Staline : Plénum de juillet du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique (bolchevik)

Rapport présenté à l’Assemblée des militants de l’organisation de Léningrad du Parti communiste de l’Union soviétique (bolchevik), le 13 juillet 1928

Le Plénum du Comité central qui vient de clôturer ses travaux s’est occupé de deux séries de problèmes. La première comporte les problèmes fondamentaux de l’Internationale communiste et de son VI9 congrès, dont les assises vont se tenir prochainement.

La deuxième série comprend des problèmes ayant trait à notre édification en U.R.S.S., tant dans le domaine de l’agriculture — céréales et approvisionnement en blé — que dans celui de la formation de cadres de techniciens intellectuels, nécessaires à notre industrie, en vue d’assurer à celle-ci un personnel technique instruit d’origine ouvrière.

Je commence par la première série de problèmes.

I Problèmes de l’Internationale communiste

1. Les problèmes essentiels touchant le VIe congrès de l’Internationale communiste

Quels sont les problèmes fondamentaux qui se posent en ce moment devant le VIe congrès de l’I.C.?

Quand on examine la période écoulée entre le Ve et le VIe congrès, il faut avant tout s’arrêter aux contradictions qui se sont accumulées,pendant cette période, dans le camp des impérialistes.

Quelles sont ces contradictions ?

A l’époque du Ve congrès, les antagonismes anglo-américains n’étaient pas considérés comme essentiels. A ce moment, on parlait même d’une alliance anglo-américaine.

Par contre, on parlait d’autant plus volontiers des antagonismes entre l’Angleterre et la France, l’Amérique et le Japon, les vainqueurs et les vaincus. La différence entre la période d’alors et celle d’aujourd’hui consiste en ce que, à l’heure présente, parmi les nombreux antagonismes qui se manifestent dans le camp des capitalistes, l’antagonisme fondamental est devenu celui qui met aux prises le capitalisme américain et le capitalisme anglais.

Que ce soit la question du naphte, qui a une importance décisive tant pour l’édification de l’économie capitaliste que pour la guerre ; ou celle des débouchés, dont la portée est immense pour la vie et le développement du capitalisme mondial, car pour produire des marchandises, il faut que l’écoulement en soit assuré ; qu’il s’agisse des marchés d’exportation de capitaux, qui constituent le trait le plus caractéristique de l’étape impérialiste ; qu’il s’agisse, enfin, des voies conduisant aux débouchés et aux marchés de matières premières, — partout on se heurte au problème fondamental de la lutte entre l’Amérique et l’Angleterre pour l’hégémonie mondiale.

De quelque côté que l’Amérique se tourne, ce pays de capitalisme, croissant par bonds gigantesques, que ce soit vers la Chine, vers les colonies, vers l’Amérique du Sud, vers l’Afrique, — partout elle rencontre des obstacles insurmontables sous la forme de positions préalablement fortifiées par l’Angleterre.

Bien entendu, cela ne change rien aux autres antagonismes du camp capitaliste : entre l’Amérique et le Japon, l’Angleterre et la France, la France et l’Italie, l’Allemagne et la France, etc. Mais ce qui estcertain, c’est que ces antagonismes touchent par un côté ou par l’autre à l’antagonisme fondamental entre l’Angleterre, dont l’étoile décline, et l’Amérique, dont l’astre suit une ligne ascendante.

Quels peuvent être les effets de cet antagonisme fondamental ?

Il est certain qu’il contient virtuellement la guerre. Quand deux géants se heurtent l’un contre l’autre et qu’ils se sentent à l’étroit sur la planète, ils cherchent à se mesurer l’un avec l’autre et à résoudre, au moyen de la guerre, la question litigieuse de la suprématie mondiale.

Premier point à retenir.

Le deuxième antagonisme existe entre l’impérialisme et les colonies.

Cet antagonisme se manifestait déjà à l’époque du Ve congrès. Mais ce n’est qu’aujourd’hui qu’il s’est particulièrement envenimé. A l’époque du Ve congrès, nous n’assistions pas encore à cette puissante extension du mouvement révolutionnaire chinois, à cette formidable secousse qui a réveillé des millions de travailleurs et paysans chinois, à laquelle nous avons assisté il y a un an et dont nous sommes aujourd’hui encore les témoins.

Mais ce n’est pas tout. A l’époque du V congrès de l’Internationale communiste, il n’y avait pas aux Indes cette recrudescence vigoureuse du mouvement ouvrier et de la lutte d’affranchissement national que l’on observe de nos jours. Ces deux facteurs fondamentaux posent, dans toute sa plénitude, le problème des colonies et des pays assujettis.

Qu’implique le développement de cet antagonisme ? Il implique des guerres nationales aux colonies et une intervention armée des puissances impérialistes.

Deuxième point à retenir.

Enfin, un troisième antagonisme, celui existant entre le monde capitaliste et l’U.R.S.S. et qui, loin de faiblir, se renforce. Si, àl’époque du Ve congrès de l’Internationale communiste, on était fondé à dire qu’un équilibre, incertain, il est vrai, mais plus ou moins durable, s’était établi entre les deux mondes, entre les deux antipodes, entre le inonde des Soviets et celui du capitalisme, — aujourd’hui, par contre, nous avons toutes les raisons d’affirmer que cet équilibre arrive à échéance.

Est-il besoin de démontrer que le développement de cet antagonisme implique fatalement le danger d’une intervention.

Il faut croire que le VIe congrès tiendra compte de ce facteur.

Ainsi, tous ces antagonismes conduisent inéluctablement à un danger principal, — à celui de nouvelles guerres et interventions impérialistes.

C’est pourquoi le danger de nouvelles guerres et interventions impérialistes constitue le problème fondamental de l’actualité.

Le pacifisme moderne, avec sa Société des nations, sa propagande de la « paix », son « interdiction » de la guerre, son bavardage sur le « désarmement », etc., est le moyen le plus usité aujourd’hui, pour donner le change à la classe ouvrière et la détourner de la lutte contre le danger de guerre.

Nombreux sont ceux qui s’imaginent que le pacifisme impérialiste est un instrument de paix. Cela est radicalement faux. Le pacifisme impérialiste sert à préparer la guerre et à voiler ses préparatifs au moyen de discours hypocrites sur la paix. Sans ce pacifisme et son instrument, la Société des nations, la préparation de la guerre est impossible dans l’état actuel des choses.

Il est des naïfs pour croire que, puisqu’il existe un pacifisme impérialiste, il ne saurait y avoir de guerre. Cela est entièrement faux. Bien au contraire, quiconque veut aboutir à la vérité doit retourner cette thèse et dire : puisque fleurit le pacifisme impérialiste avec sa Société des nations, il y aura sûrement de nouvelles guerres et interventions impérialistes.

Et le plus important dans ceci, c’est que la social-démocratie est le principal propagateur du pacifisme impérialiste et, par suite, le principal appui du capitalisme dans la classe ouvrière, pour la préparation de nouvelles guerres et interventions.

Mais le pacifisme ne suffit pas à préparer de nouvelles guerres, même s’il est étayé d’une force aussi importante que la social-démocratie. Il lui faut encore certains moyens de répression des masses dans les centres de l’impérialisme. On ne saurait faire la guerre au profit de l’impérialisme, sans renforcer le front-arrière impérialiste. D’autre part, on ne saurait renforcer l’arrière sans juguler les ouvriers. Et c’est le rôle du fascisme.

De là, le développement des contradictions intérieures dans les pays capitalistes, des antagonismes entre Travail et Capital.

Prêcher, par la bouche des social­démocrates, le pacifisme afin de se préparer avec d’autant plus de succès à de nouvelles guerres ; et, d’autre part, réprimer, en recourant aux méthodes fascistes, les ouvriers, les partis communistes de l’arrière afin de pouvoir, plus aisément, faire la guerre et organiser une intervention, — telle est la voie de la préparation de nouvelles guerres.

De là, les tâches des partis communistes se présentent comme suit : En premier lieu, lutter sans relâche contre le social-démocratisme sur toute la ligne, dans le domaine économique aussi bien que dans le domaine politique ; démasquer le pacifisme dans toutes ses manifestations à l’effet de conquérir la majorité de la classe ouvrière.

En second lieu, créer le front unique des ouvriers des pays avancés et des masses laborieuses des colonies en vue de prévenir le danger de guerre ou, lorsque la guerre aura éclaté, transformer la guerre impérialiste en guerre civile, anéantir le fascisme, renverser lecapitalisme, instaurer le régime soviétique, affranchir les colonies, organiser la défense internationale de la première République du monde.

Tels sont les principaux problèmes et objectifs qui se posent devant le VIe congrès.

C’est de ces problèmes et objectifs que le Comité exécutif de l’I.C.

s’inspire, comme on peut facilement s’en convaincre en regardant l’ordre du jour du VIe congrès de l’Internationale communiste.

2. Le programme de l’Internationale communiste

Le programme de l’Internationale communiste se trouve en connexion étroite avec les problèmes essentiels du mouvement ouvrier mondial.

Le programme de l’Internationale communiste tire sa très grande valeur du fait qu’il formule scientifiquement les problèmes fondamentaux du mouvement communiste, trace les solutions essentielles de ces problèmes, et fait apparaître de la sorte devant les sections de l’Internationale toute la netteté des objectifs et des moyens, sans laquelle il est impossible d’assurer la marche en avant.

Un mot sur les particularités du projet de programme de l’Internationale communiste, présenté par la commission du programme du C.E. de l’I.C. Ces particularités sont au nombre de sept au moins :

1. Le projet offre un programme non pour l’une ou l’autre des sections de l’I.C, mais pour l’ensemble des partis communistes, il renferme ce qui leur est essentiel et commun à tous. De là son caractère théorique, de principe.

2. Auparavant, on donnait d’ordinaire un programme aux nations « civilisées ». Or, le présent projet vise toutes les nations du monde,blancs et noirs, métropoles et colonies. De là son caractère universel, profondément international.

3. Le projet prend pour point de départ non le capitalisme de tel ou tel pays ou partie du monde, mais le système capitaliste mondial tout entier, en lui opposant le système mondial d’économie communiste.

C’est ce qui le distingue de tous les autres programmes que nous avons eus jusqu’à présent.

4. Le projet part du point de vue du développement inégal du capitalisme mondial et conclut à la victoire possible du socialisme dans un ou plusieurs pays isolément, il préconise la formation de deux centres parallèles d’attraction — centre mondial du capitalisme et centre mondial du socialisme, tous deux en lutte pour la suprématie du monde.

5. Au mot d’ordre « Etats-Unis d’Europe », le projet de programme oppose celui de la Fédération des Républiques soviétiques détachées, ou en train de se détacher, du système économique impérialiste et instituées dans les pays avancés ou dans les colonies, fédération qui, dans sa lutte pour le socialisme mondial, se dresse contre le système capitaliste mondial.

6. Le projet s’aiguille contre la social-démocratie, appui principal du capitalisme au sein de la classe ouvrière, principal adversaire du communisme ; il estime que tous les autres courants se faisant jour au sein de la classe ouvrière (anarchisme, anarcho-syndicalisme, Guild Socialism, etc.) ne sont au fond que des variétés de ce même social-démocratisme.

7. Le projet met au premier plan la nécessité de renforcer les partis communistes d’Occident et d’Orient, condition préliminaire indispensable pour assurer au prolétariat l’hégémonie d’abord, la dictature ensuite.

Le Plénum du C.G. a approuvé, en substance, le projet et engagé lescamarades ayant des amendements à présenter, à les soumettre à la

commission du programme du VIe congrès.

Voilà pour les problèmes de l’Internationale communiste.

Passons maintenant à ceux de notre édification nationale.

II ­ Problèmes de l’édification socialiste en U.R.S.S.

I. Sur la politique du stockage des blés

Permettez-moi de vous en tracer un bref historique.

A combien se montait notre stock au 1er janvier de cette année ? Vous savez par des documents du Parti qu’au 1er janvier nous avions un déficit de 128 millions de pouds de blé en comparaison avec l’année précédente.

Je ne vais pas en analyser les causes ; elles sont exposées dans les documents connus que le Parti a publiés. Ce qui nous importe en ce moment, c’est de signaler le déficit de 128 millions que nous avions à l’époque. Deux ou trois mois seulement nous séparaient du dégel.

Nous étions ainsi placés devant cette alternative : ou récupérer les pertes et arriver à réaliser un rythme normal des approvisionnements pour l’avenir, ou avouer l’imminence d’une crise sérieuse de l’ensemble de notre économie nationale.

Que fallut-il entreprendre pour réparer nos pertes ?

Il fallut avant tout frapper les koulaks et les spéculateurs, qui provoquaient la hausse des prix sur les céréales et mettaient le pays en péril de famine. Il fallut ensuite envoyer le maximum de marchandises industrielles dans les régions du blé. Il fallut enfin mettre sur pied toutes les organisations du Parti et modifier notre travail en matière d’approvisionnements, en renonçant pratiquement au système des livraisons volontaires.

Force nous a été de recourir aux mesures extraordinaires. Il convientde dire que les mesures prises furent efficaces, et, fin mars, nous

avions un stock de 275 millions de pouds de céréales. Nous avions rattrapé le temps perdu, prévenu une crise économique générale, atteint le niveau d’approvisionnement de l’année précédente et, en plus, nous eussions pu sortir indemnes de la crise des stockages si, dans les mois suivants (avril, mai, juin), nous avions gardé un rythme plus ou moins normal de stockage.

Mais par suite de la perte des blés d’hiver l’Ukraine du Sud et le Caucase du Nord étaient, la première entièrement et le dernier partiellement rayés de la liste des régions productrices de blé, ce qui eut pour effet de priver la République de 20 à 30 millions de pouds de céréales.

En outre, nous avions imprudemment dépensé plus de blé que nous ne devions le faire. Cet ensemble de circonstances nous plaça devant la nécessité de forcer les approvisionnements dans les autres rayons et de puiser aux fonds d’assurance des paysans, ce qui ne pouvait pas ne pas aggraver la situation.

Si de janvier à mars nous avions réussi à stocker presque 300 millions de pouds, en puisant surtout aux réserves disponibles des paysans — d’avril à juin, par contre, nous n’avons pu recueillir même 100 millions de pouds, parce qu’obligés, pour nous approvisionner, d’entamer les réserves d’assurance des paysans — alors qu’on ne savait pas encore à quoi s’en tenir sur la prochaine récolte.

Et cependant il fallait constituer les stocks de céréales. Aussi dûmes-nous recourir à nouveau aux mesures extraordinaires. Celles-ci engendrèrent l’arbitraire administratif, la violation de la légalité révolutionnaire, la visite des maisons paysannes, des perquisitions illégales, etc. — ce qui ne manqua pas d’aggraver la situation politique du pays et de mettre en péril l’alliance de la ville et de la campagne.

Etait-ce bien la fin de l’alliance de la classe ouvrière et des paysans ? Non. Etait-ce peut-être une chose insignifiante ? Non plus. C’était une menace contre l’alliance de la classe ouvrière et des paysans.

C’est la raison pour laquelle certains de nos militants manquèrent de sang­froid et de fermeté pour envisager la situation nouvelle, sainement et sans exagération.

Plus tard, les conjonctures étant favorables pour la prochaine récolte, les mesures extraordinaires ayant été partiellement levées, le calme revint et la situation se rétablit.

Quelle est la nature de nos difficultés sur le front des céréales ? Où en est la cause ? On sait que nous possédons des emblavures presque aussi grandes qu’avant la guerre (à 5 % près); que nous produisons aujourd’hui presque autant de céréales qu’avant la guerre (5 milliards environ, soit seulement à 200­300 millions de pouds près).

Comment se fait-il que, malgré cela, nous produisons deux fois moins qu’avant la guerre de blé marchand ? Cela provient de l’état de dispersion, de la « parcellation » de notre économie rurale. Au lieu de 16 millions environ d’exploitations paysannes d’avant la guerre, nous en avons aujourd’hui au moins 24 millions ; en outre, le morcellement des terres paysannes n’a pas tendance à s’arrêter. Or, qu’est-ce que les petites exploitations paysannes ? Elles sont les moins marchandes, les moins productives et les plus primitives ; elles fournissent à peine de 12 à 15 % de leur production au marché.

Cependant, les villes et les industries prennent chez nous une extension de plus en plus considérable, l’édification va croissant et la demande en blé marchand croît avec une rapidité incroyable.

Telle est la cause de nos embarras sur le front des céréales.

Voici ce qui dit à ce sujet Lénine dans sa brochure : Sur l’impôt alimentaire :Si l’économie paysanne peut se développer dans l’avenir, il est nécessaire de lui assurer solidement une transition ultérieure, transition qui consiste inéluctablement en ce que les petites exploitations paysannes, économies individuelles les moins avantageuses et les plus arriérées, doivent être peu à peu unifiées, groupées en grandes exploitations collectives.

C’est ainsi qu’envisageaient la question tous les socialistes de toutes les époques. Tel est aussi le point de vue de notre parti communiste.

Voilà donc la raison de nos difficultés sur le front des céréales.

Où est la solution ?

Elle consiste avant tout à relever la petite et la moyenne exploitation paysanne, en l’aidant par tous les moyens à accentuer son rendement et à augmenter sa récolte. Remplacer la charrue primitive par la charrue moderne, fournir des semences sélectionnées, des engrais, des instruments aratoires, englober les exploitations paysannes individuelles dans un vaste réseau de coopératives, conclure des contrats (de consignation) avec des villages entiers — voilà la tâche qui s’impose.

Il est des contrats entre les coopératives rurales et des villages entiers, qui ont pour objectif d’approvisionner les paysans en semences, de contribuer ainsi à accroître le rendement de la terre, d’assurer à l’État la fourniture, en temps opportun, de blé par les paysans, d’accorder à ceux-ci des primes sous forme de versements complémentaires en dehors du prix convenu, et de créer des rapports stables entre l’État et les paysans. L’expérience montre que cette méthode donne des résultats effectifs.

D’aucuns s’imaginent que l’économie individuelle a vécu, qu’elle ne mérite pas qu’on la soutienne. C’est faux. Ceux qui pensent ainsi n’ont rien de commun avec la ligne de notre parti. D’autres s’imaginent que l’économie paysanne individuelle est lecommencement et la fin de l’agriculture en général. C’est également faux. Bien plus : ces gens n’ont rien de commun avec le léninisme.

Nous n’avons besoin ni de détracteurs ni de thuriféraires de l’économie paysanne individuelle. Il nous faut des hommes pourvus de sens réel de la politique capable tirer de l’économie paysanne individuelle le maximum de ce qu’elle peut donner, et de faire passer par étapes successives l’économie individuelle au système collectiviste.

En outre, ce qui importe, c’est d’unifier graduellement les petites et les moyennes exploitations paysannes individuelles, de les grouper en grandes collectivités et associations, absolument libres et travaillant sur la base d’une technique perfectionnée — tracteurs et autres machines agricoles.

Quel est l’avantage des fermes collectives ? C’est qu’elles ont le moyen d’utiliser toutes les acquisitions de la science et de la technique, sont plus consistantes, plus productives et fournissent davantage au marché. Il ne faut pas oublier qu’elles vendent de 30 à 35 % de leur production brute et que le rendement de la terre atteint parfois 200 pouds et plus par déciatine. [Déciatine : ancienne mesure russe équivalant à 1 h. 092.]

La solution consiste enfin à perfectionner les vieilles fermes d’État (sovkhoz) et à en créer d’autres non moins importantes. Il faut se rappeler que les fermes d’État sont des unités économiques à production marchande considérable. Nous en avons qui fournissent au marché jusqu’à 60 % de leur production brute.

Le tout est de bien savoir combiner ces trois tâches et de se mettre au travail dans ces trois directions.

Ce qui caractérise la période actuelle, c’est que la réalisation de la première tâche, à savoir le relèvement de l’économie paysanne petite et moyenne, tâche qui est toujours au premier plan de notre travaildans le domaine agricole, ne suffit plus pour résoudre le problème dans son ensemble. La période que nous traversons a ceci de particulier qu’elle nous impose la nécessité de compléter la première tâche par deux autres tâches pratiques : le relèvement des fermes collectives et l’amélioration des fermes d’État.

Mais en dehors des causes principales, il est des causes spécifiques, temporaires, qui ont fait aboutir nos difficultés d’approvisionnement à une crise. Quelles sont ces causes ?

La résolution du Plénum y rattache les facteurs suivants : a) Déséquilibre apporté au marché et aggravation de ce déséquilibre, par suite de l’accroissement rapide de la demande et de la capacité d’achat de la population paysanne, comparativement à l’offre de marchandises industrielles. Ce déséquilibre provient de l’accroissement des revenus ruraux, dû à une série de récoltes, et surtout de l’augmentation des revenus réalisés par les couches rurales aisées et les koulaks.

b) Rapport défavorable entre les prix du blé et ceux des autres produits agricoles, ce qui a eu pour effet d’affaiblir ce qui servait de stimulant à la réalisation des excédents de blé. Le Parti n’a pourtant pas réussi à modifier cet état de choses au cours du printemps dernier sans porter atteinte aux intérêts des couches rurales pauvres.

c) Fautes commises dans la fixation des plans, surtout en ce qui concerne l’acheminement en temps opportun des marchandises industrielles et l’imposition fiscale (les couches aisées de la campagne étaient frappées d’un impôt insuffisant), ainsi que la consommation déréglée du blé.

d) Défauts dans le travail des organismes de constitution des stocks, ceux de l’État et du Parti (absence de front unique, absence de vigueur dans l’action, confiance excessive dans les livraisons volontaires).

e) Violation de la légalité révolutionnaire, arbitraire administratif, visite des maisons paysannes, fermeture partielle des marchés locaux, etc.

f) Utilisation de toutes ces lacunes par les éléments capitalistes de la ville et de la campagne (les koulaks et les mercantis) en vue de compromettre la campagne du stockage et de provoquer une aggravation de la situation politique du pays.

S’il faut de nombreuses années pour liquider les causes d’ordre général, par contre, les causes spécifiques temporaires peuvent être éliminées dès maintenant, afin de parer à l’éventualité d’une nouvelle crise dans le stockage des céréales.

Dans quelles conditions ces causes spécifiques peuvent-elles être liquidées ?

a) Abandon immédiat de la visite domiciliaire, des perquisitions illégales et de toutes autres formes de violation de la légalité révolutionnaire.

b) Liquidation urgente de toute récidive de « réquisition alimentaire », ainsi que de toutes tentatives de fermeture des marchés. L’État doit adopter des formes souples de régularisation du commerce.

c) Relèvement des prix du blé, qui varieront avec les régions et la nature des céréales.

d) Organisation d’un acheminement régulier de marchandises vers les régions à blé.

e) Organisation rationnelle de la consommation du blé, excluant tout excès de dépense.

f) Constitution obligatoire par l’État d’une réserve de blé.

L’application scrupuleuse et systématique de ces mesures, étant donné la bonne récolte actuelle, créera un état de choses excluant lanécessité de mesures extraordinaires lors de la prochaine campagne d’approvisionnement.

La tâche immédiate du Parti est de surveiller l’application stricte de ces mesures.

En connexion avec les difficultés d’approvisionnement, se pose devant nous la question de l’alliance de la ville et de la campagne, de son sort ultérieur, des moyens destinés à la consolider. On dit que cette union des ouvriers et des paysans n’existe plus chez nous, qu’elle a fait place à la « désunion ». Voilà bien une sottise digne de gens en pleine panique.

Quand l’alliance fait défaut entre la classe ouvrière et les paysans, ces derniers perdent leur foi en l’avenir, se replient sur eux-mêmes, cessent de croire à la stabilité du gouvernement soviétique, principal acheteur de blé paysan, se mettent à réduire leurs emblavures et, tout au moins, ne se risquent pas à les agrandir, craignant de nouvelles visites domiciliaires, perquisitions, confiscation de leur blé, etc.

Or, en réalité, on voit que la superficie des blés de printemps s’est élargie dans tous les rayons. Il est établi que dans les principales régions à blé, les paysans ont augmenté de 2 à 15 et jusqu’à 20 % leurs emblavures en blé de printemps.

Il en résulte nettement que les paysans ne croient pas en la durée des mesures extraordinaires : ils escomptent, non sans raison, une hausse sur les blés. Est-ce là la fin de l’alliance de la ville et de la campagne ?

Naturellement, cela ne veut point dire que cette alliance ne soit pas ou n’ait pas été menacée. Mais en conclure à la fin de cette alliance, c’est perdre la tête et se laisser impressionner par l’ambiance.

Certains camarades s’imaginent que pour raffermir l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie, il faut déplacer le centre de gravité de l’industrie lourde vers l’industrie légère (le textile)estimant que le textile est l’industrie maîtresse nécessaire et suffisante pour assurer cette alliance. C’est faux. C’est tout à fait faux.

Certes, l’industrie textile contribue considérablement à créer une circulation de marchandises entre l’industrie socialiste et l’économie paysanne. Mais vouloir en conclure que le textile est une base suffisante pour entretenir cette alliance, c’est commettre une lourde erreur.

En effet, l’alliance de l’industrie et de l’économie paysanne est basée, non seulement sur la cotonnade indispensable à l’usage personnel des paysans, mais aussi sur le métal, les semences, les engrais, les machines de toute espèce nécessaires au paysan en tant que producteur de blé. En outre l’industrie textile, par elle-même, ne saurait subsister ni se développer sans le développement de l’industrie lourde.

L’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie nous est nécessaire, non pour conserver et perpétuer les classes, mais pour rapprocher les paysans de la classe ouvrière, les rééduquer, refaire leur mentalité individualiste, les transformer dans le sens du collectivisme, et préparer ainsi la liquidation, la suppression des classes sur la base de la société socialiste.

Quiconque ne s’en rend pas compte n’est pas un marxiste, ni un léniniste, mais un philosophe paysan regardant en arrière au lieu de regarder en avant.

Comment procéder pour transformer le paysan, pour le rééduquer ? Cela ne saurait se faire que sur la base de la technique moderne, sur celle du travail collectif.

Voici ce qu’écrivait Lénine à ce sujet :La rééducation du petit cultivateur, le changement de toute sa psychologie et de ses mœurs durera plusieurs générations. Seules la base matérielle, la technique, l’application de tracteurs et de machines agricoles sur une vaste échelle, l’électrification en grand pourront résoudre le problème concernant le petit cultivateur, assainir, pour ainsi dire, sa psychologie. Voilà ce qui aiderait à rééduquer à fond et avec rapidité le petit cultivateur. (Lénine, Œuvres complètes, t. XXVI.)

Aussi, quiconque croit pouvoir assurer l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie au moyen de l’industrie textile seule, sans tenir compte de la métallurgie et des machines susceptibles de transformer l’économie paysanne sur la base du travail collectif, perpétue les classes et s’avère non un révolutionnaire prolétarien, mais un philosophe paysan.

Voici un autre passage emprunté aux œuvres de Lénine : Ce n’est que si nous parvenons à montrer dans la pratique aux paysans les avantages de l’exploitation agricole collective, sociale, par artels et associations ; ce n’est que si nous réussissons à apporter aux paysans une aide, en organisant des artels et associations pour cultiver la terre, — que la classe ouvrière exerçant le pouvoir pourra réellement démontrer aux paysans tout le bien fondé de sa tactique, gagner réellement à sa cause, solidement et pour de bon, les millions de paysans. (Lénine, Œuvres complètes, t. XXIV. Discours au Ier congrès des communes et artels agricoles.)

C’est ainsi qu’on parvient à assurer, de façon effective et solide, la conquête des larges masses paysannes à la cause de la classe ouvrière, à celle du socialisme.

On dit, parfois, que pour raffermir l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie, nous n’avons qu’une seule ressource, celle des concessions à consentir aux paysans. Partant de ce point de vue, ons’engage parfois dans la voie des concessions continuelles, estimant que ces concessions sont susceptibles de consolider les positions de la classe ouvrière. Cela est inexact. Cela est absolument inexact.

Cette théorie est plutôt susceptible de compromettre la situation de la classe ouvrière.

C’est la théorie du désespoir. Pour renforcer l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie, il faut utiliser, en plus des concessions, toute une série d’autres moyens d’ordre économique (points d’appui à la campagne : coopératives, collectivités agricoles et fermes d’État développées) et d’ordre politique (redoublement d’activité auprès des paysans pauvres, appui assuré de ces derniers).

La paysannerie moyenne est une classe oscillante. Sans l’appui des paysans pauvres, et si le régime soviétique n’est pas solidement ancré dans les campagnes, la paysannerie moyenne peut passer aux côtés du koulak.

Par contre, si le soutien de la paysannerie pauvre nous est assuré, il est certain que les paysans moyens s’orienteront vers le régime soviétique. C’est pourquoi la tâche immédiate du Parti consistera à faire une action systématique parmi les paysans pauvres, à les approvisionner en semences et en blé à bon compte.

2. Formation de cadres pour l’édification industrielle

Passons maintenant au problème de la formation de nouveaux cadres de techniciens intellectuels pour notre industrie.

Je veux parler de nos embarras dans le domaine industriel, des difficultés révélées à propos du procès de Chakhti.

Quelle déduction faut-il tirer de ce procès du point de vue de l’amélioration de l’industrie ? Le fait est que nous sommes presque désarmés et marquons un retard formidable pour pouvoir assurer à notre industrie un minimum de spécialistes dévoués à la cause prolétarienne.La leçon qui se dégage du procès de Chakhti, c’est qu’il faut accélérer la formation de nouveaux techniciens intellectuels pris au sein de la classe ouvrière, attachés à la cause du socialisme et capables d’exercer la direction technique de notre industrie socialiste.

Est-ce à dire que nous répudions les spécialistes n’ayant pas une mentalité soviétique, qui ne partagent pas le point de vue communiste, mais acceptent de collaborer avec le régime soviétique.

Non, évidemment. Nous nous évertuerons, par tous les moyens en notre pouvoir, à attirer, tout comme par le passé, les spécialistes et les techniciens sans parti, qui acceptent de marcher la main dans la main avec le régime soviétique, pour édifier notre industrie.

Nous ne leur demandons nullement d’abjurer leurs conceptions, ou de les modifier séance tenante. Ce que nous leur demandons, c’est de collaborer honnêtement avec le gouvernement soviétique, dès le moment où ils s’y prêtent de leur propre initiative.

Seulement, parmi les vieux spécialistes, le nombre de ceux qui acceptent de travailler la main dans la main avec le gouvernement soviétique diminue, relativement, de plus en plus. Il faut des hommes nouveaux pour les remplacer.

C’est pourquoi le Parti estime que, si nous voulons nous mettre à l’abri de nouvelles surprises, il convient d’accélérer la formation de la nouvelle génération de spécialistes, recrutés dans la classe ouvrière. C’est ce que nous appelons former de nouveaux techniciens intellectuels susceptibles de faire face aux besoins de notre industrie.

Les faits montrent que le commissariat du peuple à l’Instruction publique n’a pas su s’acquitter de cette tâche importante. Nous n’avons pas de raisons de supposer que ce commissariat, livré à lui-même, étant peu lié à la production industrielle, inerte et conservateur, saura s’acquitter de cette tâche dans un proche avenir.

Aussi le Parti a-t-il été amené à conclure que le travail de formation accélérée de nouveaux techniciens intellectuels doit être partagé entre trois commissariats : le commissariat de l’Instruction publique, celui des Voies et Communications et le Conseil supérieur de l’économie nationale.

Le Parti considère que c’est la solution la plus rationnelle susceptible d’assurer le rythme nécessaire au travail dans ce domaine important.

Voilà la raison pour laquelle plusieurs écoles techniques supérieures seront placées sous les auspices du Conseil supérieur de l’économie nationale et du commissariat des Voies et Communications.

Naturellement, en mettant les écoles techniques supérieures sous une autre direction, on n’aura pas tout fait pour accélérer la formation de nouveaux cadres de techniciens intellectuels. Certes, l’entretien des étudiants aux frais de l’État jouera ici un très grand rôle.

Aussi, le gouvernement soviétique a-t-il décidé d’affecter à la formation de nouveaux cadres une somme proportionnée aux dépenses engagées dans les grands travaux d’édification industrielle et d’inscrire au budget annuel, à titre de supplément, 40 millions de roubles.

III ­ Conclusion

Il faut avouer, camarades, que nos erreurs et difficultés nous ont toujours été profitables. Jusqu’à présent, du moins, l’histoire nous a toujours instruit et a fortifié notre parti au milieu de difficultés et de crises de toute nature.

C’est ce qui s’est produit en 1918 où, à la suite des difficultés sur le front oriental, des échecs subis dans la lutte contre Koltchak, nous avons été amenés à la nécessité de créer une infanterie régulière.

C’est ce qui arriva encore en 1919 : des difficultés ayant surgi sur le front de Dénikine, et Mamontov ayant effectué un raid sur l’arrière de nos armées, nous fûmes amenés à former une forte cavalerie pour faire mordre la poussière aux ennemis de la classe ouvrière. Je crois qu’aujourd’hui la situation est sensiblement la même.

Les difficultés d’approvisionnement nous seront d’un enseignement précieux. Elles secoueront les bolcheviks et les pousseront à s’atteler sérieusement à la besogne pour développer l’agriculture et, surtout, la production de céréales.

Sans ces difficultés, les bolcheviks n’auraient évidemment pas envisagé avec tout le sérieux nécessaire le problème des céréales. Il faut en dire autant du procès de Chakhti et des difficultés qui s’y rattachent. Le procès nous aura apporté des leçons dont le Parti ne peut pas ne pas tenir compte. Elles nous incitent à poser dans toute son ampleur la question de la formation de nouveaux cadres de techniciens intellectuels capables de diriger notre industrie socialiste.

Vous le voyez, du reste, nous avons franchi le premier pas sérieux pour résoudre le problème relatif aux techniciens intellectuels. Espérons que ce pas ne sera pas le dernier. (Ovation.)

=>Oeuvres de Staline

Staline : Questions de politique agraire

DISCOURS PRONONCE A LA CONFERENCE DES MARXISTES SPECIALISTES DE LA QUESTION AGRAIRE, LE 27 DECEMBRE 1929

Camarades, le fait essentiel de notre vie sociale et économique à l’heure présente, et qui retient l’attention générale, c’est la croissance prodigieuse du mouvement de collectivisation agricole.

Le trait caractéristique de l’actuel mouvement de collectivisation agricole est que, non seulement des groupes isolés de paysans pauvres entrent dans les kolkhoz, comme cela s’est fait jusqu’ici, mais que les paysans moyens, dans leur grande masse, en ont également pris le chemin.

C’est dire que le mouvement de collectivisation agricole, de mouvement de groupes et catégories de paysans travailleurs qu’il était, est devenu le mouvement de millions et de millions d’hommes, formant la masse essentielle de la paysannerie.

C’est par là, entre autres, qu’il convient d’expliquer ce fait d’une importance capitale : le mouvement kolkhozien, ayant pris le caractère d’une avalanche anti­koulak toujours plus puissante, brise la classe des koulaks, balaie leur résistance et fraie la voie à un vaste mouvement de construction socialiste dans les campagnes.

Mais si nous avons raison d’être fiers des succès pratiques del’édification socialiste, on ne saurait en dire autant des succès de notre travail théorique en ce qui touche l’économie en général, l’agriculture en particulier.

Bien plus : il faut reconnaître que la pensée théorique ne va pas aussi vite que nos succès pratiques ; qu’il existe une certaine disproportion entre nos succès pratiques et le développement de la pensée théorique.

Or, il est nécessaire que le travail théorique non seulement emboîte le pas au travail pratique, mais qu’il le devance et constitue une arme aux mains de nos praticiens dans leur lutte pour la victoire du socialisme.

Je ne m’étendrai pas ici sur l’importance de la théorie. Elle vous est suffisamment connue. On sait que la théorie, si elle est vraiment la théorie, donne aux praticiens la force d’orientation, la clarté de perspective, l’assurance dans le travail, la foi en la victoire de notre cause. Tout cela a — et ne peut pas ne pas avoir — une énorme importance pour notre construction socialiste.

Le malheur est que nous commençons à boiter dans ce domaine, précisément dans celui de l’étude théorique des problèmes de notre économie.

Car autrement comment expliquer que chez nous, dans notre vie sociale et politique, aient encore libre cours diverses théories bourgeoises et petites­bourgeoises concernant notre économie ? Comment expliquer que ces théories et ces théoriettes ne rencontrent pas jusqu’ici la riposte qu’elles méritent ?

Comment expliquer que l’on oublie certains principes fondamentaux de l’économie politique marxiste-léniniste, qui sont le plus sûr antidote contre les théories bourgeoises et petites-bourgeoises ;comment expliquer que ces principes ne soient pas popularisés dans notre presse, qu’ils ne soient pas placés au premier plan ?

Est-il difficile de comprendre que, sans une lutte intransigeante contre les théories bourgeoises sur la base de la théorie marxiste-léniniste, il est impossible de remporter une victoire complète sur les ennemis de classe ?

La nouvelle pratique fait que l’on envisage d’une façon nouvelle les problèmes économiques de la période de transition.

C’est d’une manière nouvelle que l’on envisage maintenant la Nep, les classes, les rythmes de la construction, l’alliance de la ville et des campagnes, la politique du Parti.

Pour ne pas retarder sur la pratique, il faut dès maintenant se mettre à l’étude de tous ces problèmes, du point de vue de la situation nouvelle. Sinon, il est impossible de triompher des théories bourgeoises qui encrassent le cerveau de nos praticiens. Sinon, il est impossible d’extirper ces théories qui ont acquis la solidité de préjugés. Car c’est seulement dans la lutte contre les préjugés bourgeois, sur le terrain théorique, que l’on peut renforcer les positions du marxisme-léninisme.

Permettez-moi de faire la caractéristique de quelques-uns de ces préjugés bourgeois, appelés théories, et de montrer leur indigence en éclairant certaines questions capitales de notre œuvre de construction.

LA THEORIE DE L’ «EQUILIBRE»

Vous n’êtes pas sans savoir que la théorie dite de l’ «équilibre» des secteurs de notre économie nationale a cours jusqu’ici parmi les communistes. Cette théorie n’a évidemment rien de commun avec le marxisme.Cependant, elle est propagée par certains hommes du camp de la droite.

Cette théorie suppose que nous avons d’abord un secteur socialiste, — une sorte de wagonnet — et que nous avons en outre un secteur non socialiste, capitaliste si vous voulez, — un autre wagonnet.

Ces deux wagonnets posés sur des rails différents, glissent paisiblement en avant, sans se toucher. On sait, la géométrie nous le dit, que les lignes parallèles ne se rencontrent pas.

Toutefois les auteurs de cette remarquable théorie pensent que ces parallèles se rencontreront un jour, et, qu’une fois la rencontre faite, nous aurons le socialisme.

Au surplus, cette théorie perd de vue que, derrière ces «wagonnets», il y a des classes, et que le mouvement de ces «wagonnets» se fait au travers d’une lutte de classes acharnée, d’une lutte à mort, d’une lutte suivant le principe : «Qui l’emportera ? »

Il n’est pas difficile de comprendre que cette théorie n’a rien de commun avec le léninisme. Il n’est pas difficile de comprendre que cette théorie, objectivement, a pour but de sauvegarder les positions de l’économie paysanne individuelle, de fournir aux éléments koulaks une «nouvelle» arme théorique dans leur lutte contre les kolkhoz, et de discréditer les positions de ces derniers.

Cependant cette théorie a cours, jusqu’ici, dans notre presse.

Et l’on ne saurait dire qu’elle rencontre une riposte sérieuse, encore moins une riposte foudroyante de la part de nos théoriciens. Car, comment expliquer cette incohérence sinon par le retard de notre pensée théorique ?

Or, il suffirait de tirer du trésor marxiste la théorie de la reproduction et de l’opposer à la théorie de l’équilibre des secteurs,pour que de cette théorie il ne restât pas trace.

En effet, la théorie marxiste de la reproduction enseigne que la société contemporaine ne peut se développer sans accumuler d’année en année, et qu’il est impossible d’accumuler sans une reproduction élargie d’une année à l’autre. Voilà qui est clair.

Notre grande industrie socialiste centralisée se développe selon la théorie marxiste de la reproduction élargie, puisque, chaque année, elle augmente de volume, elle accumule, et elle avance à pas de géant. Mais notre grande industrie, ce n’est pas encore toute notre économie nationale. Au contraire, dans notre économie nationale domine encore, jusqu’ici, la petite économie paysanne.

Peut-on dire que notre petite économie paysanne se développe selon le principe de la reproduction élargie ? Non, on ne saurait le dire.

Notre petite économie paysanne non seulement ne réalise pas, dans sa masse, une reproduction élargie chaque année, mais, au contraire, elle ne peut pas toujours réaliser même la reproduction simple.

Peut-on encore faire progresser, à une allure accélérée, notre industrie socialisée, avec une base agricole telle que la petite économie paysanne, incapable de reproduction élargie et qui représente la force prédominante dans notre économie nationale ? Non.

Peut-on, pendant une période de temps plus ou moins longue, faire reposer le pouvoir des Soviets et l’édification socialiste sur deux bases différentes — la base de la plus grande industrie socialiste unifiée et la base de l’économie paysanne à petite production marchande, la plus morcelée et la plus arriérée ? Non.

Cela doit finir un jour par l’effondrement de l’économie nationale tout entière. Où donc est l’issue ? Il faut agrandir les exploitationsagricoles, les rendre capables d’accumulation, de reproduction élargie, et transformer ainsi la base agricole de l’économie nationale.

Mais comment les agrandir ?

Pour cela il existe deux voies. La voie capitaliste : agrandir les exploitations agricoles en y établissant le capitalisme, voie conduisant à l’appauvrissement de la paysannerie et au développement des entreprises capitalistes dans l’agriculture. Cette voie, nous la répudions comme incompatible avec l’économie soviétique.

Il existe une autre voie, la voie socialiste ; établir les kolkhoz et les sovkhoz dans l’agriculture, voie conduisant à grouper les petites exploitations paysannes en de grandes exploitations collectives, armées de la technique et de la science, et à évincer de l’agriculture les éléments capitalistes. Nous sommes pour cette deuxième voie.

La question se pose ainsi : ou l’une ou l’autre voie ; ou en arrière, vers le capitalisme, ou en avant vers le socialisme.

Il n’existe et il ne peut exister de troisième voie. La théorie de l’ «équilibre» est une tentative de tracer une troisième voie. Et c’est précisément parce qu’elle table sur une troisième voie (inexistante), qu’elle est utopique, antimarxiste.

Ainsi, il suffirait d’opposer la théorie de la reproduction de Marx à la théorie de l’ «équilibre» des secteurs, pour qu’il ne restât pas trace de cette dernière théorie.

Pourquoi donc nos marxistes spécialistes de la question agraire ne le font-ils pas ?

Qui a besoin que la théorie ridicule de l’ «équilibre» ait cours dans notre presse, et que la théorie marxiste de la reproduction reste enfouie dans les tiroirs ?

LA THEORIE DE LA «SPONTANEITE»
DANS LA CONSTRUCTION SOCIALISTE

Passons au deuxième préjugé en matière d’économie politique, à la deuxième théorie de type bourgeois.

J’entends la théorie de la «spontanéité» dans la construction socialiste, théorie qui n’a rien de commun avec le marxisme, mais que, dans le camp de droite on prêche avec zèle. Les auteurs de cette théorie soutiennent à peu près ce qui suit : Nous avions le capitalisme, l’industrie se développait sur la base capitaliste, et la campagne suivait la ville capitaliste d’elle-même, spontanément, se transformant à l’image et à la ressemblance de la ville capitaliste.

Si les choses allaient ainsi sous le capitalisme, pourquoi ne peut-il pas en être de même dans l’économie soviétique ?

Pourquoi la campagne, la petite économie paysanne ne peut-elle pas suivre spontanément la ville socialiste et se transformer d’elle-même à l’image et à la ressemblance de cette dernière ? Les auteurs de cette théorie soutiennent donc que la campagne peut suivre la ville socialiste d’une façon spontanée.

D’où la question de savoir s’il vaut la peine que nous nous dépensions à former des sovkhoz et des kolkhoz, que nous rompions des lances à ce sujet, si de toute façon la campagne doit suivre la ville socialiste.

Voilà encore une théorie ayant objectivement pour but de mettre une arme nouvelle entre les mains des éléments capitalistes de la campagne, dans leur lutte contre les kolkhoz. L’essence antimarxiste de cette théorie est absolument incontestable.

