes, elle est bouleversée par son vécu.

En ce sens, les chamanes agissaient comme des « psychonautes », plongeant la psyché, exactement comme un prêtre catholique, au 19e siècle en France, affrontait des cas de possession.

Chamane toungouse, photo prise en Sibérie vers 1883

Il ne s’agissait pas seulement de guérir le corps. Ce qui était également en jeu, c’était l’esprit, un esprit tourmenté, ne comprenant pas ce qui lui arrive dans le processus même de la prise de conscience de son existence.

Et ce processus ne s’arrête pas historiquement, même s’il change de forme. La religion est bien du baume au cœur, et une protestation contre le réel, comme Karl Marx l’avait bien vu. Mais c’est aussi, ce qui avec, une expression du décalage de l’être humain avec lui-même, sur la base de la contradiction entre sa base naturelle et sa réalité sociale.

Tant que l’être humain ne sera pas retourné à la Nature, comme composante de la Biosphère ayant eu un parcours propre, il restera fracturé, aliéné, blessé et la religion sera présente.

La religion des origines se focalise, par conséquent, tout d’abord sur le traumatisme lui-même, puis sur la réalité modifiée par ce traumatisme. C’est le chemin menant du chamanisme au monothéisme, avec comme socle la généralisation de l’agriculture et de la domestication des animaux (et des êtres humains).

Et, naturellement, tout le discours du monothéisme sur l’âme suit chronologiquement la démarche du chamanisme, qui est quant à elle tournée vers l’esprit. L’âme, c’est une construction idéologique sur un esprit relativement stabilisé.

Un exemple particulièrement connu de la démarche « chamanique » est l’aventure d’Orphée. On a ici d’ailleurs la résolution d’une grande question, à savoir de ce qu’était l’orphisme, une religion dite à mystères, dont on n’a jamais pu entrevoir le sens. Ici, tout devient évident.

Dans la mythologie grecque, Orphée, est le fils du roi de Thrace Œagre et de Calliope, muse de la poésie épique. Œagre est lui-même de nature divine, dans la mesure où son père est Arès, le dieu de la guerre, mais ce qui compte surtout est qu’il fut initié aux secrets du dieu Dionysos, dieu du vin et de la fête, symbolisant la Nature « sauvage » c’est-à-dire pré-domestique telle qu’idéalisée par une Humanité tourmentée.

Mosaïque romaine avec Orphée,
2e siècle de notre ère

Selon le poète grec du cinquième siècle Nonnos de Panopolis (aujourd’hui en Égypte), Œagre aurait même accompagné Dionysos en Inde, forcément comme on s’en doute pour acquérir des « secrets », la connaissance de « mystères ».

Bref, on est dans un contexte mystique et Orphée manie la lyre de manière admirable, charmant les animaux, émouvant les êtres inanimés, arrivant à faire une contre-mélodie pour les sirènes lorsqu’il va avec les argonautes chercher la toison d’or, etc.

Il parvient même à charmer Hadès et Perséphone pour qu’ils laissent sa femme Eurydice quitter le monde des morts. La légende connue veut qu’il y avait comme condition qu’Orphée ne se retourne pas avant d’être sorti des Enfers : près de la sortie, inquiet de ne pas entendre Eurydice derrière lui, il se retourne et celle-ci est happée vers l’infra-monde.

La clef de cette histoire est à chercher dans la psychologie. Il ne faut pas considérer qu’on a ici une histoire matérielle où Orphée va vraiment aux enfers, soit sous terre. C’est une interprétation erronée.

En réalité, pour l’humanité alors, et la légende d’Orphée date d’au moins du 7e siècle avant notre ère, quand on est en dépression, on est happé par l’infra-monde, tout comme on est lié au ciel lorsque le bonheur est là.

On devine bien évidemment ici que le processus de déification de certains hommes vient de là : s’ils ont triomphé, c’est qu’ils étaient liés au divin, donc des dieux.

Pour le cas concret d’Eurydice, il faut considérer qu’Orphée a fait office de « psychonaute », de thérapeute psychologique. Il a réussi à guérir Eurydice, du moins presque, car elle n’est pas parvenue à sa pleine indépendance, au dernier moment elle a reculé, ayant été trop porté par Orphée, alors que cela lui aurait dû venir d’elle-même.

C’est pourquoi cette légende devait être la base de l’enseignement des « mystères » de la religion « orphique » dont on ne sait rien. Le thérapeute devait accompagner le patient, mais toujours avoir en tête qu’en définitive, c’est au patient de faire le geste fondamental pour sortir de sa dépression.

