La polémique entre Roger Garaudy et Lucien Sève en 1962

Mise en place en 1939, la revue La Pensée est un organe du « rationalisme moderne » ; c’est un moyen pour le Parti Communiste Française de se tourner vers les intellectuels en proposant des articles de qualité sur différents thèmes scientifiques, historiques, littéraires, etc.

Elle a son succès juste après la seconde guerre mondiale, puis perd de sa signification.

Lucien Sève y publie, en 1959 et en 1960, différents articles, qui sont repris pour former un ouvrage en 1962, publié aux Éditions sociales et intitulé La Philosophie française contemporaine et sa genèse de 1789 à nos jours.

Cela va provoquer un véritable scandale, l’ouvrage étant dénoncé par Roger Garaudy avec véhémence.

Que lit-on dans La Philosophie française contemporaine et sa genèse de 1789 à nos jours ?

Il faut savoir ici que Lucien Sève, passé par l’École normale supérieure et agrégé de philosophie, s’imagine être un immense philosophe.

Il a une connaissance encyclopédique et manie parfaitement le style philosophique bourgeois ; son but est ouvertement de faire en sorte que le marxisme s’intègre à l’Université.

Plus tard, il présentera par exemple comme un événement majeur qu’en 1979-1980, Hegel soit au programme de l’agrégation pour la première fois.

Tout cela pour dire que Lucien Sève présente donc toujours ses points de vue à travers des panoramas historiques, des références ultra-précises chez Karl Marx jusqu’à la maniaquerie, avec un style pédant jusqu’à la prétention la plus grande.

Fort logiquement, le but de La Philosophie française contemporaine et sa genèse de 1789 à nos jours est de prouver, de manière académique, que le marxisme a tout à fait sa place dans la « philosophie française ».

C’est conforme à la ligne de Maurice Thorez pour qui le marxisme est, somme toute, « français ».

Il y a bien eu à l’époque de Staline la critique soviétique de la thèse « française » de Karl Marx qui viendrait de René Descartes, mais le Parti Communiste Français obéit à sa propre matrice qui est sociale-républicaine où tout ce qui est bien est « français ».

Citant les philosophes français, Lucien Sève fait le constat, période par période, que le spiritualisme a effacé dans l’enseignement l’existence historique des Lumières et du matérialisme.

Il dit par exemple :

« De ce programme officiel, ne retenons même qu’une partie, pour alléger la démonstration : la liste des auteurs à étudier en classe, dont Victor Cousin pouvait dire en 1844 devant la Chambre des Pairs : « Cette liste, Messiers, daignez en croire mon expérience, agit plus profondément sur l’enseignement que le programme des questions. »

Cette liste, qui est donc « de la plus haute importance » de l’avis même de Cousin, on voudrait avoir la place de mettre sous les yeux du lecteur sa composition successive à toutes les époques depuis un siècle et demi : il en serait édifié.

Prenons seulement celle de 1844, que défendait Cousin.

On y trouve Platon, Aristote, Descartes, Arnauld, Malebranche, Fénélon, Bossuet, le P. Buffier [=le Père Claude Buffier, un jésuite], [le théologien britannique] Clarke, Leibniz, Locke et [le Britannique Thomas] Reid.

Pas un seul matérialiste – surtout si l’on tient compte de l’optique exclusivement spiritualiste dans laquelle sont présentés Aristote, Descartes ou Locke au milieu du XVIIIe siècle. »

Sur le fond, Lucien Sève a raison : il n’y a pas de matérialisme dans l’enseignement philosophique français ; toutefois, son approche est fondamentalement erronée.

Il faut savoir ici deux choses, qui n’ont jamais été remarquées par ailleurs.

Primo, en France, lorsque la philosophie a été instituée comme enseignement, elle était associée à la psychologie.

Si ce dernier mot a disparu, il suffit de voir la totalité des dissertations de philosophie au baccalauréat pour s’apercevoir qu’on n’y confronte pas des conceptions philosophiques, par ailleurs non étudiées à l’école, mais des attitudes, des comportements.

L’élève est placé face à un paradoxe et il doit montrer qu’il sait aborder les choses de manière raisonnable, au moyen d’outils philosophiques fournis au cours d’année.

Secundo, les élèves apprenaient autrefois le latin et découvraient donc bien avant le baccalauréat les approches psychologiques de l’Antiquité romaine.

Lucien Sève a donc tort de voir, de manière unilatérale, un enseignement spiritualiste dans la philosophie française, alors que le véritable style reste fondamentalement « français », à savoir raisonnable et psychologique.

Les Français n’aiment pas les grandes idées, qui leur semblent vagues ou dangereuses ; ils apprécient une démarche posée, des attitudes raisonnables, une psychologie maîtrisée.

Ce qui compte, c’est la continuité ; les sauts qualitatifs apparaissent comme déraisonnables, par nature excessifs, etc.

Toute cette conception a ses avantages et ses défauts, mais en tout correspond à l’esprit national français.

Lucien Sève ne voit rien de cela, car la France est pour lui une réalité artificielle où s’opposerait, de manière unilatérale, l’obscurantisme au matérialisme, ce dernier débouchant « naturellement » sur le marxisme.