N’est-il pas étrange que nos théoriciens n’aient pas encore pris le temps de mettre en pièces cette singulière théorie, qui encrasse lecerveau de nos praticiens des kolkhoz ? Il est certain que le rôle directeur de la ville socialiste à l’égard de la campagne petite-paysanne, est grand, inappréciable. C’est là-dessus justement que se base le rôle transformateur de l’industrie à l’égard de l’agriculture.

Mais ce facteur est-il suffisant pour que la campagne petite-paysanne suive d’elle-même la ville dans la construction socialiste ? Non, il n’est pas suffisant. Sous le capitalisme, la campagne suivait spontanément la ville parce que l’économie capitaliste de la ville et l’économie à petite production marchande du paysan sont, quant au fond, des économies du même type.

Evidemment, la petite économie paysanne à production marchande, ce n’est pas encore l’économie capitaliste. Mais elle est, quant au fond, du même type que l’économie capitaliste, parce qu’elle repose sur la propriété privée des moyens de production.

Lénine a mille fois raison quand, dans ses notes au sujet du livre de Boukharine, l’Economie de la période de transition, il parle de la «tendance de la paysannerie à la production marchande capitaliste» opposée à la tendance socialiste du prolétariat.

C’est ce qui explique que la «petite production engendre le capitalisme et la bourgeoisie constamment, chaque jour, à chaque heure, d’une manière spontanée et dans de vastes proportions» (Lénine).

Peut-on dire, par conséquent, que l’économie paysanne à petite production marchande soit, au fond, du même type que la production socialiste de la ville ?

Il est évident qu’on ne saurait le dire sans rompre avec le marxisme. Autrement, Lénine n’aurait pas dit que «tant que nous vivons dans un pays, de petits paysans, il existe en Russie, pour le capitalisme, une base économique plus solide que pour le communisme».

Par conséquent, la théorie de la spontanéité en matière de construction socialiste est une théorie pourrie, anti-léniniste.

Par conséquent, pour que la campagne petite-paysanne suive la ville socialiste, il est nécessaire, en plus de tout le reste, d’établir dans les villages, comme base du socialisme, de grandes exploitations socialistes, sovkhoz et kolkhoz, susceptibles d’entraîner, sous la conduite de la ville socialiste, les masses essentielles de la paysannerie.

La chose est claire. La théorie de la «spontanéité» dans la construction socialiste est une théorie antimarxiste.

La ville socialiste doit entraîner derrière elle la campagne petite-paysanne, en établissant kolkhoz et sovkhoz à la campagne et en transformant cette dernière selon un mode nouveau, socialiste.

Il est singulier que la théorie antimarxiste de la «spontanéité» dans la construction socialiste ne rencontre pas jusqu’ici la riposte qui s’impose de la part de nos théoriciens de la question agraire.

LA THEORIE DE LA «STABILITE» DE LA PETITE ECONOMIE PAYSANNE

Passons au troisième préjugé en matière d’économie politique, à la théorie de la «stabilité» de la petite économie paysanne. Tout le monde connaît les objections formulées par l’économie politique bourgeoise contre la fameuse thèse marxiste, relative à l’avantage de la grosse exploitation sur la petite, thèse qui, paraît-il, ne vaut que pour l’industrie, et ne saurait s’appliquer à l’agriculture.

Les théoriciens social-démocrates genre David et Hertz, qui prêchent cette théorie, ont tenté de s’«appuyer» sur le fait que le petit paysan est endurant, patient, prêt à subir n’importe quelle privation pour garder son lopin de terre ; que pour cette raison la petite économie paysanne fait preuve de stabilité dans sa lutte contre la grosse exploitation agricole. Il n’est pas difficile de comprendre qu’une telle «stabilité» est pire que tout instabilité.

Il n’est pas difficile de comprendre que cette théorie antimarxiste n’a qu’un but : exalter et consolider le régime capitaliste. Et c’est précisément parce qu’elle poursuit ce but, que les marxistes ont pu si facilement battre cette théorie.

Mais la question n’est pas là, maintenant. La question est que notre pratique, notre réalité fournit des arguments nouveaux contre cette théorie ; or, nos théoriciens, chose étrange, ne veulent pas ou ne peuvent pas se servir de cette nouvelle arme contre les ennemis de la classe ouvrière.

J’entends : l’abolition de la propriété privée de la terre, la nationalisation de la terre chez nous, pratique qui affranchit le petit paysan de son attachement servile à son lopin de terre et facilite, par là, le passage de la petite exploitation paysanne à la grosse exploitation collective.

En effet, qu’est-ce qui attachait, attache et continuera d’attacher le petit paysan d’Europe occidentale à sa petite économie marchande ? D’abord surtout, son lopin de terre, la propriété privée du sol.

Il a amassé de l’argent durant des années pour acheter un lopin de terre ; celui-ci une fois acheté, il ne veut évidemment pas s’en séparer, il préfère endurer des privations de toute sorte, vivre comme un sauvage pourvu qu’il garde son lopin de terre, base de son économie individuelle.

Peut-on dire que ce facteur, tel quel, continue d’agir chez nous, dans les conditions du régime soviétique ? Non évidemment. Evidemment non, car la propriété privée de la terre n’existe pas chez nous.

Et c’est pour cette raison précisément que notre paysan n’a pas cet attachement servile pour la terre, que l’on voit en Occident. Et cette circonstance ne peut pas ne pas faciliter le passage de la petite économie paysanne dans la voie des kolkhoz.

C’est là une des raisons pour lesquelles chez nous, avec la nationalisation de la terre, les grandes exploitations à la campagne, les kolkhoz, prouvent si facilement leur supériorité sur la petite exploitation paysanne.

C’est là la grande portée révolutionnaire des lois agraires soviétiques, qui ont supprimé la rente absolue, aboli la propriété privée de la terre et établi la nationalisation du sol.

Il s’ensuit donc que nous disposons d’un nouvel argument contre les économistes bourgeois, qui proclament la stabilité de la petite exploitation paysanne dans sa lutte contre la grande exploitation.

Pourquoi donc ce nouvel argument n’est-il pas suffisamment utilisé par nos théoriciens de la question agraire, dans leur lutte contre les théories bourgeoises de toute sorte ?

En procédant à la nationalisation de la terre, nous nous sommes basés, entre autres, sur les développements théoriques que l’on trouve dans le tome III du Capital, au livre bien connu de Marx sur les Théories de la plus-value, et dans les ouvrages agraires de Lénine, ce richissime trésor de la pensée théorique. J’entends la théorie de la rente foncière en général, la théorie de la rente foncière absolue, en particulier.

Maintenant, il est clair pour tout le monde que les thèses théoriques de ces ouvrages ont été brillamment confirmées par la pratique de notre édification socialiste, à la ville et à la campagne.

Seulement, on ne comprend pas pourquoi les théories antiscientifiques d’économistes «soviétiques» du type Tchaïanov, doivent avoir libre cours dans nos publications, tandis que les œuvres géniales de Marx-Engels-Lénine sur la théorie de la rente foncière et de la rente foncière absolue ne doivent pas être popularisées et mises au premier plan, mais rester enfouies dans les tiroirs.

Vous vous souvenez sans doute de la brochure bien connue d’Engels sur la Question paysanne. Vous vous rappelez assurément avec quelle circonspection Engels envisage la question de savoir comment amener les petits paysans dans la voie de l’association agricole, de l’économie collective. Permettez-moi de citer ce passage :

Nous sommes résolument du côté du petit paysan ; nous ferons tout le possible pour lui rendre la vie plus supportable, pour lui faciliter le passage à l’association s’il s’y décide ; mais au cas où il ne serait pas encore en état de prendre cette décision, nous nous efforcerons de lui donner le plus de temps possible pour qu’il y réfléchisse sur son lopin de terre.

Vous voyez avec quelle circonspection Engels envisage la question de savoir comment amener l’économie paysanne individuelle dans la voie du collectivisme. Comment expliquer cette circonspection, exagérée à première vue, d’Engels ?

Sur quoi se basait-il en l’occurrence ? Evidemment, sur la propriété privée du sol, sur le fait que le paysan possède «son lopin» de terre dont il lui sera difficile de se séparer. Telle est la paysannerie en Occident.

Telle est la paysannerie des pays capitalistes, où existe la propriété privée du sol. On conçoit qu’une grande circonspection y soit nécessaire. Peut-on dire que la situation soit la même chez nous, en U.R.S.S. ? Non.

On ne saurait le dire, parce que nous n’avons pas cette propriété privée du sol qui rive le paysan à son exploitation individuelle.

On ne saurait le dire, parce que chez nous la terre est nationalisée, ce qui facilite le passage du paysan individuel dans la voie du collectivisme.

C’est là une des raisons de la facilité et de la rapidité relatives avec lesquelles se développe chez nous, ces derniers temps, le mouvement kolkhozien.

Il est regrettable que nos théoriciens de la question agraire n’aient pas encore essayé de montrer, avec toute la clarté voulue, cette différence entre la situation du paysan chez nous et en Occident.

Pourtant un ouvrage de ce genre serait d’une très grande importance non seulement pour nous, militants soviétiques, mais aussi pour les communistes de tous les pays.

En effet, pour la révolution prolétarienne dans les pays capitalistes il n’est pas indifférent de savoir s’il faudra, dès les premiers jours de la prise du pouvoir par le prolétariat, édifier le socialisme sur la base de la nationalisation de la terre, ou sans cette base.

Dans mon article récemment paru, «L’année du grand tournant», j’ai développé certains arguments relatifs à la supériorité de la grande exploitation agricole sur la petite ; je parlais des grands sovkhoz.

Inutile de démontrer que tous ces arguments sont aussi valables, entièrement et sans réserve pour les kolkhoz, comme grandes unités économiques.

Je parle non seulement des kolkhoz développés, pourvus d’une base de machines et de tracteurs, mais aussi des kolkhoz primitifs, représentant pour ainsi dire la période manufacturière de la construction des kolkhoz, et dont la base est formée par le matériel agricole du paysan. Je veux parler de ces kolkhoz primitifs qui se constituent de nos jours dans les régions de collectivisationintégrale, et s’appuient sur la simple mise en commun des instruments de production des paysans.

Prenons, par exemple, les kolkhoz du rayon de Khoper, dans l’ancienne région du Don. Ces kolkhoz, au point de vue de la technique, ne diffèrent pas, semble-t-il, de la petite économie paysanne (ils ont peu de machines, peu de tracteurs).

Et pourtant, la simple mise en commun des instruments paysans, au sein des kolkhoz, a eu un résultat dont nos praticiens n’osaient pas même rêver. Quel a été ce résultat ?

C’est que l’adoption du système des kolkhoz a donné une extension de 30, 40 et 50 % de la surface ensemencée. Comment expliquer ce résultat «vertigineux» ?

C’est que les paysans, impuissants dans les conditions du travail individuel, sont devenus une force prodigieuse, quand ils ont mis en commun leurs instruments et se sont groupés dans les kolkhoz.

C’est que les paysans ont pu faire valoir les terres vierges ou abandonnées, qui se laissent difficilement cultiver dans les conditions du travail individuel.

C’est que les paysans ont pu prendre en main les terres vierges. C’est qu’il est devenu possible de mettre en valeur les terrains vagues, les parcelles isolées, les lisières des champs, etc., etc.

La culture des terres vierges ou abandonnées a une importance énorme pour notre agriculture. Vous savez que le pivot du mouvement révolutionnaire, dans la Russie d’autrefois, était la question agraire. Vous savez que l’un des objets du mouvement agraire était de remédier à la pénurie de terre.

Beaucoup croyaient alors que cette pénurie était absolue, c’est-à-dire qu’il n’y avait plus en U.R.S.S de terres vacantes, susceptibles d’être cultivées.

Or, quelle était la situation de fait ? Aujourd’hui, il est clair pour tous qu’il y avait et qu’il reste encore en U.R.S.S des dizaines de millions d’hectares de terres vacantes. Mais le paysan était dans l’impossibilité absolue de les travailler avec ses misérables instruments.

Et précisément parce qu’il ne pouvait pas travailler les terres vierges ou abandonnées, il recherchait les «terres douces», celles qui appartenaient aux grands propriétaires fonciers, les terres commodes à cultiver avec le matériel paysan, sous le régime du travail individuel.

Voilà d’où venait la «pénurie de terre». Aussi n’est-il pas étonnant que notre Trust des céréales puisse aujourd’hui mettre en valeur une vingtaine de millions d’hectares de terres disponibles, non occupées par les paysans et ne pouvant être cultivées par les méthodes du travail individuel, avec le matériel du petit paysan.

L’importance du mouvement kolkhozien dans toutes ses phases — dans sa phase primitive comme dans sa phase plus évoluée, alors qu’il est pourvu de tracteurs, — c’est que les paysans peuvent aujourd’hui mettre en valeur les terres vierges ou abandonnées.

C’est là le secret de l’extension prodigieuse des surfaces ensemencées, lorsque les paysans passent au travail collectif. C’est là une des raisons de la supériorité des kolkhoz sur l’économie paysanne individuelle.

Inutile de dire que la supériorité des kolkhoz sur l’économie paysanne individuelle deviendra encore plus incontestable, lorsque les kolkhoz primitifs, dans les régions de collectivisation intégrale, seront secondés par nos stations et colonnes de machines et de tracteurs ; lorsque les kolkhoz eux-mêmes pourront concentrer dans leurs mains tracteurs et moissonneuses-batteuses.

IV ­ LA VILLE ET LA CAMPAGNE

Il existe au sujet de ce qu’on appelle les «ciseaux» un préjugé cultivé par les économistes bourgeois, et auquel il faut déclarer une guerre sans merci, comme du reste à toutes les autres théories bourgeoises malheureusement répandues dans la presse soviétique.

J’ai en vue la théorie qui prétend que la Révolution d’Octobre a moins donné à la paysannerie que la révolution de Février ; que la Révolution d’Octobre n’a, à proprement parler, rien donné à la paysannerie.

Ce préjugé, un économiste «soviétique» l’a fait mousser à un moment donné dans notre presse.

Il est vrai que cet économiste «soviétique», a, par la suite, renoncé à sa théorie. (Une voix : «Qui est-ce ?») C’est Groman.

Mais cette théorie a été reprise par l’opposition trotskiste-zinoviéviste et exploitée contre le Parti. Et il n’y a aucune raison d’affirmer qu’elle n’ait pas cours, aujourd’hui encore, dans les milieux «soviétiques».

C’est là une question très importante, camarades.

Elle touche au problème des rapports entre la ville et la campagne.

Elle touche au problème de la suppression du contraste entre la ville et la campagne. Elle touche à un problème d’actualité intense, à celui des «ciseaux». C’est pourquoi je pense qu’il vaut la peine de s’occuper de cette étrange théorie.

Est-il vrai que les paysans n’aient rien reçu de la Révolution d’Octobre ? Voyons les faits.

J’ai en main le tableau bien connu du statisticien bien connu, le camarade Nemtchinov, tableau reproduit dans mon article «Sur le front du blé».De ce tableau il ressort qu’avant le Révolution les grands propriétaires fonciers ne «produisaient» pas moins de 600 millions de pouds de grains. C’est donc que les grands propriétaires fonciers détenaient à l’époque 600 millions de pouds de blé.

Les koulaks «produisaient» alors 1.900 millions de pouds de blé.

C’était une très grande force dont disposaient les koulaks à l’époque.

Les paysans pauvres et moyens produisaient 2.500 millions de pouds de blé. Tel était le tableau de la situation dans les campagnes d’avant la Révolution d’Octobre.

Quels changements sont intervenus dans les campagnes après Octobre ? J’emprunte les chiffres au même tableau. Prenons par exemple l’année 1927. Combien les grands propriétaires fonciers ont-ils produit cette année-là ?

Il est clair qu’ils n’ont rien produit et ne pouvaient rien produire, les propriétaires fonciers ayant été supprimés par la Révolution d’Octobre. Vous comprendrez que c’était là un grand soulagement pour la paysannerie, puisqu’elle était affranchie du joug des grands propriétaires fonciers.

C’est là évidemment ‘un gain considérable que la paysannerie a reçu de la Révolution d’Octobre. Combien les koulaks ont-ils produit en 1927 ? 600 millions de pouds de blé au lieu de 1.900 millions. C’est donc qu’après la Révolution d’Octobre les koulaks sont devenus trois fois plus faibles, et même plus faibles encore.

Vous comprendrez que cela ne pouvait manquer d’alléger la situation des paysans pauvres et moyens. Et combien les paysan pauvres et moyens ont-ils produit en 1927 ? 4 milliards de pouds au lieu de 2.500 millions. C’est donc qu’après la Révolution d’Octobre les paysans pauvres et moyens produisent 1,5 milliard de pouds de plus qu’avant la Révolution.

Voilà des faits témoignant du gain colossal que les paysans pauvres et moyens ont reçu de la Révolution d’Octobre.Voilà ce que la Révolution d’Octobre a donné aux paysans pauvres et moyens.

Comment peut-on affirmer après cela que la Révolution d’Octobre n’a rien donné aux paysans ?

Ce n’est pas tout, camarades. La Révolution d’Octobre a supprimé la propriété privée du sol, elle a supprimé les Opérations d’achat et de vente sur la terre, elle a procédé à la nationalisation du sol.

Qu’est-ce à dire ? C’est que le paysan, pour produire du blé, n’a nul besoin d’acheter de la terre. Autrefois il amassait l’argent durant des années, il s’endettait, se laissait asservir à seule fin d’acheter de la terre.

Les frais d’achat pesaient, évidemment, sur le coût de la production du blé. Aujourd’hui cette nécessité ne s’impose plus au paysan. Il peut produire le blé sans acheter de la terre. Cela allège-t-il, oui ou non, le sort du paysan ? Evidemment oui.

Poursuivons. Jusqu’à ces derniers temps le paysan était obligé de gratter la terre avec un vieux matériel, sous le régime du travail individuel. Tout le monde sait que le travail individuel, pourvu de vieux instruments de production, aujourd’hui inutilisables, ne fournit pas au paysan le gain nécessaire pour vivre convenablement, améliorer constamment sa situation matérielle, développer sa culture et s’engager sur la grande route de la construction socialiste.

Maintenant que le mouvement kolkhozien a pris un développement intense, les paysans peuvent unir leur travail à celui de leurs voisins, se grouper en kolkhoz, défricher les terres vierges, exploiter les terres abandonnées, recevoir des machines et des tracteurs, et doubler sinon tripler la productivité de leur travail.

Qu’est-ce à dire ? C’est que les paysans aujourd’hui ont la possibilité, étant groupés dans les kolkhoz, de produire beaucoup plus qu’auparavant, en dépensant la même somme de travail. Cela signifie, par conséquent, que la production du blé revient à bien meilleur marché que jusqu’à ces derniers temps. Cela signifie enfin que, si les prix sont stabilisés, le paysan peut toucher pour son blé beaucoup plus qu’il n’a touché jusqu’ici.

Comment peut-on affirmer après cela que la paysannerie n’a rien gagné à la Révolution d’Octobre ?

N’est-il pas clair que les gens qui annoncent cette absurdité calomnient manifestement le Parti, le pouvoir des Soviets ? Mais que résulte-t-il de tout cela ?

Il en résulte que la question des «ciseaux», de la suppression des «ciseaux», doit être posée maintenant d’une façon nouvelle. Il en résulte que, si le mouvement kolkhozien se développe au rythme actuel, les «ciseaux» seront supprimés dans un proche avenir.

Il en résulte que la question des rapports entre la ville et la campagne se pose sur un terrain nouveau ; que le contraste entre la ville et la campagne s’effacera à un rythme accéléré.

Cette circonstance, camarades, a une importance très grande pour toute notre édification. Elle transforme la mentalité du paysan et le fait se tourner face à la ville.

Elle crée les conditions nécessaires pour supprimer le contraste entre la ville et la campagne ; pour que le mot d’ordre du Parti : «Face à la campagne» soit complété par le mot d’ordre des paysans-kolkhoziens : «Face à la ville».

Et il n’y a là rien d’étonnant, puisque le paysan reçoit aujourd’hui dela ville les machines, les tracteurs, les agronomes, les organisateurs,

enfin une aide directe pour combattre et vaincre les koulaks. Le vieux type de paysan, avec sa méfiance farouche de la ville qu’il tenait pour une pillarde, recule à l’arrière-plan.

C’est le paysan nouveau qui le remplace, le paysan-kolkhozien, qui regarde la ville avec l’espoir d’en recevoir une aide réelle dans la production.

Le vieux type de paysan, qui craint de tomber au niveau du paysan pauvre et ne s’élève que furtivement à la situation de koulak (car on peut le priver du droit électoral !), est remplacé par le paysan nouveau, ayant une perspective nouvelle : adhérer au kolkhoz et se tirer de la misère pour s’engager sur la grande route de l’essor économique.

Voilà le tour que prennent les choses, camarades.

Il est d’autant plus fâcheux, camarades, que nos théoriciens de la question agraire niaient pas pris toutes les mesures nécessaires pour démolir et extirper les théories bourgeoises de toute sorte, tendant à discréditer les conquêtes Ide la Révolution d’Octobre et le mouvement croissant des kolkhoz.

DE LA NATURE DES KOLKHOZ

Les kolkhoz, comme type d’économie, sont une des formes de l’économie sociaJiste. Il ne saurait y avoir aucun doute là-dessus.

Un des orateurs a pris la parole ici pour discréditer les kolkhoz. Il a assuré qu’en tant qu’organisations économiques, les kolkhoz n’avaient rien de commun avec la forme socialiste de l’économie.

Je dois déclarer, camarades, qu’une telle caractéristique des kolkhozest absolument fausse. Il est hors de doute que cette caractéristique

n’a rien de commun avec le léninisme.

Qu’est-ce qui détermine le type de l’économie ? Evidemment, ce sont les rapports des hommes dans le processus de production. Par quel autre moyen, en effet, peut-on déterminer le type de l’économie ? Mais existe-t-il dans le kolkhoz une classe d’hommes possesseurs des moyens de production, et une classe d’hommes privés de ces moyens de production ?

Existe-t-il dans le kolkhoz une classe d’exploiteurs et une classe d’exploités ? Est-ce que le kolkhoz ne représente pas la collectivisation des principaux instruments de production, et cela sur une terre qui appartient à l’État ?

Quelle raison y a-t-il d’affirmer que les kolkhoz, comme type d’économie, ne représentent pas une des formes de l’économie socialiste ?

Certes, il y a des contradictions dans les kolkhoz. Certes, il s’y manifeste des survivances individualistes et même koulaks, qui n’ont pas encore disparu, mais qui doivent nécessairement disparaître à la longue, au fur et à mesure de l’affermissement des kolkhoz, au fur et à mesure de leur mécanisation.

Mais peut-on nier que les kolkhoz pris dans l’ensemble, avec leurs contradictions et leurs défauts, les kolkhoz comme fait économique, représentent au fond une nouvelle voie de développement de la campagne, celle de son développement socialiste, à l’opposé de la voie du développement koulak, capitaliste ?

Peut-on nier que les kolkhoz (je parle des kolkhoz, et non des pseudo-kolkhoz) représentent dans nos conditions la base et le foyer de l’édification socialiste à la campagne, formés en des combats acharnés contre les éléments capitalistes ?N’est-il pas clair que les tentatives faites par certains camarades pour discréditer les kolkhoz et les proclamer forme bourgeoise de l’économie, sont dénuées de tout fondement ?

En 1923 nous n’avions pas encore de mouvement kolkhozien de masse. Dans sa brochure De la coopération Lénine avait en vue toutes les formes de coopération, les formes inférieures (coopératives de consommation et de vente) comme les formes supérieures (kolkhoz).

Que disait-il alors de la coopération, des entreprises coopératives ? Voici un des passages de la brochure de Lénine :

Dans notre régime actuel les entreprises coopératives se distinguent des entreprises capitalistes privées, comme entreprises collectives, mais elles ne se distinguent pas des entreprises socialistes, si la terre où elles sont bâties et les moyens de production appartiennent à l’État, c’est-à-dire à la classe ouvrière, (t. XXVII, p. 396, éd. Russe.)

Ainsi Lénine envisage les entreprises coopératives non en elles-mêmes, mais en liaison avec notre régime existant, en liaison avec le fait qu’elles fonctionnent sur une terre appartenant à l’État, dans un pays où les moyens de production appartiennent à l’État, et, les considérant de la sorte, Lénine affirme que les entreprises coopératives ne se distinguent pas des entreprises socialistes.

Voilà ce que Lénine dit des entreprises coopératives, en général.

N’est-il pas clair qu’on peut, avec plus de raison encore, en dire autant des kolkhoz de la période où nous sommes ? Et c’est ce qui explique, entre autres, que Lénine considère la «simple croissance de la coopération», dans nos conditions, comme «identique à la croissance du socialisme».Vous voyez qu’en discréditant les kolkhoz, l’orateur dont j’ai parlé a commis une erreur très grave contre le léninisme.

De cette erreur découle son autre erreur : au sujet de la lutte de classes dans les kolkhoz. L’orateur a fait une peinture si vive de la lutte de classes dans les kolkhoz, qu’on pourrait croire que cette lutte ne se distingue pas de celle qui se livre en dehors des kolkhoz.

Bien plus, on pourrait croire qu’elle y devient encore plus acharnée.

D’ailleurs, l’orateur mentionné n’est pas seul à pécher dans cette question.

Le bavardage sur la lutte de classes, les glapissements et piailleries sur la lutte de classes dans les kolkhoz, constituent maintenant le trait caractéristique de tous nos braillards de «gauche».

Mais le plus comique dans ces piailleries, c’est que les piailleurs «voient» la lutte de classes là où elle n’existe pas ou presque pas et ne la voient pas là où elle existe, où elle déferle.

Y a-t-il des éléments de lutte de classes dans les kolkhoz ? Oui. Il ne peut pas ne pas y en avoir, si des survivances de la mentalité individualiste, voire koulak, y subsistent encore ; s’il y subsiste une certaine inégalité.

Peut-on dire que la lutte de classes dans les kolkhoz soit identique à la lutte de classes en dehors des kolkhoz ?

Non, on ne saurait le dire. L’erreur de nos phraseurs de «gauche» est précisément de ne pas voir cette différence.

Que signifie la lutte de classes en dehors des kolkhoz, avant la formation des kolkhoz ?

Cela signifie la lutte contre le koulak qui possède les instruments etmoyens de production, et asservit les paysans pauvres à l’aide de ces

instruments et moyens de production.

Cette lutte est une lutte à mort. Et que signifie la lutte de classes sur la base des kolkhoz ? Cela signifie d’abord que le koulak est battu et privé des instruments et moyens de production. Cela signifie en second lieu que les paysans pauvres et moyens sont unis dans les kolkhoz sur la base de la collectivisation des principaux instruments et moyens de production.

Cela signifie, enfin, qu’il s’agit d’une lutte entre membres de kolkhoz, dont les uns ne se sont pas encore libérés des survivances individualistes et koulaks, et cherchent à tirer avantage d’une certaine inégalité dans les kolkhoz, tandis que les autres veulent en chasser ces survivances et cette inégalité.

N’est-il pas clair que seuls des aveugles peuvent ne pas voir la différence entre la lutte de classes sur la base des kolkhoz et la lutte de classes en dehors des kolkhoz ?

Ce serait une erreur de croire que s’il y a kolkhoz, il y a tout ce qui est nécessaire pour la construction du socialisme. Ce serait une erreur encore plus grande de croire que les membres des kolkhoz soient déjà devenus des socialistes.

Non, il faudra encore travailler beaucoup pour refaire le paysan-kolkhozien, pour corriger sa mentalité individualiste et en faire un vrai travailleur de la société socialiste. Et l’on y arrivera d’autant plus vite que les kolkhoz seront plus vite pourvus de machines et de tracteurs. Mais cela ne diminue en rien l’importance considérable des kolkhoz comme levier de la transformation socialiste des campagnes.

La grande importance des kolkhoz, c’est précisément qu’ils sont une base essentielle pour l’emploi des machines et des tracteurs dans l’agriculture, qu’ils sont la base essentielle pour la refonte du paysan, pour la transformation de sa mentalité dans le sens du socialisme prolétarien. Lénine avait raison quand il disait :

La transformation du petit cultivateur, de toute sa mentalité et de ses habitudes est une chose qui réclame des générations entières. Résoudre cette question à l’égard du petit cultivateur, assainir pour ainsi dire toute sa mentalité, seules peuvent le faire une base matérielle, la technique, l’emploi — sur une vaste échelle — de tracteurs et de machines dans l’agriculture, l’électrification réalisée dans de vastes proportions. («Rapport sur l’impôt en nature au Xe congrès du P. C. (b) R., t. XXVI, p. 239, éd. Russe.)

Peut-on nier que les kolkhoz soient précisément la forme d’économie socialiste qui, seule, peut permettre à des millions de petits paysans d’accéder aux machines et aux tracteurs, leviers de l’essor économique, leviers du développement socialiste de l’agriculture ? Tout cela nos phraseurs de «gauche»­ l’ont oublié.

Notre orateur l’a oublié de même.

VI ­ LES CHANGEMENTS DANS LES RAPPORTS DE CLASSES ET LE TOURNANT OPERE DANS LA POLITIQUE DU PARTI

Enfin, en ce qui concerne les changements intervenus dans les rapports de classes et l’offensive du socialisme contre les éléments capitalistes de la campagne.

Notre travail, au cours de la dernière année, a ceci de caractéristique que, comme Parti, comme pouvoir des Soviets, a) nous avons déployé l’offensive sur tout le front contre les éléments capitalistes de la campagne, et que b) cette offensive a donné et donne encore,on le sait, des résultats positifs, très tangibles.

Qu’est-ce à dire ? C’est que de la politique de limitation des tendances exploiteuses du koulak nous avons passé à la politique de liquidation du koulak comme classe. C’est que nous avons opéré et continuons d’opérer un tournant décisif dans toute notre politique.

Jusqu’à ces derniers temps, le Parti s’en est tenu à la limitation des tendances exploiteuses du koulak. Cette politique, on le sait, avait été proclamée dès le VIIIe congrès. Cette même politique fut affirmée à nouveau, lors de l’institution de la Nep, ainsi qu’au XIe congrès de notre Parti.

Tout le monde se souvient de la lettre adressée par Lénine à Préobrajenski (1922), dans laquelle il revenait à la nécessité de pratiquer justement une telle politique. Celle-ci fut enfin confirmée par le XVe congrès de notre Parti. Et c’est cette politique que nous avons pratiquée jusqu’à ces derniers temps.

Etait-elle juste, cette politique ? Oui, elle l’était incontestablement.

Pouvions-nous, il y a quelque cinq ou trois ans, entreprendre cette offensive contre le koulak ?

Pouvions-nous alors escompter le succès d’une telle offensive ? Non.

C’eût été verser dans le plus dangereux esprit d’aventure. C’eût été jouer le plus dangereusement à l’offensive.

Car ici nous nous serions enferrés à coup sûr et, ce faisant, nous aurions affermi les positions du koulak.

Pourquoi ?

Parce que nous n’avions pas encore dans les campagnes ces points d’appui que sont les nombreux sovkhoz et kolkhoz, sur lesquels nouseussions pu nous baser pour engager une offensive résolue contre le koulak. Parce que nous n’avions pas à ce moment la possibilité de remplacer la production capitaliste du koulak par la production socialiste des kolkhoz et des sovkhoz.

En 1926-1927, l’opposition zinoviéviste-trotskiste s’efforçait d’imposer au Parti une politique d’offensive immédiate contre le koulak. Le Parti ne s’est pas jeté dans cette dangereuse aventure, sachant que les gens sérieux ne peuvent se permettre de jouer à l’offensive.

L’offensive contre le koulak est chose sérieuse. Il ne faudrait pas la confondre avec les déclamations contre le koulak. Il ne faudrait pas non plus la confondre avec la politique de coups d’ongle contre le koulak, que l’opposition zinoviéviste-trotskiste s’efforçait d’imposer au Parti. Mener l’offensive contre le koulak, c’est le briser et le liquider comme classe.

En dehors de ces buts, l’offensive n’est que déclamation, coups d’ongle, vain bavardage, tout ce qu’on voudra, sauf une véritable offensive bolchevique. Mener l’offensive contre le koulak, c’est se préparer à l’action et frapper le koulak, mais frapper de façon qu’il ne puisse plus se remettre sur ses pieds. C’est ce que nous appelons, nous bolcheviks, une véritable offensive.

Pouvions-nous, il y a quelque cinq ou trois ans, entreprendre une telle offensive et escompter le succès ? Non, nous ne le pouvions pas.

En effet, le koulak produisait en 1927 plus de 600 millions de pouds de blé, et, sur ce total, il en livrait environ 130 millions au marché, en dehors de ce qui était vendu à la campagne même.

Force assez sérieuse, dont il était impossible de ne pas tenir compte.

Et combien produisaient alors nos kolkhoz et sovkhoz ? Environ 80millions de pouds, dont près de 35 millions étaient jetés sur le marché (blé marchand).

Jugez vous-mêmes si nous pouvions alors remplacer la production et le blé marchand du koulak par la production et le blé marchand des kolkhoz et sovkhoz ? Il est clair que nous ne le pouvions pas.

Que signifie dans ces conditions entreprendre une offensive résolue contre le koulak ? C’est s’enferrer à coup sûr, renforcer les positions des koulaks et rester sans blé. Voilà pourquoi nous ne pouvions ni ne devions entreprendre à ce moment l’offensive contre le koulak, en dépit des déclamations des aventuriers de l’opposition zinoviéviste-trotskiste.

Et maintenant ? Où en sont les choses ? Maintenant, nous avons une base matérielle suffisante pour frapper le koulak, briser sa résistance, le liquider comme classe et remplacer sa production par celle des kolkhoz et des sovkhoz.

On sait qu’en 1929 la production de blé dans les kolkhoz et les sovkhoz n’a pas été inférieure à 400 millions de pouds (soit 200 millions de pouds de moins que la production globale de l’économie koulak en 1927). On sait ensuite qu’en 1929 les kolkhoz et les sovkhoz ont fourni plus de 130 millions de pouds de blé marchand (c’est-à-dire plus que le koulak n’en avait fourni en 1927).

On sait enfin qu’en 1930 la production globale des kolkhoz et des sovkhoz ne sera pas inférieure à 900 millions de pouds (c’est-à-dire qu’elle dépassera la production globale du koulak en 1927), et la quantité de blé qu’ils livreront sur le marché atteindra au moins 400 millions de pouds (c’est-à-dire infiniment plus que n’en avait livré le koulak en 1927).

Voilà, camarades, où en sont les choses aujourd’hui. Voilà le changement qui s’est fait dans l’économie du pays. Voilà le changement qui s’est opéré, ces derniers temps, dans le rapport des forces de classes.Nous disposons maintenant, comme vous le voyez, d’une base matérielle pour remplacer la production du koulak par celle des kolkhoz et des sovkhoz.

Voilà pourquoi notre offensive contre le koulak se poursuit maintenant avec un succès indéniable. Voilà comment il faut marcher contre le koulak, si l’on veut vraiment marcher contre lui et non pas se borner à de stériles déclamations contre les koulaks.

Voilà pourquoi, ces derniers temps, nous avons passé de la politique de limitation des tendances exploiteuses du koulak à la politique de liquidation du koulak comme classe.

Et comment faire avec la politique de dépossession du koulak ? La politique de dépossession du koulak est-elle admissible dans les régions de collectivisation intégrale ? Demande-t-on de différents côtés. Question ridicule !

On ne pouvait admettre la dépossession du koulak aussi longtemps que nous nous en tenions au point de vue de la limitation des tendances exploiteuses du koulak, aussi longtemps que nous ne pouvions passer résolument à l’offensive contre les koulaks, aussi longtemps que nous ne pouvions remplacer la production des koulaks par celle des kolkhoz et des sovkhoz.

Alors, la politique qui n’admettait pas la dépossession du koulak était nécessaire et juste. Et maintenant ? Maintenant c’est une autre affaire.

Nous avons la possibilité d’engager aujourd’hui une offensive résolue contre le koulak, de briser sa résistance, de le liquider comme classe et de remplacer sa production par celle des kolkhoz et des sovkhoz.

Maintenant, la dépossession du koulak est faite par les masses mêmes de paysans pauvres et moyens, qui réalisent la collectivisation intégrale.

Maintenant, la dépossession du koulak dans les régions de collectivisation intégrale n’est plus une simple mesure administrative. La dépossession du koulak y est partie constitutive de la formation et du développement des kolkhoz. Voilà pourquoi il est ridicule et peu sérieux de s’étendre aujourd’hui sur la dépossession du koulak. Une fois la tête tranchée, on ne pleure pas après les cheveux.

Non moins ridicule paraît cette autre question : Peut-on admettre le koulak dans le kolkhoz ? Non, évidemment. On ne le peut pas, car il est ennemi juré du mouvement kolkhozien. C’est clair, je pense.

VII ­ CONCLUSIONS

Voilà, camarades, six questions capitales auxquelles nos marxistes spécialistes de la question agraire ne sauraient passer outre dans leur travail théorique.

L’importance de ces questions, c’est d’abord que leur étude marxiste permet d’extirper les théories bourgeoises de toute sorte qui, parfois, à notre honte, sont propagées par nos camarades communistes, et qui encrassent le cerveau de nos praticiens.

Or, il y a longtemps qu’on aurait dû extirper ces théories et les rejeter loin de nous. Car ce n’est qu’en livrant une lutte sans merci à ces théories, que peut grandir et se fortifier la pensée théorique des marxistes spécialistes de la question agraire.

L’importance de ces questions, enfin, c’est qu’elles font apparaître sous un nouvel aspect les vieux problèmes de l’économie en période de transition.Maintenant la question de la Nep, des classes, des kolkhoz, de l’économie en période de transition, se pose d’une manière nouvelle.

Il faut dénoncer l’erreur de ceux qui conçoivent la Nep comme un recul et seulement comme un recul.

En réalité, lors même de l’institution de la Nep, Lénine disait que celle-ci n’était pas simplement un recul, qu’elle préparait en même temps une nouvelle offensive résolue contre les éléments capitalistes de la ville et des campagnes.

Il faut dénoncer l’erreur de ceux qui croient que la Nep est nécessaire simplement pour assurer la liaison entre la ville et les campagnes.

Ce qu’il nous faut, ce n’est pas une liaison quelconque entre la ville et les campagnes ; c’est une liaison assurant la victoire du socialisme.

Et si nous nous en tenons à la Nep, c’est parce qu’elle sert la cause du socialisme. Dès qu’elle cessera de servir la cause du socialisme, nous la rejetterons au diable. Lénine disait que la Nep était instituée pour de bon et pour longtemps. Mais il n’a jamais dit qu’elle était instituée pour toujours.

Il faut également envisager la popularisation de la théorie marxiste de la reproduction. Il faut étudier les questions relatives à l’établissement d’un schéma de balance de notre économie nationale.

Ce que la Direction centrale de la statistique a publié en 1926 comme balance de l’économie nationale, n’en est pas une ; c’est une jonglerie de chiffres.

La façon dont Bazarov et Groman traitent les problèmes de la balance de l’économie nationale ne convient pas non plus. Ce sont les marxistes révolutionnaires qui doivent élaborer un schéma de balance de l’économie nationale de l’U.R.S.S., si tant est qu’ils veuillent étudier les problèmes de l’économie de la période de transition.

Il serait bon que nos économistes marxistes confient à un groupe spécial l’étude des problèmes de l’économie de la période de transition, tels qu’ils se posent de nos jours.

=>Oeuvres de Staline

Staline : Le Parti social-démocrate de Russie et ses tâches immédiates

La Brdzola [la Lutte], n°2-3, novembre-décembre 1901.
Article non signé.
Traduit du géorgien.

I

La pensée humaine a dû passer par bien des épreuves, des tourments et des vicissitudes avant d’aboutir au socialisme fondé et élaboré sur une base scientifique.

Les socialistes de l’Europe occidentale ont dû très longtemps errer à l’aveuglette dans le désert du socialisme utopique (chimérique, irréalisable) avant de se frayer un chemin, d’analyser et de dégager les lois de la vie sociale et, par suite, de conclure à la nécessité du socialisme pour l’humanité.

Depuis le début du siècle dernier, l’Europe a donné nombre de chercheurs scientifiques honnêtes, courageux, remplis d’abnégation, qui ses sont efforcés d’élucider et de résoudre ce problème : comment sauver l’humanité du fléau qui grandit et s’aggrave sans arrêt à mesure que se développent le commerce et l’industrie ?

Bien des tempêtes, bien des torrents de sang ont déferlé sur l’Europe occidentale pour abolir l’oppression de la majorité par la minorité, mais le mal subsistait, les plaies demeuraient aussi vives et les souffrances se faisaient chaque jour plus intolérables.

Il faut voir l’une des principales raisons de cette situation dans le fait que le socialisme utopique n’expliquait pas les lois de la vie sociale ; il planait au-dessus de la vie, se perdait dans l’empyrée, alors qu’il fallait de solides attaches avec le réel.

Les socialistes utopiques se proposaient de réaliser le socialisme dans l’immédiat, alors que la vie n’offrait aucune base à sa réalisation : et, chose plus affligeante encore par ses conséquences, les utopistes attendaient la réalisation du socialisme des puissants de ce monde, qui devaient, d’après eux, facilement se convaincre de la justesse de l’idéal socialiste (Robert Owen, Louis Blanc, Fourier et d’autres).

Cette conception perdait complètement de vue le mouvement ouvrier réel et la masse ouvrière, seul représentant naturel de l’idéal socialiste. Les utopistes ne pouvaient le comprendre. Ils voulaient créer le bonheur sur la terre à coups de lois de proclamations, sans l’aide du peuple lui-même (des ouvriers). Ils n’accordaient pas d’attention particulière au mouvement ouvrier, et souvent même ils en niaient l’importance.

Aussi leurs théories restaient-elles des théories ; elles ne faisaient que passer à côté de la masse ouvrière, au sein de la quelle mûrissait, tout à fait indépendamment de ces théories, la grande idée annoncée au milieu du siècle dernier par la bouche de ce génie que fut Karl Marx : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes… Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Ces paroles ont rendu claire cette vérité, maintenant évidente même pour des « aveugles » : l’idéal socialiste ne peut se réaliser que par l’action propre des ouvriers et leur union en une force organisée, indépendamment de la nationalité et du pays.

Il fallait démontrer cette vérité, comme l’ont magnifiquement fait Marx et son ami Engels, afin de donner une base solide au puissant Parti social-démocrate qui, aujourd’hui, tel un destin inexorable, se dresse au-dessus du régime bourgeois en Europe , en menaçant de l’anéantir pour édifier sur ses décombres le régime socialiste.

Le développement de l’idée socialiste en Russie a suivi à peu près la même voie qu’en Europe occidentale.

En Russie également, les socialistes ont dû longtemps errer à l’aveuglette avant d’aboutir à la conscience social-démocrate, au socialisme scientifique. Ici aussi, il y avait des socialistes, il y avait un mouvement ouvrier, mais ils suivaient des voies indépendantes, chacun allant de son côté : les socialistes, vers un rêve utopique (« Terre et liberté », « la Volonté du peuple »), le mouvement ouvrier vers des révoltes spontanées.

Tous deux luttaient à la même époque (1870-1890), mais s’ignoraient. Les socialistes n’avaient pas de base dans la population laborieuse ; aussi leur action restait-elle abstraite, sans fondement. Les ouvriers, eux, manquaient de dirigeants, d’organisateurs ; aussi, leur mouvement aboutissait-il à des révoltes désordonnées.

C’est là la raison essentielle pour laquelle la lutte héroïque des socialistes pour le socialisme est demeurée stérile et leur courage légendaire s’est brisé contre les murs solides de l’autocratie. Les socialistes russes ne se sont rapprochés de la masse ouvrière que depuis 1890. Ils ont vu que le salut ne pouvait venir que de la classe ouvrière, et que seule, elle réaliserait l’idéal socialiste.

Dès lors, la social-démocratie russe a concentré tous ses efforts et toute son attention sur le mouvement qui se produisait , à cette époque, parmi les ouvriers russes. Encore insuffisamment conscient et non préparé à la lutte, l’ouvrier russe s’efforçait de sortir petit à petit de sa situation désespérée et d’améliorer quelque peu son sort. il n’existait évidemment pas alors, au sein de ce mouvement, un travail d’organisation ordonné : le mouvement était spontané.

