Le « culte de la personnalité » et la théorie de la personnalisation du Parti Communiste Français

En décembre 1963, la revue Nouvelle Critique se consacre au « culte de la personnalité ».

Michel Verret fait « Quelques remarques sur le culte de la personnalité », qui sont très longues.

De brèves notes sont ajoutées à ce sujet par Jacques Arnault, Guy Besse, Francis Cohen, Michel Simon.

Puis Lucien Sève ajoute un article censé synthétiser le point de vue formulé : « Réflexions sur le dogmatisme ».

Roland Weyl fait des « Réflexions sur la Raison d’État » et Jacques Chambaz fait un travail « Sur l’histoire de l’U.R.S.S. écrite par Aragon » ; Claude Prévost se tourne vers la littérature et analyse deux romans d’un même auteur, publiés l’un avant et l’autre après le XXe Congrès du Parti Communiste d’Union Soviétique (« La bataille de Moscou à seize ans de distance »).

L’éditorial précise la mission que la revue s’est donnée en abordant cette question :

« Ce qui a déterminé notre décision, c’est, d’une part, l’attitude de ceux qui continuent à méconnaître les torts considérables causés au socialisme par le culte de la personnalité de Staline, et d’autre part, l’attitude de ceux qui sous le couvert de la lutte contre le culte de la personnalité, ont tendance à rejeter tout l’acquis du mouvement ouvrier international.

L’une et l’autre attitude encombrent le chemin. »

Que dit Michel Verret ?

Que le « culte de la personnalité » a été un « mécanisme historique », un « enchaînement objectif ».

C’est la ligne officielle du Parti Communiste Français au sujet de la déstalinisation.

Staline doit être rejeté, mais il faut conserver le prestige acquis ; par conséquent, il faut présenter les faits comme s’il y avait eu un « culte de la personnalité » qui aurait été un accident inévitable de parcours.

C’est là le masque du révisionnisme, qui veut s’accaparer le drapeau rouge et les apparences du socialisme, tout en liquidant toutes les valeurs.

Or, le risque d’une telle entreprise est d’aboutir à l’auto-liquidation.

C’est pourquoi en URSS Nikita Khrouchtchev s’est fait taper sur les doigts et a fini par être mis de côté, en octobre 1964.

En ce sens, l’argumentaire de Nouvelle Critique préfigure parfaitement ce qui sera la ligne de Léonid Brejnev à la suite de Nikita Khrouchtchev.

Et il n’y a aucun hasard : il y a un pont permanent entre les directions française et soviétique ; on est ici dans le travail en laboratoire, qui vise à fixer une idéologie nouvelle à l’URSS.

Ce seront d’ailleurs les Français qui développeront ensuite de manière la plus approfondie le concept de « capitalisme monopoliste d’État », qui sera repris par l’URSS et également tous les Partis Communistes, devenus révisionnistes, qui lui sont liés.

Nouvelle Critique est d’ailleurs très prudente dans ses affirmations, présentées comme des hypothèses, des débuts de réflexion, etc.

Il s’agit d’une contribution idéologique pour se sauver d’une situation périlleuse.

Michel Verret explique donc que le culte de la personnalité de Staline est équivalent aux religions politiques d’État depuis l’Antiquité ; selon lui, c’est une tendance historique :

« Disons donc que tout État de classe porte en lui le principe de sa propre religion et de son propre culte (direct ou indirect).

Les attitudes cultuelles à l’égard de l’État sont donc un des plus vieux réflexes de l’homme. D’autant plus tenace qu’il est plus vieux… »

Une telle affirmation relève du structuralisme : il y aurait une « structure » qui flotterait dans le vide et aurait un impact matériel… Ce n’est clairement pas assez puissant comme excuse.

Et c’est là où, à l’arrière-plan, on trouve Lucien Sève, qui théorise toute une idéologie sur la « personnalité ».

Cela va devenir la véritable idéologie du Parti Communiste Français, sa constituante pour toutes les décennies à venir.

On en est ici toutefois qu’aux balbutiements.

Mais on devine le principe : au lieu de parler des individus comme les capitalistes, on va parler de personnalités, ce qui revient au même mais fournit une dimension « sociale ».

La lutte des classes devient alors, dans ce tour de passe-passe de nature révisionniste, la bataille des individus-personnalités pour exister de manière meilleure.

