Le Comité Central du Parti Communiste Français tient une session les 22 et 23 octobre 1953, à Drancy.
La résolution qui en ressort souligne la dimension collective de la direction ; Auguste Lecœur est encore tout à fait valorisé, aux côtés de Maurice Thorez et de Jacques Duclos.
Ce dernier a néanmoins critiqué Auguste Lecœur à cette occasion, de manière non officielle. Cela aboutit à une autocritique de la part d’Auguste Lecœur sur le plan du contenu, mais pas de la forme.

Dans les Cahiers du Communisme, la revue théorique du Parti Communiste Français, on trouve donc en janvier 1954 un long article d’Auguste Lecœur, intitulé « La lutte pour les principes d’organisation dans le Parti Communiste Français ».
Voici ce qu’on y lit au sujet des instructeurs qu’il avait lui-même mis en place : c’est une remise en cause très claire de ce qu’Auguste Lecœur a lui-même mis en place.
Lorsque le Comité fédéral du Nord est dénoncé, c’est également lui qui est en cause. Cependant, Auguste Lecœur parle toujours en général.
« La récente session du Comité central de Drancy a réservé une part importante de ses travaux aux problèmes d’organisation.
En condamnant le système des instructeurs politiques de cellule et en rappelant certaines règles essentielles de la direction collective, le Comité central a souligné la nécessité de « prendre soin que chaque communiste soit effectivement entraîné au travail du parti, c’est-à-dire qu’il milite et soit actif dans son organisation de base, sa cellule, seule méthode de travail conforme aux principes léninistes d’organisation. » (…)
Dans la période présente, à l’entreprise, au village comme à la ville, chacun attend des communistes qu’ils proposent des solutions justes à ces grands problèmes et surtout qu’ils contribuent à l’application de ces solutions.
Ainsi donc, le changement de politique dépend essentiellement de la ferme activité du parti, de sa clairvoyance, de son attention à réaliser l’unité d’action de la classe ouvrière et de son aptitude à réaliser l’union de la nation française.
En conséquence, les problèmes d’organisation du parti revêtent une grande importance.
Cette grande œuvre exige un effort vigoureux et persévérant de chaque organisation et de chaque militant, avant tout sur le plan des entreprises.
Les décisions prises par le Comité central dans sa session de Drancy orientent dans cette voie le travail d’organisation du parti, après avoir condamné les formes qui allaient à l’encontre des principes léninistes d’organisation, à l’encontre du développement de l’activité militante de chaque communiste dans les cellules et les organisations de masse, à l’encontre de la direction collective qui est, à tous les échelons, le principe suprême de direction dans le parti.
En ce sens furent supprimés les « instructeurs politiques de cellule », forme d’organisation qui illustrait la violation des principes léninistes d’organisation de notre Parti.
Le Comité central de Drancy a particulièrement insisté pour que des mesures soient prises afin d’assurer le caractère collectif des directions du Parti à tous les échelons.
Sur cette question importante, la résolution du Comité central a indiqué :
« La direction collective signifie que dans chaque comité et direction du Parti, tous les membres sans exception apportent à la cause commune leur espérance, leurs connaissances et leurs initiatives. Elle signifie la nécessité de bannir toute substitution de camarades irresponsables non élus aux organismes réguliers du Parti. »
Les directions fédérales peuvent relire avec intérêt la résolution du Comité fédéral du Nord publiée dans France Nouvelle. L’absence de direction collective, le culte de la personnalité, les méthodes de commandement pratiquées dans cette fédération, l’absence de démocratie intérieure, tout cela a entraîné la direction fédérale à de graves erreurs politiques et à l’insuffisance du travail général du Parti dans la fédération.
Cette violation des principes de direction collective illustrait par ailleurs l’absence de démocratie dans toute la fédération : le secrétaire fédéral au-dessus du Parti, les méthodes arbitraires de commandement, en bref l’activité individuelle se substituant à l’activité collective, l’absence d’explications approfondies et fraternelles de la politique du Parti.
Les justes directives étaient transformées en ordres, y compris sur les problèmes les plus importants, la démocratie était bafouée, l’opinion des membres était méprisée.
On oubliait ce qui est élémentaire dans le léninisme, à savoir : c’est la conscience des masses qui, dans tous les domaines, est la force la plus importante.