Et voilà que la social-démocratie s’est chargée de guider ce mouvement inconscient, spontané, inorganisé.

Elle s’est efforcée de développer la conscience des ouvriers, de coordonner la lutte éparse, décousue, qu’engageaient différents groupes isolés d’ouvriers contre des patrons isolés, de les fondre dans une lutte de classe commune afin que cette lutte fût celle de la classe ouvrière russe contre la classe des oppresseurs de la Russie, en s’attachant à conférer à cette lutte un caractère organisé.

Au début, la social-démocratie ne pouvait étendre son activité au sein de la masse ouvrière : aussi se contentait-elle d’agir dans des cercles de propagande et d’agitation. L’étude dans les cercles constituait alors sa seule forme d’activité.

Ces cercles avaient pour objet de créer parmi les ouvriers eux-mêmes un groupe capable de diriger par la suite le mouvement. Aussi étaient-ils composés d’ouvriers avancés : une élite ouvrière avait seule la possibilité d’y étudier.

Mais la période des cercles prit rapidement fin. La social-démocratie ressentit bientôt le besoin de ce cadre étroit et d’étendre son influence aux larges masses ouvrières. Les conditions extérieures s’y prêtaient également. A cette époque, le mouvement spontané s’était particulièrement développé parmi les ouvriers.

Qui de vous ne se souvient de l’année où ce mouvement spontané s’étendit à Tiflis presque tout entier ? Des grèves non organisées se succédaient dans les manufactures de tabac et les ateliers de chemins de fer.

Cela se passait chez nous en 1897et en 1898 ; en Russie, un peu plus tôt. Il fallait venir à la rescousse en temps opportun ; c’est ce que fit la social-démocratie. La lutte commença pour la diminution de la journée de travail, pour la suppression des amendes, pour l’augmentation des salaires, etc.

La social-démocratie savait très bien que le mouvement ouvrier dans son développement ne se limitait pas à ces menues revendications, qu’elles n’étaient pas le but du mouvement, mais seulement un moyen d’atteindre le but.

Sans doute, ces revendications étaient minimes ; sans doute, les ouvriers des diverses villes et régions luttaient alors séparément ; mais cette lutte même leur apprenait que la victoire totale ne sera remportée que le jour où la classe ouvrière tout entière constituée en force unique, puissante, organisée, livrera assaut à son ennemi.

Cette lutte leur montrait également qu’en dehors de leur ennemi direct, le capitaliste, ils en ont un autre, encore plus vigilant : la force organisée de toute la classe bourgeoise, l’Etat capitaliste actuel, avec son armée, ses tribunaux, sa police, ses prisons, sa gendarmerie.

Si, même en Europe occidentale, là où les droits de l’homme sont déjà conquis, l’ouvrier doit engager une lutte directe contre le pouvoir, l’ouvrier de Russie, à plus forte raison, est contraint à se heurter, dans son mouvement, au pouvoir autocratique, cet ennemi toujours en éveil de tout mouvement ouvrier, non seulement parce que ce pouvoir défend les capitalistes, mais aussi parce que, en sa qualité de pouvoir autocratique, il ne peut admettre aucune activité propre des classes sociales, et surtout d’une classe comme la classe ouvrière, plus opprimée et plus accablée que les autres.

C’est ainsi que la social-démocratie de Russie concevait la marche du mouvement, et elle consacrait tous ses efforts à diffuser ces idées parmi les ouvriers. Là résidait sa force, et c’est ce qui explique son grand et triomphal développement. dés le premier jour, comme on l’a vu par la grève grandiose des ouvriers du textile de 1896 à Pétersbourg.

Mais les premières victoires ont désorienté quelques esprits faibles et leur ont tourné la tête. Si jadis les socialistes utopiques ne prenaient en considération que le but final et, aveuglés par lui, ne remarquaient aucunement ou niaient le mouvement ouvrier réel qui se développait sous leurs yeux, certains social-démocrates russes, en revanche, ne prêtaient uniquement attention qu’au mouvement ouvrier spontané, à ses besoins quotidiens.

La conscience de classe des ouvriers russes étaient alors (il y a cinq ans) très faible. L’ouvrier russe sortait à peine de sa torpeur séculaire et ses yeux, habitués aux ténèbres, ne remarquaient évidemment pas tout ce qui se passait devant lui. Il n’avait pas de grands besoins et ses revendications étaient minimes.

Il n’allait pas encore au delà d’une insignifiante augmentation de son salaires ou d’une diminution de ses heures de travail. Quant à la nécessité de changer le régime existant, de supprimer la propriété privée, d’organiser un régime socialiste, la masse des ouvriers russe n’en avait pas même l’idée.

Elle n’osait guère non plus envisager la suppression de l’esclavage dans lequel tout le peuple russe végète sous le régime autocratique, ni la liberté du peuple, ni sa participation à l’administration de l’Etat.

Et tandis qu’une partie de la social-démocratie russe considérait de son devoir d’introduire dans le mouvement ouvrier ses idées socialistes, l’autre partie, toute à la lutte économique, à la lutte pour une amélioration partielle de la situation des ouvriers (par exemple, une diminution des heures de travail et une augmentation des salaires), était prête à oublier totalement son grand devoir, ses grands idéals.

A l’instar de leurs congénères d’Europe occidentale (ceux qu’on appelle les bernsteiniens), ils disaient : « Pour nous, le mouvement est tout, le but final n’est rien ». Ce pour quoi la classe ouvrière lutte, ne les intéressait aucunement ; il suffisait qu’elle luttât. Une politique à la petite semaine s’instaurait.

On en arriva un beau jour à ce que la Rabotchaïa Mysl (1), journal de Pétersbourg, déclara : « Notre programme politique, c’est la journée de 10 heures, le rétablissement des jours fériés abolis par la loi du 2 juin (2) »(!!!) (3)

Au lieu de guider le mouvement spontané, d’introduire dans la masse l’idéal social-démocrate et de l’orienter vers notre but final, cette partie de la social-démocratie russe est devenue un instrument aveugle du mouvement ; elle a suivi aveuglément la fraction des ouvriers insuffisamment développés et s’est bornée à formuler les besoins, les nécessités, dont la masse ouvrière avait déjà pris conscience. En un mot, elle restait devant une porte ouverte et frappait sans oser entrer dans la maison.

Elle s’est montrée incapable d’expliquer à la masse ouvrière son but final : le socialisme, ou même, au moins, son but immédiat : le renversement de l’autocratie ; le plus triste, c’est qu’elle considérait tout cela comme inutile et même nuisible.

Elle regardait l’ouvrier russe comme un enfant et craignait de l’effrayer avec des idées aussi hardies. Bien plus, selon une fraction de la social-démocratie, le socialisme ne nécessite aucune lutte révolutionnaire ; ce qu’il faut, c’est uniquement une lutte économique : des grèves et des syndicats, des coopératives de consommation et de production, — et voilà le socialisme tout prêt.

Elle tenait pour erronée la théorie de l’ancienne social-démocratie internationale d’après laquelle, aussi longtemps que le pouvoir politique ne passe pas entre les mains du prolétariat (dictature du prolétariat), la transformation du régime existant est impossible, et impossible l’affranchissement total des ouvriers.

A l’en croire, le socialisme par lui-même n’offre rien de nouveau et, à proprement parler, ne diffère pas du système capitaliste existant : le socialisme s’y intégrera facilement ; chaque syndicat, et même chaque boutique de coopérative ou chaque société de production, est déjà, d’après ces gens là, « un fragment de socialisme ».

Et c’est avec ce stupide ravaudage de vieux habits, qu’ils pensaient confectionner un vêtement neuf pour l’humanité souffrante !

Mais la chose la plus triste et par elle-même incompréhensible pour des révolutionnaires, c’est que cette partie de la social-démocratie russe a élargi l’enseignement de ses maîtres occidentaux (Bernstein et consorts) au point de déclarer cyniquement : la liberté politique (le droit de grève, la liberté d’association, la liberté de parole, etc…) est compatible avec le tsarisme ; une lutte politique spéciale, une lutte pour le renversement de l’autocratie, est donc absolument superflue ; car pour atteindre le but, il suffit que les grèves soient plus fréquentes, en dépit de l’interdiction des autorités ; celles-ci se lasseront alors de châtier les grévistes ; le droit de grève et la liberté de réunion viendront d’eux-mêmes.

Ainsi ces soi-disant « social-démocrates » s’attachaient à démontrer que l’ouvrier russe ne devait consacrer tout son effort, toute son énergie qu’à la lutte économique, sans poursuivre de « vastes idéals ». Dans la pratique, leur action s’inspirait de l’idée que leur devoir était de se borner à un travail local dans telle ou telle ville.

L’organisation d’un parti ouvrier social-démocrate de Russie ne présentait aucun intérêt : au contraire, l’organisation d’un parti leur apparaissait comme un jeu comique et puéril, qui les détournait de leur « devoir » direct : la lutte économique. La grève, et encore la grève, la collecte de gros sous pour le fonds de lutte, tel était l’alpha et l’oméga de leur activité.

   On pensera certainement que puisque ces adorateurs du « mouvement » spontané avaient tellement rétréci leurs tâches, puisqu’ils avaient renoncé aux idées de la social-démocratie, ils faisaient du moins beaucoup pour ce mouvement.

Mais là encore une déception nous attend. L’histoire du mouvement à Pétersbourg nous en convainc. Son brillant développement et ses progrès audacieux à l’origine, en 1895-1897, ont fait place par la suite à d’aveugles tâtonnements et, en fin de compte, le mouvement est arrivé à un point mort.

A cela, rien d’étonnant : tous les efforts des « économistes » pour créer une solide organisation en vue de la lutte économique se sont invariablement heurtés au mur épais du pouvoir, contre lequel ils se sont toujours brisés.

Les terribles conditions policières excluaient toute possibilité d’avoir des organisations économiques quelconques. les grèves ne servaient à rien, car sur 100 grèves, 99 étaient étouffées dans l’étau de la police ; les ouvriers étaient impitoyablement expulsés de Pétersbourg, les murs des prisons et les glaces de la Sibérie les vidaient implacablement de leur énergie révolutionnaire.

Nous sommes profondément convaincus que les conditions extérieures, policières, ne sont pas seules responsables du retard (évidemment tout relatif) du mouvement ; la faute en incombe tout autant à un retard dans le progrès des idées elles-mêmes, de la conscience de classe, — d’où l’affaiblissement de l’énergie révolutionnaire des ouvriers.

Tandis que leur mouvement se développait, les ouvriers restaient incapables de comprendre pleinement les buts élevés et le sens profond de leur lutte, le drapeau sous lequel devait lutter l’ouvrier russe n’étant qu’un vieux chiffon défraîchi avec son mot d’ordre mesquin de lutte économique ; c’est pourquoi les ouvriers devaient nécessairement apporter à cette lutte moins d’énergie, moins d’entrain, moins d’aspirations révolutionnaires : une grande énergie ne naît que pour un grand but.

Mais le danger qui de ce fait menaçait le mouvement aurait été plus grand encore si les conditions mêmes de notre vie n’avaient poussé obstinément, chaque jour davantage, les ouvriers russes à la lutte politique directe.

Une simple petite grève posait de front devant l’ouvrier la question de l’absence, chez nous, de tout droit politique ; elle le mettait aux prises avec le pouvoir et la force armée, et lui prouvait l’insuffisance manifeste d’une lutte exclusivement économique.

Voilà pourquoi, contrairement aux vœux de ces mêmes « social-démocrates », la lutte prenait de jour en jour un caractère plus nettement politique.

Chaque tentative des ouvriers sortis de leur torpeur pour exprimer ouvertement leur mécontentement de la situation économique et politique, dont le joug fait aujourd’hui gémir l’ouvrier russe ; chaque tentative de s’affranchir de ce joug poussait les ouvriers à des manifestations qui ressemblaient de moins en moins à une lutte économique.

Ce sont les fêtes du 1er Mai qui, en Russie, ont frayé le chemin à la lutte politique et aux manifestations politiques. L’ouvrier russe a ajouté à la grève, autrefois son unique moyen de lutte, un moyen neuf et puissant, — la manifestation politique, — essayé pour la première fois lors de la grandiose journée du 1er Mai 1900 à Kharkov.

C’est ainsi qu’en vertu de son développement interne, le mouvement ouvrier russe est passé de la propagande dans les cercles et de la lutte économique par la grève à la lutte politique et à l’agitation.

Ce passage s’est sensiblement accéléré quand la classe ouvrière a vu apparaître dans l’arène des éléments d’autres classes sociales de Russie, fermement résolus à conquérir la liberté politique.

II

   La classe ouvrière n’est pas seule à gémir sous le joug du régime tsariste. la lourde poigne de l’autocratie étouffe encore d’autres classes sociales. On entend gémir la paysannerie russe, tenaillée par une famine permanente, réduite à la misère par des charges fiscales accablantes et livrée aux trafiquants bourgeois et aux propriétaires « nobles ».

On entend gémir le menu peuple des villes, les petits employés des administrations publiques et des établissements privés, les petits fonctionnaires, bref toute cette nombreuse population citadine de petites gens dont l’existence n’est pas plus assurée que celle de la classe ouvrière et qui a sujet d’être mécontente de sa situation sociale.

On entend gémir une fraction de la petite et même moyenne bourgeoisie, qui ne peut se résigner au knout et à la nagaïka du tsar, et surtout la partie instruite de la bourgeoisie, ceux qu’on appelle les représentants des professions libérales (membres de l’enseignement, médecins, avocats, étudiants et, d’une façon plus générale, la jeunesse des écoles).

On entend gémir les nations et les confessions opprimées en Russie, entre autres les Polonais, chassés de leur patrie et blessés dans leurs sentiments les plus sacrés, et les Finlandais, dont l’autocratie foule insolemment aux pieds les droits et la liberté, que leur a octroyés l’histoire.

On entend gémir les Juifs, perpétuellement persécutés et insultés, privés même des pitoyables droits dont jouissent les autres sujets russes : le droit de vivre partout, celui de fréquenter les écoles, de remplir un emploi public, etc…

On entend gémir les Géorgiens, les Arméniens, et les membres d’autres nation, privés du droit d’avoir leurs écoles, de travailler dans les administrations publiques, contraints de se soumettre à la politique honteuse et oppressive de la russification , qui est pratiquée avec tant de zèle par l’autocratie. On entend gémir les millions d’adeptes des sectes russes, qui veulent croire et pratiquer selon leur conscience, et non comme le désirent les popes orthodoxes.

On entend gémir… mais il est impossible d’énumérer tous ceux que l’autocratie russe opprime et persécute. Ils sont si nombreux que si tous s’en rendaient compte, si tous comprenaient où est leur ennemi commun, le pouvoir despotique ne pourrait subsister un jour de plus en Russie.

Malheureusement, la paysannerie russe est encore accablée par l’esclavage, la misère et l’ignorance séculaires ; elle ne fait que s’éveiller, elle n’a pas compris où est son ennemi. Les nations opprimées de Russie ne peuvent pas même songer à se libérer par leurs propres forces tant qu’elles ont contre elles non seulement le gouvernement russe, mais même le peuple russe qui ne s’est pas encore rendu compte que leur ennemi commun est l’autocratie. Restent la classe ouvrière, les petites gens des villes et la fraction instruite de la bourgeoisie.

Mais la bourgeoisie de tous les pays et de toutes les nations sait fort bien s’approprier les fruits de la victoire que d’autres ont remportée ; elle sait fort bien faire tirer aux autres les marrons du feu. Elle n’a jamais le désir de risquer sa situation relativement privilégiée dans la lutte contre un ennemi puissant , dans une lutte où il n’est pas encore facile de triompher.

Bien qu’elle soit mécontente, elle ne vit pas mal : aussi cède-t-elle avec plaisir à la classe ouvrière, et en général au simple peuple, le droit de présenter le dos aux nagaïkas des cosaques et aux balles des soldats, de combattre sur les barricades, etc…

Quant à elle, elle « sympathise » avec la lutte et, dans le meilleur des cas, elle « s’indigne » (à part soi) de la cruauté avec laquelle l’ennemi déchaîné réprime le mouvement populaire. Elle craint les actes révolutionnaires, et c’est seulement aux derniers moments de la lutte, quand elle se rend nettement compte de l’impuissance de l’ennemi, qu’elle passe elle-même aux mesures révolutionnaires.

Voilà ce que nous apprend l’expérience de l’histoire… Seuls, la classe ouvrière et le peuple en général, qui dans leur lutte n’ont rien à perdre que leurs chaînes, constituent une force révolutionnaire réelle.

Et l’expérience de la Russie, tout indigente qu’elle soit encore, confirme cette vieille vérité que l’histoire de tous les mouvements révolutionnaires nous enseigne.

Parmi les représentants de la société privilégiée, seule une partie des étudiants s’est montrée résolue à lutter jusqu’au bout pour ses revendications.

Mais nous ne devons pas oublier que cette fraction des étudiants est, elle aussi, composée de fils de citoyens opprimés et que les étudiants, la jeunesse des écoles, tant qu’ils ne sont pas plongés dans l’océan de la vie n’y occupent pas une situation sociale déterminée, sont plus que quiconque enclins à des aspirations idéales, qui les appellent à la lutte pour la liberté.

Quoi qu’il en soit, les étudiants apparaissent à l’heure actuelle, dans le mouvement de la « société », presque comme des chefs de file, comme une avant-garde. Autour d’eux se groupe aujourd’hui la partie mécontente de diverses classes sociales. Au début, les étudiants s’efforçaient de lutter à l’aide d’un moyen emprunté aux ouvriers : les grèves.

Mais lorsque le gouvernement eut riposté à leurs grèves par une loi, une loi scélérate (« le Règlement provisoire » (4)), en vertu de laquelle les étudiants en grève étaient incorporés dans l’armée comme simples soldats, il ne resta plus aux étudiants qu’un seul moyen de lutte : appeler la société russe à l’aide et passer des grèves aux manifestations de rue.

C’est ce qu’ils firent. Ils ne déposèrent pas les armes ; au contraire, ils poursuivirent la lutte avec encore plus de courage et de résolution.

Autour d’eux se groupèrent les citoyens opprimés, la classe ouvrière leur tendit une secourable, et le mouvement, plus vigoureux , devint une menace pour le pouvoir. Voici deux ans déjà que le gouvernement de Russie, avec tous ses soldats, sa police et se gendarmes, soutient une lutte acharnée, mais stérile, contre les citoyens récalcitrants.

Les événements des derniers jours montrent que la défaite des manifestations politiques est impossible. Ce qui s’est passé dans les premiers jours de décembre à Kharkov, Moscou, Nijni-Novgorod, Riga, etc…, montre qu’à l’heure actuelle le mécontentement social se manifeste déjà de façon consciente et que la société mécontente est prête à passer de la protestation muette à l’action révolutionnaire.

Mais les revendications présentées par les étudiants, — un drapeau dont le sens soit clair et familier à tous, capable d’unir toutes les revendications. Ce drapeau, c’est le renversement de l’autocratie. C’est uniquement sur les ruines de l’autocratie qu’il sera possible d’édifier un ordre social fondé sur la participation du peuple à l’administration de l’Etat et garantissant la liberté de l’enseignement, des grèves, de paroles, de religion, des nationalités, etc…, etc…

Ce régime seul assurera au peuple le moyen de se défendre contre tous les oppresseurs, contre les trafiquants et les capitalistes, contre le clergé, la noblesse ; ce régime seul ouvrira la voie à un avenir meilleur, à une lutte libre pour l’établissement d’un régime socialiste.

   Certes, les étudiants réduits à leur propres forces ne peuvent engager cette lutte grandiose ; leurs faibles mains seront incapables de tenir ce lourd drapeau. Il faut pour cela des mains plus fortes, et dans les conditions actuelles ce ne saurait être que celles des travailleurs unis.

Par conséquent, la classe ouvrière doit prendre des mains débiles des étudiants, le drapeau de toute la Russie et, après y avoir inscrit : « A bas l’autocratie ! Vive une constitution démocratique ! », conduire le peuple russe à la liberté. Quant aux étudiants, nous devons leur savoir gré de la leçon qu’ils nous ont donnée : ils ont montré toute l’importance que revêt la manifestation politique dans la lutte révolutionnaire.

   La manifestation de rue présente cet intérêt qu’elle a tôt fait d’entraîner dans le mouvement une partie considérable de la population, qu’elle la familiarise d’emblée avec nos revendications et prépare un vaste terrain favorable où nous pouvons hardiment semer le bon grain des idées socialistes et de la liberté politique.

La manifestation de rue entraîne l’agitation de rue, qui touche forcément jusqu’à la partie arriérée et timide de la société (5)).

Il suffit de sortir dans la rue au moment d’une manifestation pour voir des combattants courageux, pour comprendre les buts de leur lutte, pour entendre une parole libre, appelant tout le monde à la lutte, un chant de combat dénonçant le régime établi et mettant à nu nos plaies sociales. C’est pourquoi les autorités craignent par-dessus tout la manifestation de rue. Aussi menacent-elles de punir sévèrement non seulement les manifestants, mais même les « curieux ».

Et ces « curieux » se comptent aujourd’hui par dizaines de milliers dans chaque grande ville. désormais, en Russie, on ne court plus se cacher, comme auparavant, quand on entend dire que des troubles ont éclaté quelque part (« Pourvu que je n’y sois pas impliqué ; le mieux est de filer », disait-on autrefois).

Aujourd’hui, on se hâte vers le lieu des troubles, on « est curieux » de connaître la cause de ces troubles, de savoir pourquoi tant de gens présentent le dos à la nagaïka des cosaques.

Dans ces conditions, les « curieux » cessent d’écouter avec indifférence le sifflement des nagaïkas et des sabres. Ils voient les manifestants se rassembler dans la rue pour proclamer leurs désirs et leurs revendications, tandis que les autorités leur répondent par des matraquages et une répression féroce.

Le « curieux » ne se sauve plus devant le sifflement des nagaïkas ; au contraire, il s’approche et la nagaïka ne peut plus distinguer le simple « curieux » de « l’émeutier ».

Avec une « égalité parfaitement démocratique », sans distinction de sexe, d’âge, ni même de catégorie sociale, la nagaïka s’abat, désormais, sur le dos des uns et des autres.

Elle nous rend ainsi un grand service, elle accélère la transformation du « curieux » en révolutionnaire. D’instrument de la paix publique, elle devient éveilleuse de conscience.

Aussi, qu’importe si les manifestations de rue ne nous donnent pas de résultats directs ! Qu’importe si la force des manifestants est encore trop débile aujourd’hui pour imposer au pouvoir des concessions immédiates aux revendications populaires !

Les sacrifices que nous faisons aujourd’hui dans les manifestations de rue nous seront payés au centuple. Chaque combattant tombé dans la lutte ou arraché à nos rangs en fait lever des centaines d’autres. Plus d’une fois encore nous serons matraqués dans les rues, plus d’une fois encore le gouvernement sortira vainqueur des batailles de rue.

Mais ce seront des « victoires à la Pyrrhus ». Encore quelques unes comme celles-là, et la défaite de l’absolutisme est certaine. Sa victoire d’aujourd’hui prépare la défaite. Quant à nous, fermement convaincus que ce jour viendra, que ce jour n’est plus éloigné, nous affrontons les nagaïkas pour semer le bon grain de l’agitation politique et du socialisme.

Le pouvoir n’en est pas moins convaincu que nous : l’agitation de rue signifie sa condamnation à mort, il suffit de deux ou trois ans encore pour qu’il voie se dresser devant lui le spectre de la révolution populaire.

Le gouvernement a déclaré l’autre jour, par la bouche du gouverneur d’Ekaterinoslav, qu’il « ne reculerait pas même devant des mesures extrêmes pour écraser les moindres tentatives de manifestation de rue ».

Cette déclaration, on le voit, sent les balles, et peut-être même les obus, mais nous pensons que la balle ne suscite pas moins de mécontentement que la nagaïka. Nous ne croyons pas que le gouvernement puisse, même par ces « mesures extrêmes », faire longtemps obstacle à l’agitation politique et en entraver le développement.

Nous espérons que la social-démocratie révolutionnaire saura adapter son agitation aux conditions nouvelles que le gouvernement créera en appliquant ces « mesures extrêmes ». Quoi qu’il en soit, la social-démocratie doit suivre les évènements avec vigilance ; elle doit sans retard tirer la leçon des évènements et savoir conformer ses actes aux conditions changeantes.

Mais pour cela la social-démocratie a besoin d’une organisation forte, étroitement unie ; plus précisément, d’une organisation de parti, unie non seulement par le nom, mais encore par les principes fondamentaux et les conceptions tactiques. Notre tâche est de travailler à la création de ce parti fort, armé de principes fermes et d’un appareil clandestin indestructible.

Le Parti social-démocrate doit mettre à profit de ce nouveau mouvement, — la manifestation de rue, — qui vient de naître ; il doit prendre en main le drapeau de la démocratie russe et le conduire à la victoire désirée par tous !

   Ainsi s’ouvre devant nous une période de lutte essentiellement politique.

Cette lutte est pour nous inévitable, car dans les conditions politiques existantes, la lutte économique (les grèves) ne peuvent rien apporter de substantiel. les grèves même dans les Etats libres, sont une arme à double tranchant : même dans les pays où les ouvriers possèdent pourtant des moyens de lutte, — liberté politique, fortes organisations syndicales, moyens financiers, — les grèves se terminent souvent par leur défaite.

Chez nous, où la grève est un délit puni d’emprisonnement et réprimé par la force armée, où les associations ouvrières, quelles qu’elles soient, sont interdites — chez nous les grèves ne revêtent qu’un caractère de protestation.

Mais les manifestations sont, pour protester, une arme plus puissante. Dans les grèves, la force des ouvriers est dispersée : n’y participent que les ouvriers d’une ou de quelques usines ; dans le meilleur des cas, ceux d’une même profession.

L’organisation d’une grève générale est très difficile, même en Europe occidentale ; chez nous, elle est absolument impossible. En revanche, dans les manifestations de rue les ouvriers unissent d’emblée leurs forces.

   On mesure par là l’étroitesse de vues dont font preuve les « social-démocrates » qui veulent enfermer le mouvement ouvrier dans le cadre de la lutte économique et des organisations économiques, en laissant la lutte politique aux « intellectuels », aux étudiants, à la société, et en n’attribuant aux ouvriers que le rôle d’une force auxiliaire. l’histoire nous enseigne que, dans ces conditions, les ouvriers devront tirer les marrons du feu pour la bourgeoisie, et pour elle seule.

D’ordinaire, la bourgeoisie a volontiers recours aux bras musclés des ouvriers pour lutter contre le pouvoir autocratique et, la victoire acquise, elle s’en approprie les résultats, laissant les ouvriers les mains vides.

S’il en va de même chez nous, les ouvriers ne tireront rien de cette lutte. Quant aux étudiants et autres protestataires de la société, ne font-ils pas partie de cette même bourgeoisie ?

Qu’on leur donne une « Constitution loqueteuse », parfaitement inoffensive, n’accordant au peuple que des droits infimes, et tous ces protestataires changeront de ton et vanteront le « nouveau » régime.

La bourgeoisie vit dans la peur continuelle du « spectre rouge » du communisme ; elle s’efforce, dans toutes les révolutions, d’en finir dès le début. Sitôt qu’elle a obtenu la moindre concession avantageuse pour elle, la bourgeoisie, qui tremble devant les ouvriers, tend au pouvoir une main conciliante et trahit sans vergogne la cause de la liberté (6)).

   Seule, la classe ouvrière est un appui sûr pour la démocratie véritable. Seule, elle refusera de pactiser avec l’autocratie au prix d’une concession, et ne se laissera pas endormir au doux son du luth constitutionnel.

   C’est pourquoi il importe éminemment pour la cause démocratique en Russie de savoir si la classe ouvrière saura prendre la tête du mouvement démocratique général, ou si elle mettra à la remorque du mouvement comme force auxiliaire des « intellectuels », c’est-à-dire de la bourgeoisie.

Dans le premier cas, le renversement de l’autocratie aura pour résultat une large Constitution démocratique, qui accordera des droits égaux à l’ouvrier, et au paysan accablé et au capitaliste. Dans le second cas, nous aurons cette « Constitution loqueteuse » qui, tout autant que l’absolutisme, saura fouler aux pieds les revendications ouvrières et n’accordera au peuple qu’un semblant de liberté.

   Mais pour jouer de ce rôle de dirigeant, la classe ouvrière doit s’organiser en parti politique indépendant. Alors, elle n’aura à redouter, dans la lutte contre l’absolutisme, ni trahison, ni perfidie de la part de « la société », son alliée provisoire. Dés que cette « société » trahira la cause de la démocratie, la classe ouvrière fera toute seule, par ses propres forces, progresser cette cause : un parti politique indépendant lui en donnera la force.

Notes

1. La Rabotchaïa Mysl [la Pensée ouvrière], journal professant ouvertement les idées opportunistes des « économistes », parut d’octobre 1897 à décembre 1902. Seize numéros virent le jour.

2. La loi du 2 juin 1897 instituait pour les ouvriers des entreprises industrielles et des chemins de fer la journée de travail de onze heures et demie ; elle diminuait en même temps le nombre des jours fériés pour les ouvriers.

3. Il faut noter que ces derniers temps « l’Union de lutte » de Pétersbourg et la rédaction de son journal ont renoncé à leur ancienne tendance exclusivement économiste et s’efforcent d’introduire dans leur action de idées de lutte politique. (J.S.)

4. Le « Règlement provisoire sur l’accomplissement du service militaire par les élèves des établissements d’enseignement supérieur », promulgué par le gouvernement le 29 juillet 1899, prescrivait que les étudiants qui auraient participé à des manifestations collectives contre le régime policier en vigueur dans les établissements d’enseignement supérieur, en seraient exclus et incorporés comme simples soldats dans l’armée du tsar pour une durée d’un an à trois ans.

5. Dans les conditions actuelles de la Russie, le livre illégal, le tract d’agitation n’atteignent que très difficilement chaque habitant. Bien que la diffusion de la littérature illégale porte de beaux fruits, elle n’atteint dans la plupart des cas qu’une minorité de la population. (J.S.

6. Bien entendu, nous ne parlons pas ici des intellectuels qui ont rompu avec leur classe et luttent dans les rangs des social-démocrates. Mais ces intellectuels constituent une exception ; ce sont des « merles blancs ». (J.S.)

=>Oeuvres de Staline

Staline : Questions et réponses

Discours prononcé à l’Université Sverdlov le 9 juin 1925

Camarades, je vais répondre aux questions écrites que vous m’avez posées. J’y répondrai dans l’ordre où elles m’ont été remises. Comme vous le savez, il y en a dix.

Commençons par la première.

I

Quelles sont les mesures et les conditions devant contribuer à consolider l’alliance de la classe ouvrière avec les paysans en régime de dictature du prolétariat, si l’Union soviétique n’est pas soutenue par la révolution du prolétariat occidental dans les 15 années prochaines ?

J’estime que cette question englobe toutes celles que vous m’avez posées. C’est pourquoi j’y ferai une réponse générale, qui sera loin d’épuiser le sujet. Autrement, il ne me resterait plus rien à dire sur les autres questions.

Les résolutions de la 14e conférence du parti donnent une réponse complète à cette question. Elles affirment que la principale garantie de la consolidation de l’alliance est une politique rationnelle envers la paysannerie. Mais qu’est-ce qu’une bonne politique envers la paysannerie ?

Elle consiste dans un ensemble de mesures économiques,administratives, politiques et culturelles destinées à assurer cette alliance.

Prenons le domaine économique.

Il faut, tout d’abord, liquider les survivances du communisme de guerre dans les campagnes. Il faut ensuite établir une politique rationnelle des prix sur les produits fabriqués et les denrées agricoles, de façon à assurer un essor rapide de l’industrie et de l’agriculture et à supprimer les « ciseaux ».

Il faut réduire la somme totale de l’impôt agricole et transformer peu à peu celui-ci, d’impôt d’État, en impôt local. Il faut attirer à la coopération, principalement à la coopération agricole et à la coopération de crédit, l’immense masse rurale, afin que les paysans, eux aussi, participent à la réalisation du socialisme.

Il faut introduire dans les campagnes les tracteurs, qui sont les leviers de la révolution technique dans l’agriculture et les moyens de créer des foyers de civilisation dans les campagnes. Il faut enfin exécuter le plan d’électrification, moyen de rapprocher la campagne de la ville et de faire disparaître leur antagonisme.

Voilà ce que doit faire le parti s’il veut assurer l’alliance économique de la ville et de la campagne.

Je tiens à attirer votre attention sur la transformation de l’impôt agricole, d’impôt d’État, en impôt local. Cela peut vous paraître surprenant. Néanmoins, c’est un fait que l’impôt agricole devient de plus en plus et deviendra entièrement un impôt de caractère local. Il y a deux ans, l’impôt agricole constituait la part principale, ou peu s’en faut, de nos revenus, tandis que maintenant il n’en est qu’une partie insignifiante.

Alors que le budget d’État se monte à deux nous donnera cette annéeau plus 250 à 260 millions de roubles, soit 100 millions de moins

que l’année passée. Comme vous le voyez, c’est bien peu.

Et plus notre budget d’État s’élargira, plus l’importance relative de l’impôt agricole diminuera. Ensuite, de ces 260 millions, 100 millions, soit plus du tiers, sont destinés aux budgets locaux.

Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que, de tous les impôts existants, l’impôt agricole est celui qui s’adapte le. Mieux aux conditions locales, qui peut le ‘mieux être utilisé pour les besoins locaux.

Il n’est pas douteux que le budget local s’accroîtra de plus en plus. Et il augmentera en absorbant une partie de plus en plus importante de l’impôt agricole, qui doit être le mieux possible approprié aux conditions locales.

Cela est d’autant plus certain que la part principale des revenus de l’État est et sera de plus en plus constituée par les bénéfices des entreprises d’État, les impôts indirects, etc.

Voilà pourquoi la transformation de l’impôt agricole en impôt local deviendra un jour nécessaire et utile à la consolidation de notre alliance avec les paysans.

Passons aux mesures qui doivent assurer cette alliance dans le domaine administratif et politique.

Réalisation de la démocratie soviétiste à la ville et au village afin de simplifier, de rendre moins onéreux l’appareil d’État, de l’assainir moralement, d’en éliminer le bureaucratisme et les facteurs de décomposition bourgeoise, de le lier intimement à la masse, telle est la voie que doit suivre le parti s’il veut renforcer l’alliance dans le domaine administratif et politique.

La dictature du prolétariat n’est pas une fin en soi. Elle n’est qu’un moyen, la voie qui mène au socialisme.

Or, qu’est-ce que le socialisme ? C’est une étape entre le régime de dictature du prolétariat et la société sans Etat. Mais pour parcourir cette étape, ilfaut préparer le renouvellement de l’appareil étatique de façon à assurer la transformation effective de la société à dictature prolétarienne en société sans Etat, en société communiste.

C’est pourquoi, nous prenons pour mots d’ordre de vivifier les soviets, de réaliser la démocratie soviétiste à la ville et au village, de confier à l’élite ouvrière et paysanne la gestion des affaires de l’État.

Corriger l’appareil d’État, le rénover véritablement, en éliminer le bureaucratisme et les éléments de décomposition, le rapprocher des masses et le leur rendre sympathique, tout cela est impossible sans la collaboration active des masses elles-mêmes.

Mais cette collaboration constante et active est à son tour impossible sans la participation des meilleurs éléments ouvriers et paysans aux organes administratifs, sans une liaison directe entre l’appareil d’État et les couches profondes des travailleurs.

Qu’est-ce qui distingue l’appareil d’État soviétiste de l’appareil d’État bourgeois ?

L’appareil d’État bourgeois se place au-dessus des masses, il est séparé de la population par une barrière infranchissable ; il est, par son esprit même, étranger aux masses populaires, tandis que l’appareil soviétiste se confond avec les masses, perd son caractère s’il se place au-dessus de ces dernières et ne peut toucher les travailleurs que s’il leur est accessible. C’est là une différence essentielle entre l’appareil de l’État bourgeois et celui de l’État soviétiste.

Dans sa brochure : Les bolcheviks conserveront-ils le pouvoir ? Lénine disait que les 240.000 membres du parti bolchevik sauraient certainement diriger le pays au profit des pauvres, contre les riches, du moment que 130.000 grands propriétaires fonciers avaient pu jusqu’alors diriger le pays au profit des riches contre les pauvres.

Interprétant de façon erronée ces paroles, certains communistes pensent que l’appareil d’État se réduit à quelques centaines de

milliers d’adhérents du parti, et que cela suffit pour diriger notre immense pays. C’est pourquoi ils identifient parfois le parti avec l’État. C’est une erreur.

C’est une déformation de la pensée de Lénine. Parlant des 240.000 membres du parti bolchevik, Lénine ne voulait pas dire que ce chiffre limite, ou peut limiter, l’appareil d’État soviétiste.

Au contraire, outre les communistes, il considérait comme faisant partie de notre appareil d’État le million d’électeurs qui votèrent pour les bolcheviks à la veille de la révolution d’Octobre ; il déclarait que nous pouvons décupler notre appareil d’État, c’est-à-dire le porter au moins à dix millions d’hommes, en faisant participer les travailleurs à l’administration journalière de l’État.

Ces 240.000 hommes, dit Lénine, ont déjà maintenant un million d’adeptes au moins, car, comme le confirme l’expérience de l’Europe en général et celle de la Russie en particulier (élections d’août à la Douma de Pétrograd), on peut calculer ainsi le nombre des membres du parti d’après le nombre des voix obtenues.

Nous voilà donc déjà en possession d’un « appareil étatique» d’un million d’hommes, dont le dévouement à l’État socialiste est basé sur des raisons d’ordre moral et non sur l’attente de la forte somme à toucher le 20 du mois.

Bien plus, nous avons encore un moyen merveilleux de décupler d’un coup notre appareil étatique, moyen dont aucun Etat capitaliste n’a jamais pu et ne pourra jamais disposer. Ce moyen, c’est la participation des classes pauvres à l’administration journalière de l’État.

Comment faisons-nous « participer les travailleurs, la population pauvre à l’administration journalière de l’État » ?Au moyen de nos organisations d’initiative des masses, commissions et comités de toutes sortes, conférences et assemblées de délégués, qui se forment autour des soviets, organes économiques, conseils d’entreprises, institutions culturelles, organisations du parti et des Jeunesses, associations coopératives diverses, etc., etc.

Souvent, nos camarades ne remarquent pas qu’autour des organisations de base du parti, des soviets, des syndicats, des Jeunesses communistes, etc., il y a une multitude d’organismes, de commissions, d’assemblées auxquels participent des millions d’ouvriers ou de paysans sans-parti et qui, par leur modeste labeur journalier, créent en somme la vie de l’État soviétiste dont ils sont la force.

Sans ces organisations groupant des millions d’hommes, il serait impossible de gouverner et d’administrer notre grand pays.

L’appareil d’État soviétiste n’est pas formé par les soviets seulement.

Il comprend, au sens profond du terme, les soviets ainsi que les innombrables groupements de communistes et de sans-parti qui unissent les soviets aux masses, permettent à l’appareil d’État de se confondre avec les masses et détruisent peu à peu toute barrière entre l’appareil d’État et la population.

Voilà comment nous « décuplons » notre appareil d’État en le rapprochant des millions de travailleurs, en le leur rendant sympathique, en l’épurant des vestiges de bureaucratisme, en le fondant avec la masse et en préparant par là la transition du régime de dictature du prolétariat à une société sans Etat, à une société communiste.

Tels sont le sens et la portée du mot d’ordre de vivification des soviets et de réalisation de la démocratie soviétiste. Telles sont les mesures capitales qui renforceront notre alliance avec les paysans dans le domaine administratif et politique.Quant aux mesures propres à assurer cette alliance dans le domaine de la culture et de l’éducation, il est superflu de s’y étendre, car elles sont évidentes et universellement connues.

Je me bornerai à rappeler la ligne principale de notre activité dans ce domaine. Il s’agit de préparer la réalisation de l’instruction primaire obligatoire dans toute l’U.R.S.S. Ce sera là une réforme immense, qui représentera un triomphe splendide non seulement sur le front de l’instruction publique, mais aussi sur les fronts politique et économique.

Cette réforme sera, pour notre pays, le prélude d’un essor prodigieux. Mais elle exigera des centaines de millions de roubles ; elle nécessitera presque un demi-million d’instituteurs et d’institutrices. Néanmoins, nous devons la préparer dès à présent, si nous voulons élever notre pays à une civilisation supérieure. Et nous le ferons incontestablement.

II

Quels sont les dangers de dégénérescence du parti que déterminera la stabilisation du capitalisme si elle se prolonge ?

Ces dangers existent-ils vraiment ?

Oui, et ils existent indépendamment de la stabilisation, qui ne fait que les rendre plus tangibles. Voici les trois principaux de ces dangers :

a) Perte de la perspective socialiste dans l’organisation de notre pays et, par suite, apparition d’une tendance à liquider les conquêtes de la révolution ;

b) Perte de la perspective révolutionnaire internationale et, partant, apparition du nationalisme ;

c) Disparition de la direction du parti et, partant, possibilité detransformation du parti en appendice de l’appareil étatique.

Commençons par le premier de ces dangers.

Il se caractérise par le scepticisme à l’égard des forces intérieures de notre révolution, à l’égard de l’alliance ouvrière et paysanne et du rôle dirigeant de la classe ouvrière dans cette alliance, à l’égard de la transformation de la « Russie de la Nep » en « Russie socialiste », à l’égard de la réalisation du socialisme dans notre pays.

C’est là une mentalité qui mène à l’abandon des principes et des buts de la révolution d’Octobre, à la transformation de l’État prolétarien en Etat démocratique bourgeois.

L’origine de cette mentalité est dans le renforcement de l’influence bourgeoise sur notre parti sous le régime de la Nep, caractérisé par une lutte à mort entre les éléments capitalistes et les éléments socialistes au sein de notre économie.

Les éléments capitalistes ne mènent pas seulement la lutte dans le domaine économique, ils s’efforcent de la transporter dans le domaine de l’idéologie, cherchant à inspirer à nos détachements les moins fermes le scepticisme à l’égard des possibilités de réalisation du socialisme, et l’on ne saurait dire que leurs efforts aient été complètement stériles.

« Comment pouvons-nous, arriérés comme nous sommes, réaliser le socialisme intégral ? Disent certains de ces communistes contaminés.

L’état des forces de production de notre pays ne nous permet pas de nous proposer des objectifs aussi utopiques. Puissions-nous seulement nous maintenir tant bien que mal au pouvoir sans penser au socialisme ! Faisons ce que nous pouvons pour le moment, et après on verra. »

« Nous avons déjà accompli notre mission révolutionnaire en faisant la révolution d’Octobre, disent d’autres ; tout dépend maintenant de la révolution internationale, car sans la victoire du prolétariat occidental, nous ne pouvons réaliser le socialisme, et, à proprement parler, un révolutionnaire n’a plus rien à faire en Russie. » On sait qu’en 1923, lors des événements révolutionnaires d’Allemagne, une partie de la jeunesse de nos écoles était prête à abandonner ses livres et à partir pour l’Allemagne, estimant qu’en Russie, un révolutionnaire n’avait plus rien à faire et que son devoir était d’aller accomplir la révolution en Allemagne.

Comme vous le voyez, ces deux groupes de « communistes » nient, l’un et l’autre, les possibilités de réalisation du socialisme dans notre pays ; ils ont une mentalité de « liquidateurs ». La différence est que les premiers couvrent cette mentalité par des raisonnements doctoraux sur les « forces de production » (ce n’est pas pour rien que Milioukov les a appelés, il y a quelques jours, dans ses Posliédnié Novosti, des « marxistes sérieux »), tandis que les seconds la couvrent de phrases gauchistes et « terriblement révolutionnaires » sur la révolution mondiale.

En effet, admettons qu’un révolutionnaire n’ait rien à faire en Russie, qu’il soit impossible de réaliser le socialisme dans notre pays avant sa victoire dans les autres pays, que la victoire du socialisme dans les pays avancés n’ait lieu que dans dix ou vingt ans. Peut-on croire que, dans notre pays entouré d’Etats bourgeois, les éléments capitalistes de notre économie consentent à cesser leur lutte sans merci contre les éléments socialistes et attendent, les bras croisés, le triomphe de la révolution mondiale ?

