L’exposition Picasso à la Maison de la Pensée française

L’annonce de l’exposition « Le pays des mines » du peintre André Fougeron faite par Auguste Lecœur dans L’Humanité en novembre 1950, pose un énorme problème.

Une peinture de André Fougeron
dans le cadre de l’exposition « Le pays des mines »

En effet, cette annonce se télescope avec celle d’une autre exposition commençant précisément à ce moment-là pour une durée de deux mois : celle de Picasso à la Maison de la Pensée française.

Cet hôtel particulier, rue de l’Élysée à Paris, a accueilli le Comité National des Écrivains et est bien sûr désormais lié au Parti Communiste Français.

De manière particulièrement significative, c’est là que fut présenté le tableau Les constructeurs de Fernand Léger, qui fait trois mètres sur deux mètres.

C’est une œuvre célèbre du point de vue de l’art moderne ; on y voit des ouvriers grimper des échelles pour partir « à l’assaut du ciel ».

Les constructeurs de Fernand Léger

Le tableau devait être donné à un centre ouvrier, mais la CGT l’a refusé ; Fernand Léger raconte la suite, exprimant l’amertume du peintre « moderne » en total décalage avec les masses :

« J’ai apporté Les constructeurs aux usines Renault et on les a installés dans une cantine.

À midi, les gars sont arrivés. En mangeant, ils regardaient les toiles.

Certains ricanaient : « Regarde-les, mais jamais ils ne pourraient travailler avec des mains comme ça ».

En somme ils faisaient un jugement par comparaison. Mes toiles leur semblaient drôles.

Moi je les écoutais et j’avalais tristement ma soupe. »

C’est que la Maison de la Pensée française représente, en fait, toute la scène parasitaire, intellectuelle, bourgeoise, qui gravite autour et au sein du Parti Communiste Français.

Pablo Picasso y présentera régulièrement des expositions et le grand maître de cérémonie, c’est Louis Aragon.

En 1951, Pablo Picasso y apporte des peintures et dessins (datant de 1942-1943) et des sculptures (datant de 1929 à 1944).

L’Humanité annonce bien entendu l’exposition avec tapage ; c’est Léon Moussinac, un écrivain qui participe très activement à la vie culturelle du Parti Communiste Français, qui se charge de la définir.

Voici ce qu’il dit, dans un article du 1er décembre 1950, dans l’Humanité :

« Décomposant et recomposant le monde visible, pour notre foi en l’homme, avec ce génie de créer (contre la facilité duquel il n’a cessé de se rebeller et où se découvre son drame personnel) qui méprise les œillades putassières, l’hostilité intéressée, mais reste attentif à la réflexion critique de quelques-uns et à la surprise égarée du plus grand nombre.

Ce sont donc quelques-unes des multiples représentations plastiques de ses pensées et de ses sentiments qu’au-delà de tout métier, de toute technique (il en a toutes les maîtrises), Picasso nous confie, et rien ne saurait être plus digne d’être étudié, aimé, admiré.

Ces œuvres démontrent, une fois de plus, qu’il ne faut pas confondre le sujet et le contenu, que le contenu seul détermine en définitive la valeur d’une œuvre d’art, sujet inclus, et que cette valeur est elle-même déterminée par la qualité des moyens spécifiques et personnels qu’emploie l’artiste pour faire métier de dessinateur, de peintre ou de sculpteur, c’est-à-dire pour recréer cette réalité qu’il a choisie selon sa pensée et ses sentiments, selon sa prise de conscience du monde. »

Ce passage est essentiel et va correspondre à la vision culturelle « créative » du Parti Communiste Français quelques années plus tard.

Pour faire simple, c’est une reconnaissance de l’art moderne et de l’art contemporain.

Le sujet ne compterait pas vraiment ; ce qui serait décisif, ce serait le contenu subjectif apporté par le peintre, ici considéré comme un « génie » capable de retranscrire son moi dans une peinture.

Dans sa présentation de l’exposition au même moment dans la revue hebdomadaire Les lettres françaises, Louis Aragon formule cela ainsi :

« L’Homme avait imaginé de rendre vie aux morts en modelant leur semblance.

Les statues devinrent idoles, et perdirent leur sens funèbre.

Puis elles perdirent à leur tour leur caractère divin, pour être l’orgueil des puissants : il est improbable que là s’arrête leur histoire, suivant les transformations d’un monde qui en verra encore de toutes les couleurs.

J’ai exactement le même sentiment devant ces messieurs en redingote qui peuplèrent nos carrefours, et dont il est trop simple de médire une fois pour toutes, et devant les « Serpents emplumés » du Mexique ou les sculptures de Picasso, et qui est un sentiment de panique : cet objet, ce monument s’éloigne de ce qui l’a enfanté, à quoi va-t-il servir, tournera-t-il au cauchemar des hommes ou va-t-il, comme une borne de l’enfer sur le chemin d’Orphée, les conduire vers la lumière ? »

Tout cela n’a, naturellement, strictement rien à voir avec le réalisme socialiste.

Mais c’est également éloigné de la conception du « nouveau réalisme français » mis en avant par le Parti Communiste Français, pour qui c’est le sujet qui est décisif.

La réponse dans l’Humanité à cette exposition de Pablo Picasso va ainsi être immédiate ; elle va exposer la fracture entre la majorité « généraliste », favorable à l’union, qui a choisi Pablo Picasso, et la minorité « identitaire », qui a choisi André Fougeron.