La peinture néerlandaise sait apprécier des petits moments, c’est-à-dire des situations très rapides où joue un effet de surprise, où s’exprime une délicatesse de l’esprit.
L’esprit raisonné français s’oppose formellement à une telle expression relâchée de l’esprit ; l’exubérance belge, avec son chaos ordonné, reste étrangère à cette quête éperdue d’une sorte de point ultime qu’il faudrait saisir et exprimer.
Rembrandt, ce titan de la peinture néerlandaise, est très célèbre justement par sa capacité à réaliser cela.
C’est une constante partout en même temps, évidemment, comme ici avec l’Autoportrait du peintre Karel Du Jardin, en 1662.

Voici un autre exemple, avec des animaux cette fois, peint par Paulus Potter en 1647 : Le taureau.
L’ensemble des animaux réagit, leur regard se porte dans un moment qu’on devine rapide. Chaque animal apporte sa propre nuance dans son expression, ce que le peintre saisit bien.

On notera que le tableau, très célèbre aux Pays-Bas historiquement, fait 2,3 mètres sur 3,6 mètres ; Paulus Potter avait 22 ans lorsqu’il l’a réalisé.
C’est en ce sens qu’il faut comprendre les natures mortes, comme celle de Floris van Dyck, des années 1615-1620. Le tableau fait tout de même 82,5 centimètres sur 111,2 centimètres, ce qui semble beaucoup pour du fromage.

Mais il y a un verre façonné à la façon de Venise, de la porcelaine chinoise (ou une copie néerlandaise), des objets en métal, des fruits frais, des olives importées, du fromage dont le coût augmente plus il est âgé…
C’est une démonstration de richesse.
C’est, si l’on veut, une sorte de petite vanité présentée dans un moment opportun par le peintre.
La peinture néerlandaise a une obsession pour ces possibilités de petites situations clefs.
Le Tambour indiscipliné, peint par Nicolaes Maes vers 1665, exprime bien cette passion pour les petits moments.

C’est empreint de délicatesse, tout en restant portraitiste dans la démarche. On peut en dire autant pour L’Enfileuse de perles, tableau réalisé vers 1658 par Frans van Mieris l’Ancien.

C’est également pour La Dentellière, de Caspar Netscher, en 1662.
La surprise, la concentration, l’étonnement, l’attendrissement… il y a toute une gamme d’émotions que la peinture néerlandaise sait représenter et est intéressée à représenter, car elle connaît l’intérêt, l’importance, la signification de la vie intérieure.

Naturellement, ces petits moments ne sont pas choisis par hasard ; ils éveillent l’attention, car ils relèvent de moments typiques dans des situations typiques. Ils sont élevés au rang de synthèse de par la capacité du peintre, tourné vers le réalisme, à se hisser au niveau de la dignité du réel.
Alors, le particulier rejoint l’universel.
Une œuvre comme La dentellière, peinte par Nicolaes Maes vers 1656, n’a aucun intérêt du point de vue de l’idéalisme ou de la décadence.

Inversement, pour le réalisme, il est exceptionnel de par son acceptation des faits, de par sa capacité à représenter la valeur en soi de la réalité.
C’est un petit moment exemplaire, et même si techniquement il pourrait être supérieur, sur le plan de la composition, il est très bon, voire excellent.
Il existe un tableau très célèbre exprimant un moment de tension, Le Cygne menacé, de Jan Asselijn. peint vers 1650.
Le cygne est en l’occurrence menacé par un chien ; la peinture fait 144 centimètres sur 171 centimètres.

La peinture est très célèbre ; elle fut achetée en 1800 par le marchand d’art Cornelis Sebille Roos, pour la Nationale Konst-Gallery du palais Huis ten Bosch, à Wassenaar (aujourd’hui Amsterdam), ancêtre du Rijksmuseum d’Amsterdam dont lui-même fut le premier directeur.
C’est ainsi peut-être lui qui a ajouté les mots deraadpensionaris (« grand-pensionnaire ») entre les jambes du cygne, ceux devijand van de staat (« l’ennemi d’État ») sur la tête du chien à gauche et le nomHolland sur l’œuf à droite.
Ou bien les inscriptions datent d’une cinquantaine d’années auparavant, au moment où le grand pensionnaire, c’est-à-dire le secrétaire des Provinces-Unies, Johan de Witt, s’opposait tant à l’Angleterre qu’à la volonté centralisatrice du Néerlandais Guillaume III d’Orange-Nassau,
Ce dernier finira roi d’Angleterre ; Johan de Witt fut massacré et mutilé avec son frère en 1672 par les « orangistes ».
Baruch Spinoza écrivit un pamphlet (« Ultimi Barbarorum »), mais fut empêché de le placarder par son logeur qui verrouilla la porte d’entrée.
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la peinture néerlandaise