La mise à l’écart de Marcel Servin et Laurent Casanova par le Parti Communiste Français

La polémique autour de Roger Garaudy et du Centre d’Études et de Recherches Marxistes concernait directement la question du rapport à l’idéologie, à l’URSS, à la « déstalinisation ».

Cependant, le triomphe gaulliste de 1958 avait également donné naissance à des troubles, cette fois à la direction. Deux figures majeures sont ici concernées.

Tout d’abord, on a Marcel Servin. Celui-ci a un parcours exemplaire aux côtés de Maurice Thorez ; il en a été le secrétaire particulier à partir de 1945, ainsi que son directeur de cabinet ministériel.

Il rejoint le Comité Central en 1950, le Bureau Politique en 1956, pour devenir secrétaire du comité central en 1959.

Marcel Servin

Laurent Casanova, un peu plus âgé, fut notamment le secrétaire particulier de Maurice Thorez à partir de 1936. Il rejoint le Comité Central en 1945, le Bureau Politique en 1954.

Il est chargé du rapport avec les intellectuels, qui le surnomment « le cardinal ».

Laurent Casanova

Tous deux sont condamnés lors d’une session du Comité Central, les 13-14-15 janvier 1961.

Maurice Thorez parle de « graves divergences qui opposent depuis des années et de façon systématique, toujours ensemble, deux camarades, Laurent Casanova et Marcel Servin, aux autres membres du bureau politique ».

Qu’est-ce qui est reproché ? Maurice Thorez parle d’une évaluation erronée de la situation et de la nature du gaullisme.

« Servin a dit qu’il voulait donner une explication de la crise Pinay.

Pour nous, la crise Pinay était un aspect de la mainmise plus complète et plus directe des monopoles ; à quoi tentaient et tentent toujours de résister des couches plus faibles du capital non monopoliste, ces petits industriels, ces couches paysannes, ces commerçants, dont précisément Pinay et les indépendants se disent les représentants.

Au contraire, Marcel Servin, dans son article, expliquait qu’une partie du grand capital abandonnait la politique gaulliste, dont elle était déçue dans différents domaines (…).

En fait, on laissait croire que le gaullisme avait une politique tout à fait différente de ce que pouvait souhaiter au moins une partie importante du grand capital.

Le fond est qu’il y avait dans cet article un commencement de révision de l’appréciation du quinzième congrès sur la nature du pouvoir gaulliste (…).

Nous [= Maurice Thorez et le Parti Communiste Français] sommes loin des raisonnements erronés d’où ressortait l’idée d’un de Gaulle rejeté par une couche de monopolistes, ou même placé au-dessus des monopoles (pourquoi pas au-dessus des classes ?).

Non, de Gaulle ne mène pas une politique nationale, même lorsque nous pouvons utiliser ses prises de position sur tel ou tel aspect des liaisons atlantiques pour pousser la contradiction et pour éclairer les masses.Je voudrais encore relever une affirmation singulière :

« Le phénomène d’une idéologie divergeant de la politique générale du « capitalisme de monopole, idéologie naissant des conditions particulières du capitalisme d’État, menace d’alimenter une contradiction nouvelle au détriment de l’ensemble de l’oligarchie ! ».

Ici, il faut dire que l’erreur est de taille. Comment peut-on séparer le capitalisme d’État des monopoles ? »

Il y a d’autres reproches, concernant les questions d’organisation, mais toutes relèvent en fin de compte de la question du rapport au gaullisme.

Marcel Servin et Laurent Casanova considéraient que de Gaulle « décrochait » du capitalisme et des monopoles dans ses décisions ; c’est ici rejeté.

Reste un problème : en quoi consiste ce « capitalisme d’État » qui existerait, comme capitalisme de monopole, dont parle Maurice Thorez ?

Ce concept est alors encore balbutiant ; il faudra encore quelques années pour qu’il soit précisé.

Mais il consiste à dire que le capitalisme a changé de nature, que les monopoles sont devenus si forts qu’ils s’opposent au reste des capitalistes, et qu’ils ont pris l’État en main.

C’est une tendance naturelle au Parti Communiste Français de voir les choses ainsi ; Maurice Thorez a dès les années 1930 dénoncé une « oligarchie » qui dominerait le pays.

C’est ce qui explique la démarche « patriote » de l’idéologie du Parti Communiste Français, idéologie en fait social-chauvine : il y aurait simplement une toute petite minorité qui poserait problème. La question de la bourgeoisie a disparu.

Marcel Servin et Laurent Casanova ont, dans ce cadre de pensée, considéré qu’il y avait une contradiction entre de Gaulle et les monopoles, c’est-à-dire entre l’État et les monopoles.

Du point de vue de Maurice Thorez, c’est une erreur à corriger et il s’est contenté d’appeler à une rectification.

Danielle Casanova, cadre des Jeunesses Communistes puis de l’Union des jeunes filles de France, déportée à Auschwitz où elle meurt en 1943, était mariée à Laurent Casanova

Le mal était cependant profondément ancré, car au-delà du rapport entre l’État et les monopoles, il y a la question du rapport entre les fractions différentes de ces monopoles.

Et là, pour Maurice Thorez, on touche à l’essentiel, car sa ligne est précisément de chercher à identifier la fraction la plus puissante et d’appeler à l’unité la plus large contre elle.

Marcel Servin écrivit ainsi en janvier 1960 dans France Nouvelle :

« La lutte entre fractions de la grande bourgeoisie n’est nullement une lutte entre les forces orientées vers la démocratie et d’autres qui le seraient vers le fascisme… »

Ce à quoi Maurice Thorez répondit au Comité Central de février 1960, dans une explication publiée dans l’Humanité :

« On a dit « quand il y a contradictions dans la bourgeoisie, cela ne signifie pas qu’une fraction de la grande bourgeoisie serait pour une politique réactionnaire et une autre pour une politique démocratique »… Moi je pense que si. »

Voilà pourquoi, au-delà de la question du rapport au gaullisme, ce qui est en jeu c’est la stratégie elle-même.

En ce sens, Marcel Servin et Laurent Casanova sont largement fidèles à la ligne sentimentale-identitaire, qui considère que le Parti Communiste Français a une existence à part, indépendante des événements.

Maurice Thorez considère, quant à lui, que le Parti Communiste Français est ou peut toujours être le protagoniste de chaque séquence, par une proposition adéquate d’unité.

Telle est la réelle nature du conflit lancé par Maurice Thorez : outre l’aventurisme idéologique de l’interprétation d’un gaullisme qui serait indépendant des monopoles, il y a la question du rapport aux fractions dominantes et la question des alliances.

Marcel Servin et Laurent Casanova sont donc exclus du Bureau Politique, sur décision du Comité Central, le 24 février 1961, Marcel Servin cessant naturellement d’être secrétaire du Comité Central.

Marcel Servin accepta la sentence et fut renvoyé à la base, conservant quelques responsabilités, notamment comme permanent en Moselle.

Laurent Casanova ne dit rien du tout et cessa la politique, tout en restant membre et fidèle au Parti Communiste Français.

Ni l’un, ni l’autre n’ont jamais franchement abordé en public la question de leur mise à l’écart.

C’est tout à fait révélateur de la mentalité sentimentale-identitaire, qui proteste contre la direction, mais se soumet toujours.

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Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)