Face aux attentats contre des civils, l’armée a
donc décidé d’employer la torture et de l’élargir toujours
davantage.
L’un des supplices les plus connus est celui de la gégène, où une dynamo portative servant aux téléphones de campagne est utilisé pour alimenter un courant électrique traversant le corps de la personne torturée au moyen d’électrodes fixées aux oreilles, aux doigts, aux parties génitales.
A cela s’ajoute le supplice de la noyade, la
privation de nourriture pendant plusieurs jours, les brûlures aux
cigarettes ou au chalumeau, la suspension avec des poids, etc.
Le choc de la militarisation complète de la lutte contre le FLN a été immense en France. De la même manière que les attentats anti-civils du FLN ont appuyé les courants nationalistes et fascistes français, la réponse terriblement brutale de l’armée française a provoqué un énorme courant d’opinion en opposition.
“Des faits terribles qu’il faut connaître”, L’Express, 29 décembre 1955, au sujet d’exécutions sommaires par l’armée française.
Ces deux pôles – nationaliste français d’un
côté, opposé à la torture de l’autre – ont pu tous deux profiter
de la situation pour se lancer, récupérant des secteurs entiers de
la population au nom d’une question « brûlante ».
Il est ainsi significatif que les archives de
l’armée ne disposent que de 5000 cartons relatifs à la guerre
d’Algérie. C’est moins bien sûr que la première guerre mondiale
(24182 cartons) et la seconde (7804), mais même moins qu’au sujet de
la guerre d’Indochine (6847 cartons).
Il a été préféré de ne pas documenter
certaines choses, la question étant douloureuse, jusqu’au sein de
l’armée.
On a ainsi la figure de Jacques Pâris de
Bollardière.
Celui-ci est passé par l’École spéciale
militaire de Saint-Cyr, la Légion étrangère, le 4e régiment
étranger d’infanterie, puis à la Résistance où en tant que
parachutiste il participe à une multitude de campagnes et
d’opérations, devenant l’un des plus médaillés de la seconde
guerre mondiale (notamment grand officier de la Légion d’honneur,
compagnon de la Libération, deux fois décoré du Distinguished
Service Order britannique, Croix de de guerre belge).
Par la suite, il commande le premier régiment
parachutistes d’infanterie de marine, est nommé au Centre des hautes
études militaires, puis à l’École de guerre, afin de devenir le
plus jeune général de brigade.
Et, lors de la guerre d’Algérie, il prend
publiquement position contre la torture, résumant par la suite ainsi
sa position :
« Je pense avec un respect infini à
ceux de mes frères, arabes ou français, qui sont morts comme
le Christ, aux mains de leurs semblables, flagellés, torturés,
défigurés par le mépris des hommes. »
Jacques Pâris de Bollardière va ensuite
participer au Mouvement pour une alternative non-violente, à
la défense du Larzac contre l’extension du camp militaire, aux
mouvements régionalistes bretons, à l’association Logement
et promotion sociale.
Il se fit même arraisonner par la marine
française au large de Moruroa lors d’une protestation contre les
essais nucléaires.
C’est là très exactement la position
« catholique sociale », si forte historiquement en France
et le combat contre la torture en Algérie va galvaniser ce courant,
lui permettant d’émerger véritablement comme une « seconde
gauche » (par opposition au communisme).
Dans ce mouvement, on retrouve notamment
l’écrivain catholique et prix Nobel de littérature François
Mauriac, qui dès novembre 1954 avait lancé un appel dans la
revue L’Express : « Surtout, ne pas
torturer ».
On retrouve bien sûr le quotidien Le
Monde, Hubert Beuve-Méry rédigeant en mars 1957 un
éditorial intitulé « Sommes-nous les « vaincus de
Hitler » ? », dont l’approche est très clairement
paradoxale quand on connaît sa position pro-allemande durant
l’Occupation.
Toute la mouvance catholique réactionnaire, liée au pétainisme en tant qu’idéologie, se précipite ici en effet dans la brèche. On retrouve ainsi aussi le philosophe catholique Gabriel Marcel, le théoricien catholique royaliste Pierre Boutang, l’intellectuel d’extrême-droite Maurice Blanchot, qui joue un rôle central dans le Manifeste des 121.
Cette « Déclaration sur le droit à
l’insoumission dans la guerre d’Algérie » est en fait
portée par le « Groupe de la rue Saint-Benoît »,
c’est—à-dire les gens fréquentant le domicile de Marguerite
Duras depuis les années 1940.
Appartinrent à cette mouvance des figures de la
« seconde gauche » comme Georges Bataille, Jean Genet,
Maurice Merleau-Ponty, Pierre Naville, Edgar Morin, Francis Ponge,
etc.
C’est cette mouvance au sens le plus large qui
signa le manifeste des 121, c’est-à-dire tous les intellectuels
français qui seront les grandes figures historiques du
post-modernisme : Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Michel
Leiris, Guy Debord, Alain Robbe-Grillet, Pierre Boulez, René Dumont,
François Truffaut, Théodore Monod, Daniel Guérin, Pierre
Vidal-Naquet, André Breton, François Maspero, Nathalie Sarraute,
Françoise Sagan, Claude Simon, Jérôme Lindon, etc.
Le Parti « Communiste » français,
devenu ouvertement révisionniste en 1953, est pratiquement dépassé
par la situation, même s’il parvint à reconquérir du prestige avec
la publication par Henri Alleg de La question, ouvrage
interdit mais se diffusant à 150 000 exemplaires, où il décrit son
interrogatoire par l’armée.
Les dés étaient cependant jetés : la nouvelle gauche apparaissait alors en France, issue du catholicisme social qui avait participé à différents degrés à générer et soutenir le pétainisme.
Le FLN n’avait, ainsi, aucun projet de révolution
agraire, aucune ambition de révolution démocratique : son seul
objectif était anti-colonial, le « peuple algérien »
étant un bloc sans classes.
Gilbert Meynier est un historien très connu de
l’Algérie, d’esprit anti-colonial ; voici comment, dans
son Histoire intérieure du FLN qui fait 800
pages, il présente la nature du programme du Front de Libération
Nationale.
« Dans les textes du F.L.N., l’objectif à
atteindre est la libération de la domination coloniale de la société
algérienne, unanimement mobilisée à cette fin.
Le programme, si l’on peut parler de programme à propos
de textes épars dont quelques uns seulement ont une cohérence
démonstrative, est un « contre-programme » dont les
chapitres sont autant d’articles portant destruction du système
colonial.
La plate-forme de la Soummam met sur pied un Etat et non
un changement social.
Sous une teinture marxisante redevable à la personnalité
de l’un des principaux rédacteurs, [l’ex-député PCF, exclu pour
nationalisme, Amar] Ouzegane, et destinée durablement à recouvrir
des marchandises diverses, elle ne mentionne la société algérienne
que sur le mode fonctionnel de différentes couches dites la
composer : il n’y a ni exploiteurs ni exploités, il y a des
paysans, des travailleurs, des intellectuels… sans parler des
jeunes et des femmes : la moitié de la population est mise sur
le même plan que diverses catégories socio-professionnelles.
Le peuple est déclaré uni dans un le combat libérateur.
Mais, pour l’après, c’est le grand silence. »
Cela explique la stratégie du FLN, qui ne fut
jamais une guerre populaire, mais une ligne de terrorisme
cherchant l’appui du peuple.
A aucun moment, il n’y aura de mobilisation
générale des masses sur le plan militaire : le FLN visera
toujours la formation d’une élite militaire pratiquant le terrorisme
et cherchant l’appui de la population au moyen des valeurs féodales.
Le FLN suivait, sur le plan des mœurs, une tendance fondamentaliste rigoriste, acceptant la polygamie, la répudiation, s’opposant à la définition française de « divorce » et voyant en les initiatives françaises sur ce plan une « nouvelle atteinte à l’islamisme ». L’adultère était punie de peine de mort, alors que les hommes avaient une large marge de manœuvre, allant jusqu’au viol.
La propagande du FLN désigne d’ailleurs les
soldats français comme des « soldats-femmes », des
« soldats parfumés » ; les femmes sont mises à
l’écart, malgré tous les discours de la gauche anti-communiste
française ou de Frantz Fanon : celles présentes dans le maquis
sont à 42 % infirmières, 44 % cuisinières ou
blanchisseuses.
Le FLN pratiquait un bureaucratie terroriste,
exigeant des femmes qu’elle ne se fasse pas photographier, obligeant
les hommes à ne pas porter de béret, à ne pas aller au cinéma, à
ne pas se plaindre à la justice, à ne pas appeler de médecin, à
ne pas payer les impôts, à ne pas envoyer les enfants à l’école.
Le non respect des consignes aboutit aisément à
la mutilation, au meurtre : des hommes ont le nez coupé pour
avoir fumé alors que le tabac était considéré comme étranger à
l’Islam, d’autres sont tués. Des homosexuels sont assassinés.
Dans la Wilaya numéro 4, la simple lecture de
documents communistes est passible de la peine de mort.
A ces milliers d’exécutions s’ajoutent les purges
dans le FLN et dans sa branche armée l’Armée de Libération
Nationale, faisant des milliers et des milliers de victimes. Des
centaines de personnes sont massacrées dans la nuit du 13 au 14
avril 1956 dans ce qui sera qualifié « la nuit rouge de la
Soummam » dans la région de Basse-Kabylie.
En 1957, 374 habitants du village de Melouza sont
massacrés sous prétexte d’être proches du Mouvement national
algérien concurrent ; le FLN accusera l’État français d’avoir
commis cette action. Le Mouvement national algérien, la
dernière tentative d’organisation de Messali Hadj, verra
pratiquement 10 000 de ses partisans massacrés par le FLN.
La direction du FLN en arrive même à se questionner si l’effet le plus choquant, au sens du plus efficace dans la guerre psychologique, est l’égorgement ou la pendaison.
Chefs des wilayas, les zones militaires du FLN : Zighoud Youcef, Rouibah Hocine, Larbi Ben M’hidi et Amar Ouamrane.
Il fut aisé pour l’État français de jouer sur
cet aspect. Après l’échec de l’opération française « Oiseau
bleu » – un contre-maquis passant avec armes et bagage dans le
FLN qui avait infiltré le recrutement – la « bleuite »
fut mise en place.
Il s’agissait d’une opération d’intoxication,
visant à faire croire au FLN qu’il avait été infiltré au moyen
des indépendantistes présents à Alger : dans la foulée, le
FLN d’une des wilayas mena une vaste campagne de torture dirigée par
un ancien collaborateur de la Gestapo, Ahcène Mahiouz, accompagnée
de milliers d’exécutions.
A un moment, la torture fut systématiquement
menée par l’armée française, mais c’était également le cas par
le FLN : pointes en bois enfoncées sous les ongles, entailles
au couteau remplies de sel alors que la personne était ensuite
placée au soleil, supplice de l’hélicoptère (suspension au-dessus
d’un brasier avec le dos brisé par de très lourds poids), etc.
Toutes ces atrocités furent passées sous silence
par la gauche anti-communiste, ou bien excusées en suivant
l’approche de Frantz Fanon ; l’historien Gilbert Meynier parle
ainsi pudiquement de « violence anthropologique » pour ce
qui relève de la barbarie dans l’esprit féodal.
Cela explique le choix de la date de la Toussaint,
de la fête des morts dans le catholicisme, pour le démarrage de
l’action armée, avec 70 attentats le premier novembre 1954,
quelques civils étant tués dans l’opération.
Et cela explique l’engrenage sanglant choisi par
le FLN par la suite, avec du côté français la réponse militaire
généralisée, basculant dans la torture.
L’armée française a, en effet, été dès le
départ, au centre du maintien de l’ordre en Algérie française :
dès le 26 novembre 1954, elle pratique des ratissages dans les
Aurès, puis pendant les quinze premiers jours de novembres dans la
région de la grande Kabylie, ainsi que dans l’Ouenza, à la
frontière tunisienne.
Suivirent alors les grandes « opérations » : l’opération « Aloes » en grande Kabylie, l’opération « Véronique » dans les Aurès, l’opération « Violette » également dans les Aurès.
Des soldats français sur la ligne Morice, à Souk Ahras.
A partir de février 1955, le contingent atteignit
80 000 hommes, et en avril, l’état d’urgence fut proclamé, avec
instauration de la censure préalable en Algérie.
Le contingent passa à 100 000 hommes en mai,
alors qu’en arrière-plan la torture était devenue une méthode
essentielle de l’armée française, avec également des exécutions
sommaires. Dès décembre, le contingent consistait en 190 000
hommes.
Cette montée en puissance est à comparer à ce
qui se passait en Tunisie et au Maroc, dont l’indépendance est
reconnue au mois de mars 1956. La présence d’un million de Français
modifiait entièrement la donne de la question coloniale.
Le processus ne pouvait, ainsi, que faire boule de
neige : en mars 1956, le contingent était de 250 000 hommes,
suivi en avril du quadrillage militaire d’Alger, qui comptait
pratiquement 600 000 habitants.
Lorsque le FLN développa alors le terrorisme
ouvert, visant de manière explicite des civils, l’engrenage fut
immédiat, immédiatement appuyé par les forces coloniales les plus
agressives.
Le processus est difficile à cerner dans les
faits, mais très facile à comprendre en ce qui concerne la question
de ligne générale.
Le FLN n’avait aucune conception idéologique ;
il représentait la petite-bourgeoisie intellectuelle se plaçant
dans l’orbite du féodalisme et tentant de lancer un mouvement de
masses et de profiter du climat général mondial de décolonisation,
afin que la France quitte l’Algérie de manière unilatérale, en
« laissant les clefs ».
Sa seule orientation, c’était par conséquent la fuite en avant, d’où la grande tolérance et finalement le soutien envers la logique des massacres, y compris de civils, jusqu’aux enfants, comme lors des terribles massacres d’août 1955 dans le Constantinois.
Ce massacre fut, d’ailleurs, le vrai point de
départ de la guerre d’Algérie. L’opération consista en une attaque
de 36 lieux où vivait la population européenne, 123 personnes se
faisant indistinctement massacrées.
Les Français présents en Algérie se sentaient
quant à eux uniquement reliés à la métropole, de manière
symbolique du moins ; concrètement, ils vivaient de manière
entièrement séparée culturellement et idéologiquement des masses
colonisées, tout en étant très éloignés dans l’esprit des
mentalités dans la métropole.
Des secteurs entiers, y compris populaires,
étaient donc sensibles à la logique d’un contre-terrorisme de
type loyaliste, dans une démarche ouverte de rupture avec la vie
politique dans la métropole.
Il y a ici une clef essentielle, au niveau des
mentalités, de ce qui se passera par la suite.
Le mouvement phare historique de ce processus sera
initialement l’Organisation de la résistance de l’Algérie
française (ORAF), qui mena de nombreux attentats, dont
celui de la rue de Thèbes dans la Casbah d’Alger, le 10 août 1956,
faisantt 16 morts et 57 blessés.
Cependant, l’ORAF ne doit pas être compris comme
une organisation d’auto-défense : elle s’insère dans le départ
dans des réseaux militaires et politiques. C’est pourquoi l’ORAF
participa à ce qui va aboutir à la « bataille d’Alger »,
en janvier 1957.
