Le Parti Communiste Français tient son XVe congrès à Ivry-sur-Seine, en banlieue parisienne, du 24 au 28 juin 1959.

On le devine, on a encore et toujours l’appel à « l’unité », ici résumé sous le mot d’ordre de « convergence des luttes pour la démocratie ».
« Ainsi le régime présidentiel s’affirme comme le pire ennemi de la paix, de la liberté, le bien-être des masses.
L’alliance entre le prolétariat, la paysannerie laborieuse, les intellectuels, la petite bourgeoisie urbaine correspond à une nécessité évidente.
L’idée s’impose d’une union de tous les mouvements de ces différentes couches sociales contre la politique des monopoles (…).
Comme on le voit, le pouvoir personnel, malgré son double recours à la menace et à la démagogie, n’est pas parvenu à paralyser la combativité des ouvriers, des paysans, des universitaires, des femmes et des jeunes, des anciens combattants, qui s’ébranlent au fur et à mesure qu’ils découvrent les réalités de la politique gaulliste.
Les masses engagent de premières actions.
Chacun des mouvements divers poursuit son but propre. Il s’en prend à un aspect particulier de la politique pratiquée par le gouvernement réactionnaire.
Le problème à résoudre, c’est de faire converger tous ces mouvements en un faisceau unique, rassemblant toutes les énergies populaires pour donner le maximum de force à la lutte en faveur du rétablissement et de la rénovation de la démocratie.
Il faut avant tout renforcer les rangs de la classe ouvrière, assurer son unité (…).
Pour donner une plate-forme concrète à l’alliance entre la classe ouvrière, la paysannerie laborieuse, les intellectuels, les classes moyennes des villes, à l’alliance du Parti Communiste et des autres partis démocratiques, il importe d’élaborer un programme de rénovation des institutions républicaines et de la vie nationale.
C’est à quoi s’est efforcé le Parti Communiste en soumettant son projet à la discussion. »
Le congrès procède également à la mise en place d’un Centre d’études et de recherches marxistes (CERM), ce qui dans les faits se réalisera en février 1960.
Ce centre intellectuel va publier, à partir de 1961, des études marxistes revendiquées à caractère personnel, comme contributions à la discussion dans différents domaines (économie, histoire, littérature, etc.).
Maurice Thorez, dans le Rapport d’activité du Comité Central au congrès, présente le CERM et sa nécessité comme suit :
« Les attaques lancées contre le marxisme, par ses ennemis déclarés comme par les faux amis qui prétendent le « vivifier » et le « compléter », sont incapables d’arrêter ses progrès à la fois dans les masses laborieuses et dans les milieux intellectuels.
La puissance du marxisme tient à sa vérité, à sa capacité de refléter exactement la réalité objective, au fait qu’il sert le progrès, ce qui grandit et ce qui se développe dans la société.
Les marxistes marchent en tête des forces en lutte contre l’obscurantisme, des partisans de la raison, des défenseurs de la noble tradition des Lumières dont s’honore notre pays.
C’est pourquoi, jusque dans les cercles intellectuels assez éloignés de nous, l’audience du Parti s’élargit.
Jamais on n’a témoigné autant d’intérêt pour les travaux des communistes.
Les savants communistes ont continué à défendre et à faire progresser la conception la plus scientifique du monde, celle du matérialisme dialectique et historique, tout en renforçant le travail en commun avec d’autres savants contre l’effort désespéré des idéologues réactionnaires, contre les théories qui prêchent l’impuissance de la science.
En physique notamment, l’élan de la pensée marxiste se manifeste avec vigueur.
Nous avons célébré il y a quelques jours le jubilé de notre camarade Wallon, dont les travaux sur la psychologie et la pédagogie ont à juste titre une immense autorité.
Le besoin nettement ressenti d’études et de confrontations théorique à la lumière du marxisme conduit à créer dans le Parti même les conditions d’une activité de recherche plus intense.
Cette activité, nourrie par l’analyse et l’assimilation critique de tout ce qui est valable dans les travaux des spécialistes, y compris les non-communistes, préparera la réfutation convaincante des idées hostiles au matérialisme dialectique.
Dans le passé, le Comité central a favorisé la formation de Groupes de travail théorique pour chaque branche de la connaissance : histoire, philosophie, psychologie, sciences de la terre, etc.
Ces Groupes ont déployé une activité appréciable, mais ils n’ont pas englobé le plus grand nombre de nos spécialistes.
