La mise à l’écart de Marcel Servin et de Laurent Casanova a provoqué un certain émoi dans le Parti Communiste Français, car il semblait à tout le monde qu’en fin de compte, leurs erreurs relevaient plus de la divergence d’opinion qu’autre chose.
Qui plus est, d’autres figures importantes sont concernées, et non des moindres.
On a ainsi Jean Pronteau, directeur depuis 1954 d’une revue nouvellement mise en place : Économie & Politique.
Il s’agit ni plus ni moins que de la revue officielle du Parti Communiste Français au sujet de l’économie.
Jean Pronteau est accusé d’avoir fourni des arguments en faveur de la ligne de Marcel Servin et de Laurent Casanova.
Maurice Kriegel-Valrimont, figure de la Résistance qui avait été aux premières loges de la Libération de Paris, fut également condamné, mais relevait quant à lui d’un autre positionnement, celui exigeant une « déstalinisation » plus poussée.
Il était, à ce titre, apparemment proche des milieux soviétiques liés à Nikita Khrouchtchev, et on remarquera que ce dernier remit en 1960 le prix Lénine pour la paix à Laurent Casanova.
Ce point de vue en faveur d’une « déstalinisation » était également partagé par Serge Depaquit, secrétaire administratif de l’Union des étudiants communistes depuis 1956, par ailleurs insistant sur le soutien au FLN.
L’événement important ici fut la manifestation du 27 octobre 1960 contre la guerre d’Algérie organisée par l’UNEF (Union nationale des étudiants de France), en accord avec la FEN (Fédération de l’Éducation nationale).

Seul le Parti socialiste unifié, composé de l’union d’une partie significative des forces de la « seconde gauche », soutint l’initiative.
Il faut bien avoir en tête le contexte, extrêmement tendu, et on est chronologiquement très proche du référendum du 8 janvier 1961, qui reconnaît l’autodétermination de l’Algérie par 75 % des voix.
Cette question de l’Algérie a beaucoup joué également chez un autre mis de côté, Jean-Pierre Vigier, un physicien de haut niveau qui fut membre de l’état-major national des FTP, nommé auparavant au Comité Central en 1959 et en étroite relation ensuite avec Cuba et Fidel Castro.
Il faut ajouter à ces gens Claudine Chomat, secrétaire générale de l’Union des femmes françaises et membre du Comité Central (et par ailleurs mariée à Laurent Casanova).
Tout cela fait beaucoup ; on n’est plus dans la mise d’un côté d’un déviationnisme ouvert et dangereux, mais dans une sorte de mise au pas.
Si la base ne se considère pas comme concernée, au niveau des cadres cela indique clairement une bataille de nuances, voire l’affirmation de différences.
L’appel à l’unité lors du XVIe congrès du Parti Communiste Français, qui se tient à Saint-Denis du 11 au 14 mai 1961, doit donc être pour ce qu’il est : une initiative traditionnelle de la direction, mais qui masque un effritement de l’unanimité qui pouvait primer jusque-là.

C’est d’autant plus vrai que la santé de Maurice Thorez commence à péricliter.
Le XVIe congrès nomme d’ailleurs Waldeck Rochet comme secrétaire général adjoint, le précédent congrès l’ayant auparavant élu au secrétariat du Comité Central.
« ÉCARTER TOUT CE QUI DIVISE NE TENIR COMPTE QUE DE CE QUI UNIT
Notre Congrès appelle tous les républicains à se rallier à la classe ouvrière pour combattre le régime de l’arbitraire, pour travailler à la restauration et à la rénovation de la démocratie.
Beaucoup de ces républicains s’alarment du cours actuel des choses.
Leur mécontentement, leur protestation trouvent une expression jusque dans le Parti Socialiste, malgré l’attitude de Guy Mollet, jusque dans le Congrès M.R.P. Même [le quotidien catholique] La Croix écrivait dans son éditorial de vendredi soir, à propos des mesures exceptionnelles que le gouvernement prend ou laisse présager contre le peuple : « Nous ne parvenons pas à découvrir à quel endroit de telles dispositions sont prévues dans la Constitution. »
La campagne démagogique du pouvoir contre les partis politiques suscite de justes inquiétudes dans des milieux très larges.
À propos de notre Congrès, le Populaire [= le quotidien du Parti socialiste SFIO] vient de prendre position contre cette campagne, pour l’existence des partis comme le nôtre, « représentant, dit-il des courants profonds de la vie française, implantés solidement dans le pays et disposant d’une clientèle importante et de militants dévoués ».
Ce journal déclare « ridicule et vain de vouloir nier les partis », qui expriment profondément les aspirations de millions d’individus.
Quelles que soient par ailleurs les appréciations du Populaire sur notre Parti, quel que soit également notre point de vue sur le Parti Socialiste et sur sa politique — Waldeck Rochet n’en a pas fait mystère — voilà un point sur lequel socialistes et communistes sont d’accord.
Dès lors, pourquoi ne pas nous entendre pour mener l’action sur cette question ?
Le front unique n’est rien d’autre que cela : l’action commune autour d’un problème qui fait l’unanimité.
Si nous étions du même avis sur toutes les questions, on ne parlerait pas de front unique.
L’unité serait faite.
Nous parlons de front unique précisément parce qu’il y a des divergences, mais parallèlement à ces divergences, un point de rencontre.
Sur ce point, nous proposons donc que l’action se mène d’un commun accord entre le Parti Communiste, la S.F.I.O., le P.S.U. et les autres groupements se réclamant de la démocratie.
Comme le montre la pratique — en particulier, le front unique réalisé à la base — c’est quand on commence à travailler ensemble que beaucoup de préventions, beaucoup de préjugés s’atténuent et disparaissent.
Notre Congrès répète avec force la vieille devise des communistes : écarter tout ce qui divise, ne tenir compte que de ce qui unit !
Et cette unité que nous offrons aux partis démocratiques pour le moment présent, pour la période de lutte en faveur de la démocratie, contre le pouvoir personnel, nous entendons également la maintenir avec eux pour l’avenir, pour la période des grandes transformations sociales que l’histoire rend inéluctables.
À côté de la contradiction sociale fondamentale, — entre le capital et le travail, — s’aggrave de notre temps l’antagonisme entre la petite poignée des monopolistes et toutes les autres couches de la société.
Notre Congrès appelle toutes les couches sociales victimes des monopoles à faire bloc contre leur domination : classe ouvrière, paysannerie, intellectuels, bourgeoisie petite et moyenne.
Ainsi il répond à la question principale de l’heure en ouvrant à la démocratie une perspective réelle, en lui traçant des voies pratiques. »
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Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)