L’événement principal de l’année 1952 est la conséquence directe de la posture d’inaction du Parti Communiste Français.
Ce dernier n’a pas compris que la non-action est somme toute une action. Il va en payer le prix cher.
Formellement, tout part des élections législatives de juin 1951. Le Parti Communiste Français présente une liste d’union républicaine résistante et antifasciste pour l’indépendance nationale, le pain, la liberté et la paix.

Rien que le nom de cette liste montre comment il cherche à capitaliser sur ses traditions et l’afflux numérique qu’il a connu.
Il est d’ailleurs très satisfait, puisque formellement, son impact électoral reste important.

| Voix | Sièges | |
| Parti Communiste Français | 4 910 547 soit 25,89 % | 103 |
| Rassemblement du Peuple Français | 4 125 492 soit 21,75 % | 121 |
| Parti socialiste SFIO | 2 744 842 soit 14,47 % | 107 |
| Centre national des indépendants et paysans | 2 656 995 soit 12,83 % | 96 |
| Mouvement Républicain Populaire | 2 369 778 soit 12,49 % | 94 |
| Rassemblement des Gauches Républicaines | 1 887 583 soit 11,13 % | 90 |
Cependant, le Parti Communiste Français reste mis de côté.
Le pouvoir revient encore et toujours à la « troisième force », composée du Parti socialiste (SFIO), de l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR), des radicaux, du Mouvement républicain populaire (MRP) et des républicains dits modérés (droite républicaine et libérale).
On parle de « troisième force », car en plus de s’opposer au Parti Communiste Français, elle rejette le Rassemblement du Peuple Français, porté par les gaullistes et s’excitant toujours davantage.
Il y a, par ailleurs, de nombreux attentats à l’explosif contre des locaux du Parti Communiste Français au début des années 1950 ; le Rassemblement du Peuple Français, c’est-à-dire le parti gaulliste, est très provocateur et produit une vraie tension.
Fort de ses résultats électoraux et de son socle, le Parti Communiste Français se dit donc qu’il peut vivre sur ses acquis.

Et il n’accepte pas du tout l’interdiction de la traditionnelle manifestation antifasciste de février, qui commémore la révolte ouvrière de 1934 qui a ouvert la voie au Front populaire.
Dans sa logique, il considère qu’il peut montrer qu’il est en mesure de créer un véritable rapport de force et il appelle à la grève antifasciste pour le 12 février 1952.
Celle-ci n’est pas une réussite ; la mobilisation, marginale, concerne en fait surtout la région parisienne, avec un mouvement dans la métallurgie, le gaz et l’électricité, le bâtiment, les cheminots, les services publics, les spectacles, les taxis.
Il n’y a en tout cas aucun élan réel ; les CRS sont massivement présents, il y a des centaines d’arrestations.
Ici, le Parti Communiste Français aurait dû comprendre qu’il a un socle, mais que politiquement il n’a qu’une posture, faisant que tout est une construction sans base réelle et qu’il y a un décalage immédiat dès qu’il s’agit de prétendre agir.

C’est alors que se produit la manifestation du 18 mars 1952 à Melun, à une soixantaine de kilomètres de Paris.
Le contexte est le suivant : à quelques kilomètres de là, à Dammarie-les-Lys, il y a une importante entreprise de métallurgie lourde (les ponts, les charpentes en acier, etc.), les Établissements Delattre et Frouard.
Ses travailleurs étaient en grève depuis sept semaines ; sur les 850, 70 sont à la CGT. Ils finissent par séquestrer deux patrons et les CRS interviennent alors, le 17 mars 1952.
De nombreuses entreprises locales entrent alors en grève le jour même, notamment l’usine de radiateurs d’Idéal Standard, l’ancienne Compagnie Nationale des Radiateurs,qui tenait en quatre immenses halles pour une surface totale de 28 000 m².
On y trouve 700 salariés et le trésorier de la CGT de l’entreprise était le communiste Alfred Gadois.

Se produit ainsi le jour même une manifestation à Melun, où le commissaire local lance une grenade offensive sur le député local, le communiste André Gautier, un héros de la Résistance.
Le lendemain, le 18 mars, la manifestation traverse la ville, passant notamment devant le domicile du maire (appartenant aux centristes du MRP), devant la prison, puis finalement devant la Bourse du travail.
Deux camions tout terrain de l’armée américaine passent alors et forcent le passage dans le cortège ; le second se retrouve attaqué par la foule.
Il accroche deux voitures, coince Alfred Gadois contre un mur ; celui-ci cherche à sauter sur le marchepied du camion mais est repoussé par les soldats américains et il meurt écrasé.

