La question de la littérature joue un rôle immense à l’arrière-plan dans le Parti Communiste Français, parce qu’elle véhicule de nombreuses valeurs.
On a affaire à une écriture du « nouveau réalisme français » qui emprunte à Émile Zola pour pratiquer le naturalisme, mais en accordant de la valeur au milieu ouvrier décrit.
On reconnaît également l’ombre du fameux roman d’Henri Barbusse, Le feu (Journal d’une escouade), publié en 1916. Tout est très brut et pris sur le vif, avec un côté pesant et insistant.
Il n’y a aucun esprit de synthèse et l’esthétique consiste à prendre le réel en bloc, intuitivement.
Quiconque s’intéresse un tant soit peu sérieusement à la démarche du « nouveau réalisme français » voit forcément les ressemblances avec le rap français des années 1990.
Il y a le même rapport forcé aux choses, un esprit de contestation similaire car revendicatif et abstrait, très sentimental en fait, avec à l’arrière-plan du ressentiment.

Concrètement, pour les écrivains liés au Parti Communiste Français en 1950, le communisme apparaît comme un espoir (aux contours très vagues), le socialisme comme une exigence purement sociale (c’est-à-dire la République mais en version sociale), et le Parti Communiste Français comme une boussole, qui permet l’orientation.
On a ainsi l’expression d’un profond attachement aux travailleurs, mais à travers une vague de sentimentalisme.
Il n’y a pas de réalisme, encore moins socialiste, même si l’expression « réaliste socialiste » est utilisée à tort et à travers pour désigner un style à atteindre de manière hypothétique.
On n’a pas affaire à des gens qui étudient la réalité et la représentent de manière synthétique dans une œuvre typique ; tous sont des portraitistes pétris de bons sentiments et désireux de parler vrai.
C’est très digne, mais creux.

Et au-delà de cette littérature à proprement parler, il est nécessaire de comprendre que cela exprime tout un état d’esprit de la base du Parti Communiste Français, qui ne connaît rien à l’idéologie, alors que de toute façon la direction pratique le « thorézisme » et ne connaît rien non plus au matérialisme dialectique.
Cette démarche sentimentale, en s’associant à un respect idéaliste pour le Parti, sur un mode « identitaire », va donner naissance à un problème de fond dont le Parti Communiste Français, qui va définitivement s’installer dans sa matrice.
Les choses se posent comme suit. D’un côté, le Parti Communiste Français se pose comme le vecteur de la transformation du pays.
Il se présente comme la seule force politique capable de lire les événements et de proposer les choses correctes.
Il y a, comme principe élémentaire, la volonté de « lutter ». On retrouve précisément le même culte de l’énergie que dans le syndicalisme révolutionnaire, avec la même conception d’une minorité agissante.
La base du Parti Communiste Français voit celui-ci comme un Parti syndicaliste, un prolongement politique de la CGT.

De l’autre, le Parti Communiste Français considère qu’il faut l’unité, le front unique, le rassemblement ; il prône une situation où émerge une sorte d’unité populaire dont il serait le noyau constitutif, de la même manière que ce qui s’est passé dans les pays de l’Est européen : les démocraties populaires se sont mises en place justement de cette manière.
Sauf que, bien entendu, il y avait l’armée rouge dans ces pays, et voilà en quoi le thorézisme est une fantasmagorie pour la France.

L’affrontement entre ces deux aspects du Parti Communiste Français produit alors une tension qui s’exprime comme suit : à chaque fin de séquence politique ou sociale, la majorité affirme qu’il faut trouver une voie nouvelle à l’unité, alors que la minorité se veut déçue et prône un repli sur soi-même en s’appuyant sur les fondamentaux.
On peut prendre n’importe quelle époque, n’importe quel organisme généré par le Parti Communiste Français, on aura cette tension.
Le Parti Communiste Français de 1960, le syndicat étudiant UNEF-SE des années 1990 ou bien la CGT de 2025… tous courent toujours derrière l’unité, dans toutes les séquences politiques, économiques et sociales… Cela sans réel succès, au grand dam finalement d’une minorité interne qui considère alors, qu’après tout, une aventure en solitaire est largement jouable.
Ce déchirement interne est inévitable.

Il a toutefois une limite, en raison d’une histoire à écrire : l’immense corruption passant par les institutions, les syndicats, les municipalités.
Il y a eu historiquement des avantages matériels en masse incroyables, naturellement avec la bienveillance de l’État qui intègre ainsi une aristocratie ouvrière dans le capitalisme.
Qui plus est, il existe parallèlement les « anti-staliniens », composés de socialistes, d’anarchistes et de trotskistes.
Ceux-ci sont marginaux numériquement, mais disposent d’une forte capacité de nuisance, et face à eux le Parti Communiste Français fait bloc, afin de défendre ses intérêts.
Cela fait que la minorité cède toujours face à la majorité, en espérant conquérir plus d’importance au fur et à mesure et craignant, en cas de rupture, de se retrouver marginalisée et reléguée avec les « anti-staliniens ».

La séquence de 1950-1953 est donc essentielle, car elle donne naissance à une seconde gauche qui concurrence le Parti Communiste Français à gauche, mais qui force en même temps à une forme d’unité en son sein, entre une minorité qui exprime le point de vue de ceux qui ont le plus assumé le romantisme politique et une majorité qui représente le sens pragmatique de la continuité.
La minorité forme un canal historique ou du moins se voit ainsi avec la nostalgie comme valeur essentielle ; la majorité se veut le canal habituel et produit toujours des idées « nouvelles » pour l’unité sociale et politique la plus large.
Reste une question essentielle : pourquoi cette contradiction s’exprime-t-elle justement à partir du XIIe congrès, en avril 1950 ?
La raison toute simple est que Maurice Thorez est victime d’une attaque d’hémiplégie le 10 octobre 1950.
Les soins en URSS furent privilégiés et il quitta la France le 12 novembre de la même année.
Or, il ne revint en France que le 10 avril 1953.

Cela veut dire qu’il aura été absent pendant deux ans et demi et c’est précisément durant cette période que la minorité « identitaire » va synthétiser son approche.
La majorité va l’emporter, comme elle l’emportera absolument toujours dans toutes les séquences suivantes.
Cependant, à chaque fois, il y aura désormais une expression minoritaire sentimentale et « identitaire » qui correspond à ce que le Parti Communiste Français a connu dans la séquence 1950-1953.

On notera ici que cela n’a jamais été compris jusque-là ; l’affrontement au sein du Parti Communiste Français en 1950-1953 a toujours été constaté, mais jamais compris et a même toujours formé un mystère absolu.
C’est qu’il a été recherché un affrontement ouvert, avec des lignes bien établies, alors qu’il s’agit d’une contradiction interne propre à la nature même du Parti Communiste Français ayant totalement basculé dans le révisionnisme avec le « thorézisme ».
Victime de sa propre narration, croyant en sa propre fiction, ayant refusé la révolution, mais prétendant être à la pointe de la démarche d’unité populaire, le Parti Communiste Français produit constamment une minorité qui considère que les principes risquent d’être galvaudés, alors qu’il y aurait tout à gagner à les réaffirmer.