Secrétaire général de l’Union des étudiants communistes (UEC) en 1959-1960, Philippe Robrieux s’est fait débarquer dans le cadre de l’affaire dite Servin-Casanova.
L’UEC a alors 5 000 membres ; c’est à la fois beaucoup, dans la mesure où c’est le mouvement politique étudiant le plus nombreux, et c’est très peu si on considère qu’il y a 300 000 étudiants dans le pays.
Surtout, autour de 40 % des membres sont des Parisiens.
Cela implique tout un état d’esprit.
Ainsi, Philippe Robrieux vient de la grande bourgeoisie et, en cela, il rejoint de nombreux jeunes qui vont justement rejoindre l’UEC, tout en apportant leur propre interprétation des choses.
Si une partie reste légitimiste, une majorité toute relative se retrouve dans l’approche du Parti Communiste Italien, qui a décidé de se lancer dans « déstalinisation » poussée.

C’est que, contrairement au Parti Communiste Français qui avait déjà constitué son idéologie en 1934-1936 sous l’égide de Maurice Thorez, le Parti Communiste Italien se retrouvait en 1945 comme une force massive, mais désorientée.
Il était resté marginal depuis sa fondation en 1921 ; Antonio Gramsci était mort en prison en Italie en 1937, alors que sous le fascisme en général les activités étaient extrêmement faibles.
De fait, lorsque Palmiro Togliatti revient en Italie en 1944, il a passé 18 années en exil.
Cependant, le Parti Communiste Italien dispose du prestige de la Résistance ; il est devenu de masse : au début des années 1960, il a 1,3 million d’adhérents.
Palmiro Togliatti capitula ainsi rapidement devant la déstalinisation et fit en sorte que le Parti Communiste Italien soit autocentré.
Il théorisa pour cette raison le « polycentrisme » du Mouvement Communiste International. Voici ce qu’il explique à la revue Nuovi Argomenti en 1956 :
« Tandis que le XXe Congrès a donné une énorme contribution aux paramètres et aux solutions de nouveaux et nombreux graves problèmes du mouvement démocratique et socialiste, alors qu’il marque une étape très importante dans le développement de la société soviétique, la position qui a été prise au congrès, et qui aujourd’hui est amplement développée par la presse soviétique en ce qui concerne les erreurs de Staline, les causes et conditions qui les rendirent possibles, ne peut être considérée comme satisfaisante (…).
Les vrais problèmes échappent : ceux du comment et du pourquoi la société soviétique a pu arriver, et arriva, à certaines formes d’éloignement de la vie démocratique et de la légalité, allant même jusqu’à la dégénération (…).
La structure politique interne du mouvement communiste mondial est aujourd’hui changée.
Ce que le Parti communiste de l’Union soviétique a fait reste, comme je l’ai dit, le premier grand modèle de construction d’une société socialiste, qui eut la route tracée par une profonde et décisive fracture révolutionnaire.
Aujourd’hui le front de la construction socialiste dans les pays où les communistes sont le parti dirigeant s’est tellement étendu (il inclut la troisième partie du genre humain !), que même pour cette partie, le modèle soviétique peut ne pas être et ne doit plus être obligatoire (…).
L’ensemble du système devient polycentrique et à l’intérieur même du mouvement communiste on ne peut plus parler d’un guide unique, mais d’un progrès qui s’accomplit en suivant souvent des voies différentes. »
C’était là légitimer la « voie nationale » au socialisme, c’est-à-dire le fait de dire qu’il n’y a plus besoin de révolution.
En soi, Maurice Thorez était tout à fait sur la même ligne.
Palmiro Togliatti allait par contre beaucoup plus loin dans la souplesse idéologique et organisationnelle.
Cette démarche fut considérée comme la bonne par des jeunes, issus de la bourgeoisie, devenus étudiants et ayant adhéré à l’UEC.
Ils furent connus comme les « Italiens » de l’UEC.