A la suite des attentats contre des civils menés par le FLN, notamment le 30 septembre 1956 contre le Milk Bar et de la Cafétéria (4 morts et 52 blessé au total), le général Massu reçu les pleins pouvoirs et « nettoya » Alger au moyen de 8000 parachutistes, à quoi répondent des centaines d’attentats du FLN (pour l’anecdote, significative par ailleurs, le Milk Bar existe encore à Alger, la rue s’appelant désormais Larbi Ben M’hidi, du nom du responsable du FLN ayant lancé l’opération d’attentat contre ce bar).
Le film de Gillo Pontecorvo « La Bataille
d’Alger » retrace cet épisode terrible où la torture fut
généralisée, dépassant totalement la lutte contre les attentats,
avec la prépondérance généralisée de la direction militaire.
La militarisation s’accompagna de la progression numérique du contingent en Algérie, qui atteignit 450 000 hommes avec, qui plus est, 210 000 algériens musulmans engagés dans l’Armée française.
La répression sanglante de Sétif marqua la fin
de toute une époque : l’Étoile nord-africaine de Messali Hadj
avait été incapable de promouvoir un nationalisme franc
suffisamment satisfaisant pour le féodalisme, le « Manifeste »
de Ferhat Abbas avait généré un positionnement ultra exprimant
directement l’approche féodale, mais échouant totalement.
Le résultat fut la montée en puissance du
fondamentalisme de type salafiste, avec l’association des oulémas
musulmans algériens partisane d’en revenir aux théologies du 15e
siècle, tout en jouant relativement sur la question nationale, comme
en témoigne leur mot d’ordre :
« L’islam est notre religion, l’arabe est
notre langue et l’Algérie est notre pays. »
En 1946, Messali Hadj tenta de reprendre la main
avec un Mouvement pour le triomphe des libertés
démocratiques, Ferhat Abbas avec l’Union
démocratique du manifeste algérien.
Toutefois, les perspectives n’existaient plus, de
nombreuses fractions se formèrent, notamment une qui quitta le
mouvement de Messali Hadj, surtout à partir de l’Organisation
Spéciale qui était sa structure armée clandestine.
Ce processus aboutit à la naissance du Comité révolutionnaire d’unité et d’action, avec six chefs historiques : Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaïd, Didouche Mourad, Mohamed Boudiaf, Krim Belkacem et Larbi Ben M’hidi.
Les six chefs du Comité révolutionnaire d’unité et d’action. Au premier plan : Krim Belkacem et Larbi Ben M’hidi. A l’arrière-plan : Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaïd, Didouche Mourad, Mohamed Boudiaf.
Le seul dénominateur commun qui ressortit fut le
mot d’ordre « allumer la mèche », la seule méthode la
lutte armée. Mais il existait également un état d’esprit, dont
l’exemple le plus parlant est que la lancement de la lutte armée vit
comme date choisie la Toussaint, la fête des morts chez les
catholiques.
Le choix était celui du terrorisme, de la lutte
armée comme soulèvement général sans autre perspective que
générer un tel climat de tension que la France serait obligée de
quitter l’Algérie. Le nom choisi pour ce combat était
simple : Front de Libération Nationale (FLN),
lancé dans un appel dans un tract avant le lancement des actions de
la Toussaint.
Il n’y avait aucune valeur idéologique à part les acquis du fondamentalisme développé jusque-là, aucune analyse de classe, aucune réflexion sur les questions kabyle et juive ; est très révélateur justement le titre choisi pour l’organe revue du mouvement : « El Moudjahid », c’est-à-dire le combattant du djihad.
On peut y lire cette conception totalement
fictive, relevant du fondamentalisme :
« L’Algérie était en 1830 un État
administrativement et judiciairement organisé, bien délimité,
souverain, ayant une vie nationale et internationale.
Cela est si vrai que c’est avec l’autorité agissant au
nom de l’intégralité du territoire algérien que la France a traité
la reddition d’Alger (…).
L’Algérie indépendante jouissait d’institutions civiles
et administratives régulières et d’un gouvernement central dont le
despotisme était tempéré par une certaine autonomie régionale
(…).
L’État national et populaire, issu de la résistance à
la conquête française, devait, sous l’égide de l’Emir Abd El
Kader, répondre à ces aspirations nouvelles (…).
A propos d’un prétendu antagonisme arabo-berbère (…),
la fusion des deux peuples a été le résultat d’une conquête
morale, d’une libre adhésion des Berbères à l’Islam et à
l’Arabisme, ouvrant de larges perspectives à leurs aspirations les
plus profondes. »
Le très religieux Mouloud Kacem Naït Belkacem
explique ainsi qu’en 1830 l’Algérie aurait été une
« superpuissance ».
Mais, cette fois, en plus de la fiction, on a la
dimension tiers-mondiste, c’est-à-dire que le combat fondamentaliste
est placée dans le contexte où émerge le concept de tiers-monde,
de troisième monde.
C’est un dépassement « tiers-mondiste »
de l’Étoile nord-africaine de Messali Hadj et du « Manifeste »
de Ferhat Abbas ; pour cette raison, pratiquement la moitié des
articles de l’organe de presse « El Moudjahid » traitait
de l’internationalisation de la question algérienne.
Les forces féodales, totalement bloquées et sans
perspective, étaient récupérées par des éléments urbains :
on a alors un nationalisme porté par le féodalisme, mais également
par des couches urbanisées, c’est-à-dire les cadres dirigeants du
FLN largement influencées par la culture française, l’arabe n’étant
même pas forcément maîtrisé.
L’Algérie était présentée comme une
nation s’éveillant, se « libérant » ; il n’y a pas
de révolution démocratique, mais une « guerre de
libération », sur un mode entièrement nouveau, notamment
théorisé par le psychiatre martiniquais Frantz Fanon, justifiant
toutes les violences comme une sorte de juste recours du colonisé.
Frantz Fanon n’est ici pas pour rien un proche
d’Ali Shariati, théoricien iranien anti-occidental valorisant
l’Islam et pavant la voie à la « révolution islamique »
de l’imam Khomeini. Frantz Fanon lui-même, dans une lettre à Ali
Sharati, affirma que :
« L’islam a plus que toutes les autres puissances
sociales et alternatives idéologiques, la capacité anticolonialiste
et le caractère antioccidental ».
L’Islam ne serait qu’une forme, l’anti-colonialisme le contenu, toute la question étant une bataille contre le statut matériel et moral d’inférieur.
Frantz Fanon
Voici quelques exemples significatifs de comment,
dans son ouvrage de 1959, Sociologie d’une révolution
(L’an V de la révolution algérienne), publié aux
éditions gauchistes Maspéro, Frantz Fanon développa une
thématique nationale-révolutionnaire, présentant l’affrontement
avec le colonialisme comme une question psychiatrique entre le
colonisé et le colonisateur.
« La Nation algérienne n’est plus dans un ciel
futur. Elle n’est plus le produit d’imaginations fumeuses et
pétries de phantasmes. Elle est au centre même de l’homme nouveau
algérien. Il y a une nouvelle nature de l’homme algérien, une
nouvelle dimension à son existence (…).
C’est après le Congrès de la Soummam, en août 1956,
que les Français prennent conscience de ce phénomène. On se
souvient qu’à cette occasion, les responsables politiques et
militaires de la Révolution, se réunirent dans la vallée de la
Soummam, précisément dans le secteur de Amirouche, alors
Commandant, pour jeter les bases doctrinales de la lutte et
constituer le Conseil national de la Révolution algérienne
(C.N.R.A.).
Le fait que les travaux se soient déroulés en français révélait soudain aux forces d’occupation, que la réticence générale traditionnelle de l’Algérien à utiliser le français au sein de la situation coloniale, pouvait ne plus exister, dès lors qu’une confrontation décisive jetait face à face la volonté d’indépendance nationale du peuple et la puissance dominante (…).
Le 1er novembre 1954, la Révolution repose tous les problèmes : ceux du colonialisme, mais également ceux de la société colonisée.
La société colonisée s’aperçoit que pour mener à terme l’œuvre gigantesque dans laquelle elle s’est jetée, pour vaincre le colonialisme et pour réaliser la Nation algérienne, il lui faut faire un effort immense sur elle-même, tendre toutes ses articulations, renouveler son sang et son âme.
Le peuple comprend, au cours des multiples épisodes de la guerre, que s’il veut donner vie à un nouveau monde, il lui faut créer de toutes pièces une nouvelle société algérienne (…).
En règle générale, le mariage est décidé en Algérie par les familles. Presque toujours, c’est à l’occasion du mariage que le mari voit le visage de sa femme. Les raisons sociales et économiques de cette tradition sont suffisamment connues pour que nous n’y revenions pas.
Le mariage dans les pays sous-développés n’est pas un contrat individuel, mais un contrat de clan à clan, de tribu à tribu, de famille à famille… Avec la Révolution, les choses vont insensiblement se modifier (…).
Le colonisé qui se montre réticent devant l’hospitalisation ne le fait pas à partir de valeurs homogènes telles que la peur de la ville, la peur de l’éloignement, celle de ne plus être protégé par la maison familiale, la peur que l’entourage ne raconte qu’on a envoyé le malade mourir à l’hôpital, qu’on s’est débarrassé d’un fardeau.
Le colonisé ne refuse pas seulement d’envoyer le malade à l’hôpital, mais de l’envoyer à l’hôpital des blancs, ou des étrangers, du conquérant en tout cas. Il faut, patiemment mais lucidement, analyser chacune des réactions du colonisé et chaque fois que l’on ne comprend pas, il faut se dire qu’on est au cœur d’un drame, celui de la rencontre impossible dans toute situation coloniale. »
Les partisans du « Manifeste »
réalisèrent une propagande contre la participation au
débarquement anti-nazi en Europe et il y eut même un groupe
armé de saboteurs en uniforme nazi opérant à Sétif au moment du
débarquement allié en France, en juin 1944.
A cela s’ajoutait l’intense propagande
religieuse en provenance du Caire, capitale religieuse ayant une
influence massive sur l’Islam algérien et où le premier ministre
Moustapha el-Nahhas Pacha diffusait également une idéologie
panarabe elle-même largement mise en avant par l’Arabie Saoudite.
De fait, le projet d’Union arabe était largement
appuyée par l’impérialisme britannique, qui poussa alors par ses
multiples réseaux à renforcer le nationalisme algérien panarabe,
avec entre autres une revue en arabe, « L’auditeur arabe ».
A cela vint se surajouter l’impérialisme
américain : ainsi, en février 1945, le président américain
Roosevelt passe à Alger et De Gaulle refuse de le rencontrer. En
mars est alors diffusé en Algérie un million d’exemplaires d’une
déclaration américaine sur l’International Trusteeship
Administration, appelant les puissances coloniales à préparer
l’autonomie politique des colonies dès la guerre terminée.
Roosevelt fit d’ailleurs en sorte de ne pas
inviter De Gaulle à Yalta, afin de nuire à son prestige ; pour
cette raison, en août 1944, De Gaulle donna comme consigne au
général de corps d’armée Henry Martin : « Il s’agit
d’empêcher que l’Afrique du Nord ne glisse entre nos doigts pendant
que nous libérons la France. »
Les services secrets espagnols furent également
très actifs contre la présence coloniale français en Algérie, en
rapport inévitable avec les Etats-Unis.
On aboutit alors au 8 mai 1945, point culminant de
cette phase marquée par la ligne du « Manifeste ».
N’ayant que faire du contenu du 8 mai 1945, date
de la capitulation du monstre impérialiste nazie (avec le 9 mai pour
la signature complète avec l’URSS), les « Amis du manifeste et
de la liberté » rassemblèrent environ 8000 personnes en
cortège développant vite une argumentation pro-indépendantiste,
dans de larges manifestations à Sétif et sa région Nord
(Périgotville, Kerrata), Bône et Guelma, ainsi qu’Alger, Cherchell,
Oran,
Confrontée à la troupe, relativement
désorganisée et faible en raison de la priorité du front en
métropole, les manifestations ne cédèrent pas ce qui déboucha sur
des tirs et des pogroms anti-européens souvent atroces (viols
collectifs, mutilations avec têtes écrasées, parties génitales
coupées, ventres ouverts, etc.) faisant une centaine de morts, ainsi
que des pillages.
Cette vague offensive anti-Européenne, portée
par 40 000 hommes, fut principalement portée par les masses
kabyles, déjà à l’oeuvre de mars 1871 à février 1872 dans la
région ; une autre vague avait eu lieu à partir du 11 novembre
1916, avec cinq mois d’insurrection dans les Aurès et la partie sud
du Constantinois.
Elle se fit sur une ligne clairement djihadiste,
avec comme symbole le doigt levé vers le ciel et des slogans
religieux. Le responsable local du Parti Communiste, Albert Denier,
eut les mains tranchés.
A ce titre, et vu l’arrière-plan général, le Parti Communiste parlera à juste titre de « complot fasciste », de « cinquième colonne ».
Dans la population française des fermes et des
villages, la psychose prédomina totalement.
Quant à l’armée, elle réprima dans le
sang : le bilan est d’entre 3 000 et 6000 morts ; par la
suite, les nationalistes algériens parleront de 45 000 morts.
L’échec était total. Mais le fondamentalisme avait son marqueur historique.
Le contexte de la seconde guerre mondiale modifia
entièrement la situation en Algérie et la figure clef fut alors
Ferhat Abbas. Algérien partisan de l’assimilation, il changea
totalement de ligne avec la guerre et publia en février 1943 un
« Manifeste » du peuple algérien.
Puis, il fonda en mars 1944 de la formation des « Amis du Manifeste et de la Liberté », prenant directement le relais de Messali Hadj, qui fut alors marginalisé pour ne pas avoir réussi à synthétiser de manière significative l’apparence marxiste et le contenu fondamentaliste.
Ferhat Abbas (1899-1985)
Avec le « Manifeste », on a donc
l’expression la plus aboutie des féodaux arabo-musulmans tentant de
prendre le contrôle des larges masses et de profiter de leurs
exigences démocratiques.
Le contenu est un très bon exemple
d’anti-capitalisme romantique, de fondamentalisme révolutionnaire et
cependant, et c’est là la particularité algérienne, des éléments
entièrement repris à l’Internationale Communiste sont intercalés,
dans la tradition de l’Étoile nord-africaine.
Ce mélange contre-nature est l’une des
principales sources du drame national algérien.
Voici par exemple ce qui est dit au sujet de la
situation agraire, avec une approche tout à fait conforme aux
principes de l’Internationale Communiste :
« C’est le régime de la grande propriété ayant
eu à sa tête un européen, mais où le travail est fourni par des
salariés indigènes. Cette féodalité agraire, exerçant une double
souveraineté, n’a pas manqué de forger à cette société coloniale
une âme impérialiste et raciste. »
Pourtant, la réponse est clairement formulée
dans un axe anti-capitaliste romantique, c’est-à-dire
fondamentaliste :
« De propriétaire disposant d’immenses étendues
de terre, il [le peuple algérien musulman] deviendra un peuple de
petits paysans et particulièrement de salariés.
La statistique quinquennale fixe à 1 338 760 seulement le nombre de propriétaires indigènes musulmans, possédant en moyenne deux hectares de terre chacun. Ces paysans vivent misérablement, mais ils vivent tout de même.
Le reste de la population constitue cet immense PROLÉTARIAT, instrument de base de la richesse de la colonie française.
