Le 14 juin 1962 se tient une « assemblée de philosophes communistes », en présence de Maurice Thorez, qui l’introduit.
C’est Roger Garaudy qui se charge de fournir le rapport intitulé « Les tâches des philosophes communistes et la critique des erreurs philosophiques de Staline ».
« À notre époque, celle du passage du capitalisme au communisme, pour les philosophes communistes, c’est-à-dire pour ceux qui veulent, dans ce monde en pleine métamorphose, participer à la grande entreprise de transformation de ce monde sous la direction de la classe ouvrière et de son Parti communiste, les conditions existent pour un véritable renouveau de la recherche philosophique.
D’abord parce que la construction du communisme en U.R.S.S. ouvre à l’humanité tout entière des perspectives inédites rendant nécessaire un effort créateur sans précédent sur le plan idéologique.
Ensuite parce que le changement du rapport des forces, les succès du camp socialiste et des mouvements de libération nationale, et le désarroi du monde capitaliste et de ses maîtres à penser, nous posent de nouvelles exigences et nous donnent des possibilités nouvelles qui modifient notre style de travail.
Enfin parce que les XXe et XXIIe Congrès du P.C.U.S., de même que nos XIVe , XVe et XVIe Congrès, en mettant fin au culte de la personnalité de Staline dans tous les domaines, le dogmatisme et la scolastique ont reçu des coups décisifs, ce qui permet de faire un barrage plus efficace aux entreprises de l’ennemi de classe et à l’opportunisme (…).
Depuis un quart de siècle, notre travail philosophique se fonde sur une sorte de charte fondamentale : l’exposé célèbre du Matérialisme dialectique et historique par Staline, complété en 1947 par les interventions de Jdanov sur la philosophie.
Ce serait évidemment une erreur de rejeter en bloc un tel héritage.
Staline, en dépit des fautes commises, a apporté une grande contribution au mouvement, y compris sur le plan théorique.
La plupart des vieux membres du Parti ont appris le communisme dans la riche et forte synthèse des principes fondamentaux que fit Staline dans ses Questions du Léninisme, dont l’essentiel demeure valable.
Et même en philosophie les qualités pédagogiques remarquables de son exposé fondamental ont joué un rôle très important dans la diffusion, des grandes lignes de notre conception du monde.
De même les textes de Jdanov, en soulignant avec force la thèse léniniste de la nécessité du point de vue de classe et de l’esprit de Parti en philosophie, à un moment où l’ennemi déchaînait contre nous la « guerre froide » sur le terrain idéologique, a été une arme efficace pour faire front, en philosophie, contre les tentatives révisionnistes et opportunistes.
Mais la reconnaissance de ces mérites, si grands soient-ils, ne doivent pas nous conduire à sous-estimer les très graves et profondes erreurs contenues dans ces textes.
Pour que le travail de nos philosophes se développe d’une manière créatrice et conquérante, et pour que l’enseignement de la philosophie, dans nos écoles du Parti, soit toujours mieux lié à la vie et joue ainsi son rôle pleinement formateur pour les militants, il importe que soient clairement définies (afin de les extirper) les erreurs commises par Staline en ce domaine où le camarade Souslov pouvait dire récemment, dans son rapport devant les dirigeants des chaires de sciences sociales de l’Enseignement supérieur (Pravda du 4 février 1962) :
« Le culte de la personnalité a causé un grand mal à la science philosophique.
L’ouvrage de Staline : Matérialisme dialectique et historique, exposant très schématiquement les fondements de la philosophie marxiste, était considéré comme le sommet de la pensée scientifique.
En réalité, cet ouvrage n’a fait qu’appauvrir le travail scientifique et pédagogique des philosophes. »
Comme le soulignait Waldeck Rochet :
« Si l’on tire les conséquences de cette juste critique contre le dogmatisme et le schématisme, il ne s’agit pas de taxer d’opportunisme les camarades qui, dans leur travail, en tiennent compte dans le respect des principes. »
Notre Parti, au lendemain du XXe Congrès, a su se garder à la fois des interprétations opportunistes et révisionnistes qui, sous prétexte de corriger les erreurs de Staline, prétendaient remettre en cause le marxisme-léninisme, et des interprétations dogmatiques qui, sous prétexte d’une prétendue fidélité au marxisme-léninisme, continuaient à penser et à agir comme si aucune erreur n’avait été commise et se laissaient ainsi dépasser par la vie.
C’est donc une tâche essentielle aujourd’hui que de faire le bilan de l’enseignement philosophique de Staline (…).
Staline retient bien l’idée que la lutte des contraires est le moteur de tout développement, mais il écarte le moment de l’unité des contraires.
Ce qui a pour conséquence d’exclure certaines possibilités dialectiques, par exemple la possibilité, dans certains cas, de surmonter la contradiction par l’unité, et même la fusion des contraires.
