Il faut bien comprendre la chose suivante : le succès du Parti Communiste Français en 1945 a conquis de très nombreuses couches intellectuelles.
Il y a à Paris toute une bourgeoisie, voire une haute bourgeoisie, qui est fascinée par le communisme.
Il y a de la part de ces gens la fréquentation des milieux culturels communistes, voire des adhésions.
Et il se forme toute une scène, à la fois snob et grand-bourgeoise, qui se met en place parallèlement à l’appareil du Parti Communiste Français, avec l’écrivain Louis Aragon au cœur du dispositif.

Pour cette raison, le rapport sur « Les intellectuels et la Renaissance française », rédigé par Georges Cogniot et Roger Garaudy à l’occasion du Xe congrès du Parti Communiste Français, en juin 1945, souligne ainsi que le Parti « n’impose bien entendu à ses adhérents aucune esthétique particulière ».
Roger Garaudy réaffirme cette position dans l’article « Artistes sans uniforme », publié dans Arts de France en 1946 :
« IL N’Y A PAS UNE ESTHÉTIQUE DU PARTI COMMUNISTE (…).
Et qu’on ne nous assourdisse plus cette querelle du « formalisme » et du « réalisme ».
Qu’est-ce qui est « marxiste » ? Les recherches « d’avant-garde » ou le « sujet » ? Ni l’un ni l’autre…
Les peintres communistes ne portent pas d’uniforme, pas plus d’ailleurs qu’aucun autre communiste. Ce sont les fascistes qui portaient tous la même chemise, brune ou noire, et levaient le même bras. »
Néanmoins, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas un engagement, un « art de parti ».
Roger Garaudy avait ainsi critiqué les peintres Édouard Pignon et André Fougeron en 1945, au Xe congrès.
« Je demande à Pignon, à Fougeron qui sont là, « où est votre véritable climat ? », dans les petites galeries d’art, chapelle du snobisme, où vous présentez les idoles du culte des oisifs, ou dans cette salle où votre art répond au besoin du peuple, où votre œuvre peut incarner les hautes passions d’un peuple dans les harmonies de la beauté ? »
Au même moment, Louis Aragon met en avant le réalisme et toutes ces positions vont donner naissance à l’affirmation d’un « nouveau réalisme français ».
Sa plus grande figure est André Fougeron, qui obtint une renommée « sociale » avec la peintureLes Parisiennes au marché, exposée au Salon d’automne de 1948.

