En novembre 1962 ont lieu les élections législatives. Pour la première fois depuis 1945, le Parti Communiste Français n’est plus le plus important en termes de voix : c’est un tournant.
Élections législatives de novembre 1962
| voix | % | voix | % | ||
|---|---|---|---|---|---|
| Union pour la nouvelle République | 5 877 127 | 32,06 | 6 168 162 | 40,4 | 230 |
| Républicains indépendants | 427 821 | 2,33 | 134 399 | 0,88 | 18 |
| Mouvement républicain populaire | 235 921 | 1,29 | 156 841 | 1,03 | 8 |
| Total majorité présidentielle | 6 605 662 | 36,03 | 6 469 353 | 42,37 | 256 |
| Parti Communiste Français | 4 010 463 | 21,87 | 3 260 827 | 21,36 | 41 |
| Mouvement républicain populaire | 1 443 838 | 7,88 | 653 267 | 4,28 | 29 |
| Centre national des indépendants et paysans | 1 341 748 | 7,32 | 932 591 | 6,11 | 12 |
| Parti socialiste (SFIO) | 2 279 209 | 12,43 | 2 236 742 | 14,65 | 64 |
| Parti radical | 1 360 465 | 7,42 | 1 189 291 | 7,79 | 41 |
| Modérés | 769 419 | 4,2 | 374 728 | 2,45 | 20 |
| Parti Socialiste Unifié | 363 842 | 1,98 | 115 426 | 0,76 | 2 |
Le Parti Communiste Français s’en sort sur le plan du nombre de députés, grâce à un accord de désistement avec le Parti socialiste (SFIO).

Voici quelle est l’évaluation par Maurice Thorez de ces résultats lors de la session du Comité Central qui s’est tenue à Malakoff, en banlieue parisienne, les 13 et 14 décembre 1962.
On a affaire, bien entendu, à un déni associé à l’hypothèse toujours remise en avant de « l’unité » qui va tout changer.
« Dans l’opposition grandissante de la classe ouvrière, des couches moyennes, de l’ensemble des forces politiques adversaires du pouvoir personnel, le Parti Communiste est apparu comme la force essentielle.
Les camarades l’ont montré ici par de nombreux exemples : son autorité, son influence se sont développées.
Les initiatives du Parti, sa politique claire, audacieuse de désistements très larges ont contribué grandement, efficacement à l’union des forces ouvrières et démocratiques : elles ont contribué essentiellement à ce redressement républicain du deuxième tour et aux nombreux succès des candidats de l’union, qu’ils soient communistes, socialistes, radicaux, parfois M.R.P., parfois même indépendants.
C’est le point essentiel sur lequel je voudrais insister.
Bien entendu, il est juste de dire que c’est là, la conséquence de la politique profondément et invariablement unitaire du Parti, mais cette appréciation ne suffirait pas.
Bien entendu, on peut dire : le Parti a eu raison mais cela ne suffit pas.
Il faut en terminer une fois pour toutes avec le système de l’auto-félicitation : « Nous avons raison, nous avons eu raison, j’ai encore raison, tu as encore raison. »
Il faut juger les choses un peu plus objectivement et les membres du Comité Central ont été bien inspirés de le faire à commencer par Waldeck Rochet dans son rapport, puis les camarades qui sont intervenus dans la discussion, notamment Balmigère.
Pour ma part, j’ai applaudi de tout cœur à son intervention, car elle montrait l’esprit nouveau qui souffle dans le Comité Central, la pensée d’hommes liés aux masses et qui ont dégagé la leçon de la campagne, qui ont noué de nouveaux liens, qui en aperçoivent le prix et qui sont décidés à en tirer maintenant tous les fruits désirables dans l’intérêt de la classe ouvrière et de la démocratie.
Nous n’avons pas présenté à nos partenaires éventuels des propositions formelles, Waldeck Rochet l’a dit : nous n’en avons pas présenté d’abord dans la campagne du non.
Nous avons repris une formule léniniste adaptée aux conditions de notre moment : « Marcher séparément et frapper ensemble ». Nous l’avons un peu modifiée.
Nous avons dit « Marcher côte à côte ».
Cette formule a mis à l’aise tous nos alliés virtuels.
Ils ont senti que nous ne voulions pas obtenir un quelconque succès de prestige pour nous-mêmes, un succès de propagande ; que nous ne cherchions pas à les mettre en difficulté ou avec leurs adhérents, ou avec leurs sympathisants, ou avec eux-mêmes ; que nous avions seulement le désir de contribuer au rassemblement de toutes les forces contre le gaullisme.
Nous sommes des militants communistes, ayant une politique claire, une ligne claire.
Nous avons décidé d’aller audacieusement aux initiatives les plus larges et au soutien de toutes les initiatives les plus larges afin d’organiser et de développer l’effort commun ou simplement parallèle pour le non.
Et nous avons continué sur cette lancée dans la campagne électorale (…).
Nous voulions un effort résolu afin d’obtenir le maximum dans l’intérêt de la cause de l’unité.
