Le XVIIe congrès du Parti Communiste Français se tient du 14 au 17 mai 1964, à Paris à la salle de la Mutualité ; c’est l’occasion d’une révision des statuts avec une ouverture à
« quiconque accepte son programme et ses statuts, adhère à l’une des organisations de base du Parti et acquitte régulièrement ses cotisations ».
La dimension directement idéologique s’efface et on est désormais ouvertement dans un mouvement de masse avec une direction-tradition.

Georges Marchais, en charge depuis 1961 de l’organisation du Parti Communiste Français, revendique la tenue en amont de 94 conférences fédérales, de 2400 conférences de section, ainsi que de dizaines de milliers d’assemblées de cellules.
C’est selon lui la « préparation la plus démocratique qui soit », mais en réalité, c’est à la tête du Parti Communiste Français que tout s’est décidé.
Peu avant la tenue du congrès, Roger Garaudy envoya ainsi un document à Waldeck Rochet.
Il lui donna son point de vue, qui était le suivant : oui, la déstalinisation a bien fonctionné, mais sur le plan intellectuel, malgré le prestige, il y a une méfiance de couches « éduquées ».
Cela forme un verrou dont il faut impérativement s’occuper, surtout que ces couches croissent numériquement, avec une plus grande importance dans la société.
« Mon cher Waldeck,
Voici quelques réflexions sur les problèmes des intellectuels pour le travail que tu m’avais demandé.
Il me semble nécessaire de donner à cette question une assez large place et d’apporter aux problèmes des réponses claires et audacieuses car nous ne devons pas nous bercer d’illusions: si, dans l’ensemble, notre Parti a un grand rayonnement dans ces milieux, il n’en reste pas moins que nous traversons une période difficile.
Les difficultés que nous rencontrons avec les étudiants de l’UEC (…) ne se limitent malheureusement pas aux étudiants.
Nous sommes en difficulté politique et quelquefois idéologique dans des secteurs entiers : physiciens, biologistes, médecins et même dans les sciences humaines.
L’influence des thèses du Parti italien est parfois profonde et joue un rôle de désagrégation (se mêlant parfois à l’influence chinoise !).
La situation dans le mouvement international a, dans les milieux intellectuels, des répercussions plus graves que dans d’autres.
Il y a aussi des causes objectives, tenant au développement et aux structures des diverses couches sociales d’intellectuels (dans mon « Humanisme marxiste » (pp.235 à 282) chapitre « Des intellectuels » j’avais esquissé une clarification de ces diverses couches).
Je crois donc que, dans le rapport, il serait bon de faire une analyse de ce développement objectif, historique, des intellectuels, de montrer les conséquences que cela comporte pour l’état d’esprit et l’orientation politique et idéologique des intellectuels, de ne pas hésiter à consacrer une partie solide à la critique et à l’autocritique des erreurs que nous avons commises pendant des années dans divers secteurs de la science et des arts, et enfin de présenter quelques propositions précises pour reprendre en main toutes ces forces.
Je suis convaincu que si nous portons ainsi le fer dans la plaie, nous pouvons redresser très vite et entraîner la grande masse de nos intellectuels dont beaucoup, même s’ils ont encore leur carte, restent sur la touche dans le travail général du Parti. »
Formellement, Roger Garaudy avait raison : la société française change puissamment.
La direction considérait toutefois qu’il ne faut toucher à rien, par risque d’enrayer la machine.
Juste avant le congrès, lors de la conférence fédérale de Seine-Sud (dont la grande figure était Georges Marchais), Maurice Thorez affirma ainsi qu’il allait prendre la parole simplement « par courtoisie », « brièvement ».
En réalité, il se déchaîna pendant une heure, notamment contre le Parti Communiste Italien et Roger Garaudy.
Car il y a incompréhension : le Parti Communiste Français, c’est le thorézisme, et celui-ci s’est développé somme toute parallèlement à l’Internationale Communiste, alors pourquoi se focaliser sur la « déstalinisation » ?
Alors, les jeux sont faits : le Parti Communiste Français est fondé sur le thorézisme, Roger Garaudy se fonde dessus, mais va trop loin.
Il est donc mis de côté ; il n’est pas exclu et il pourra s’agiter encore de nombreuses années.
Quant au congrès, il indiquera qu’il ne change rien, tout en intégrant ceux qui sont de cet avis.
Le congrès officialise pour cette raison Waldeck Rochet comme secrétaire général, dans la mesure où Maurice Thorez était trop malade.
Ce dernier est nommé président d’honneur au XVIIe congrès, puis décédera par ailleurs deux mois plus tard.

