Auguste Lecœur publie un nouvel article dans l’Humanité, le 8 décembre 1950.
Il s’intitule de nouveau « Le peintre à son créneau », tout en étant cependant bien plus long.
Il mentionne l’article de Léon Moussinac au sujet de Pablo Picasso, quelques lignes seulement.
Il expose quelque chose de conflictuel : il existe, selon lui, un contraste entre Pablo Picasso, peintre sur le créneau de la paix, et André Fougeron, qui est quant à lui sur le créneau du militantisme communiste.
Autrement dit, Auguste Lecœur dit : Pablo Picasso, oui, mais André Fougeron d’abord.
« Le journal Le Populaire [= l’organe du Parti socialiste SFIO], fournisseur attitré de la réaction en arguments anticommunistes, a déjà commencé sa besogne.
Nous aurions parié que sans rien connaître de l’exposition sur « Le Pays des Mines », que Fougeron exposera à Paris, ce journal allait donner le la.
Le peintre à son créneau, cela ne plaît pas à ce journal. « Le peintre à l’atelier », dit-il avec ce même mépris que certains disent : « La femme au foyer » ; évidemment, avec la femme au foyer, il n’y aurait pas d’Eugénie Cotton [physicienne devenue présidente de l’Union des femmes françaises, un organisme généré par le Parti], il n’y aurait pas de Raymonde Dien [condamnée à la prison pour avoir bloqué un train militaire avec du matériel pour l’Indochine].
C’est à son créneau des Combattants de la Paix que Picasso, prix international de la Paix, a peint la colombe, symbole de ralliement de centaines de millions de combattants de la paix du monde entier.
C’est à son créneau de militant communiste que Fougeron a peint « Le Pays des Mines », reflet de certains aspects de la vie, des souffrances et des luttes de classe des mineurs.
Voilà même coup Fougeron présenté comme peintre officiel du Parti.
Au risque de décevoir l’auteur d’une telle trouvaille, il me faut dire que pas plus Fougeron qu’un autre n’est dépositaire de la peinture communiste.
Il y a une position de Parti en toutes choses.
C’est ce qui manque dans l’article du camarade [Léon] Moussinac, paru ici-même la semaine dernière.
Tel qu’il l’a présenté, son article risque de créer la confusion, ce qui est inévitable lorsque l’on tente de composer avec les positions du Parti.
Au XIIe Congrès, notre secrétaire général Maurice Thorez les définissait de la manière suivante :
« Nous avons demandé à nos écrivains, à nos philosophes, à nos peintres, à nos artistes de se battre sur les positions idéologiques et politiques de la classe ouvrière.
Aux œuvres décadentes des esthètes bourgeois partisans de l’art pour l’art, au pessimisme sans issue et à l’obscurantisme rétrograde des « philosophes » existentialistes au formalisme des peintres pour qui l’art commence là où le tableau n’a pas de contenu, nous avons opposé un art qui s’inspirerait du réalisme socialiste et serait compris de la classe ouvrière, un art qui aiderait la classe ouvrière dans sa lutte libératrice.«
Telles sont donc les positions que Fougeron, peintre et membre du Parti Communiste Français, s’efforce d’appliquer en fonction des directives du XIIe Congrès.
Les mineurs avaient été flattés des écrits d’Aragon les concernant.
Ils en avaient été reconnaissants au poète de la patrie, et lorsque celui-ci leur fit don de ses poèmes, les mineurs les firent imprimer sous le titre : « Le Pays des Mines ».
Séduits par cette forme, ils se sont dit : pourquoi maintenant un peintre ne serait-il pas, lui aussi, l’interprète de nos luttes, de nos espoirs ?
Pourquoi ne trouverions-nous pas un Aragon de la peinture ?
L’auteur des « Parisiennes au Marché » a bien voulu tenter l’expérience.
Après l’écrivain de grand talent et selon le désir des mineurs, un peintre a repris le même sujet.
Fougeron a peint des paysages ; sont-ils capables de nous émouvoir comme l’a fait Aragon ?
« Nulle part comme ici la lutte des classes n’est visible, transformant dans le poussier [=résidu de charbon] des mines le paysage et les collines même sont écrasées du poids des terrils noirs ». (Aragon, Le Pays des Mines)
Une toile représente la remonte d’un mineur tué, est-elle capable de nous émouvoir comme l’a fait Aragon ?
« Est-ce Hénin-Liétard ou Noyelles-Godault
Courrières-les-Morts, Montigny-en-Gohelle
noms de grisou, puits de fureur, terres cruelles
qui portent çà et là des veuves sur leur dos »Une autre toile représente un épisode de la grève, une lutte entre mineurs et C.R.S. Est-elle capable de nous émouvoir comme l’a fait Aragon ?