Même des mots d’ordre de grève étaient donnés pour telle usine par la direction fédérale, et cela sans consultation ni de l’organisation syndicale, ni des militants intéressés, encore moins des ouvriers eux-mêmes, qui évidemment n’y comprenaient rien (…).
Le Bureau politique n’a pas manqué de prendre des mesures contre les graves défauts qui étaient apparus, par exemple, dans le fonctionnement de différents organismes centraux d’exécution.
Ces organismes, trop souvent livrés à eux-mêmes ou chargés de tâches qui revenaient à la direction politique, ont eu tendance à empiéter sur cette direction politique et à effacer la délimitation qui existe entre les organismes de direction politique et l’appareil d’exécution.
Ces défauts étaient nettement apparus dans le fonctionnement de la Section centrale d’organisation, qui apparaissait de la sorte comme une supersection à pouvoir de direction et de décision, sortant ainsi de son rôle d’appareil d’exécution.
De ce fait, des délégués de la Section d’organisation chargés auprès des fédérations de tâches limitées aux problèmes d’organisation, et qu’ils ne peuvent étudier que sous la direction du Bureau fédéral, se substituaient aux délégués du Comité central, chargés par celui-ci de tâches politiques générales, voire aux membres du Comité central eux-mêmes (…).
Pour réaliser les tâches politiques actuelles, le Comité central appelle le Parti à réaliser l’union de la nation française.
Il est évident que l’union de la nation française signifie l’union avec des couches allant bien au-delà de la classe ouvrière.
Ce qui veut dire que l’activité des organisations de base du Parti les plus susceptibles de réaliser directement, d’une façon vivante, la politique du Parti auprès de ces couches (paysans, intellectuels, classes moyennes, etc.) sont les cellules de village, de quartier, et les organisations de masse correspondantes.
Leur activité est donc nécessaire, indispensable à la vie du Parti. »
Cette démarche d’une autocritique « de loin » sera considérée comme insupportable, car elle indiquait clairement, par sa volonté de rester « net » en apparence, qu’Auguste Lecœur tentait de se placer au-dessus du groupe dirigeant, voire prêt à prendre la place de Maurice Thorez.
La session du Comité Central à Arcueil des 5 et 6 mars 1954 aboutit ainsi à une résolution qui dénonce alors frontalement l’ensemble de la démarche d’Auguste Lecœur.
Voici ce qui est dit à la fin de celle-ci.
« Pour mener à bien toutes les tâches qui incombent à notre Parti dans la situation présente, il est indispensable d’élever tout le Parti à un plus haut degré de formation théorique, de capacité politique, de puissance d’organisation et d’aptitude au travail de masse.
La session de Drancy du Comité central avait mis en évidence l’opportunisme qui caractérisait l’orientation du travail d’organisation.
L’essence de cette déviation était la tendance à céder à la pression de l’ennemi de classe et à sous-estimer le rôle de la classe ouvrière, aboutissant :
— à une fausse conception du Parti, qui eût amené, d’une part, à le réduire à un simple mouvement ou à une association au détriment du rôle d’avant-garde qui est le sien, et, d’autre part, à substituer aux organismes réguliers du Parti de petits groupes isolés et incontrôlés ;
— à la violation des principes élémentaires d’organisation, du fait que l’on remplaçait la cellule et son fonctionnement normal par le système des instructeurs politiques de cellule, petit groupe écartant la masse des membres du Parti, et donnant, nécessairement la prédominance au recrutement de caractère local au détriment de l’effort à faire en direction des entreprises ;
— à la tentative, contraire aux principes de direction collective du Parti, de substituer la section d’organisation du Comité central au secrétariat du Parti et à son Bureau politique.
Le Comité central appelle toutes les organisations et tous les membres du Parti à développer plus que jamais la critique et l’autocritique indispensables, et à veiller au respect scrupuleux des principes de direction collective à tous les échelons.
C’est seulement avec les masses, par le respect de la démocratie à l’intérieur du Parti, par la participation de la masse des communistes non seulement à la discussion, mais à la direction du travail, que notre Parti pourra remplir ses tâches avec honneur.
Fausse et nuisible est l’attitude des dirigeants qui s’imaginent assurer plus efficacement le travail par des méthodes personnelles.
De grands efforts sont à faire pour intensifier le travail de masse ; pour renforcer les cellules d’entreprise, avant tout dans les grandes usines, et gagner des membres nouveaux au Parti ; pour assurer le respect du centralisme démocratique dans toutes les organisations du Parti et l’application des justes méthodes de choix des cadres, notamment à l’occasion des prochaines conférences fédérales.