Immédiatement, l’État va empêcher tout transport des communistes vers Melun, afin d’empêcher une manifestation, même si plusieurs milliers de personnes parvinrent à se rassembler ; le cadavre fut transporté par la police dans le village natal d’Alfred Gadois, dans la Sarthe, pour éviter tout rassemblement lors de l’enterrement.
Naturellement, les soldats américains furent considérés comme intouchables, ce qui renforça encore la colère générale.
La venue du général américain Matthew Ridgway à Paris apparut alors d’autant plus comme une provocation.
Celui-ci avait dirigé la contre-offensive américaine réussie en Corée, qui était parvenue à stopper et renverser la situation jusque-là favorable au Nord appuyé par la Chine populaire.
Il va également, à partir du 30 mai, devenir commandant suprême de l’Otan, prenant la place de Dwight Eisenhower, qui va par la suite être président des États-Unis quelques mois après.
Il y avait d’ailleurs eu, fin janvier 1951, une manifestation contre la venue du général américain Eisenhower, avec 50 000 personnes, dont 3000 sont arrêtées, alors que 10 000 policiers étaient présents.
À cette occasion, l’Humanité fut saisie, ce qui n’était pas une nouveauté : régulièrement, il y avait quelques saisies ici et là, coûtant cher et désorganisant la production.

Le Parti Communiste Français appela ainsi à une grande manifestation le 28 mai 1952 ; la mobilisation fut générale dans la région parisienne.
C’en est au point qu’il y eut déjà le 24 mai plusieurs manifestations, à Paris, mais également en banlieue comme à Ivry-sur-Seine, Saint-Denis, Vitry-sur-Seine, ainsi que des débrayages.
Le jour même, le rédacteur en chef de l’Humanité André Stil fut arrêté ; il resta emprisonné deux mois. L’Humanité fut ensuite saisie à l’aurore le 27 mai, puis pendant dix jours consécutifs.
Les manifestations du 28 mai furent ensuite un échec ; elles se déroulèrent dans une trentaine de villes avec relativement peu de monde.
Il y eut autour de 25 000 personnes à Paris, où tout se déroula extrêmement violemment, alors que les Bourses du travail (rue du Château d’eau et l’annexe rue Turbigo), ainsi que le siège des syndicats CGT de Paris avaient été fermés par la police au préalable.
Il y eut deux morts chez les manifestants, alors que l’État parla de 372 policiers blessés, dont 27 grièvement.
Les locaux du Parti Communiste Français furent rapidement perquisitionnés, la police emportant notamment cinq camions de documents au siège du Comité Central.

Des caches d’armes furent découvertes à Toulon, ce qui amena l’ouverture d’une enquête concernant un complot contre la sûreté extérieure de l’État.
Ce fut la chasse aux cadres communistes : 147 inspecteurs de police et gardiens de la paix furent sanctionnés, 511 travailleurs des arsenaux mis à pied, des milliers de cheminots suspendus.
La plus haute figure du Parti Communiste Français, c’est-à-dire Jacques Duclos puisque Maurice Thorez se faisait soigner depuis un an en URSS, n’avait pas respecté les consignes de sécurité ; arrêté, il fut emprisonné pendant un mois, tout comme plus de 160 cadres.
La CGT tenta une réponse avec une grève pour le 4 juin, qui échoua complètement face à la pression (officiellement 4 000 grévistes à la SNCF, 511 dans les Arsenaux, 127 à Air France, 2 aux PTT…), alors que soixante syndicalistes se firent arrêter au petit matin et que dix chars et quinze automitrailleuses patrouillèrent aux alentours de la place de la République à Paris.
Les opérations de licenciements de communistes se généralisèrent alors, comme celle de 400 ouvriers des usines Renault de Billancourt.
Le logement du magistrat ayant libéré Jacques Duclos, Paul Didier (par ailleurs une figure de la résistance), fut attaqué à l’explosif par l’extrême-droite.
Puis deux vagues d’arrestations se produisirent, les 8 octobre 1952 et 23 mars 1953 ; le dirigeant de la CGT, Benoît Frachon, fut obligé de passer six mois dans la clandestinité.
L’affaire traîna en longueur, ce qui est caractéristique de la méthode employée par l’État français afin de procéder à l’intégration des contestations.
Cela fit que sur les 171 accusés initialement, on n’en eut plus que 22 lors du procès en novembre 1955 devant la dixième chambre du tribunal correctionnel de Paris, avec 9 personnes relaxées, les autres étant condamnées à des peines de prison allant de huit jours à un mois, toutes avec du sursis.
146 autres personnes virent leurs poursuites transformées en « rébellion et insultes à agents » et ne furent condamnées qu’à des amendes.