Ce prolétariat donne à l’Algérie sa physionomie spécifique : ouvriers en haillons, cireurs déguenillés, informes se traînant misérablement, mendiants faméliques, tout un peuple sorti d’on ne sait quelle Cour des Miracles, avec ses yeux fiévreux et son teint maladif. »
On comprend ainsi que la position du « Manifeste »
exprime un rejet non pas tant de la « colonisation » que
de la destruction de la base féodale relevant du mode de production
qu’est le despotisme asiatique.
Cela est tout à fait clair dans les lignes
suivantes, parlant de « l’Algérie musulmane » confrontée
à une « véritable destruction révolutionnaire ».
« L’Algérie est depuis le 8 novembre dernier sous
l’occupation des forces anglo-américaines.
Cette occupation, en isolant l’Algérie de la métropole,
a provoqué parmi les Français d’Algérie une véritable course au
pouvoir.
Républicains, Gaullistes, Royalistes, Israélites,
chaque groupe de son côté essaye de faire valoir sa collaboration
aux yeux des Alliés et veille à la défense de ses intérêts
particuliers.
Devant cette agitation, chacun semble ignorer jusqu’à
l’existence même des huit millions et demi d’Indigènes.
Cependant l’Algérie musulmane, quoique indifférente à
ces rivalités, reste vigilante et attentive à son destin (…).
Conscients de leur responsabilités devant Dieu, ces
représentants traduisent ici sincèrement et fidèlement les
aspirations profondes de tout le peuple algérien musulman.
Ce manifeste, plus qu’un plaidoyer, est un témoignage et
un acte de foi (…).
L’Algérie musulmane subit une véritable destruction
révolutionnaire. »
De manière tout à fait révélatrice, le
« Manifeste » fait l’éloge de Mustapha Kémal, présenté
comme « l’immortel ATATURK ». Ce dernier a pourtant mis
la religion de côté, cependant – et c’est là le plus important -,
il a maintenu la base féodale et c’est cela qui attire l’attention
des auteurs du « Manifeste ».
De manière tout à fait révélatrice, il salue
comme ayant apporté de la clarté à « la nationalité et la
citoyenneté algériennes » l’abrogation du décret Crémieux,
réalisé par le gouvernement de Pétain, ôtant de ce fait la
nationalité françaises aux personnes juives.
C’est que, de fait, les féodaux ont tout fait
pour empêcher justement que les masses algériennes n’assument la
citoyenneté française, processus qui inévitablement remettrait en
cause leur féodalisme en raison de deux facteurs principaux :
– les enfants auraient l’obligation d’aller à
l’école, école non religieuse qui plus est ;
– le droit deviendrait le droit français et non
plus le droit religieux.
Le « Manifeste », de manière subtile,
demande ainsi l’application de la liberté de culte et l’application
de la séparation de l’Église et de l’État à toutes les
religions, ce qui reviendrait à ce que l’État reconnaisse en tant
que tel le clergé musulman et les écoles coraniques.
Le pragmatisme du « Manifeste » est
tel que, d’ailleurs, il demande même qu’on prenne comme modèle
l’intégration des indigènes au gouvernement, ce qu’ont fait
justement le maréchal Pétain et les Allemands en Tunisie (ainsi que
le gouvernement britannique et le général Catroux en Syrie).
Ferhat Abbas, avait par ailleurs envoyé une lettre au maréchal Pétain en avril 1941, appelant à des « réformes » en Algérie. Et sa ligne nationale-révolutionnaire, fondamentaliste, va grandir jusqu’à provoquer la catastrophe de 1945.
Les confréries musulmanes et les marabouts furent
inévitablement happés par la machinerie coloniale, qui se chargea
de les corrompre. La nation algérienne n’existait pas, car il
n’existait pas d’étape pré-capitaliste, permettant le dépassement
de l’économie villageoise locale, la formation d’un marché plus
vaste.
Pour cette raison, Maurice Thorez, à Alger le 11
février 1939, formula de la manière suivante le point de vue du
Parti Communiste :
« Il y a la nation algérienne qui se constitue
historiquement et dont l’évolution peut être facilitée, aidée
par l’effort de la République française.
Ne trouverait-on pas ici, parmi vous peut-être, les
descendants de ces anciennes peuplades numides civilisées déjà au
point d’avoir fait de leurs terres le grenier de la Rome antique ;
les descendants de ces Berbères qui ont donné à l’église
catholique saint Augustin, l’évêque d’Hippone, en même temps
que le schismatique Donat ; les descendants de ces Carthaginois,
de ces Romains, de tous ceux qui, pendant plusieurs siècles, ont
contribué à l’épanouissement d’une civilisation attestée
encore aujourd’hui par tant de vestiges, comme ces ruines de
Tebessa et de Madaure que nous visitions il y a quelques jours ?
Sont ici maintenant les fils des Arabes venus derrière
l’étendard du Prophète ; les fils aussi des Turcs convertis
à l’Islam venus après eux en conquérants nouveaux, des Juifs
installés nombreux sur ce sol depuis des siècles.
Tous ceux-là se sont mêlés sur votre terre d’Algérie,
auxquels se sont ajoutés des grecs, des Maltais, des Espagnols, des
Italiens et des Français, et quels Français !
Les Français de toutes nos provinces, mais en
particulier les Français de terres françaises de Corse et de
Savoie, deux de la terre française d’Alsace venus en 1871 pour ne
pas être Prussiens.
Il y a une nation algérienne qui se constitue, elle
aussi dans le mélange de vingt races. »
C’était là la considération en large partie démocratique comme quoi l’Algérie allait passer par l’étape capitaliste sous l’impulsion de la France impérialiste, mais que le socialisme permettrait d’unifier réellement en raccourcissant également l’étape capitaliste.
Affiche anti-impérialiste du Parti Communiste.
C’était là, cependant aussi, une vision
idéaliste, car sous-estimant le poids des masses arabes dans le
« mélange de vingt races ».
Or, la ligne ultra-gauchiste du Parti Communiste
des années 1920 avait aidé à l’émergence d’un fondamentalisme
arabo-islamique.
En effet, dans le cadre de son activité
anti-coloniale, le Parti Communiste avait généré en 1926 un
organisme appelé l’Étoile nord-africaine.
Mais la tendance fondamentaliste, dirigé par Messali Hadj, l’emporta et dès 1928 la rupture avec les communistes fut consommée.
Messali Hadj (1898-1974) à Alger.
Cependant, le fondamentalisme adopta alors une
partie des revendications communistes et de manière générale le
discours anti-colonial, qu’auparavant il était absolument impossible
de formuler, en raison de sa base religieuse.
Il en va de même pour les question
d’organisation, le principe des manifestations, des protestations,
etc.
C’était là un hold-up d’une importance
historique capitale, allant jouer un rôle historique sur le destin
de l’Algérie. Sans cette étape, il ne put pas y avoir de rébellion
féodale – bureaucratique pouvant avoir une apparence
anti-impérialiste et populaire.
Voici les revendications de l’Étoile
nord-africaine, entièrement reprises comme on le voit facilement au
programme de révolution démocratique de l’Internationale
Communiste.
« L’indépendance de l’Algérie :
Le retrait des troupes françaises d’occupation ;
La constitution d’une armée nationale ;
La confiscation des grandes propriétés agricoles accaparées par les féodaux, agents de l’impérialisme, les colons et les sociétés capitalistes privées, et la remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés ;
Respect de la petite et moyenne propriété ;
Retour à l’Etat algérien des terres et forêts accaparées par l’État français.
Ces revendications essentielles pour lesquelles nous
combattons n’excluent pas l’action énergique immédiate pour
arracher à l’impérialisme français :
L’abolition immédiate du Code de l’indigénat et des mesures d’exception ;
L’amnistie pour ceux qui sont emprisonnés, en surveillance spéciale, ou exilés pour infraction à l’indigénat ;
Liberté de presse, d’association, de réunion ;
Droits politiques et syndicaux égaux à ceux des Français qui sont en Algérie ;
Le remplacement des Délégations financières élues au suffrage restreint par une Assemblée nationale élue au suffrage universel.
Assemblées municipale élues aux suffrages universels ;
Accession à l’enseignement à tous les degrés ;
Création d’école en langue arabe ;
Application des lois sociales ;
Élargissement du crédit agricole au petit fellah, etc. »
L’Étoile nord-africaine fut interdite par le
Front populaire en 1937 et Messali Hadj fonda alors le Parti du
peuple algérien, qui fut lui-même interdit en 1939 pour collusion
avec l’Allemagne nazie.
La seconde guerre mondiale allait par la suite jouer un rôle clef pour le fondamentalisme en Algérie.
L’Algérie est, initialement, une province de l’empire ottoman, formant à partir de 1515 la régence d’Alger. La côte, connue comme côte des Barbaresques, est une base historique de la piraterie qui sévira terriblement jusqu’au début du 19e siècle.
L’empire ottoman en 1829.
La montée en puissance de la France par le
développement du capitalisme ne pouvait qu’aboutir à l’expansion
dans cette zone caractérisée par le despotisme asiatique – la
simple reproduction de la vie sociale dans des villages isolés sous
la dépendance de cléricaux et de forces liées à la puissance
centrale.
Seul l’émir Abd el-Kader tenta de s’opposer à la
pénétration française, au moyen de la « guerre sainte »
centralisée depuis une « capitale mobile » consistant en
une « smala » de 30 000 personnes en mouvement.
Avec sa reddition, la France conclut la principale
phase soumission militaire de l’ensemble de l’Algérie, commencée en
1830 par Alger.
A la suite du débarquement à Sidi Ferruch, un
plaque fut installée, où l’on pouvait lire :
« Ici le 14 juin 1830,
par l’ordre du roi Charles X,
sous le commandement du général de Bourmont,
l’armée française vint arborer ses drapeaux,
rendre la liberté aux mers,
donner l’Algérie à la France. »
Les trois départements français d’Algérie – Alger, Constantine, Oran – furent fondés dès 1848, alors qu’un processus de colonisation s’organisait, au moyen d’une population européenne encouragée par la France à s’installer.
Carte de l’Algérie française de la moitié du XIXe siècle, avec les trois provinces d’Alger, Oran et Constantine.
Il y a, dès 1847, 109 400 Européens colonisant
l’Algérie, dont un peu moins d’une moitié de Français. Il y en a
189 000 en 1861 et 430 000 en 1886, 553 000 en 1901 et 881 000 en
1931 (pour un peu plus de six millions d’Algériens)
C’était, initialement, une colonisation agraire.
Furent donnés aux Européens 343 387 hectares durant la période
1851-1861, 391 000 hectares durant la période 1871-1880, 176 000
hectares durant la période 1881-1890, 120 000 hectares durant la
période 1891-1900.
A cela s’ajouta les achats de terre, participant à
l’émiettement de territoires relevant auparavant de la propriété
communautaire, bouleversée par la colonisation.
En 1954, 2 726 000 hectares appartenaient aux
Européens, soit plus du tiers des terres agricoles.
Cependant, ce processus avait été rapidement marqué par la naissance de grands propriétaires. Les exploitations coloniales étaient 26 153 en 1930, elles n’étaient déjà plus que 22 037 en 1954 et surtout, 6385 exploitants se partageaient 87 % des terres de colonisation, 70 % des revenus.
Almanach du Petit Colon Algérien, par Alphonse Birck, 1893.
Il est donc tout à fait erroné de considérer
que la population européenne en Algérie relevait de la politique
coloniale agricole ; elle était déjà mise à l’écart de ce
processus et, de fait, elle n’avait nullement intérêt,
objectivement, à la défense des terres agricoles européennes.
Elle était déjà, en pratique, urbanisée et,
pour la renforcer, le décret Crémieux de 1870 naturalisa les
personnes juives, alors que la loi du 26 juin 1889 naturalisa
automatiquement les fils d’étrangers, sauf en cas de refus
explicite.
Cela fit que la communauté européenne formait,
en 1954, un bloc homogène, 79 % des gens étant par ailleurs
nés en Algérie, 80 % vivant dans les villes (en 1872 la
proportion était de 60%).
Le seul aspect relativisant cette homogénéité
est l’antisémitisme virulent à l’encontre de la minorité juive
forte de 140 000 personnes, qui néanmoins s’affaiblit toujours
davantage.
La population algérienne musulmane était, quant
à elle, étrangère à cette vie urbaine, même si 19% d’entre elle
habitait en 1954 dans les villes, un processus très récent puisque
20 années auparavant, le chiffre n’était que de 11 %.
A cela s’ajoute également les 300 000 hommes
partis travailler pour quelques années dans la métropole.
La population algérienne musulmane vivait avant
la colonisation dans les conditions du despotisme asiatique :
les villages étaient autosuffisants et menaient une sorte de vie
collective encadrée par des éléments féodaux, alors que le
pouvoir central prélevait une taxe.
La colonisation développa la propriété moderne,
bouleversant alors ce cadre où l’économie ne faisait que se
reproduire, sans progression.
La conséquence fut la formation de différentes couches sociales dans les campagnes. En 1930, 1,1 % des propriétaires possédaient 21 % des terres, les 70 % les plus pauvres n’en possédant que 23 %.
La ville d’Alger, en 1910.
Mais ce bouleversement matériel n’a pas concerné
la superstructure. La population algérienne musulmane a refusé de
participer aux institutions françaises, car elle entendait maintenir
le droit religieux.
Le statut « coranique » disparaissant
en cas de naturalisation, la population algérienne a considéré le
statut de l’indigénat comme une sorte de mondre mal dans la mesure
où il maintenait le droit islamique.
Pour cette raison également, seulement 14,6 %
des enfants – principalement des garçons- allaient à l’école
élémentaire (le chiffre était de 6 % en 1929).
Pourtant, la modification de la base matérielle provoquait une exploitation provoquée par la pénétration du capitalisme : le choc était en conséquence inévitable. Restait à savoir s’il allait s’exprimer dans une révolution démocratique, comme en Chine avec Mao Zedong, ou dans le fondamentalisme, comme cela sera justement le cas.
La guerre d’Algérie a été une guerre comme
nulle autre, opposant des forces avec une nature bien spécifique.
D’un côté, on a un État capitaliste devenu
impérialiste et cherchant à agrandir son territoire dans la zone
méditerranéenne, s’appuyant sur l’implantation
historique d’une vaste population, avec aussi une conception du
maintien de l’ordre extrêmement pragmatique et calculatrice.
De l’autre, on a une petite-bourgeoisie urbanisée
prenant la tête de masses paysannes entièrement dominées par le
féodalisme impulsé par la colonisation, afin de former un nouvel
État pour pouvoir se transformer en bourgeoisie bureaucratique.
Les méthodes employées lors de la guerre d’Algérie furent, à ce titre, pratiquement uniques.
D’un côté, l’État français combina
contre-insurrection précise (infiltration, ratissages, torture,
diffusion de fausses informations) et répression policière,
para-militaire et militaire des masses.
De l’autre, le Front de Libération Nationale
(FLN) combina l’héroïsme des opérations de guérilla et le
terrorisme le plus vil, visant de manière explicite des civils,
allant jusqu’à mettre des bombes dans des lampadaires dans les rues.
La guerre d’Algérie n’a ainsi nullement été la
simple opposition entre un État colonial et masses opprimées :
ce n’est là qu’un aspect de la question.
Le second aspect, jouant encore un rôle
historique jusqu’à soixante ans après la fin de cette guerre, est
la présence d’un million de personnes françaises en Algérie,
considérant que leur vie était liée à ce territoire, ainsi que le
caractère petit-bourgeois terroriste – et allié au féodalisme – du
FLN.