Il suffit d’émettre cette supposition pour en voir toute l’absurdité.

Mais alors, que reste-t-il à faire à nos « marxistes sérieux » et à nos « terribles révolutionnaires » ? Il ne leur reste qu’à suivre le courant et à se transformer peu à peu en vulgaires démocrates bourgeois.

De deux choses l’une : ou bien nous considérons notre pays comme la base de la révolution mondiale, nous possédons, comme dit

Lénine, toutes les données nécessaires à la réalisation du socialisme intégral, et alors nous devons entreprendre cette réalisation, dans l’espoir de remporter une victoire totale sur les éléments capitalistes de notre économie ; ou bien nous ne considérons pas notre, pays comme la base de la révolution mondiale, nous n’avons pas les données nécessaires à l’édification du socialisme, il nous est impossible de le réaliser, et alors, si la victoire du socialisme dans les autres pays se fait attendre, nous devons nous résigner à voir les éléments capitalistes de notre pays prendre le dessus, le pouvoir des soviets se décomposer, le parti dégénérer.

Voilà pourquoi le scepticisme à l’égard des possibilités de réalisation du socialisme mène à la liquidation des conquêtes de la révolution et à la dégénérescence.

Voilà pourquoi notre parti doit lutter contre le danger de liquidation, surtout dans la période de stabilisation provisoire du capitalisme.

Passons au deuxième danger.

Il est caractérisé par le scepticisme envers la révolution prolétarienne mondiale et le mouvement de libération nationale des colonies et des pays vassaux ; par l’incompréhension du fait que, sans l’appui du mouvement révolutionnaire international, notre pays n’eût pu résister à l’impérialisme mondial ; par l’incompréhension de cet autre fait que le triomphe du socialisme dans un pays ne peut être définitif (ce pays n’étant pas garanti contre une intervention) tant que la révolution n’a pas vaincu au moins dans plusieurs autres pays ; par l’absence de cet internationalisme élémentaire qui veut que le triomphe du socialisme dans un pays soit non pas une fin en soi, mais un moyen de développer et de soutenir la révolution dans les autres pays.

C’est là la voie menant au nationalisme, à la dégénérescence, à la liquidation totale de la politique internationale du prolétariat, carceux qui sont atteints de cette maladie considèrent notre pays non pas comme une partie du mouvement révolutionnaire mondial, mais comme le début et l’achèvement de ce mouvement, puisqu’ils estiment que l’on doit sacrifier aux intérêts de notre pays ceux de tous les autres.

Faut-il soutenir le mouvement de libération nationale en Chine ? A quoi bon ? N’est-ce pas dangereux ? Est-ce que cela ne nous brouillera pas avec les autres pays ? Ne serait-il pas mieux d’établir des sphères d’influence en Chine de concert avec les puissances « civilisées » et de nous emparer d’une partie de ce pays ? Ce serait avantageux et nous ne risquerions rien…

Faut-il soutenir le mouvement d’émancipation en Allemagne ? Est-ce que cela en vaut la peine ? Ne serait-il pas mieux de se mettre d’accord avec l’Entente sur le traité de Versailles et d’obtenir une petite compensation ?

Faut-il conserver notre amitié à la Perse, à la Turquie, à l’Afghanistan ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? Ne serait-il pas mieux de rétablir les sphères d’influence d’accord avec certaine grande puissance ? Etc., etc.

Telle est cette mentalité nationaliste d’un genre nouveau, qui tend à la liquidation de la politique extérieure de la révolution d’Octobre et représente un bouillon de culture pour les éléments de dégénérescence.

Si l’origine du premier danger est le renforcement de l’influence bourgeoise sur le parti dans la politique intérieure, dans la lutte entre les éléments capitalistes et socialistes de notre économie, l’origine du second est dans le renforcement de l’influence bourgeoise sur le parti dans la politique extérieure, dans la lutte des Etats capitalistes contre la dictature du prolétariat.

Il est certain que la pression des Etats capitalistes sur le nôtre est formidable, que les employés de notre Commissariat des Affaires étrangères ne parviennent pas toujours à y résister, que, pour éviter des complications internationales, ils sont souvent tentés de s’engager dans la voie de moindre résistance, dans la voie du nationalisme.

Il est évident que c’est seulement sur la base de l’internationalisme conséquent, de la politique extérieure de la révolution d’Octobre, que le premier Etat prolétarien peut rester le porte-drapeau du mouvement révolutionnaire mondial ; il est clair que la ligne de moindre résistance et le nationalisme en politique extérieure signifient l’isolement et la décomposition du pays de la première révolution victorieuse.

Voilà pourquoi l’absence d’une perspective révolutionnaire internationale mène au danger de nationalisme et de dégénérescence.

Voilà pourquoi la lutte contre le danger de nationalisme dans la politique extérieure est un des devoirs du parti.

Passons au troisième danger.

Ce danger est caractérisé par le scepticisme à l’égard des forces intérieures du parti et de son rôle dirigeant ; par la tendance de l’appareil d’État à affaiblir la direction du parti, à s’en émanciper ; par l’incompréhension du fait que, sans direction du parti communiste, il ne peut y avoir de dictature du prolétariat.

Ce danger nous menace de trois côtés.

Premièrement, les classes que nous devons diriger ont changé. Les ouvriers et les paysans ne sont plus les mêmes que lors du communisme de guerre. Auparavant, la classe ouvrière était déclassée et dispersée, les paysans étaient en proie à la crainte de voir revenir le propriétaire foncier en cas de défaite dans la guerrecivile, le parti était la seule force concentrée et gouvernait d’une façon toute militaire. Maintenant, la situation est tout autre. Il n’y a plus de guerre. Partant, le danger direct qui groupait les masses travailleuses autour de notre parti n’existe plus.

Le prolétariat s’est rétabli, il s’est élevé sous le rapport matériel et intellectuel. Les paysans, eux aussi, se sont élevés et développés.

L’activité de ces deux classes s’est accrue et continuera de s’accroître. On ne peut plus gouverner d’une façon militaire.

Il faut maintenant de la souplesse dans les méthodes de direction. Il faut ensuite une attention extrême aux besoins et aux aspirations des ouvriers et des paysans, il faut enfin savoir amener au parti les ouvriers et paysans qui se sont particulièrement fait remarquer par leur activité et leur intelligence politiques.

Mais toutes ces qualités ne s’acquièrent pas du jour au lendemain.

De là une disproportion entre ce qui est exigé du parti et ce que celui-ci peut donner actuellement. De là aussi le danger d’affaiblissement de la direction assumée par le parti, de liquidation de la direction communiste.

En second lieu, il est à remarquer que, ces derniers temps, au cours de la période d’essor économique, l’appareil des organisations gouvernementales et autres s’est fortement développé. Les trusts et syndicats, les organismes de commerce et de crédit, les administrations, les groupements éducatifs et la coopération sous toutes ses formes se sont sensiblement accrus et élargis, recrutant des centaines de milliers de travailleurs nouveaux, sans-parti pour la plupart.

Mais ces appareils n’augmentent pas seulement numériquement.

Leur force et leur influence augmentent également. Et plus leur importance s’accroît, plus leur pression sur le parti devient sensible, plus ils résistent au parti. Il faut opérer un regroupement des forces et une répartition des militants dirigeants dans ces appareils de façon à assurer la direction du parti dans la situation nouvelle où nous nous trouvons.

Mais cela est impossible à faire d’un seul coup. De là le danger que l’appareil d’État se détache du parti.

En troisième lieu, le travail lui-même est devenu plus compliqué et plus varié. Je parle de notre travail actuel de construction. De nouveaux domaines d’activité ont surgi dans les villes et les campagnes. C’est pourquoi la direction est devenue plus concrète.

Autrefois, on parlait toujours de direction « d’ensemble ».

Maintenant, la direction « d’ensemble » n’est que du verbiage, ce n’est plus de la direction. Il faut une direction concrète. La période précédente a créé un type de militant omniscient, prêt à répondre à n’importe quelle question de théorie et de pratique. Maintenant ce type doit céder la place à un type nouveau de militant spécialisé dans une ou deux branches.

Pour diriger réellement, il faut connaître à fond sa partie, il faut l’étudier consciencieusement, patiemment, opiniâtrement. On ne peut diriger à la campagne sans connaître l’agriculture, la coopération, la politique des prix, sans avoir étudié les lois de l’économie rurale.

On ne peut diriger à la ville sans connaître l’industrie, les conditions d’existence des ouvriers, leurs revendications, leurs aspirations, sans connaître la coopération, les syndicats, les clubs. Malheureusement, toutes ces connaissances ne s’acquièrent pas en un clin d’œil.

Pour élever la direction communiste à la hauteur de sa tâche, il faut élever avant tout le niveau des militants du parti. Désormais, c’est la qualité du militant qui importe le plus. Mais il n’est pas facile de l’élever rapidement. Les anciennes habitudes de bâclage du travail, qui malheureusement remplacent chez nous la science et l’expérience, sont encore vivaces dans les organisations du parti.

C’est pourquoi la direction communiste dégénère parfois en une accumulation d’ordres parfaitement inutiles, en une « direction »verbale, purement imaginaire. C’est là un des dangers les plus sérieux d’affaiblissement et de disparition de la direction du parti.

Telles sont les raisons qui font que le danger de disparition de la direction du parti mène à la désagrégation et à la dégénérescence de ce dernier.

Voilà pourquoi combattre ce danger est un des devoirs de notre parti.

III

Comment lutter contre la bourgeoisie rurale (koulaks) sans attiser la lutte de classe ?

J’estime que cette question est trop abrégée et, par suite, mal posée.

De quelle lutte de classe s’agit-il ? S’il s’agit de la lutte de classe à la campagne en général, le prolétariat ne la mène pas contre les koulaks seulement.

En effet, les antagonismes entre le prolétariat et la paysannerie, n’est-ce pas la lutte de classe, quoique sous une forme assez spéciale ?

Le prolétariat et les paysans constituent actuellement les deux principales classes de notre société ; entre ces deux classes il existe des antagonismes, qui peuvent, il est vrai, être aplanis et le seront en fin de compte, mais qui pourtant suscitent une lutte entre elles.

J’estime que, dans notre pays, la lutte de classe entre la ville et la campagne, les ouvriers et les paysans, se déroule sur trois fronts principaux :

a) La lutte entre l’ensemble du prolétariat (personnifié par l’État) et la paysannerie au sujet des prix limites sur les produits fabriqués et les denrées agricoles, au sujet de la normalisation des impôts, etc. ; b) La lutte entre l’ensemble du prolétariat (personnifié par l’État) et la bourgeoisie rurale (koulaks) au sujet de la réduction des prix exagérés fixés par les spéculateurs sur les denrées agricoles, au sujetde l’imposition renforcée des koulaks, etc. ;

c) La lutte entre les paysans pauvres, les ouvriers agricoles surtout, et la bourgeoisie rurale.

Ces trois fronts, on le voit, n’ont pas la même importance, et la lutte n’y revêt pas le même caractère. C’est pourquoi notre attitude envers les formes de la lutte de classe sur ces trois fronts doit être différente.

Examinons la question d’un peu plus près.

Premier front. — Le prolétariat (personnifié par l’État), vu la faiblesse de notre industrie et l’impossibilité d’obtenir des emprunts, a établi un ensemble de mesures pour défendre notre industrie contre la concurrence étrangère et la développer à l’avantage de toute notre économie, l’agriculture y comprise.

Monopole du commerce extérieur, impôt agricole, achat et vente par l’État des produits agricoles, plan général pour le développement de l’économie nationale, telles sont ces mesures basées sur la nationalisation des principales branches de l’industrie, des transports, du crédit.

Ces mesures ont donné ce qu’elles devaient donner : elles ont mis fin à la dégringolade des prix des produits industriels et à renchérissement exagéré des denrées agricoles. Mais il est clair que la paysannerie, obligée d’acheter des produits industriels et de vendre des produits agricoles, préfère acheter le meilleur marché et vendre le plus cher possible. De même, elle voudrait que l’on supprimât complètement l’impôt agricole, ou du moins qu’on le réduisît au minimum.

Voilà le terrain de la lutte entre le prolétariat et la paysannerie.

L’État peut-il annuler purement et simplement les mesures indiquées plus haut ? Non. Car ce serait, actuellement, ruiner notre industrie,désagréger le prolétariat en tant que classe, transformer notre pays en colonie agricole des pays à industrie développée, couler toute notre révolution.

La paysannerie dans son ensemble a-t-elle intérêt à la suppression de ces mesures ? Non, car leur suppression signifierait actuellement le triomphe de l’évolution capitaliste. Or celle­ci implique l’appauvrissement de la majorité des paysans et l’enrichissement d’une poignée de riches, de capitalistes.

Qui osera affirmer que les paysans ont intérêt à leur propre appauvrissement, à la transformation de notre pays en colonie, qu’ils ne sont pas profondément intéressés au développement socialiste de notre économie ?

Voilà le terrain de l’alliance entre le prolétariat et les paysans.

Est-ce à dire que nos organes industriels, s’appuyant sur le monopole, puissent augmenter démesurément leurs prix au détriment de la masse paysanne et de l’industrie elle-même ? Jamais de la vie. Cela nuirait avant tout au développement de l’industrie, qui, hier encore, anémique et artificiellement entretenue, doit devenir demain un organisme robuste et puissant.

De là notre campagne pour la réduction des prix sur les produits fabriqués et pour l’augmentation du rendement du travail. Vous savez que cette campagne a déjà donné d’assez bons résultats.

Nos organes d’achat et de vente peuvent-ils profiter du monopole pour jouer sur la baisse des produits agricoles et ruiner ainsi les paysans au détriment du prolétariat et de toute notre économie ? Jamais de la vie.

Une telle politique tuerait notre industrie, car elle désorganiserait son marché intérieur et empêcherait l’approvisionnement desouvriers en produits agricoles. De là notre campagne contre les « ciseaux », campagne qui a déjà donné des résultats favorables.

Enfin, nos organes locaux et centraux pour la perception de l’impôt agricole peuvent-ils considérer la loi comme quelque chose d’absolu et aller jusqu’à démolir les granges et à ôter les toits des maisons des contribuables indigents, comme cela s’est vu dans certains districts du gouvernement de Tambov ? Jamais de la vie.

De tels procédés enlèvent au paysan toute confiance dans le prolétariat et dans notre Etat. De là les dernières mesures du parti pour réduire l’impôt agricole, lui donner un caractère plus local, régulariser notre appareil fiscal, liquider les abus qui se produisent en certains endroits. Ces mesures, vous le savez, ont déjà en partie atteint leur but.

Nous avons donc, premièrement, la communauté d’intérêts du prolétariat et de la paysannerie dans les questions fondamentales, ces deux classes ayant avantage à la réalisation du socialisme. De là le bloc ouvrier et paysan.

Nous avons, deuxièmement, des antagonismes entre la classe ouvrière et les paysans dans les questions courantes. De là une lutte au sein de ce bloc, lutte largement compensée par la communauté d’intérêts des parties constituantes et qui cessera lorsque les ouvriers et les paysans ne seront plus des classes, lorsqu’ils seront les travailleurs d’une société sans classes.

Nous avons, troisièmement, des moyens et des procédés pour résoudre ces antagonismes, en maintenant et en consolidant le bloc ouvrier et paysan à l’avantage des deux alliés. Et nous appliquons déjà avec succès ces procédés dans la situation compliquée créée par la Nep et la stabilisation temporaire du capitalisme.

Ainsi, devons-nous attiser la lutte de classe sur ce front ? Nullement.

De tout ce que j’ai dit il découle au contraire que nous devons atténuer par tous les moyens la lutte sur ce front, en la modérant par

des accords et des concessions mutuelles et en l’empêchant de revêtir des formes aiguës, de dégénérer en collisions violentes. Et c’est ce que nous faisons. Nous avons d’ailleurs toutes les possibilités pour le faire, car la communauté d’intérêts qui unit paysans et ouvriers est plus profonde que les antagonismes qui les séparent.

Comme vous le voyez, il ne saurait être question d’attiser la lutte de classe sur le premier front.

Deuxième front. — Les combattants sont ici le prolétariat (personnifié par l’État soviétiste) et la bourgeoisie rurale. Les formes de la lutte de classe ont ici un caractère aussi spécial que sur le premier front.

Voulant donner à l’impôt agricole un caractère nettement progressif, l’État en fait peser le poids principalement sur la bourgeoisie rurale.

Cette dernière riposte et met en œuvre toute la force et toute l’influence dont elle dispose à la campagne pour rejeter le fardeau de l’impôt sur les paysans moyens et pauvres.

Luttant contre la cherté et s’efforçant de maintenir la stabilité des salaires, l’État établit, pour les produits agricoles, des prix limites équitables qui correspondent entièrement aux intérêts des paysans.

La bourgeoisie rurale riposte en achetant la récolte des paysans pauvres et moyens, en accaparant des quantités considérables de produits agricoles, qu’elle garde dans ses granges afin de provoquer la hausse des prix et de réaliser ensuite des bénéfices scandaleux.

Vous savez sans doute que, dans certaines provinces, les koulaks ont réussi à faire monter le prix du blé jusqu’à huit roubles le poud.

De là, sur ce front, une lutte de classe plus ou moins voilée.

Il semble au premier abord qu’il soit de bonne politique d’attiser lalutte de classe sur ce front. Mais rien n’est plus faux. Là non plus,

nous n’avons aucun intérêt à accentuer la lutte de classe. Nous pouvons et devons éviter une lutte de classe aiguë, avec toutes les complications qu’elle entraînerait.

Nous pouvons et devons vivifier les soviets, conquérir le paysan moyen et organiser les paysans pauvres dans les soviets afin d’alléger l’imposition fiscale de la masse rurale et faire payer la plus grande partie des impôts par les koulaks. Comme vous le savez, nous avons déjà adopté à cet effet des mesures qui donnent d’excellents résultats.

Nous pouvons et devons tenir à la disposition de l’État des réserves alimentaires suffisantes pour exercer une pression sur le marché, intervenir lorsque c’est nécessaire, maintenir les prix à un niveau acceptable pour les masses travailleuses et faire avorter ainsi les manœuvres des spéculateurs ruraux. Vous savez que nous avons employé à cela, cette année, plusieurs dizaines de millions de pouds de blé.

Les résultats que nous avons obtenus sont des plus favorables, car non seulement nous avons réussi à maintenir le pain à bon marché à Léningrad, Moscou, Ivanovo-Voznessensk, dans le bassin du Donetz, etc., mais nous avons, dans plusieurs régions, obligé le koulak à capituler en le contraignant de jeter sur le marché les réserves de blé qu’il avait accumulées.

Il est évident que tout ne dépend pas de nous seulement.

Il est possible que, dans certains cas, la bourgeoisie paysanne elle-même veuille attiser la lutte de classe, l’aggraver à l’extrême, la transformer en banditisme et en soulèvements. Mais alors le mot d’ordre de l’aggravation de la lutte de classe ne sera pas notre mot d’ordre, mais celui des koulaks, donc un mot d’ordre contre-révolutionnaire.

D’ailleurs, il est certain que la bourgeoisie rurale aura à se repentir de l’avoir lancé.Comme vous le voyez, il ne saurait être question d’attiser la lutte sur le deuxième front.

Troisième front. — Les forces en présence sont ici les paysans pauvres, principalement les ouvriers agricoles, et la bourgeoisie rurale. Formellement, l’État n’est pas en cause.

Ce front, on le voit, n’est pas si vaste que les deux précédents. La lutte de classe y est claire, nettement accusée, tandis qu’elle est plus ou moins masquée sur les deux autres fronts.

Il s’agit de l’exploitation directe des salariés ou demi-salariés par le paysan patron. C’est pourquoi nous ne pouvons mener ici une politique d’adoucissement, de modération. Notre tâche est d’organiser la lutte des paysans pauvres contre la bourgeoisie paysanne et de la diriger.

Mais n’est-ce pas là attiser la lutte de classe ? Nullement.

Attiser la lutte ne signifie pas seulement l’organiser et la diriger. C’est aussi l’exacerber artificiellement et intentionnellement. Des mesures artificielles ne sont nullement nécessaires maintenant que nous avons la dictature du prolétariat et que les organisations syndicales agissent avec la plus entière liberté.

On ne saurait donc préconiser non plus l’aggravation de la lutte de classe sur le troisième front.

Ainsi, la question de la lutte de classe dans les campagnes n’est pas si simple qu’elle le semble à première vue.

IV

Gouvernement ouvrier-paysan comme réalité ou comme mot d’ordre d’agitation ?

Cette question me semble quelque peu étrange. On pourrait croire que le parti lance des mots d’ordre qui ne correspondent pas à la réalité et ne servent qu’à masquer des manœuvres habiles, qualifiées en l’occurrence d’ « agitation ». Il semblerait que le parti donne parfois des mots d’ordre qui ne sont pas et ne peuvent pas être justifiés scientifiquement.

En est-il ainsi ? Evidemment, non.

Un parti qui agirait de la sorte ne serait pas le parti du prolétariat, il n’aurait pas une politique scientifique, il ne serait que l’écume à la surface des événements.

Notre gouvernement est, par son caractère, son programme et sa tactique, un gouvernement ouvrier, prolétarien, communiste. Il ne saurait y avoir là-dessus ni doute ni discussion. Notre gouvernement ne peut avoir deux pronement ouvrier-paysan ? Nullement.

Prolétarien par son programme et son travail pratique sont prolétariens, communistes, et, dans ce sens, notre gouvernement est certainement prolétarien et communiste.

Est-ce à dire qu’il ne soit pas en même temps un gouvernement ouvrier-paysan ? Nullement Prolétarien par son programme et son travail, il est en même temps un gouvernement ouvrier-paysan.

Pourquoi ?

Parce que les intérêts fondamentaux de la masse paysanne coïncident entièrement avec ceux du prolétariat.

Parce que les intérêts des paysans trouvent, par suite, leur expression intégrale dans le programme du prolétariat, du gouvernement soviétiste.

Parce que le gouvernement soviétiste s’appuie sur le bloc des ouvriers et des paysans, basé sur la communauté de leurs intérêts fondamentaux.

Parce que, enfin, dans les organes du gouvernement, dans les soviets, il y a non seulement des ouvriers mais aussi des paysans, quiluttent contre l’ennemi commun et travaillent à la réalisation du socialisme avec les ouvriers, sous la direction des ouvriers.

Voilà pourquoi le mot d’ordre du gouvernement ouvrier-paysan n’est pas un simple mot d’ordre d’ « agitation », mais un mot d’ordre révolutionnaire du prolétariat, qui trouve sa justification scientifique dans le programme du communisme.

V

Certains camarades interprètent notre politique envers les paysans comme un élargissement de la démocratie pour les paysans et une modification du caractère du pouvoir. Cette interprétation est-elle juste ?

Elargissons-nous réellement la démocratie dans les campagnes ? Oui.

Est-ce une concession aux paysans ?

Certainement.

Cette concession est-elle considérable et dépasse-t-elle les cadres de notre Constitution ?

J’estime qu’elle n’est pas très grande et qu’elle ne change en rien notre Constitution.

Mais alors, que modifions-nous et en quoi consiste à proprement parler notre concession ?

Nous modifions nos méthodes de travail à la campagne, car elles ne répondent plus à la nouvelle situation. Nous modifions le régime existant dans les villages, régime qui entrave notre alliance avec les paysans et nuit aux efforts que fait le parti pour grouper lapaysannerie autour du prolétariat.

Dans beaucoup de régions, les villages étaient jusqu’à présent dirigés par un petit groupe d’hommes, beaucoup plus liés avec les autorités du district et de la province qu’avec les paysans.

Par suite, les administrateurs ruraux se souciaient beaucoup plus de leurs supérieurs que de la population ; ils se sentaient responsables non pas devant leurs électeurs, mais devant les autorités du district et de la province, ne comprenant pas que la direction supérieure et la population forment une seule et même chaîne et que si cette chaîne se rompt par en bas, elle se rompt aussi par en haut.

Résultat : absence de tout contrôle, arbitraire de la part des administrateurs et mécontentement de la part des administrés. Aussi, avons-nous dû, vous le savez, faire arrêter et emprisonner beaucoup de présidents de comités exécutifs cantonaux et de membres des cellules qui s’acquittaient déplorablement de leurs fonctions.

Maintenant, nous supprimons résolument et définitivement les abus à la campagne.

Dans beaucoup de régions, les élections des soviets ruraux n’étaient jusqu’à présent que la simple confirmation des députés présentés par un petit groupe de dirigeants qui, dans la crainte de perdre le pouvoir, faisaient pression sur la population pour l’amener à voter selon leurs vues. Par suite, les soviets risquaient de devenir des organes étrangers aux masses et la direction de la paysannerie par la classe ouvrière, direction qui est la base de la dictature du prolétariat, était fortement menacée.

C’est pourquoi le parti fut obligé de faire procéder à la réélection des soviets. Cette réélection montra que les anciens procédés, dans beaucoup de régions, étaient une survivance du communisme deguerre et devaient être liquidés comme essentiellement nuisibles.

C’est ce à quoi nous nous employons en ce moment avec énergie.

Voilà l’essentiel de notre concession, la base de l’élargissement de la démocratie dans les campagnes.

Cette concession n’est pas nécessaire aux paysans seulement. Elle l’est aussi au prolétariat, car elle le renforce, elle rehausse son prestige dans les campagnes, elle raffermit la confiance des paysans à son égard. Nos concessions et compromis ont pour but, comme on le sait, de renforcer en fin de compte le prolétariat.

Quelles sont, pour le moment, les limites de nos concessions ? Ces limites ont été fixées par la 14e conférence du parti et le 3e congrès des soviets. Vous savez qu’elles ne sont pas très larges et ne dépassent nullement les cadres dont j’ai parlé. Mais il ne s’ensuit pas qu’elles doivent rester immuables.

Loin de là, elles s’élargiront certainement au fur et à mesure que notre économie se développera, que le mouvement révolutionnaire se renforcera en Occident et en Orient et que la situation internationale de l’État soviétiste se consolidera.

Lénine parlait en mars 1918 de la nécessité qu’il y aurait « d’étendre la constitution soviétiste à toute la population, à mesure que cesserait la résistance des exploiteurs ».

Il s’agit, comme vous le voyez, d’étendre la constitution à toute la population, la bourgeoisie y comprise. Mais pendant les six années qui s’écoulèrent entre le moment où il fit cette déclaration et sa mort, Lénine ne proposa jamais de réaliser cet élargissement.

Pourquoi ? Parce qu’il est encore trop tôt. Il faut attendre le moment où la situation intérieure et extérieure de l’État soviétiste sera définitivement consolidée.

Voilà pourquoi, tout en prévoyant l’extension de la démocratie dans un avenir plus ou moins rapproché, nous estimons nécessaire de limiter, pour le moment, les concessions démocratiques aux cadres fixés par la 14e conférence du parti et le 3e congrès des soviets.

Ces concessions modifient-elles le caractère du pouvoir ? Pas le moins du monde.

Introduisent-elles dans le système de la dictature du prolétariat des modifications susceptibles d’affaiblir cette dernière ? Nullement.

La dictature du prolétariat, loin de s’affaiblir, se renforce lorsque les soviets se vivifient et que l’élite de la paysannerie participe à l’administration. La direction de la paysannerie par le prolétariat non seulement se maintient grâce à l’élargissement de la démocratie, mais revêt un caractère plus effectif, tout en créant une atmosphère de confiance autour du prolétariat. Or, c’est là l’essentiel dans la dictature du prolétariat en ce qui concerne les rapports entre le prolétariat et la paysannerie.

Il ne faut pas croire que la notion de dictature du prolétariat se réduise à la notion de violence. La dictature du prolétariat n’est pas seulement la violence, mais aussi la direction des classes non- prolétariennes par les masses travailleuses, la réalisation progressive de l’économie socialiste, plus parfaite que l’économie capitaliste et supérieure à cette dernière par la productivité du travail. La dictature du prolétariat est :

1° La violence, juridiquement non limitée, envers les capitalistes et les propriétaires fonciers ;

2° La direction de la paysannerie par le prolétariat ; 3° La réalisation progressive du socialisme pour toute la société.

On ne saurait négliger un seul de ces trois aspects sans déformer la notion de dictature du prolétariat. Seule, leur réunion donne une idée complète, achevée de la dictature du prolétariat.

La nouvelle tactique de démocratie soviétiste est-elle défavorable à la dictature du prolétariat ? Nullement.

Le cours nouveau que nous avons adopté renforce au contraire la dictature du prolétariat.

Pour ce qui est de l’élément violence de la dictature, violence dont l’armée rouge est l’expression, il est superflu de démontrer que la réalisation de la démocratie soviétiste dans les campagnes ne peut qu’améliorer l’état de l’armée rouge en la soudant plus fortement au pouvoir soviétiste, car l’armée est chez nous composée en majorité de paysans.

Pour ce qui est de l’élément direction, la vivification des soviets facilitera au prolétariat cette direction en raffermissant la confiance des paysans dans la classe ouvrière. Quant à la réalisation du socialisme, il n’est guère nécessaire de démontrer que le cours nouveau du parti ne peut que la faciliter, car il consolidera le bloc ouvrier-paysan, sans lequel l’édification du socialisme est impossible.

Donc, les concessions aux paysans, dans la situation actuelle, renforcent le prolétariat et consolident sa dictature, sans altérer le caractère du pouvoir.

VI

Notre parti fait-il des concessions à la droite de l’Internationale communiste en raison de la stabilisation du capitalisme, et si oui, est-ce vraiment une manœuvre tactique indispensable ? Il s’agit apparemment du parti communiste tchécoslovaque et de notre accord avec le groupe Sméral et Zapotocky contre les éléments de droite dudit parti.

J’estime que notre parti n’a fait aucune concession à la droite de l’Internationale communiste. Bien au contraire, l’Exécutif élargi s’est efforcé d’isoler les éléments de droite de l’I.C. Lisez les résolutions de l’I.C. sur le parti tchécoslovaque, sur la bolchévisation, et vous verrez qu’elles étaient dirigées principalement contre les éléments de droite du communisme.

Voilà pourquoi on ne saurait parler de concessions de notre parti à la droite de l’I.C.

Sméral et Zapotocky, à proprement parler, ne sont pas de la droite.

Ils n’adoptent pas la plate-forme de Brünn. Ce sont plutôt des hommes qui hésitent entre les léninistes et les droitiers, tout en penchant légèrement pour ces derniers.

A l’Exécutif élargi, sous l’impression de notre critique et la menace d’une scission provoquée par la droite, ils se sont ralliés à nous et se sont engagés à faire bloc avec les léninistes contre la droite.

Cet acte leur fait le plus grand honneur. Ne devions-nous pas aller au-devant de ces éléments hésitants lorsqu’ils ont commencé à pencher vers les léninistes, lorsqu’ils ont fait des concessions aux léninistes contre la droite ?

C’est là une chose évidente et il serait triste d’avoir parmi nous des hommes incapables de comprendre les principes élémentaires de la tactique bolchéviste. Les faits n’ont-ils pas déjà montré que la politique de l’I. C. envers le parti communiste tchécoslovaque est la seule juste ?

Sméral et Zapotocky ne continuent-ils pas, de concert avec les léninistes, à lutter contre la droite ; la tendance de Brünn n’est-elle pas déjà isolée dans le parti tchécoslovaque ?

Mais, me demandera-t-on, cela durera-t-il longtemps ? Je ne puis le savoir, je ne veux pas faire de prophéties.

Toujours est-il que, tant qu’il y aura lutte entre les partisans de Sméral et la droite, il y aura accord entre Sméral et nous, et que si Sméral abandonne sa position actuelle, cet accord cessera. Mais là n’est pas la question maintenant.

La question est que le bloc actuel contre la droite renforce les léninistes, leur donne de nouvelles possibilités d’entraîner à leur suite les hésitants.

C’est cela, et non pas les fluctuations éventuelles de Sméral et de Zapotocky, qui importe pour le moment.

Il est des gens qui croient que les léninistes doivent soutenir tous les braillards et neurasthéniques de gauche, que, les léninistes sont toujours et partout les plus à gauche parmi les communistes. C’est faux, camarades. Nous sommes à gauche par rapport aux partis non-communistes de la classe ouvrière.

Mais nous n’avons jamais juré d’être « plus à gauche que tout le monde », comme le voulait autrefois Parvus, ce qui lui attira une semonce de Lénine. Parmi les communistes, nous ne sommes ni « gauche », ni « droite », nous sommes simplement des léninistes.

Lénine savait ce qu’il faisait en luttant sur deux fronts, contre la déviation de gauche dans le communisme aussi bien que contre la déviation de droite.

Ce n’est pas par hasard qu’il a consacré toute une brochure au communisme de gauche, qu’il a appelé la maladie infantile du communisme.

Je pense que cette sixième question ne m’aurait pas été posée si l’on avait bien compris cela.

VII

N’est-il pas à craindre, avec le cours nouveau, que l’agitation antisoviétiste ne se renforce à la campagne par suite de la faiblesse des organisations rurales du parti ?

Ce danger existe incontestablement.

On ne peut guère douter que les élections des soviets sous le mot d’ordre de la vivification signifient la liberté de propagande électorale. Les éléments antisoviétistes ne laisseront pas échapper une occasion aussi favorable de s’introduire par la porte qui leur est ouverte et de saboter le pouvoir soviétiste.

De là le danger d’un renforcement de l’agitation antisoviétiste dans les campagnes. Les élections dans le Kouban, en Sibérie, en Ukraine prouvent éloquemment l’existence de ce danger, que la faiblesse de nos organisations rurales, ainsi que les velléités d’intervention des puissances impérialistes, contribuent certainement à accroître.

Quelles sont les causes de ce danger ?

A mon avis, il y en a au moins deux.

Premièrement, les éléments antisoviétistes sentent qu’il s’est produit ces derniers temps dans les campagnes un certain déplacement de forces en faveur de la bourgeoisie paysanne, que, dans certaines régions, le paysan moyen s’est tourné vers le koulak.

On pouvait déjà s’en douter avant les dernières élections, mais maintenant le fait est indiscutable. Telle est la principale cause qui fait que l’agitation antisoviétiste dans les campagnes menace de revêtir un caractère organisé.

Deuxièmement, dans plusieurs régions, nos concessions aux paysansont été interprétées comme un signe de faiblesse. On pouvait encore

en douter avant les élections, mais maintenant le doute n’est plus possible. De là, le cri de guerre des éléments réactionnaires des campagnes : « Allez-y plus fort ! » C’est là la seconde cause, moins importante il est vrai, du renforcement de l’agitation antisoviétiste dans les campagnes.

Les communistes doivent comprendre tout d’abord que la période actuelle, dans les campagnes, est une période de lutte pour le paysan moyen, qu’il nous faut à tout prix amener ce dernier aux côtés du prolétariat, sinon le danger de l’agitation antisoviétiste se renforcera et le cours nouveau du parti ne profitera qu’aux réactionnaires.

Les communistes doivent comprendre ensuite que l’on ne peut maintenant conquérir le paysan moyen qu’en appliquant la nouvelle politique du parti dans la question des soviets, de la coopération, du crédit, de l’impôt agricole, du budget local, etc.; que les méthodes de pression administrative ne peuvent que faire avorter cette politique ; qu’il faut, par des mesures d’ordre économique et politique, convaincra le paysan moyen de la justesse de notre tactique ; qu’on ne peut le gagner que par l’exemple, par des leçons de choses.

Les communistes doivent comprendre, enfin, que le cours nouveau est destiné non pas à raviver les éléments antisoviétistes, mais à vivifier les soviets et à y attirer la masse rurale, qu’il n’exclut pas, mais implique une lutte vigoureuse contre les éléments antisoviétistes, que si ces derniers crient :

« Allez-y plus fort ! », considérant nos concessions aux paysans comme un signe de faiblesse et les utilisant à des fins contre-révolutionnaires, il faut absolument leur démontrer que le pouvoir des soviets est fort et leur rappeler que la prison n’est pas loin.

Je pense que, si l’on comprend bien ces tâches et si l’on s’en acquitte convenablement, le danger de renforcement de l’agitation antisoviétiste dans les campagnes sera écarté.

VIII

N’est-il pas à craindre qu’avec le renforcement de l’influence des sans-parti, il se forme des fractions organisées de sans-parti dans les soviets ?

Ce danger est très relatif. Il n’y a aucun danger à ce que l’influence des sans-parti plus ou moins organisés s’accroisse là où l’influence des communistes ne pénètre pas encore. Il en est ainsi pour les syndicats dans les villes et les associations sans-parti, plus ou moins soviétistes, dans les campagnes. Le danger ne commence que lorsque les associations de sans-parti songent à se substituer au parti.

D’où vient ce danger ?

Fait caractéristique, ce danger n’existe pas ou presque pas dans la classe ouvrière. La raison en est qu’il existe un nombreux contingent d’ouvriers sans-parti actifs qui gravitent autour du parti, l’entourent d’une atmosphère de confiance et le lient à des millions d’ouvriers.

Fait non moins caractéristique, ce danger est particulièrement sensible parmi la paysannerie.

Pourquoi ? Parce que, dans la masse rurale, le parti est faible, il n’a pas encore autour de lui un fort contingent de sans-parti actifs, pouvant le relier aux dizaines de millions de paysans. Or, nulle part, semble-t-il, nous n’avons un besoin aussi urgent de sans-parti actifs que parmi les paysans.

Par conséquent, pour que les masses paysannes sans-parti ne s’éloignent pas, ne se détachent pas du parti, il faut créer autour de ce dernier un nombreux contingent de paysans sans-parti actifs.

Mais on ne peut y arriver d’un seul coup, ou en quelques mois. On ne peut recruter ce contingent dans la masse rurale qu’avec le temps, au cours du travail journalier, par la vivification des soviets, l’organisation de la coopération.

Pour cela, il faut que le communiste se comporte différemment envers le sans-parti, qu’il le considère comme un égal, qu’il ait confiance en lui, qu’il entretienne avec lui des relations fraternelles.

On ne saurait exiger la confiance des sans-parti si on leur répond par la méfiance. Lénine disait que la confiance mutuelle doit être à la base des rapports entre communistes et sans-parti. Il ne faut pas oublier ces paroles.

Créer une atmosphère de confiance mutuelle entre communistes et sans-parti, voilà ce qu’il faut avant tout pour préparer la formation d’un nombreux contingent de paysans actifs groupés autour du parti.

Comment se crée cette confiance ? Progressivement et non par des ordres. Elle ne peut se former, comme le disait Lénine, que par le contrôle mutuel amical des communistes et des sans-parti au cours du travail pratique.

Lors de la première épuration du parti, les communistes ont été contrôlés par les sans-parti, ce qui a donné d’excellents résultats et a eu pour effet de créer une atmosphère de confiance autour du parti.

Les leçons de la première épuration, disait alors Lénine, ont montré que le contrôle mutuel des communistes et des sans-parti doit être étendu à tous les domaines de notre travail. Je pense qu’il est temps de nous rappeler ces paroles de Lénine et de les mettre en pratique.

Ainsi, c’est par une critique et un contrôle mutuels au cours du travail journalier que l’on arrivera à créer la confiance entre communistes et sans parti.

C’est là la voie que doit suivre le parti s’il veut empêcher les sans-parti de se détacher de lui et créer autour de ses organisations rurales un fort contingent de paysans actifs.

IX

Pourrons-nous, sans l’aide de l’étranger, renouveler et augmenter considérablement le capital fondamental de la grande industrie ? On peut comprendre cette question de deux façons.

Ou bien on veut parler de l’aide immédiate à l’État soviétiste sous forme de crédits accordés par les Etats capitalistes, crédits qui seraient la condition nécessaire du développement de l’industrie soviétiste.

Ou bien on veut parler de l’aide crue donnera le prolétariat d’Occident à l’État soviétiste, après sa victoire, en tant que condition nécessaire à l’organisation de l’économie socialiste.

Je vais essayer de répondre à cette question dans ses deux acceptions.

Tout d’abord, la grande industrie soviétiste peut-elle, dans notre pays entouré d’Etats capitalistes, se développer sans crédits extérieurs ?

Oui, elle le peut. Il y aura évidemment de grandes difficultés à surmonter, de dures épreuves à traverser ; néanmoins, en dépit de tous les obstacles, nous pourrons industrialiser notre pays sans crédits extérieurs.

Les voies qui ont permis jusqu’à présent la formation et le développement de puissants Etats industriels sont au nombre de trois.

La première voie est celle des conquêtes et du pillage des colonies.

C’est ainsi que s’est développée l’Angleterre, qui s’est taillé des colonies dans toutes les parties du monde, en a extrait durant deux siècles de la plus-value pour renforcer son industrie et est devenue en fin de compte la « fabrique » de l’univers. Cette voie ne nous convient nullement, car la conquête et la spoliation coloniales sont incompatibles avec l’essence du régime soviétiste.

La deuxième voie est celle des victoires militaires et des contributions de guerre prélevées par un pays sur un autre. C’est la voie qu’a suivie l’Allemagne, qui, après avoir écrasé la France en 1870 et lui avoir extorqué cinq milliards de francs, employa cette somme au développement de son industrie.

Au fond, cette deuxième voie ne se distingue pas de la première, et elle est, il va de soi, également incompatible avec l’essence du régime soviétiste.

La troisième voie est celle des concessions et des emprunts, qui ont pour effet de mettre un pays arriéré sous la tutelle de pays à capitalisme plus développé.

Ainsi la Russie tsariste, accordant des concessions aux puissances occidentales et en obtenant des emprunts, tomba dans une situation de demi-colonie, ce qui n’excluait pas pour elle la possibilité d’avoir par la suite un développement industriel indépendant, à condition, évidemment, de faire quelques guerres victorieuses et de mettre à sac quelques pays. Inutile de démontrer que cette voie non plus ne convient pas au pays des soviets.

Ce n’est pas pour nous remettre volontairement sous le joug de l’étranger, au lendemain de notre victoire dans la guerre civile, que nous avons., pendant trois ans, combattu, les armes à la main, les impérialistes de tous les pays.

Il serait faux de croire que, dans la pratique, il faille choisir une de ces voies et la suivre à l’exclusion des autres. Un Etat peut parfaitement adopter une de ces voies, puis s’engager dans une autre ; c’est ce que montre, entre autres, l’exemple des Etats-Unis.

La raison en est que ces voies de développement, malgré leurs différences, ont quelque chose de commun qui les rapproche et les fait parfois se confondre : toutes, elles conduisent à la création d’Etats industriels capitalistes, toutes, elles impliquent l’afflux de « capitaux supplémentaires » de l’extérieur, comme condition indispensable de la formation de ces Etats.

Mais on ne saurait les confondre, les identifier, car elles sont l’expression de trois méthodes différentes de formation d’Etats capitalistes industriels, et chacune d’elles imprime un caractère spécial à la physionomie de ces Etats.

Que reste-t-il à faire à l’État soviétiste, pour lequel les anciennes voies de l’industrialisation sont inadmissibles, s’il ne peut obtenir de capitaux sans se mettre sous la tutelle des prêteurs ?

Il lui reste une autre voie, celle du développement de la grande industrie sans crédit extérieur, sans affluence du capital étranger, il lui reste la voie esquissée par Lénine dans son article Peu mais bien.

Nous devons tâcher — dit Lénine — de construire un Etat dans lequel les ouvriers maintiennent leur direction sur les paysans, conservent la confiance de ces derniers et se gardent strictement de tout superflu. Nous devons réduire notre appareil d’État de façon à réaliser le maximum d’économie…

Si nous conservons à la classe ouvrière la direction de la paysannerie, nous pourrons, en nous en tenant à une rigoureuse économie dans notre production et notre appareil d’État, employer les moindres sommes mises de côté pour développer l’électrification…

C’est alors seulement que nous pourrons troquer notre haridelle contre la monture nécessaire au prolétariat : la grande industriemécanique, l’électrification, l’utilisation de la force des cours d’eau, etc.

Voilà la voie où notre pays s’est déjà engagé et qu’il doit continuer de suivre pour développer sa grande industrie et devenir un Etat industriel prolétarien.

Cette voie n’a pas été explorée par les Etats bourgeois. Mais cela ne signifie nullement qu’elle soit impraticable pour un Etat prolétarien.

Ce qui est impossible, ou presque impossible, en l’occurrence aux Etats bourgeois convient parfaitement à l’État prolétarien.