Voici ce que dit Michel Verret, qui introduit cette « personnalisation »

« La conscience politique immédiate ne retient que la forme — et particulièrement la forme personnelle — des rapports politiques.

Cette expérience, elle-même renforcée par la pratique et les préjugés individualistes entretenus plus ou moins dans toutes les sphères de la vie sociale, par toutes les formations sociales fondées sur la propriété privée des moyens de production, crée spontanément dans la masse historique une énorme tendance à la surévaluation du rôle des individualités dans l’histoire, sur tous les plans, depuis la production jusqu’à la culture.

On ne comprendrait pas autrement la pérennité des mythes et des légendes de personnalisations — Homme providentiel. Sauveur suprême, guides et conducteurs — dans la vie politique la plus récente des pays économiquement et scientifiquement les plus développés.

Sans parler encore de l’U.R.S.S., citons la France, qui s’est payée pour le moins cinq mythes en 160 ans (Napoléon 1er, Napoléon III, Boulanger, Pétain, de Gaulle), sans compter les mythes défraîchis (Louis-Philippe, le roi bourgeois), les mythes avortés (Mac-Mahon, Clémenceau) et les mythes comiques (Poincaré, Pinay, le Comte de Paris, etc…).

Encore aucun de ces mythes politiques n’a-t-il connu la dimension du mythe hitlérien ou mussolinien. »

C’est, au sens strict, le chemin exactement contraire de celui pris par la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne.

Cette dernière affirme que tout est dialectique, tout est en inter-relation.

La « personnalisation » théorisée au sein du Parti Communiste Français ouvertement révisionniste dit inversement que tout est personnel, relatif au vécu et à l’expérience de la personne.

C’est pourquoi on passe de la classe ouvrière aux ouvriers, à l’instar de l’exemple suivant :

« La classe ouvrière n’est pas vaccinée par nature contre le culte des personnalités politiques — pas même de celles qui représentent les classes dominantes.

Spontanément, elle y serait même plutôt portée dans la mesure où a) les idées dominantes en elle sont primitivement celles de la classe politiquement et économiquement dominante.

Et où b) l’inculture consécutive à l’oppression la condamne à ne pas dépasser d’abord le niveau de la conscience politique immédiate — spontanée.

Ces illusions spontanées seront d’autant plus fortes que la classe ouvrière sera proche dans le temps (par ses origines) et dans l’espace social (par le système d’influences entre les classes) de la paysannerie de type féodal ou semi-féodal, ou de la paysannerie parcellaire et plus généralement de ces couches moyennes dont nous avons vu qu’elles sont particulièrement porteuses de culte — sur le plan politique comme sur le plan général (le préjugé religieux y est souvent très fort et, lors même qu’il a été aboli, il est susceptible de résurgence ainsi que l’a montré le livre de G. Mury pour la France). »

On comprend l’obsession du Parti Communiste Français pour la religion, depuis Maurice Thorez aux commandes.

Et ce n’est pas la religion d’ailleurs, c’est la religion catholique romaine.

Il y a une méconnaissance et incompréhension du rôle historique du protestantisme, et le Parti Communiste Français ne propose, sur le plan des idées, qu’un néo-protestantisme communautaire à base syndicaliste.

Ce n’est plus la révolution de la classe ouvrière qui est visée, mais la mobilisation des ouvriers pour passer aux commandes de leur vie.

On comprend ici tout à fait pourquoi, dans les années qui suivent, le Parti Communiste Français va échanger le concept de « dictature du prolétariat » pour adopter celui de « l’autogestion ».

Cette logique « personnalisatrice » aboutit alors à expliquer Staline par Staline lui-même, qui aurait été un vil personnage égocentrique organisant une religion à son sujet.

« Le prestige historique d’une figure nourrit évidemment le danger d’un culte.

Mais ce danger ne devient effectif que si la personne intéressée sollicite ou organise le culte, prétend à l’infaillibilité, se dérobe au contrôle et à la critique du collectif et si, d’autre part, le collectif accepte ces prétentions et consent lui-même au fidéisme.

Il s’est trouvé — et nous voici en un de ces moments et à un de ces nœuds où le rôle de l’individu est provisoirement déterminant, dans le contexte et le cadre des déterminations plus profondes dont nous venons de parler — que la psychologie de Staline l’a porté à solliciter ce culte.