Aujourd’hui, un nouvel effort doit être entrepris pour faire une plus large place, donner un cadre plus étendu au travail de recherche et pour gagner de nouveaux intellectuels à la cause des idées avancées, de la démocratie et du socialisme.
C’est pourquoi nous avons décidé de créer, et d’installer auprès de la Bibliothèque du Comité central, un Centre d’études et de recherches marxistes, auquel seront fournies les ressources nécessaires.
Nous sommes certains que cette initiative renforcera les positions du marxisme et ses moyens d’intervenir dans la vie intellectuelle, dans le combat des idées si important aujourd’hui.
Nous sommes certains que parmi les savants, les chercheurs, les philosophes, de nouvelles forces trouveront le chemin du Parti. »
Voici le contenu des cinquante premiers numéros, ce qui nous amène en 1967 ; il y aura encore 115 autres cahiers jusqu’à leur arrêt en 1979.
On remarquera que, jusqu’au bout, leur caractère est très minimaliste : le texte est tapé à la machine, puis ronéoté.
Ce n’est pas publié sous la forme d’un livre, afin de ne pas lui accorder de reconnaissance officielle : on est dans la logique d’une étude en laboratoire. Inversement, cela signifie que les auteurs ont une marge de manœuvre relativement grande pour donner leurs propres avis.
N°1-Psychanalyse et psychothérapie
N°2-Théorie des niveaux et dialectique de la nature
N°3-Le rôle économique du budget de l’État
N°4-La morale selon Kant et selon Marx
N°5-Le problème hégélien
N°6-Thomas Mann et les « Buddenbrooks »
N°7-Un marxiste peut-il comprendre Pascal ?
N°8-Aspects scientifiques de la physiologie pavlovienne appliquée à l’obstétrique
N°9-Le socialisme utopique de Saint-Simon et Fourier – Le socialisme petit-bourgeois de Proudhon
N°10-Note sur la grâce dans la théologie de Luther
N°11-Le destin des classes sociales en URSS
N°12-Les couches sociales moyennes en France au temps du capitaliste monopoliste d’État
N°13-Remarques sur les objectifs et les méthodes du national-socialisme
N°14-Diderot et « Le neveu de Rameau » : Essai d’explication
N°15-La philosophie d’Eschyle
N°16-Jean-Jacques Rousseau, la solitude et l’histoire
N°17-Les classes sociales dans l’agriculture française
N°18-Le libéralisme classique
N°19-Mercantilisme et physiocratie
N°20-Pourquoi la science condamne-t-elle le racisme ?
N°21-22-La notion de « mode de production asiatique » et les schémas marxistes d’évolution des sociétés
N°23-Néo-libéralisme, dirigisme et planisme
N°24-Interventionnisme et nationalisme économique
N°25-La fatigue industrielle
N°26-Essai sur la signification sociale et historique des hégémonies peules (XVIIe-XIXe siècles)
N°27-Personnalisation et luttes de classes
N°28-La question de l’orthographe
N°29-Sexualité et féminité
N°30-Science et production (1) : Recueil de traductions
N°31-Les principaux courants contemporains
N°32-Le néo-capitalisme
N°33-Du temps physique au temps romanesque
N°34-La biologie moderne, créatrice de perspectives nouvelles en médecine
N°35-Le travail de la femme est-il un progrès ? : Est-il nuisible à l’enfant ?
N°36-Christianisme primitif et monde moderne
N°37-Mariage et communauté rurale : exemple corse
N°38-Le socialisme scientifique : la pénétration du marxisme en France
N°39-Science et production (2) : Recueil de traductions
N°40-Aragon, poète d’Elsa
N°41-Mouvements de libération nationale, néocolonialisme, développement (1) : Les mouvements de libération nationale
N°42-Essor scientifique et technique et obstacles sociaux à la fin de l’Antiquité
N°43-Activité physique, éducation et sciences humaines
N°44-Mouvements de libération nationale, néocolonialisme, développement (2) : Mouvement national et problèmes de classes à Madagascar
N°45-Sexualité et féminité
N°46-Mariage et communauté rurale : Exemple corse : Deuxième partie : Les fonctions du mariage
N°47-Science et production
N°48-Remarques sur le temps de l’homme selon Heidegger et Husserl
N°49-Qu’est qu’enseigner le français ? : Contribution à la recherche d’une doctrine pédagogique pour le second degré
N°50-Recherches sur l’histoire économique et sociale de la France
Tout cela est assez éclectique et correspond très précisément, du point de vue du Parti Communiste Français, à l’idée d’une ouverture envers les intellectuels.
Et pourtant, ou justement, cela va immédiatement poser problème.
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Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)