Car l’État prolétarien a des avantages que n’ont pas et ne peuvent pas avoir les Etats bourgeois. Industrie, transport et crédit nationalisés, commerce extérieur monopolisé, commerce intérieur réglé par l’État : autant de sources de « capitaux supplémentaires » susceptibles d’être utilisés pour le développement de l’industrie de notre pays et dont les Etats bourgeois n’ont jamais disposé. L’État prolétarien, lui, les utilise et il a déjà obtenu des résultats importants dans le développement de notre industrie.

Voilà pourquoi cette voie de développement, qui n’est pas accessible aux Etats bourgeois, l’est parfaitement pour un Etat prolétarien, malgré toutes les difficultés qu’elle présente.

Il faut remarquer en outre que le capital étranger ne peut continuer à nous boycotter éternellement. Il a déjà commencé, en petite quantité, à venir dans notre pays. Nul doute que cette tendance ne se renforce à mesure que notre économie se consolidera.

Passons maintenant à la seconde interprétation de la question.

Pouvons-nous construire une économie socialiste dans notre pays sans la victoire préalable du socialisme dans les principaux pays européens, sans l’aide technique du prolétariat européen victorieux ?

Avant d’examiner cette question, je voudrais dissiper un malentendu des plus fréquents.

Certains camarades identifient la question du renouvellement de l’outillage et de l’accroissement du capital fondamental de la grande industrie avec la question de l’édification de l’économie socialiste.

Cette identification est-elle justifiée ?

Non.

Pourquoi ?

Parce que la première question est beaucoup plus étroite que la seconde. Parce que l’élargissement du capital fondamental de l’industrie n’embrasse qu’une partie de l’économie nationale, l’industrie, tandis que la question de l’édification de l’économie socialiste embrasse toute l’économie nationale, c’est-à-dire l’industrie et l’agriculture.

Parce que le problème de la réalisation du socialisme, c’est le problème de l’organisation intégrale de l’économie nationale, c’est le problème de la coordination rationnelle de l’industrie et de l’agriculture, tandis que la question de l’élargissement du capital fondamental de l’industrie n’effleure même pas, à strictement parler, ce problème.

Le capital fondamental de l’industrie peut se renouveler et s’élargir sans que le problème de l’édification de l’économie socialiste soit par là même résolu.

Le socialisme est une association de production et de consommation des travailleurs de l’industrie et de l’agriculture. Si, dans cette association, l’industrie n’est pas en harmonie avec l’agriculture, qui donne les matières premières, les denrées alimentaires et absorbe les produits industriels, si l’industrie et l’agriculture ne constituent pas un tout économique, il n’y aura jamais de socialisme.

Voilà pourquoi la question des rapports entre l’industrie et l’agriculture, le prolétariat et les paysans, est capitale pour l’édification de l’économie socialiste.Voilà pourquoi le renouvellement de l’outillage et l’accroissement du capital fondamental de la grande industrie ne doivent pas être confondus avec l’édification de l’économie socialiste.

Ainsi, est-il possible d’édifier le socialisme chez nous sans le triomphe préalable du socialisme dans les autres pays, sans l’aide technique et matérielle directe du prolétariat d’Occident ?

Cela est non seulement possible, mais nécessaire et inévitable. Car nous procédons déjà à la réalisation du socialisme en développant l’industrie nationalisée, en la soudant à l’agriculture, en introduisant la coopération dans les campagnes, en incluant l’économie paysanne dans le système général de l’économie soviétiste, en vivifiant les soviets, en incorporant la masse de la population à l’appareil étatique, en créant une nouvelle culture et un nouvel ordre social.

Dans cette voie, à coup sûr, nous aurons à surmonter des difficultés et des épreuves sans nombre. Il n’est pas douteux que la victoire du socialisme en Occident faciliterait grandement notre tâche.

Mais cette victoire n’arrive pas aussi vite que nous le voudrions ; d’ailleurs, les difficultés auxquelles nous nous heurtons ne sont pas insurmontables ; la preuve en est que nous en avons déjà surmonté une partie.

Je voudrais maintenant vous donner un aperçu historique de la question et vous en montrer l’importance pour le parti.

Abstraction faite de la discussion de 1905-1906, la question de la réalisation du socialisme dans un pays isolé s’est posée pour la première fois dans le parti au cours de la guerre impérialiste, en 1915.

Lénine formula alors sa thèse de la « possibilité de la victoire du socialisme dans un seul pays capitaliste ». Trotsky la combattit et déclara : « On ne saurait espérer, par exemple, que la Russie puisse tenir contre l’Europe conservatrice ».

En 1921, après la révolution d’Octobre et la guerre civile, la question de la réalisation du socialisme vint de nouveau à l’ordre du jour dans le parti. C’était le moment où l’adoption de la nouvelle politique économique était interprétée par certains camarades comme une renonciation aux tâches socialistes, à l’édification du socialisme.

Dans sa brochure L’impôt agricole, Lénine définit alors la Nep comme la condition nécessaire pour réaliser la soudure de l’industrie et de l’économie rurale et créer une base solide pour l’édification du socialisme. En janvier 1922, dans la préface de son ouvrage intitulé : 1905, Trotsky soutient une thèse tout opposée.

Il déclare que « les contradictions auxquelles un gouvernement ouvrier est aux prises dans un pays arriéré, à population rurale prédominante, ne peuvent trouver leur solution qu’à l’échelle internationale, sur l’arène de la révolution mondiale du prolétariat ».

Un an après, nous avons de nouveau deux déclarations contraires : celle de Lénine au soviet de Moscou : « La Russie de la Nep deviendra la Russie socialiste » et celle de Trotsky dans la postface de son Programme de paix : « L’essor véritable de l’économie socialiste en Russie ne sera possible qu’après la victoire du prolétariat dans les principaux pays d’Europe ».

Enfin, peu avant sa mort, en mai 1923, Lénine revient à cette question dans son article De la coopération, où il déclare que nous possédons, dans notre Union soviétique, « tout ce qui est nécessaire à la réalisation du socialisme intégral ».

De cet historique succinct, il ressort que la réalisation du socialisme dans notre pays est un des problèmes qui ont le plus préoccupé notre parti. Inutile de dire que si Lénine est si souvent revenu à cettequestion, c’est qu’il la considérait comme fondamentale.

Dans la suite, l’essor de notre économie, l’aggravation de la lutte entre les éléments socialistes et capitalistes et surtout la stabilisation provisoire du capitalisme ont encore accru l’importance de la question de l’édification socialiste. En quoi cette question est-elle importante pour le travail pratique de notre parti ?

En ce qu’elle concerne la perspective et les objectifs de notre œuvre de construction. On ne peut construire sans savoir ce qu’on construit.

On ne peut avancer sans connaître la direction à suivre. La question de la perspective est essentielle pour notre parti, habitué à avoir toujours devant lui un but clair et précis.

Construisons-nous en vue du socialisme dont nous escomptons la victoire finale, ou bien construisons-nous à l’aveuglette, en fumant, dans l’attente de la révolution socialiste mondiale, le sol où fleurira la démocratie bourgeoise ? C’est là, en ce moment, une question fondamentale et qui exige une réponse claire.

Des milliers de militants du parti, des syndicats, des coopératives, des organisations économiques et culturelles, de l’armée rouge, des Jeunesses s’adressent à nous et nous demandent : Quel est le but de notre travail, que construisons-nous ?

Et malheur aux chefs qui ne sauront pas ou ne voudront pas donner à cette question une réponse claire et précise, qui louvoieront, renverront les gens de Pilate à Hérode et chercheront à noyer dans les brumes de leur scepticisme d’intellectuels les perspectives socialistes de notre édification.

Un des grands mérites du léninisme, c’est de ne pas faire le travail à l’aveuglette, de ne pas concevoir l’édification sans une perspective déterminée, de définir clairement notre perspective en déclarant que nous avons toutes les données nécessaires à la réalisation du socialisme intégral et que, par suite, nous devons nous mettre à l’œuvre sans retard.

Voilà ce qu’il en est de la possibilité de réalisation du socialisme.

Autre chose est de savoir si nous parviendrons à coup sûr à transformer cette possibilité en réalité. Cela ne dépend pas uniquement de nous. Cela dépend aussi de la force des ennemis et des amis que nous avons à l’étranger.

Nous arriverons à notre but si on nous laisse la paix, si la période de « trêve » se prolonge, si de puissants Etats capitalistes ne nous attaquent pas, si la force du mouvement révolutionnaire international et de notre pays suffit à rendre impossible toute tentative sérieuse d’intervention. Et, au contraire, nous n’arriverons pas à réaliser le socialisme si une intervention militaire victorieuse nous terrasse.

X

Indiquez-nous les principales difficultés que, en raison de la stabilisation du capitalisme et du retard de la révolution mondiale, nous aurons à surmonter dans notre action communiste et soviétiste, et principalement dans les rapports entre le parti et la classe ouvrière, la classe ouvrière et les paysans.

Ces difficultés, à ne considérer que les principales, sont au nombre de cinq. La stabilisation du capitalisme les accentue quelque peu.

Première difficulté. — Elle résulte du danger d’intervention. Cela ne veut pas dire que nous soyons menacés d’un danger immédiat d’intervention, que les impérialistes soient déjà prêts à attaquer notre pays et en état de le faire.

Il faudrait pour cela que l’impérialisme soit au moins aussi puissant qu’il l’était avant la guerre, ce qui n’est pas le cas.La guerre du Maroc et l’intervention en Chine, répétitions des guerres et interventions futures, montrent nettement que le capitalisme est affaibli.

Il ne s’agit donc pas d’un danger direct d’intervention, mais de la permanence d’un danger d’intervention tant qu’existe l’encerclement capitaliste, et, partant, de la nécessité pour nous d’entretenir une armée et une flotte de guerre, qui engloutissent chaque années des centaines de millions de roubles, ce qui nous oblige à réduire d’autant nos dépenses dans les domaines culturel et économique.

S’il n’y avait pas de danger d’intervention, nous pourrions employer cet argent à renforcer l’industrie, à améliorer l’agriculture, à assurer l’instruction primaire obligatoire, etc. Ainsi, le danger d’intervention entrave dans une certaine mesure notre œuvre de construction, nous crée une première difficulté.

Cette difficulté, il ne dépend pas seulement de nous de la vaincre ; elle ne peut être surmontée que par les efforts simultanés de notre pays et du mouvement révolutionnaire des autres pays.

Deuxième difficulté. — Elle découle des antagonismes entre le prolétariat et la paysannerie. J’en ai déjà parlé dans mon analyse de la lutte de classe dans les campagnes, et il est inutile d’y revenir.

Ces antagonismes se manifestent dans la question des prix des produits industriels et agricoles, de l’administration rurale, etc. Le danger réside ici dans la désagrégation du bloc ouvrier-paysan et dans l’affaiblissement de la direction exercée par la classe ouvrière sur la paysannerie.

Ce qui distingue cette difficulté de la précédente, c’est qu’elle peut être entièrement surmontée par nos propres forces.

Le cours nouveau dans les campagnes, voilà ce qu’il faut pour vaincre cette difficulté.Troisième difficulté. — Elle découle des antagonismes qui se manifestent entre le « centre » et les régions périphériques de l’U.R.S.S. et qui ont leur source dans la diversité de développement économique et culturel des différentes parties de notre pays. Si l’on peut considérer les antagonismes politiques comme surmontés, les antagonismes culturels et surtout économiques commencent seulement à apparaître.

Le danger est double : tout d’abord danger de morgue et d’arbitraire bureaucratique des institutions centrales, ne sachant pas ou ne voulant pas donner l’attention nécessaire aux besoins des républiques nationales ; ensuite, danger d’isolement national, de méfiance nationale des républiques et des régions autonomes à l’égard du « centre ».

La lutte contre ces dangers, le premier surtout, est nécessaire pour venir à bout des difficultés qui se présentent dans la question nationale. La troisième difficulté que nous venons d’exposer peut, comme la précédente, être surmontée par les forces intérieures de l’Union soviétique.

Quatrième difficulté. — Elle provient de la possibilité pour l’appareil d’État de se détacher du parti, d’échapper peu à peu à la direction de ce dernier. J’ai parlé de ce danger en analysant le danger de dégénérescence du parti. Inutile de répéter.

Ce danger est entretenu par l’existence d’éléments bureaucratiques bourgeois au sein de l’appareil étatique et considérablement renforcé par l’extension et l’importance croissantes de cet appareil.

Notre devoir est de réduire le plus possible l’appareil d’État, d’en éliminer les éléments qui y introduisent le bureaucratisme et l’influence bourgeoise, de répartir les forces du parti dans les principaux centres de l’appareil d’État et de mettre ainsi ce dernier sous la direction communiste.La quatrième difficulté peut également être surmontée par nos propres forces.

Cinquième difficulté. — Il est à craindre que les organisations communistes et syndicales ne s’éloignent de la masse ouvrière et ne négligent les besoins et les aspirations de cette masse. Ce danger provient de d’existence d’éléments bureaucratiques existant dans nombre d’organisations communistes et syndicales, y compris les cellules et les comités d’entreprises.

Il s’est encore accru ces derniers temps par suite de l’adoption du mot d’ordre « Face à la campagne », qui a eu pour résultat de concentrer l’attention de nos organisations sur la paysannerie.

Beaucoup de camarades n’ont pas compris que, tout en faisant face à la campagne, il ne fallait pas tourner le dos au prolétariat, que notre nouveau mot d’ordre ne pouvait être réalisé que par les forces du prolétariat, que la négligence des besoins de la classe ouvrière ne pouvait que contribuer à détacher les organisations communistes et syndicale des masses ouvrières.

Quels sont les symptômes de ce danger ?

Premièrement, l’attention insuffisante de nos organisations communistes et syndicales aux besoins et aspirations des masses ouvrières.

Deuxièmement, l’inintelligence du fait que les ouvriers ont maintenant davantage 4e sentiment de leur dignité, qu’ils se sentent davantage classe dirigeante, qu’ils ne comprennent pas et ne souffriront pas les procédés bureaucratiques des organisations communistes et syndicales.

Troisièmement, l’incompréhension du fait qu’on ne doit pas donner aux ouvriers des ordres irréfléchis, que, maintenant, il ne s’agit plusde donner des ordres, mais de gagner la confiance de toute la classe ouvrière.

Quatrièmement, l’incompréhension du fait que l’on ne peut réaliser des réformes de quelque envergure dans le travail à l’usine sans éclairer préalablement les ouvriers sur la question, sans prendre leur avis dans des conférences industrielles.

Aussi est-il à craindre, comme l’ont montré les récents conflits du textile, que les organisations communistes et syndicales ne se détachent de la masse ouvrière et que des conflits n’éclatent dans les entreprises.

Telles sont les caractéristiques de la cinquième difficulté.

Pour la surmonter, il faut avant tout épurer les organisations communistes et syndicales de tous les éléments nettement bureaucratiques, renouveler les comités d’entreprises, stimuler l’activité des conférences industrielles, concentrer le travail du parti dans les grandes cellules industrielles et y détacher nos meilleurs militants.

Plus d’attention aux besoins et aux aspirations de la classe ouvrière !

Moins de formalisme bureaucratique dans le travail de nos organisations communistes et syndicales, plus de respect pour la dignité des ouvriers !

=>Oeuvres de Staline

Staline : Réponse au Social-démocrate

La Prolétariatis Brdzola [la Lutte du prolétariat], n°11, 15 août 1905.
Article non signé.
Traduit du géorgien.

   Je dois tout d’abord m’excuser auprès du lecteur d’avoir tardé à répondre. Qu’y faire ? Les circonstances m’ayant obligé à travailler dans un autre domaine, force m’a été de différer ma réponse ; nous ne disposons pas de nous-mêmes vous le savez bien.

   Je tiens encore à faire remarquer ceci : beaucoup de gens croient que la brochure : Coup d’œil rapide sur les divergences dans le parti a pour auteur le Comité de l’Union et non une seule personne. Je dois déclarer que cette brochure est de moi. Le Comité de l’Union n’a fait que l’éditer.

   Et maintenant, abordons le sujet.

   L’adversaire m’accuse de « ne pas apercevoir l’objet du débat », « d’escamoter les questions » (1) ; il prétend que ce sont « les questions d’organisation et non celles de programme qui sont matière à litige » (p. 2).

   Il suffit d’être un peu observateur pour découvrir la fausseté des affirmations de l’auteur. En effet, ma brochure est une réponse au premier numéro du Social-démocrate, elle était déjà sous presse quand a paru le second numéro du Social-démocrate.

Que disait l’auteur dans le premier numéro ? Simplement que la « majorité » s’est engagée dans la voie de l’idéalisme et que sa position « contredit foncièrement » le marxisme.

Ici, pas un mot sur les questions d’organisation. Que devais-je répondre ? Ce que j’ai répondu : que la « majorité » se place sur les positions du marxisme authentique, et que si la « minorité » ne l’a pas compris, c’est qu’elle-même s’est écartée du marxisme authentique.

Quiconque entend quelque chose à la polémique aurait agi de même. Mais l’auteur ne fait que répéter : pourquoi ne dis-tu rien des questions d’organisation ? Si je n’en dis rien, honorable philosophe, c’est parce que vous n’en aviez soufflé mot à cette date.

Comment répondre à des questions qui n’ont pas encore été posées ? Il est évident que « les problèmes escamotés », « l’objet du débat passé sous silence », etc…, ne sont qu’inventions de l’auteur. J’ai, en revanche, toute raison de croire que c’est lui qui passe sous silence certaines questions.

Il déclare que les « problèmes d’organisation sont matière à litige », alors qu’il existe aussi entre nous des divergences de tactique, qui ont beaucoup plus d’importance que les divergences en matière d’organisation. pourtant notre « critique » n’en a pas soufflé mot dans sa brochure. C’est bien ce qui s’appelle « escamoter les problèmes ».

   Qu’est-il dit dans ma brochure ?

   La vie sociale, de nos jours, est organisée sur le mode capitaliste. Il existe deux grandes classes : la bourgeoisie et le prolétariat, engagés dans une lutte à mort. Les conditions de vie de la bourgeoisie l’obligent à consolider le régime. Les conditions de vie du prolétariat l’obligent à saper ce régime, à le détruire.

Deux consciences s’élaborent qui correspondent à ces deux classes : l’une bourgeoise, l’autre socialiste. A la situation du prolétariat correspond la conscience socialiste. C’est pourquoi le prolétariat fait sienne cette conscience, se l’assimile est lutte avec une énergie redoublée contre le régime capitaliste.

Est-il besoin de dire que, s’il n’y avait ni capitalisme ni lutte des classes, il n’y aurait pas non plus de conscience socialiste ? Mais à présent la question est de savoir qui élabore, qui a la possibilité d’élaborer cette conscience socialiste (c’est-à-dire le socialisme scientifique).

Kautsky dit, et je reprends sa pensée, que la masse des prolétaires, tant qu’ils restent des prolétaires, n’a ni le temps, ni la possibilité d’élaborer une conscience socialiste. « La conscience socialiste d’aujourd’hui ne peut surgir que sur la base d’une profonde connaissance scientifique » (2), dit Kautsky.

Or les représentants de la science sont des intellectuels comme Marx, Engels, d’autres encore, qui ont le temps et la possibilité de se placer à la pointe de la science et d’élaborer une conscience socialiste. Il est évident que l’élaboration d’une conscience socialiste est l’oeuvre d’un petit nombre d’intellectuels social-démocrates qui disposent du temps et des moyens nécessaires.

   Mais quelle importance a, par elle-même, la conscience socialiste si elle ne s’est pas propagée dans le prolétariat ? Elle restera une phrase creuse, rien de plus !

Il en ira tout autrement si cette conscience se répand dans le prolétariat : d’un pas accéléré vers une vie socialiste.

C’est alors qu’intervient la social-démocratie (et non seulement les intellectuels social-démocrates), qui introduit la conscience socialiste dans le mouvement ouvrier. C’est ce que Kautsky a en vue quand il dit que « la conscience socialiste est un élément importé du dehors dans la lutte de classe du prolétariat » (3).

   Ainsi, la conscience socialiste est élaborée par un petit nombre d’intellectuels social-démocrates. Cette conscience est introduite dans le mouvement ouvrier par la social-démocratie dans son ensemble, qui donne à la lutte spontanée du prolétariat un caractère conscient.

   C’est de cela qu’il est question dans ma brochure.

   Telle est la position du marxisme et aussi de la « majorité ».

   Qu’oppose à cela mon adversaire ?

   A vrai dire, rien de substantiel. Il est bien plus préoccupé d’invectiver que d’élucider la question. Il a l’air joliment fâché !

Il n’ose poser les questions ouvertement, il n’y répond pas directement ; mais ce « foudre de guerre » pusillanime évite l’objet même du débat, estompe hypocritement les questions clairement posées et, par surcroît, assure : j’ai élucidé l’ensemble des questions en un tournemain !

C’est ainsi que l’auteur n’envisage absolument pas l’élaboration de la conscience socialiste, il ne se décide pas à dire franchement de quel côté il se range dans cette question : du côté de Kautsky ou du côté des « économistes ».

Il est vrai que dans le premier numéro du Social-démocrate notre critique a fait des déclarations assez osées: il parlait alors carrément le langage des « économistes ».

Mais qu’y faire ?

Alors, il disait une chose ; maintenant son « humeur a changé » et, au lieu de critiquer, il élude la question, peut-être parce qu’il s’est rendu compte de son erreur sans toutefois se résoudre à la reconnaître ouvertement. En somme, notre auteur est pris entre deux feux.

Il n’arrive pas à savoir de quel côté il doit se ranger. S’il se joint aux « économistes », il lui faudra rompre avec Kautsky et le marxisme ; or, il n’y trouve pas son profit ; s’il rompt avec « l’économisme » et se joint à Kautsky, il devra nécessairement souscrire à ce que dit la « majorité », — et il n’en a pas le courage. Ce qui fait qu’il est pris entre deux feux. Que restait-il à faire à notre « critique » ? Il vaut mieux ne rien dire, décide-t-il : et en effet, il passe lâchement sous silence la question posée plus haut.

   Que dit l’auteur au sujet de l’introduction de la conscience ?

   Là encore, il fait preuve de la même hésitation, de la même pusillanimité? Il escamote la question et déclare avec beaucoup d’aplomb : Kautsky ne dit pas du tout que « les intellectuels importent du dehors le socialisme dans la classe ouvrière » (p. 7).

   Fort bien, mais nous autres, bolchéviks, ne le disons pas non plus, monsieur le « critique » ; quel besoin avez-vous de vous battre contre des moulins à vent ?

Comment n’arrivez-vous pas à comprendre que, selon nous, selon les bolchéviks c’est la social-démocratie qui introduit la conscience socialiste dans le mouvement ouvrier (4), et non les seuls intellectuels social-démocrates ? Pourquoi pensez-vous que le Parti social-démocrate est composé uniquement d’intellectuels ?

Ignoreriez-vous que la social-démocratie compte dans ses rangs beaucoup plus d’ouvriers que d’intellectuels ? Les ouvriers social-démocrates ne peuvent-ils pas introduire la conscience socialiste dans le mouvement ouvrier ?

   L’auteur se rend visiblement compte de la faiblesse de son « argumentation » et il passe à un autre « argument » :

   Kautsky écrit, poursuit notre « critique » : « En même temps que le prolétariat, naît avec une nécessité naturelle une tendance socialiste, aussi bien chez les prolétaires que chez ceux qui adoptent le point de vue du prolétariat ; ainsi s’explique la naissance des aspirations socialistes ».

D’où il résulte, commente notre « critique », que le socialisme n’est pas importé du dehors dans le prolétariat, mais qu’au contraire il sort du prolétariat et entre dans la tête de ceux qui adoptent les conceptions du prolétariat. (Réponse au Comité de l’Union).

   Ainsi parle notre « critique » qui s’imagine avoir élucidé la question ! Que signifient les termes de Kautsky ? Simplement que l’aspiration socialiste naît d’elle-même dans le prolétariat.

Et cela est juste, bien entendu. Notre débat porte non sur l’aspiration socialiste, mais sur la conscience socialiste ! Qu’y a-t-il de commun entre l’une et l’autre ?

La conscience et l’aspiration sont-elles une seule et même chose ? L’auteur ne peut-il vraiment distinguer entre la « tendance socialiste » et la « conscience socialiste » ? Et n’est-ce pas indigence de pensée que de conclure des termes de Kautsky que le « socialisme n’est pas importé du dehors »?

Quoi de commun entre la « naissance de la tendance socialiste » et l’introduction de la conscience socialiste ? Le même Kautsky ne dit-il pas que la « conscience socialiste est un élément importé du dehors dans la lutte de classe du prolétariat » ? (Voir Que faire ?).

   Il faut croire que l’auteur se rend compte qu’il s’est mis en fâcheuse posture et, pour terminer, il se voit obligé d’ajouter :

   De la citation de Kautsky il ressort en effet que la conscience socialiste est importée du dehors dans la lutte de classe. (Voir la Réponse au Comité de l’Union, p. 7).

   Toutefois il ne se décide pas à reconnaître franchement, courageusement, cette vérité scientifique. Notre menchévik fait preuve en face de la logique, ici encore, des mêmes hésitations et de la même pusillanimité que précédemment.

   Telle est la « réponse » équivoque que monsieur le « critique » fait aux deux questions principales.

   Que dire des autres menues questions qui découlent logiquement de ces deux grandes? Le mieux serait que le lecteur compare lui-même ma brochure à celle de notre auteur ! Il est seulement une question qu’il faut encore examiner.

Si l’on en croit l’auteur, il ressort que, selon nous, la scission s’est produite parce que le congrès… n’a pas désigné comme rédacteurs Axelrod, Zassoulitch et Starover… (Réponse, p. 13) ; [qu’ainsi nous] nions la scission, nous en dissimulons la profondeur de principe et nous présentons toute l’opposition comme l’œuvre de trois rédacteurs « factieux ». (Idem, p. 16).

   Là encore, l’auteur brouille tout. La vérité est que deux questions sont ici posées : la cause de la scission et la forme sous laquelle les divergences se sont manifestées.

   Je réponds explicitement à la première question :

   On se rend bien compte à présent sur quel terrain ont surgi les divergences dans le parti. Comme on le voit, deux tendances se sont révélées dans notre parti : celle de la fermeté prolétarienne et celle de l’instabilité propre aux intellectuels. Et l’actuelle « minorité » exprime justement cette instabilité propre aux intellectuels. (Voir Coup d’oeil rapide).

   Comme on le voit j’explique ici les divergences par les tendances, intellectuelle et prolétarienne, qui existent dans notre parti, et non par l’attitude de Martov et d’Axelrod. L’attitude de Martov et des autres n’est que l’expression de l’instabilité propre aux intellectuels. Mais notre menchévik n’a sans doute pas compris ce passage de ma brochure.

   En ce qui concerne la deuxième question, j’ai dit en effet, et je dirai toujours que les chefs de la « minorité » ont pleurniché pour se faire attribuer les « premières places » et qu’ils ont donné précisément cette forme-là à la lutte dans le parti. Notre auteur ne veut pas le reconnaître.

Mais c’est un fait que les chefs de la « minorité » ont boycotté le parti, qu’ils ont réclamé ouvertement des sièges au Comité central, à l’organe central, au Conseil du parti, et qu’ils ont en outre déclaré : « Nous posons ces conditions comme pouvant seules assurer au parti la possibilité d’éviter un conflit qui menacerait son existence même ». (Voir le Commentaire, p. 26).

Qu’est-ce à dire, sinon que les chefs de la « minorité » ont inscrit sur leur drapeau non pas : lutte d’idées, mais : « lutte pour les places » ? On sait que nul ne les empêchait d’engager une lutte d’idées et de principes. Les bolchéviks ne leur disaient-ils pas : fondez votre organe distinct et défendez vos idées, le parti peut vous donner cet organe ? (Voir le Commentaire). Pourquoi ne l’ont-ils pas accepté, s’ils s’intéressaient vraiment aux principes, et non aux « premières places » ?

   C’est ce que nous appelons la veulerie politique des chefs menchéviks. Ne vous formalisez pas, messieurs, si nous appelons les choses par leur nom.

   Naguère, les chefs de la « minorité reconnaissaient avec le marxisme et avec Lénine que la conscience socialiste est importée du dehors dans le mouvement ouvrier. (Voir l’article-programme de l’Iskra, n°1). Mais, par la suite, ils ont hésité et engagé la lutte contre Lénine, brûlant aujourd’hui ce qu’ils adoraient hier. J’ai dit que c’était là se jeter d’un côté et de l’autre. Cette fois non plus, il ne faut pas vous formaliser, messieurs les menchéviks.

   Hier, vous vous incliniez devant les centres et vous jetiez feu et flamme contre nous : pourquoi, disiez-vous, avoir exprimé de la défiance envers le Comité central ? Mais aujourd’hui, vous sapez non seulement les centres mais aussi le centralisme. (Voir la « Première Conférence de Russie »). C’est ce que j’appelle absence de principes et j’espère que cette fois non plus, vous ne m’en voudrez pas, messieurs les menchéviks.

   Si l’on met ensemble veulerie politique, lutte pour les sièges, versatilité, absence de principes et autres traits semblables, on aboutira à une particularité commune ; l’instabilité propre à la gent intellectuelle, dont cette catégorie est affligée plus que tout autre.

Il est clair que l’instabilité propre à la gent intellectuelle est le terrain (la base) sur lequel se développent « la lutte pour les sièges », l’ « absence de principes », etc… Quant à la versatilité des intellectuels, elle est conditionnée par leur situation sociale. Voilà comment nous expliquons la scission dans le parti. Avez-vous compris enfin, notre auteur, la différence qui existe entre la cause de la scission et ses formes ? J’en doute.

   Telle est la position absurde et équivoque du Social-démocrate et de son drôle de « critique » qui, en revanche, fait preuve d’une grande vivacité dans un autre domaine. Dans les huit feuillets de sa brochure, il a trouvé le moyen, en parlant des bolchéviks, de mentir huit fois, et de façon à donner le fou-rire. Vous ne me croyez pas ? Voici les faits.

   Premier mensonge. Selon l’auteur, « Lénine veut rétrécir le parti, en faire une organisation étroite de professionnels » (p. 2). Or Lénine dit :

   « Il ne faut pas croire que les organisations du parti ne doivent pas comprendre que des révolutionnaires professionnels. Nous avons besoin des organisations les plus diverses, de toute sorte, de tout rang et de toute nuance, depuis des organisations extrêmement étroites et clandestines, jusqu’à d’autres très larges et très libres. » (Procès-verbaux, p. 240).

   Deuxième mensonge. Selon l’auteur, Lénine entend « n’introduire dans le parti que les membres du Comité » (p. 2). Or Lénine dit :

   « Tous les groupes, cercles, sous-comités, etc… doivent relever du Comité ou être ses filiales. Certains de ces groupes exprimeront directement leur désir d’adhérer organiquement au Parti ouvrier social-démocrate de Russie et, sous réserve de ratification par le Comité, ils seront incorporés dans le parti » (voir Lettre à un camarade, p. 17) (5)

   Troisième mensonge. Selon l’auteur, « Lénine exige l’hégémonie des intellectuels soit instaurée dans le parti. » (p. 5). Or Lénine dit :

   « Doivent faire partie du Comité… si possible, tous les principaux dirigeants du mouvement ouvrier, ouvriers eux-mêmes » (voir « Lettre à un camarade », p. 7-8), ce qui signifie que non seulement dans toutes les autres organisations, mais aussi dans le Comité aussi doivent prédominer les voix des ouvriers avancés.

   Quatrième mensonge. L’auteur dit que la citation reproduite à la page 12 de ma brochure : « la classe ouvrière est attirée spontanément vers le socialisme », etc…, « est inventée de toutes pièces » (p. 6). Or, ce passage, je l’ai tout simplement pris et traduit de Que faire ? Voici ce qu’on y lit à la page 29 :

   « La classe ouvrière est attirée spontanément vers le socialisme, mais l’idéologie bourgeoise la plus répandue (et constamment ressuscitée sous les formes les plus variées) n’en est pas moins celle qui, spontanément, s’impose surtout à l’ouvrier. »

   C’est ce passage qui est traduit à la page 12 de ma brochure. Voilà ce que notre « critique » appelle une citation inventée ! Je ne sais s’il faut attribuer cela à la distraction de l’auteur ou à son charlatanisme.

   Cinquième mensonge. Selon l’auteur, « Lénine ne dit nulle part que les ouvriers vont « avec une nécessité naturelle » au socialisme » (p. 7). Or, Lénine dit que « la classe ouvrière est attirée spontanément vers le socialisme » (Que faire ? p. 29).

   Sixième mensonge. L’auteur m’attribue cette idée que « le socialisme est importé du dehors dans la classe ouvrière par les intellectuels ». (p. 7). Alors que je dis que c’est la social-démocratie (et non pas seulement les intellectuels social-démocrates) qui introduit dans le mouvement la conscience socialiste (p. 18).

   Septième mensonge. Selon l’auteur, Lénine dit que l’idéologie socialiste est apparue « tout à fait indépendamment du mouvement ouvrier » (p. 9). Or, cette idée n’a évidemment jamais effleuré l’esprit de Lénine. Il dit que l’idéologie socialiste est apparue « d’une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier » (Que faire ? p. 21).

   Huitième mensonge. L’auteur dit que mon assertion selon laquelle « Plékhanov quitte la « minorité » n’est qu’un ragot. » Or, mes paroles se sont vérifiées. Plékhanov a déjà quitté la « minorité » (6)…

   Je ne m’arrête pas aux petits mensonges dont l’auteur a si généreusement assaisonné sa brochure.

   Mais l’auteur, il faut le reconnaître, a tout de même énoncé une vérité, une seule. Il nous dit que « lorsqu’une organisation commence à s’occuper de ragots, ses jours sont comptés » (p. 15). C’est, évidemment, la vérité pure. La question est de savoir qui fait des ragots : le Social-démocrate et son étrange paladin, ou le Comité de l’Union ? Au lecteur d’en juger.

   Encore une question et nous en resterons là. l’auteur déclare, très docte:

   Le Comité de l’Union nous reproche de répéter les idées de Plékhanov. nous considérons, nous, comme un mérite de répéter ce qu’ont dit des marxistes aussi connus que Plékhanov, Kautsky et d’autres (p. 15).

   Donc, vous considérez comme un mérite de répéter les paroles de Plékhanov et de Kautsky. Fort bien, messieurs. En ce cas, écoutez :

   Kautsky déclare que « la conscience socialiste est un élément importé du dehors dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose que en surgit spontanément« . (Voir ce passage de Kautsky cité dans Que faire ? p. 27).

Le même Kautsky dit que « la tâche de la social-démocratie est d’introduire dans le prolétariat la conscience de sa situation et la conscience de sa mission » (idem). nous espérons, monsieur le menchévik ; que vous répéterez ces paroles de Kautsky et dissiperez nos doutes.

   Passons à Plékhanov. Plékhanov dit :

   « … Je ne comprends pas non plus pourquoi l’on pense que le projet de Lénine (7), s’il est adopté, interdirait l’accès de notre parti à une foule d’ouvriers. Les ouvriers désireux d’adhérer au parti ne craindront pas d’entrer dans une organisation. la discipline ne leur fait pas peur. ce sont de nombreux intellectuels, imbus d’individualisme bourgeois, qui craindront d’y adhérer. Mais c’est fort bien ainsi. Ces individualistes bourgeois sont aussi d’ordinaire les représentants de toute espèce d’opportunisme. Nous devons les éloigner de nous. Le projet de Lénine peut être une barrière à leur intrusion dans le parti, et pour cette raison déjà tous les adversaires de l’opportunisme doivent voter en sa faveur. »(Voir les Procès-verbaux, p. 246.)

   Nous espérons, monsieur le « critique », que vous jetterez le masque et répéterez avec une droiture toute prolétarienne ces paroles de Plékhanov.

   Sinon, cela voudra dire que vos déclarations dans la presse sont irréfléchies et faites sans aucun esprit de responsabilité.

Notes

1. Voir la Réponse au Comité de l’Union*, p. 4. (J.S.).

*La Réponse au Comité de l’Union fut publiée en annexe au n°3 du Social-démocrate du 1er juillet 1905. L’auteur de cette « réponse » était N. Jordania, leader des menchéviks géorgiens, dont Staline critique impitoyablement le point de vue dans sa brochure : Coup d’oeil rapide sur les divergences dans le parti, et ailleurs.

2. Voir l’article de Kautsky, cité dans Que faire ?, p. 27*. (J.S.).

*p. 41, E.S., 1947

3. Idem. (J.S.).

4. Voir Coup d’œil rapide sur les divergences dans le parti, p. 18. (Voir à la p. 95 du présent volume).

5. Comme on le voit, selon Lénine, les organisations peuvent être admises dans le parti non seulement par le Comité central, mais encore par les comités locaux. (J.S.)*.

*Voir Lénine : Œuvres, t. VI, p. 219, 4e édit. russe,

6. Et cet auteur a l’audace de nous reprocher, dans le n°5 du Social-démocrate, de déformer les faits relatifs au IIIe congrès ! (J.S.).

7. Il s’agit des deux formules, proposées par Lénine et par Martov pour l’article premier des statuts du parti. (J.S.).

=>Oeuvres de Staline

Staline : Réponse aux camarades kolkhoziens

Pravda, n° 92, 3 avril 1930

On sait par les journaux que l’article de Staline «Le vertige du succès» et la résolution que l’on connaît du Comité central sur la lutte contre les déformations de la ligne du Parti dans le mouvement de collectivisation agricole, ont éveillé de nombreux échos dans les rangs des praticiens de ce mouvement.

A ce propos, j’ai reçu, ces derniers temps, une série de lettres de camarades kolkhoziens, me demandant de répondre aux questions qui y étaient posées. Mon devoir était de répondre à ces lettres, à titre privé. Mais cela m’a été impossible, car plus de la moitié des lettres reçues ne portaient pas l’adresse de leurs auteurs (ils avaient oublié de donner leur adresse).

Or les questions touchées dans ces lettres sont d’un immense intérêt politique pour tous nos camarades. On comprendra de même que je n’aie pu laisser sans réponse ceux des camarades qui avaient oublié de me donner leur adresse.

Ainsi je me suis trouvé devant la nécessité de répondre publiquement, c’est-à-dire par la presse, aux lettres des camarades kolkhoziens, en y relevant toutes les questions utiles. Je l’ai fait d’autant plus volontiers que j’avais sur ce point une décision expresse du Comité central.

Première question. — Quelle est la racine des erreurs dans la question paysanne ?

Réponse. — C’est la façon erronée de traiter le paysan moyen. C’estla violence dont on use dans les rapports économiques avec le paysan moyen. C’est l’oubli du fait que l’alliance économique avec les masses de paysans moyens doit se baser, non sur des mesures de contrainte, mais sur une entente avec le paysan moyen, sur l’alliance avec ce dernier.

C’est l’oubli du fait que la base du mouvement kolkhozien, à cette heure, est l’alliance de la classe ouvrière et des paysans pauvres avec le paysan moyen contre le capitalisme en général, contre les koulaks en particulier.

Tant que l’offensive contre les koulaks fut menée en un front unique avec le paysan moyen, tout alla bien. Mais lorsque certains de nos camarades, grisés par les succès, glissèrent insensiblement de la voie de l’offensive contre le koulak à la voie de la lutte contre le paysan moyen ; lorsque, courant après un pourcentage élevé de collectivisation, ils employèrent la violence contre le paysan moyen, le privant du droit électoral, le dépossédant et l’expropriant, l’offensive dévia, le front unique avec le paysan moyen se trouva compromis et, comme de juste, le koulak put tenter de se remettre sur ses pieds.

On oubliait que la violence, nécessaire et utile dans la lutte contre nos ennemis de classe, est inadmissible et néfaste quand on l’exerce contre le paysan moyen, qui est notre allié.

On oubliait que les charges de cavalerie, nécessaires et utiles pour résoudre les problèmes d’ordre militaire, ne valent rien et sont néfastes quand il s’agit de résoudre les problèmes de l’édification kolkhozienne, laquelle d’ailleurs est organisée en alliance avec le paysan moyen.

C’est là la racine des erreurs dans la question paysanne.

Voici ce que Lénine dit des rapports économiques avec le paysan moyen :Nous devons nous baser par­dessus tout sur cette vérité qu’on ne saurait rien obtenir ici, quant au fond, par les méthodes de violence.

La tâche économique se présente ici tout autrement, h n’y a pas là de sommet que l’on puisse couper, en laissent tentes les fondations, tout l’édifice. Le sommet représenté dans les villes par les capitalistes, n’existe pas ici. User de la violence serait compromettre toute l’affaire… Il n’y a rien de plus stupide que l’idée même de la violence exercée dans les rapports économiques avec le paysan moyen. («Rapport sur le travail à la campagne au VIIIe congrès du P.C. (b) R.», t. XXIV p. 168, éd. Russe.)

Plus loin :

La violence à l’égard de la paysannerie moyenne constitue le plus grand mal. C’est une couche nombreuse, forte de millions d’hommes. Même en Europe, où nulle part elle n’atteint à cette force, où sont prodigieusement développés la technique et la culture, la vie urbaine, les chemins de fer, où il eût été si facile d’y songer, — personne, aucun des socialistes les plus révolutionnaires n’a jamais préconisé des mesures de violence à l’égard de la paysannerie moyenne. (Ibidem, p. 167.)

C’est clair, je pense.

Deuxième question. — Quelles sont les erreurs principales dans le mouvement de collectivisation agricole ?

Réponse. — Elles sont, ces erreurs, au nombre de trois au moins.

1. On a violé le principe léniniste de la libre adhésion lors de la formation (des kolkhoz. On a violé les indications essentielles du Parti et le statut-type de l’artel agricole sur le principe de la libre adhésion lors de la formation des kolkhoz.

Le léninisme enseigne qu’il faut amener les paysans sur la voie de l’économie collective, en s’en tenant au principe de la libre adhésion, en les convainquant des avantages de l’économie commune, collective sur l’économie individuelle.

Le léninisme enseigne qu’on ne peut convaincre les paysans des avantages de l’économie collective, que si on leur montre et démontre en fait, par l’expérience, que le kolkhoz est meilleur que l’exploitation individuelle, qu’il est plus avantageux ; que le kolkhoz permet au paysan, au paysan pauvre et au paysan moyen, de se tirer du besoin et de la misère.

Le léninisme enseigne que ces conditions faisant défaut, les kolkhoz ne peuvent être solides. Le léninisme enseigne que toute tentative d’imposer par la force l’économie collective, que toute tentative d’implanter les kolkhoz par la contrainte, ne peut donner que des résultats négatifs, ne peut que repousser les paysans loin du mouvement de collectivisation agricole.

En effet, tant que cette règle essentielle fut observée, le mouvement de collectivisation agricole alla de succès en succès.

Mais certains de nos camarades, grisés par les succès, négligèrent cette règle, montrèrent une hâte excessive et, courant après un pourcentage élevé de collectivisation, fondèrent des kolkhoz en usant de la contrainte. Il n’est pas étonnant que les résultats négatifs d’une telle «politique» ne se soient pas fait attendre.

Les kolkhoz qui avaient poussé trop vite fondirent avec la même rapidité qu’ils avaient mise à naître, et une partie des paysans qui, hier encore, témoignaient une confiance extrême aux kolkhoz, s’en détournèrent.

Là est la première et principale erreur commise dans le mouvement de collectivisation.Voici ce que Lénine dit du principe de libre adhésion dans la formation des kolkhoz :

Actuellement, notre tâche est de passer au travail en commun de la terre, de passer à la grande exploitation collective. Mais il ne saurait y avoir aucune contrainte de la part du pouvoir des Soviets ; aucune loi ne l’impose.

La commune agricole se constitue volontairement, le passage au travail en commun de la terre ne peut être que volontaire, il ne saurait y avoir la moindre contrainte sous ce rapport de la part du gouvernement ouvrier et paysan ; la loi l’interdit. Si quelqu’un d’entre vous observait de telles contraintes, vous devez savoir que c’est un abus, que c’est une infraction à la loi, que nous nous attachons de toutes nos forces à rectifier et que nous rectifierons. («Ier congrès des ouvriers agricoles de la province de Pétrograd. Réponse aux questions», t. XXIV, p. 43.)

