André Fougeron et l’exposition « Le pays des mines »

Il va y avoir plusieurs expositions de peinture correspondant à l’esthétique du « nouveau réalisme français » : « Le Pays des mines » en 1951, « Le Pays de Touraine » en 1952, « Algérie 52 » ainsi que « De Marx à Staline » en 1953.

Les titres des œuvres soulignent bien l’état d’esprit. De Mireille Miailhe, pour Algérie 52, on a Jeunes travailleurs agricoles, Réunion de femmes pour la paix, Le procès des 56 de Blida, Portrait d’homme, portrait d’enfant, Petite fille d’Alger et son frère, Famille d’un bidonville, Portrait de l’Algérien en manteau…

Pour la même exposition, on a de Boris Taslitzky Femmes d’Oran, La faim, Famille de mineur de mines de fer de Beni-Saf, Dockers d’Oran, Jeune Marocaine à Alger, Fellah, Portrait d’un rescapé du 8 mai 1945, Le père algérien…

Pour Le Pays de Touraine, on a d’André Fougeron En Touraine, Paysanne tourangelle préparant un fromage, Valet de ferme endormi, Les accessoires du vigneron, L’établi du menuisier…

Cependant, c’est « Le Pays des mines » qui est le véritable détonateur. Auguste Lecœur en prend l’initiative en 1950 : il fournit de janvier à avril une résidence à Lens à André Fougeron, à la Maison du peuple de Lens ainsi qu’un salaire.

Qui est Auguste Lecœur ? Il joue alors un rôle central dans le Parti Communiste Français. Il est d’ailleurs extrêmement connu et il apparaît de manière claire comme devant être le successeur de Maurice Thorez.

Ce dernier étant en URSS, Auguste Lecœur joue un rôle clef, même si officiellement c’est Jacques Duclos qui fait office de remplaçant à la tête du Parti.

Le prestige de l’un ne doit pratiquement rien au prestige de l’autre. Jacques Duclos a dirigé le Parti pendant l’occupation, Maurice Thorez étant en URSS. Mais Auguste Lecœur a été un acteur essentiel à ses côtés.

Auguste Lecœur

Initialement, Auguste Lecœur a été mineur et métallurgiste ; il a ensuite combattu en Espagne dans les Brigades Internationales.

Il est devenu le secrétaire de la Région communiste du Pas-de-Calais en 1937-1939 ; il est l’un des cadres dirigeants de la grève des 100 000 mineurs du Nord-Pas-de-Calais de 1941 durant l’occupation.

Il devient ensuite dirigeant clandestin jusqu’en 1942 pour tout le Nord-Pas-de-Calais et ce fut le tremplin à sa nomination comme secrétaire à l’organisation clandestine du Parti de mai 1942 à août 1944.

Il est d’ailleurs considéré que c’est lui qui a réussi à réorganiser le Parti dans la clandestinité, l’amenant à être enfin à la fois imperméable et efficace.

Il devint membre du Comité Central en 1945, puis secrétaire à l’organisation du Parti en 1950.

Il va de soi que c’est un poste essentiel et on s’aperçoit d’ailleurs qu’il met en place des « instructeurs » chargés de s’occuper des cellules.

On le comprend : en l’absence de Maurice Thorez, Auguste Lecœur devient le véritable pivot du Parti.

Sa volonté de réaliser une série consacrée aux mineurs, intitulée « Le Pays des mines », est donc très lourde de sens politique.

Le travail d’André Fougeron produit une quarantaine d’œuvres, relevant d’une sorte de réalisme tournant à la caricature dénonciatrice, en s’appuyant sur le dessin comme mode représentatif, ce qui est très précisément le style d’André Fougeron.

On notera au passage un tableau sur les combats de coqs, une « tradition » effectivement présente dans le Nord de la France ; c’est un choix qui reflète bien le fond populiste de la démarche.

Auguste Lecœur annonce alors la tenue d’une exposition de ces œuvres ; il expose son point de vue dans un article intitulé « Le peintre à son créneau », publié dans L’Humanité, le 28 novembre 1950.

Le titre de l’article reprend donc celui du manifeste d’André Fougeron. On a ici une dimension idéologique assumée.

« Dans le courant de janvier 1951 André Fougeron exposera une trentaine de toiles, études et dessins, résultats d’une année d’un travail acharné.

[Il s’agit dela galerie Bernheim-Jeune, sur la richissime avenue Matignon à Paris, qui a été louée pour l’occasion ; 25 000 personnes s’y rendront. Un sous-titre est ajouté à l’exposition : « Contribution à l’élaboration d’un nouveau réalisme français ».]

Cette exposition sera ensuite présentée à Lens, Marseille, Saint-Étienne, Alès et ailleurs peut-être.

Au seul nom de Fougeron, chacun comprend qu’il ne peut s’agir d’une exposition ordinaire. « LE PAYS DES MINES » tel est son sujet. Le mineur, le paysage, le caractère pénible de sa profession, ses souffrances, ses luttes, telle est la matière première modelée par l’artiste.