Un autre enseignement « voilé » derrière l’allégorie, c’est l’histoire de la caverne comptée par Platon, qui annonce déjà la question de « l’âme ».

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Le XXIe siècle comme déploiement révolutionnaire de l’unité dialectique bourgeoisie / prolétariat

Lorsque l’on prend du recul, on comprend qu’il a été plus aisé d’assumer la « révolution sociale » au cours du XIXe siècle et au XXe siècle jusqu’aux années 1960, car l’unité dialectique bourgeoisie/prolétariat n’était en fait pas pleinement réalisée. On a ce phénomène historique qui apparaît de manière étrange : le socialisme émerge comme cause prolétarienne contre le capitalisme de la bourgeoisie, alors même que leur mise en relation dialectique n’est pas encore achevée. Comment cela est-il possible ? Quel est le sens de tout cela ?

Il faut avoir en tête que la prise de conscience de la révolution sociale ne fut pas simplement le fruit du prolétariat, mais aussi du rapport entre le prolétariat et sa base historique en cours de dissolution, à savoir les classes corporatives d’ancien régime – production paysanne familiale, artisans, ouvriers domestiques, etc. Il y a une triple relation entre la bourgeoisie, le prolétariat et la paysannerie, trois dimensions sociales formant des contradictions dont les aspects forment des moteurs différenciés (« principal », « secondaire », etc.) du mouvement historique.

La paysannerie en cours de prolétarisation exprime cette mise en forme de l’unité dialectique bourgeoisie/prolétariat, tout en appuyant principalement sur l’aspect d’être opposé à la bourgeoisie, car elle en subit négativement la domination, au sens où elle disparaît dans le prolétariat. Dans le creux du processus, il est plus aisé pour le prolétariat naissant de « prendre conscience » des modalités de l’accumulation capitaliste car celle-ci, par nature chaotique et désordonnée, produit le paupérisme absolu.

Les images connues de l’« exode rural » en sont l’illustration historique et cela formera une hantise pour la bourgeoisie elle-même, générant même ce qu’il a été appelé « la question sociale ». Avoir des centaines de milliers de paysans en décadence qui deviennent des prolétaires, sans perspectives de logement stable, confrontés à une discipline d’usine auparavant inconnue… le tout dans un contexte de forces productives n’ayant pas encore atteint le niveau de l’« abondance », forme le terrain pour la conscience du socialisme, du moins dans sa version utopique.

Et ce qu’il faut constater, c’est que dans ce processus, la « révolution sociale » apparaît surtout comme la capacité de la paysannerie d’entrer dans le prolétariat de manière stable, sans les conséquences anti-sociales générées par les modalités capitalistes. Plus généralement, il s’agit d’établir un rapport de développement harmonieux entre la ville et la campagne, mot d’ordre qui sera encore celui de contestataires de Mai-68 en dehors de Paris (« vivre et travailler aux pays »).

Dans cette période 1860-1960, lever le drapeau rouge correspond à aller vers le futur sur la base d’une stabilité paysanne en cours de dissolution pour aller vers une nouvelle stabilité, un nouvel ordre, prolétarien, socialiste.

C’est ainsi qu’il faut comprendre les expériences socialistes du XXe siècle : transformer la paysannerie issue du féodalisme en force prolétarienne de manière coordonnée, stable, planifiée, pour aller ensuite vers le communisme. Cette perspective a, comme on le sait, pleinement réussi, et c’est la seconde étape qui s’est heurté à ses propres contradictions qui n’ont pas été correctement saisies, faisant basculer le processus dans le révisionnisme, puis la restauration capitaliste.

Entre 1860-1960, on assistait en réalité à la naissance du prolétariat, devenu pleinement prolétariat car mis en forme par la bourgeoisie. C’est ce que Karl Marx a voulu expliquer avec le concept de « subsomption réelle », base à l’idée du « mode de production capitaliste sui generis » ou « réellement capitaliste ».

La subsomption réelle de la force de travail, c’est la contradiction bourgeoisie/prolétariat qui peut exprimer son propre mouvement, sur sa propre base. Dit autrement, la contradiction bourgeoisie/prolétariat n’est plus reliée à d’autres étagements des contradictions historiques, celles mues dans le cadre d’anciens modes de production avec un capitalisme qui formerait seulement une « tendance principale ».