« Depuis toujours ici la grève est l’honneur des hommes… Une grève qui dure c’est plus sérieux qu’une maladie. Il y a les enfants.
Une grève c’est une malédiction dans une famille ouvrière.
On ne s’y décide que bien forcé. Mais on traverse une grève comme une guerre, c’est affaire d’honneur, c’est affaire de loyauté à sa classe.
C’est affaire aussi de ne pas supporter l’injustice. Par là, c’est l’affaire de toute l’humanité. »
Je sais qu’en procédant à cette confrontation du sujet et partant de l’œuvre d’Aragon placée au sommet de la littérature française, je rends la tâche de Fougeron plus difficile, d’autant plus que ceux pour qui l’art commence là où n’existe pas de contenu tenteront entre l’écrivain et le peintre de comparer l’incomparable.
Déjà, notre contradicteur du Populaire oppose à Fougeron le grand sculpteur [et peintre belge] Constantin Meunier ; « son œuvre — dit-il — était noble ».
C’est vrai, et si l’exposition sur « Le Pays des Mines » avait pour résultat de sortir cet artiste de l’oubli dans lequel la bourgeoisie l’a enterré, nous serions les premiers à applaudir.
On nous avait opposé Zola à Aragon, lorsqu’il s’est agi du « Pays des Mines » (littéraire) ; la différence, c’est que Zola n’a fai que le reportage de la misère des mineurs, tandis qu’Aragon apporte un contenu que ne pouvait pas apporter Zola ; de plus, du point de vue de la forme, et pour l’ensemble de son œuvre, l’avantage est en faveur d’Aragon.
Pour ce qui est de Constantin Meunier, nul encore comme lui, à notre avis, n’a réussi à retracer le dur labeur des travailleurs de la mine, dont il a admirablement transposé les gestes et les attitudes.
À ces gestes et ces attitudes, Fougeron, et c’est son mérite, apporte un contenu que Constantin Meunier ne pouvait pas apporter.
Notre contradicteur proteste encore parce que nous séparons le fond de la forme, alors que vingt lignes plus haut il procède à cette même séparation :
« En dehors du sujet — dit-il — on cherche en vain la noblesse dans la production conformiste de M. Fougeron, agent de propagande. »
Ainsi donc on reconnaît la noblesse du sujet, mais on nie cette noblesse dans la forme ; voilà une séparation que, dans son principe, je ne trouve pas arbitraire.
Oui, le sujet est noble ; oui, « Le Pays des Mines » sera un moyen de propagande au service de la noblesse du sujet, donnée première ; celle-ci étant obtenue, aux artistes donc de la mettre en valeur.
Quand le peuple souffre — déclarait Laurent Casanova au Congrès de Strasbourg — et qu’il est dans les humiliations, un homme digne de ce nom ne peut trouver d’apaisement avec sa conscience s’il ne lutte pas avec le peuple et pour lui.
En vérité, lorsque les masses sont en mouvement, les valeurs culturelles essentielles ont leur source dans la lutte des masses.
Cette donnée première une fois encore précisée, nous l’apprécions dans l’œuvre de Fougeron.
Est-ce que nous négligeons la forme ? Non ! Nous aspirons à la perfection en matière d’œuvre d’art, à savoir la fusion du sujet, du contenu et de la forme.
Fougeron y a-t-il atteint ?
Une chose nous semble sûre ; c’est qu’il a enrichi la noblesse du sujet en lui donnant un contenu en rapport avec les aspects de la vie, des souffrances et de la lutte des mineurs.
Des gens aiment la peinture de Fougeron, d’autres non.
Chacun est libre de ses opinions, surtout en matière de peinture ; mais la malhonnêteté et l’hypocrisie consistent à condamner le fond par l’intermédiaire de la forme.
La preuve nous est fournie par Picasso et Taslitzky, qui ont réalisé deux chefs-d’œuvre tant sur le fond que sur la forme, l’un : la colombe de la Paix ; l’autre : la toile sur la mort de Danielle Casanova.
Nous attendons encore de la part des professeurs d’esthétique la première louange sur la forme.
On peut ne pas aimer la peinture de Fougeron, mais il est peintre ; et comme il n’est pas nécessaire d’obtenir d’autorisation du journal Le Populaire ou de l’ambassade américaine pour peindre, il le fait.
Fougeron considère que le sujet et le contenu sont la donnée première.
Cette conception est la nôtre.
Cela ne veut pas dire qu’en matière de peinture on exprime les idées par le sujet seulement.
La valeur émotionnelle de la couleur, du rythme et de la forme sont des instruments que possède le peintre pour la mise en valeur du sujet.
L’œuvre d’art, pour être véritable, doit traduire ce choc émotionnel, à défaut de quoi tout sujet, même le meilleur, risque de perdre l’essentiel de sa valeur.
