Le refus de la révolution et la lutte contre le plan Schuman sur une base unilatérale vont aboutir à l’émergence dans le Parti Communiste Français d’une ligne obstinée, qui consiste à expliquer que le niveau de vie des masses est en chute libre.
On est ici dans une auto-intoxication naturellement liée au fait que, au fond, le Parti Communiste Français est un parti syndicaliste, qu’il n’est somme toute qu’une émanation de la CGT.
Il faut justifier le réformisme en prétendant qu’il a une dimension révolutionnaire.
La thèse d’une paupérisation absolue en France va monter en puissance au fur et à mesure des années 1950, jusqu’à constituer le noyau dur de tous les positionnements du Parti Communiste Français dans l’économie politique.

C’est que conformément à son « refus » de sa propre situation de mise à l’écart, et en absence de confrontation révolutionnaire sur un mode de rupture, le Parti Communiste Français est obligé de voir en noir tout ce qui se passe : sa vision officielle des choses est ainsi que le niveau de vie des masses recule de plus en plus.
C’est bien entendu totalement absurde alors qu’on est en pleine relance du capitalisme, dans un processus de croissance qui va fonctionner comme un rouleau compresseur dans les pays occidentaux de 1945-1975, ce qu’on a appelé en France les « trente glorieuses ».
Le Parti Communiste Français, qui doit justifier sa propre existence sans pour autant chercher à sortir du cadre institutionnel, prétend donc que lui seul peut sortir les masses d’une paupérisation qui s’installe toujours plus.
L’une des polémiques connues alors est, en mai 1955, la publication par Pierre Mendès France, qui était chef de gouvernement quelques mois auparavant, d’un article dans la revue L’Express où est dénoncée la prétendue loi de paupérisation.
Maurice Thorez lui répond dans une brochure très largement diffusée, « Nouvelles données sur la paupérisation. Réponse à Mendès France ».
On y lit par exemple :
« Reste le luxe de l’auto, accessible, dit-on, à la classe ouvrière.
En réalité, l’automobile est souvent une nécessité aux États-Unis, comme le vélo en Hollande, comme, de plus en plus, le scooter dans la région parisienne.
L’ouvrier américain qui achète une voiture d’occasion obéit à deux raisons : d’abord, il travaille en règle générale très loin de son domicile ; d’autre part, la totalité des transports est entre les mains de sociétés privées, qui se soucient beaucoup plus des intérêts de leurs actionnaires que ceux du public. »
Maurice Thorez explique ensuite que le niveau de vie des années 1950 est inférieur à la période précédente ; la polémique a un écho jusque dans le quotidien Le Monde.
Maurice Thorez abordera largement le thème encore les années 1955, 1956 et 1957, des articles de cette période étant finalement rassemblés dans une brochure en 1961, sous le nom de « La paupérisation des travailleurs français – une tragique réalité ».
On est ici dans un catastrophisme assumé, à l’instar de ce que dit Maurice Thorez dans son discours de clôture au Comité central du Parti Communiste français, le 27 janvier 1955 :
« Une deuxième loi marxiste, celle de l’accumulation du capital, enseigne que la classe ouvrière ne peut échapper, sous le capitalisme, à la paupérisation relative et absolue.
Cette loi, elle aussi, a été niée obstinément surtout par les dirigeants socialistes, dont toute la politique de conciliation des classes repose sur le mensonge d’une amélioration régulière de la condition des ouvriers.
Mais les faits sont têtus : les faits montrent que le salaire horaire du métallurgiste parisien a baissé de moitié depuis 1938. Le nombre des ouvriers qualifiés diminue.
Les salaires additionnés de tous les membres de la famille, femmes et enfants compris, représentant à peine ce que le père touchait à lui seul autrefois.
Les loyers augmentent sans arrêt, beaucoup d’ouvriers sont condamnés au taudis.
Les travailleurs de Paris mangent moins de viande que sous le Second Empire. »
Le même constat est fait, dans l’article Encore une fois la paupérisation !, paru dans les Cahiers du communisme en octobre 1957, où s’y ajoute une polémique avec le Parti Communiste Italien, qui ne s’est pas placé de manière unilatérale dans une telle interprétation de la réalité :
« En Allemagne occidentale, la paupérisation de la classe ouvrière s’affirme parallèlement à la concentration du capital. Le coût de la vie s’élève.
