Le CERM aux prises avec la ligne sentimentale-identitaire du Parti Communiste Français

La mise en place du Centre d’études et de recherches marxistes (CERM) décidée par le XVe congrès devait relever d’un esprit ouvert d’échanges, à l’écart ; en pratique, cela va être un lieu de polarisation immédiate, au sein du Parti Communiste Français.

C’est que son dirigeant, Roger Garaudy, va lui faire prendre une direction aux contours parfaitement définis, qui va se heurter à la tradition sentimentale-identitaire qui existe dans le Parti Communiste Français.

Roger Garaudy développe une approche qui est celle d’un marxisme qui se voudrait humaniste et donc tourné vers l’ouverture ; autrement dit, il applique la ligne de deux devient un et pousse jusqu’au bout la démarche républicaine de Maurice Thorez, qui d’ailleurs lui apporte son soutien total.

Le Parti Communiste Français doit, dans cette logique, systématiquement discuter, s’ouvrir à l’extérieur, échanger, accepter des compromis dans un souci d’unité à conquérir, etc.

Au sens strict, Roger Garaudy est devenu alors le « philosophe officiel » du Parti Communiste français, ou plus exactement son vrai idéologue, et pour cette raison, il s’est retrouvé à la tête des Cahiers du communisme depuis 1954.

Roger Garaudy a d’ailleurs un certain prestige pour être parvenu à faire un doctorat à la Sorbonne avec comme thème « La théorie matérialiste de la connaissance » en s’appuyant sur Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao Zedong… Maurice Thorez.

Il est membre du Bureau Politique depuis 1956 ; entre 1945 et 1957, il a publié neuf ouvrages, dont huit aux éditions liées au Parti Communiste Français.

Ses ouvrages marquants sont Humanisme marxiste. Cinq essais polémiques publié en 1957, Perspectives de l’homme : Existentialisme, Pensée catholique, Marxisme, publié en 1961 ainsi que D’un réalisme sans rivages, publié en 1963 et dont la préface a été écrite par Louis Aragon.

Ce dernier s’y fait mystique :

« Je tiens ce livre pour un évènement.

Pour ce qu’il dit, et pour l’homme qui le dit. Pour le moment où il paraît, et comme gage de l’avenir (…).

Il ne s’agit pas, précise Aragon, d’une révision du marxisme, mais de sa restitution. »

Et, donc, profitant de l’esprit d’ouverture du CERM, Roger Garaudy organise des « semaines de la pensée marxiste » qui, somme toute, visent plus les socialistes et les chrétiens que les milieux se revendiquant du marxisme.

Le CERM avait d’ailleurs participé, en mai 1961, aux « Entretiens de Royaumont », un forum libéral dans le Val-d’Oise, sur le thème « Quel avenir attend l’homme ? ».

La première « semaine de la pensée marxiste » se déroula en décembre 1961, à la Mutualité, avec comme thème « la dialectique dans l’histoire et dans la nature », et rassembla six mille personnes à chaque fois.

Tout cela déplut toutefois fondamentalement à toute une scène de jeunes philosophes.

On a à leur tête Lucien Sève, agrégé de philosophie en 1949 ; à ses côtés, bien qu’il y ait beaucoup de nuances, il y a Michel Verret, agrégé de philosophie en 1953, Michel Simon, agrégé de philosophie en 1951, Jean-Jacques Goblot, agrégé de Lettres en 1954, Jacques Milhau, agrégé de philosophie en 1954.

À part ce dernier, tous sont passés par l’École normale supérieure et, à l’arrière-plan, on a deux figures qui les forment.

Tout d’abord, on a Georges Cogniot, qui est au Comité Central depuis 1936 ; c’est quelqu’un de très proche de Maurice Thorez.

Ensuite, on a Louis Althusser, agrégé de philosophie en 1948.

C’est Louis Althusser qui est le vrai chef de file de ce courant de pensée, dont La Nouvelle Critique, la revue destinée aux intellectuels, reflète les positions.

L’idée est simple : il s’agit de continuer le matérialisme dialectique comme science, mais en se débarrassant de Staline.

Par conséquent, comme l’explique Lucien Sève qui dénonce « l’opportunisme doctrinal » de Roger Garaudy :

« La philosophie marxiste, quant au fond, n’a plus rien à apprendre de la philosophie non marxiste depuis Marx. »

Les divergences sont donc possibles et le « dogmatisme » est rejeté.

Toutefois, il ne faut pas qu’il y ait une ouverture et des influences extérieures au marxisme, ou au Parti Communiste Français, comme le veut Roger Garaudy.

Cela reflète clairement la ligne sentimentale-identitaire, par opposition à la ligne majoritaire, tenante de l’ouverture et de l’unité de Maurice Thorez.

On remarquera d’ailleurs qu’aucun de ces universitaires n’abandonnera les positions du Parti Communiste Français, tous le considéreront toujours comme l’alpha et l’oméga politiquement.