Les conséquences ont été double.
Elles tiennent d’un côté en une mobilisation de
secteurs populaires en faveur de l’Algérie française – avec une
acceptation par conséquent du cadre colonial.
La question algérienne a provoqué dans une
partie des masses populaires françaises l’ancrage extrême d’un
racisme déjà présent en raison de la base coloniale. L’idéologie
des « pieds-noirs » – les Français ayant quitté
l’Algérie au moment de l’indépendance en 1962 – consiste en le
dévoiement nationaliste et raciste d’un questionnement démocratique.
Aujourd’hui encore, en ce début de 21e siècle, on paie le prix d’avoir abandonné à l’extrême-droite la population française en Algérie, sous des prétextes anti-matérialistes.
Elles tiennent d’un autre côté en la formation
d’un État algérien sur une base anti-démocratique, aboutissant
directement à la crise générale s’exprimant par la guerre civile
algérienne durant toutes les années 1990.
L’idéologie de l’État algérien à
l’indépendance a consisté également en un anti-capitalisme
romantique, exprimé directement dès 1954 dans le premier appel du
FLN qui appelle à :
« La restauration de l’État algérien souverain,
démocratique et social dans le cadre des principes islamiques. »
Or, l’État algérien souverain, démocratique
et social n’a jamais existé, l’Algérie étant une nation en pleine
naissance. Le FLN a dévoyé cette naissance, établissant une base
« islamique » anti-démocratique, liée à la féodalité,
manipulant les masses sur une base romantique et provoquant un
violent racisme à l’encontre des minorités kabyle et juive.
La guerre civile entre l’État-FLN et les islamistes est la conséquence logique d’une libération nationale dévoyée dès le départ.
Michel de Montaigne se donna comme devise et comme symbole une balance avec écrit « Que sais-je ? », question formée par Pyrrhon, le théoricien du scepticisme, qui appelle à tout remettre en cause.
Toutefois, rien de baroque chez Montaigne ; il ne s’agit pas de nier la vérité. Il s’agit de reconnaître qu’elle est mouvante, qu’elle est de nature politique. Il faut savoir gérer et pour cela il faut savoir évaluer.
La philosophie de Michel de Montaigne, s’il fallait la résumer, consiste en une apologie de l’évaluation.
Les situations changeant toutes – Michel de
Montaigne ne peut pas comprendre le matérialisme dialectique encore,
historiquement – il ne donne pas un manuel, par conséquent, mais
des pistes, des exemples, afin de s’inspirer, d’être capable de
soupeser, d’évaluer. Il faut trouver la vérité et lui-même est
très clair sur ce point :
« Je rêvassais à l’instant, comme souvent, sur le fait que la raison humaine est un instrument libre et flou, ô combien !
Je vois bien que d’ordinaire les hommes préfèrent rechercher la raison des faits qu’on leur soumet, plutôt que d’en chercher la vérité : ils négligent les présupposés, mais examinent avec soin les conséquences ; ils négligent les faits et s’empressent d’en chercher les causes.
Plaisants chercheurs de causes !
La connaissance de celles-ci ne concerne que celui qui a la conduite des choses ; non à nous, qui nous contentons de les subir, et qui en avons l’usage parfaitement plein, en fonction de nos besoins, sans en pénétrer l’origine ni l’essence.
Le vin n’est pas plus agréable à celui qui en connaît les qualités premières – au contraire.
Le corps et l’âme suspendent et altèrent d’eux-mêmes leur droit à l’usage des choses de ce monde en y mêlant des prétentions de science.
Nous sommes sensibles aux effets, mais nullement aux moyens.
La détermination des choses et leur attribution sont le fait du commandement et de la maîtrise, de même que leur acceptation est le fait de l’apprentissage et de la sujétion. »
Les Essais
Le néo-stoïcisme de Michel de Montaigne est ainsi résolument laïc : les événements n’ont pas de sens – on est vraiment au cœur des guerres de religion, où l’aristocratie est scindée en deux et la bourgeoisie trop faible pour porter le mouvement protestant – mais on peut saisir ce qui se déroule et se comporter de manière adéquate.
Il faut donc une conscience résolue, nette, et on n’est guère étonné de voir Michel de Montaigne prendre des accents calvinistes :
« L’ivrognerie entre les autres me semble un vice grossier et brutal. Le pire état de l’homme, c’est où il pert la connaissance et gouvernement de soi. »
Les Essais
On n’est guère étonné qu’il dénonce également
l’hypocrisie religieuse :
« C’est une mauvaise règle pour toute société, bien plus dommageable qu’ingénieuse et subtile, celle qui veut faire croire au peuple que la foi peut suffire seule, indépendamment de la conduite, pour contenter la justice divine.
L’expérience nous montre qu’il y a une énorme différence entre la dévotion et la conscience. »
Les Essais
Le jansénisme, mouvement fondamentaliste, tentera de mettre de côté les jésuites et la dévotion séparée de la conscience, pour produire des fanatiques entièrement tournés vers Dieu, leur conscience s’effaçant devant le divin.
C’est d’une certaine manière conforme à Michel de Montaigne, mais pour aller dans un sens absolument opposé !
Il appelle à avoir en effet un regard non pas unifié par la religion, mais toujours en alerte, toujours dialectique.
Il faut pratiquement se parler à soi-même, et ici Montaigne préfigure les tragédies de Jean Racine :
« La plupart de nos occupations tiennent de la farce.
« Le monde entier joue la comédie. »
Il faut jouer notre rôle convenablement, mais comme celui d’un personnage d’emprunt.
Du masque et de l’apparence, il ne faut pas faire quelque chose de réel, ni de ce qui est étranger quelque chose qui nous soit propre.
Nous ne savons pas distinguer la peau de la chemise.
C’est bien suffisant de s’enfariner le visage sans s’enfariner le cœur !
J’en vois qui se transforment et changent de substance en autant de nouvelles formes et de nouvelles façons d’être que de charges qu’ils assument, qui font les prélats jusque pour leur foie et leurs intestins, et qui emportent leurs fonctions avec eux jusqu’en leurs cabinets d’aisance !
Je ne puis leur apprendre à distinguer les « coups de chapeau » qui les concernent de ceux qui concernent leur fonction, ou leur suite, ou leur mule.
« Ils se livrent tellement à leurs hautes fonctions qu’ils en oublient la nature. » [Quinte-Curce]
Ils gonflent et enflent leurs âmes et leur conversation ordinaire en fonction de la hauteur de leur siège magistral.
Le Maire et Montaigne ont toujours été deux, bien nettement séparés.
Ce n’est pas parce qu’on est avocat ou financier qu’il faut méconnaître la fourberie que l’on trouve dans ces professions.
Un homme honnête n’a pas a rendre des comptes sur la sottise ou les défauts que l’on peut trouver dans son métier, et il ne doit pas pour autant refuser de l’exercer : c’est l’usage dans son pays, et il en tire avantage.
Il faut vivre avec le monde tel qu’il est, et en faire son profit.
Mais le jugement d’un empereur doit dominer son empire, et il doit voir et considérer cet empire comme quelque chose d’accidentel et d’étranger.
L’empereur doit savoir jouir de lui-même en dehors de tout cela, et s’entretenir comme Jacques et Pierre, au moins avec lui-même. »
Les Essais
Michel de Montaigne, par son apologie de l’évaluation, dresse toute une théorie de l’opportunisme ; il est un Machiavel français.
Non pas que Michel de Montaigne et Nicolas Machiavel théorisent le cynisme ; au contraire, ils valorisent les principes d’efficacité, ils expriment la dimension politique de la réalité.
Pour cette raison, Michel de Montaigne est un
légitimiste : il ne faut pas toucher à la continuité. Il le dit
plusieurs fois dans les Essais, comme ici :
« Rien n’est plus mauvais pour un état que l’innovation : le changement à lui seul apporte l’injustice et la tyrannie.
Quand quelque chose se défait, on peut l’arranger ; on peut s’opposer à ce que l’altération et la corruption, qui se produisent naturellement en tout, ne nous éloignent pas trop des principes de départ.
Mais entreprendre de bouleverser un tel ensemble, de changer les fondements d’un si grand bâtiment, c’est l’affaire de ceux qui, pour décrasser, effacent, et qui veulent réparer les défauts particuliers par une confusion universelle, guérir la maladie par la mort : « moins désireux de changer la forme du gouvernement que de la détruire » [Cicéron].
Le monde est incapable de se guérir : il a tant de mal à supporter ce qui l’ennuie, qu’il ne cherche qu’à s’en débarrasser, sans regarder à quel prix.
Et nous voyons par mille exemples qu’il se guérit en général à ses dépens : se décharger du mal présent n’est pas guérir, si la condition d’ensemble n’est pas améliorée. »
Les Essais
« Nous ne devons pas seulement chercher à tirer une consolation de cette universalité du mal et de la menace, mais encore quelque espérance, quant à la durée de notre État, d’autant plus que, naturellement, rien ne se produit comme on l’attendrait : la maladie universelle n’empêche pas la santé particulière ; la conformité est une qualité qui est l’ennemie de la dissolution. »
Les Essais
« Ce n’est pas une simple opinion, c’est la vérité : le meilleur, le plus excellent gouvernement pour chaque nation, c’est celui sous lequel elle a vécu et s’est maintenue.
Nous nous plaignons volontiers de notre condition présente ; mais je considère pourtant que de souhaiter remettre le pouvoir à quelques-uns, dans un état populaire, ou bien vouloir une autre sorte de gouvernement quand on est en monarchie, c’est une faute et une folie.
Aime l’état tel que tu le vois être ; S’il est royal, aime la royauté, S’il est de peu, ou bien communauté, Aime-l(e) aussi, car Dieu t’y a fait naître.
[Guy du Faur de Pibrac (1528-1584), ami de Montaigne, diplomate au service du roi, passant de la défense de tolérance religieuse à celle de l’Église gallicane et n’hésitant pas à défendre la Saint-Barthèlemy. Ses quatrains moraux eurent un grand succès, remplaçant des œuvres latines alors destinés aux enfants.]»
Les Essais
Michel de Montaigne saisit la dimension mouvante de la réalité : il est matérialiste. Comme il n’a pas les outils, il donne des pistes pour évaluer.
Il n’hésite pas par conséquent à mettre dos à dos protestants et catholiques, car à son sens tout cela est secondaire par rapport à ce qui est le plus important : la continuité, la civilisation, l’État.
« Et finalement, qui serait apte à juger de ces différences?
Comme on le dit dans les débats concernant la religion; il nous faut un juge qui ne soit lié ni à l’une ni à l’autre des parties, un juge indépendant et sans parti pris, ce qui n’est pas possible chez les chrétiens.
Il en est de même ici: car si on est vieux, on ne peut juger de ce qu’est la vieillesse, puisqu’on est soi-même partie en ce débat; il en est de même si on est jeune,en bonne santé ou malade, si on dort ou si on est éveillé: il nous faudrait disposer de quelqu’un qui ne soit rien de tout cela, afin que sans avoir d’idée préconçue, il puisse juger de ces questions comme des choses qui lui sont indifférentes.
Et à ce compte il nous faudrait… un juge qui ne fût pas!
Pour juger des apparences des choses, il nous faudrait disposer d’un instrument de vérification; et pour vérifier cet instrument il nous faudrait avoir recours à une démonstration; et pour vérifier la démonstration, un nouvel instrument… nous tournons en rond! Puisque le témoignage des sens ne peut mettre fin à ce débat, il faut bien que la raison s’en mêle : mais aucune raison ne sera établie sans une autre raison, et nous voilà lancés dans une régression infinie!
Notre pensée ne s’applique pas aux choses étrangères, elle est conçue par l’entre-mise des sens, et les sens ne peuvent saisir les objets étrangers,ils ne saisissent que leurs propres impressions.
De ce fait, la représentation que nous nous faisons d’une chose, son apparence,n’est pas cette chose en elle-même, mais seulement l’impression qu’elle fait sur nos sens; et comme cette impression et la chose elle-même sont des objets différents, celui qui juge d’après les apparences juge donc par autre chose que par l’objet lui-même.
Et pour dire que les impressions fournies par les sens indiquent à l’âme, par ressemblance, les qualités des objets étrangers qui lui sont étrangers, comment l’âme et l’intelligence pourraient-elles s’assurer de cette ressemblance, puisqu’elles n’ont aucun rapport direct avec ces objets-là?
Celui qui ne connaît pas Socrate ne peut pas dire, en voyant son portrait, qu’il lui ressemble.
Si l’on veut pourtant juger des choses d’après leurs apparences, soit on juge d’après leur ensemble, et c’est impossible à cause de leurs différences et contradictions, comme nous le montre l’expérience; soit on en privilégie quelques-unes, mais alors il faudra vérifier celles que l’on choisit par une autre, la seconde par la troisième,et ainsi de suite, et nous n’en finirons jamais.
En fin de compte, il n’est rien qui soit constant, qu’il s’agisse de notre être ou des choses.
Nous, notre jugement, et toutes les choses mortelles, tout cela coule et roule sans cesse.
On ne peut donc rien établir de certain entre les uns et les autres, le juge et le jugé étant en perpétuelle mutation et mouvement. »
Les Essais
Michel de Montaigne est, tout comme François Rabelais, une figure tourmentée du matérialisme du XVIe siècle en France ; il exprime le néo-stoïcisme, idéologie de la faction royale qui profite des forces s’opposant à la féodalité pour instaurer la monarchie absolue.
En tant qu’auteur de la première grande œuvre de réflexion en français, il est utile de se confronter aux Essais, qui sont, conformément à ce que Michel de Montaigne voulait, une indéniable source d’inspiration, une source de réflexion.
Récapitulons : Michel de Montaigne est un averroïste politique. Il appuie la faction dite des politiques, car elle lui semble la plus propice à la mise en avant du matérialisme, au moins relativement.
Pour ce faire, il écrit des Essais où il dit tout et son contraire, afin de feindre l’incohérence pour mieux développer des thèmes laïcs et matérialistes sans que cela soit ostensible.
Il s’oblige à saluer le catholicisme, mais ses raisonnements et sa culture puisent dans une Antiquité gréco-romaine entièrement politique et morale, et nullement catholique.
Pour ce faire, il prétend uniquement être un
naïf tourné vers l’esprit pratique ; il se veut candide :
« Ma philosophie réside dans l’action, dans la pratique naturelle et immédiate, peu dans la spéculation.
Ah ! Si je pouvais prendre du plaisir à jouer aux billes et à la toupie ! »
Les Essais
Michel de Montaigne n’est pourtant pas un averroïste politique authentique, dont la démarche puise directement à Aristote et Averroès.
Il appartient à cette tradition, mais il est déjà un empiriste, un sensualiste.
De par la situation en France, il ne pouvait aller très loin en ce sens ; c’est l’Angleterre qui sera le pays de la relance du matérialisme.
Cependant, on trouve déjà chez Michel de Montaigne l’affirmation matérialiste des sens, de la réalité.
Faisant des sens la base de la science, il dit
ainsi :
« Or toute connaissance nous arrive par les sens, ce sont nos maîtres:
La voie par où l’évidence arrive directement Dans le cœur de l’homme et le temple de son esprit. [Lucrèce]
C’est par eux que commence la science, à eux qu’elle aboutit.
