L’affaire du portrait de Staline par Pablo Picasso

Lors de la mort de Staline en mars 1953, Louis Aragon demande à Pablo Picasso un portrait de Staline ; la représentation est alors publiée en couverture des Lettres Françaises.

Elle est typique de Pablo Picasso : quelques coups de crayon, des traits déformés mais sans trop forcer, car il se doutait bien qu’il ne pourrait pas aller trop loin non plus.

Toutefois, cette représentation provoqua un scandale général ; Louis Aragon dut faire son autocritique, des lettres de reproche furent publiées.

On lit, dans le numéro suivant celui avec le dessin de Pablo Picasso, une dénonciation du dessin effectué par le Secrétariat du Parti Communiste Français.

C’est ici Auguste Lecœur qui était à l’initiative, car il avait le Secrétariat à sa disposition pendant plusieurs semaines, Jacques Duclos ayant rejoint Moscou avec la délégation française pour les obsèques de Staline.

« Sur un portrait de Staline

La moindre honnêteté exige que je mette sous les yeux des lecteurs des Lettres françaises la communication suivante, que le Secrétariat du Parti Communiste Français a fait paraître dans l’Humanité du mercredi 18 mars. J’en fais mien le contenu et je remercie la direction de mon Parti de l’avoir exprimé en ces termes. — ARAGON.

Le Secrétariat du Parti Communiste Français désapprouve catégoriquement la publication, dans Les Lettres Françaises du 12 mars, du portrait du grand Staline dessiné par le camarade Picasso.

Sans mettre en doute les sentiments du grand artiste Picasso, dont chacun connaît l’attachement à la cause de la classe ouvrière, le Secrétariat du Parti Communiste Français regrette que le camarade Aragon, membre du Comité Central et directeur des Lettres françaises, qui, par ailleurs, lutte courageusement pour le développement de l’art réaliste, ait permis cette publication.

Le Secrétariat du Parti Communiste remercie et félicite les nombreux camarades qui ont immédiatement fait connaître au Comité Central leur désapprobation. Une copie des lettres reçues sera adressée aux camarades Aragon et Picasso.

Le Secrétariat du Parti Communiste Français demande au camarade Aragon d’assurer la publication des passages essentiels de ces lettres qui apporteront une contribution à une critique positive.

Paris, le 17 mars 1953. »

Le numéro d’après contient, à ce titre, une page entière de critiques et de dénonciations du portrait.

On l’aura compris, parmi elles, on trouve celle écrite par André Fougeron.

Elle est, naturellement, très élaborée et lourde de sens politique.

« Pour une critique de Parti en art

Je vous écris pour vous faire connaître ma tristesse devant le dessin de notre camarade Picasso paru en première page du récent numéro des « Lettres françaises » représentant soi-disant le grand Staline.

Avec d’autres camarades peintres je connais nos difficultés pour nous placer sur la ligne constante de notre Parti pour la littérature et l’art défini par notre secrétaire général Maurice Thorez.

La direction de notre Parti sait combien les justes critiques qu’elle formule sont parfois dans nos disciplines intellectuelles diversement appréciées… et non sans que quelques mouvements d’humeur ne se manifestent parfois.

Mais il faut poser une question : est-ce possible d’attendre de tous nos camarades qu’ils fassent l’effort nécessaire demandé d’une part, si, d’autre part, en permettant la publication d’un tel dessin sans que le fait soit relevé, on laisse croire qu’après tout, puisqu’il ne s’agit que d’un dessin (ou d’une peinture) à la rigueur, ça n’a pas beaucoup d’importance ?

Et comment ne pas voir là dans un journal dirigé par un membre du C.C. [= Comité Central] un encouragement tacite à continuer les jeux stériles du formalisme esthétique ?

En présence d’une certaine absence persistante de critique de Parti en art (j’entends d’une critique spécialisée), les peintres ne reconnaîtront jamais assez toute l’aide que leur a apportée le camarade Aragon dans leur domaine par ses études ; sur l’art soviétique, l’art et le sentiment national, Courbet, etc…

Or, le camarade Aragon dirige les « Lettres », il me semble que c’est lui qui porte la responsabilité première de la parution d’un tel dessin.

C’est l’aider à son tour que de faire connaître l’indignation et la tristesse des camarades, de tous les camarades, devant une telle chose.

Tous nos camarades peintres, sculpteurs, actuellement travaillent (dans des conditions matérielles pénibles pour la plupart) à préparer la grande exposition Karl Marx qui sera présentée au mois de mai au peuple de Paris.

J’ai appris incidemment que ce dessin pourrait représenter l’apport et la contribution de notre camarade Picasso à cette exposition.

J’ai le regret d’informer la direction de mon Parti que je me refuse à accepter par avance ce soi-disant portrait.