Fougeron est un de ceux qui, en France, poursuivent leurs recherches pour atteindre le réalisme socialiste.
Il les poursuit en sachant parfaitement que le réalisme socialiste c’est la voie pour la perfection artistique où est réalisée l’harmonie du sujet, de la forme accessible et du contenu idéologique, contenu idéologique revêtu des formes artistiques les plus élevées.
En ce qui nous concerne, nous croyons à cette perfection parce que nous croyons à la société où il y aura pour tous « du pain et des roses ».
La peinture de Fougeron est critiquée.
Il n’en fut pas toujours ainsi. À l’unanimité du jury, le Prix National de Peinture de 100 000 francs lui a été attribué.
Laissons parler sur l’œuvre de Fougeron.
Voici ce que, dans les Nouvelles Littéraires, en écrivait M. Bernard Dorival, historien d’art :
« La grandeur est, de toute évidence, le don essentiel de Fougeron.
Mais de quelle grandeur s’agit-il ?
Une analyse plus poussée des tableaux exposés l’apprend, puisque quatre caractères s’en dégagent au premier coup d’œil, la division de la synthèse, l’importance des arabesques, le rôle prééminent du rythme, l’indifférence de la matière.«
Pierre Francastel, dans Nouveau dessin, nouvelle peinture, écrivait :
« Je ne puis qu’affirmer ici que Fougeron me séduit, tout d’abord parce qu’il est peintre, incontestablement peintre.
Je crois que les mérites de sa palette sont tels que, mis en présence d’une de ses toiles, personne ne pourra jamais le nier. »
De Pierre Courthion, critique et écrivain suisse, dans Lettres, Genève :
« La peinture de Fougeron m’a frappé par une certaine crudité de vibration, alliée à une recherche plutôt volontaire, orientée vers le monumental.
Il y a deux hommes en lui, ce me semble : un coloriste rare, aigu, duquel on remarque d’emblée, dans un salon, la particularité de la palette, puis un plasticien qui semble ramener les lignes souples à la vie, à une densité bien déterminée. »
Dans Carrefour, sous la signature de Franck Elgar :
« Une belle nature d’artiste, un peintre incontestablement peintre, tel nous apparaît Fougeron à travers ses œuvres récentes…
Quand il a abandonné une manière de peindre, il n’a pas cessé d’être honnête. Dans ce péril, il a risqué sa chance, jamais sa probité.
…Fougeron peut devenir un des plus valeureux représentants de la peinture française. »
J’arrête ici les louanges sur la peinture de Fougeron.
D’un seul coup, tous les critiques, les mêmes qui, hier, ne tarissaient pas d’éloges, n’ont plus que pierres et injures à son adresse.
Que s’est-il passé ?
Tout simplement que Fougeron venait de renoncer à peindre des femmes nues et des visages taillés à coups de serpe pour peindre les « Parisiennes au Marché » ; le secret de cette sainte alliance contre Fougeron se trouvait dans le contenu de son tableau.
Fougeron a persisté dans cette voie courageuse et difficile ; « Le Pays des Mines » marque plus encore sa volonté de la suivre.
Nous l’encouragerons de toutes nos forces.
Nous savons ce qui, en définitive, par les campagnes passées et présentes, est visé dans son œuvre : le fond plus que la forme. »
Quelle est la signification de tout cela ?
Quel sens donner aux propos d’Auguste Lecœur qu’on peut résumer en : Pablo Picasso, oui, mais André Fougeron d’abord ?
C’est très simple : en exposant cela, Auguste Lecœur marque une distinction nette entre le Parti Communiste Français et les organismes générés par celui-ci.
En affirmant qu’André Fougeron « vaut » davantage que Picasso, il veut dire que le Parti vaut plus que les organismes générés.

dans le cadre de l’exposition « Le pays des mines »
Or, telle n’est pas la ligne de Maurice Thorez, qui a une approche d’union, de fusion, qui veut rééditer en France ce qui s’est passé dans les pays de l’Est avec les démocraties populaires, avec le rassemblement, l’union, la fusion.
On est en 1950 et ce rêve est déjà évanoui, mais l’approche est restée, au moins comme principe pour avancer, et désormais le Parti Communiste Français a besoin en permanence d’une narration où il fait croire à sa base que les choses avancent.
De toute façon, l’autre option serait un Parti qui devienne combattant, qui cesse d’être « républicain », qui aille à la confrontation politique à travers la rupture idéologique.
Il en est hors de question avec le « thorézisme ».
La majorité va donc lancer un assaut général contre la minorité, et ce faisant la reconnaître, ce qui va donner naissance dans la matrice du Parti Communiste Français au conflit ininterrompu entre la majorité « généraliste » et la minorité « sentimentale-identitaire ».
Mais la bataille va être rude.