Après tout, nous ne saurions rien de plus qu’une pierre si nous ne savions qu’il y a des sons, des odeurs, de la lumière, de la saveur, de la mesure, de la mollesse, de la dureté, de l’âpreté,de la couleur, des reflets, de la largeur, de la profondeur.
Voilà le plan et les principes de tout l’édifice de la science.
Et si l’on en croit certains, la connaissance n’est pas autre chose que ce qu’on perçoit.
Celui qui me pousse à contredire les sens me tient à la gorge: il ne peut me faire reculer plus loin.
Les sens sont le commencement et la fin de la connaissance humaine.
Tu verras que l’idée de la vérité nous vient des sens Et l’on ne peut aller contre leur témoignage. À quoi donc accorder plus de foi si ce n’est… Aux sens? [Lucrèce]
Même si l’on tente de réduire le plus possible leur rôle, il faudra bien toujours leur accorder cela: c’est par eux et leur entremise que s’achemine tout ce que nous savons. »
Les Essais
Michel de Montaigne devine qu’il faut, en plus des sens, la synthèse ; mais il ne peut le comprendre clairement.
Cependant il ouvre déjà des espaces sur ce point. Voici par exemple comment il parle de son ouvrage et de son rapport avec lui :
« Quand on me dit – ou quand je me dis à moi-même :
« Tu abuses des images. Voilà un mot qui sent la Gascogne.
Voilà une expression risquée (et je n’en rejette aucune de celles qui s’entendent dans les rues de France, car ceux qui croient combattre l’usage par la grammaire sont des plaisantins !).
Ou encore : voilà un discours qui n’a pas de sens. Voilà un raisonnement paradoxal. Un autre qui ne tient pas debout.
Tu t’amuses souvent, on peut croire que tu dis pour de bon ce que tu dis pour rire. »
Je réponds :
« oui, mais je corrige les fautes d’inadvertance, pas celles qui me sont habituelles.
N’est-ce pas ainsi que je parle en tout lieu? Est-ce que je ne me représente pas sur le vif?
Cela suffit ! J’ai fait ce que j’ai voulu faire. Tout le monde me reconnaît dans mon livre, et mon livre se reconnaît en moi. » »
Les Essais
Cela fait que lorsqu’il parle des sens, Montaigne
cherche directement une perspective matérialiste d’écho entre
ceux-ci, de liaison dynamique, de rapports internes :
« La première remarque que je ferais au sujet des sens,c’est de mettre en doute le fait que l’homme dispose de tous les sens dont dispose la Nature.
Je vois certains animaux qui vivent leur vie entière, et parfaitement, les uns sans voir, les autres sans entendre.
Qui sait si à nous-mêmes aussi il ne manque pas encore un, deux, ou trois, voire plusieurs sens?
Car s’il nous en manque un, notre pensée ne peut s’en apercevoir; c’est le privilège des sens que d’être la limite extrême de ce que nous pouvons percevoir,et rien au-delà d’eux ne peut nous servir à les découvrir.
Et qui plus est: aucun sens ne peut en découvrir un autre.
L’ouïe pourra-t-elle améliorer la vue? Et le toucher, l’ouïe?
Le goût prouvera-t-il l’erreur du toucher?
Ou bien l’odorat et les yeux prouveront-ils l’erreur des autres? [Lucrèce]
Ils constituent la limite extrême de nos capacités de connaître.
Chacun d’eux a sa fonction propre, Et son pouvoir particulier. [Lucrèce] »
Les Essais
Cependant, il faut bien voir que Michel de
Montaigne annonce la France du XVIIe siècle, celle qui voit la
dialectique… mais cherche à unir les contraires. Michle de
Montaigne est déjà dans cette perspective, dans la mesure où il
cherche à combiner les opposés, dans le cadre de ce qui constitue
une attitude prudente, politique. Voici deux citations explicites sur
ce point :
« En vérité, je ne crains pas de l’avouer, je porterais volontiers, s’il le fallait, une chandelle à saint Michel et l’autre à son serpent, suivant en cela l’astuce de la vieille [allusion à un conte].
Je suivrai le bon parti jusqu’au feu, mais exclusivement, si je puis.
Que la maison Montaigne sombre, entraînée dans la ruine publique, s’il le faut ; mais si ce n’est pas nécessaire, je saurai gré au hasard qu’elle en réchappe.
Et pour autant que mon devoir me laisse quelque liberté, je l’emploierai à sa conservation. »
Les Essais
« Le faux est si proche du vrai que le sage doit éviter de se risquer en terrain si périlleux. [Cicéron] »
Les Essais
Michel de Montaigne a besoin des sens, car il veut appréhender la réalité.
La faction royale a besoin d’appréhender la réalité, et donc des sens.
Le roi a besoin d’intellectuels non soumis à la féodalité la plus arriérée. Michel de Montaigne se situe donc dans l’élan formé par François Ier et porté par Henri IV, culminant avec Louis XIV.
Dans sa défense de Raymond Sebond, Michel de Montaigne ne parle donc pratiquement pas de Raymond Sebond.
Il y parle toutefois extrêmement longuement des animaux.
Raymond Sebond considérait que la religion et la Nature disaient la même chose ; quand on lit Michel de Montaigne, on a bien plutôt l’impression que l’être humain est un animal comme les autres, tout à fait dans la tradition du matérialisme.
La manière avec laquelle il aborde la question des animaux est clairement athée.
Il a une réelle compassion pour les animaux, qu’on ne trouve que dans l’athéisme, qui célèbre la vie en général.
Le passage suivant est d’une clarté limpide quant à l’appel à la compassion :
« Quand tout cela en seroit à dire, si y a-il un certain respect, qui nous attache, et un général devoir d’humanité, non aux bêtes seulement, qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mêmes et aux plantes.
Nous devons la justice aux hommes, et la grâce et la benignité aux autres creatures, qui en peuvent être capables.
Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle.
Je ne crains point à dire la tendresse de ma nature si puérile, que je ne puis pas bien refuser à mon chien la fête, qu’il m’offre hors de saison, ou qu’il me demande.
Les Turcs ont des aumônes et des hôpitaux pour les bêtes : les Romains avaient un soin public de la nourriture des oies, par la vigilance desquelles leur Capitole avoit été sauvé : les Athéniens ordonnèrent que les mules et mulets, qui avoyent servi au bastiment du temple appellé Hecatompedon, fussent libres, et qu’on les laissa paître par tout sans empêchement.
Les Agrigentins avoyent en usage commun, d’enterrer sérieusement les bêtes, qu’ils avaient eu chères : comme les chevaux de quelque rare mérite, les chiens et les oiseaux utiles : ou même qui avaient servi de passe-temps à leurs enfants.
Et la magnificence, qui leur éstoit ordinaire en toutes autres choses, paroissait aussi singulièrement, à la somptuosité et nombre des monuments élévés à cette fin : qui ont duré en parade, plusieurs siècles depuis.
Les Egyptiens enterrayent les loups, les ours, les crocodiles, les chiens, et les chats, en lieux sacrés : embausmaient leurs corps, et portaient le deuil à leurs trépas.
Cimon fit une sépulture honorable aux juments, avec lesquelles il avoit gagné par trois fois le prix de la course aux jeux Olympiques.
L’ancien Xanthippus fit enterrer son chien sur un chef, en la côte de la mer, qui en a depuis retenu le nom.
Et Plutarque faisait, dit-il, conscience, de vendre et envoyer à la boucherie, pour un léger profit, un bœuf qui l’avoit long temps servi. »
Les Essais
Cependant, si cette compassion est clairement affichée, elle ne parvient pas à se prolonger, en raison de l’époque.
Elle est un aspect, obligatoire, du matérialisme ; à l’époque de Michel de Montaigne, elle n’est possible que relativement.
C’est bien la preuve de l’athéisme de Montaigne, de son caractère averroïste, qui n’est pas très avancé en certains domaines, mais qui y tend forcément.
On ne peut pas expliquer sa sympathie pour les animaux sans l’athéisme.
Si l’on y regarde bien, le fait qu’il parle très longuement des animaux correspond d’ailleurs clairement à son entreprise de relativiser la religion et l’anthropocentrisme.
Sa démarche est matérialiste et d’autant plus masquée que ses exemples vont du plus sérieux à l’absurde ; la tendance est en tout cas très claire.
Voici comment il explique que… les éléphants ont également des éléments de religions :
« Nous pouvons juger de cela : Nous pouvons aussi dire, que les éléphants ont quelque participation de religion, d’autant qu’après plusieurs ablutions et purifications, on les voit haussant leur trompe, comme des bras ;
et tenans les yeux fichez vers le Soleil levant, se planter longtemps en méditation et contemplation, à certaines heures du jour ;
de leur propre inclination, sans instruction et sans précepte.
Mais pour ne voir aucune telle apparence en les autres animaux, nous ne pouvons pourtant établir qu’ils soient sans religion, et ne pouvons prendre en aucune part ce qui nous est caché. »
Les Essais
Michel de Montaigne n’hésite pas à faire un
rapprochement très clair entre la vie organique des animaux et la
nôtre :
« La manière de naître, d’engendrer, nourrir, agir, mouvoir, vivre et mourir des bêtes, étant si voisine de la nôtre, tout ce que nous retranchons de leurs causes motrices, et que nous ajoutons à notre condition au-dessus de la leur, cela ne peut aucunement partir du discours de notre raison.
Pour réglement de notre santé, les médecins nous proposent l’exemple du vivre des bêtes, et leur façon : car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple :
Tenez chaults les pieds et la teste, Au demeurant vivez en bête.«
Les Essais
Non seulement la raison n’est pas une différence réelle, mais au fond les animaux eux-mêmes raisonnent.
Voici un exemple typique tel que Michel Montaigne peut en donner dans les Essais :
« Pour ce qui est de l’astuce malicieuse, en est-il un meilleur exemple que celui du mulet du philosophe Thalès ?
Comme il traversait une rivière alors qu’il était chargé de sel, il y trébucha malencontreusement, et mouilla les sacs qu’il portait.
S’étant rendu compte que le sel dissous avait allégé sa charge, il ne manquait jamais ensuite, dès qu’il rencontrait un ruisseau, de s’y plonger avec ses sacs, jusqu’à ce que son maître, ayant découvert son stratagème, le fasse charger de laine.
Se trouvant déjoué,il abandonna sa ruse!
Il y a des animaux qui nous renvoient naturellement l’image de notre cupidité, car ils cherchent obstinément à s’emparer de tout ce qu’ils peuvent et le dissimulent soigneusement, même s’ils n’en ont pas l’usage. »
Les Essais
Il présente même l’espèce humaine comme assez
folle pour aller vers l’auto-destruction, ce qui montre bien que sa
raison n’est nullement supérieure :
« Quant à la guerre, qui est la plus grande et la plus magnifique des actions humaines, j’aimerais bien savoir si l’on peut en tirer argument pour notre supériorité, ou bien au contraire une preuve de notre faiblesse et imperfection.
Car elle est vraiment la science de nous déchirer et entretuer, de provoquer la ruine et la perte de notre propre espèce, et il me semble qu’elle n’offe pas grand-chose qui puisse être désiré par les animaux qui ne la connaissent pas.
Quand donc un lion plus vaillant A-t-il ôté la vie à un autre? Dans quelle forêt un sanglier est-il mort sous la dent D’un plus fort que lui? [Juvénal] »
Les Essais
La force elle-même n’est pas un critère :
« En ce qui concerne la force, il faut bien dire qu’il n’est pas d’animal au monde qui soit en butte à autant d’attaques que l’homme.
Ne parlons pas de baleine, d’éléphant, de crocodile ni d’autres animaux dont un seul peut venir à bout d’un très grand nombre d’hommes : les poux suffirent à rendre vacante la dictature de Sylla…
Le cœur et la vie d’un grand empereur triomphant, voilà le déjeuner d’un petit ver ! »
Les Essais
Seconde édition des Essais, annotée par Montaigne en prévision de la troisième édition.
Cela amène même Michel de Montaigne à exprimer la thèse matérialiste qui affirme qu’il n’y a aucune différence de nature entre les humains, entre les animaux : tous sont en pratique de la matière déterminée.
On est là aux antipodes de la religion ; on a un universalisme d’une franchise totale.
« Les âmes des empereurs et celles des savetiers sont faites sur le même moule.
Quand nous considérons l’importance des actions des princes et leur poids, nous nous persuadons qu’elles sont produites par des causes tout aussi importantes et pesantes.
Mais nous nous trompons : ils sont mus et retenus dans leurs mouvements par les mêmes ressorts que nous dans les nôtres.
C’est la même raison qui nous fait nous quereller avec un voisin et qui jette les princes dans la guerre.
Celle qui nous fait fouetter un laquais, quand il s’agit d’un roi, lui fait ruiner une province.
Ils ont des désirs aussi futiles que les nôtres, mais ils ont plus de pouvoir.
De semblables désirs agitent un ciron [un acarien] et un éléphant. »
Les Essais
Michel de Montaigne donne une multitude d’exemples valorisant les animaux.
Voici comment il présente la fidélité – et il faut rappeler ici qu’il vit dans un siècle de guerres de religions, de trahisons incessantes.
Il faut bien comprendre qu’il sait que certaines des histoires qu’il puise dans l’Antiquité sont invraisemblables, mais il considère qu’elles donnent une bonne tendance.
« En ce qui concerne la fidélité, on peut dire qu’il n’est aucun animal au monde qui soit aussi traître que l’homme.
Les livres d’histoire racontent comment certains chiens ont cherché à venger la mort de leur maître.
Le roi Pyrrhus ayant rencontré un chien qui montait la garde près d’un homme mort, et ayant entendu dire que cela faisait trois jours qu’il était là, donna l’ordre d’enterrer le corps et emmena ce chien avec lui.
Mais un jour qu’il assistait aux présentations d’ensemble de son armée, le chien aperçut les meurtriers de son maître, courut vers eux avec force aboiements et en grande colère, fournissant ainsi le premier indice qui mit en route la justice, et lui permit de tirer vengeance de ce meurtre peu de temps après.
Le chien du sage Hésiode en fit autant, quand il confondit les enfants de Ganistor de Naupacte, meurtriers de son maître.
Un autre chien, gardien d’un temple d’Athènes, ayant aperçu un voleur sacrilège qui emportait les plus beaux joyaux, se mit à aboyer contre lui tant qu’il pouvait.
Mais les gardiens ne s’étant pas réveillés pour autant, il se mit à le suivre, et, le jour s’étant levé, se tint alors un peu plus loin de lui, mais sans jamais le perdre de vue.
Si l’homme lui offrait à manger, il n’en voulait pas, mais faisait fête de la queue aux passants qu’il rencontrait, et acceptait de leurs mains ce qu’ils lui donnaient.
Si son voleur s’arrêtait pour dormir, il s’arrêtait aussi au même endroit.
L’histoire de ce chien étant parvenue aux gardiens du temple, ils le suivirent à la trace, questionnant les gens sur son poil, et le retrouvèrent enfin dans la ville de Cromyon, avec le voleur qu’ils ramenèrent à Athènes, où il fut puni.
Et les juges, en reconnaissance de sa bonne conduite, attribuèrent sur le Trésor Public une mesure de blé pour la nourriture du chien, et prescrivirent aux prêtres d’avoir soin de lui.
Plutarque raconte cette anecdote comme une chose très connue et qui serait arrivée à son époque. »
Les Essais
Michel de Montaigne donne également des exemples d’animaux qui s’entraident, qui s’unissent pour défendre l’un d’entre eux attaqué.
