Louis Aragon lance l’offensive contre André Fougeron très rapidement après le retour de Maurice Thorez.
L’occasion est la présence d’André Fougeron au Salon d’Automne de 1953 ; la cible est son tableau Civilisation atlantique.
Celui-ci fait 3,8 mètres sur 5,59 mètres ; c’estune sorte de collage « pop » tout à fait dans l’esprit somme toute anti-américain du Parti Communiste Français.

C’est plus concrètement une sorte d’assemblage d’images dessinées, dressant un portrait d’ensemble de ce qu’il y a lieu de dénoncer sur le plan de la « civilisation » liée aux États-Unis : des cercueils de soldats tués en Indochine, un bâtiment des forces américaines en France, la centrale de Melun où fut enfermé Henri Martin qui en tant que soldat dénonçait la guerre en Indochine, la chaise électrique des époux Rosenberg, un cireur noir, un gros capitaliste, un SS dans une voiture américaine, etc.
L’approche de Louis Aragon est la suivante dans Les Lettres françaises du 12 novembre 1953.
L’article « Toutes les couleurs de l’automne » est très long et dresse le panorama des œuvres ; il commence ainsi par une présentation du Salon, dans un va-et-vient intellectuel au sujet de la peinture, puis il procède à une exécution en règle.
L’approche est autant outrancière qu’elle est creuse ; Louis Aragon est outrancier et prêt à tout ; il cite même longuement un article soviétique critiquant de manière juste André Fougeron sur les bases du réalisme socialiste, pour en détourner le sens et dénoncer ce peintre comme antinational.
Il est absurde pour un grand défenseur de Pablo Picasso de dénoncer André Fougeron comme formaliste, mais le sens n’est pas la cohérence sur le plan esthétique : il s’agit d’une liquidation.
« Les salons de l’automne… C’est ainsi tous les ans comme un réveil de cette passion française des choses figurées, quand il se fait des frais de couleur dans les arbres et le ciel, non plus avec la richesse des floraisons de septembre, non plus cet éclat d’août : c’est à croire qu’une sorte de peur de l’hiver donne à cette saison de passage un goût des nuances et des clartés auquel les hommes sensibles ne résistent pas.
On dirait que les peintres alors se hâtent de traduire ce qu’ils ont volé aux mois de lumière, avant que la sévérité du temps ne rende leurs fêtes exotiques.
Les galeries s’ouvrent, dans un Paris où le ciel se fait capricieux, du voile des pluies, de cette ombre prématurée, aux après-midi ensoleillés comme des cadeaux inattendus, où la pierre d’Ile-de-France a des tons de pain blond ; et peut-être jamais les [sculptures du 17e siècle de Guillaume Coustou] Chevaux de Marly [au Louvre] ne sont plus blancs qu’à la Saint-Martin, et dans ces derniers beaux jours où les pavés ont des fantaisies de tourterelle.
Je ne sais si ailleurs au monde il y a cette folie de la peinture qui est de chez nous (…).
[Louis Aragon parle de deux ouvrages qu’il a reçus auparavant et qui le préparent psychologiquement au Salon : un sur Georges de la Tour et un autre sur… Pablo Picasso. Puis il aborde les peintres présents.]
On peut discuter les toiles, il faudra reconnaître dans l’entreprise de Nadia Petrova-Léger une audace assez singulière, une décision qui emporte l’estime.
Elle semblait enfermée dans le cercle magique de l’œuvre de Fernand Léger, elle l’avoue, et montre dans son exposition, chez Bernheim jeune, les natures mortes de ce temps-là où elle avait acquis une dextérité très grande.
Rompre avec ce que l’on a acquis n’est ni facile, ni courant.
Cela a été, en d’autres temps, le grand mérite d’André Fougeron.
Le passage d’un art aujourd’hui reconnu, et qui déjà mena Nadia Petrova au Musée d’Art Moderne, à une sorte de réalisme monumental qui abandonne les garanties de l’écriture moderne, sans en perdre le caractère décidé, ne se fait pas sans un grand risque.
[Il continue ses remarques sur différents peintres, égratignant de manière brève Boris Taslitzky pour une œuvre trop faible, ainsi que Jean Vénitien qui aurait encore beaucoup de choses à apprendre.
Commence alors le grand show.]
Pour un réalisme véritable
Il me reste à dire ce qui m’est le plus pénible. J’y ai hésité presque une semaine. Je m’y suis décidé. Puis je me suis dit non, je suis revenu sur moi-même… Mais il faut bien dire ce qui est.
Je veux parler de la toile d’André Fougeron, Civilisation occidentale.Le fait est que Fougeron, je le redisais tout à l’heure, est un des peintres qui ont le plus osé dans cette époque, celui peut-être qui a eu le plus de courage à renoncer à ce qui avait été longtemps lui-même, et déjà sa gloire.
Qu’il l’a fait avec une netteté que je n’oublierai jamais, malgré les clameurs.
À la veille de cela, en 1947, il m’avait permis, dans une préface à un album de ses dessins, de lui dire certaines choses qui ont sans doute joué leur rôle dans ce tournant de sa peinture.