Il écrivit également un manifeste où il appelait à se fonder sur la valeur du sujet peint : Le peintre à son créneau.
Ce manifeste fut publié dans le premier numéro d’une nouvelle revue intellectuelle du Parti Communiste Français : La Nouvelle Critique.
« LE PEINTRE A SON CRÉNEAU
Le drame de la réalité exprimée par le geste courageux du mineur qui met jusqu’à sa vie en jeu pour arracher seulement de quoi se nourrir, ne peut avoir qu’un aspect intolérable à celui qui vit de l’oppression du mineur.
C’est en partant de cet aspect de notre vie présente qu’il faut comprendre pourquoi l’expression de la réalité reste aussi intolérable à ceux qui sont consciemment ou non du parti des oppresseurs.
Aujourd’hui, il importe donc avant tout d’orienter l’artiste vers le jeu formel des lignes et des couleurs. Sinon, il ne peut qu’accuser à son tour et se mettre à lutter.
Voilà comment il faut juger de la signification politique d’un réalisme à créer, comme de l’art abstrait en 1948.
Les prémisses d’un réalisme nouveau sont à extraire de la richesse des sentiments du peuple considéré comme principale source d’inspiration, de sujet.
Elle vaut, cette richesse, pour l’artiste qui en a conscience, qu’on lui subordonne savamment les rapports de lignes et de couleurs.
Et lentement, en partant de là, s’élaboreront des œuvres équilibrées du point de vue du contenu et de la forme. Précisons : le réalisme des trois pommes sur une assiette n’est pas en cause par le fait même que la réalisation de ce motif peut permettre autant d’évasion, d’isolement esthétique qu’une peinture abstraite peut en contenir.
Il reste donc nécessaire, avant tout, de mettre l’accent sur la réalité du contenu social du sujet.
Ce sera déjà un coup sérieux porté sur les positions esthétiques de l’ennemi, et, pour les artistes qui en ont l’intention courageuse, le moyen d’éviter un danger : celui que l’effort du peintre soit vain « s’il n’y a pas à l’origine la capacité pour les masses et l’artiste de s’émouvoir aux mêmes choses » (Laurent Casanova : Rapport au XIe Congrès du Parti Communiste Français 6 Strasbourg. ).
Aujourd’hui, l’artiste est à ce point prisonnier qu’il a peur de créer une œuvre avec des sentiments simples, et qu’il rougit d’eux au lieu d’être fier de les éprouver, comme tous les honnêtes gens.
Il reste à démasquer bien des impostures. Parce que devant la peinture abstraite, nous n’avons pas toujours la rigueur de pensée nécessaire (même lorsque ceux qui la font ont le courage de l’avouer et sont de bonne foi).
Les haussements d’épaule des esthètes ne doivent pas faire peur ; nous ne devons pas sous-estimer notre force dans aucun domaine.
Être profane, c’est une chose. Dire qu’on n’y comprend rien, c’est une autre chose. Car c’est vrai, il n’y a rien à comprendre.
Le problème n’est pas de chercher à comprendre, mais de constater. Constater tout bonnement qu’il n’y a rien à comprendre et du même coup mesurer par là ce qu’on a fait de la peinture !
La peinture, ce fut d’abord, sur les murs des cavernes, l’image des bêtes, effrayante nourriture de nos ancêtres.
Puis, de divinités qu’on croyait propices à conjurer le désastre des éléments déchaînés.
Enfin, cela devint une femme qui donnait le sein à un enfant auréolé ; symbole aussi de la vie qui se renouvelle sans cesse, de l’avenir voulu toujours plus beau.
Mais aujourd’hui, à quelle notion d’évolution humaine le sort de la peinture se trouve-t-il lié ? « Au mien ! » répond une voix.
Laquelle ? Celle du fichier d’adresses d’une bonne galerie. Ça vaut 1 500 noms bien comptés.
Au milieu des honnêtes amateurs qui se délectent des accords proposés par le peintre, combien sont-ils qui pensent : « La peinture est-elle une bonne combine pour placer mon argent ? Que vaudra-t-elle dans dix ans ? »
C’est ça, l’élite. Ceux qui le proclament sont ceux qui ont la bouche pleine. C’est mince quand même !
L’élite, aujourd’hui, il faut la chercher ailleurs.
Elle est là aussi où se trouve la source d’inspiration nécessaire à une renaissance artistique : dans le peuple, dans la force du peuple parce que « ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent » et que l’art est toujours du côté de la vie.
15 novembre 1948 André FOUGERON »
Quelques semaines plus tard se produisit alors le meurtre par un policier du communiste André Houllier, alors qu’il collait des tracts reproduisant une des affiches d’André Fougeron, où l’on voit une petite fille allongée sous une pluie de bombes atomiques.
L’État avait procédé à l’interdiction de l’affiche et André Fougeron fut poursuivi pour « avoir participé à une entreprise de démoralisation de l’armée et de la nation ayant pour objet de nuire à la défense nationale ».
Celui-ci décida alors de peindre un Hommage à André Houllier, une œuvre de très grande taille qui fut exposée au Salon d’automne 1949.

On remarquera les couleurs tricolores à gauche du tableau
Et il rédige une Critique et autocritique, texte auquel fut ajouté le titre de « Le peintre à son créneau », en allusion à son manifeste.
C’est alors l’apogée du « nouveau réalisme français », dont Louis Aragon se fait le grand défenseur.
Ses principaux représentants sont Boris Taslitzky, André Fougeron, Jean Vénitien et Jean Amblard.

(1949, Danielle Casanova est morte à Auschwitz),
Sur le plan de la peinture, ce n’est pas du tout du réalisme ; aucun principe du réalisme socialiste n’est respecté. Il ne s’agit pas d’une représentation de la réalité par le prisme de la synthèse.
Il s’agit d’une peinture post-impressionniste choisissant un prisme social, alors qu’eux-mêmes se revendiquent du communisme : tout cela confère l’aura d’un « nouveau réalisme français ».
Pour faire simple : la peinture n’est pas réaliste, mais le thème est social-réaliste et le peintre a fait le choix du communisme.

Le conflit va alors porter sur la question du thème : faut-il qu’il soit social-réaliste ?
La ligne « minoritaire » et « identitaire » dit que oui : elle est portée par Auguste Lecœur et elle s’affirme par l’intermédiaire d’André Fougeron.
La ligne majoritaire dit que non : elle est portée par Maurice Thorez et elle s’affirme par l’intermédiaire de Pablo Picasso.