Plus loin :

C’est seulement dans le cas où nous réussirons à montrer en fait aux paysans les avantages de la culture en commun, collective, par associations, par artels ; c’est seulement si nous réussissons à aider le paysan à s’organiser en associations, en artels, que la classe ouvrière, tenant en mains le pouvoir d’État, prouvera réellement au paysan qu’elle a raison, attirera réellement à ses côtés, de façon durable et effective, la masse innombrable des paysans.

C’est pourquoi on ne saurait exagérer l’importance des entreprises de toute sorte destinées à favoriser le travail de la terre par association, par artel. Nous avons des millions d’exploitations isolées, éparpillées, dispersées au fond des campagnes perdues… Lorsque nous aurons prouvé pratiquement, par une expérience accessible au paysan, que le passage à l’agriculture fondée sur l’association, sur l’artel, est nécessaire et possible, alors seulement nous serons en droit de dire que, dans un pays paysan aussi vaste que la Russie, un pas sérieux a été fait dans la voie de l’agriculture socialiste.(«Discours au Ier congrès des communes et artels agricoles», t. XXIV, pp. 579­580.)

Enfin, encore un passage des œuvres de Lénine :

En encourageant les associations de toute sorte, ainsi que les communes agricoles des paysans moyens, les représentants du pouvoir des Soviets ne doivent pas user la moindre contrainte au moment de leur fondation. Seules ont de la valeur les associations qui ont été constituées par les paysans eux­mêmes, sur leur libre initiative, et dont les avantages ont été vérifiés par eux dans la pratique.

Une hâte excessive dans cette affaire est nuisible, car elle ne peut que renforcer les préventions de la paysannerie moyenne contre les innovations. Les représentants du pouvoir des Soviets, qui se permettent d’employer la contrainte non seulement directe, mais même indirecte, afin de rallier les paysans aux communes, doivent subir les plus sévères sanctions et être écartés du travail à la campagne.

(«Résolution sur l’attitude envers la paysannerie moyenne, VIIIe congrès du P.C. (b) R.», t. XXIV, p. 174.)

C’est clair, je pense.

Il est à peine besoin de démontrer que le Parti appliquera avec toute la rigueur voulue ces indications de Lénine.

2. On a violé le principe léniniste de la prise en considération des conditions diverses dans les différentes régions de l’U.R.S.S., en ce qui concerne la formation des kolkhoz. On a oublié qu’il existe en U.R.S.S. des régions infiniment variées, avec une structure économique et un niveau de culture différents.

On a oublié que parmi ces régions il en est d’avancées, moyennes et arriérées. On a oublié que les rythmes du mouvement de collectivisation agricole et les méthodes de construction des kolkhoz ne peuvent être identiques pour ces régions, lesquelles sont elles-mêmes loin d’être identiques.

«Ce serait une erreur, dit Lénine, si nous copiions

simplement, d’après un standard, les décrets pour toutes les régions de la Russie, si les bolcheviks-communistes, les travailleurs des administrations soviétiques en Ukraine et sur le Don se mettaient à les généraliser aux autres régions, sans discernement, en bloc»… car «nous ne nous lions en aucune façon par un standard uniforme, nous ne décidons pas une fois pour toutes que notre expérience, l’expérience de la Russie centrale, peut être entièrement appliquée à toutes les régions de la périphérie.» («Rapport du Comité central au VIIIe congrès du P.C. (b) R.», t. XXIV, pp. 125­126.) Lénine dit plus loin que :

Standardiser la Russie centrale, l’Ukraine, la Sibérie, les soumettre à un certain standard serait la plus grande sottise.

(t. XXVI, p. 243, éd. Russe.)

Enfin Lénine fait un devoir aux communistes du Caucase de comprendre les particularités de leur situation, de la situation de leurs Républiques, qui se distingue de la situation et des conditions de la R.S.F.S.R., comprendre la nécessité de ne pas copier notre tactique, mais de la modifier après mûre réflexion en tenant compte de la diversité des conditions concrètes. («Directives aux communistes du Caucase et aux membres du Comité révolutionnaire de Géorgie», t. XXVI, p. 191.)

C’est net, je pense.

Fort de ces indications de Lénine, le Comité central de notre Parti, dans sa résolution Sur tes rythmes de la collectivisation agricole (voir la Pravda du 6 janvier 1930) a divisé les régions de l’U.R.S.S., au point de vue des rythmes de collectivisation, en trois groupes,dont le Caucase du Nord, la Moyenne et la Basse Volga peuvent avoir terminé, pour l’essentiel, la collectivisation au printemps de 1931 ; les autres régions à céréales (Ukraine, région centrale des Terres noires, Sibérie, Oural, Kazakhstan, etc.) peuvent la terminer, pour l’essentiel, au printemps de 1932, tandis que les autres régions peuvent échelonner la collectivisation jusqu’à la fin de la période quinquennale, c’est-à-dire jusqu’à 1933.

Il me semble que c’est clair.

Mais que s’est-il passé en fait ? Il s’est trouvé que certains de nos camarades, grisés par les premiers succès du mouvement de collectivisation agricole, ont bel et bien oublié et les indications de Lénine, et la décision du Comité central.

La région de Moscou, dans sa course fiévreuse aux chiffres enflés de collectivisation, orienta ses militants vers l’achèvement de la collectivisation au printemps de 1930, bien que disposant d’au moins trois ans (fin 1932). La région centrale des Terres noires, ne voulant pas «rester en arrière des autres», orienta ses militants vers l’achèvement de la collectivisation au premier semestre 1930, bien que disposant d’au moins deux ans (fin 1931).

Et ceux de la Transcaucasie et du Turkestan, dans leur ardeur à «rejoindre et dépasser» les régions avancées, s’orientèrent vers l’achèvement de la collectivisation dans le «plus bref délai», bien que disposant de quatre années entières (fin 1933). On conçoit qu’avec un tel «rythme» éperdu de collectivisation, les régions moins préparées au mouvement de collectivisation se virent obligées, dans leur ardeur à «dépasser» les régions mieux préparées, d’exercer une forte pression administrative, en essayant de suppléer, par leur propre zèle administratif, à l’absence de facteurs d’accélération des rythmes du mouvement de collectivisation.

On connaît les résultats. Tout le monde connaît le méli­mélo qui enest résulté, dans ces régions, et qu’il a fallu débrouiller en faisant intervenir le Comité central.

Là est la deuxième erreur dans le mouvement de collectivisation.

3. On a violé le principe léniniste qui interdit de sauter par-dessus une forme inachevée du mouvement, dans la formation des kolkhoz.

On a violé le principe léniniste : ne pas devancer le développement des masses, ne pas décréter le mouvement des masses, ne pas se détacher des masses, mais se mouvoir avec les masses et les faire avancer, en les amenant à nos mots d’ordre et leur ménageant la facilité de se convaincre, par leur propre expérience, de la justesse de nos mots d’ordre.

Lorsque le prolétariat de Pétrograd et les soldats de la garnison de Pétrograd ont pris le pouvoir, dit Lénine, ils savaient parfaitement que l’édification à la campagne rencontrerait de grandes difficultés ; qu’il fallait avancer ici plus graduellement ; que c’eût été la plus grande bêtise de vouloir ici essayer d’introduire à coups de décrets et de lois le travail collectif de la terre ; que seule une quantité infime de paysans conscients pouvaient y consentir, mais que l’immense majorité des paysans ne posaient point ce problème.

Et c’est pourquoi nous nous sommes bornés à ce qui était absolument nécessaire au développement de la révolution : ne devancer en aucun cas le développement des masses, mais attendre que de la propre expérience de ces masses, de leur propre lutte, naisse un mouvement en avant. («Discours pour l’anniversaire de la Révolution, 6 novembre 1918». t. XXIII, p. 252, éd. Russe.)

Partant de ces indications de Lénine, le Comité central a constaté, dans sa résolution que l’on connaît Sur les rythmes de la collectivisation agricole (voir la Pravda du 6 janvier 1930) que : a) la forme principale du mouvement de collectivisation est en ce moment l’artel agricole ; b) par conséquent, il est indispensable d’élaborer un statut-type de l’artel agricole, comme forme principaledu mouvement de collectivisation ; c) on ne peut permettre, dans notre travail pratique, que l’on «décrète» d’en haut le mouvement de collectivisation, ni que l’on «joue à la collectivisation».

C’est dire que nous devons maintenant nous orienter, non vers la commune, Tuais vers l’artel agricole, comme forme principale de la constitution des kolkhoz ; qu’on ne peut permettre de sauter par­ dessus l’artel agricole vers la commune, qu’on ne doit pas suppléer au mouvement de masse des paysans vers les kolkhoz, en «décrétant les kolkhoz», «en jouant aux kolkhoz».

C’est clair, je pense.

Mais que s’est-il passé en fait ? Il s’est trouvé que certains de nos camarades, grisés par les premiers succès du mouvement de, collectivisation agricole, ont bel et bien oublié et les indications de Lénine, et la décision du Comité central. Au lieu d’organiser un mouvement de masse en faveur de l’artel agricole, ces camarades se sont mis à «faire passer» les paysans individuels directement au statut de la commune.

Au lieu de consolider la forme-artel du mouvement, ils se sont mis à «collectiviser» de force le petit bétail, la volaille, le bétail laitier non destiné au marché, les habitations.

Les résultats de cette précipitation inadmissible pour un léniniste sont maintenant connus de tous. Naturellement, en règle générale, on n’a pas créé de communes stables. Mais en revanche, on a perdu nombre d’artels agricoles. Il est vrai qu’il en est resté de «bonnes» résolutions. Mais à quoi voulez­vous qu’elles servent ? Là est la troisième erreur dans le mouvement de collectivisation.

Troisième question. — Comment ces erreurs ont-elles pu se produire, et comment le Parti doit-il les corriger ?

Réponse. — Elles se sont produites sur la base de nos succès rapides en matière de collectivisation. Parfois les succès donnent le vertige.

Souvent ils engendrent une présomption et une fatuité excessives.

Cela peut arriver aisément surtout aux représentants du Parti exerçant le pouvoir. Surtout dans un parti comme le nôtre, dont la force et l’autorité sont presque incommensurables.

Ici, des manifestations de la vanité communiste, que Lénine a combattue avec acharnement sont parfaitement possibles. Ici, est parfaitement possible la foi en la toute puissance du décret, de la résolution, de la disposition prise.

Ici, le danger est parfaitement réel de voir les mesures révolutionnaires du Parti transformées en une vaine proclamation à coups de décrets bureaucratiques, par quelques représentants du Parti, sur tel ou tel point de notre immense pays.

Je veux parler non seulement de militants locaux, mais aussi de certains dirigeants d’organisations régionales, mais aussi de certains membres du Comité central. «La vanité communiste, dit Lénine, est le fait d’un homme qui, membre du Parti communiste d’où il n’a pas encore été expulsé, se figure pouvoir s’acquitter de toutes ses tâches à coups de décrets communistes.» (t. XXVII, pp. 50-51, éd. Russe.) Voilà sur quel terrain sont nées les erreurs dans le mouvement de collectivisation agricole, les déformations de la ligne du Parti dans l’édification des kolkhoz.

Quel peut être le danger de ces erreurs et de ces déformations si elles continuent à l’avenir, si elles ne sont pas liquidées ‘rapidement et jusqu’au bout ?

Le danger ici, c’est que ces erreurs nous conduisent en ligne droite au discrédit du mouvement de collectivisation agricole, au désaccord avec le paysan moyen, à la désorganisation des paysans pauvres, à la confusion dans nos rangs, à l’affaiblissement de toute notre construction socialiste, au rétablissement des koulaks.

Bref, ces erreurs ont tendance à nous pousser hors de la voie de la consolidation de l’alliance avec les masses paysannes essentielles, hors de la voie de la consolidation de la dictature du prolétariat, sur la voie de la rupture avec ces niasses, sur la voie d’une politique sapant la dictature du prolétariat.

Ce danger est apparu dès la seconde moitié de février, au moment même où une partie de nos camarades, aveuglés par les succès antérieurs, s’éloignaient au galop de la voie léniniste.

Le Comité central du Parti mesura ce danger, et ne tarda pas à intervenir en chargeant Staline de donner un avertissement aux camarades qui en prenaient trop à leur aise, dans un article spécial sur le mouvement kolkhozien. Il en est qui pensent que l’article «Le vertige du succès» est le résultat de l’initiative personnelle de Staline. C’est absurde évidemment.

Ce n’est point pour laisser l’initiative personnelle à qui que ce soit dans une pareille affaire, que le Comité central existe chez nous. Ce fut une investigation à fond entreprise par le Comité central.

Et lorsque apparurent la profondeur et l’étendue des erreurs commises, le Comité central ne tarda pas à sévir contre ces erreurs, de toute la force de son autorité, en publiant sa fameuse résolution du 15 mars 1930.

Il est difficile d’arrêter dans leur course forcenée et (de ramener dans la bonne voie des gens qui se ruent, tête baissée, vers l’abîme. Mais notre Comité central se nomme Comité central du Parti léniniste précisément parce qu’il sait surmonter des difficultés autrement grandes. Et ces difficultés, il les a déjà surmontées pour l’essentiel.Il est difficile, en pareil cas, à des détachements entiers du Parti d’arrêter leur course, de rentrer à temps dans la bonne voie et de reformer leurs rangs en pleine marche. Mais notre Parti se nomme Parti de Lénine précisément parce qu’il possède une souplesse suffisante pour surmonter de telles difficultés. Et il a déjà surmonté ces difficultés pour l’essentiel.

Le point principal ici, c’est de faire preuve de courage, de reconnaître ses erreurs et de trouver en soi la force de les redresser dans le plus bref délai.

La crainte de reconnaître ses erreurs, après la griserie des succès récents, la crainte de l’autocritique, le refus de corriger ses erreurs rapidement et résolument, — là est la difficulté principale. Il suffit de vaincre cette difficulté, il suffit de rejeter loin de soi les chiffres enflés des directives et le maximalisme bureaucratique et paperassier, il suffit d’aiguiller son attention sur les tâches économiques et d’organisation des kolkhoz, pour qu’il ne reste plus nulle trace de ces erreurs.

Il n’y a aucune raison de douter que le Parti n’ait déjà surmonté, pour l’essentiel, cette difficulté périlleuse.

Tous les partis révolutionnaires qui ont péri jusqu’ici, dit Lénine, ont péri parce qu’ils se laissaient aller à la

présomption, ne savaient pas voir ce qui faisait leur force, et craignaient de parler de leurs faiblesses. Mais nous nous ne périrons pas, parce que nous ne craignons pas de parler de nos faiblesses, parce que nous apprendrons à les surmonter.

(Lénine, t. XXVII, pp. 260­261, éd. Russe.)

Ces paroles de Lénine, on ne saurait les oublier.

Quatrième question. — La lutte contre les déformations de la ligne du Parti n’est-elle pas un pas en arrière, un recul ?Réponse. — Evidemment non. Seuls peuvent parler ici de recul les gens qui considèrent la continuation des erreurs et des déformations comme une offensive, et la lutte contre les erreurs comme un recul.

Offensive par l’accumulation des erreurs et des déformations, la belle «offensive» que voilà !

Nous avons mis en avant l’artel agricole comme forme essentielle du mouvement de collectivisation dans le moment présent, et nous avons établi un statut-type pour servir de guide dans la formation des kolkhoz. Reculons-nous sur ce point ? Évidemment non !

Nous avons mis en avant l’affermissement, en matière de production, de l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre avec le paysan moyen, comme base du mouvement de collectivisation dans le moment présent. Reculons-nous sur ce point ? Évidemment non !

Nous avons mis en avant le mot d’ordre de liquidation des koulaks comme classe, en tant que mot d’ordre principal de notre travail pratique à la campagne, dans le moment présent.

Reculons-nous sur ce point ? Évidemment non !

Dès janvier 1930 nous avons adopté un certain rythme pour la collectivisation de l’agriculture de l’U.R.S.S., dont nous avons divisé les régions en groupes déterminés en assignant à chaque groupe un rythme particulier. Reculons-nous sur ce point ? Evidemment non ! Où donc voyez-vous un « recul » du Parti ?

Nous voulons que ceux qui ont commis des erreurs et des déformations renoncent à leurs erreurs. Nous voulons que les brouillons renoncent à leurs pratiques brouillonnes et reviennent aux positions du léninisme.

Nous voulons cela, car ce n’est qu’à cette condition que l’on pourra continuer l’offensive réelle contre nos ennemis de classe. Est-ce àdire que nous fassions ainsi un pas en arrière ? Évidemment non !

Cela veut dire seulement que nous voulons mener une offensive bien comprise, et non pas jouer, en brouillons, à l’offensive.

N’est-il pas clair que seuls des originaux et des surenchérisseurs de « gauche» peuvent considérer une telle position du Parti comme un recul ?

Les gens qui bavardent à propos de recul ne comprennent pas deux choses pour le moins :

1. Ils ignorent les lois de l’offensive. Ils ne comprennent pas qu’une offensive sans que soient consolidées les positions conquises, est une offensive vouée à l’échec. Quand une offensive peut­elle réussir, disons, dans une opération militaire ? Lorsque les gens ne se bornent pas à une avance en bloc, mais s’attachent en même temps à consolider les positions conquises, à regrouper leurs forces en tenant compte de la situation changée, à rallier les arrières, à ramasser les réserves.

Pourquoi tout cela ? Pour se prémunir contre les surprises, combler certaines brèches dont aucune offensive n’est garantie, et préparer ainsi le complet anéantissement de l’ennemi. La faute des armées polonaises en 1920, à ne prendre que le côté militaire, c’est qu’elles ont dédaigné cette règle.

C’est ce qui explique, entre autres, qu’après s’être avancées en bloc jusqu’à Kiev, elles durent refluer également en bloc jusqu’à Varsovie. La faute des armées soviétiques en 1920, à ne prendre toujours que le côté militaire, c’est que, lors de leur offensive sur Varsovie, elles ont répété la faute des Polonais.

Il faut en dire autant des lois de l’offensive sur le front de la lutte de classes. On ne saurait mener avec succès une offensive visant à détruire l’ennemi de classe, sans consolider les positions conquises,sans regrouper ses forces, sans assurer des réserves pour le front, sans faire rallier les arrières, etc.

La vérité est que les brouillons ne comprennent pas les lois de l’offensive. La vérité est que le Parti les comprend et les applique.

2. Ils ne comprennent pas la nature de classe de l’offensive. Ils la proclament. Mais contre quelle classe, en alliance avec quelle classe ? Nous menons l’offensive contre les éléments capitalistes de la campagne en alliance avec le paysan moyen, car seule une telle offensive peut nous donner la victoire. Mais comment faire si l’ardeur excessive de quelques détachements du Parti aidant, l’offensive commence à dévier de la bonne voie et tourne sa pointe contre notre allié, contre le paysan moyen ? Nous faut-il une offensive en général, et non une offensive contre une classe déterminée, en alliance avec une classe déterminée ? Don Quichotte se figurait, lui aussi, qu’il attaquait des ennemis, en marchant à l’assaut des moulins. On sait pourtant qu’il s’est fendu le front dans cette offensive, s’il est permis de la nommer ainsi.

Apparemment les lauriers de don Quichotte troublent le sommeil de nos surenchérisseurs de «gauche».

Cinquième question. —Quel est chez nous le danger principal, celui de droite ou celui de «gauche» ?

Réponse. — Le danger principal chez nous est celui de droite. Le danger de droite a été et reste le danger principal.

Ce point de vue ne contredit-il pas la thèse connue de la résolution du Comité central du 15 mars 1930, disant que les fautes et déformations des surenchérisseurs de «gauche», constituent maintenant le frein principal du mouvement de collectivisationagricole ? Non, il ne contredit pas cette thèse, La vérité est que les fautes des surenchérisseurs de «gauche», en ce qui concerne le mouvement de collectivisation agricole, sont telles qu’elles favorisent le renforcement et la consolidation de la déviation de droite dans le Parti. Pourquoi ?

Parce que ces fautes présentent la ligne du Parti sous un faux jour, c’est-à-dire qu’elles facilitent le discrédit du Parti, et, par conséquent, elles facilitent la lutte des éléments de droite contre la direction du Parti. Le discrédit de la direction du Parti est justement ce terrain premier sur lequel peut se déchaîner la lutte des fauteurs de la déviation de droite contre le Parti.

Ce terrain, ce sont les surenchérisseurs de «gauche» qui le fournissent à ces derniers, par leurs erreurs et leurs déformations.

C’est pourquoi, afin de combattre avec succès l’opportunisme de droite, il faut vaincre les erreurs des opportunistes de «gauche». Les surenchérisseurs de «gauche» sont objectivement les alliés des fauteurs de la déviation de droite.

Tel est le lien original entre opportunisme de «gauche» et déviationnisme de droite.

C’est par ce lien qu’il faut expliquer le fait que certains «hommes de gauche» parlent assez souvent d’un bloc avec les droitiers.

C’est par là encore qu’il faut expliquer ce fait curieux qu’une partie des «gauchistes» qui, hier encore, «conduisaient» leur folle offensive et essayaient de collectiviser l’U.R.S.S. en quelque deux ou trois semaines, versent aujourd’hui dans la passivité, laissent tomber les bras et abandonnent bel et bien le champ de lutte aux fauteurs de la déviation de droite, s’orientant ainsi vers un recul véritable (sans guillemets !) devant la classe des koulaks.

Le moment actuel a ceci de particulier que la lutte contre les fautes des surenchérisseurs de «gauche» est pour nous la condition et une

forme originale de la lutte victorieuse contre l’opportunisme de droite.

Sixième question. — Comment expliquer le reflux d’une partie des paysans hors des kolkhoz ?

Réponse. — Le reflux d’une partie des paysans signifie que, ces derniers temps, il était né chez nous un certain nombre de kolkhoz peu solides, qui s’épurent maintenant des éléments instables. Cela signifie que les kolkhoz fictifs vont disparaître, que les kolkhoz solides resteront et se fortifieront. Je pense que c’est là un phénomène parfaitement normal.

Il est des camarades que cela fait tomber dans le désespoir, dans la panique et qui se cramponnent convulsivement aux pourcentages enflés. D’autres se réjouissent malignement et prophétisent l’«échec» du mouvement de collectivisation agricole. Les uns et les autres se trompent cruellement. Les uns et les autres sont loin de comprendre en marxistes l’essence du mouvement de collectivisation.

Ce sont d’abord tous ceux que l’on appelle les âmes mortes, qui s’en vont des kolkhoz. Ce n’est même pas un départ, c’est la constatation d’un vide.

Avons­nous besoin d’âmes mortes ? Evidemment non. Je pense que les Caucasiens du Nord et les Ukrainiens ont parfaitement raison de dissoudre les kolkhoz peuplés d’âmes mortes, et d’en organiser de vraiment vivants et de vraiment stables. Le mouvement de collectivisation ne peut qu’y gagner.

En second lieu, ceux qui s’en vont, ce sont les éléments étrangers, franchement hostiles à notre cause. Il est clair que plus vite ces éléments seront mis à la porte, et mieux cela vaudra pour le mouvement de collectivisation.Enfin, ceux qui s’en vont, ce sont les éléments hésitants qu’on ne peut qualifier ni d’éléments étrangers, ni d’âmes mortes. Ce sont ces mêmes paysans que nous n’avons pas encore su convaincre, aujourd’hui, de la justesse de notre cause, mais que nous convaincrons à coup sûr demain.

Le départ de ces paysans est une perte sérieuse, quoique temporaire, pour le mouvement de collectivisation.

C’est pourquoi la lutte pour les éléments hésitants des kolkhoz est maintenant l’une des tâches les plus urgentes du mouvement de collectivisation.

Il s’ensuit que le reflux d’une partie des paysans hors des kolkhoz n’est pas seulement un phénomène négatif. Il s’ensuit que, dans la mesure où ce reflux libère les kolkhoz des âmes mortes et des éléments qui leur sont nettement étrangers, il marque un processus salutaire d’assainissement et de consolidation des kolkhoz.

Il y a un mois l’on estimait que nous avions dans les régions à céréales plus de 60 % d’exploitations collectivisées.

Il est clair maintenant que si on veut parler des kolkhoz réels et tant soit peu stables, ce chiffre était manifestement exagéré. Si le mouvement de collectivisation agricole se stabilise, après le reflux d’une partie des paysans, au chiffre de 40 % de collectivisation dans les régions à céréales — et ceci est réalisable à coup sûr, — ce sera un succès immense pour le mouvement de collectivisation à l’heure actuelle.

Je prends la moyenne pour les régions à céréales, sachant bien qu’il existe chez nous des régions de collectivisation intégrale atteignant 80, 90 %. 40 % de collectivisation dans les régions à céréales ; c’est dire qu’au printemps de 1930 nous aurons accompli le double duplan quinquennal initial de collectivisation.

Qui osera nier le caractère décisif de cette conquête historique dans le développement socialiste de l’U.R.S.S. ?

Septième question. — Les paysans hésitants agissent-ils bien en quittant les kolkhoz ?

Réponse. — Non, ils agissent mal. En quittant les kolkhoz ils vont contre leurs propres intérêts, car seuls les kolkhoz permettent aux paysans de se tirer de la misère et de l’ignorance.

En quittant les kolkhoz, ils se mettent dans une situation pire, puisqu’ils se privent des facilités et avantages que le pouvoir des Soviets accorde aux kolkhoz. Les erreurs et déformations commises dans les kolkhoz ne sont pas une raison pour les quitter.

Les erreurs, il faut les corriger d’un commun effort, en restant dans le kolkhoz. Elles seront d’autant plus faciles à corriger que le pouvoir des Soviets les combattra de toutes ses forces.

Lénine dit que :

Le système de la petite exploitation, en régime de production marchande, ne peut pas affranchir l’humanité de la misère des masses, de leur oppression. («Les tâches du prolétariat dans notre révolution», t. XX, p. 122, éd. Russe.)

Lénine dit que :

Impossible de sortir de la misère par la petite exploitation.

(«Discours à la Ire conférence de la R.S.F.S.R. sur le travail à la campagne», t. XXIV, p. 540, éd. Russe.)

Lénine dit que :Si nous nous confinons comme autrefois dans les petites exploitations — fussions-nous citoyens libres sur une terre libre, nous n’en serons pas moins menacés d’une perte certaine. («Discours sur la question agraire au Ier congrès des députés paysans de Russie», t. XX, p. 417.)

Lénine dit que :

Ce n’est que par un travail en commun, un travail par artel, par association, que nous pourrons sortir de l’impasse où nous a acculés la guerre impérialiste, (t. XXIV, p. 537.)

Lénine dit que :

Il est nécessaire de passer à la culture en commun dans les grandes exploitations modèles, sans quoi nous ne nous tirerons pas de la débâcle, de la situation vraiment désespérée où se trouve la Russie, (t. XX, p. 418.)

Que signifie tout cela ?

Cela signifie que les kolkhoz sont le seul moyen permettant aux paysans de se tirer de la misère et de l’ignorance.

Il est clair que les paysans n’agissent pas bien en quittant les kolkhoz.

Lénine dit que :

Vous savez tous évidemment, par toute l’activité du pouvoir des Soviets, quelle importance considérable i nous attachons aux communes, aux artels, et, en général, à toutes les organisations qui visent à transformer, à contribuer progressivement à la transformation de la petite économie paysanne individuelle en une économie collective, par association ou par artel. («Discours au Ier congrès descommunes et artels agricoles» t. XXIV, p. 579.) Lénine dit que :

Le pouvoir soviétique a donné nettement la préférence aux communes et aux associations qu’il a mises au premier plan.

(La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, t XXIII, p. 399, éd. Russe.)

Qu’est-ce que cela signifie ?

Cela signifie que le pouvoir des Soviets accordera aux kolkhoz des facilités et avantages par rapport aux exploitations individuelles.

C’est dire qu’il accordera aux kolkhoz des facilités en ce qui concerne la cession de terres, leur approvisionnement en machines, en tracteurs, en blé de semence, etc., et en ce qui concerne les dégrèvements d’impôts et l’octroi de crédits.

Pourquoi le pouvoir des Soviets accorde-t-il des facilités et avantages aux kolkhoz ?

Parce que les kolkhoz sont le seul moyen pour affranchir les paysans de la misère.

Parce qu’aider les kolkhoz est la manière la plus efficace d’aider les paysans pauvres et moyens.

Ces jours-ci, le pouvoir des Soviets a décidé de libérer de toute imposition, pour deux ans, toutes les bêtes de travail (chevaux, bœufs, etc.) collectivisées dans les kolkhoz, toutes les vaches, les porcs, les moutons et la volaille, aussi bien ceux en la possession collective des kolkhoz que ceux en la possession individuelle des kolkhoziens.

Le pouvoir des Soviets a décidé en outre d’ajourner jusqu’à la fin de l’année le payement des dettes contractées par les kolkhoziens à titrede crédits, et d’annuler toutes amendes et pénalités imposées, avant le premier avril, aux paysans membres des kolkhoz.

Enfin il a décidé d’ouvrir sans faute, dans le courant de l’année, un crédit de 500 millions de roubles à l’intention des kolkhoziens.

Ces facilités aideront les paysans-kolkhoziens. Elles aideront ceux des paysans-kolkhoziens qui ont su résister au reflux, qui se sont trempés dans la lutte contre les ennemis des kolkhoz, qui ont su défendre les kolkhoz et garder le grand drapeau du mouvement de collectivisation agricole.

Ces facilités aideront les kolkhoziens, paysans pauvres et moyens, qui forment maintenant le noyau essentiel de nos kolkhoz, qui consolideront et cristalliseront nos kolkhoz, et gagneront des millions et des millions de paysans au socialisme.

Ces facilités aideront les paysans kolkhoziens, qui forment maintenant les cadres essentiels des kolkhoz et méritent pleinement d’être appelés les héros du mouvement de collectivisation.

Ces facilités, les paysans sortis des kolkhoz n’en bénéficieront pas.

N’est-il pas clair que les paysans commettent une faute en sortant des kolkhoz ?

N’est-il pas clair qu’ils ne peuvent s’assurer le bénéfice de ces facilités qu’en revenant aux kolkhoz ?

Huitième question. — Que faire des communes, ne faut-il pas les dissoudre ?

Réponse. — Non, il ne le faut point, il n’y pas de raison de les dissoudre. Je parle des communes véritables, et non des communes fictives. En U.R.S.S., dans les régions à céréales, existe une série de communes magnifiques, qui méritent d’être encouragées et soutenues. Je veux parler des vieilles communes qui ont résisté aux années d’épreuves et se sont trempées dans la lutte, justifiant ainsi pleinement leur existence.

En ce qui concerne les nouvelles communes constituées tout récemment, elles ne pourront continuer d’exister que si elles se sont organisées volontairement, avec l’appui actif des paysans et sans que soit imposée à ces paysans la mise en commun de leurs moyens de consommation.

La formation et la gestion des communes est une chose compliquée, difficile. Les grandes communes stables ne peuvent subsister et se développer que si elles disposent de cadres expérimentés et de dirigeants éprouvés. Le passage brusque du statut de l’artel au statut des communes ne peut que repousser les paysans du mouvement de collectivisation.

C’est pourquoi il faut traiter cette affaire d’une façon particulièrement sérieuse, et sans aucune précipitation. L’artel est une chose plus facile et plus accessible à la conscience des grandes masses paysannes.

C’est pourquoi l’artel est, à l’heure présente, la forme la plus répandue du mouvement de collectivisation. Ce n’est qu’au fur et à mesure du renforcement et de la consolidation des artels agricoles que peut se créer un terrain propice au mouvement de masse des paysans vers la commune.

C’est pourquoi la commune, qui est la forme suprême, ne saurait être que dans l’avenir le chaînon principal du mouvement de collectivisation.

Neuvième question. — Que faire des koulaks ?Réponse. — Jusqu’ici nous n’avons parlé que du paysan moyen. Le paysan moyen est un allié de la classe ouvrière, et notre politique envers lui doit être amicale. Il en va autrement du koulak. Le koulak est l’ennemi du pouvoir des Soviets. Avec lui, il n’y a et il ne peut y avoir de paix pour nous.

Notre politique à l’égard du koulak est la politique de liquidation de ce dernier comme classe. Cela ne signifie évidemment pas que nous puissions le liquider d’un seul coup. Mais cela signifie que nous mènerons les choses de façon à l’encercler et à le liquider.

Voici ce que disait Lénine du koulak :

Les koulaks sont les exploiteurs les plus féroces, les plus brutaux, les plus sauvages ; ils ont maintes fois rétabli, comme l’atteste l’histoire des autres pays, le pouvoir des grands propriétaires fonciers, des tsars, des popes, des capitalistes.

Les koulaks sont plus nombreux que les grands propriétaires fonciers et les capitalistes. Cependant ils sont une minorité dans le peuple… Ces buveurs de sang se sont enrichis de la misère du peuple pendant la guerre, ils ont amassé de l’argent par milliers et par centaines de milliers en faisant monter les prix du blé et des autres produits. Ces scorpions se sont engraissés aux dépens des paysans ruinés par la guerre, aux dépens des ouvriers affamés. Plus l’ouvrier souffrait de la faim dans les villes et les usines, et plus ces sangsues se gorgeaient du sang des travailleurs, plus elles s’enrichissaient.

Ces vampires accaparaient et accaparent encore les terres seigneuriales, ils asservissent encore et encore les paysans pauvres. («Camarades ouvriers ! Marchons au dernier, au décisif combat !», t. XXIII, pp. 206-207, éd. Russe.) Nous avons toléré ces buveurs de sang, ces scorpions et ces vampires, en appliquant une politique de limitation de leurs tendances exploiteuses.

Nous les avons tolérés, parce que nous n’avions rien pour remplacerles exploitations des koulaks, la production des koulaks. Maintenant

nous avons la possibilité de remplacer avantageusement leur économie par l’économie de nos kolkhoz et de nos sovkhoz. Il n’y a aucune raison maintenant de tolérer plus longtemps ces scorpions et ces buveurs de sang.

Tolérer plus longtemps ces scorpions et ces buveurs de sang qui mettent le feu aux kolkhoz, qui assassinent les militants kolkhoziens et cherchent à saboter les semailles, c’est aller contre les intérêts des ouvriers et des paysans.

Aussi la politique de liquidation des koulaks comme classe doit-elle être appliquée avec toute l’insistance et tout l’esprit de suite dont les bolcheviks sont capables.

Dixième question. — Quelle est la tâche pratique immédiate des kolkhoz ?

Réponse. — La tâche pratique immédiate des kolkhoz, c’est la lutte pour les semailles, pour l’extension maximum des surfaces ensemencées, pour une bonne organisation des semailles.

Toutes les autres tâches des kolkhoz doivent, maintenant, être adaptées à la tâche des semailles.

Tous les autres travaux des kolkhoz doivent, maintenant, être subordonnés au travail d’organisation des semailles.

Cela signifie que la stabilité des kolkhoz et de leur cadre de militants actifs sans-parti, les capacités des dirigeants des kolkhoz et de leur noyau bolchevik seront vérifiées, non sur des résolutions tapageuses et des allocutions grandiloquentes, mais dans les faits, d’après la bonne organisation des semailles.

Mais pour remplir avec honneur cette tâche pratique, il faut tournerl’attention des militants kolkhoziens vers les questions économiques

de l’organisation des kolkhoz, vers les problèmes de leur structure intérieure.

Jusqu’à ces derniers temps, la course aux chiffres élevés de collectivisation était la préoccupation principale des militants des kolkhoz, et les gens ne voulaient pas voir la différence entre la collectivisation véritable et la collectivisation fictive.

Maintenant, il faut briser avec cet engouement pour les chiffres.

Maintenant, l’attention des militants doit être concentrée sur la consolidation des kolkhoz, sur leur cristallisation organique, sur l’organisation du travail pratique dans les kolkhoz.

Jusqu’à ces derniers temps, l’attention des militants des kolkhoz était concentrée sur l’organisation de grandes unités collectives, sur l’organisation de ce qu’on appelle les «géants», «géants» qui dégénéraient assez souvent en d’encombrants offices bureaucratiques, n’ayant pas de racines économiques dans les bourgs et villages. Le travail de façade absorbait, de la sorte, le travail pratique. Maintenant, il faut briser avec cet engouement pour le travail de façade.

Maintenant, l’attention des militants doit être aiguillée sur le travail économique et d’organisation des kolkhoz dans les bourgs et villages. Quand ce travail aura porté ses fruits, les «géants» apparaîtront d’eux-mêmes.

Jusqu’à ces derniers temps, on ne s’est pas suffisamment préoccupé d’attirer les paysans moyens au travail de direction dans les kolkhoz.

Or, il existe parmi les paysans moyens des agriculteurs avisés, qui pourraient devenir d’excellents militants agricoles dans l’oeuvre de construction des kolkhoz.

Il faut qu’il soit remédié maintenant à cette insuffisance dans notretravail. Maintenant la tâche est d’attirer au travail de direction, dans

les kolkhoz, l’élite des paysans moyens, de les laisser développer leurs facultés dans ce domaine.

Jusqu’à ces derniers temps, on n’accordait pas suffisamment d’attention au travail parmi les paysannes. La période écoulée a montré que le travail parmi les paysannes était, chez nous, le point le plus faible de notre activité. Maintenant, il faut que cette insuffisance soit liquidée résolument et sans retour.

Jusqu’à ces derniers temps, les communistes d’une série de régions s’en tenaient à ce point de vue qu’ils pouvaient résoudre par leurs propres forces tous les problèmes touchant la construction des kolkhoz.

Partant de ce point de vue, ils n’accordaient pas une attention suffisante à la nécessité d’attirer les sans-parti au travail responsable dans les kolkhoz, d’appeler les sans-parti au travail de direction, d’organiser un large cadre de militants actifs sans-parti. L’histoire de notre Parti a démontré — et la période écoulée de la formation des kolkhoz a montré une fois de plus — qu’une telle position est foncièrement erronée.

Si les communistes s’enfermaient dans leur coquille, s’il s’isolaient des sans-parti par un mur, ils compromettraient toute leur entreprise.

Si les communistes ont pu se couvrir de gloire dans les batailles pour le socialisme, et si les ennemis du communisme ont été battus, c’est, entre autres, parce que les communistes ont su intéresser au travail l’élite des sans-parti ; parce qu’ils ont su puiser des forces parmi les larges couches de sans-parti ; parce qu’ils ont su entourer leur Parti d’un large cadre de militants actifs sans-parti. Maintenant, ce défaut de notre travail parmi les sans-parti doit être supprimé résolument et sans retour.Corriger ces insuffisances de notre travail, les liquider à fond, c’est précisément orienter dans la bonne voie le travail économique des kolkhoz.

Ainsi :

1. Bien organiser les semailles, telle est la tâche.

2. Concentrer l’attention sur les problèmes économiques du mouvement de collectivisation, tel est le moyen pour résoudre cette tâche.

=>Oeuvres de Staline

Staline : Résumé des travaux de la 14ème conférence du PCR(b)

Discours prononcé le 9 mai 1925 à l’Assemblée des militants de l’organisation de Moscou

Camarades,

Je ne crois pas qu’il soit besoin d’examiner eu détail les résolutions adoptées à la XIVe conférence de notre parti. Il suffira, me semble-t-il, d’en mettre en relief les grandes lignes, ce qui ne sera pas sans utilité pour l’étude ultérieure de ces résolutions.

Les multiples questions envisagées dans ces résolutions peuvent se ramener à six groupes essentiels : 1° situation internationale ; 2° tâches courantes des partis communistes dans les pays capitalistes ; 3° tâches courantes des groupements communistes dans les colonies et pays vassaux ; 4° avenir du socialisme dans notre pays par rapport à la situation internationale actuelle ; 5° politique paysanne de notre parti et tâches de ses dirigeants dans les conditions nouvelles ; 6° métallurgie (branche principale de notre industrie).

I. La situation internationale

Qu’y a-t-il dans la situation internationale de nouveau et de particulier susceptible de définir le caractère essentiel du moment que nous traversons? C’est le fait encore tout récent, mais dont l’empreinte marque la situation internationale, qu’en Europe la révolution est en voie de recul, qu’une période d’accalmie a commencé, à laquelle nous avons donné le nom de stabilisation temporaire, et que, simultanément, nous assistons à la croissance du développement économique et de la puissance politique de l’Union Soviétique.

Que faut-il entendre par recul de la révolution, par accalmie ? N’estèce pas là la fin de la révolution mondiale et le commencement de la liquidation de la révolution prolétarienne universelle ?

Lénine dit qu’après la victoire du prolétariat russe, une nouvelle époque est née, époque de révolution mondiale, époque de conflits et de guerres, de flux et de reflux, de victoires et de défaites, aboutissant à la victoire du prolétariat dans les principaux pays capitalistes.

Or si, en Europe, la révolution est en voie de déclin, ne faut-il pas en conclure que la théorie de Lénine sur la nouvelle époque, sur la révolution mondiale n’a plus de valeur et que, de ce fait, il ne peut plus être question de révolution prolétarienne en Occident ? Assurément non.

L’époque de la révolution mondiale constitue une nouvelle étape de la révolution, une longue période stratégique, portant sur de nombreuses années, voire sur plusieurs décades. Au cours de cette période il peut et doit se produire des phases de flux et de reflux de la révolution. Il en a été ainsi chez nous. Notre révolution a passé par deux phases de développement, deux périodes stratégiques pour entrer, après Octobre, dans une troisième étape, dans une troisième période stratégique.

La première étape, qui va de 1900 à 1917, a duré plus de 15 ans.

Notre but était alors l’anéantissement du tsarisme et la victoire de larévolution démocratique bourgeoise. Pendant cette période, nous

avons eu de multiples alternatives de flux et de reflux de la révolution. De 1907 à 1912, ce fut le reflux. Puis, de nouveau, nous eûmes le flux de 1912, qui commença avec les événements de la Léna, et, enfin, le reflux provoqué par la guerre.

L’année 1917 fut le signal d’un nouveau flux qui se termina par la victoire du peuple sur le tsarisme et la victoire de la révolution démocratique bourgeoise. A chaque reflux, les liquidateurs prophétisaient la fin de la révolution. Et cependant la révolution, à travers de multiples phases d’avance et de recul, aboutit à la victoire finale de 1917.

De ce moment date la deuxième phase de la révolution. Le but fut alors d’arracher le prolétariat russe à la guerre impérialiste, de culbuter la bourgeoisie et d’instituer la dictature du prolétariat. Cette étape, ou plutôt cette période stratégique, dura huit mois. Mais ce furent huit mois de profonde crise révolutionnaire pendant lesquels la guerre et la ruine qui en résultait stimulaient la révolution et en précipitaient le cours.

Ces huit mois de crise révolutionnaire peuvent et doivent être considérés comme équivalant à huit années au moins de développement normal.

Cette période stratégique, de même que la précédente, est caractérisée non pas par un mouvement continu d’ascension rectiligne de la révolution, comme se l’imaginent bon nombre de gens, mais par des alternatives de flux et de reflux. Pendant cette période, nous eûmes le formidable flux révolutionnaire des journées de juillet.

Après la défaite bolchéviste de juillet, il y eut encore un reflux qui dura jusqu’à la marche de Kornilov sur Pétrograd et qui fit place à la poussée que couronna la révolution d’Octobre. Les liquidateurs decette période criaient, après la défaite de juillet, à la complète liquidation de la révolution. Et cependant, à travers les épreuves et les phases de recul, la révolution se termina par la victoire de la dictature du prolétariat.

Après la révolution d’Octobre, nous entrons dans la troisième période stratégique, dans la troisième étape de la révolution, dont le but est le renversement de la bourgeoisie internationale. Il est difficile de dire combien de temps durera cette période. Il est certain qu’elle sera longue et tout aussi certain qu’elle sera accompagnée d’alternatives de flux et de reflux. Le mouvement révolutionnaire mondial est, pour le moment, entré dans une phase de reflux.

Mais ce reflux, pour de multiples causes dont je parlerai plus loin, doit faire place à un mouvement de flux qui peut se terminer par la victoire du prolétariat, mais qui peut aussi ne pas aboutir à la victoire et auquel dans ce cas succédera une phase de reflux qui, à son tour, sera suivie d’un nouvel afflux révolutionnaire. Les liquidateurs de notre temps prétendent que l’accalmie actuelle marque la fin de la révolution. Mais ils se trompent comme ils se trompaient naguère, au cours de la première et de la deuxième étape de la révolution, quand tout reflux du mouvement révolutionnaire revêtait pour eux le sens d’un écrasement de la révolution.