Et de cela je continue à m’enorgueillir.Je lui disais alors : André Fougeron, dans chacun de vos dessins se joue aussi le destin de l’art figuratif, et riez si je vous dis sérieusement que se joue aussi le destin du monde. Je sais qu’un artiste aujourd’hui n’aime pas entendre ce langage.
Faut-il que toute chose soit confondue, toute parole de son sens pervertie ! Car le poète ne veut plus que des milliers de coeurs l’entendent, le peintre accepte que ses tableaux soient dérisoires…
Rien n’y fera, je continuerai de prendre au tragique la figuration du monde, le langage et je ne me plierai pas au vieux commandement de Jéhovah qui craignait tant pour l’homme les pierres taillées et lui défendait, de représenter son image. De Jéhovah jadis, et de qui maintenant ?
Fougeron, alors, m’avait entendu. On se souvient du Salon d’Automne de 1948, des Parisiennes au Marché…
On sait ce qui suivit. Je ne suis pas prêt à me joindre à la meute qui n’a jamais reconnu la grandeur de cette démarche.
On n’avance pas qu’à coups de chefs-d’œuvre, et sur ce chemin la critique semblait dangereuse dans le hallali des chiens.
Pourtant ! André Fougeron avec des tableaux dont le prototype demeure Le Pensionné de l’exposition dite Au pays des mines, commençait une prospection de la réalité, qui ouvrit la porte à bien des peintres.
C’est son haut mérite. Comme c’est son tort de sembler, au moins, l’avoir abandonnée.
Dès cette époque, j’ai dit à Fougeron ce que je pensais d’une certaine intégration du davidisme [= allusion au peintre français Jacques-Louis David, actif à la fin du 18e siècle, au début du 19e siècle] dans ses recherches, de l’incompatibilité du recours à l’allégorie et des progrès réalistes.
Dans un récent numéro de La Nouvelle Critique, il se trouve que c’est sensiblement ce que je lui avais dit alors privément que, dans un article reproduit, déclare un critique soviétique, à propos du tableau Défense nationale, qui figurait à l’exposition Au pays des mines.V. Prokoviev écrivait dans Iskousstvo (mars-avril 1953) : …Il est deux voies pour aller de l’esquisse au tableau. La première approfondit et enrichit le contenu, renforce la clarté vivante de l’image, rapproche de la vie : c’est la voie du réalisme authentique.
L’autre, c’est la schématisation de l’esquisse, la transformation du tableau en une chaîne de symboles logiques, la transformation des images tirées de la réalité en allégories abstraites.
Cette façon de surmonter l’esquisse porte un caractère purement formaliste.Les dangers de cette dernière voie ne sont pas toujours évités, même par Fougeron le leader du « nouveau réalisme », qui atteint souvent au fini et à la généralisation seulement au prix des limites arbitraires qu’il s’impose à lui-même, au prix d’une certaine schématisation des figures et des situations.
Les tableaux de Fougeron qui souffrent de ce défaut sont, dans leur genre, un montage d’une série de figures ou de groupes ; les hommes y perdent leur individualité, ils expriment seulement l’idée générale.
Aucune variété de sentiments, aucune diversité de mouvement : dans chaque figure, tout est ramené au leitmotiv et tous les détails caractéristiques, tout ce que vivent les individus est rejeté.Mais de ce fait, chaque personnage devient un symbole abstrait. Le tableau perd pour beaucoup de sa force vivante de conviction.
Le peintre aboutit ici à l’ascétisme en faisant un absolu de certains aspects limités du système artistique de David. Il y a des éléments de cet « ascétisme artistique » dans plusieurs tableaux de la série Au pays des mines.
Dans le tableau La Défense nationale, qui représente la bagarre entre les mineurs en grève et une compagnie de C.R.S., Fougeron a essayé de montrer d’après Milhau : « D’un côté, la masse brutale, anonyme, aveugle » des policiers ; de l’autre côté, l’unité de la classe ouvrière en lutte ; « Un corps unique… mais un corps aux innombrables têtes pensantes, aux mille bras dressés pour le combat ». (« Arts de France », n° 34, p. 12.)
Et voici que pour montrer que, contrairement à l’unité mécanique des policiers, l’unité de la classe ouvrière est une unité consciente.Fougeron représente un groupe d’ouvriers de telle manière que, seul, le premier apparaît entièrement alors que des autres on ne voit que les têtes et les bras.
On a l’impression d’un corps à quatre têtes et à huit bras.
Nous avons devant nous un symbole aux éléments rassemblés en un tout par la réflexion au lieu d’une image réelle du peuple en lutte.
La production artistique ne peut être considérée achevée que lorsque, reflétant de façon véridique le fonds de la réalité l’idée est incarnée (ou plus exactement « vue » et « révélée ») dans l’événement individuel, unique, dans les hommes concrets dans lesquels cette essence s’exprime le plus pleinement et clairement, le plus typiquement.
Plus loin. V. Prokoviev rend hommage au Pensionné, à divers portraits de Fougeron, en opposition à Défense nationale .