Il donne des exemples d’alliance entre espèces, comme celle d’un crocodile et d’un petit oiseau mangeant ses restes, etc.
Il considère que les animaux, relevant de la Nature, connaissent les sciences ; voici un exemple :
« Dans la façon de vivre des thons, on remarque une singulière connaissance des trois parties de la mathématique: ils enseignent à l’homme l’astronomie car ils s’arrêtent là où le solstice d’hiver les surprend, et n’en bougent plus jusqu’à l’équinoxe qui suit.
Voilà pourquoi Aristote lui-même leur concède volontiers ce savoir.
Quant à la géométrie et à l’arithmétique, on peut voir qu’ils forment toujours leur banc selon un cube, carré sur toutes les faces, avec un corps de bataillon solide, fermé et disposé sur six faces égales, puis nagent dans cette formation carrée, aussi large derrière que devant, de sorte que si l’on en voit et compte un rang, on peut aisément en déduire l’effectif de toutes la troupe,puisque leur nombre en profondeur est égal à celui de la largeur, et la largeur, à la longueur. »
Les Essais
« Dans les jardins de Suse, des bœufs étaient employés à arroser et à faire tourner de grandes roues qui servaient à tirer de l’eau, et auxquelles des baquets étaient attachés (comme cela se voit souvent en Languedoc).
On leur avait ordonné de tirer par jour jusqu’à cent tours chacun, et ils étaient si habitués à ce nombre, qu’il était impossible, même de force, de leur en faire tirer un tour de plus: ayant accompli leur tâche, ils s’arrêtaient tout net.
Nous sommes, nous, adolescents avant même de savoir compter jusqu’à cent, et nous venons de découvrir des peuples qui n’ont aucune connaissance des nombres. »
Les Essais
La charge matérialiste est la plus forte, lorsque Michel de Montaigne montre que les animaux raisonnent, que leurs choix sont de même nature que les nôtres.
Tout est une question de situation :
« Voyez par exemple comment font les habitants de Thrace quand ils veulent se risquer sur quelque rivière gelée: ils lâchent un renard devant eux , et quand celui-ci est près du bord, il approche l’oreille de la glace pour savoir si le bruit de l’eau en dessous est proche ou lointain, en déduit que l’épaisseur est plus ou moins grande, et donc avance ou bien recule…
Quand on voit cela, ne peut-on penser que lui passent par la tête les mêmes idées que celles que nous aurions nous aussi dans cette situation, et qu’il s’agit là d’un raisonnement et d’une conclusion qui viennent du bon sens naturel, comme: « ce qui fait du bruit est agité; ce qui est agité n’est pas gelé; ce qui n’est pas gelé est liquide, et ce qui est liquide ne peut supporter de poids. »
Car attribuer cette attitude uniquement à une finesse d’ouïe particulière, sans faire intervenir le raisonnement ni la déduction, c’est là une chimère,et cela ne peut trouver place en notre esprit. Il faut en juger de même pour de très nombreuses sortes de stratagèmes et d’inventions par lesquelles les animaux se protègent de nos entreprises à leur encontre.
Et si nous croyons tirer quelque avantage du fait qu’il nous est possible de les attraper, de nous en servir, d’en user à notre convenance, il ne s’agit là que d’un avantage du même genre que celui que nous avons nous-mêmes les uns sur les autres: nous imposons ces conditions à nos esclaves.
Et en Syrie, les Climacides n’étaient-elles pas des femmes, elles qui, à quatre pattes,servaient de marchepied et d’échelle aux dames pour monter en voiture ?
La plupart des gens libres acceptent de remettre, pour de bien faibles avantages, leur vie et leur personne à la discrétion d’autrui.
Les femmes et les concubines des Thraces se disputent le droit d’être choisies pour être immolées sur le tombeau de leur mari.
Les tyrans ont-ils jamais manqué d’hommes qui leur fussent entièrement dévoués?
Et certains d’entre eux n’ont-ils pas ajouté à cette dévotion l’obligation de les accompagner dans la mort comme dans la vie?
Des armées entières se sont ainsi remises entre les mains de leurs chefs.
La formule du serment dans la rude école des gladiateurs comportait ces mots: « Nous jurons de nous laisser enchaîner, brûler, battre, tuer par le glaive, et supporter tout ce que les gladiateurs professionnels supportent de leur maître, en mettant très religieusement et leur corps et leur âme à son service »,
Brûle-moi la tête si tu le veux, perce-moi d’un glaive, Laboure-moi le dos à coups de fouet. [Tibulle]
C’était un engagement véritable, et pourtant il s’en trouvait dix mille dans l’année pour entrer dans cette corporation, et y périr.
Quand les Scythes enterraient leur roi, ils étranglaient sur son corps sa concubine favorite, son échanson, son écuyer,son chambellan, son valet de chambre et son cuisinier.
Et à l’anniversaire de sa mort, ils tuaient cinquante chevaux montés par cinquante pages, empalés jusqu’au gosier, et ils les laissaient ainsi,comme à la parade, autour de la tombe. »
Les Essais
Le but de Michel de Montaigne est de montrer que si les animaux raisonnent comme nous, s’ils savent choisir les bonnes plantes pour se guérir, c’est bien que la science de la nature vaut celle de la religion, et qu’elle est même plus certaine.
Voici un point de vue absolument clair :
« Car alléguer, pour déprécier les animaux, qu’ils ne savent cela que par la seule leçon et enseignement de Nature, ce n’est pas leur ôter leurs titres de science et de sagesse : c’est au contraire le leur attribuer à plus forte raison qu’à nous encore, puisqu’ils ont eu une maîtresse d’école aussi sûre ! »
Les Essais
Cela l’amène à un éloge de la connaissance, de la recherche des multiples aspects.
Sa constatation suivante est absolument dialectique :
« Quand je joue avec ma chatte, qui sait si je ne suis pas son passe-temps plutôt qu’elle n’est le mien ?
Nous nous taquinons réciproquement. Si j’ai mes heures pour jouer ou refuser de le faire – il en est de même pour elle. »
Les Essais
Il faut la science, car le langage ne suffit pas.
Voici de manière assez spectaculaire comment il montre qu’il existe un langage des mains, preuve que les animaux peuvent aussi communiquer, mais différemment de nous.
Puisque nous pouvons parler et utiliser le langage des mains, eux-mêmes peuvent avoir trouver leurs propres voies.
« Et que dire des mains ?
Nous demandons, nous promettons, nous appelons, nous congédions, nous menaçons, nous prions, nous supplions, nous nions, nous refusons, nous interrogeons, nous admirons, nous comptons, nous confessons, nous nous repentons, nous craignons, nous avons honte, nous doutons, nous instruisons, nous commandons, nous incitons, nous encourageons, nous jurons, nous témoignons, nous accusons, nous condamnons, nous absolvons, nous injurions, nous méprisons, nous défions,nous nous fâchons, nous flattons, nous applaudissons, nous bénissons, nous humilions, nous nous moquons, nous nous réconcilions, nous recommandons, nous exaltons, nous festoyons, nous nous réjouissons, nous nous plaignons, nous nous attristons, nous nous décourageons, nous nous désespérons, nous nous étonnons, nous nous écrions, nous nous taisons…
Que ne faisons-nous pas avec une variété aussi infinie que celle de la langue elle-même!
Avec la tête nous convions, nous renvoyons, nous avouons, nous désavouons, nous démentons, nous souhaitons la bienvenue, nous honorons, nous vénérons, nous dédaignons, nous demandons, nous éconduisons, nous égayons, nous nous lamentons, nous caressons, nous réprimandons, nous soumettons, nous bravons, nous exhortons, nous menaçons, nous rassurons, nous interrogeons…
Et que dire des sourcils ? des épaules ?
Il n’est pas de mouvement quine parle, c’est un langage intelligible sans qu’il soit enseigné, et c’est pourtant un langage public, ce qui fait que, quand on voit la variété des autres et l’usage spécifique qui en est fait, on est plutôt porté à penser que celui-ci est bien le propre de la nature humaine.
Je laisse à part ce que la nécessité apprend à ceux qui en ont soudainement besoin: les alphabets de doigts, la grammaire des gestes, et les sciences qui ne s’exercent et ne s’expriment que par ces moyens-là. »
Les Essais
Par conséquent, il faut faire avec les animaux la
même chose qu’on fait avec des gens qu’on ne connaît pas : les
découvrir.
« Nous admirons et apprécions mieux les choses qui nous sont étrangères que les choses ordinaires: sans cela, je ne me serais pas attardé à dresser cette longue liste ;
car à mon avis, celui qui examinerait de près ce que l’on peut voir chez les animaux qui vivent parmi nous, pourrait trouver chez eux des choses aussi admirables que celles que l’on recueille dans les pays étrangers et à d’autres époques.
C’est une même nature qui s’y manifeste.
Celui qui en aurait évalué l’état actuel pourrait certainement en tirer la connaissance de son passé comme de son futur.
J’ai vu autrefois des hommes amenés par mer de lointains pays, et parce que nous ne comprenions pas leur langage, et que leur comportement, leur attitude, leurs vêtements, étaient très éloignés des nôtres, qui d’entre nous ne les considérait comme des sauvages et des brutes?
Qui n’attribuait à la stupidité et à la bêtise le fait qu’ils soient muets, ignorants de la langue française, ignorant nos baisemains et nos révérences contorsionnées, notre port et notre maintien…
Comme s’il s’agissait du modèle auquel doit forcément se conformer la nature humaine !
Nous condamnons tout ce qui nous semble étrange, et que nous ne comprenons pas.
Il en est de même dans le jugement que nous portons sur les animaux: ils ont bien des traits qui s’apparentent aux nôtres et dont nous pouvons tirer, par comparaison, quelque conjecture. »
Les Essais
Michel de Montaigne fait ainsi l’éloge de la réalité, de sa complexité, de la nécessité de raisonner.
Le passage le plus connu des Essais touche, paradoxalement, la religion.
Michel de Montaigne y prend la défense de Ramon Sibiuda (vers 1385 – 1436), un théologien catalan, dans un chapitre très long, bien plus long que les autres.
Il semble dédié également à Marguerite de Valois, fille de Henri II et de Catherine de Médicis, femme d’Henri de Navarre, le futur Henri IV.
Ce qui est très paradoxal, c’est que Michel de Montaigne raconte un nombre incroyable de choses dans ce chapitre, mais en tout cas pas de Raymond Sebon.
Il raconte avoir traduit une œuvre de Raymond Sebond à la demande de son père, qui s’y intéressait.
C’est peut-être une couverture : Raymond Sebond considère en fait, dans la logique de la Renaissance, que la religion et la nature disent la même chose, que donc les sciences naturelles sont un moyen de retomber en quelque sorte sur la religion.
C’est le fameux principe averroïste de la double vérité.
Michel de Montaigne explique d’ailleurs que l’œuvre de Raymond Sebond permet de rejeter les athées : en fait, il dit cela pour se couvrir d’une éventuelle critique de l’Église, prétextant d’aller d’une certaine manière affronter les athées sur leur propre terrain, celui de la nature.
Michel de Montaigne soutient donc Raymond Sebond
dans son affirmation de la possibilité de la rationalité humaine :
« Le neud qui devrait attacher nostre jugement et notre volonté, qui devroat étreindre notre âme et joindre à notre Créateur, ce devrait être un neud prenant ses repliz et ses forces, non pas de nos considérations, de nos raisons et passions, mais d’une étreinte divine et supernaturelle, n’ayant qu’une forme, un visage, et un lustre, qui est l’authorité de Dieu et sa grâce.
Or notre cœur et notre âme étant régie et commandée par la foi, c’est raison qu’elle tire au service de son dessein toutes nos autres pièces selon leur portée.
Aussi n’est-il pas croyable, que toute cette machine n’ait quelques marques empreintes de la main de ce grand architecte, et qu’il n’y ait quelque image en les choses du monde raportant aucunement à l’ouvrier, qui les a bâties et formées.
Il a laissé en ces hauts ouvrages le caractère de sa divinité, et ne tient qu’à notre imbecillité, que nous ne le puissions découvrir.
C’est ce qu’il nous dit lui-même, que ses opérations invisibles, il nous les manifeste par les visibles.
Raymond Sebonde s’est travaillé à ce digne étude, et nous montre comment il n’est pièce du monde, qui démente son facteur.
Ce serait faire tort à la bonté divine, si l’univers ne consentait à notre créance.
Le ciel, la terre, les éléments, notre corps et notre âme, toutes choses y conspirent : il n’est que de trouver le moyen de s’en servir : elles nous instruisent, si nous sommes capables d’entendre.
Car ce monde est un temple très saint, dedans lequel l’homme est introduit, pour y contempler des statues, non ouvrées de mortelle main, mais celles que la divine pensée a faite sensibles, le Soleil, les étoiles, les eaux et la terre, pour nous représenter les intelligibles.
Les choses invisibles de Dieu, dit Saint Paul, apparaissent par la création du monde, considérant sa sapience éternelle, et sa divinité par ses œuvres. »
Les Essais
C’est là le point de vue le plus progressiste de la Renaissance, et c’est très clairement une affirmation de la double vérité.
De par sa nature, l’être humain peut comprendre le monde, la religion existe déjà dans sa nature même, puisque Dieu l’a fait.
C’est très clairement d’une nature humaine divine dont nous parle Michel de Montaigne.
Cependant, à l’opposé du calvinisme qui est universaliste, Michel de Montaigne raisonne en parlant de cas chaque fois différents ; la nature divine de l’être humain est un prétexte pour ériger en science la politique.
C’est pour cela que le néo-stoïcisme a vaincu idéologiquement en France : il exprime les intérêts de la monarchie absolue.
Michel de Montaigne présenta sa vision du monde
ainsi :
« Dans cet univers, je me laisse tranquillement aller, ignorant, selon la loi générale du monde.
Je la connaîtrai bien assez quand j’en ressentirai les effets : ma science ne saurait la faire changer de route.
Elle ne se modifiera pas pour moi, ce serait folie de l’espérer, et plus grande folie encore de s’en mettre en peine, puisqu’elle est nécessairement la même, publique et commune à tous.
La qualité et les capacités du gouverneur doivent nous décharger complètement et sans réserve du soin de son gouvernement.
Les recherches et les spéculations philosophiques ne sont que les aliments de notre curiosité. »
Il faut donc se comporter de manière vertueuse ; ce qui compte, c’est la morale dominante, et l’adéquation de sa conscience avec ce qui est nécessaire.
Or, Michel de Montaigne n’a pas parlé, jamais, des valeurs religieuses ; ses exemples sont tous tirés de l’Antiquité gréco-romaine, d’une interrogation politique.
La morale de Michel de Montaigne n’est donc pas religieuse, mais directement politique, avec une conscience indépendante.
Il ne pouvait soutenir le calvinisme, car il était déjà hors du schéma de la religion ; le prix à payer cependant pour l’averroïsme politique est de soumettre le matérialisme au roi, contre la religion.
Voici plusieurs exemples de comment Montaigne présente les nécessités morales laïques :
« Envers Dieu comme envers leur conscience, l’offense serait aussi grande d’éprouver du désir que de s’y livrer.
Et ce sont des actions par elles-mêmes cachées et secrètes; il serait donc bien facile d’en dérober quelques-unes à la connaissance d’autrui, sur laquelle repose l’honneur, si elles n’avaient d’autre respect envers leur devoir, et d’affection pour la chasteté en elle-même.