Telles furent les oscillations inhérentes à chaque étape de la révolution, à chaque période stratégique.

Quel est le sens de ces oscillations ? Signifient-elles que la théorie de Lénine sur la nouvelle époque de la révolution mondiale ait perdu ou soit susceptible de perdre sa valeur ?

Pas le moins du monde ! Elles signifient seulement que la révolution se développe généralement non en ligne droite, par un mouvement d’ascension continu, mais en zigzag, par alternatives d’avances et de reculs, de flux et de reflux qui trempent dans la lutte les forces de larévolution et les préparent à la victoire définitive.

Tel est le sens historique de la phase actuelle du reflux de la révolution et de l’accalmie que nous traversons.

Mais le mouvement de reflux n’est qu’un côté de la situation. L’autre côté est représenté par le fait que, parallèlement au reflux de la révolution en Europe, nous assistons à un développement économique extrêmement rapide de l’Union Soviétique et à l’accroissement de sa puissance politique En d’autres termes, nous n’avons pas seulement une stabilisation du capitalisme. Nous avons également une stabilisation du régime soviétiste.

C’est donc deux stabilisations que nous avons : stabilisation momentanée du capitalisme et stabilisation du régime soviétiste.

Entre ces deux stabilisations, il s’est établi une espèce d’équilibre provisoire qui constitue le trait caractéristique de la situation internationale actuelle.

Mais qu’est-ce que la stabilisation ? Une stagnation ? Et dans ce cas peut-on appliquer cette définition au régime soviétiste ? Pas le moins du monde. Stabilisation ne veut pas dire stagnation.

Par stabilisation, il faut entendre consolidation d’une situation donnée et continuation de développement. Le capitalisme mondial ne s’est pas seulement affermi sûr la base d’une situation donnée, il poursuit son développement en étendant la sphère de son influence et en multipliant ses richesses.

C’est une erreur de croire que le capitalisme ne peut pas se développer, que la théorie de la décomposition du capitalisme soutenue par Lénine dans sa brochure L’impérialisme, dernière étape du capitalisme exclut le développement du capitalisme.

Lénine a parfaitement démontré dans sa brochure que la croissance du capitalisme ne supprime pas, mais présuppose et prédétermine la décomposition du capitalisme. Nous avons donc ainsi deux stabilisations. A l’un des pôles, le capitalisme se stabilise, consolide la situation acquise et poursuit son développement. A l’autre pôle, le régime soviétiste se stabilise, consolide les positions conquises et va de l’avant dans la voie de la victoire.

Toute la question est de savoir qui l’emportera.

Comment se fait-il qu’une stabilisation aille de front avec l’autre ? C’est parce qu’il n’existe plus désormais de capitalisme maître unique du monde. C’est parce que, maintenant, la terre est divisée en deux camps : d’un côté, le capitalisme sous les auspices du capitalisme anglo-américain ; de l’autre, le socialisme ayant à sa tête l’Union Soviétique.

C’est parce que la situation internationale sera déterminée par le rapport des forces de ces deux camps adverses.

Ainsi la caractéristique du moment actuel ne réside pas seulement dans le fait que le capitalisme et le régime soviétiste se sont stabilisés, mais aussi dans le fait que leurs forces respectives ont atteint un certain équilibre momentané, avec un léger avantage en faveur du capital et, partant, avec un léger désavantage pour le mouvement révolutionnaire, car l’accalmie actuelle, comparée à la période d’élan révolutionnaire, est un désavantage indubitable, quoique momentané, pour le socialisme.

En quoi ces deux stabilisations diffèrent-elles ? A quoi aboutissent­ elles ?

La stabilisation en régime capitaliste, se traduisant par le renforcement momentané du capital, aboutit nécessairement à l’aggravation des contradictions du capitalisme : a) entre les groupes impérialistes des divers pays ; b) entre les ouvriers et les capitalistes de chaque pays ; c) entre l’impérialisme et les peuples coloniaux de tous les pays.

Par contre, renforçant le socialisme, la stabilisation en régimesoviétiste doit nécessairement aboutir à l’atténuation des

contradictions et à l’amélioration des rapports : a) entre le prolétariat et la paysannerie de notre pays ; b) entre le prolétariat et les peuples coloniaux des pays opprimés ; c) entre la dictature du prolétariat et les ouvriers de tous les pays.

Le fait est que le capitalisme ne peut se développer sans intensifier l’exploitation de la classe ouvrière, sans maintenir dans un état de demi-famine la grande majorité des travailleurs, sans renforcer l’oppression des pays coloniaux et vassaux, sans entraîner des conflits et des chocs entre les divers groupements impérialistes de la bourgeoisie.

Le régime soviétiste et la dictature du prolétariat, au contraire, ne peuvent se développer que par l’élévation constante du niveau matériel et moral de la classe ouvrière, par l’amélioration continue de la situation de tous les travailleurs du pays soviétiste, par le rapprochement progressif et l’union des ouvriers de tous les pays, par le ralliement des colonies et des pays vassaux opprimés autour du mouvement révolutionnaire du prolétariat.

Le développement du capitalisme est synonyme d’appauvrissement et de misère pour la grande majorité des travailleurs, de situation privilégiée pour une infime catégorie de travailleurs corrompus par la bourgeoisie. Le développement de la dictature du prolétariat, au contraire, est synonyme d’un relèvement continu du bien-être de l’immense majorité des travailleurs.

Ainsi, le développement du capitalisme ne peut pas ne pas engendrer des conditions aggravant les contradictions du capitalisme. Et le capitalisme n’est pas en mesure de surmonter ces contradictions.

Si le capitalisme ne suivait pas un développement anarchique aboutissant aux conflits et aux guerres entre pays capitalistes pour la conquête des colonies ; s’il pouvait se développer sans l’exportation des capitaux dans les pays économiquement arriérés, dans les pays de matières premières et de main-d’œuvre à bon marché ; si l’excédent de l’accumulation capitaliste des « métropoles » était consacré non à l’exportation des capitaux, mais à un sérieux développement de l’agriculture et à l’amélioration des conditions matérielles de la paysannerie ; si, enfin, cet excédent était employé au relèvement du niveau de vie de l’ensemble de la classe ouvrière, il est évident qu’il ne pourrait plus être question d’un renforcement de l’exploitation de la classe ouvrière, de la paupérisation de la paysannerie en régime capitaliste, de l’aggravation de l’oppression des pays coloniaux et vassaux, de conflits et de guerres entre les capitalistes.

Mais alors le capitalisme ne serait plus le capitalisme Le fait est que le capitalisme ne peut pas se développer sans envenimer toutes ces contradictions et sans accumuler par là même les facteurs qui, en définitive, contribuent à sa ruine.

Au contraire, la dictature du prolétariat ne peut continuer à se développer sans engendrer des facteurs élevant le mouvement révolutionnaire de tous les pays à un degré supérieur et préparant la victoire définitive du prolétariat.

Telle est la différence existant entre les deux stabilisations. Dans ces conditions, la stabilisation du capitalisme ne peut être ni solide, ni durable.

Examinons concrètement la stabilisation du capitalisme.

Par quoi se traduit-elle ?

Premièrement, par le fait que l’Amérique, l’Angleterre et la France ont réussi momentanément à s’entendre sur la façon dont elles allaient dépouiller l’Allemagne et sur le montant des sommes qu’elles allaient lui extorquer ; elles sont arrivées à un accord auquelelles ont donné le nom de plan Dawes.

Peut-on considérer cet accord comme tant soit peu solide ? Nullement. D’abord, parce qu’il a été conclu en dehors de l’intéressé, en l’occurrence le peuple allemand ; ensuite, parce qu’il signifie que le peuple allemand devra supporter une double oppression, celle de sa propre bourgeoisie et celle de la bourgeoisie étrangère.

Et ce serait croire à l’impossible que de s’imaginer qu’une nation aussi cultivée que l’Allemagne, qu’un prolétariat aussi éduqué que le prolétariat allemand se résigneront à ce double joug sans essayer de réagir par des soulèvements révolutionnaires. Il n’est pas jusqu’à ce phénomène de réaction qu’est l’élection de Hindenburg, qui ne démontre combien l’accord de l’Entente contre l’Allemagne est fragile, éphémère.

Deuxièmement, par le fait que le capital anglais, américain et japonais a réussi à se mettre momentanément d’accord sur la répartition des zones d’influence dans ce vaste débouché du capital international qu’est la Chine et sur la façon de mettre ce pays en coupe réglée. Peut-on considérer cet accord comme tant soit peu solide ?

Certes, non. D’abord, parce que les parties contractantes se battent et se battront entre elles jusqu’à ce que mort s’ensuive pour le partage du butin ; ensuite, parce que cet accord a été conclu à l’insu du peuple chinois, qui ne veut pas se soumettre aux lois des détrousseurs étrangers. L’extension du mouvement révolutionnaire en Chine ne montre-t-il pas que les machinations des impérialistes étrangers sont d’ores et déjà condamnées ?

Troisièmement, par le fait que les groupements impérialistes des pays avancés ont réussi momentanément à se mettre d’accord en renonçant réciproquement à s’immiscer dans le pillage et l’oppression de « leurs » colonies respectives.

Peut-on considérer cette tentative d’accord comme tant soit peu sérieuse ? Pas le moins du monde.

D’abord, parce que chacun des gouvernements impérialistes cherche et cherchera à s’approprier un morceau descolonies des autres ; ensuite, parce que la politique d’oppression des groupements impérialistes dans les colonies ne fait que rendre les colonies plus révolutionnaires et, par là même, avancer l’heure de la crise révolutionnaire.

Les impérialistes s’efforcent de « pacifier » les Indes, de dompter l’Egypte, d’apprivoiser le Maroc, de juguler l’Indochine et, à cet effet, mettent en œuvre tous les moyens de ruse et de pression. Il se peut qu’ils obtiennent quelques « résultats ». Mais est-il besoin de dire que tontes leurs manœuvres seront, en fin de compte, déjouées.

Quatrièmement, dans le fait que les groupes impérialistes des pays avancés chercheront à se mettre d’accord pour former un front unique contre l’Union Soviétique. Admettons qu’ils parviennent à mettre sur pied une espèce de front unique en ne reculant devant aucune machination, comme les misérables faux fabriqués à l’occasion de l’attentat de la cathédrale de Sofia et ainsi de suite.

Avons-nous des raisons de supposer que l’accord contre notre pays ou la stabilisation dans ce domaine puisse être tant soit peu solide, tant soit peu féconde ?

Personnellement, je n’en vois pas.

Pourquoi ?

D’abord, parce que la menace d’un front unique et l’attaque combinée des capitalistes sonderaient plus que jamais tout le pays au pouvoir soviétiste et en feraient une forteresse encore plus inexpugnable qu’au moment de l’offensive des quatorze Etats.

Rappelez-vous la menace de Churchill au sujet de l’offensive des quatorze Etats.

Et il suffit que fût proférée cette menace pour que tout le pays se serrât autour du pouvoir soviétiste, afin de repousser l’attaque éventuelle des rapaces impérialistes. Ensuite, parce que la croisade contre le pays soviétiste allumerait dans tous les pays de multiples foyers révolutionnaires, qui désagrégeraient et démoraliseraient les forces de l’impérialisme.

Que ces foyers se soient considérablement multipliés ces derniers temps et qu’ils ne réservent rien de bon à l’impérialisme, c’est ce dont on ne peut douter. Enfin, parce que notre pays n’est déjà plus isolé, parce qu’il a pour alliés les ouvriers d’Occident et les peuples d’Orient.

Au demeurant, il est à peu près certain que la guerre contre l’Union Soviétique se changerait en guerre de l’impérialisme contre ses propres ouvriers et ses colonies. Je n’ai pas besoin de souligner que si l’on attaque notre pays, nous ne nous contenterons pas de marquer les coups et que nous saurons prendre les mesures nécessaires pour déchaîner le torrent révolutionnaire dans tous les pays du monde.

Les dirigeants des pays capitalistes ne doivent pas ignorer que, dans ce domaine, nous avons quelque compétence.

Tels sont les faits et considérations qui témoignent que la stabilisation ne peut pas être solide, que cette stabilisation appelle l’apparition de facteurs aboutissant à la défaite du capitalisme, qu’en revanche la stabilisation du régime soviétiste mène à une accumulation incessante de facteurs aboutissant à l’affermissement de la dictature du prolétariat, à l’essor du mouvement révolutionnaire de tous les pays et à la victoire du socialisme.

Cette opposition de principe entre la stabilisation capitaliste et la stabilisation soviétiste est l’expression de l’opposition entre deux systèmes d’économie et de gouvernement : le système capitaliste et le système socialiste.

Qui ne comprend pas cette opposition ne comprendra jamais le fond véritable de la situation internationale actuelle.

Tel est, en ce moment, le tableau général de la situation internationale.

II ­ Tâches courantes des partis communistes dans les pays capitalistes

Ce qui caractérise en ce moment la situation des partis communistes dans les pays capitalistes, c’est que la période de poussée révolutionnaire a fait place à une période de reflux, à une période d’accalmie.

C’est cette accalmie qu’il s’agit de mettre à profit pour renforcer les partis communistes, les bolchéviser et les transformer en véritables partis de masse, appuyés sur les syndicats, pour grouper les travailleurs de certaines catégories sociales non-prolétariennes, et en premier lieu la paysannerie, autour du prolétariat, enfin, pour éduquer les prolétaires dans l’esprit de la révolution et la dictature du prolétariat.

Je n’énumérerai pas toutes les tâches courantes qui se posent aux partis communistes d’Occident. Si vous lisez les résolutions adoptées à ce sujet, notamment les résolutions adoptées par l’Exécutif élargi sur la bolchévisation, vous n’aurez pas de peine à comprendre en quoi consistent pratiquement ces problèmes. Je me bornerai à examiner la tâche essentielle des partis communistes d’Occident et à la mettre en lumière, ce qui facilitera la solution de tous les autres problèmes du moment.

Cette tâche, c’est de cimenter les partis communistes d’Occident et les syndicats, de développer et de mener à bonne fin la campagne en faveur de l’unité du mouvement syndical, d’obliger tous les communistes à adhérer aux syndicats, d’y mener un travail méthodique en faveur du front unique des ouvriers contre le capital et de créer ainsi des conditions permettant aux partis communistes de s’appuyer sur les syndicats.

Sans l’accomplissement de cette tâche, il n’est pas possible de transformer les partis communistes en véritables partis de masse, ni de préparer des conditions favorables à la victoire du prolétariat.

Les syndicats et les partis en Occident ne sont pas ce qu’ils sont chez nous. Leurs rapports ne ressemblent nullement à ceux qui existent en Russie. Chez nous, les syndicats ont fait leur apparition après le parti et autour du parti de la classe ouvrière.

Chez nous, avant l’existence des syndicats, le parti et ses organisations dirigeaient déjà non seulement la lutte politique, mais la lutte économique de la classe ouvrière, jusques et y compris les grèves les moins importantes. C’est ce qui, dans une large mesure, permet de comprendre l’autorité exceptionnelle dont jouissait notre parti parmi les ouvriers avant la révolution de Février comparativement aux embryons de syndicats qui existaient alors de-ci de-là.

Les véritables syndicats ne firent leur apparition en Russie qu’après février 1917. Mais, à la veille de la révolution d’Octobre, nous avions déjà des organisations professionnelles parfaitement constituées qui jouissaient parmi les ouvriers d’une très grande autorité. Lénine disait à ce moment que, sans l’appui des syndicats, il était impossible d’établir ou de maintenir la dictature du prolétariat.

Mais les syndicats n’atteignirent leur plein développement qu’après la prise du pouvoir, et surtout après l’application de la Nep.

Il est indubitable que, maintenant, nos puissants syndicats constituent un des plus fermes appuis de la dictature du prolétariat.

Le trait le plus caractéristique de leur histoire, c’est qu’ils sont nés, qu’ils se sont développés et consolidés après le parti, autour de lui, dans une atmosphère d’amitié réciproque.

En Europe occidentale, les syndicats se sont développés dans une ambiance très différente. D’abord ils ont surgi et grandi bien avantl’apparition des partis ouvriers. Ensuite, ce ne sont pas les syndicats qui se sont développés autour des partis, mais au contraire, les partis ouvriers qui sont issus des syndicats.

Enfin, étant donné que dans le domaine de la lutte économique, qui touche le plus la classe ouvrière, la place était, pour ainsi dire, déjà prise par les syndicats, les partis se virent contraints de se consacrer surtout à la lutte parlementaire, ce qui devait forcément se répercuter sur le caractère de leur travail et sur leur autorité auprès de la classe ouvrière.

Et c’est parce que les partis apparurent en Occident après les syndicats et que les syndicats naquirent longtemps avant les partis pour devenir les principales forteresses du prolétariat dans sa lutte contre le capital, que les partis, en tant que forces autonomes, sans point d’appui sur les syndicats, se virent relégués à l’arrière-plan.

Il en résulte que si les partis communistes veulent devenir réellement une force massive, capable d’actionner la révolution, ils doivent étroitement se lier aux syndicats et s’appuyer sur eux.

Ne pas tenir compte de cette particularité de la situation en Occident, c’est à coup sûr nuire à la cause du mouvement communiste.

Et pourtant, il existe encore en Occident certains « communistes » qui ne veulent pas voir cette particularité et qui vont répétant leur mot d’ordre antiprolétarien et antirévolutionnaire : « Abandon des syndicats ! ». Le mouvement communiste d’Occident n’a pas d’adversaires plus nuisibles que cette espèce de « communistes » qui rêvent de se lancer à l’attaque des syndicats incarnant à leurs yeux des citadelles ennemies.

Ils ne comprennent pas qu’une semblable politique doit forcément les faire considérer comme des ennemis par les ouvriers. Ils necomprennent pas que, bons ou mauvais, les syndicats sont pour l’ouvrier du rang comme des citadelles d’où lui vient le secours pour le maintien des salaires, de la journée de travail, et ainsi de suite. Ils ne comprennent pas qu’une semblable politique ne facilite pas, mais entrave le travail de pénétration des communistes dans les couches profondes de la classe ouvrière.

« Vous attaquez ma citadelle, peut dire le simple ouvrier à de tels communistes, vous voulez détruire l’œuvre à laquelle je me suis consacré pendant des dizaines d’années en me persuadant que le communisme est un progrès sur le trade-unionisme : Il se peut que vous ayez raison dans vos spéculations théoriques sur le communisme, ce n’est pas à moi, simple ouvrier, d’en juger ; mais ce que je sais, c’est que j’ai ma forteresse dans mon syndicat, que ce syndicat m’a conduit à la lutte, qu’il m’a défendu tant bien que mal contre les agressions des capitalistes et que celui qui cherche à détruire cette forteresse nuit à mes intérêts.

Cessez d’attaquer les syndicats, entrez-y, militez-y cinq années et plus s’il le faut, contribuez à les améliorer et à les renforcer, et si vous me persuadez de la supériorité de vos méthodes, soyez sûrs que je ne me refuserai pas à vous soutenir. »

Tel est à peu près l’accueil que réserve l’ouvrier moyen de nos jours aux antiprofessionnalistes. Si l’on n’a pas compris ce trait particulier de la psychologie de l’ouvrier moyen, on ne comprendra rien à la situation de nos partis communistes à l’heure actuelle.

En quoi réside la force de la social-démocratie en Occident ? En ce qu’elle a les syndicats pour point d’appui.

En quoi réside la faiblesse de nos partis communistes en Occident ? Dans le fait qu’ils ne se sont pas encore intimement liés et que certains de leurs éléments ne veulent pas se lier aux syndicats.C’est pourquoi la tâche essentielle des partis communistes d’Occident en ce moment est de développer et de mener à bien la campagne en faveur de l’unité syndicale, d’obliger tous les communistes à entrer dans les syndicats, d’y accomplir un travail méthodique de longue haleine en faveur du groupement de la classe ouvrière contre le capital, et d’arriver ainsi à s’appuyer sur les syndicats.

Tel est le sens de notre campagne en faveur de l’unité syndicale.

Telles la signification des décisions de l’Exécutif élargi de l’Internationale communiste au sujet des tâches courantes des partis communistes d’Occident à l’heure actuelle.

III ­ Tâches courantes des éléments communistes
dans les pays coloniaux et vassaux

Voici ce qu’il y a de nouveau dans ce domaine :

a) Etant donné l’exportation croissante de capitaux des pays avancés dans les pays arriérés, exportation favorisée par la stabilisation du capitalisme, ce dernier, dans les pays coloniaux, se développe et est appelé à se développer à une allure accélérée, provoquant la disparition des anciennes formes politiques sociales et l’implantation de nouvelles ;

b) Le prolétariat de ces pays grandit et grandira rapidement ;

c) Le mouvement ouvrier et la crise révolutionnaire gagnent et gagneront du terrain dans les colonies ;

d) On assiste au développement des couches les plus riches et les plus puissantes de la bourgeoisie indigène, qui, redoutant bien plus la révolution dans leur pays que l’impérialisme, préfèrent un compromis à l’affranchissement de leur patrie, qu’ils trahissent ainsi au profit de l’impérialisme (Inde, Egypte, etc.) ;

e) Par suite, l’affranchissement de ces pays ne peut être réalisé quedans la lutte contre la bourgeoisie nationale conciliatrice ;

f) Il en résulte que l’alliance des ouvriers et des paysans, ainsi que l’hégémonie du prolétariat dans les colonies à développement ou en voie de développement industriel, doivent passer au premier plan de l’actualité, comme ce fut le cas en Russie avant la révolution de 1905.

Jusqu’ici, on avait accoutumé de considérer l’Orient comme un tout uniforme. Maintenant, il est clair qu’une telle appréciation de l’Orient n’est plus possible, que désormais il existe des colonies à développement ou en voie de développement capitaliste et des colonies arriérées à l’égard desquelles il ne peut être question d’appliquer la même méthode.

Jusqu’ici, on se représentait le mouvement d’émancipation nationale comme un front ininterrompu de toutes les forces nationales des pays coloniaux et vassaux, front dans lequel on englobait tous les éléments, depuis les bourgeois les plus réactionnaires jusqu’aux prolétaires les plus révolutionnaires.

Aujourd’hui, après la scission de la bourgeoisie nationale en aile révolutionnaire et en aile antirévolutionnaire, le tableau du mouvement national se présente tout autrement. A côté des éléments révolutionnaires du mouvement national, il se forme au sein de la bourgeoisie des éléments conciliateurs, réactionnaires, préférant un compromis avec l’impérialisme plutôt que l’affranchissement de leur pays.

D’où la nécessité pour les éléments communistes des colonies de s’unir aux éléments révolutionnaires de la bourgeoisie nationale et, tout d’abord, à la paysannerie contre le bloc de l’impérialisme et des éléments conciliateurs de la bourgeoisie indigène, afin de mener, prolétariat en tête, une lutte révolutionnaire efficace pour la libération des colonies du joug de l’impérialisme.Nombre de pays coloniaux approchent maintenant de ce qu’on pourrait appeler leur année 1905.

La tâche consiste à grouper les ouvriers avancés des pays coloniaux en un parti communiste unique, capable de prendre le gouvernail de la révolution.

Voici ce que disait Lénine, en 1922, du mouvement révolutionnaire grandissant dans les pays coloniaux :

Les « vainqueurs » actuels du premier carnage impérialiste n’ont pas même la force de vaincre la petite, l’infime Irlande, de surmonter l’anarchie qui règne parmi eux dans les questions financières et monétaires. Or, l’Inde et la Chine sont en ébullition.

Il s’agit de plus de 700 millions d’être humains qui, avec les pays limitrophes asiatiques, représentent une bonne moitié de la population du globe.

Avec une force irrésistible, à une allure de plus en plus accélérée, il se prépare dans ces pays un 1905, avec cette différence essentielle qu’en Russie la révolution de 1905 pouvait encore s’accomplir, du moins au début, isolément, c’est-à-dire en n’entraînant pas immédiatement les autres pays sans son orbite.

Mais la révolution qui gronde dans l’Inde et en Chine est maintenant attirée dans la lutte révolutionnaire, dans le mouvement révolutionnaire, dans la révolution internationale.

Les pays coloniaux sont à la veille de leur 1905, telle est la conclusion.

Tel est le sens des résolutions adoptées sur la question coloniale par l’Exécutif élargi de l’Internationale communiste.

IV ­ L’avenir du socialisme en U.R.S.S.

Jusqu’ici, j’ai parlé des résolutions de notre conférence sur des sujets concernant directement l’Internationale communiste. Je passe maintenant à des questions qui se rapportent directement tant à l’I.C.

qu’au P.C.R. et qui représentent ainsi un anneau rattachant les questions extérieures aux questions intérieures.

Quel effet la stabilisation temporaire du capitalisme peut-elle avoir sur l’avenir du socialisme dans notre pays ? Ne devons-nous pas la considérer comme la fin ou le commencement de la fin de l’organisation socialiste dans l’Union soviétique ?

Est-il possible, dans notre pays arriéré au point de vue technique et économique, d’édifier le socialisme si le capitalisme subsiste plus ou moins longtemps dans les autres pays ?

Pouvons-nous obtenir une garantie complète contre la menace d’une intervention et, partant, contre la restauration de l’ancien régime, alors que nous sommes encerclés par le capitalisme, qui, ne l’oublions pas, est en ce moment stabilisé ?

Autant de questions qui se posent à nous en raison de l’état actuel des rapports internationaux et que nous ne pouvons laisser sans réponse.

Notre pays présente deux groupes de contradictions : contradictions intérieures entre le prolétariat et la paysannerie ; contradictions extérieures entre notre pays, en tant que nation socialiste, et les autres pays, en tant que nations impérialistes.

Examinons séparément ces groupes de contradictions.

Qu’il existe certaines contradictions entre le prolétariat et la paysannerie, la chose est évidemment indéniable. Il suffit de serappeler ce qui s’est passé et ce qui se passe chez nous sous le rapport de la politique des prix sur les produits agricoles, sous le rapport de la campagne pour la baisse des prix des objets manufacturés, pour comprendre toute la réalité de ces contradictions.

Il existe en U. R. S. S. deux classes fondamentales : la classe ouvrière et la classe des petits possédants, c’est-à-dire la paysannerie.

D’où d’inévitables contradictions.

Le tout est de savoir si, par nos propres moyens, nous pouvons vaincre les contradictions existant entre le prolétariat et la paysannerie.

Quand on dit : Pouvons-nous construire le socialisme avec nos seules forces ? il faut évidemment traduire : Les contradictions entre le prolétariat et la paysannerie sont-elles surmontables ?

A cette question, le léninisme répond par l’affirmative. Nous pouvons édifier le socialisme et nous l’édifierons avec le concours de la paysannerie sous la direction de la classe ouvrière.

Quelles sont les raisons qui permettent une telle réponse ? C’est qu’entre le prolétariat et la paysannerie, il existe des antagonismes, mais aussi une communauté d’intérêts dans les questions fondamentales.

Or, cette communauté d’intérêts couvre ou, en tout cas, peut couvrir les antagonismes existants et constitue la base, le fondement de l’alliance des ouvriers et des paysans.

En quoi consiste cette communauté d’intérêts ? Le fait est qu’il existe deux systèmes de développement de l’agriculture : le système capitaliste et le système socialiste. Le système capitaliste, c’est le développement par l’appauvrissement de la majeure partie de la paysannerie, mais, par contre, l’enrichissement des couches supérieures de la bourgeoisie urbaine et rurale.

Le système socialiste, au contraire, c’est le développement par l’élévation continue du bien-être de la majorité des paysans. De même que le prolétariat, la paysannerie est particulièrement intéressée au développement socialiste, car c’est pour elle l’unique moyen de se sauver de l’appauvrissement et d’une existence de demi-famine.

Inutile de dire que la dictature du prolétariat, qui détient les positions essentielles de l’économie, prendra toutes les mesures nécessaires pour la victoire du socialisme. Ainsi, la paysannerie est vitalement intéressée à ce que le développement s’effectue précisément dans ce sens.

De là, la communauté d’intérêts du prolétariat et de la paysannerie qui couvre leurs contradictions.

Voilà pourquoi le léninisme dit que nous pouvons et devons, avec la paysannerie, construire une société socialiste basée sur l’alliance des ouvriers et des paysans.

Voilà pourquoi le léninisme dit qu’en nous appuyant sur les intérêts communs des prolétaires et des paysans, nous pouvons et devons vaincre par nos propres moyens les contradictions existant entre le prolétariat et la paysannerie.

Mais tous nos camarades ne sont pas d’accord sur ce point avec le léninisme. Voici, par exemple, ce que pense Trotsky de ces contradictions :

Les contradictions qui se manifestent sous un gouvernement ouvrier dans un pays arriéré, où l’immense majorité de la population est composée de paysans, ne pourront trouver leur solution qu’à l’échelle internationale, sur l’arène de la révolution mondiale du prolétariat (Préface à l’ouvrage « 1905 »).

En d’autres termes, nous n’avons ni la force, ni les moyens de vaincre et de supprimer dans notre pays les contradictions du prolétariat et de la paysannerie. Nous ne le pourrions que si larévolution mondiale éclatait et nous permettait, enfin, de construire le socialisme.

Inutile de dire que cette théorie n’a rien de commun avec le léninisme.

Poursuivant sa pensée, Trotsky écrit :

Sans l’aide gouvernementale directe du prolétariat européen, la classe ouvrière russe ne pourra se maintenir au pouvoir et transformer sa domination momentanée en dictature socialiste durable (Notre révolution).

En d’autres termes, tant que le prolétariat d’Occident ne prendra pas le pouvoir et ne nous apportera pas son appui, il est inutile de songer à nous maintenir longtemps au pouvoir.

Ailleurs, nous lisons encore :

Il serait vain de penser que, par exemple une Russie révolutionnaire pût se maintenir en face d’une Europe conservatrice.

Ainsi, non seulement nous ne pouvons pas construire le socialisme, mais nous ne sommes même pas en état de nous maintenir, ne fût­ce qu’un court laps de temps, en face d’une Europe conservatrice, bien que nous ayons tenu bon jusqu’ici et que nous ayons repoussé victorieusement de furieuses attaques de l’Europe conservatrice.

Enfin, voici ce que dit Trotsky :

En Russie, il ne pourra y avoir d’essor véritable de l’économie socialiste qu’après la victoire du prolétariat dans les principaux pays d’Europe.

On ne saurait être plus clair. J’ai donné ces citations afin de les comparer à des citations de Lénine et de vous montrer qu’il est possible de construire une société socialiste intégrale dans un pays de dictature du prolétariat entouré d’Etats capitalistes.

Voici ce qu’écrivait Lénine en 1915, pendant la guerre impérialiste :

L’inégalité du développement économique et politique est incontestablement une loi du capitalisme. Il en résulte que le socialisme peut vaincre tout d’abord dans quelque pays capitaliste, ou même dans un seul.

Le prolétariat victorieux de ce pays, après avoir exproprié les capitalistes et organisé chez lui la production socialiste, se dresserait contre le reste du monde capitaliste, attirerait à lui les classes opprimées des autres pays, y susciterait la révolte contre les capitalistes, interviendrait même, au besoin, par la force des armes contre les classes exploiteuses et leurs Etats…

Car l’union libre des nations dans le socialisme est impossible sans une lutte acharnée, plus ou moins longue, des républiques socialistes contre les Etats retardataires.

Autrement dit, le pays de la dictature prolétarienne, quoique encerclé de pays capitalistes, non seulement peut surmonter par ses propres moyens les contradictions intérieures entre le prolétariat et la paysannerie, mais encore peut et doit construire le socialisme, organiser l’économie socialiste et mettre sur pied une force armée destinée à venir en aide aux prolétaires des autres pays dans leur lutte pour le renversement du capital.

Telle est la théorie fondamentale du léninisme sur la victoire du socialisme dans un seul pays.

C’est ce que dit encore Lénine, quoique sous une autre forme, en 1920, au 8 e congrès des soviets, à propos de l’électrification de notrepays : Le communisme, c’est le pouvoir des soviets, plus l’électrification du pays, faute de quoi le pays serait condamné à demeurer un pays de moyenne paysannerie. C’est ce que nous devons bien nous mettre dans la tête. Nous sommes plus faibles que le capitalisme, non seulement à l’échelle internationale, mais même à l’intérieur du pays.

C’est là une chose notoire. Nous nous en sommes convaincus et nous ferons en sorte que notre base économique, qui est en ce moment représentée par la petite paysannerie, soit constituée par la grande industrie. Ce n’est que lorsque le pays sera électrifié, lorsque l’industrie, l’agriculture et les moyens de transport auront comme fondement technique la grande industrie, que nous vaincrons définitivement.

Lénine se rend parfaitement compte des difficultés auxquelles doit se heurter l’édification du socialisme dans notre pays, et pourtant il n’en tire nullement l’absurde déduction qu’ « en Russie, il ne pourra y avoir d’essor véritable de l’économie socialiste qu’après la victoire du prolétariat dans les principaux pays d’Europe ».

Au contraire, il considère que nous pouvons par nos propres moyens surmonter ces difficultés et remporter la « victoire définitive », c’est-à-dire réaliser le socialisme intégral.

Mais voici ce qu’il disait encore, une année après, en 1921 : Dix à vingt années de rapports justes avec la paysannerie et la victoire est assurée à l’échelle internationale, même si les révolutions prolétariennes, qui mûrissent, tardent à venir.

Ainsi Lénine voyait nettement les difficultés que l’édification du socialisme aurait à surmonter dans notre pays, mais il n’en concluait pas que, « sans l’aide gouvernementale directe du prolétariat européen, la classe ouvrière russe ne pourrait se maintenir au pouvoir ». Au contraire, il estimait qu’au moyen d’une politique justeà l’égard de la paysannerie, nous pouvions parfaitement obtenir « la victoire à l’échelle internationale », c’est-à-dire réaliser le socialisme intégral.

Qu’est-ce qu’une politique juste à l’égard de la paysannerie ? Une telle politique dépend entièrement de nous, en tant que parti dirigeant l’édification du socialisme dans notre pays.

C’est ce que disait en 1922, mais avec plus de précision encore, Lénine dans ses notes sur la coopération :

Possession par l’État des principaux instruments de production, possession du pouvoir politique par le prolétariat, alliance de ce prolétariat avec la masse immense des petits paysans qu’il dirige, n’est-ce pas là tout ce qu’il faut pour pouvoir, avec la seule coopération (que nous traitions auparavant de mercantile et que nous avons maintenant, jusqu’à un certain point, le droit de traiter ainsi sous la Nep), procéder à la construction pratique de la société socialiste intégrale ?

Ce n’est pas là encore la construction de la société socialiste, mais c’est tout ce qui est nécessaire et suffisant pour cette construction.

Ainsi, après la dictature du prolétariat, il se trouve, d’après Lénine, que nous disposons de tous les éléments nécessaires pour construire la société socialiste intégrale, en surmontant toutes les difficultés intérieures, car il est entendu que nous pouvons et devons les surmonter par nos propres moyens.

Voilà qui est clair.

Examinant l’objection d’après laquelle l’état économique relativement arriéré de notre pays exclut la possibilité de l’édification du socialisme, Lénine la rejette comme quelque chose d’incompatible avec le socialisme :Extrêmement banal est l’argument qu’ils ont appris par cœur au cours du développement de la social-démocratie d’Europe Occidentale et d’après lequel nous ne sommes pas mûrs pour le socialisme, nous n’avons pas en Russie, comme le disent certains « savants », les conditions objectives pour le socialisme.

S’il en était ainsi, il eût été inutile de prendre le pouvoir en octobre 1917 et de faire la révolution. Car, si l’on exclut la possibilité et la nécessité de construire la société socialiste intégrale, la révolution d’Octobre perd son sens.

Nier la possibilité d’édifier le socialisme dans un seul pays, c’est logiquement nier que la révolution d’Octobre fût rationnelle. Et vice versa, si l’on n’a pas foi en la révolution d’Octobre, on ne doit pas admettre la possibilité de la victoire du socialisme dans un pays encerclé par le capitalisme. La liaison entre le scepticisme à l’égard de la révolution d’Octobre et la négation des possibilités socialistes de notre pays est flagrante.

Je sais, dit Lénine, qu’il est des sages, qui se croient fort malins et s’intitulent même socialistes, qui affirment qu’il ne fallait pas prendre le pouvoir tant que la révolution n’aurait pas éclaté dans tous les pays. Ils ne soupçonnent pas qu’en parlant ainsi, ils s’écartent de la révolution et se rangent aux côtés de la bourgeoisie. Attendre que les masses laborieuses accomplissent la révolution à l’échelle internationale, c’est se figer dans la passivité. C’est tout bonnement de l’absurdité.

Voilà ce qu’il en est des contradictions du premier genre, des contradictions intérieures relatives à la possibilité de construire le socialisme dans l’encerclement capitaliste.

Voyons maintenant les contradictions du second genre, c’est-à-dire les contradictions extérieures existant entre notre pays en tant que pays du socialisme et les autres pays en tant que pays ducapitalisme.

En quoi consistent ces contradictions ?

En ce que, tant que durera l’encerclement capitaliste, nous resterons sous la menace d’une intervention des pays capitalistes, et que, par suite, nous serons menacés d’un retour à l’ancien régime.

Peut-on considérer ces contradictions comme parfaitement surmontables pour un seul pays ? Non. En effet, les efforts d’un seul pays, si même ce pays est un pays de dictature, sont insuffisants pour le garantir contre le danger d’une intervention. La garantie complète contre toute intervention et, partant, la victoire définitive du socialisme ne sont possibles qu’à l’échelle internationale, qu’au moyen des efforts conjugués des prolétaires d’une série de pays, ou, mieux encore, qu’après la victoire des prolétaires dans plusieurs pays.

Qu’est-ce que la victoire définitive du socialisme ?

C’est la garantie complète contre toute tentative d’intervention et, partant, de restauration, étant donné qu’une tentative tant soit peu sérieuse de restauration ne peut être effectuée qu’avec un appui efficace du dehors, en l’occurrence du capital international. C’est pourquoi le soutien de notre révolution par les ouvriers de tous les pays et, à plus forte raison, la victoire de ces ouvriers, ne fût-ce que dans quelques pays, représente pour le premier pays vainqueur une condition indispensable de complète garantie contre les tentatives d’intervention et de restauration, une condition indispensable pour la victoire définitive du socialisme.

Tant que la République des Soviets, dit Lénine, restera isolée à la lisière du monde capitaliste, il serait chimérique et utopique de songer… à la disparition de toute espèce de dangers. Il est évident que, tant qu’il subsiste de telles oppositions, il subsiste des dangersque, quoi qu’on fasse, on n’arrivera pas à éviter.

Et, plus loin :

Nous vivons non seulement dans un Etat, mais dans un système d’Etats, et c’est pourquoi on ne peut concevoir une existence parallèle de longue durée de la République des Soviets et des Etats impérialistes. En fin de compte, l’un ou l’autre doit l’emporter.

Voilà pourquoi, dit Lénine :

On ne peut vaincre définitivement qu’à l’échelle internationale et seulement au prix des efforts conjugués des ouvriers de tous les pays.

Telle est la nature des contradictions du second genre. Confondre le premier groupe de contradictions, parfaitement surmontables par les efforts d’un seul pays, avec le second groupe de contradictions, qui exigent pour leur solution les efforts des prolétaires de plusieurs pays, c’est commettre une faute grossière envers le léninisme, c’est être un confusionniste ou un opportuniste incurable.

Pour donner un échantillon de la confusion qui règne dans certains esprits, je citerai le passage d’une lettre que m’écrivit un camarade au début de cette année au sujet de la victoire du socialisme dans un seul pays.

Vous dites, écrit-il, que la théorie léniniste… réside dans le fait que le socialisme peut vaincre dans un seul pays. Malheureusement, je n’ai pas trouvé dans les œuvres de Lénine d’indications à ce sujet.

Le malheur n’est pas que ce camarade, que je considère comme un des meilleurs parmi nos jeunes étudiants communistes, n’a pas trouvé ces indications. Le jour viendra où il les trouvera. Ce qui est grave, c’est qu’il a confondu les contradictions intérieures avec lescontradictions extérieures et qu’en fin de compte il s’est égaré lui­ même dans ce brouillamini.

Peut-être ne sera-t-il pas superflu de vous donner connaissance de la réponse que j’ai faite à ce camarade :

Il ne s’agit pas de la victoire complète, mais simplement de la victoire qui consiste à chasser les propriétaires fonciers et les capitalistes, à prendre le pouvoir, à repousser les attaques de l’impérialisme et à poser les jalons de l’organisation de l’économie socialiste.

Le prolétariat d’un seul pays peut parfaitement atteindre ces objectifs, mais une complète garantie de restauration ne peut être obtenue qu’avec « les efforts communs des prolétaires de plusieurs pays ».

Il eût été insensé de déclencher la révolution en Russie avec la conviction que le prolétariat russe vainqueur, bénéficiant de la sympathie active des prolétaires des autres pays, mais sans la victoire du prolétariat dans plusieurs autres pays, « ne pourrait pas se maintenir contre une Europe conservatrice ».

Ce n’est pas du marxisme, mais du vulgaire opportunisme. Si cette théorie était juste, elle donnerait tort à Lénine, qui affirme que nous transformerons la Russie de la Nep en Russie socialiste, que nous avons « tout ce qu’il faut pour l’édification d’une société socialiste intégrale »… Le plus dangereux dans notre politique pratique, c’est la tendance à considérer un pays victorieux comme quelque chose de passif, capable seulement de marquer le pas jusqu’au moment où les prolétaires victorieux des autres pays accourront à son secours.

Admettons que, pendant cinq ans, dix ans, l’Occident ne connaisse pas de révolution victorieuse ; admettons que, durant ce temps, notre république continue à exister et à organiser l’économie socialiste dans les conditions de la Nep. Or, dans ce cas, pensez-vous que, pendant toute cette période, notre pays s’occupera de moudre du ventet ne se livrera pas à l’édification de l’économie socialiste ? Il suffit de poser la question pour comprendre tout le danger de la théorie de la négation de la victoire du socialisme dans un seul pays.

Mais s’ensuit-il que la victoire sera complète, définitive ? Pas le moins du monde. Tant que durera l’encerclement capitaliste, la menace d’intervention persistera.

Tel est le jour sous lequel nous apparaît l’avenir du socialisme dans notre pays, conformément à la résolution adoptée à ce sujet par la quatorzième conférence de notre parti.

V ­ La politique du parti à la campagne

Avant d’aborder la résolution de la quatorzième conférence sur la politique du parti à la campagne, je voudrais dire quelques mots du battage fait par la presse bourgeoise autour de la critique de nos côtés faibles à la campagne, critique qui est l’œuvre du parti lui-même. La presse bourgeoise crie partout que la critique à ciel ouvert de nos propres erreurs est un symptôme de faiblesse du pouvoir soviétiste, un signe de décomposition et de ruine. Inutile de dire que tout ce battage n’est que falsification et mensonge.

L’autocritique est un symptôme de force et non de faiblesse de notre parti. Seul, un parti fort, ayant des racines solides et marchant à la victoire, peut se permettre au grand jour une impitoyable critique de ses propres insuffisances. Un parti qui dissimule la vérité au peuple, qui craint la lumière et la critique, n’est pas un parti, mais une coterie de dupeurs vouée à disparaître.

Messieurs les bourgeois nous mesurent à leur aune. Ils craignent la lumière et cachent soigneusement la vérité au peuple en dissimulant leurs crises sous le camouflage du bien-être.

Ils s’imaginent que nous aussi, communistes, nous devons cacher la vérité au peuple ; ils craignent la lumière parce qu’il leur suffirait de se laisser aller à une autocritique tant soit peu sérieuse, à une libre critique de leurs propres vices pour qu’il ne restât rien du régime bourgeois. Ainsi ils se figurent que si nous, communistes, nous tolérons l’autocritique, c’est la preuve que nous sommes aux abois et désemparés.

Les honorables bourgeois et social-démocrates nous mesurent à leur aune. Seuls, les partis appelés à disparaître de la scène peuvent redouter la lumière et la critique. Nous ne craignons ni l’une ni l’autre, parce que nous sommes un parti en plein essor, en route pour la victoire.

Voilà pourquoi l’autocritique que nous faisons depuis déjà plusieurs mois est un symptôme de puissance et non de faiblesse, un moyen de consolider encore notre parti et non de le désagréger.

Et, maintenant, passons à la politique paysanne de notre parti.

