L’intégration de Louis Aragon comme membre à part entière du Comité Central au XIIIe congrès du Parti Communiste Français, à Ivry-sur-Seine en banlieue parisienne en juin 1954, fut l’occasion pour celui-ci d’y présenter un rapport intitulé L’Art de parti en France.
Ce rapport fut même publié à part, grandement valorisé par Maurice Thorez.
En voici des extraits significatifs ; bien sûr, le propos déborde du sujet pour mener une critique acerbe d’Auguste Lecœur.
On notera les remarques au sujet de « instructeurs » mis en place par Auguste Lecœur : elles sont au cœur de son exclusion.
« Camarades, je veux dès les premiers mots dire mon accord profond avec le discours par lequel le camarade Jacques Duclos a ouvert le XIIIe Congrès de notre Parti (…).
Mes livres sont des livres du Parti, écrits pour lui, avec lui, dans son combat. Plus ou moins bien, c’est une autre affaire (…).
On n’entre pas au Parti comme on entre en religion.
Les organismes du Parti ne sont ni des monastères, ni des clubs fermés où rester entre soi, mais des organismes de travail qui ont notamment la mission d’établir la liaison entre le Parti comme tel et le reste du peuple français (…).
Malheureusement, dans la pratique, l’assiduité des intellectuels communistes dans les organisations qui sont propres aux intellectuels de leur catégorie et où ils se rencontrent, ou se rencontreraient, avec des intellectuels non communistes de cette catégorie, cette assiduité dans un grand nombre de cas est tout à fait contestable (…).
On a vu ainsi, à la faveur de ces démarches aventureuses d’un [Auguste] Lecœur, que notre camarade François Billoux a très justement qualifiées, se manifester à nouveau l’esprit des instructeurs de cellule, la distinction de deux catégories parmi les communistes.
Pour fixer les idées, chez les cinéastes, il avait été créé des « cellules-pilotes », réunissant des spécialistes sans base locale ni base d’entreprise, ne pouvant aucunement militer comme militent les cellules tout court, et qu’on affectait à côté d’une entreprise à laquelle ils n’avaient pas entrée, en leur disant qu’ils étaient « une cellule d’instructeurs de cellules ».
Parmi les peintres, la distinction de ceux-ci en deux catégories différentes, les artistes à leur créneau de communistes et les artistes à leur créneau de défenseur de la paix, a été signée par Auguste Lecœur personnellement, et les suites de cette monstruosité ont été suffisamment tapageuses pour que je n’aie pas à m’y arrêter ici (…).
Au cours des années qui séparent le Congrès de Gennevilliers [de 1950] du Congrès d’Ivry [de 1954], il faut reconnaître qu’une grande confusion [quant aux principes dans les questions de l’art du parti] a été apportée à des notions pourtant très claires, souvent réaffirmées par les plus hautes autorités du marxisme, de ses fondateurs à Maurice Thorez, en passant par Lénine et Staline.
Cette confusion a été grandement facilitée par le malheur qui avait frappé notre Parti en éloignant momentanément de sa direction effective son Secrétaire Général dont la vigilance idéologique nous a fait cruellement défaut.
L’ouvriérisme allié à l’opportunisme et à l’esprit d’aventure a fait alors gravement sentir ses effets dans les questions de la création artistique dans nos rangs.
La prétendue doctrine de la spontanéité des masses, l’exaltation du sens de classe transformé en un instinct incontrôlé, quasi animal, en une sorte de flair ouvrier, avec son complément démagogique, le culte artificiel de la critique de masse ou de ce qui se donne pour tel [= allusion aux lettres de dénonciation du dessin de Staline par Picasso], la démagogie comparant ce qui n’est pas comparable, par exemple le travail du romancier et celui de chaque secrétaire de question, les déclarations autoritaires paralysant, par abus de l’autorité de secrétaire du Parti [= Auguste Lecœur], toutes possibilités critiques devant telle ou telle entreprise, décidée pour des fins personnelles, tout cela aboutissait à la négation des positions scientifiques du marxisme-léninisme, à l’effacement du rôle dirigeant du Parti parmi les masses, auxquelles on n’attribuait l’infaillibilité que pour mieux pouvoir les commander personnellement d’en haut, au mépris de toute démocratie (…).
Le Parti peut définir la tendance, mais il appartient aux créateurs de lui donner corps par œuvres.
Ce sont eux qui, à partir de ce point, portent une responsabilité dont ils ont à répondre devant le Parti, la classe ouvrière, la nation.
La caractéristique de ces œuvres est ou doit être qu’elles peuvent constituer ce que l’on appelle un art de parti (…).
Tout d’abord, quand on parle d’art de parti, il arrive que cela se comprenne « art fait par un membre du Parti ».
C’est une erreur profonde.
Le fait d’avoir dans sa poche la carte du Parti ne donne à personne automatiquement le pouvoir de création d’un art de parti.
On peut être membre du Parti et créer des œuvres qui ne s’inscrivent pas à l’actif de l’art de parti.
Nos statuts d’ailleurs nulle part n’exigent le contraire des peintres et des écrivains (…).
Cela a été l’une des caractéristiques des interventions d’Auguste Lecœur dans le domaine de la culture que l’opposition mécanique de la forme et du fond dans les œuvres, que l’affirmation que tout ce qui importe, c’est le fond et que la forme n’est une préoccupation que pour des esthètes minaudiers [=qui prennent des poses, qui veulent séduire, paraître, etc.], comme il disait. »
Et Louis Aragon de parler de la forme, qu’elle est importante et que justement le Parti donne des tendances ; le retour de Maurice Thorez permet de nouveau d’avoir cela, c’est une excellente chose, etc.