Je n’ai pas cité ce texte pour me réfugier derrière une autorité lointaine. Je dois redire à André Fougeron ce que je lui avais dit déjà alors, parce que cette toile de six mètres sur quatre, qu’il vient d’exposer au Salon d’Automne, porte tous les caractères que je lui conseillais alors d’éviter, et que lui reproche V. Prokoviev.Il semble que ceci ait été écrit pour « Civilisation occidentale ».
Cet article, j’ai entendu dire de lui qu’il datait un peu : le Salon d’Automne nous prouve le contraire.
Il serait déshonnête de ne pas dire à Fougeron, et cette fois publiquement, ce que seule une critique de copinerie pourrait cacher.
Qu’il se trompe. Qu’il est sorti de la voie du réalisme.
Que ce n’est pas ainsi que peuvent et doivent s’exprimer les idées que nous avons en commun.
Je ne veux pas ici me livrer à la description de ce tableau, parce que, ramené aux mots, il deviendrait plus consternant que nature.Devant l’occupation américaine de notre pays, la politique de guerre, la guerre déjà présente au Viêt-Nam, des problèmes se posent que c’est à leur honneur aux peintres que de vouloir aborder.
Mais ces problèmes touchent gravement aux choses de la sensibilité nationale, ne serait-ce, par exemple, que la terrible cérémonie des débarquements de cercueils revenant d’Indochine. Il ne faut pas, même à son propre insu, se trouver jouer avec cela.
Tous les moyens ne sont pas bons à évoquer ce qui touche à l’honneur de la France.
La brutalité politique des Yankees, la ramener, la réduire aux pieds mis sur la table et à la lecture des journaux polissons, ne sert en rien à la compréhension collective, nationale, du danger.
Comme l’oppression de race n’est pas rendue odieuse par le fait de camper en premier plan une sorte de singe grimaçant qui est un négrillon cireur de chaussures, ce que je n’ai pas besoin d’être noir pour prendre fort mal. Etc.
Mais l’invraisemblable ici, de la part de l’auteur du Pensionné, c’est la peinture même, hâtive, grossière, méprisante, du haut d’une maîtrise qu’on croit posséder une fois pour toutes, la composition antiréaliste, sans perspective vraie, par énumération de symboles sans lien, sans respect de la crédibilité (à quoi rime cette voiture d’un bleu verni, sans poussière ni boue, d’où tire sur nous un SS inutilement grimaçant, avec personne à côté de lui au volant pour la conduire et à quoi riment ces infrastructures sous les roues, manière de hutte en terre avec des enfants à la fenêtre, Algériens roulés dans une tôle ondulée ?).
Pour qui cela est-il peint ?Pour ceux qui savent que la France est occupée, qui le ressentent, qui luttent contre ?
Pour eux, un simple Go Home sur les murs est plus significatif que cette caricature, où s’allient les méthodes de l’ancien journal humoristique allemand, le Simplicissimus, avec ce qu’il y a de plus académique dans la peinture mexicaine, les vieux procédés de juxtaposition du surréalisme dans la peinture et les photos-montages.
Les idées d’où est parti le peintre, ce sont les miennes, les nôtres. Il ne faut pas les compromettre.Elles sont précieuses à la nation entière, et il faut y gagner celle-ci.
Un tel tableau ne peut que rejeter les hésitants de l’autre côté, il ne collabore aucunement au rassemblement nécessaire de la nation française pour son indépendance.
Il ne peut que servir l’opinion répandue par l’ennemi de la grossièreté de cœur et de pensée des communistes.
Je ne crois pas que ces choses-là puissent être dites en les mâchant en cachette. Les choses ont été trop loin pour cela. Il faut dire halte-là à André Fougeron.Il peut, il doit reprendre la voie du peintre qu’il n’a pas cessé d’être. Du réaliste qu’il lui faut devenir.
Et cela (tant pis si cela fait sourire M. Georges Ravon du Figaro) sur le double exemple des réalistes français, de Fouquet à La Tour, aux frères Le Nain, à Géricault, à Courbet, et des réalistes russes et soviétiques, dont fût-ce un peintre de genre qui n’est pas des plus grands comme F. Rechetnikov, la leçon est avant tout une leçon de métier, de respect du réel, du « fini » et du « rendu » dans le tableau fait pour servir et non pour briller, une œuvre d’art et non un discours, un mauvais discours de démagogue.
André Fougeron, je te crois capable d’entendre cela, venant personnellement de moi qu’en d’autres temps tu as écouté.
Et, sportivement, d’encaisser la critique comme les louanges.
Tu dois savoir que telles sont les choses que si je ne les disais pas, beaucoup d’hommes jeunes et sensibles se détourneraient, j’en suis sûr, de nous, de ce que tu aimes et défends.
Prouve que tu es de ceux-là qui peuvent, qui savent regarder la réalité en face.
Il faut ici savoir une chose : ce n’est pas pour rien que Louis Aragon dit « Il faut dire halte-là à André Fougeron ».
C’est une allusion directe à la préface du Pays des Mines écrite par Auguste Lecœur, qui se conclut par « Avance Fougeron », en référence au long article de présentation de l’œuvre d’André Fougeron qui suit avec ce titre, rédigé par André Stil.