La lettre de René Descartes sur les Pays-Bas de mai 1631

Voici le contenu intégral de la lettre envoyée en mai 1631 à Jean-Louis Guez de Balzac.

«Je ne suis point étonné, lui dit-il, qu’une âme grande et forte, telle que la vôtre, ne puisse se plier aux usages serviles de la cour.

J’ose donc vous conseiller de venir à Amsterdam, et de vous y retirer, plutôt que dans des chartreuses, ou même dans les lieux les plus agréables de France ou d’Italie.

Je préfère même son séjour à cette solitude charmante où vous étiez l’année dernière.

Quelque agréable que soit une maison de campagne, on y manque de mille choses qu’on ne trouve que dans les villes; on n’y est pas même aussi seul qu’on le voudroit.

Peut-être y trouverez-vous un ruisseau dont le murmure vous fera rêver délicieusement, ou un vallon solitaire qui vous jettera dans l’enchantement; mais aussi vous aurez à vous défendre d’une quantité de petits voisins qui vous assiégeront sans cesse.

Ici, comme tout le monde, excepté moi, est occupé au commerce, il ne tient qu’à moi de vivre inconnu à tout le monde.

Je me promène tous les jours à travers un peuple immense, presque aussi tranquillement que vous pouvez le faire dans vos allées.

Les hommes que je rencontre me font la même impression que si je voyois les arbres de vos forêts ou les troupeaux de vos campagnes.

Le bruit intime de tous ces commerçants ne me distrait pas plus que si j’entendois le bruit d’un ruisseau.

Si je m’amuse quelquefois à considérer leurs mouvements, j’éprouve le même plaisir que vous à considérer ceux qui cultivent vos terres : car je vois que le but de tous ces travaux est d’embellir le lieu que j’habite, et de prévenir tous mes besoins.

Si vous avez du plaisir à voir les fruits croître dans vos vergers, et vous promettre l’abondance, pensez-vous que j’en aie moins à voir tous les vaisseaux qui abordent sur mes côtes m’apporter les productions de l’Europe et des Indes ?

Dans quel lieu de l’univers trouverez-vous plus aisément qu’ici tout ce qui peut intéresser la vanité ou flatter le goût ?

Y a-t-il un pays dans le monde où l’on soit plus libre, où le sommeil soit plus tranquille, où il y ait moins de dangers à craindre, où les lois veillent mieux sur le crime, où les empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connus, où il reste enfin plus de traces de l’heureuse et tranquille innocence de nos pères ?

Je ne sais pourquoi vous êtes si amoureux de votre ciel d’Italie, la peste se mêle avec l’air qu’on y respire ; la chaleur du jour y est insupportable; les fraîcheurs du soir y sont malsaines ; l’ombre des nuits y couvre des larcins et des meurtres.

Que si vous craignez les hivers du Nord, comment à Rome, même avec des bosquets, des fontaines et des grottes, vous garantirez-vous aussi bien de la chaleur, que vous pourrez ici, avec un bon poêle ou une cheminée, vous garantir du froid ?

Je vous attends avec une petite provision d’idées philosophiques qui vous feront peut-être quelque plaisir ; et, soit que vous veniez ou que vous ne veniez pas, je n’en serai pas moins votre tendre et fidèle ami. »

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