Jean Piel, secrétaire général de l’UEC à la suite de Philippe Robrieux, était l’un d’eux ; il accepta toutefois de procéder à une autocritique apparente au XVIe congrès du Parti Communiste Français, en 1961, afin de maintenir le statu quo.

L’opération fut une réussite : Alain Forner, le secrétaire général de l’UEC de 1962 à 1964, appartenait également au courant « italien » ; c’est également le cas de Pierre Kahn, qui le fut de 1964 à 1965.
D’autres figures à leur côté furent André Senik, Henri Vacquin, Roland Castro et Bernard Kouchner.
Les choses s’envenimèrent de plus en plus alors ; Clarté, la revue de l’UEC, se fit plusieurs fois taper sur les doigts, notamment pour la publication d’un document de Palmiro Togliatti.
Pire encore, l’UEC revendiqua en 1963 son propre programme.
Le Parti Communiste Français considérait cela comme un danger significatif et en mai 1963 il décida de la constitution d’une commission dirigée par Roland Leroy, avec notamment également Roger Garaudy, Paul Laurent, Georges Cogniot.
Roland Leroy dénonça à cette occasion dans son rapport les velléités d’indépendance de l’UEC :
« Ils voudraient maintenant faire croire à la possibilité d’une sorte de négociation entre l’U.E.C. et le parti, au nom de l’indépendance de l’U.E.C.
Ils font semblant de confondre deux notions fort distinctes.
Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir d’indépendance politique de l’organisation de la Jeunesse communiste.
La pleine indépendance d’organisation dont elle jouit lui permet au contraire de trouver les formes les plus efficaces d’application de la politique communiste dans la masse des étudiants.
Tout ce qui tend à orienter l’U.E.C. dans une voie opposée à celle du parti est contraire aux principes de l’U.E.C., à ses statuts. »
Roland Leroy attaqua également le rôle du Parti Communiste italien :
« Tout cela rend d’autant plus inattendu et injustifié le discours du camarade représentant les étudiants italiens au dernier Congrès de l’Union des Étudiants Communistes ; discours dont « Clarté » a malheureusement publié un passage qui met en cause ouvertement notre politique d’union et notre lutte pour la démocratie. »
Pareillement, Gaston Plissonnier, secrétaire administratif du Parti Communiste Français, envoya ainsi durant l’été 1964 un courrier particulièrement vindicatif au Parti Communiste italien, alors que des délégués de ses jeunesses, venus pour le congrès du Mouvement de la Jeunesse Communiste, avait participé à un débat mis en place par « un groupe de dirigeants de l’Union des étudiants communistes qui mènent une activité hostile à notre parti et à sa politique ».
Le Parti Communiste Italien fut à cette occasion ouvertement accusé d’interférence ; de fait, toute l’année 1964 fut celle d’une bataille interne dans l’UEC et le Parti Communiste Français progressa largement dans sa reconquête.
La crise finale découla de la lettre de révolte, signée en janvier 1965 par la majorité du Bureau National de l’UEC, où était, pour faire simple, ouvertement dénoncée l’hégémonie du Parti Communiste Français sur le mouvement.
C’est alors Guy Hermier qui devint secrétaire général de l’UEC au congrès de mars 1965, marqué par la présence de 344 délégués légitimistes et 145 « Italiens », avec Roland Leroy tint le discours de clôture.
Pour obtenir la victoire, le Parti Communiste Français avait utilisé les étudiants de province, préparé les lycéens en classe de Terminale, appelé les étudiants s’étant éloignés de l’UEC à y revenir, fait entrer dedans les enseignants passant les concours.
Cela s’arrêta là : comme les « Italiens » ne disposaient d’absolument aucun relais dans le Parti Communiste Français, il n’en ressortit strictement rien.
Ils furent exclus ou quittèrent les rangs communistes, et devinrent tendanciellement rapidement des anticommunistes plus ou moins virulents.
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Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)