Toute personne d’honneur choisit plutôt de perdre son honneur que sa conscience. »
Les Essais
« Il faut aller à la guerre pour y faire son devoir, et en attendre cette récompense, qui ne peut manquer d’accompagner toute belle action, pour occulte qu’elle soit, et même les pensées vertueuses: le contentement qu’une conscience bien formée ressent intimement d’avoir bien agi.
Il faut être courageux pour soi-même, et pour cet avantage que comporte le fait d’avoir un cœur ferme et solide, face aux assauts du hasard.
« La vertu ignore les échecs honteux, Elle brille d’un éclat sans mélange; Elle ne prend ni ne quitte les faisceaux consulaires Au gré des passions populaires. » [Horace]
Ce n’est pas pour se montrer que l’âme doit jouer son rôle, c’est à l’intérieur de nous, là où seuls nos propres yeux peuvent pénétrer; là, elle nous protège de la peur de la mort,des souffeances et même de la honte;
là, elle nous renforce contre la perte de nos enfants, de nos amis, de notre fortune.
Et quand l’opportunité s’en présente, elle nous mène aussi aux périls de la guerre.
« Non pour un quelconque profit, mais pour l’honneur qui s’attache à la vertu elle-même. » [Cicéron]
Ce profit est bien plus grand, et plus digne d’être attendu et espéré que l’honneur et la gloire, qui ne sont pas autre chose qu’un jugement favorable porté sur nous. »
Les Essais
Voici un passage résumant de manière synthétique
la pensée politique de Michel de Montaigne :
« Celui qui s’aventure dans la foule doit savoir se détourner, serrer les coudes, reculer ou avancer, voire quitter le chemin qu’il s’était tracé, en fonction de ce qu’il rencontre.
Il ne peut vivre à son idée, il lui faut suivre celles des autres ; non selon ce qu’il se propose, mais ce qu’on lui propose; selon le temps, selon les gens, et selon les affaires. »
Avoir son avis pour soi, c’est forcément pratiquer la double vérité : on apparaît d’une certaine manière, aux yeux de l’Église, mais on a un avis personnel.
Les commentateurs bourgeois ne sont jamais arrivés à trancher sur le caractère religieux ou non de Michel de Montaigne.
Tout comme pour Molière, ils soupçonnent l’athéisme, mais ils voient que dans sa vie, Michel de Montaigne a respecté la religion, que dans les Essais le catholicisme est mis en avant.
Ils ratent en fait le principe averroïste de présenter de manière indirecte les thèses de l’athéisme, en raison de la censure et de la répression.
On sait que chaque page des Essais contient une ou plusieurs citations d’auteur de l’Antiquité, qu’il s’agit d’une œuvre de réflexion, avec un regard critique sur soi-même.
Il y a de la curiosité, un travail réel qui est fait.
Or, Michel de Montaigne explique que pour apprécier la religion, il ne faut pas juger, il faut être pratiquement idiot.
En apparence, on a une soumission à l’immensité de la religion, en réalité vu l’arrière-plan c’est une dénonciation indirecte et brutale :
« Une âme exempte de préjugés se trouve bien avantagée sur le chemin de la tranquillité.
Ceux qui jugent et critiquent leurs juges ne s’y soumettent jamais comme ils le devraient.
Les esprits simples et peu curieux sont – ô combien! – plus dociles et plus faciles à conduire selon les lois religieuses et politiques que ces esprits qui surveillent en pédagogues les choses divines et humaines. »
Les Essais
Voici un autre exemple indirect. Aristote avait été subtilisé au matérialisme par l’Église, par l’intermédiaire de Thomas d’Aquin.
Le vocabulaire de la pensée d’Aristote servait à la mise en avant, incompréhensible, du savoir religieux.
Michel de Montaigne ne peut pas lui opposer un matérialisme formant un système complet.
Donc il va attaquer le fait d’avoir un système complet, et viser non pas l’Église, mais Aristote…
Les religieux se cachent derrière des discours incompréhensibles et en latin, pour manipuler les gens…
« Aristote est le « prince » des dogmatiques, et pourtant c’est lui qui nous apprend que savoir beaucoup conduit à douter encore plus.
On le voit souvent s’envelopper volontairement d’une obscurité si épaisse et si impénétrable qu’il est impossible d’y déceler quelle est son opinion: c’est en somme du « pyrrhonisme » sous une forme affirmative (…).
L’obscurité est une monnaie que les savants utilisent comme ceux qui font des tours de passe-passe, pour dissimuler la faiblesse de leur science, dont la sottise humaine se contente fort bien. »
Les Essais
Voici deux autres exemples, bien plus flagrants, et donc plus risqués pour Michel de Montaigne.
Il parle de la découverte de peuples d’autres contrées, et il y voit qu’il y a des formes religieuses strictement équivalentes.
C’est là relativiser le catholicisme !
Montaigne vers 1580.
Pire encore : il ne fait pas que constater
cela, car il donne une multitude d’exemples où les mœurs sont
équivalentes. Ce qui est une preuve qu’en réalité, la religion est
née comme préjugé naturel, qu’il n’y a rien d’universel…
« On trouva aussi des hommes qui étaient vraiment à l’image de nos confesseurs ;
de même que l’usage des mitres, le célibat des prêtres, l’art de la divination par les entrailles des animaux sacrifiés ;
l’abstinence de toute sorte de chair et de poisson pour leur nourriture ;
la même façon, chez les prêtres, d’utiliser dans leurs offices une langue particulière, et non la langue courante ;
et encore cette idée que le premier dieu fut chassé par un autre qui était son frère aîné ;
que les hommes furent créés avec toutes sortes d’avantages qui leur ont été retirés depuis à cause de leurs péchés : leur territoire changé, leur condition naturelle dégradée ;
le fait qu’autrefois ils ont été submergés par une inondation venue du ciel, que seul un petit nombre de familles en réchappèrent en se réfugiant dans les grottes de montagnes élevées, dont ils bouchèrent l’entrée, de telle façon que l’eau ne put y entrer, après y avoir enfermé plusieurs sortes d’animaux.
Quand la pluie vint à cesser, ils en firent sortir des chiens, et voyant que ceux-ci revenaient bien propres et mouillés, ils en conclurent que l’eau n’avait pas encore beaucoup baissé.
Mais quand ils en eurent fait sortir d’autres et qu’ils les virent revenir tout crottés, alors ils sortirent repeupler le monde qui leur apparut seulement rempli de serpents.
On a même trouvé, dans certains endroits, la croyance au Jugement Dernier, de sorte que les habitants s’offensaient grandement du comportement des Espagnols qui dispersaient les os des trépassés en fouillant les trésors des sépultures, disant que ces os séparés ne pourraient pas facilement être rassemblés ;
on a rencontré aussi dans ces contrées un trafic qui se fait par le troc et non autrement, dans des foires et sur des marchés, de nains et d’individus difformes, pour l’ornement des tables des princes ;
l’usage de la fauconnerie selon la nature des oiseaux ; des impôts très lourds ; des raffinements dans le jardinage ; des danses et des sauts de saltimbanques ; de la musique instrumentale ; l’usage des armoiries ;
des jeux de paume, les jeux de dés et de hasard pour lesquels ils se passionnent souvent au point de s’y mettre en jeu eux-mêmes avec leur liberté ; une médecine reposant uniquement sur la magie ; une façon d’écrire par le moyen de figures ;
la croyance en un seul premier homme, père de tous les peuples ;
le culte d’un dieu qui vécut autrefois comme un homme dans une parfaite virginité, dans le jeûne et la pénitence, prêchant la loi de la nature et pratiquant des cérémonies religieuses, et qui disparut du monde sans subir de mort naturelle ;
la croyance aux géants ; l’usage de s’enivrer par des breuvages et de boire le plus possible ;
celui des ornements religieux peints d’ossements et de têtes de morts ; des surplis, de l’eau bénite, des goupillons ;
des femmes et des serviteurs qui se disputent pour être brûlés et enterrés avec leur maître ou leur mari trépassé ; une règle qui veut que les aînés héritent de tous les biens, et que rien ne soit réservé au puîné [né immédiatement après l’un de ses frères ou l’une de ses sœurs], si ce n’est l’obéissance; une coutume, lors de l’accession à certaines fonctions de grande autorité, qui impose au promu de prendre un nouveau nom et d’abandonner le sien ;
et celle de verser de la chaux sur le genou du nouveau-né en lui disant : « Tu viens de la poussière, et tu retourneras en poussière » — l’art de pratiquer les augures.
Ces pâles imitations de notre religion, que l’on a pu voir dans les exemples précédents, témoignent de sa divinité et de sa dignité.
Elle ne s’est pas seulement insinuée dans tous les peuples infidèles de ce côté-ci, par une sorte d’imitation, mais également chez ces barbares, comme par l’effet d’une inspiration surnaturelle et commune.»
De là, Michel de Montaigne en arrive à une conclusion terrible : c’est la société où l’on vit qui décide pour nous quelle religion est la bonne.
Les religions sont relatives, leurs vérités sont nationales, et certainement pas universelles comme elles le prétendent :
« Tout cela c’est un signe très évident que nous ne recevons notre religion qu’à notre façon et par nos mains, et non autrement que comme les autres religions se reçoivent.
Nous nous sommes rencontrés au pays, où elle était en usage, ou nous regardons son ancienneté, ou l’autorité des hommes qui l’ont maintenue, ou craignons les menaces qu’elle attache aux mécréants, ou suivons ses promesses.
Ces considérations-là doivent être employées à notre créance, mais comme subsidiaires : ce sont liaisons humaines.
Une autre région, d’autres témoins, pareilles promesses et menaces, nous pourraient imprimer par même voie une créance contraire.
Nous sommes Chrétiens à même titre que nous sommes ou Périgourdins ou Allemands. »
Les Essais
Cette dernière phrase a été un outil majeur de l’athéisme après Michel de Montaigne ; elle est devenue pratiquement un manifeste. En effet, pourquoi suivre une religion si toutes se valent ?
Qu’est-ce qui fait que l’une plutôt que l’autre serait juste ? Elles apparaissent toutes comme ayant la même substance.
Voici encore un exemple de comment Michel de
Montaigne se moque : il fournit un catalogue de peuples, et explique
à la fin que l’un d’entre eux aurait raison.
Mais pourquoi ? Il ne le dit pas, car il provoque : il veut montrer que tout se vaut ici, qu’il n’y a nulle raison de considérer qu’une religion est mieux que l’autre.
Il faut avoir un regard pragmatique ; la religion peut être un outil pour la faction royale, mais cela s’arrête là : il n’y a pas de vérité religieuse.
« L’autorité que Numa donna à ses lois en les plaçant sous le patronage de cette déesse, Zoroastre, législateur des Bactriens et des Perses la donna aux siennes sous le nom du dieu Oromasis; Trismégiste, chez les Égyptiens, invoqua Mercure; Zamolxis chez les Scythes, Vesta, Charondas; chez les Chalcides, Saturne; Minos, chez les Crétois, Jupiter; Lycurgue, chez les Lacédémoniens, Apollon, Dracon et Solon, chez les Athéniens, Minerve.
Toute société a un dieu à sa tête: c’est un faux dieu, sauf celui que Moïse établit pour le peuple de Judée à sa sortie d’Égypte. »
Les Essais
C’est là un averroïsme politique le plus complet : il y a deux vérités, et la vérité religieuse est secondaire, subordonnée, la faction royale ne doit pas en être dupe.
La religion, c’est le bas niveau de la féodalité, ce sont les massacres :
« Amestris, mère de Xerxès, devenue vieille, fit ensevelir vivants en une seule fois quatorze jeunes gens des meilleures maisons de Perse, en l’honneur de quelque dieu souterrain, selon la religion du pays.
Aujourd’hui encore, les idoles de Tenochtitlan sont scellées avec le sang de petits enfants, et n’aiment comme sacrifice que celui de ces âmes infantiles et pures : c’est une justice affamée de sang innocent.
« La religion a inspiré tant de crimes ! » [Lucrèce] »
Les Essais
Citer Lucrèce, un matérialiste, pour condamner les religions – même si la religion catholique est épargnée en apparence – c’est exprimer une tendance très claire.
Les Essais sont une œuvre extrêmement offensive, servant la cause anti-religieuse de la faction royale.
Michel de Montaigne est donc prisonnier d’une
contradiction : il veut des consciences organisées, mais a une
lecture pessimiste de la nature humaine.
N’étant pas calviniste, il ne croit pas en la rationalité de tout un chacun. Il représente uniquement les intérêts rationalistes de l’appareil d’État.
C’est l’averroïsme politique au sens strict.
Ce faisant, Michel de Montaigne n’a pas le choix :
il va attribuer à son époque les faiblesses empêchant l’avènement
de ce qu’il conçoit.
Et au-delà de l’époque, il va expliquer que le destin du monde est chaotique, saccadé, non linéaire, etc.
Il n’a pas le choix : comment expliquer que Rome, si parfaite, ait sombré en décadence ?
Voilà comment Michel de Montaigne constate le
décalage entre le passé et le présent :
« Peut-être est-ce le commerce continuel que j’entretiens avec les conceptions de l’Antiquité et l’idée que j’ai de ces belles âmes du temps passé qui me dégoûtent et d’autrui et de moi-même.
Ou bien peut-être qu’en vérité nous vivons dans un siècle qui ne produit que des choses bien médiocres.
Toujours est-il que je n’y vois rien qui soit digne d’une grande admiration.
Mais il est vrai aussi que je ne connais pas beaucoup d’hommes avec la familiarité nécessaire pour pouvoir les juger, et ceux que ma condition me fait rencontrer le plus souvent ne sont pour la plupart que des gens qui montrent peu d’intérêt pour la culture de l’âme, et auxquels on ne propose pour toute béatitude que l’honneur, et pour toute perfection que la vaillance. »
Les Essais
Dans le passé, l’aristocratie ne cherchait pas
que l’honneur et la bataille, elle avait une âme : c’est ce que
croit Michel de Montaigne, parce qu’en réalité il parle d’une
aristocratie étatisée, vertueuse à la romaine.
Selon lui, la psychologie moderne doit être capable de gérer de multiples aspects, exactement en fait comme Henri IV a dû gérer plusieurs aspects pour parvenir à être roi.
L’homme moderne présenté par Michel de Montaigne est celui qui sait gérer et se gérer, en profitant des multiples exemples historiques, qui sont à seuls yeux la véritable connaissance.
Portrait de Montaigne ornant l’édition des Essais de 1608 (estampe de Thomas de Leu d’après l’huile sur toile du musée Condé).
Montaigne théorise en pratique les sciences politiques ; il est le Nicolas Machiavel français.
Voici un exemple de comment il rejette la position élitiste aristocratique empêchant de cerner la complexité du réel :
« Et pourtant je vois bien que celui dont l’objectif essentiel est, comme moi, les agréments de la vie (et je parle ici des agréments bien réels), doit fuir comme la peste ces contorsions et subtilités de comportement.
Je louerais volontiers un esprit à plusieurs étages, capable de se tendre et se détendre ; qui se trouverait bien partout où son sort le conduit ; qui puisse parler avec son voisin de ses projets, de sa partie de chasse et de ses procès en cours, qui puisse converser avec plaisir avec un charpentier et un jardinier. J’envie ceux qui savent lier connaissance avec le moindre de leurs serviteurs, et faire la conversation avec les gens de leur maison. »
Les Essais
Ces lignes sont une provocation par rapport aux
exigences aristocratiques.