De grands efforts sont à faire pour développer l’éducation et le travail idéologique dans le Parti, et d’abord la lecture de la presse communiste et démocratique.
C’est avec fermeté et confiance que le Parti intensifiera les efforts de toutes ses organisations et de tous ses membres, pour donner un plus grand essor à l’unité d’action de la classe ouvrière, et à l’union de toutes les forces nationales et démocratiques au service de la paix et des revendications des masses, en vue de la non-ratification des accords de Bonn et de Paris et du changement de politique voulu par le pays.
Arcueil, 6 mars 1954 »
Auguste Lecœur est lui dénoncé en tant que tel dans une partie du très long rapport de Jacques Duclos de la même session, « Unité de la classe ouvrière, rassemblement de tous les patriotes pour faire échec à la C.E.D. [Communauté européenne de défense] ».
Auguste Lecœur est accusé de « tendance opportuniste », « recul devant le travail de masse », « conception fausse et dangereuse de l’activité de petits groupes forcément incontrôlés et incontrôlables », volonté de faire du Parti Communiste Français « une force d’appoint de certaines formations politiques de la bourgeoisie », « violation caractérisée des principes léninistes d’organisation », « résistance incontestable à une autocritique véritable »,

Le quotidien Le Monde du 8 mars 1954 présente cette situation avec un regard très développé, parfaitement synthétisé. Il y a une très haute qualité, qui montre évidemment que le Parti Communiste Français était particulièrement scruté.
« Un coup de théâtre vient de se produire au comité central communiste : M. Jacques Duclos a mis en accusation M. Auguste Lecœur, troisième personnage du parti depuis 1950 (…).
M. Duclos a accusé M. Lecœur de « n’avoir tenu aucun compte des enseignements de M. Maurice Thorez » en ne faisant pas son autocritique lors du dernier comité central, en employant « invariablement le nous destiné à mettre toute la direction [du parti] en cause tandis qu’il rejetait impitoyablement le je qui aurait exigé des précisions de caractère personnel quant a ses propres responsabilités ». (…)
Voilà pour la forme.
Quant au fond, M. Duclos n’est pas moins sévère : « Le camarade Lecœur en était arrivé à préconiser une ligne politique contraire aux décisions du douzième congrès » (…).
Il semble que M. Lecœur ait perdu de vue l’un des objectifs fondamentaux du parti : le renforcement des cellules d’entreprise, et qu’il se soit intéressé davantage au recrutement dans les cellules locales en préconisant la création d’« instructeurs politiques » auxquels M. Jacques Duclos reproche aujourd’hui de « faire écran entre la direction et les membres de la cellule ».
Le second grief fait au député du Pas-de-Calais est d’avoir procédé à une « modification du contenu politique et de l’organisation du parti » : alors qu’un article essentiel des statuts fait obligation à chacun des membres du parti communiste de militer activement, une lettre adressée par lui aux secrétaires et aux trésoriers de cellule laissait entendre que cette obligation n’était pas stricte et générale. »
Expliquons cette synthèse très bien faite éclairant sur le plan du contenu l’accusation faite par Jacques Duclos, avec bien entendu l’aval de Maurice Thorez.
Ce qui est reproché à Auguste Lecœur, c’est d’avoir prôné la ligne sentimentale-identitaire.
Quand il est dit qu’il ne suit pas la ligne décidée au congrès, c’est qu’on affirme qu’il refuse de s’aligner sur le principe permanent de la quête de l’unité, de l’union.
Quand on lui reproche de mettre la pression pour que les cellules travaillent réellement, on l’accuse de vouloir mettre le Parti en avant et surtout les cadres « activistes ».
Ces deux aspects correspondent à la question sentimentale-identitaire qu’il représente.
D’ailleurs, le Parti Communiste Français va commencer à ouvertement dénoncer son « ouvriérisme », son volontarisme, son placement de gens de confiance à des postes clefs, etc.
Mais il faut vraiment noter qu’on est là dans une sensibilité seulement.
Auguste Lecœur n’est nullement un grand révolutionnaire qui veut procéder à une bolchevisation du Parti dans une perspective de militarisation afin d’aboutir à l’insurrection.
Tout ce qu’il sera en mesure de faire, après son exclusion, c’est de dénoncer le manque de direction collective.