Le XIIe congrès du Parti Communiste Français et la mise en place de la ligne « modèle »

Au début de l’année 1950, le Parti Communiste Français sait très bien qu’il a été battu.

Les grandes grèves des années 1947, 1948 et 1949 ont montré l’incohérence qu’il y a à revendiquer la nature républicaine et nationale du Parti tout en cherchant à lancer des grèves politiques de masse dont la tendance naturelle est de produire la violence révolutionnaire.

Par conséquent, il va se produire la chose suivante : le Parti Communiste Français ne va plus jamais aborder ces années, ni de près ni de loin.

Les événements de ces années-là ont comme disparu ; l’arrière-plan – c’est-à-dire somme toute la généralisation d’une forme de lutte armée populaire – est trop brûlant.

Cela pouvait-il toutefois se produire de manière unilatérale ? Naturellement pas.

Il va y avoir, dans la foulée de la séquence des années 1947, 1948 et 1949, une expression sentimentale et identitaire.

C’est une expression sentimentale, car la nature idéologique du Parti Communiste Français est, somme toute, syndicaliste révolutionnaire.

Il va donc y avoir, dans la foulée des événements, une expression d’attachement, une revendication de fidélité.

C’est la peinture qui va ici être le grand vecteur de cela.

Elle va notamment se tourner vers les événements des années 1947, 1948 et 1949.

L’idée est que même si les mineurs et les dockers ont perdu, ceux-ci restent des figures attachantes et justes. Il n’est plus question de victoire, ni même simplement d’affrontement.

Néanmoins, la cause est d’autant plus belle qu’elle est perdue.

C’est aussi une expression identitaire, car il va y avoir l’impression qu’après tout, le Parti Communiste Français est le seul à avoir souffert et mérite donc une place à part.

De la même manière que les dockers et les mineurs ont ici été les meilleurs des travailleurs, le Parti Communiste Français représente une sorte d’élite.

Il va donc y avoir un engrenage, avec la considération que le Parti Communiste Français doit être vraiment prioritaire par rapport aux organismes générés comme le Mouvement pour la Paix, mais que même dans le Parti Communiste Français en tant que tel ceux qui ont participé au plus près à la Résistance doivent avoir une place à part.

C’est une prime à « l’ancien combattant », en un certain sens, ou du moins une démarche de hiérarchisation très nette, avec la considération que ce qui est à valoriser, c’est ce qui a une dimension sentimentale (par rapport aux travailleurs) ou un impact identitaire (par rapport au Parti).

Cela va produire une matrice où l’expression sentimentale-identitaire va ressurgir de manière régulière dans le Parti Communiste Français, toujours en conflit avec une tendance dominante visant à moderniser celui-ci dans une démarche d’intégration, d’acceptation, d’union électorale.

Mais on n’est pas là au début de l’année 1950.

C’est le début du processus, où il y a la simple constatation que les années précédentes ont été désastreuses, avec en conséquence un repli sur les fondamentaux et systématisation de ceux-ci.

Ces fondamentaux sont, comme on le sait, l’appel à l’union la plus large des Français de bonne volonté contre les mauvaises tendances, telles l’appauvrissement, la tendance à la guerre, le désordre social et politique, etc.

En janvier 1950, l’Humanité peut donc parler en les termes suivants de Marcel Cachin prenant la parole pour la nouvelle session parlementaire :

« Marcel Cachin exalte dans un noble discours la lutte des peuples pour une vie meilleure pour la liberté et la paix. »

C’est le retour à la ligne de l’immédiate après-guerre, qui elle-même était le retour à la ligne du Front populaire une fois celui-ci au gouvernement.

Les années 1947, 1948 et 1949 ont transporté un aspect combatif, une logique de violence : cela disparaît et plus jamais cela ne sera abordé sur le plan politique ou idéologique.

Restait à entériner cela et c’est ce qui est réalisé par le XIIe congrès du Parti Communiste Français.

À partir de ce congrès, plus rien ne changera jamais stratégiquement pour ce dernier.

Le XIIe congrès se déroule concrètement du 2 au 6 avril 1950 en banlieue parisienne, à Gennevilliers, où 150 ouvriers transforment, en seize heures, le marché en vaste salle.

Il y a 350 m² de fresques réalisées par Louis Bancel, André Graciès, Mireille Miailhe, Gérard Singer, Boris Taslitzky, qui sont tous des artistes relevant du « nouveau réalisme français ».

Le poète Paul Éluard écrit un poème à cette occasion, intitulé justement 12e congrès :

« Où est-on à Gennevilliers
Où est-on entre camarades
Et le Viet-Nam vient nous saluer
Dix étudiants légers et purs
Graves reflètent nos raisons
De vouloir abolir la honte

Thorez nous parle l’affection
La vérité moulent sa voix
Sa violence est de bonté
Sa clarté nous peint le possible
Tout le possible le bonheur
La paix si simple dans l’union

Thorez nous parle de justice
La France est pays de justice
Il parle pour ceux qui travaillent
Pour ceux qui construisent la vie
Pour ceux qui tiennent dans leurs mains
La force d’assurer demain

La force d’être fraternels »

L’esprit du poème témoigne bien d’un congrès qui représente l’apogée idéologique de ce qu’il faut appeler le thorézisme.

