L’appel de Stockholm du Parti Communiste Français et la naissance de la gauche « anti-stalinienne »

La nature du XIIe congrès est très claire : le Parti Communiste Français veut unir. Il y a urgence, il en va de la nation, il faut l’union de toutes les bonnes volontés.

D’où la mise en place de la campagne particulière la plus réussie de l’histoire du Parti Communiste Français : celle de l’appel de Stockholm.

Son contenu est juste, mais la forme relève de l’opportunisme thorézien : il faut unir pour unir, rassembler pour rassembler, dans l’espoir d’une grande fusion qui permettrait d’avoir à éviter d’assumer la révolution.

Le nom de cet appel est lié à la capitale suédoise en raison d’une initiative prise là-bas le 19 mars 1950 par le Congrès mondial des partisans de la paix, ce puissant organisme de front intellectuel d’opposition à la guerre mis en place par le Parti Communiste Français.

Le contenu est on ne peut plus simple :

« APPEL

Nous exigeons l’interdiction absolue de l’arme atomique, arme d’épouvante et d’extermination massive des populations.

Nous exigeons l’établissement d’un rigoureux contrôle international pour assurer l’application de cette mesure d’interdiction.

Nous considérons que le gouvernement qui, le premier, utiliserait, contre n’importe quel pays, l’arme atomique, commettrait un crime contre l’humanité et serait à traiter comme criminel de guerre.

Nous appelons tous les hommes de bonne volonté dans le monde à signer cet appel. »

L’impact de l’appel en France fut immense ; le Parti Communiste Français a réussi à se présenter comme une force capable d’initiative sur un thème considéré comme essentiel pour les masses.

L’appel fut massivement signé en France, avec rapidement trois millions de personnes ajoutant leur nom, dans le cadre d’une mobilisation générale du Parti Communiste Français.

Parmi les figures notables alors, on doit mentionner le physicien Frédéric Joliot-Curie, l’écrivain Louis Aragon, l’actrice Simone Signoret, la chanteuse Édith Piaf, l’acteur Gérard Philipe, l’écrivain Pierre Benoit, le chanteur et acteur Yves Montand, le réalisateur Marcel Carné, le peintre Marc Chagall, l’acteur Noël-Noël, le peintre Pablo Picasso, l’accordéoniste et compositeur Émile Carrara, l’acteur Robert Lamoureux, le poète Jacques Prévert, le chanteur Maurice Chevalier, l’auteur Armand Salacrou, l’acteur Pierre Renoir, l’accordéoniste et compositeur Tony Murena, l’acteur Michel Simon.

Cependant, le Parti Communiste Français découvre en même temps qu’il est une chose qui fait obstacle à sa démarche : son assimilation à l’URSS.

C’est l’époque où les socialistes considèrent que « le communisme n’est pas à gauche, il est à l’Est », selon les mots d’Edouard Depreux prononcés à un comité directeur du Parti socialiste (SFIO), repris ensuite par Guy Mollet.

Cela pose un souci fondamental pour le Parti Communiste Français qui, tout en restant sentimentalement attaché à l’URSS, a développé depuis les années 1930 une ligne « patriotique » bien spécifique.

Il ne comprend pas le reproche qui lui est fait, alors que la pression est ininterrompue.

Il ne parvient donc à parer la contre-offensive bourgeoise, qui fut immédiate avec la naissance en septembre 1950 du mouvement « Paix et Liberté », dont le chef de file était Jean-Paul David, un radical-socialiste maire de Mantes-la-Jolie et député de Seine-et-Oise.

Existant jusqu’en 1956, « Paix et Liberté » était un très puissant centre de documentation et de propagande, capable de procéder à des collages d’affiches (jusqu’à 150 000 exemplaires d’une même affiche) et de distribuer des tracts (jusqu’à un million).

Une affiche anticommuniste de « Paix et Liberté »

On retrouve régulièrement une affiche de ce mouvement dans les manuels scolaires pour l’Histoire, pour légitimer une « opposition » à l’importance du Parti Communiste Français alors.

Les fonds destinés à « Paix et Liberté » avaient été rassemblés, clandestinement, par René Pleuven, ministre de la Défense nationale en 1949-1950, puis président du Conseil en 1950-1951.

La direction s’appuyait sur un « comité des sages » clandestin pour être directement connectée à des représentants de la haute bourgeoisie, ainsi qu’aux plus hauts responsables de l’appareil d’État : présidence du Conseil, ministères de l’Intérieur et de la Défense, Sûreté nationale Service de documentation extérieure et de contre-espionnage.

Georges Bidault, président du Conseil, fit également en sorte que Jean-Paul David réalise une tournée entre 1951 et 1953 dans de nombreux pays membres de l’Otan (Belgique, Royaume-Uni, Grèce, Italie, Pays-Bas, Turquie), ainsi qu’en Australie et au Vietnam.

Une affiche anticommuniste de « Paix et Liberté », souvent reprise par ailleurs dans les manuels d’Histoire à l’école

Par la suite, sous l’impulsion du président du Conseil Guy Mollet, un socialiste, « Paix et Liberté » devint en 1956 l’Office national d’information pour la démocratie française, assumant un travail davantage indirect et plus tourné vers les milieux syndicaux, par l’intermédiaire notamment de la CGT-Force ouvrière.

Cet épisode est extrêmement important, car il impose un constat évident : il y a un blocus institutionnel contre le Parti Communiste Français.