Le fait ne pose pas en lui-même de problèmes particuliers.

Qu’un homme, si remarquables soient ses qualités et ses mérites, ait aussi des défauts, c’est la norme.

Que ces défauts soient en contradiction avec les aspects positifs de sa personnalité, rien de plus fréquent, particulièrement dans les époques de transition où un homme formé par un ordre ancien doit affronter la construction d’une société nouvelle.

L’inégalité de développement psychologique — par exemple, comme le montre Aragon pour Staline, l’extrême attention théorique à l’homme coexistant avec des formes extrêmes et parfois inconscientes de mépris pratique — c’est le pain quotidien des époques révolutionnaires.

Nous la décelons sans peine sous une forme ou sous une autre en chacun de nous.

Que ces défauts aient été en un sens aggravés par les qualités, rien encore de surprenant.

Un génie méfiant risque de déployer du génie dans la méfiance… et de la rendre plus désastreuse par là même. »

L’attribution à la « psychologie » d’une personne de toute une tendance historique exprime parfaitement la conception du monde du Parti Communiste Français, qui ne comprend rien à ce qu’est une idéologie.

Pour lui, s’il y a eu des échecs, des défauts, des problèmes, cela tient non pas à ce qui a été proposé, car la ligne est toujours « juste », mais à comment cela a été proposé, et donc en dernier ressort c’est une affaire personnelle.

C’est une dépolitisation de toutes les questions, et ce parce que le Parti Communiste Français a toujours fonctionné ainsi, avec les mises de côté des « personnes » Barbé, Celor, Doriot, Tillon, Marty, Lecœur, etc.

Reste à savoir pourquoi le Parti Communiste Français met en avant une telle « personnalisation ».

C’est très simple à comprendre : elle permet de nier l’affrontement révolutionnaire, de bien indiquer à la bourgeoisie qu’il n’y aura pas de guerre révolutionnaire, pas de guerre populaire dans tous les domaines.

En caricaturant l’URSS de Staline comme une zone de non-droit – une chose totalement fausse, puisqu’au contraire c’était le règne absolu du droit, avec un manque seulement parfois de lecture dialectique -, le Parti Communiste Français rejette la « terreur » et ainsi la violence révolutionnaire.

Il annonce sa soumission ouverte ; il réfute concrètement, dans son essence même, la dictature du prolétariat.

Michel Verret dit ainsi :

« La période du culte a en effet connu l’usage arbitraire et illégal de la violence répressive, armée et non armée, à l’égard non seulement d’ennemis réels, mais de sans-partis et de communistes dévoués au régime.

Emprisonnements et déportations sans jugements, procès illégaux, procédures sans garantie, exécutions d’innocents depuis réhabilités.

Bref, la Grande Erreur, la Grande Tragédie dont parle si bien Le Journal d’Yvan Denissovitch de Soljenitsyne…

Aragon a évoqué ces faits pénibles avec un grand courage. Son livre révèle sans fard sur la seule base des documents indiscutables l’ampleur de la répression, la mesure de son arbitraire.

Il pose à l’occasion des « procès de Moscou » les questions qui se posent et doivent être posées.

En même temps, il essaye de « concevoir l’inconcevable » et sans rien justifier, d’expliquer comment Staline a pu en venir à ordonner ces pratiques meurtrières ; comment des organes entiers de l’État soviétique (dans l’appareil de la sécurité et de la justice) ont pu les organiser et les perpétrer ; pourquoi le parti bolchevik ne les a ni empêchés ni dénoncés avant la mort de Staline ; pourquoi enfin les masses soviétiques ne se sont pas publiquement élevées contre elles jusqu’en 1956 (…).

Un élément est donc venu modifier les formes de lutte politique jusque-là respectées malgré l’encerclement capitaliste et l’âpreté de la lutte de tendances.

Cet élément est bien connu : il a été énoncé et critiqué au XXe Congrès.

C’est le jugement politique erroné avancé par Staline au C.C. du 23 février 1937, suivant lequel la lutte des classes, loin de s’éteindre peu à peu avec la victoire du socialisme, continuerait au contraire à s’exacerber pendant une longue période. »

Il est parfaitement cohérent qu’une telle dénonciation de la continuation de la lutte des classes dans le socialisme soit effectuée au sein du Parti Communiste Français au moment où la Chine populaire lance la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne.

=>Retour au dossier sur
Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)