D’une certaine manière, Michel de Montaigne
engage ici la rupture avec l’esprit aristocratique espagnol, au
profit d’une approche psychologique : il annonce déjà la défaite
de Pierre Corneille face à Jean Racine.
Michel de Montaigne avait par ailleurs absolument conscience de la question centrale que cela représentait pour la culture nationale.
Le culte du factionnalisme, du panache, tout cela s’oppose à la rationalité civilisée de l’État moderne, cela empêche la France de s’affirmer.
Il formule cela de la manière suivante :
« Nation excessive! Nous ne nous contentons pas de nous faire une réputation de nos défauts et de nos folies dans le monde entier, nous les apportons chez les peuples étrangers pour les leur montrer.
Mettez trois français dans le désert de Lybie: ils ne seront pas un mois ensemble sans se quereller et s’envoyer des piques.
Cette expédition aura l’air conçue pour offrir aux étrangers le plaisir de nos drames, et le plus souvent à ceux qui se réjouissent de nos maux et qui s’en moquent. »
Les Essais
Le relativisme de Michel de Montaigne a par conséquent une signification politique, plus que démocratique.
Il s’agit de comprendre que des avis différents n’influent pas nécessairement sur le réel, et que dans la réalité il faut agir au cas par cas, au coup par coup.
Il est particulièrement offensif sur ce terrain,
ce qui est un tour de force en pleine guerre de religions :
« Ceux qui aiment notre médecine peuvent aussi avoir là-dessus des points de vue qui soient valables, grands et solides.
Je ne hais pas les opinions contraires aux miennes.
Cela ne m’effraie pas du tout de voir de la discordance entre mes jugements et ceux d’autrui, et je ne me coupe pas pour autant de la société des hommes qui ont un autre point de vue et sont d’un autre parti que le mien.
Au contraire (comme la diversité est la méthode la plus générale que la Nature ait suivie, et surtout en ce qui concerne les esprits, plus que pour les corps, car les esprits sont faits d’une substance plus souple et plus susceptible d’avoir des formes variées), je trouve qu’il est bien plus rare de voir s’accorder des caractères et des desseins.
Et il n’y eut jamais au monde deux opinions semblables, pas plus que deux cheveux, ou deux grains.
Leur façon d’être la plus générale, c’est la diversité. »
Les Essais
Cela aboutit à une sorte d’affirmation de la
société civile, qui peut exister justement parce que l’État est
déjà formé, une certaine tradition déjà lancée.
Le tort du calvinisme, pour Michel de Montaigne, est de semer le trouble alors que le processus est déjà en cours ; le calvinisme vient selon lui perturber l’ordre civil qui permet de sortir de la barbarie.
En cela, il exprime le point de vue des politiques, de la faction royale.
Voici comment il règle la question, brutalement :
« Ces discussions à a n’en plus finir sur la meilleure forme de société, et sur les règles les plus propres à nous lier les uns aux autres ne servent qu’à exercer notre esprit, de la même façon que dans les « arts libéraux » des sujets qui sont essentiellement des occasions de débats et de discussions et n’ont aucune existence en dehors de cela.
Un projet de société de ce genre conviendrait pour un nouveau monde, mais nous sommes dans un monde déjà fait et doté de certaines traditions. »
Les Essais
Il y a alors des individus à double face, ayant
un point de vue individuel et un point de vue social, les deux
aspects s’équilibrant.
Les Essais, pris comme un tout,
formulent justement ce double aspect : un individu isolé qui
raisonne sur la société, qui exprime ses expériences de manière
personnelle tout en les reliant à un ensemble laïc.
Voici des lignes qui expriment bien le message de
Michel de Montaigne dans les Essais :
« Il y a des gens repliés sur eux-mêmes, peu portés vers les autres.
Mon attitude profonde est au contraire favorable à la communication, à la démonstration extérieure : je me montre au dehors, je me mets en évidence, je recherche naturellement la compagnie et l’amitié.
La solitude que j’aime et que je prêche consiste essentiellement à ramener vers moi mes sentiments et mes pensées, à restreindre et resserrer, non mes pas, mais mes désirs et mes préoccupations, refusant tout souci venant de l’extérieur, et fuyant à tout prix la servitude et l’obligation, non pas tant la foule des hommes que celle des affaires.
La solitude de ma demeure, au vrai, me prolonge plutôt, elle me pousse vers le dehors, je me plonge plus volontiers dans les affaires d’État et dans le vaste monde, quand je suis seul. »
Les Essais
Michel de Montaigne ouvre une nouvelle perspective : on peut, en tant qu’individu, avoir son avis, et le conserver pour soi, et même le formuler lorsque le moment est opportun ; la société civile a une valeur, elle est un lieu où la monarchie peut puiser des ressources.
L’averroïsme politique prône la rationalité, et donc, avec la critique de l’Espagne catholique et la séparation de l’Église et de la pensée d’État, on trouve le rejet des superstitions et de la torture.
Cela témoigne du fait que sur le plan de la civilisation, la monarchie absolue représente une étape nouvelle.
Parmi les superstitions, Michel de Montaigne classe bien entendu la confiance aveugle en les médecins.
Ce qui est préfiguré ici, c’est la critique de Molière. Voici comment Michel de Montaigne se moque de la nature des médicaments proposés :
« Même le choix qu’ils font de leurs drogues a quelque chose de mystérieux et de divin.
Le pied gauche d’une tortue, l’urine d’un lézard, la fiente d’un éléphant, le foie d’une taupe, du sang tiré sous l’aile droite d’un pigeon blanc…
Et pour nous autres « coliqueux » [personnes ayant des calculs] (tant ils abusent de notre misère), des crottes de rat réduites en poudre, et autres singeries du même genre, qui font plus penser à un sortilège de magicien qu’à une science solide.
Je laisse de côté le nombre impair de leurs pilules, la valeur maléfique de certains jours et de certaines fêtes dans l’année, les heures à respecter pour cueillir certaines herbes pour leurs ingrédients, cette physionomie rébarbative et cette attitude de componction dont Pline lui-même se moque. »
Les Essais
De manière plus grave, il dénonce la croyance selon laquelle il existe des sorciers.
Affirmant la rationalité, Michel de Montaigne ne pouvait que comprendre que les superstitions témoignent d’une grave arriération de l’esprit. Il utilise l’argument psychologique, dans le prolongement de sa réflexion sur la conscience :
« N’est-il pas bien plus naturel de considérer que c’est notre entendement qui est transporté par la volubilité d’un esprit détraqué, plutôt que d’admettre que l’un d’entre nous puisse s’envoler, sur un balai, par le tuyau de sa cheminée, en chair et en os, par les soins d’un esprit étranger? »
Les Essais
Ce qui s’exprime ici, c’est la contradiction entre villes et campagnes. Michel de Montaigne vient des campagnes mais connait la ville – il sera même maire.
Il peut voir le décalage qui s’affirme et il peut dénoncer les esprits bornés qui acceptent de croire sans réfléchir, sans une vie psychologique intérieure les amenant à un doute aux exigences matérialistes.
Portrait anonyme de Montaigne, vers 1590.
Dans l’anecdote suivante contée par Michel de
Montaigne, on voit bien comment son relativisme a une visée
matérialiste :
« Le droit de susciter et propager des événements de ce genre appartient en premier au hasard.
Comme je passais avant-hier dans un village à deux lieues de chez moi, j’ai trouvé l’en-droit encore tout chaud d’un miracle qui venait d’être éclairci, mais dont tout le voisinage s’était occupé pendant plusieurs mois, et dont les provinces voisines commençaient à s’émouvoir et les gens de toutes conditions y accourir en grosses troupes.
Un jeune homme de l’endroit s’était amusé une nuit à simuler dans sa maison la voix d’un esprit, sans autre idée sur le moment que de faire une bonne farce.
Mais celle-ci avait un peu mieux réussi qu’il ne l’avait espéré, et pour la renforcer encore un peu, il y avait associé une fille du village, complètement simplette et niaise, et pour finir, ils furent même trois de même âge et même valeur à y prendre part.
De prêches domestiques ils en vinrent aux prêches publics, se cachant sous l’autel de l’église, ne parlant que de nuit et défendant qu’on y apporte la moindre lumière.
Les paroles qu’ils proféraient visaient à la conversion du Monde et agitaient la menace du Jugement Dernier, car ce sont là en effet les sujets sous l’autorité desquels l’imposture se cache le plus aisément.
Ils en vinrent à simuler quelques visions et actes si niais et ridicules que c’est à peine s’il en est d’aussi grossiers dans les jeux des enfants ; mais pourtant, si la chance avait voulu leur accorder un peu de ses faveurs, qui sait jusqu’où ces plaisanteries seraient allées ?
Ces pauvres diables sont en prison à l’heure qu’il est ; ils subiront probablement le chatiement de la sottise commune; mais je me demande si quelque juge ne se vengera pas, sur eux, de la sienne ?
On voit clair dans cette affaire parce qu’elle a été révélée au grand jour ; mais dans plusieurs autres du même genre, où notre connaissance est prise en défaut, je pense qu’il nous faudrait suspendre notre jugement, aussi bien pour les rejeter que pour les accepter. »
Les Essais
Michel de Montaigne est subtil : il dit que le doute peut amener à rejeter ou à accepter ces phénomènes miraculeux ou pseudo-miraculeux, mais on se doute bien qu’il a en tête qu’il s’agit toujours de mystifications.
Rien que le fait d’introduire la question de cette manière donne une tendance très nette. Le doute instauré, il ne peut que ronger la religion.
Devise de Montaigne : Que sais-je?
On comprend que Michel de Montaigne ait pu donner l’image d’une personne isolée dans une période barbare.
En fait, il exprime le point de vue de la faction des politiques, qui exige l’instruction, la rationalité, conformément aux besoins de l’État.
Les guerres de religion, avec leur fanatisme et leurs violences, durent trop longtemps et ne font finalement que nuire à l’État. Elles produisent une culture de l’instabilité et de la brutalité.
Michel de Montaigne le dit ouvertement, ce qui est
une position d’une immense radicalité alors, car c’était
relativiser une cause censée être sacrée. Voici ce qui est une
véritable dénonciation :
« Je vis en une saison en laquelle nous foisonnons en exemples incroyables de ce vice, par la licence de nos guerres civiles; et ne voit-on rien aux histoires anciennes de plus extrême que ce que nous en essayons tous les jours.
Mais cela ne m’y a nullement apprivoisé.
A peine me pouvais-je persuader, avant que je l’eusse vu, qu’il se fût trouvé des âmes si monstrueuses qui, pour le seul plaisir du meurtre, le voulussent commettre : hacher et détrancher les membres d’autrui; aiguiser leur esprit à inventer des tourments inusités et des morts nouvelles, sans inimitié, sans profit, pour cette seule fin de jouir du plaisant spectacle des gestes et mouvements pitoyables, des gémissements et voix lamentables d’un homme mourant en angoisse.
Car voilà l’extrême point où la cruauté puisse atteindre,
« Qu’un homme tue un homme, non sous le coup de la colère, ou de la peur, mais seulement pour le regarder mourir. » [Sénèque]
De moi, je n’ai pas su voir seulement sans déplaisir poursuivre et tuer une bête innocente qui est sans défense et de qui nous ne recevons aucune offense.
Et comme il advient communément que le cerf, se sentant hors d’haleine et de force, n’ayant plus autre remède, se rejette et rend à nous-mêmes qui le poursuivons, nous demandant merci par ses larmes,
« Et, par ses plaintes, couvert de sang, il semble implorer sa grâce ». Virgile, Eneide
ce m’a toujours semblé un spectacle très déplaisant.
Je ne prends guère bête en vie à qui je ne redonne les champs, Pythagore les achetait des pécheurs et des oiseleurs pour en faire autant :
« C’est, je crois, du sang des bêtes sauvages que le fer (de l’épée) a été taché pour la première fois ». [Ovide, Métamorphoses]
Les naturels sanguinaires à l’endroit des bêtes témoignent une propension naturelle à la cruauté.
Après qu’on se fut apprivoisé à Rome aux spectacles des meurtres des animaux, on vint aux hommes et aux gladiateurs. Nature a, ce crains-je [je le crains], elle-même attaché à l’homme quelque instinct à l’humanité.
Nul ne prend son ébat à voir des bêtes s’entrejouer et caresser, et nul ne faut [nul ne manque] de le prendre à les voir s’entredéchirer et démembrer. »
Les Essais
Le constat de Michel de Montaigne est formel
:
« A la verité ces cruautez ne sont pas dignes de la douceur Françoise. »
Les Essais
Cela l’amène à faire une vraie réflexion sur la nature humaine, et là on sent l’influence décisive du catholicisme, l’incapacité à assumer l’humanisme réellement.
Michel de Montaigne appelle à l’hégémonie de la conscience sur les choix, mais il souligne que c’est une bataille qui doit être menée contre la cruauté lui semblant naturelle.
Cela aboutit à une dénonciation de la violence comme moyen de façonner les consciences.
Rien ne sort de bien de la cruauté :
« Pour tuer et manifester en même temps leur colère, les tyrans ont employé toute leur habileté à trouver le moyen de faire durer la mort. Ils veulent que leurs ennemis s’en aillent, mais pas trop vite, pour avoir le temps de savourer leur vengeance.
Et là ils sont bien en peine: car si les tourments sont violents, ils sont courts; et s’ils sont longs, ils ne sont pas assez douloureux à leur gré. Les voilà donc à utiliser leurs instruments de torture.
Nous en voyons mille exemples dans l’Antiquité. Et je me demande si, à notre insu, nous ne conservons pas quelque trace de cette barbarie.
Tout ce qui va au-delà de la mort simple me semble pure cruauté.
Notre justice ne peut espérer que celui que la crainte de mourir, d’être décapité ou pendu n’a pu empêcher de commettre une faute, en soit empêché par l’idée d’être brulé à petit feu, ou en pensant aux tenailles ou à la roue.
Et je ne sais pas si, pendant ce temps, nous ne plongeons pas les suppliciés dans le désespoir. »
Les Essais
Par conséquent, la domination par la violence est
une absurdité :
« On pourrait citer à ce propos l’opinion d’un Ancien [Sénèque] disant que les supplices renforcent les vices plutôt qu’ils ne les affaiblissent; qu’ils n’engendrent pas l’envie de bien faire, car c’est là l’œuvre de la raison et de l’éducation, mais seulement le souci de ne pas être pris à faire le mal.
« Le mal qu’on croyait éradiqué, au contraire, se répand. » [Rutilius Namatianus,]
Je ne sais pas si cela est vrai; mais ce que je sais par expérience, c’est que jamais société ne se trouva réformée par ce moyen-là.
L’ordre et les bonnes règles dans la conduite des gens dépendent d’autre chose. »
Les Essais
Tout cela sert bien entendu à appuyer le néo-stoïcisme royal, à faire l’éloge de la conscience.
Toutefois, comme Michel de Montaigne ne conçoit pas qu’une conscience qui gère puisse être généralisée – comme le fait le calvinisme – il est pris dans la contradiction entre ses exigences et la question démocratique.
Il parle en fait clairement au nom de ce qui ne peut être que l’appareil d’État.