Les cinquante ans de Maurice Thorez vont être d’ailleurs célébrés de manière marquée ; celui-ci reçoit des cadeaux par centaines, envoyés par la base : de la vaisselle telle une assiette à son effigie, des sculptures, des lampes de mineurs, des sabots, des drapeaux, des tableaux, des dessins, des photographies, etc.

Comme il est gravement malade, ses états de santé sont régulièrement mis en valeur dans l’Humanité.

Son départ pour l’URSS pour se faire soigner fut marqué par une apparente tentative d’interception de son avion par un chasseur américain, ce qui renforça bien entendu la tension.

Cependant, cette tension est défensive du côté du Parti Communiste Français.

Les événements de 1947, 1948 et 1949 passent d’autant plus facilement à la trappe que la base non plus ne veut pas de la lutte armée et sa défaite lui apparaît comme un triste sort classique du peuple face aux puissants.

L’attachement au Parti Communiste Français et à la figure de Maurice Thorez n’en est que plus fort et pétri de sentimentalisme, avec une forte dimension irrationnelle.

Surtout, tout cela est suivi de loin et en même temps de près.

De près, car le Parti Communiste Français dispose de 480 000 adhérents en 1950 ; la majorité des ouvriers vote pour lui et il contrôle la CGT qui obtient autour de 50-60 % des voix aux élections de la Sécurité sociale.

De loin, car le quotidien L’Humanité n’est diffusé qu’autour de 110 000 – 140 000 exemplaires dans les années 1950.

Même les adhérents, qui sont pourtant censés être très encadrés dans leurs cellules (et qui en fait ne le sont pas), ne lisent donc pas l’organe du Parti, à part pour la version du dimanche, qui a elle beaucoup plus de succès, avec autour de 490 000 exemplaires.

Le Parti Communiste Français est un contre-monde ; ceux qui en font partie participent à une vaste bulle, où ce n’est pas l’idéologie qui compte, mais une certaine mentalité, voire simplement un état d’esprit, justement façonné par le thorézisme.

Une fois définitivement débarrassé de la question de la violence révolutionnaire puisque la séquence 1947 – 1948 – 1949 est repoussée, le Parti Communiste Français peut officialiser ce qui est cette approche, qu’on peut résumer simplement :

– il y a une menace de chaos et de guerre, dont la cause est l’impérialisme américain ;

– la France court à l’abîme, si on ne fait rien ;

– il faut unir les gens de bonne volonté.

Le XIIe congrès pose ainsi de manière synthétique les postulats fondamentaux passés, présents et futurs du Parti Communiste Français.

Ce triptyque « menace – danger – union » est valable désormais pour toutes les séquences suivantes, tout comme il a été valable à partir de Maurice Thorez, sauf pour la parenthèse 1947, 1948, 1949.

C’est d’ailleurs ce qui fournit une continuité historique au Parti Communiste Français, au-delà des aléas.

On notera, même si cela peut sembler anecdotique et que cela n’en reste pas moins très lourd de sens, que Mao Zedong a envoyé un message au congrès, qui a été très largement mis en avant.

On y lit la chose suivante :

« Nous adressons nos chaleureuses félicitations pour le succès du douzième Congrès du Parti Communiste Français et souhaitons que le Parti Communiste Français se renforce toujours en dirigeant le peuple français dans la lutte révolutionnaire. »

Voici la réponse du congrès ; le mot « révolutionnaire » n’apparaît pas.

« Cher camarade,

Le XIIe Congrès du Parti Communiste Français a reçu avec joie et enthousiasme les vœux que vous lui avez adressés.

Il vous en remercie fraternellement.

La victoire historique de la Chine populaire, sous la conduite du glorieux Parti Communiste Chinois et sous votre éminente direction personnelle, est une victoire du camp démocratique, de tous les partisans de la paix ; elle suscite l’admiration de notre peuple et est une source inépuisable d’encouragement pour notre Parti, qui lutte pour l’indépendance nationale et pour la paix, contre les fauteurs de guerre impérialiste américains et leurs agents français.

Fidèles à l’enseignement de Staline, nous mettrons tout en œuvre pour renforcer le front de la paix, de la démocratie et du socialisme.

Nous vous prions de recevoir, cher camarade, les félicitations chaleureuses de notre Congrès pour votre lutte héroïque et votre grandiose victoire.

Pour le Bureau du Congrès : Maurice THOREZ »

On comprendra donc que le XIIe congrès se termine par l’adoption de la ligne suivante ;

« L’unité et l’action des masses populaires imposeront un gouvernement d’union démocratique soutenu par tous les Français d’accord avec cette unique exigence : la paix et l’indépendance nationale »

Le Parti Communiste Français ne disait pas autre chose en 1936 avec l’interprétation opportuniste du Front populaire réalisée par Maurice Thorez ; il ne dira pas autre chose en 1958, en 1968, en 1981, et ensuite avec la Gauche plurielle, le Front de Gauche, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale, le Nouveau Front populaire.

On peut dire qu’avec le XIIe congrès, le Parti Communiste Français est définitivement passé de l’autre côté du miroir.

Auparavant, Maurice Thorez représentait une ligne opportuniste de droite. Mais la défaite de la séquence 1947-1948-1949 entérine l’effacement absolu d’une ligne rouge qui ne s’est jamais cristallisée.

Le Parti Communiste Français est désormais ce qu’il est, la matrice est définitivement constituée, cela ne bougera plus.