Et pour cela, bien avant les élections, nous avons mis l’accent de plus en plus sur les problèmes de l’unité, en dénonçant avec vigueur, de plus en plus nettement, de plus en plus clairement, les manifestations d’étroitesse et de sectarisme qui devenaient, qui étaient devenues le danger principal, après que les éléments opportunistes eurent été mis en déroute parce qu’ils freinaient notre juste politique d’application du front unique, en négligeant la masse des ouvriers socialistes et en s’orientant exclusivement sur les groupuscules qui masquent le vide de leur politique sous la phrase de gauche.
Nous avons battu les opportunistes il faut se le rappeler, c’est une grande leçon, il en avait été ainsi en 1934, avant que nous puissions parvenir à la signature du Pacte d’unité d’action et au Front populaire qui a suivi.
Mais le danger de droite ayant été mis en échec comme il convenait, il a fallu faire face de plus en plus vigoureusement au danger de gauche, à l’étroitesse, au sectarisme (…).
Pendant la campagne même, pendant les élections, pour les désistements, nous avons constaté différentes manifestations d’incompréhension. Les membres du Comité Central dans leurs interventions, en ont presque tous signalé.
Comme il y a trente ans, nous avons entendu des voix disant : « Vous y croyez, vous, au front unique ? Jamais on ne pourra s’entendre avec tel ou tel dirigeant socialiste ! »
Nous avions alors répondu : « La question n’est pas là ; la question est de savoir comment nous répondrons aux exigences du mouvement des masses en contribuant à l’unité entre socialistes et communistes. »
À Arras, les travailleurs communistes ont compris où était le devoir.
Ils ont voté pour Guy Mollet. Ils ont donné une belle leçon à ceux qui ne veulent pas voir ou qui ne veulent pas comprendre : ils ont montré que le ressentiment n’est pas un état d’esprit politique.
NE LAISSONS PAS RETOMBER LA PÂTE
Nous avions dit dès le 4 octobre 1958, moins d’une semaine après le premier référendum : « Il ne faut surtout pas renoncer à gagner les ouvriers socialistes, et en général faire une croix sur ceux qui ont voté OUI. Au contraire ».
Et nous avons entrepris un effort patient et tenace pour aider au rassemblement de tous les travailleurs, de tous les républicains.
Si nous continuons dans cette voie, alors les conditions seront de plus en plus favorables au rassemblement des masses, à la cause de l’unité, au rapprochement entre communistes et socialistes.
Si nous-mêmes nous laissions retomber la pâte, si nous revenions aux vieilles habitudes, aux vieilles méthodes de raisonnement et de travail, eh bien ! les liens encore fragiles risqueraient de se détendre.
Il nous appartient d’être très attentifs et toujours plus actifs (…).
Comprenons qu’il s’est passé un événement essentiel dans le pays et ne laissons pas, encore une fois, retomber la pâte. Il faut persévérer dans cette ligne, il faut poursuivre patiemment, fraternellement notre effort.
Un point doit être clair : jamais la situation ne se représente comme elle fut à un moment du passé. Jamais les choses ne reviennent comme elles étaient la veille.
Le Parti Socialiste et ses adhérents ne seront plus jamais exactement ce qu’ils étaient il y a un mois.
Le Parti Socialiste, ses adhérents, ses militants ont été fortement marqués par cette campagne électorale, par cette campagne d’union.
Leur sentiment se résume dans ces mots simples : « Nous savons maintenant quels sont nos vrais amis ».
Il y a quelque chose qui est changé depuis que les contacts ont été noués entre militants, entre organisations socialistes et communistes.
Balmigère l’a dit tout à l’heure : c’est un fait que là-bas, les militants radicaux, les autres militants républicains ont été profondément impressionnés par la politique du Parti Communiste.
Le camarade Barel a parlé des radicaux dans les Alpes-Maritimes. Il aurait dû ajouter que le président de la Fédération radicale est venu parler dans l’un de ses meetings.
RECHERCHER ET TROUVER LES BASES D’ACTION COMMUNE
Mais revenons aux questions posées par Waldeck Rochet.
Tout en expliquant, en développant notre politique, nous devons continuer à le faire de façon à désarmer les préventions.
À cette condition, les adversaires de l’unité seront de moins en moins sui-vis, non seulement chez les socialistes, mais chez les autres républicains.
Les adversaires de l’unité seront de plus en plus isolés.
Notre tâche est d’aider les partisans de l’action commune, ou parallèle, dans tous ses aspects, et de les aider avec tact et discernement.
L’essentiel est maintenant de rechercher et de trouver les bases d’une position commune, d’une action commune sur toutes les questions de la vie nationale et internationale (…).
Pour les formes de front unique, la grande leçon de la campagne du référendum et des élections tient en ces mots : pas de schématisme ; les formes les plus diverses.
Pas d’exigence ou plutôt une seule, qui vaut pour nous comme pour tous nos partenaires éventuels : servir au mieux les intérêts des travailleurs, la cause de la démocratie et de la paix.
Il nous faut parvenir, peu à peu, à la démonstration que la collaboration la plus complète entre communistes, socialistes et autres républicains est nécessaire pour le présent, mais qu’elle le sera également pour l’avenir, jusques et y compris pour entreprendre dans les conditions les meilleures la construction du socialisme. »
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Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)