La rationalisation capitaliste, le perfectionnement des méthodes techniques d’exploitation aggravent chaque jour les conditions de travail (…).
Quant au gouvernement de Londres, on se rappelle qu’il avait promis de doubler le niveau de la population en vingt-cinq ans ! Pourtant, les faits ont parlé un tout autre langage (…).
Aux États-Unis, les indices de ralentissement de l’activité économique se multiplient (…).
Un autre procédé polémique consiste à faire appel à l’armée des acheteurs de scooters et de machines à laver !
Outre que l’on comprend parfaitement la volonté d’une classe ouvrière formée dans les conditions historiques modernes de bénéficier du progrès technique, l’œuvre de ses mains, ne voit-on pas surtout qu’il s’agit ici d’un besoin objectif, d’un élément objectif du niveau de vie dû à certaines conditions matérielles ?
Autrefois, les ouvriers du bâtiment pouvaient acheter en banlieue un lopin de terre sur lequel ils bâtissaient le dimanche leur petite maison, à proximité des zones d’expansion urbaine et de travail.
Aujourd’hui, ils n’ont plus, pour la plupart, les moyens de le faire, mais en revanche le vélomoteur leur est nécessaire pour couvrir les longs trajets qui séparent leur domicile de leur chantier (…).
Il est bien évident que pour renouveler la force de travail, la quantité des moyens de consommation objectivement nécessaires est plus grande aujourd’hui qu’il y a cent ans !
Même les trois semaines de congés payés sont-elles autre chose qu’une nécessité vitale en fonction de l’intensification du travail et de l’usure physiologique grandissante ? (…)
Le président du Parti communiste américain, le camarade William Z. Foster, a écrit dans son article reproduit au numéro 1 des Cahiers du Communisme, en janvier de cette année, que « le jeu de la loi de paupérisation des masses peut être vérifié aux États-Unis, pays tant vanté de la « prospérité » capitaliste. »
On s’étonne qu’une note discordante figure dans l’article publié, au numéro de janvier-février de Rinascita, la revue politique et culturelle de notre parti frère d’Italie, sous le titre : « La voie italienne au socialisme, origines et traits de notre politique ».
Le camarade Spano écrit : « La question de la paupérisation absolue et relative de la classe ouvrière en régime capitaliste est posée par les camarades français comme une loi catégorique, immuable, mais par les camarades italiens et, croyons-nous, par Marx, elle est posée comme une loi de tendance.
En tirant avec une stricte logique toutes les conséquences politiques de la façon de poser le problème qu’adoptent les camarades français, on devrait conclure à l’impossibilité pour la classe ouvrière de réaliser aucune conquête dans le cadre de la société capitaliste, à la nécessité pour la classe ouvrière de poser chacune de ses revendications en termes de rupture révolutionnaire pour la conquête du pouvoir. »
Ainsi, le camarade Spano, après beaucoup d’autres [appartenant par contre aux socialistes], reproche à notre Parti de concevoir les effets de la paupérisation comme quelque chose d’immuable, quelque chose contre quoi la classe ouvrière ne pourrait rien tenter (…).
Il dit textuellement qu’au sujet de la paupérisation comme des nationalisations, « les camarades français prennent des positions qui les confinent dans une fonction de pure propagande. »
À vrai dire, reconnaît-il, les communistes français sortent parfois de la propagande pour agir, mais c’est simple illogisme de leur part ! »
Les conséquences sont essentielles.
Autant le Parti Communiste Italien peut justifier sa tentative d’institutionnalisation en affirmant que les choses peuvent éventuellement tout de même s’améliorer, autant le Parti Communiste Français se ferme la porte de l’accompagnement revendicatif et modernisateur de la croissance capitaliste, après avoir fermé celle de la révolution suite à l’échec de la séquence 1947-1948-1949.
Ainsi, non seulement il va passer à côté de l’émergence de Mai-1968, mais en plus il sera obligé de s’affirmer contre, car il nie formellement toute la réalité dont Mai-1968 est précisément l’expression.