Celui-ci peut effectivement avoir des parts importantes dans les syndicats et dans les municipalités, mais tout autre horizon lui est fermé, car on le considère comme un appendice de l’URSS.

Tant les autres partis que les institutions en général lui ferment par conséquent la porte.

C’est une situation hyper désagréable pour les cadres du Parti Communiste Français, qui avec le « républicanisme » de Maurice Thorez rêvent de s’installer dans l’État, au plus haut niveau.

C’est précisément le moment où naît cette obsession, qui ne quittera plus ces cadres.

Les éléments en défaveur du Parti Communiste Français, qui plus est, s’accumulent.

Il est, en effet, désormais obligé d’admettre ouvertement qu’il y a deux syndicats concurrents à la CGT : la CGT-Force ouvrière née de l’appui des socialistes et de la CIA et la CFTC qui a été mise en place par l’Église catholique.

Jamais il n’aurait accepté cela avant la déroute lors de la séquence de 1947-1948-1949.

Il y a une forme de capitulation, maquillée derrière la quête de l’unité revendiquée.

Un autre aspect consiste en l’aspect idéologique, justement en rapport avec l’URSS.

Cette dernière assume le matérialisme dialectique et le Parti Communiste Français a prétendu le faire dans l’après-guerre.

Là encore, les suites de la séquence de 1947-1948-1949 se font sentir. Adoptant le style « français », l’idéologie passe à la trappe, car considérée comme trop lourde.

Voilà justement pourquoi la séquence de 1947-1948-1949 a échoué à produire un saut qualitatif réel : il y a toujours le problème de fond qui fait que pour les communistes français, l’idéologie est un fardeau, la structuration idéologique une épreuve en général, l’orientation théorique une douleur en particulier.

Maurice Thorez

Pour les communistes français, ce qui compte, c’est de tracer une ligne de conduite générale, puis on s’engage et on voit.

Le fond syndicaliste révolutionnaire reste présent, le style français entreprenant mais rationaliste-pragmatique a toujours le dessus.

Voilà pourquoi le Parti Communiste Français a l’obsession de la biographie ; il étudie en détail le parcours de chaque membre, c’est cela qui l’intéresse, pas l’idéologie.

Il veut savoir si les gens sont fiables d’un côté, s’ils sont attachés au Parti de l’autre.

On regarde donc leur parcours, ainsi que leur environnement familial et social.

Les gens qui rejoignent le Parti Communiste Français le font clairement par affection, par bons sentiments, par espoir, par volonté de bien faire.

Ils voient le Parti comme un vecteur de bonnes choses, exactement finalement comme ils regardent un syndicat.

Reste que les questions politiques ne disparaissent pas et que, comme le Parti Communiste Français a échoué en 1947-1948-1949, il a perdu son aura.

Avec son républicanisme patriotique, il apparaît même comme toujours plus caricatural dans son rapport à l’idéal révolutionnaire.

C’est ce qui fait que, classiquement, l’opportunisme produit le gauchisme.

C’est un fait notable : le début des années 1950 donne naissance à toute une mouvance d’ultra-gauche qui revendique une position « anti-stalinienne », c’est-à-dire assimilant Maurice Thorez à l’idéologie de l’URSS, et prétendant déborder tout le monde par la gauche.

Les trotskistes se réorganisent ainsi de plus en plus et on a la mise en place concrète des trois courants historiques du trotskisme français précisément dans cette période-là, avec deux « partis communistes internationalistes » concurrents, ainsi que « Voix ouvrière ».

On a également une petite CNT qui se reforme comme mouvance anarcho-syndicaliste sur le modèle espagnol ; la revue Masses devenue Socialisme et liberté réorganise les socialistes anticommunistes.

Il y a désormais aussi une machine de guerre idéologique qui s’établit sous la forme d’une revue intellectuelle, Les Temps modernes, fondée en 1945 par Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et Maurice Merleau-Ponty ; elle devient en 1950 le fer de lance de la campagne de dénonciation du goulag et du matérialisme dialectique.

Une revue très importante apparaît également en 1950 autour de Claude Bourdet, Gilles Martinet et Roger Stéphane : L’Observateur qui prendra les noms deL’Observateur Aujourd’hui (1953), France Observateur (1954), le Nouvel observateur (1964), L’Obs (2014).

C’est la naissance de ce qu’on appelle la « seconde gauche », qui va de la gauche des socialistes aux trotskistes en passant par une scène anarchiste très variée.

Elle prétend servir les masses, se mettre au service de la cause du prolétariat.

Elle s’appuie sur la CGT-Force ouvrière, mais rapidement elle va se tourner vers la CFTC qui va devenir la CFDT.

Sa prétention, c’est de revendiquer des changements existentiels majeurs, touchant la vie quotidienne, voire la révolution, soit deux thèmes totalement inconnus désormais au Parti Communiste Français pour qui la seule boussole est la CGT, le seul référent la « République ».

On a ici tous les ingrédients qui vont faire que le Parti Communiste Français va se faire totalement déborder par Mai-1968 et justement cette « seconde gauche ».

Naturellement, cette « seconde gauche » profite grandement de la naissance dans l’après-guerre de vastes couches intellectuelles, liées aux médias ou à l’État, ou encore à l’industrie de la littérature, du théâtre, du cinéma, des spectacles, de la chanson.

Et justement, au début des années 1950, ces couches sont encore très liées au Parti Communiste Français, notamment du côté des artistes qui, de par leur sensibilité, auront souvent une attirance magnétique pour lui.

C’est là où les choses vont être très compliquées.