Ma tristesse tient encore au fait que si, un grand artiste en 1953 est incapable de faire un bon mais simple dessin du visage de l’homme le plus aimé des prolétaires du monde entier, cela donne la mesure de nos faiblesses dans ce domaine dans notre pays qui compte pourtant dans son passé artistique les plus grands portraitistes que la Peinture ait connus.

Alors il fallait simplement reproduire une photo, ou mieux, l’œuvre probe d’un artiste soviétique et il n’en manque pas, heureusement, dans la patrie de celui qui, par sa disparition terrible à penser, a mis toute l’humanité consciente en deuil et lui a fait serrer les poings pour mieux repartir au combat.

André FOUGERON. »

L’article qui suit immédiatement celui d’André Fougeron s’intitule « Que vaut un dessin quand il trahit son sujet ? », écrit par un simple militant parisien.

Cela ne doit bien entendu rien au hasard et cela se situe précisément dans le cadre de l’offensive contre les tenants du « contenu » porté par le génie artistique qui dépasse le sujet.

On l’a compris, on est dans une offensive de dimension idéologique, à travers la question de la peinture.

Dans le numéro suivant – on est alors début avril 1953 -, Louis Aragon publie un article, de nouveau concernant cette question.

Il tente de temporiser en utilisant la position dans le Parti de Maurice Thorez.

Il sait, en effet, que ce dernier va rentrer en France sous peu.

« Sur un portrait de Staline

Nos lecteurs auront trouvé dans notre dernier numéro les passages essentiels de quelques-unes des lettres que j’ai reçues ou qui ont été adressées au Comité Central du Parti Communiste Français, sur la publication dans notre journal d’un portrait de Staline par Picasso.

Je ne puis matériellement publier ici toutes les lettres reçues, mais je puis donner l’assurance à mes correspondants que les idées exprimées par eux seront discutées ici ou dans d’autres journaux et revues démocratiques.

La grande majorité des lettres exprime le regret de la publication dans notre journal d’une image qui n’est pas à l’échelle des sentiments qu’inspire à nos correspondants la grandeur de Staline.

Ceci dit, sans mettre un instant en doute les sentiments du grand artiste qu’est Picasso : pour ma part, je ne l’ai pas fait une seconde. Les quelques lettres approuvant le dessin ne font, à mon avis, que confirmer la juste appréciation du Secrétariat du Parti Communiste Français.

J’estime d’autre part que les deux correspondants qui, tout en désapprouvant le dessin, regrettent cette appréciation publique sous le prétexte qu’elle fournit un élément de campagne aux adversaires de nos idées, n’ont en cela aucunement raison.

Déjà, l’article de François Billoux, dans l’Humanité du 23 mars, « Ils ont perdu une belle occasion de se taire », avait permis de dire leur fait à tous ceux qui prétendent nous donner des leçons, des bas-fonds de la décadence et de la trahison nationale.

Les criailleries de l’adversaire ne sauraient ni nous émouvoir, ni nous empêcher, après une critique juste et publique, de rectifier notre action.

Il est clair désormais que la discussion au point où elle est venue dépasse et doit dépasser de beaucoup un dessin de Picasso, et, même plus généralement, les problèmes que peut poser la manière de peindre de Picasso, pour aborder le véritable problème.

Ce problème est celui de tous les créateurs, peintres y compris, qui doivent se placer résolument sur les positions de la classe ouvrière s’ils veulent partager complètement son grand combat à la tête du peuple de France pour les libertés démocratiques, l’indépendance nationale, la paix, le socialisme.

Il s’agit bien ici de la demande renouvelée par tous les travailleurs, particulièrement à leurs camarades peintres, pour que, dans le contenu comme par la forme, leurs œuvres
soient imprégnées des luttes, des espoirs, des certitudes en la victoire de la classe ouvrière.

Aussi, à ce point de la discussion commencée, m’a-t-il semblé utile de présenter cette semaine aux lecteurs des Lettres françaises trois textes qui jettent une lumière scientifique sur les perspectives de cette discussion.

Il s’agit d’un extrait du rapport de Georges Malenkov au XIXe Congrès du Parti Communiste de l’Union Soviétique, et de deux extraits de discours prononcés par Maurice Thorez, l’un à la session du Comité Central du Parti Communiste Français à Saint-Denis, le 10 décembre 1949, l’autre au XIIe Congrès national du Parti Communiste Français, à Gennevilliers, le 2 avril 1950.

