Charonne, 1962

Le Parti Communiste Français avait complètement raté le début de la séquence que représentait la guerre d’Algérie.

Il voulait maintenir sa narration « républicaine » jusqu’au bout et ne surtout pas s’embarquer dans la question de l’indépendantisme.

Cependant, le conflit s’envenimait ; le FLN pratiquait le terrorisme contre les civils, alors que la France déportait des populations et que son armée généralisait la torture.

Les tensions se multipliaient d’autant plus que de Gaulle voulait de plus en plus se débarrasser de ce qui apparaissait comme un fardeau.

Le Parti Communiste Français se faisait, sur cette question, totalement déborder par l’alliance de la « seconde gauche » et des trotskistes, qui agissaient de concert avec le FLN.

L’une de leurs initiatives dans les milieux universitaires parisiens fut la constitution d’un « Front universitaire antifasciste », avec comme dirigeant le trotskiste Alain Krivine, infiltré dans l’Union des étudiants communistes.

Or, le soutien unilatéral au FLN de la « seconde gauche » et des trotskistes s’inscrivait dans une spirale de violence.

Le 17 octobre 1961, le FLN organisa en sous-main une grande manifestation parisienne à Paris, bravant le couvre-feu.

Il n’est jamais parlé de la symbolique de cette manifestation, hautement provocatrice pour le pouvoir, puisqu’il devait y avoir trois cortèges, un sur l’avenue des Champs-Élysées, un entre République et Opéra, un troisième sur les boulevards Saint-Michel et Saint-Germain.

La répression est d’une brutalité généralisée, avec des coups de feu et des matraquages sanglants ; plus de 12 000 personnes sont également amenés dans des cars de police ou des bus de la RATP réquisitionnés à l’ancien hôpital Beaujon, à Vincennes, dans la cour de la préfecture de police, au stade Coubertin et au parc des Expositions.

Il y a au moins 40 personnes tuées, peut-être 200 ; de très nombreux cadavres sont récupérés dans la Seine.

La censure est généralisée au sujet de cette répression, qui tétanise de fait l’ensemble des forces politiques.

Il s’ensuit alors une séquence particulièrement violente, avec la généralisation des attentats organisés par l’OAS, l’organisation nationaliste pro-Algérie française.

Celle-ci avait procédé au mitraillage du siège du Parti Communiste Français au début de l’année 1962, blessant grièvement un communiste ; peu après, c’est le domicile du philosophe Jean-Paul Sartre qui est attaqué à l’explosif.

C’est le contexte qui fit que, finalement, l’Union des étudiants communistes dut finir par s’aligner sur le « Front universitaire antifasciste » et, au-delà, sur la « seconde gauche ».

Alors que s’ensuivent une vingtaine d’autres attentats de l’OAS, sans parler des agressions et confrontations physiques avec l’extrême-droite, une réunion syndicale CGT, CFTC, UNEF, SGEN, FEN et SNI organisée en urgence organise alors une manifestation pour le lendemain.

Soutiennent l’initiative le Parti Communiste Français et le Mouvement de la paix, ainsi que le Parti socialiste unifié.

« TOUS EN MASSE, ce soir [le 8 février 1962] à 18 h 30, place de la Bastille

Les assassins de l’OAS ont redoublé d’activité.

Plusieurs fois dans la journée de mercredi, l’OAS a attenté à la vie de personnalités politiques, syndicales, universitaires, de la presse et des lettres.

Des blessés sont à déplorer ; l’écrivain Pozner est dans un état grave. Une fillette de 4 ans est très grièvement atteinte. Il faut en finir avec ces agissements des tueurs Fascistes.

Il faut imposer leur mise hors d’état de nuire. Les complicités et l’impunité dont ils bénéficient de la part du pouvoir, malgré les discours et déclarations officielles, encouragent les actes criminels de l’OAS.

Une fois de plus, la preuve est faite que les antifascistes ne peuvent compter que sur leurs forces, sur leur union, sur leur action.

Les organisations soussignées appellent les travailleurs et tous les antifascistes de la région parisienne à proclamer leur indignation, leur volonté de faire échec au fascisme et d’imposer la paix en Algérie. »

Ce fut le drame : l’État s’était attendu à une dizaine de milliers de manifestants, voire bien moins, ne mobilisant que 2000 policiers, gendarmes et CRS, et leur ligne était de procéder à une dispersion immédiate.

Or, il y eut entre 20 000 et 40 000 manifestants et au niveau des entrées du métro Charonne, la police s’acharne avec une brutalité inouïe contre une foule de gens totalement pris au dépourvu.

Le procureur de la République fut obligé de reconnaître que :

« Il convient de faire état ici du fait rapporté par certains témoins, entendus à l’enquête, qui ont indiqué avoir assisté à des actes de violence commis par quelques membres des forces de l’ordre et qui apparaissent hautement répréhensibles.

Il s’agit notamment du jet d’éléments de grilles de fer, qui normalement sont fixées au pourtour des arbres de l’avenue, et de grilles d’aération du métro, qui régulièrement se trouvent au niveau des trottoirs de la chaussée.

Ces pièces métalliques sont très pesantes (40 kg pour les premières, 26 kg pour les secondes).

Certains témoins ont déclaré avoir vu des agents lancer des grilles sur les manifestants à l’intérieur de la bouche de métro.

Ce fait paraît établi, et il est constant que trois de ces grilles au moins ont été retrouvées après la manifestation au bas des escaliers de la bouche de métro et récupérées là par des employés de la station. »

Il y aura huit morts, étouffés ou tués par des coups sur la tête ; une neuvième personne décédera ensuite de ses blessures.

Toutes les victimes étaient syndiquées à la CGT et, à part une, membres du Parti communiste Français.

À cela s’ajoutent 250 blessés.

L’émotion est intense ; le 13 février 1962, 500 000 personnes participent à une manifestation de protestation allant de la place de la République au cimetière du Père-Lachaise.

Pour autant, il n’y a pas de transformation ni au sein du Parti Communiste Français, ni dans ses rapports avec l’extérieur.

La mise hors-jeu reste ce qu’elle est et l’absence de perspective politique tout aussi nette.

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Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)