La nomination de Waldeck Rochet indique la continuité absolue : il n’est plus jeune que Maurice Thorez simplement de quelques années ; il vient du prolétariat et il a rejoint le Parti Communiste Français depuis 1924.
Une nouvelle génération, qui a la même identité idéologique et surtout la même mentalité, intègre la direction.
Le XVIIe congrès du Parti Communiste Français renouvelle un quart du Comité Central, avec Henri Krasucki, Roland Leroy, René Piquet et Gaston Plissonnier qui rejoignent le Bureau Politique.
Le Monde remarque, de manière facétieuse et en étant toujours très au courant, quelques remous qui se déroulent également.
C’est un passage vraiment exemplaire de la capacité d’analyse des journalistes du Monde ; ils sont non seulement informés, mais perspicaces, et sont ainsi brillamment politiques.
La bourgeoisie dans sa variante libérale ou de gauche est ainsi informée, éclairée, voire au courant des arcanes du Parti Communiste Français si elle en fait l’effort.
« Les congrès du P.C. sont toujours précédés d’une « tribune de discussion » plus ou moins étoffée selon les cas, mais bien rarement digne de cette appellation.
Il s’agit le plus souvent de litanies ou de ronronnements satisfaits et approbateurs autour des thèses de la direction.
Les vingt-cinq articles publiés par l’Humanité entre le 8 avril et le 9 mai, en prélude au dix-septième congrès, ne s’inscrivent pas tout à fait dans la ligne de cette tradition.
Le flot conformiste demeure assurément très nourri, mais il apparaît que le nombre augmente de ceux qui osent questionner et même suggérer.
Un membre du secrétariat fédéral n’hésite pas à contester le dynamisme du parti dans les campagnes ; le camarade Zacharis, de Saint-Cyr-l’École, questionne le camarade Thorez, pour ne pas dire qu’il lui fait des observations, sur les problèmes de politique internationale.
Une cellule de Seine-Maritime et une section de Paris (celle du 19e, Stalingrad) s’attaquent à l’un des problèmes les plus brûlants du moment et montrent ouvertement qu’elles n’approuvent pas l’attitude des dirigeants à l’égard de Clarté, mensuel de l’U.E.C.
La préparation du congrès semble d’autre part avoir provoqué dans les cellules et les sections quelques mouvements frondeurs.
Dans le 5e arrondissement de Paris, l’intellectuel Jean-Pierre Vigier, écarté du comité central à l’issue du dernier congrès, est réélu par son assemblée de section, malgré le veto de l’émissaire du comité central, Jacques Chambaz.
À Orsay, « prise de bec » assez vive entre le représentant de la direction et le professeur Lehmann à propos de l’attitude du P.C. vis-à-vis des intellectuels.
L’ancien député Jean Pronteau, qui avait subi en 1961 le même sort que M. Jean-Pierre Vigier, est réélu au comité fédéral de la Charente par des amis fidèles qui l’avaient déjà imposé comme candidat aux élections législatives de 1962. »
On est donc dans une continuité tranquille, même s’il y a une dimension monolithique moins prononcée.
L’une des expressions de cela est que le concept de « paupérisation » passe à la trappe.
Il avait été mis en avant par Maurice Thorez et largement développé par Roger Garaudy qui jouait sur le côté humaniste en parlant de l’aliénation.
Comme le Parti Communiste Français en a assez de « l’humanisme » du second et que la thèse de la paupérisation s’avérait clairement fausse dans un capitalisme en expansion, le concept disparut, comme il était habituel désormais dans le révisionnisme.

D’ailleurs, dans son intervention, Georges Marchais justifie avec sévérité le maintien du concept de dictature du prolétariat.
C’est pourtant lui-même qui annoncera son abandon, à la télévision peu avant la tenue d’un congrès !
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Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)