La construction du socialisme, puis du communisme, en apporte des illustrations nombreuses dès que les contradictions cessent d’être antagonistes : citons par exemple la manière de surmonter, dans le passage au communisme, l’opposition du travail manuel et du travail intellectuel. »
On est là clairement dans le principe de « deux devient un », par opposition à la dialectique du « un devient deux » ; il est frappant de voir que ce qui est dit ici est absolument l’inverse de ce que dit, au même moment, la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne en Chine populaire.
Et ici il faut malheureusement constater que les tenants du révisionnisme avaient une petite avance sur les communistes.

Ce n’est qu’au début des années 1970, en effet, que la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne comprendra qu’en fait la question est de saisir l’histoire de l’humanité comme imbriquée dans le développement de la matière en général.
Roger Garaudy dénonce déjà cette thèse en 1962, preuve du danger que représentent les révisionnistes qui connaissent bien les positions révolutionnaires de par leur parcours historique et qui les attaquent.
« Mutilation du marxisme car, avec la sous-estimation de l’héritage hégélien, disparaissent quelques-uns des éléments essentiels de la conception du monde de Marx côté actif de la connaissance, l’homme créé par son propre travail, aliénation du travail, riche dialectique de la nature, de la connaissance, de l’histoire.
Cet appauvrissement du marxisme réduit à n’être plus qu’une variante d’un matérialisme vulgaire, d’un naturalisme, a des conséquences redoutables en histoire.
La spécificité de l’histoire humaine par rapport à l’évolution biologique, ou du développement du socialisme par rapport aux sociétés antérieures, n’apparaît plus.
Alors que le marxisme-léninisme (nous l’avons vu plus haut) n’identifie nullement nature et histoire, Staline se contente de cette formule inspirée par un matérialisme non dialectique : « le monde se développe suivant les lois du mouvement de la matière », effaçant ainsi les bonds qualitatif, réalisés au cours du développement historique ; passage de l’évolution uniquement biologique à l’histoire par le travail, — puis aliénation de ce travail et fétichisme de la marchandise, les rapports humains prenant l’apparence de rapports entre des choses — puis, avec le socialisme et surtout le communisme (passage du « règne de la nécessité au règne de la liberté », comme disaient Marx et Engels), rôle croissant des facteurs subjectifs, du Parti, de la volonté consciente (sans pour autant abolir le caractère objectif des lois du développement).
Une telle conception conduit au mécanisme, au fatalisme, avec toutes les conséquences politiques que cela comporte, comme le montre l’analyse erronée de l’action des lois objectives en régime socialiste dans le dernier ouvrage de Staline Problèmes économiques du socialisme. »
Qu’est-ce alors que le socialisme, le marxisme-léninisme, le matérialisme dialectique ?
Il est maintenu que c’est une science, mais une science des possibles et non des principes .
« L’éditorial des Questions philosophiques de janvier 1962, dit avec juste raison, à propos de l’exposé de Staline : « Les choses étaient représentées de telle façon qu’on pouvait penser que, par simple déduction, on était en mesure, grâce aux principes généraux du matérialisme dialectique et historique, de découvrir la solution de questions concrètes concernant la pratique sociale et politique ou telle ou telle science.
Par une telle démarche, la méthode dialectique elle-même, instrument de recherche, devenait on ne sait quelle clé universelle. »
L’on se souvient des graves conséquences d’une telle attitude dans le domaine scientifique (…).
Le caractère de classe de toute philosophie, nous avons vu en quoi consiste son interprétation mécanique : le matérialisme est toujours progressif, l’idéalisme toujours rétrograde.
De là à rejeter en bloc l’héritage des philosophies idéalistes il n’y a qu’un pas qui a été immédiatement franchi (…).
Comme le rappelait Waldeck Rochet dans son rapport sur les discussions philosophiques, et comme vient encore de le souligner aujourd’hui Maurice Thorez dans son intervention, pour que notre travail, en philosophie comme ailleurs, soit justement équilibré, le coup principal doit être porté contre l’idéologie bourgeoise et ses complices honteux : le révisionnisme et l’opportunisme, afin de maintenir dans leur pureté et de développer de façon créatrice, dans la voie tracée par Marx, Engels et Lénine, les principes du matérialisme dialectique et du matérialisme historique.
Cette philosophie se révèle, à notre époque, seule capable de déchiffrer pleinement la signification de toute l’histoire passée de l’humanité, de donner aux luttes actuelles leur pleine efficacité pour surmonter les contradictions de l’impérialisme, de tracer fermement les perspectives d’avenir de l’homme, de tous les hommes, et de nous donner les armes et les outils qui permettront de construire victorieusement cet avenir.
Il n’est pas, pour un philosophe marxiste-léniniste, de tâche plus urgente et plus grande que d’aider des milliers et des milliers d’hommes et de femmes à prendre conscience de cette vérité fondamentale, soulignée par Lénine : ’’Le communisme est la conscience, l’intelligence, et l’honneur de notre temps’’. »
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Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)