Le Parti Communiste Français en 1959, le parti de l’aristocratie ouvrière

Le Parti Communiste Français vient d’affronter trois chocs : les couches intellectuelles s’éloignent en raison des événements hongrois en 1956, la jeunesse contestataire ne le prend plus au sérieux en raison de ses positions concernant la guerre d’Algérie, l’échec est complet dans la tentative d’opposition à la mise en place de la Ve République.

On a alors un paradoxe historique : cela ne change strictement rien pour le Parti Communiste Français.

Cela semble totalement absurde, surtout qu’il faut rajouter la débâcle des élections législatives de novembre 1958 : le Parti Communiste Français obtient 3,8 millions de voix, contre 5,5 millions deux années plus tôt.

Qui plus est, les élections sont ainsi faites qu’il n’obtient également que 1,8 % des députés.

Le Parti Communiste Français est donc totalement mis hors jeu ; cependant, rien n’y fait, il reste fondamentalement stable.

Il force même son entrée dans le jeu électoral, en présentant le sénateur Georges Marrane pour la présidentielle de décembre 1958, où ce sont pourtant les « grands électeurs » qui votent : les parlementaires, les conseillers généraux, les représentants des conseils municipaux.

Il n’y avait donc aucune chance de succès, mais on l’aura compris, le Parti Communiste Français est prêt à tout pour exister. Que signifie cependant une telle existence ?

Que veut-il et que peut-il ? Il y a 350 000 membres en 1956, il y en a 407 000 membres en 1961.

Ce ne sont toutefois pas des chiffres qui ont un sens, car il y a un décalage réel entre les membres actifs dans des cellules et les simples encartés. Il faut à peu près diviser par deux.

Mais le problème réel n’est pas là ; il se passe, en effet, un phénomène qui va être désormais systématique et qui consiste en le lessivage.

Chaque année, 30 000 membres quittent le Parti Communiste Français, et à peu près autant le rejoignent.

Cela veut dire que tous les six ans, la majorité des membres ont récemment adhéré, donnant une physionomie nouvelle sur le plan des mentalités.

C’est la conséquence directe de l’incapacité du Parti Communiste Français, depuis 1945, à disposer de leviers réels dans les masses.

Les trois « chocs » récents ont d’ailleurs renforcé cette situation. Une vingtaine de publications a dû être arrêtée ; l’Humanité ne tire qu’à environ de 200 000 exemplaires.

Il y a toutefois le maintien de cinq quotidiens régionaux, qui sont encore largement diffusés, sans doute à la hauteur de l’Humanité : La Marseillaise pour la région de Marseille, Le Petit Varois pour celle de Toulon, Le Patriote pour celle de Nice, L’Écho du Centre pour celle de Limoges, Liberté pour le Nord et le Pas-de-Calais.

Il y a également la revue La Terre, qui est diffusée à 150 000 exemplaires. Reste qu’on est là dans des publications de nature « frontiste » qui suivent les masses, sans avoir de prise réelle sur leurs activités.

Il en va de même pour la CGT, qui est en fait le vrai lieu opératoire du Parti Communiste Français.

Il y a un effondrement numérique du côté de la quantité, et pareillement du côté du nombre de syndicats du côté de la qualité.

19453 952 40012 294
19484 428 02212 869
19513 615 44010 740
19533 076 2119 991
19551 950 0007 154
19571 238 4986 045
19591 508 1176 336

C’est évidemment strictement parallèle à celui des initiatives échouées du Parti Communiste Français.

Mais, en même temps, c’est là où on comprend que pour les gens, le Parti Communiste Français est un parti syndicaliste, le bras politique de la CGT.

C’est qu’il y a toute une aristocratie ouvrière qui existe, soucieuse de profiter au maximum du développement du capitalisme, dans le prolongement de ce qui a été mis en place comme mentalité en 1945.

Les discours sur le socialisme ne sont que le masque d’une logique d’installation ouvrière dans l’appareil d’État et l’économie.

Le Parti Communiste Français est le vecteur pour l’établissement des ouvriers dans les panoramas économiques, sociaux, syndicaux, politiques.

Le Parti Communiste Français a lui-même procédé à des enquêtes sur la nature sociale de ses membres, en 1954, en 1959 et en 1967.

La première fois, ce fut sur 150 000 personnes, la deuxième fois sur 100 000 personnes, la troisième fois sur 260 000 personnes.

On s’aperçoit alors d’une continuité, constatée partout d’ailleurs. La majorité des membres a plus de 40 ans ; la part des ouvriers est de 40 %.

Et ces ouvriers, si nombreux, gravitent autour d’un noyau organisé de gens rémunérés pour agir en leur nom et en leur faveur.

Ils reçoivent leurs salaires en raison de leurs activités dans l’appareil du Parti Communiste Français, en tant qu’élus municipaux, comme représentants dans les différentes instances syndicales institutionnelles (Sécurité sociale, Office HLM, comités d’entreprise, prud’hommes, etc.).

Combien sont ces gens qui, matériellement, ont directement besoin de l’existence du Parti Communiste Français pour leurs salaires ?

Sans doute entre 20 000 et 50 000, ce qui est un nombre significatif, suffisant pour faire poids, pour produire un esprit bureaucratique en l’absence de toute idéologie et de culture insurrectionnelle.

Le Parti Communiste est tout à fait ancré dans la classe ouvrière : cette formulation est erronée. Il faut dire que la classe ouvrière s’appuie fortement sur un syndicat, la CGT, qui elle-même dispose d’un bras politique.

La nécessité de gagner des « acquis » produit l’idéologie du « socialisme », mais en même temps empêche dans les faits toute réalisation réelle sur le terrain de la lutte de classe : c’est là que naît le verrou « républicain ».

Voilà pourquoi la majorité en quête d’une « unité » électorale ou politique l’emporte toujours sur une minorité sentimentale-identitaire qui a trop pris au sérieux la narration « communiste ».

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Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)