André Fougeron a réussi parce qu’en ce lieu d’exploitation monstrueuse et d’âpres luttes de classe, sa conscience de militant révolutionnaire fut sa principale source d’inspiration.

L’auteur des « Parisiennes au marché » vient de faire beaucoup plus qu’un pas en avant ; bannissant les antichambres intermédiaires, il présente une peinture de
tendance, une peinture de classe, il donne des armes nouvelles au prolétariat et jettera plus encore la confusion chez l’ennemi.

André Fougeron n’a pas voulu satisfaire « tout le monde et son père », de chacune de ses toiles souffle l’esprit de la lutte de classe, non seulement de cette grande toile rappelant les batailles entre mineurs et CRS mais aussi de cette autre toile improprement appelée « Nature morte » ou le pain du mineur voisine avec « La Tribune » son journal de classe.

Cette rupture franche et définitive avec le conformisme n’est possible que dans la mesure où, sur le plan idéologique, cette même rupture est réalisée.

Dans La Nouvelle Critique de décembre 1948, André Fougeron écrivait : « Le drame de la réalité exprimée par le geste courageux du mineur qui met jusqu’à sa vie en jeu pour arracher seulement de quoi se nourrir ne peut avoir qu’un aspect intolérable à celui qui vit de l’oppression du mineur.

C’est en parlant de cet aspect de notre vie présente qu’il faut comprendre pourquoi l’expression de la réalité reste aussi intolérable à ceux qui sont consciemment ou non du parti des oppresseurs.« 

Ces lignes d’André Fougeron représentaient l’acte de naissance de son exposition sur « LE PAYS DES MINES ».

En les écrivant il se désignait aux yeux des mineurs comme devant être l’Aragon (Voir Le Pays desMines, poèmes d’Aragon. Edition « Tribune des Mineurs », Maison du Peuple, Lens (Pas-de-Calais) de la peinture, comme devant être leur frère de combat qui avec son art serait l’interprète de leurs misères, de leurs accusations, de leurs luttes et de leur espérance.

On comprend que cette exposition va faire hurler ceux qui vivent de l’oppression des travailleurs, ceux qui « consciemment ou non sont du parti des oppresseurs ».

Les rengaines hypocrites de l’Art pour l’Art seront à nouveau exhumées.

En de subtiles minauderies, des esthètes s’attaqueront à la forme parce qu’en désaccord avec le fond. Ce sera un autre aspect des hurlements.

Nous ne devons pas perdre de vue qu’à leurs yeux le crime de Fougeron sera d’avoir tracé des perspectives nouvelles et hardies à cet art que la bourgeoisie veut réserver à son usage exclusif en tenant l’artiste en esclavage avec les chaînes de l’argent, soumettant son art à ses vices et à sa politique.

Voilà que Fougeron prouve qu’il peut en être autrement et qu’il doit en être autrement.

Il justifie cet appel de la classe ouvrière disant à la minorité corrompue de la bourgeoisie capitaliste : ce n’est pas vrai que vous seuls devez avoir la jouissance des dons de l’artiste, ce n’est pas vrai que vous seuls soyez capables de lui permettre de pratiquer son art.

Pour cela, dit encore la classe ouvrière, il faut que l’artiste se libère des règles d’esclave que lui imposent les maîtres du régime.

Votre art vaut mieux que le tombeau des salons privés, il vaut mieux que Saint-Germain-des-Prés ou autre lieu pourri de la décadence capitaliste.

Votre art doit devenir une affaire publique, nationale à condition de vous écarter du régime qui meurt, de vous rendre libre de ses Raspoutine et de vous tourner hardiment vers ceux qui vivent, vers l’avenir, c’est-à-dire revenir au peuple, revenir à la France.

En matière de peinture Fougeron ouvre largement la voie. Voilà pourquoi il provoquera des hurlements.

Mais il aura beaucoup d’applaudissements. Les ouvriers, tous les ouvriers applaudiront, le peuple magnifiquement sain de notre beau et grand pays applaudira.

Il faudra, André Fougeron, regarder tous ceux qui peinent et qui travaillent, il faudra les regarder et dans leurs yeux vous puiserez une énergie nouvelle.

Vous trouverez dans leurs yeux votre propre satisfaction, celle d’une grande tâche accomplie. Leurs yeux enfin seront les témoins des liens étroits des masses et de l’artiste communiant dans la même pensée et s’émouvant aux mêmes grandes choses. »

C’est un éloge d’André Fougeron et d’une peinture qui, quelle que soit sa forme, se tourne vers des choses vraies à sa manière, étant donc prétendument un « réalisme ».

Mais il faut replacer les choses dans leur contexte : Maurice Thorez est en URSS et cela suit la séquence marquée par la défaite de 1947, 1948, 1949.

Cela signifie que cette mise en avant d’André Fougeron correspond à une mise en avant sentimentale-identitaire de la démarche du Parti Communiste Français.

Auguste Lecœur impulse une démarche qui ne correspond pas, au sens strict, à la logique de Maurice Thorez d’une union, unification, fusion autour du thème du « peuple de France ».