Le Bureau Politique intervint pour éteindre la polémique, en octobre 1961.

« 1/Le Bureau Politique considère que la discussion qui s’est engagée dans le Comité de rédaction de « La Nouvelle Critique » sur les questions philosophiques a été utile et a atteint un niveau idéologique élevé.

– Elle contribuera à affermir la démarche des philosophes communistes et leur permettra une participation plus active à la bataille idéologique du Parti en même temps qu’elle facilitera leur travail créateur en vue d’enrichir la philosophie marxiste de nouveaux ouvrages.

Pour le cas où les discussions de ce genre à l’avenir auraient lieu, il convient que le Comité de rédaction de la revue fasse participer directement et personnellement les camarades qui peuvent être concernés par la discussion.

2/ Le Bureau Politique considère que le travail des philosophes communistes doit partir des idées essentielles suivantes :

1°) La philosophie marxiste, c’est le matérialisme dialectique et le matérialisme historique – conception du monde dit prolétariat, fondée sur l’étude des lois les plus générales du mouvement dans la nature, l’histoire et la pensée.

C’est la seule philosophie scientifique. Elle a un caractère de classe : elle est la philosophie du prolétariat.

2°) Cette philosophie, immanente à la science et à l’ensemble de la pratique sociale, se développe avec elles.

Tout en étant achevé dans ses principes essentiels, le matérialisme est en même temps en continuel développement.

Le noyau de vérité absolue que la philosophie marxiste comporte du fait même qu’il résulte de tout le développement antérieur des sciences et de la pratique, présente deux caractères indissociablement unis :

a) Il ne peut être remis en cause ;

b) Il peut et il doit être constamment enrichi et développé.

La philosophie est distincte de chaque science particulière mais inséparable de l’ensemble des sciences et de leur développement.

Comme pour les sciences, le noyau de vérité absolue qu’elle contient est constamment en voie de croissance organique.

3°) Parmi les philosophes non-marxistes il en est qui :

– en dépit de leurs positions politiques conscientes (petites bourgeoise ou même ouvertement réactionnaires) ;

– en dépit de leurs principes philosophiques de départ, fondamentalement faux (spéculatifs, idéalistes, métaphysiques, religieux) ;

peuvent découvrir des aspects particuliers de la réalité, des vérités partielles, mettant ainsi au jour :

– des problèmes réels, mais mal posés,

– des faits réels, mais mal interprétés,

– des techniques réelles mais mises en œuvre de façon mystifiée.

4°) Nous devons nous emparer de ces parcelles de vérité, les dégager de leur gangue mystificatrice et les intégrer à la pensée marxiste, en montrant qu’elles ne sont pas solidaires de l’erreur globale de la doctrine danse laquelle elles sont apparues et ne peuvent lui servir de caution.

5°) Cette méthode – qui n’a rien à voir avec une tentative quelconque de conciliation ou de synthèse des principes opposés du matérialisme et de l’idéalisme, de la dialectique et de la métaphysique, de la spéculation et de la pratique scientifique,

a) est un instrument indispensable de notre recherche (après l’assimilation de l’enseignement des classiques du marxisme et la liaison constante avec le progrès des sciences et la lutte de classe) ;

b) permet seule la réfutation convaincante des théories non-marxistes, non scientifiques, en ne leur laissant aucune parcelle de vérité ou de réalité à brandir contre nous ;

c) constitue la meilleure façon d’amener à nous les non marxistes, de les conduire à la vérité complète du marxisme et en les aidant à prendre conscience de la contradiction entre ce reflet du monde réel et leurs principes initiaux erronés.

– En même temps que les confrontations avec les idéologues non marxistes, il faut utiliser les autres formes de la bataille idéologique et, notamment, l’enseignement public du marxisme-léninisme, les conférences, les études et articles dans la presse et les revues, les travaux scientifiques et les ouvrages popularisant la conception du monde des communistes.

– Faire preuve de la plus grande vigilance et fermeté dans la rédaction des études et ouvrages en se gardant de toute tendance à la conciliation avec les idéologies opposées au marxisme, à l’éclectisme ou au dogmatisme.

– C’est également de ces principes que doit s’inspirer toute l’activité du Centre d’Études et de Recherches Marxistes.

– Une réunion du comité de rédaction de « La nouvelle Critique » avec la participation de tous les camarades intéressés sera organisée, devant laquelle le camarade Waldeck ROCHET fera le bilan de la discussion et en tirera les conclusions.

L’exposé de Waldeck ROCHET sera publié dans « La Nouvelle Critique » et les « Cahiers du Communisme ».

Il y avait là une absence de conclusion fondamentale et, de par la matrice du Parti Communiste Français, rien d’autre ne pouvait ressortir, puisqu’on avait ici une confrontation entre les deux mentalités existantes en son sein.

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Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)