C’est le même chauvinisme que le Parti Communiste Français pour qui le « marxisme », c’est en fait les Lumières et le matérialisme français prolongé.

C’est également la même escroquerie que Maurice Thorez, et que Jean Jaurès avant lui.

Effaçant l’opposition entre les restes du féodalisme et la bourgeoisie – qui dure ouvertement jusqu’en 1871 et se prolonge jusqu’aux années 1930 (avec l’Action française) – ils créent une contradiction artificielle entre d’un côté l’obscurantisme et de l’autre la science.

C’est surtout une justification de la conquête des institutions, ce que le Parti Communiste Français assume au début des années 1960.

Il faut bien saisir la chose suivante : en 1945, le Parti Communiste Français pensait fusionner avec les socialistes, avec le plus de gens possibles, pour mettre en place de nouvelles institutions.

Au début des années 1960, il est évident que cet objectif est totalement impossible ; la prise du pouvoir par de Gaulle en a été la démonstration.

Il s’agit donc de reconnaître le caractère « neutre » des institutions et de commencer une marche en leur sein.

C’est le sens des considérations de Lucien Sève comme quoi il est regrettable et absurde que l’Université française ne comprenne pas que le marxisme a toute sa part dans l’Histoire française, comme produit naturel des Lumières et du matérialisme.

« La philosophie française, qui de Montaigne et de Descartes à Diderot et à Rousseau avait joué à l’échelle internationale un rôle de premier plan dans le progrès de la connaissance et de l’action, est entrée après la Révolution de 1789 dans une phase de médiocrité, de stérilité et de décadence.

Il ne s’agit évidemment pas d’un « épuisement naturel » : à l’époque même où la philosophie officielle sombrait dans les platitudes de l’éclectisme, la pensée française était capable de produire des géants comme Michelet.

Ce ne sont donc pas les facultés créatrices de la nation qui auraient on ne sait pourquoi dépéri, mais les conditions de leur libre épanouissement en philosophie qui ont été pour l’essentiel supprimées consciemment par la bourgeoisie réactionnaire : ayant renié l’idéal de sa période ascendante et devenant de plus en plus une classe parasite, la bourgeoisie française a fait dépérir son propre héritage culturel, dégénérer sa propre philosophie en idéologie réactionnaire.

Le spiritualisme officiel, de Royer-Collard à Bergson, restera l’illustration typique de cette décadence.

Mais alors que la domination idéologique de la bourgeoisie conduit la philosophie française officielle au néant, et avec les derniers avatars de l’État capitaliste, tourne au règne à la fois prétentieux et dérisoire de la pure phrase — qu’on songe par exemple à ce qu’est devenu le thème de l’« homme » dans la rhétorique gaulliste, pendant que s’éternisait et pourrissait l’immonde guerre d’Algérie, génératrice du fascisme — le prolétariat, comme Marx et Engels l’avaient annoncé, est devenu l’héritier de la philosophie.

Dès aujourd’hui, le marxisme, malgré tous les efforts obscurantistes pour empêcher son épanouisse-ment, est l’âme de la philosophie française.

Il a pu le devenir parce que, à sa lumière, la classe ouvrière et son avant-garde communiste prennent en main de manière irréversible le sort matériel et moral de la nation, lui restituant avec usure l’héritage de la grande philosophie française qui s’était développée de la Renaissance à la Révolution, et la préparant concrètement à son avenir socialiste. »

Chez Lucien Sève, la France existe « en soi », l’État est neutre et les philosophes ont une fonction.

Mais laquelle ? C’est là où intervient la conclusion.

Lucien Sève cite Teilhard de Chardin, un catholique mystique actif dans la première partie du 20e siècle, qui fut réfuté par l’Église.

Ce que chez Teilhard de Chardin, l’humanité va bien au Paradis, mais de manière matérielle : l’univers tend à un point Oméga, sorte de fusion générale dans une grande « convergence ».

Il s’appuie notamment sur la conception tout à fait juste de « Biosphère » de Vladimir Vernadsky.

Dans la citation donnée de Teilhard de Chardin par Lucien Sève, il est expliqué que… Les chrétiens et les communistes se reconnaissent sentimentalement comme ayant foi en l’humanité et en l’avenir, qu’ils vont nécessairement converger de la même manière que tout converge.

Lucien Sève rejette unilatéralement cette affirmation, et conclut brutalement que :

« Ce n’est pas la foi en l’Homme qui peut réunir les hommes, c’est la lutte concrète et victorieuse contre ce qui les divise, et ce qui les divise sur le terrain philosophique, ce sont les additions étrangères à la seule chose qui soit universelle : la réalité objective.

C’est elle qui aura le dernier mot. »

Cette dénonciation est clairement une allusion à la perspective présentée dans Perspectives de l’homme : existentialisme, pensée catholique, marxisme, en 1959 par Roger Garaudy.

Ce dernier se lança donc dans une bataille complète, publique, contre l’ouvrage de Lucien Sève.

Maurice Thorez fut obligé d’intervenir pour protéger Lucien Sève et Waldeck Rochet publia dans la foulée un Qu’est-ce que la philosophie marxiste ? pour tenter de neutraliser le conflit.

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Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)