Il y a des textes qui sont des sources : à l’heure où la pensée d’un Malenkov fait pencher le destin du monde dans le sens de la paix, à l’heure où Maurice Thorez revient parmi nous, poser sur toutes choses françaises ce regard lumineux indispensable à la vie nationale, j’espère que les lecteurs des Lettres françaises liront ces textes-ci comme je le fais moi-même, et comprendront ce qu’ils apportent dans ce combat pour le réalisme, « pour un art qui aide la classe ouvrière dans sa lutte libératrice », qui est le combat même de notre journal, sa raison d’être et sa justification.

ARAGON. »

On aura compris que la publication de deux textes de Maurice Thorez dont il est parlé dans l’article vise à réaffirmer la position des Lettres françaises, et que l’ajout d’un texte soviétique vient appuyer cela, afin de contrer tout procès en légitimité.

Et quelques jours plus tard, donc, Maurice Thorez revient d’URSS au bout de deux années et demie.

Juste avant son arrivée, l’Humanité publie un poème de Louis Aragon à ce sujet, le 8 avril 1953.

« Il revient

Du printemps qui viendra tout l’hiver l’homme doute
La nuit a peine à croire aux blancheurs du matin
Et le pilote absent les passagers font route
Entre des récifs noirs et des phares éteints
Nous avions dans le cœur comme une défaillance
Le grand malheur d’un jour d’octobre qui frappa
L’homme que nous suivions mais avec lui la France
Où voici de nouveau que l’étranger campa

Ce fut lui le premier à dire de Strasbourg
Mein Kampf le plan gammé des aigles sur Paris
Rouvrir les poings fermés pour un geste d’amour
Unir hier et demain dans la même patrie
Et réconciliant les deux chansons françaises
Faire ensemble monter du peuple de Valmy
L’Internationale avec la Marseillaise
Et se tendre la main les frères ennemis

Lui de qui la leçon féconde et nécessaire
Guida Sémard Péri Politzer et Fabien
Lui qui fut le dernier soleil à qui pensèrent
Ceux de Châteaubriant et du Mont Valérien
Lui sans qui de retour pour dire à l’aventure
Tu n’es pas le chemin du peuple triomphant
L’espoir impatient dans les choses futures
Dans le père et la mère aurait tué l’enfant

On avait beau se dire II reviendra c’est sûr
Et ce sera Maurice avec nous comme avant
Le mensonge ennemi ravivait la blessure
Que nous portions au cœur depuis plus de deux ans
On avait beau se dire Au pays de Staline
Le miracle n’est plus un miracle aujourd’hui
Deux ans l’attendre avec ce que l’on imagine
Et les propos des gens deux ans c’est long sans lui

Mais voici qu’on apprend que dans le Kremlin rose
Aux assises d’un peuple il est venu debout
Dire au milieu de ce bilan d’apothéose
Comme au Vel’d’Hiv’ alors qu’il était parmi nous
Ce qu’il disait naguère et nous disons encore
Jamais non jamais le peuple de France Non
Jamais nous ne ferons la guerre à cette aurore
Nous saurons museler l’atome et le canon

Il revient Les vélos sur le chemin des villes
Se parlent rapprochant leur nickel ébloui
Tu l’entends batelier Il revient Quoi Comment Il
Revient Je te le dis docker Il revient oui
Il revient Le wattman arrête la motrice
Camarade tu dis qu’il revient tu dis bien
Et l’employé du gaz interroge Maurice
Reviendrait Mais comprends on te dit qu’il revient

Maurice Je comprends Ce n’est donc pas un rêve
Les vestiaires sont pleins de rumeurs Vous disiez
Il revient Ces mots-là sont la lampe que lèvent
Les mineurs aujourd’hui comme aux jours de Waziers

Il revient Ces mots-là sont la chanson qu’emporte
Le journalier La chanson du soldat du marin
C’est l’espoir de la paix et c’est la France forte
Libre et heureuse Paysan lance le grain

Ô femmes souriez et mêlez à vos tresses
Ces deux mots-là comme des fleurs jamais fanées
Il revient Je redis ces deux mots-là sans cesse
Tout se colore d’eux après ces deux années
Il revient il revient il vient il va venir
En avant Le bonheur de tous est dans nos mains

Il semble qu’à le dire on ouvre l’avenir
Et l’on entend déjà chanter les lendemains »

Le lendemain sort le nouveau numéro desLettres françaises, qui contient un nouvel article de Louis Aragon, À haute voix.

L’article est très long, tout à fait représentatif d’un intellectuel, et naturellement il y a… la défense de Pablo Picasso.

Il mentionne le fait qu’André Fougeron a lui aussi envoyé une lettre dénonçant le dessin de Pablo Picasso représentant Staline ; néanmoins, Louis Aragon rejette tout d’un revers de la main, arguant que les points de vue diffus des masses ne sont pas ce qui compte.

Et le lendemain de la sortie de la revue, l’Humanité annonce en grandes pompes le retour de Maurice Thorez.