Pour que la contradiction bourgeoisie/prolétariat s’élance sur sa propre base, le mode de production capitaliste se doit d’être entièrement développé à tous les échelons de la société. Karl Marx fournit une clef pour repérer ce moment :

« C’est ainsi que la production capitaliste tend à conquérir toutes les branches d’industrie où elle ne domine pas encore et où ne règne qu’une soumission formelle. Dès qu’elle s’est emparée de l’agriculture, de l’industrie extractive, des principales branches textiles, etc., elle gagne les secteurs où sa soumission est purement formelle, voire où subsistent encore des travailleurs indépendants. »

Le mode de production capitaliste ne devient véritablement lui-même qu’au moment où il s’est emparé entièrement de l’agriculture. Une appropriation non pas formelle donc, comme faire travailler des paysans pour le compte du capital, mais réelle : c’est ce qu’on appelle l’industrie agroalimentaire, c’est-à-dire la mise en forme de bout en bout par le capital de la production agricole.

On remarquera encore une fois ici comment le socialisme au XXe siècle a été la réponse positive, rationnelle, à cette problématique de l’industrialisation de l’agriculture.

À partir de ce phénomène, on ne peut que constater que le mode de production capitaliste s’installe définitivement dans un pays comme la France dans la seconde partie du XXe siècle : ce n’est qu’à partir de cette période, soit les années 1970-1980 que l’on peut affirmer que la contradiction bourgeoisie/prolétariat peut s’élancer sur la base de son propre mouvement dialectique.

Dans la période 1860-1960, le prolétariat se mouvait parce qu’il naissait sur le terrain de l’enchevêtrement de contradictions multi-faces issues de la dissolution de l’ancienne contradiction féodale.

Ce mouvement a généré des acquis idéologiques qui se sont frayés en chemin jusqu’à aujourd’hui, mais qui forment aujourd’hui une page qui se doit d’être tournée, sans pour autant nier le fait qu’elle fait partie du livre du socialisme et constitue en tant que tel un héritage.

D’où l’affirmation du Parti matérialiste dialectique comme prise de conscience que le mouvement prolétarien au XXIe siècle se réalise sur la base des contradictions multi-faces déterminées de bout en bout par son rapport à la société de consommation issue du mode de production réellement capitaliste.

Ainsi, en apparence, dans les sociétés capitalistes développées, le prolétariat n’existerait plus. Ce serait une simple expression de type « classe moyenne » marquée par l’individualisme et l’accès au confort moderne. Cette thèse est le masque d’une bourgeoisie qui vise à appuyer sur le caractère unitaire de la contradiction, pour en faire un absolu et ainsi figer le mouvement une bonne fois pour toutes.

En réalité, on a l’expression aiguisée de la contradiction bourgeoisie/prolétariat, avec un prolétariat qui est mis en forme, entièrement subsumé par la bourgeoisie. C’est l’aspect unitaire, de la liaison des deux pôles de la contradiction. La généralisation de la conscience petite-bourgeoise dans le prolétariat forme l’apogée de ce caractère unitaire.

Et en même temps, c’est parce qu’il y a subsomption réelle que le prolétariat peut faire la révolution comme pôle opposé de l’unité : la bourgeoisie se doit d’assurer la survie de son édifice social pour que le prolétariat suive la bourgeoisie dans son mode de vie voiture-pavillon-consommation sans risquer de décrocher de son hégémonie.

Cependant, il y a l’endettement colossal des capitalismes mondiaux et les conséquences anti-naturelles de sa société de consommation. Et cela se déroule sur fond du déploiement d’une nouvelle guerre de repartage impérialiste forment les trois dimensions tangibles à l’effondrement de l’édifice bourgeois avec pour revers nécessaire le décrochage du prolétariat.

La seconde crise générale du capitalisme ouvert par la pandémie de Covid-19 a inscrit à l’ordre du jour cette perspective, qui va s’exprimer sur le temps long, tout comme la première vague de la révolution mondiale s’est étendue dialectiquement sur la période 1860-1960.

L’ancienne période issue de la première crise générale, qui a mis en avant le caractère opposé de l’unité dialectique de part le rapport paysannerie/prolétariat, a buté sur l’aspect de la liaison avec la bourgeoisie au seuil des années 1960. Cela a été la question de l’orientation des forces productives pour aller vers le communisme, alors portée par les communistes chinois face au révisionnisme soviétique.

Le XXIe siècle, marquée par la seconde crise générale, ouvre par contre la voie de la victoire du prolétariat pour le communisme, car ce qui prime dorénavant est sa liaison entière avec la bourgeoisie au travers de la société de consommation, et par conséquent sa rupture entière et totale avec celle-ci dans le contexte de forces productives baignant dans l’abondance.

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