Quels nouveaux symptômes constate-t-on dans les campagnes par suite de la situation qui s’est formée à l’intérieur et à l’extérieur du pays ?

A mon avis, on peut mentionner quatre faits principaux : 1° Le revirement de la situation internationale et le ralentissement du développement révolutionnaire, qui exigent que nous choisissions les méthodes les moins douloureuses, même si elles sont plus lentes, pour amener la paysannerie à participer à l’édification du socialisme ; 2° L’essor économique des campagnes et le processus de différenciation de la paysannerie, qui exigent la liquidation des survivances du communisme de guerre ;

3° L’activité politique de la paysannerie, qui exige la modification des anciennes méthodes de direction et d’administration des campagnes ;

4° Les nouvelles élections aux soviets, qui ont montré nettement que, sur de nombreux points de notre pays, le paysan moyen s’est rangé aux côtés du paysan riche contre le paysan pauvre.

Quelle doit être, étant donné ces nouveaux faits, la tâche principaledu parti dans les campagnes ? Partant du fait de la différenciation des campagnes, certains camarades arrivent à la conclusion que la principale tâche du parti est d’attiser la lutte de classe dans les campagnes. C’est là reprendre les anciens refrains des menchéviks. Notre tâche n’est pas là.

L’essentiel n’est nullement d’attiser la lutte de classe au village.

L’essentiel maintenant est de grouper les paysans moyens autour du prolétariat, c’est-à-dire de les regagner. L’essentiel est de se souder à la masse principale de la paysannerie, d’élever son niveau matériel et moral et de marcher de l’avant avec cette masse sur la voie du socialisme.

L’essentiel est de construire le socialisme avec le concours de la paysannerie et sous la direction de la classe ouvrière, direction qui est la principale garantie que l’organisation de l’économie s’effectuera dans le sens du socialisme.

Telle est aujourd’hui la tâche essentielle du parti.

Peut-être n’est-il pas superflu de rappeler ce que Lénine écrivait à ce sujet au moment de l’instauration de la Nep et qui, jusqu’à présent, n’a rien perdu de son actualité.

Toute la question désormais est de mettre en mouvement une masse incomparablement plus grande et plus puissante que jusqu’ici. Il n’y a pas d’autres moyens d’y parvenir qu’en marchant avec la paysannerie.

Et, plus loin :

Se souder à la masse paysanne, à tous ses éléments laborieux et marcher de l’avant, lentement, infiniment plus lentement que nous ne l’avions rêvé, mais par contre de telle façon que toute la masse s’ébranle avec nous. Et alors viendra un moment où ce mouvement s’accélérera à un degré qui dépassera toutes nos espérances.Par suite, nous avons, dans les campagnes, deux tâches essentielles à accomplir.

1. Tout d’abord, nous devons faire en sorte que l’économie paysanne s’incorpore au système général du développement économique soviétiste. Autrefois, la ville suivait son chemin, la campagne suivait le sien. Le capitaliste s’efforçait d’inclure l’économie paysanne dans le système du développement capitaliste.

Mais cette inclusion s’effectuait moyennant l’appauvrissement des masses paysannes et l’enrichissement des couches supérieures de la paysannerie. On sait que cette méthode s’est avérée particulièrement propre à engendrer des révolutions. Après la victoire du prolétariat, l’introduction de l’économie paysanne dans le système général de développement de l’économie soviétiste consiste dans la création des conditions susceptibles de faire avancer l’économie nationale sur la base d’un relèvement progressif, mais continu, du bien-être de la majeure partie de la paysannerie, c’est-à-dire dans un sens diamétralement opposé à celui dans lequel, avant la révolution, les capitalistes orientaient la paysannerie ou l’invitaient à s’orienter.

Mais comment introduire l’économie paysanne dans l’organisme économique ? Par la coopération : coopératives de crédit, coopératives agricoles, coopératives de consommation, coopératives d’exploitation.

Telles sont les voies et les sentiers par lesquels lentement, mais infailliblement, l’économie paysanne doit venir se greffer dans le système général de la construction socialiste.

2. L’autre tâche consiste à liquider progressivement, systématiquement les anciennes méthodes d’administration et de direction des campagnes, à vivifier les soviets, à les transformer en véritables institutions électives et à implanter dans les campagnes les principes de la démocratie soviétiste.

Lénine dit que la dictature du prolétariat représente un type supérieur de démocratie pour la plupart des travailleurs, mais que ce type supérieur de démocratie ne peut être introduit qu’après que le prolétariat aura pris le pouvoir et obtenu la possibilité de le consolider. C’est dans cette phase de consolidation du pouvoir soviétiste et d’implantation de démocratie soviétiste que nous entrons. Nous devons avancer prudemment et lentement, en constituant au fur et à mesure de notre avance des cadres nombreux de paysans sans-parti.

Si la première tâche (introduction de l’économie paysanne dans le système général de la construction économique) nous donne la possibilité de conduire, intimement liés, la paysannerie et le prolétariat dans la voie de l’édification socialiste, par contre, la seconde (implantation dans les campagnes de la démocratie soviétiste et vivification des soviets ruraux) doit nous permettre d’améliorer notre appareil gouvernemental, de le lier aux masses populaires, de le rendre sain et honnête, simple et bon marché et de faciliter par là le passage de la dictature du prolétariat à la société sans Etat, à la société communiste.

Telles sont les grandes lignes des résolutions adoptées par la XIV e conférence sur la politique de notre parti dans les campagnes.

Conformément à ces résolutions, le parti doit modifier sa méthode de direction à l’égard des campagnes.

Il est, dans le parti, des éléments qui affirment que, sous la Nep et devant la stabilisation temporaire du capitalisme européen, notre tâche consiste à pratiquer une politique de pression maximum, tant dans le pays que dans l’appareil gouvernemental. J’estime qu’une telle politique serait fausse et néfaste.

Nous avons besoin maintenant non de redoubler notre pression, mais de faire preuve du maximum de souplesse dans la politique commedans l’organisation, faute de quoi nous ne nous maintiendrons pas au gouvernail dans les circonstances difficiles du moment. Nous avons besoin du maximum de souplesse pour conserver le gouvernail du parti et lui permettre de dominer la situation.

D’autre part, il est indispensable que les communistes renoncent à appliquer à la campagne des méthodes détestables d’administration.

On ne saurait administrer uniquement à coups d’arrêtés. Il faut expliquer patiemment aux paysans les questions qui leur sont incompréhensibles, il faut apprendre à les convaincre et, pour cela, ne pas ménager son temps, ni ses efforts. Il est évident qu’il est plus aisé de donner des ordres.

Mais le plus facile n’est pas toujours le meilleur. Répondant récemment à une question du représentant du comité du gouvernement au sujet de l’absence de journaux dans le district, le secrétaire d’une cellule allait jusqu’à dire : « Quel besoin avons-nous de journaux ? Ne sommes-nous pas plus tranquilles ainsi ? Si les moujiks se mettaient à lire, ils nous assailleraient de questions et nous n’en finirions jamais. »

Et ce secrétaire s’intitule communiste ! Est-il besoin d’ajouter que cette espèce de communiste est tout simplement un fléau. Il n’est pas possible maintenant d’éviter les « questions » des paysans et, à plus forte raison, de laisser ces derniers sans journaux. Cette vérité élémentaire, il faut bien nous la mettre en tête si nous voulons conserver au parti et au pouvoir soviétiste la direction des campagnes.

Aujourd’hui, pour diriger, il faut savoir administrer, connaître et comprendre l’économie. Si l’on se contente de pérorer sur la « politique mondiale », sur Chamberlain et Mac Donald, on n’ira pas loin. Nous sommes en pleine phase de construction économique.

C’est pourquoi ne peut diriger que celui qui comprend l’économie, qui peut donner au moujik de bons conseils pratiques et l’aider àorganiser rationnellement son exploitation. Etudier l’économie, pénétrer dans tous les détails de la construction économique, telles sont les tâches qui incombent maintenant aux communistes dans les campagnes. Faute de quoi, il est puéril de rêver de direction.

Il n’est plus possible désormais de diriger avec les vieilles méthodes.

L’activité politique de la paysannerie a pris de l’ampleur, elle doit se canaliser dans l’organisation soviétiste, et pas autrement. Dirige effectivement celui qui s’attache à vivifier les soviets et à former autour du parti une élite paysanne.

Impossible aujourd’hui de recourir aux méthodes périmées.

L’activité économique des campagnes s’est réveillée, il faut qu’elle se canalise dans la coopération et non en dehors de la coopération.

Dirige effectivement celui qui implante dans les campagnes la coopération.

Telles sont, en général, les tâches concrètes incombant au parti pour la direction des campagnes.

VI.L’industrie métallurgique

En quoi consiste le fait nouveau et particulier qui caractérise notre développement économique ?

En ce que nos plans économiques commencent à retarder sur notre développement réel, qu’ils sont insuffisants et qu’à chaque instant ils ne parviennent pas à suivre la croissance de notre économie.

Notre budget est une illustration frappante de cette constatation.

Vous savez qu’au cours d’une demi-année, nous avons dû modifier trois fois notre budget par suite de l’augmentation rapide de nos recettes. En d’autres termes, nos calculs budgétaires et la répartition de nos ressources n’arrivaient pas à suivre la croissance de nos recettes, qui procuraient, de ce fait, des excédents considérables à notre trésorerie.

Cela prouve que les sources de la vie économique jaillissent irrésistiblement au point de bouleverser complètement les prévisions de nos experts financiers. Cela démontre aussi que nous traversons un essor de labeur économique aussi puissant, sinon plus, que celui que connut l’Amérique, notamment au lendemain de la guerre civile.

Le développement de notre industrie métallurgique peut être considéré comme le fait le plus caractéristique de cette nouvelle manifestation de vie de notre économie.

L’année passée, la production métallurgique atteignait 191 millions de roubles d’avant-guerre. En novembre de la même année, le plan annuel pour 1924-1925 fut calculé sur une somme de 273 millions de roubles d’avant-guerre.

En janvier de l’année en cours, ce plan, que la croissance précipitée de l’industrie métallurgique avait rendu trop étroit, fut modifié et établi sur une somme de 317 millions.

En avril, ce plan élargi se révéla de nouveau insuffisant et dut être porté à 350 millions. Aujourd’hui, on nous dit qu’il est encore trop exigu et qu’il faudra l’élargir jusqu’à 360-370 millions.

Ainsi, la production métallurgique a presque doublé comparativement à celle de l’année dernière. Et je ne parle pas de la croissance formidable de notre petite industrie, de l’extension de nos transports et du développement de notre industrie du combustible et autre.

Ainsi, en ce qui concerne l’organisation de l’industrie, fondement du socialisme, nous sommes déjà en plein essor.

En ce qui concerne l’industrie métallurgique, ressort principal de toute industrie en général, on peut dire que la période de stagnation est passée et que, désormais, cette industrie a toutes chances de se développer. Le camarade Dzerjinsky a raison de dire que notre pays peut et doit devenir un pays métallurgique.

Point n’est besoin de démontrer l’importance de ce fait pour le développement intérieur de notre pays comme pour la révolution internationale. Il est indubitable que, du point de vue du développement intérieur, l’essor de notre industrie métallurgique a une importance considérable, car elle marque un essor de l’ensemble de notre industrie et de notre économie.

Sans puissant développement de l’industrie métallurgique, clef de voûte de toute industrie, il ne peut être question de mettre sur pied ni petite industrie, ni transport, ni combustible, ni électrification, ni agriculture. C’est pourquoi l’essor de cette industrie est synonyme d’essor général.

Voici ce que disait Lénine de la « grande industrie », sous-entendant par là principalement l’industrie métallurgique :

Nous savons que le salut de la Russie n’est pas seulement dans une bonne récolte — cela ne suffit pas — pas plus que dans un bon rendement de la petite industrie fournissant à la paysannerie des objets de consommation, ce qui est aussi insuffisant ; il nous faut encore la grande industrie. Plusieurs années de travail seront nécessaires pour la remettre en bon état.

Et, plus loin :

Si nous ne parvenons pas à sauver la grande industrie et à la relever, nous ne pourrons organiser aucune espèce d’industrie. Sans elle, nous sommes condamnés à disparaître en tant que pays indépendant.

Quant à la portée internationale du développement de notre industrie métallurgique, elle est, à coup sûr, incalculable.

Car qu’est-ce que l’impétueuse croissance de la métallurgie sous la dictature du prolétariat sinon la preuve éclatante que le prolétariat n’est pas seulement capable de détruire, mais de construire, d’édifier par ses propres moyens une nouvelle industrie et une nouvellesociété affranchie de l’exploitation de l’homme par l’homme ?

Et faire cette démonstration dans la vie et non dans les livres, c’est contribuer considérablement au succès de la révolution mondiale.

Le pèlerinage des ouvriers d’Occident en Russie n’est pas un simple effet du hasard. Il a, au point de vue de l’agitation et de la pratique, une importance immense pour le développement du mouvement révolutionnaire dans le monde. Les ouvriers qui arrivent en Russie explorent tous les coins et recoins de nos fabriques et de nos usines.

Cela prouve qu’ils n’ajoutent pas foi aux livres et qu’ils veulent se convaincre par eux-mêmes de la capacité du prolétariat à constituer une nouvelle industrie, une nouvelle société. Lorsqu’ils s’en seront convaincus, soyez sûrs que la cause de la révolution mondiale ira de l’avant à pas de géant.

En ce moment, dit Lénine, c’est principalement par notre politique économique que nous influons sur la révolution internationale. Les travailleurs de tous les pays, tous sans exception, ni exagération, ont les yeux tournés vers la République des Soviets.

Dans ce champ de bataille, la lutte qui se déroule a une importance universelle. Si nous venons à bout de notre tâche, nous gagnons à coup sûr et définitivement la partie à l’échelle internationale.

C’est pourquoi les questions qui ont trait à la construction économique acquièrent à nos yeux une importance exceptionnelle.

Sur ce front, nous devons remporter la victoire par une ascension et une marche en avant lentes, progressives, point hâtives, mais continues.

Telle est l’importance internationale de l’essor de notre industrie en général et de l’industrie métallurgique en particulier.

A l’heure actuelle, il y a en Russie près de quatre millions de prolétaires industriels. C’est évidemment très peu, mais cela représente quand même quelque chose pour construire le socialismeet organiser la défense de notre pays contre les ennemis du prolétariat. Mais nous ne nous en tiendrons pas là.

Il nous faut 15 à 20 millions de prolétaires industriels, l’électrification des principales régions du pays, l’agriculture organisée sur la base de la coopération et une industrie métallurgique hautement développée. Alors nous vaincrons sur le plan international.

Le sens historique de la XIV e conférence réside précisément dans le fait qu’elle a nettement tracé la route vers ce but élevé.

La voie est juste, car elle est celle de Lénine et elle conduit à la victoire définitive.

Tel est, dans les grandes lignes, le bilan des travaux de la XIVe conférence de notre parti.

=>Oeuvres de Staline

Staline : Sur le front des céréales

Extrait de l’entretien avec les étudiants de l’Institut des professeurs rouges, de l’Académie communiste et de l’Université Sverdlov, du 28 mai 1928.

Question. — Que faut-il considérer comme essentiel dans nos difficultés sur le front des céréales ? Comment sortir de ces difficultés ? Quelles conclusions imposent-elles en ce qui concerne le rythme de développement de notre industrie et notamment les rapports entre l’industrie légère et l’industrie lourde ?

Réponse. — On pourrait croire au premier abord que nos difficultés sur le front des céréales ne sont qu’accidentelles ; qu’elles proviennent d’un défaut d’élaboration des plans économiques, d’erreurs de balance économique.

Mais ce n’est là qu’une première impression. En réalité, les causes de ces difficultés sont beaucoup plus profondes. Il est hors de doute que les fautes qui ont été commises lors de l’établissement des plans et de la balance économique ont joué un rôle considérable.

Mais ce serait tomber dans une erreur très lourde que de vouloir tout expliquer par une mauvaise élaboration des plans et par des fautes accidentelles. Ce serait amoindrir le rôle et la valeur du système du plan.

Mais l’erreur serait plus grande encore si l’on se mettait à surestimer le rôle de principe d’un plan dans l’idée que nous avons atteint un degré de développement où nous pourrons régler toutes choses d’après un plan général.

Il ne faut pas oublier qu’à côté des éléments pouvant être assujettis à un plan, il en existe d’autres, dans notre économie nationale, qui, pour le moment, ne se laissent pas régler ; qu’il existe enfin des classes hostiles dont le système de notre Commission des plans ne saurait avoir raison. Voilà pourquoi j’estime qu’on ne doit pas tout ramener à un simple hasard, à des fautes dues à l’élaboration des plans, etc.

Donc, quelle est la cause essentielle de nos embarras sur le front des céréales ?

Elle réside en ce que la production des céréales pour le marché s’accroît plus lentement que la consommation des céréales. Nous assistons à la croissance de l’industrie, à celle du nombre des ouvriers. Des villes sont édifiées ainsi que des régions entières produisant des matières premières techniques (coton, lin, betteraves, etc.), où la demande en céréales est considérable.

Tout cela conduit à l’accroissement rapide de la consommation, de la demande de céréales au marché.

D’autre part, la production des céréales-marchandises suit une allure affreusement lente. Nous ne pouvons pas dire que, cette année, les approvisionnements en céréales réalisées par l’État soient inférieurs à ceux de l’année dernière ou de l’avant-dernière année.

Bien au contraire, cette année l’État a disposé d’une quantité de céréales de beaucoup plus considérable que les deux dernières années. Et cependant, nous éprouvons des difficultés.

Voici quelques données. En 1925-26, nous avons réussi, au 1er avril, à stocker 434 millions de pouds de blé, dont nous avons exporté à l’étranger 153 millions de pouds. Il restait donc dans le pays un stock de 311 millions de pouds.

En 1926-27, nous avions, au 1er avril, 596 millions de pouds de blé. Sur ce nombre nous avons exporté 153 millions, laissant ainsi au pays un stock de 443 millions de pouds.

En 1927-28, nous avions, au 1er avril, un stock de 576 millions de pouds dont nous avons exporté à l’étranger 27 millions de pouds, enlaissant au pays un stock de 549 millions de pouds.

En d’autres termes, nous avions, au 1er avril dernier, pour les besoins du pays, un stock de céréales supérieur de 100 millions de pouds à celui de l’année précédente, et de 230 millions de pouds plus fort que celui de l’avant-dernière année. Et pourtant nous éprouvons des embarras d’approvisionnement.

J’ai déjà signalé dans un de mes rapports que ces embarras ont été exploités par les éléments capitalistes ruraux et, avant tout, par les koulaks, afin de saboter la politique économique des Soviets.

Vous savez que ces derniers ont décrété une série de mesures tendant à liquider l’action antisoviétique des koulaks. C’est pourquoi je ne m’étendrai pas longuement là-dessus.

Ce qui m’occupe pour le moment, c’est une tout autre question : comment expliquer la croissance ralentie de la production des céréales pour le marché, la lenteur de cette croissance par rapport à l’accroissement des besoins en blé, cela bien que nous ayons déjà atteint la norme d’avant-guerre pour la superficie emblavée et la production globale de céréales.

En effet, il est établi que nous avons atteint la norme d’avant-guerre pour la surface emblavée. Il en est de même de la production globale de céréales qui, l’année dernière, égalait la norme d’avant-guerre, c’est-à-dire s’élevait à 5 milliards de pouds de blé. Comment se fait-il alors que, malgré cela, nous produisions pour le marché deux fois moins de céréales et exportions à l’étranger vingt fois moins de blé qu’avant la guerre ?

Cela s’explique surtout et avant tout par la modification survenue dans la structure de l’économie rurale, par suite de la révolution d’Octobre, par le passage de la grosse exploitation foncière et koulak qui donnait au marché le maximum de céréales, à la petite et moyenne exploitation paysanne qui lui en fournit le minimum.

Le fait seul qu’avant la guerre nous avions de 15 à 16 millions d’exploitations agricoles individuelles et qu’aujourd’hui nous en comptons de 24 à 25 millions prouve que notre économie rurale repose surtout sur la petite économie paysanne fournissant au marché le minimum de céréales.

Dans le domaine agricole, la grande exploitation, qu’elle soit celle des propriétaires fonciers, des koulaks ou collective, a ceci de supérieur qu’elle peut employer des machines, utiliser les acquisitions de la science, se servir d’engrais, intensifier le rendement du travail et fournir ainsi le maximum de blé au marché.

Par contre, ce qui infériorise la petite économie paysanne, c’est d’être privée ou presque de toutes ces possibilités et de travailler moitié pour sa propre consommation et moitié pour le marché. Prenons, à titre d’exemple, les collectivités agricoles et les fermes d’État.

Ces deux catégories d’exploitations fournissent au marché 47,2 % de l’ensemble de leur production. C’est dire qu’elles en fournissent au marché plus que les exploitations des propriétaires fonciers avant la guerre. Quant aux petites et moyennes exploitations paysannes, elles ne donnent au marché que 11,2 % de toute leur production. Comme vous le voyez, la différence ne laisse pas d’être éloquente.

Voici quelques chiffres illustrant la structure de la production des céréales, avant la guerre, et dans la période d’après Octobre. Ces chiffres m’ont été fournis par un membre du collège du Service central des statistiques, le camarade Niemtchinov. Ce dernier fait des réserves dans un mémoire explicatif au sujet de l’exactitude de ces chiffres, qui ne sont le résultat que de calculs approximatifs.

Mais ils suffisent largement pour donner une idée de la différence qui existe entre la période d’avant-guerre et celle d’après la révolution d’Octobre sous le rapport de la structure de la production des céréales, en général, et de la production de blé-marchandise, en particulier.Que faut-il déduire de ce tableau ?

D’abord, que la production de la plus grande partie des céréales est passée, des propriétaires fonciers et des koulaks aux petits et moyens paysans. Ce qui montre que ces derniers, totalement affranchis du joug des propriétaires fonciers et après avoir triomphé des koulaks, ont obtenu la possibilité d’améliorer leur situation matérielle d’une façon appréciable.

C’est là une acquisition de la révolution d’Octobre. C’est là le bénéfice considérable que le gros de la paysannerie a retiré de la révolution d’Octobre.

Il en résulte en deuxième lieu, que les principaux détenteurs de blé-marchandise sont chez nous, les paysans petits et surtout moyens.

C’est dire que, non seulement sous le rapport de la production globale des céréales, mais aussi sous celui de la production du blé-marchandise, l’U.R.S.S. est devenue, après la révolution d’Octobre, un pays de petite et moyenne agriculture et le paysan moyen, la « figure centrale » de l’agriculture.

En troisième lieu, que la liquidation de la grosse exploitation agricole (celle des propriétaires fonciers), la limitation de plus de trois fois de l’économie des koulaks et le passage à la petite exploitation paysanne qui ne fournit au marché que 11 % de sa production, la grosse production collective de céréales tant soit peu développée (fermes collectives et d’État) faisant défaut, tous ces facteurs devaient amener et ont réellement amené une diminution sensible de la production de céréales pour le marché en comparaison avec l’époque d’avant-guerre.

Il est établi que nous avons aujourd’hui une production de blé-marchandise deux fois moins forte qu’avant la guerre, encore que nous ayons atteint le niveau d’avant-guerre dans la production globale des céréales.

Telle est l’origine de nos embarras sur le front des céréales.

Voilà pourquoi on aurait tort d’attribuer au hasard nos difficultés d’approvisionnement.

Certes, un rôle négatif appartient, dans cet ordre d’idées à nos organisations commerciales qui s’étaient chargées à tort de la fourniture de céréales à bon nombre de villes, petites et moyennes.

Cette circonstance n’a pas pu ne pas diminuer dans une certaine mesure les stocks de céréales de l’État. Mais il n’est pas douteux que la source de nos difficultés d’approvisionnement en céréales n’est pas là ; elle provient de la lenteur de développement de la production agricole destinée au marché, alors que les besoins de la population sont en progression rapide.

Où chercher la solution ?

D’aucuns estiment que, pour sortir de cette situation, il faut revenir aux exploitations koulaks, les encourager et les développer. On n’ose conseiller le retour aux exploitations de propriétaires fonciers, se rendant visiblement compte qu’il est dangereux de bavarder, à notre époque, à ce sujet.

Mais on s’entend d’autant plus volontiers pour démontrer la nécessité d’encourager, dans la mesure du possible, les exploitations koulaks dans l’intérêt… du régime soviétique.

Ces gens s’imaginent que le gouvernement soviétique pourrait s’appuyer à la fois sur deux classes opposées, celle des koulaks, dont la base économique est l’exploitation de la classe ouvrière, et celle des ouvriers, dont le principe économique réside dans l’abolition de toute exploitation.

Seuls des réactionnaires seraient capables de conseiller une pareille combinaison. Inutile de démontrer que ces « plans » réactionnaires n’ont rien de commun avec les intérêts de la classe ouvrière, avec les principes du marxisme, avec les objectifs du léninisme.

Ceux qui disent que le koulak « n’est pas plus terrible » que le capitaliste de la ville, qu’il n’est pas plus dangereux que le nepman, que nous n’avons aujourd’hui rien à « redouter », de la part des koulaks, — ceux-là se livrent à un vain bavardage libéral, destiné à endormir la vigilance de la classe ouvrière et des masses fondamentales de la paysannerie.

Il ne faut pas oublier que si, dans l’industrie, nous pouvons opposer au petit capitaliste de la ville la grande industrie socialiste, qui fournit les neuf dixièmes de la masse des marchandises industrielles, nous ne pouvons, dans les campagnes, opposer à la grosse production des koulaks que les collectivités agricoles et fermes d’État, insuffisantes encore et produisant huit fois moins de céréales que les exploitations koulaks.

Ceux qui ne se rendent pas compte de ce que sont les grandes exploitations agricoles koulaks, ceux qui ne comprennent pas que le rôle de ces exploitations est cent fois plus considérable que celui des capitalistes dans l’industrie urbaine, sont des fous qui cherchent à rompre avec le léninisme, à passer au camp des ennemis de la classe ouvrière.

Donc, comment sortir de la situation ?

1. Il faut avant tout abandonner le système des petites exploitations paysannes,

éparpillées et retardataires, et former de grandes exploitations collectives unifiées, munies de machines, armées des progrès de la science et aptes à produire pour le marché le maximum de céréales.

La solution réside dans le passage de l’économie paysanne individuelle à l’économie collective, sociale.

Dès les premiers jours de la révolution d’Octobre, Lénine appela le Parti à créer des collectivités agricoles. Depuis, la propagande n’a pas cessé dans le Parti. Mais, ce n’est que tout dernièrement que l’appel pour la formation de collectivités agricoles a trouvé un écho dans les masses.

Cela s’explique avant tout par le vaste développement de l’action coopérative dans les campagnes, qui a déterminé parmi les paysans un changement de mentalité en faveur des exploitations collectives, ainsi que par le fonctionnement d’une série d’exploitations collectives donnant dès maintenant une récolte de 150 à 200 pouds par déciatine et fournissant au marché de 30 à 40 % de leur production. Ces exploitations collectives ont créé, chez les paysans pauvres et dans les couches inférieures de la paysannerie moyenne, un penchant sérieux à la collectivisation de leur économie.

A noter dans cet ordre d’idées un fait très important : ce n’est que depuis peu que l’État a la possibilité de financer sérieusement les collectivités agricoles. On sait que cette année l’État leur a accordé une aide financière deux fois plus forte que l’année précédente, (plus de 60 millions de roubles).

Le XVe congrès de notre parti avait parfaitement raison d’affirmer que les conditions nécessaires au vaste développement des exploitations collectives étaient déjà mûres, que l’augmentation de leur nombre était un des moyens les plus efficaces de renforcer la production de céréales-marchandises dans le pays.

D’après les données du Service de statistiques, les exploitationscollectives ont fourni en 1927, une production brute de 55 millions

de pouds de céréales au minimum, dont 30 % en moyenne, pour le marché. La formation d’un grand nombre de nouvelles collectivités agricoles et l’élargissement des vieilles, à laquelle nous assistons en ce début d’année, se traduiront en fin d’année, par un accroissement considérable de la production de céréales.

La tâche est de conserver le rythme actuel de développement des collectivités agricoles, de les agrandir, de fermer les collectivités fictives, de les remplacer par des collectivités réelles, d’établir en règle générale que les exploitations collectives livrent à l’État et aux coopératives toute leur production destinée au marché, sous la menace de se voir retirer les subsides et les crédits consentis par l’État. Je pense qu’en observant ces conditions, nous arriverons, d’ici 3 ou 4 ans, à nous faire livrer par les exploitations collectives 40 à 50 millions de pouds de blé-marchand.

On oppose quelquefois les collectivités agricoles aux coopératives, dans l’idée, sans doute, que les collectivités agricoles et les coopératives sont choses différentes. Cela est faux, bien entendu.

D’aucuns vont même jusqu’à opposer les collectivités agricoles au plan de coopération de Lénine.

Inutile de dire que cette opposition n’a rien de commun avec la vérité. Ce qui est certain, c’est que les collectivités agricoles sont une variété de coopératives, la variété la plus nettement caractérisée de la coopérative de production. Il existe des coopératives de vente, des coopératives d’achat, des coopératives de production.

Les collectivités agricoles sont partie intégrante de la coopération en général, du plan de coopération de Lénine en particulier.

Appliquer le plan de coopération de Lénine, c’est relever la coopération rurale, en la faisant passer de la coopération de vente et d’achat à celle de production, à la coopération, si l’on peut s’exprimer ainsi, des collectivités agricoles.C’est là la raison pour laquelle les collectivités agricoles n’ont pris naissance chez nous et n’ont commencé à se développer que du fait du développement et du renforcement de la coopération d’achat et de vente.

2. Il s’agit, en deuxième lieu, d’élargir et de consolider les vieilles fermes d’État, d’en créer de nouvelles. D’après les données du Service central de statistiques, la production globale de céréales, dans les fermes d’État actuelles, a atteint, en 1927, au moins 45 millions de pouds, dont 65 % pour le marché. Il est évident qu’un certain appui de l’État leur étant assuré les fermes d’État (sovkhoz) relèveront considérablement leur production de céréales. Mais notre tâche ne doit pas s’arrêter là.

Il est une décision du gouvernement soviétique tendant à créer, dans les régions où il n’y a pas de lots paysans, de nouvelles et puissantes fermes d’État (de 10 à 30 déciatines chacune), qui fourniront dans 5 ou 6 ans jusqu’à 100 millions de pouds de céréales pour le marché.

On s’occupe déjà de l’organisation de ces fermes. Il s’agit maintenant de mettre à exécution cette décision du gouvernement soviétique, coûte que coûte. Je crois que si nous nous acquittons de ces tâches nous pourrons, d’ici 3 ou 4 ans, tirer des fermes d’État, anciennes et nouvelles, de 80 à 100 millions de pouds de céréales pour le marché.

3. Il importe enfin de relever systématiquement le rendement des exploitations paysannes individuelles, petites et moyennes. Nous ne pouvons et ne devons soutenir les grandes exploitations individuelles des koulaks.

Par contre, nous pouvons et devons le faire pour l’économie paysanne individuelle, petite et moyenne, en en augmentant la récolte et en l’organisant sur la base coopérative.

C’est là un vieux principe proclamé chez nous avec une force particulière déjà en 1921, lors du remplacement de la réquisition par l’impôt alimentaire. Ce principe a été confirmé par notre parti au XIVe et XVe congrès.L’importance de ce principe est corroborée aujourd’hui par les difficultés que nous devons vaincre sur le front des céréales.

C’est pourquoi notre devoir est de nous acquitter de cette tâche avec la même persévérance que nous mettions à nous acquitter des deux premières, celle relative aux collectivités agricoles et celle de l’édification des fermes d’État.

Tout atteste qu’il sera possible, en quelques années, de relever de 15 à 20 % le rendement de l’économie paysanne. Aujourd’hui, nous avons en service au moins 5 millions de charrues ancien modèle. Il suffirait de les remplacer par des charrues modernes pour obtenir un accroissement appréciable de la production de céréales dans le pays.

De plus, on fournira aux paysans un certain minimum d’engrais, des semences sélectionnées, du petit outillage, etc.

Le contrat de consignation, suivant lequel des villages et des communes entières s’engagent à fournir telle quantité de céréales contre l’approvisionnement en semences, etc. par l’État, est le moyen le plus efficace de relever le rendement des exploitations rurales et de gagner les paysans à la coopération.

J’estime qu’en nous attelant sérieusement à cette besogne nous pourrions nous faire livrer, d’ici 3 ou 4 ans, au minimum, 100 millions de pouds de blé-marchand par les exploitations paysannes individuelles, petites et moyennes.

Ainsi donc, si nous remplissons toutes ces tâches, l’État aura à sa disposition, dans 3 ou 4 ans, de 200 à 250 millions de pouds de blé-marchand, qui nous permettraient, plus ou moins, de manœuvrer sur le marché intérieur et extérieur.

Telles sont, en substance, les mesures susceptibles de parer à nos embarras sur le front des céréales.

La tâche qui se pose à nous, en ce moment, est de relier ces mesures essentielles aux mesures courantes tendant à améliorer les plans d’approvisionnement de la campagne en marchandises et de libérer nos organisations commerciales de l’obligation d’approvisionner en céréales toute une catégorie de villes petites et moyennes.

A côté de ces mesures, ne faudrait-il pas en prendre d’autres par exemple en vue de ralentir le rythme de développement de notre industrie, dont l’augmentation provoque une demande sans cesse croissante en céréales, demande qui, pour le moment, dépasse la production des céréales destinées au marché ? Non, évidemment. En aucun cas.

Ralentir le rythme de développement de notre industrie, c’est affaiblir la classe ouvrière, car chaque pas fait en avant, dans le sens du développement de l’industrie, toute nouvelle usine, toute nouvelle fabrique sont, d’après un mot de Lénine, une « nouvelle forteresse » de la classe ouvrière, qui vient renforcer ses positions dans la lutte contre l’influence petite-bourgeoise, contre les éléments capitalistes de notre économie.

Bien au contraire : il est nécessaire de conserver le rythme actuel de développement de notre industrie ; de l’accentuer à la première occasion, afin d’inonder la campagne de marchandises et d’en tirer le plus de blé possible ; afin d’approvisionner l’agriculture et, en premier lieu, les fermes collectives et d’État en machines, d’industrialiser l’agriculture et de relever sa production marchande.

Peut-être, pour plus de «prudence», ferait-on bien d’arrêter le développement de la grosse industrie et de transformer l’industrie légère, qui travaille surtout pour le marché rural, en base de notre industrie ?

En aucun cas. Ce serait le suicide, la désorganisation de toute notre industrie, y compris l’industrie légère. Ce serait l’abandon du mot d’ordre de l’industrialisation de notre pays, la transformation de ce dernier en un appendice du système capitaliste de l’économie.

Nous nous inspirons, dans ce que nous venons de dire, des principes bien connus de Lénine, exposés au IVe congrès de l’Internationale communiste et absolument obligatoires pour l’ensemble de notre parti.Voici ce qu’a dit à ce sujet Lénine, au IVe congrès de l’Internationale communiste :

Nous savons que pour sauver la Russie il faut non seulement une bonne récolte dans l’économie paysanne — ce n’est pas encore assez, non seulement un bon état de l’industrie légère qui fournit les paysans en objets de consommation, cela non plus n’est pas assez — il nous faut aussi une industrie lourde.

Ou cet autre passage :

Nous économisons en toute chose, même sur les écoles. Pourquoi ? Parce que si nous ne sauvons pas la grande industrie, si nous ne travaillons pas à la rétablir, nous ne saurons mettre debout aucune industrie. Sans elle, nous périrons en général comme pays indépendant.

Ces indications de Lénine ne doivent pas être oubliées.

Quelle sera la forme de l’alliance des ouvriers et des paysans en liaison avec les mesures ci-dessus tracées ? Je pense que ces mesures ne feront que raffermir cette alliance. En effet, si les fermes collectives et d’État se développent sur un rythme accéléré ; si à la suite d’une aide directe aux petits et moyens paysans, le rendement de leur économie s’accentue et que la coopération englobe des masses paysannes de plus en plus larges ; si l’État reçoit de nouvelles centaines de millions de pouds de blé-marchand nécessaire pour manœuvrer sur le marché ; lorsque, à la suite de toutes ces mesures et d’autres analogues, la classe des koulaks sera peu à peu réduite à l’impuissance, — n’est-il pas évident que les contradictions existant dans l’alliance de la classe ouvrière et des paysans s’effaceront de plus en plus ; que la nécessité de recourir aux mesures extraordinaires d’approvisionnement en blé tombera d’elle-même ; que les larges masses paysannes se tourneront de plus en plus vers les formes collectives de l’agriculture, et que la lutte livrée aux éléments capitalistes de la campagne prendra un caractère de plus en plus universel et de plus en plus organisé ?

N’est-il pas évident que l’alliance des ouvriers et des paysans ne fera que gagner à ces mesures ?

Seulement, il ne faut pas perdre de vue qu’en régime de dictature du prolétariat l’alliance des ouvriers et des paysans n’est pas une simple alliance.

C’est une forme d’union de classe particulière entre la classe ouvrière et les masses paysannes laborieuses ; elle se propose de renforcer les positions de la classe ouvrière, de lui assurer un rôle dirigeant dans cette union, et d’abolir les classes et la société qui les comporte.

Toute autre façon de concevoir l’alliance de la classe ouvrière et des paysans est de l’opportunisme, du menchévisme, — tout ce que vous voudrez, sauf le marxisme, le léninisme.

Comment faire concorder l’idée de l’alliance de la classe ouvrière et des paysans avec la thèse connue de Lénine, d’après laquelle « les paysans sont la dernière classe capitaliste » ? N’y a-t-il pas là une contradiction ? Non, évidemment.

La contradiction n’y est qu’apparente, spécieuse. En réalité, elle est inexistante. Dans le même rapport, au IIe congrès de l’Internationale communiste où il définit les paysans comme la « dernière classe capitaliste », Lénine revient à plusieurs reprises sur la nécessité d’une alliance entre ouvriers et paysans, affirmant que « le principe suprême de la dictature consiste à soutenir l’alliance des ouvriers et des paysans afin que le prolétariat puisse maintenir son rôle dirigeant et le pouvoir ». Il est clair que Lénine n’y voyait aucune contradiction.

Comment faut-il entendre la thèse de Lénine d’après laquelle les paysans sont « la dernière classe capitaliste » ?

Est-ce à dire que la paysannerie se compose de capitalistes ? Nullement. Les paysans forment une classe à part ; celle-ci édifie son économie sur le principe de la propriété privée des instruments et moyens de production ; elle se distingue, par suite, de la classe des prolétaires dont l’économie est basée sur le principe de la propriété collective des instruments et moyens de production.

D’autre part, la classe paysanne fournit, engendre et alimente des éléments capitalistes, des koulaks et, en général, des exploiteurs de toute espèce.

Cette circonstance ne constitue-t-elle pas un obstacle insurmontable à l’organisation de l’alliance de la classe ouvrière et des paysans ? Non, évidemment.

En régime de dictature du prolétariat l’alliance des ouvriers et des paysans ne porte pas sur l’ensemble de la paysannerie. Elle ne s’étend qu’à la classe ouvrière et aux paysans laborieux.

On ne saurait réaliser cette alliance sans combattre les éléments capitalistes de la campagne, sans lutter contre les koulaks. Pour qu’elle soit solide, il est nécessaire d’organiser les paysans pauvres, soutien de la classe ouvrière dans les campagnes.

Aussi, l’alliance des ouvriers et des paysans ne saurait-elle, dans les conditions actuelles de la dictature du prolétariat, être réalisée que sous le mot d’ordre bien connu de Lénine : Appuyons-nous sur les paysans pauvres, passons une alliance solide avec les paysans moyens, ne cessons pas un seul instant de lutter contre les koulaks.

Ce n’est qu’en s’inspirant de ce mot d’ordre que l’on pourra intéresser les masses fondamentales de la paysannerie à l’édification socialiste.

Ainsi, vous voyez que la contradiction entre les deux formules de Lénine n’est qu’apparente. En réalité, elle est inexistante.

=>Oeuvres de Staline

Staline : Discours prononcé au premier congrès des kolkhoziens – oudarniks de l’U.R.S.S.

LE 19 FEVRIER 1933

Camarades kolkhoziens et kolkhoziennes, je ne pensais pas prendre la parole à votre congrès. Car les orateurs qui m’ont précédé ont déjà dit tout ce qu’il y avait à dire : ils l’ont dit et bien dit. Est-il besoin après cela de prendre la parole ? Mais puisque vous insistez, et que la force est dans vos mains (applaudissements prolongés) je dois me soumettre.

J’examinerai brièvement quelques questions :

LA VOIE DES KOLKHOZ EST LA SEULE JUSTE

Première question : La voie dans laquelle s’est engagée la paysannerie kolkhozienne, la voie des kolkhoz est-elle juste ? Ce n’est pas une question oiseuse. Vous, oudarniks des kolkhoz, ne doutez certainement pas que les kolkhoz soient dans la bonne voie.

Il se peut donc que cette question vous paraisse superflue. Mais tous les paysans ne pensent pas comme vous.

Nombreux sont encore ceux, parmi les paysans et aussi parmi les kolkhoziens, qui doutent de la justesse de la voie des kolkhoz.Il n’y a là rien d’étonnant. En effet, durant des siècles, les gens ont vécu à la mode ancienne, marchant dans le vieux chemin, courbant l’échiné devant le koulak et le grand propriétaire foncier, devant l’usurier et le spéculateur.

On ne saurait dire que ce vieux chemin, ce chemin capitaliste, ait rencontré l’approbation des paysans. Mais ce vieux chemin était un chemin battu, coutumier, et personne n’avait encore démontré en fait que l’on pouvait vivre autrement et mieux. D’autant plus que, dans tous les pays bourgeois, les hommes continuent à vivre à l’ancienne mode…

Et voilà que tout à coup les bolcheviks, telle une tempête, font irruption dans cette vie ancienne, croupissante, et proclament : il est temps d’abandonner le vieux chemin ; il est temps de commencer une nouvelle vie, la vie des kolkhoz ; il est temps de commencer à vivre, non pas comme tout le monde vit dans les pays bourgeois, mais sur un mode nouveau, en artels.

Mais qu’est-ce que cette vie nouvelle, qui le sait ? Et si elle allait être pire que la vie d’autrefois ? En tout cas, le nouveau chemin n’est pas un chemin coutumier, un chemin battu, et il n’est pas encore tout à fait exploré. Ne ferait-on pas mieux de s’en tenir au vieux chemin ? Ne ferait-on pas mieux d’attendre encore avant de s’engager dans la voie nouvelle, kolkhozienne ? Vaut-il la peine de courir ce risque ? Voilà les doutes qui travaillent aujourd’hui une partie de la paysannerie laborieuse.

Devons-nous dissiper ces doutes ? Devons-nous les étaler au grand jour et montrer ce qu’ils valent ? Evidemment oui.

C’est pourquoi la question que je viens de poser ne peut être appelée une question oiseuse. Ainsi, est-elle juste, la voie dans laquelle s’est engagée la paysannerie kolkhozienne ?

Certains camarades pensent que nous avons commencé à passer dans cette nouvelle voie, dans la voie des kolkhoz, il y a trois ans Cela n’est vrai qu’en partie. Certes, l’édification en masse des kolkhoz a commencé, chez nous, il y a trois ans.

On sait que ce passage fut marqué par l’écrasement des koulaks et la poussée de millions de paysans pauvres et moyens vers les kolkhoz.

Tout cela est exact. Mais pour pouvoir passer en masse aux kolkhoz, il fallait réunir certaines conditions préalables, sans lesquelles, d’une façon générale, un mouvement kolkhozien de masse ne saurait se concevoir.

Il fallait avant tout qu’existât le pouvoir des Soviets, qui a aidé et aide encore les paysans à s’engager dans la voie des kolkhoz. Il fallait, en second lieu, chasser les grands propriétaires fonciers et les capitalistes, leur enlever les usines et les terres et les déclarer propriété du peuple. Il fallait, en troisième lieu, mater les koulaks et leur enlever machines et tracteurs.

Il fallait, en quatrième lieu, déclarer que seuls les paysans pauvres et moyens groupés dans les kolkhoz peuvent utiliser les machines et les tracteurs.

Il fallait enfin industrialiser le pays, monter une nouvelle industrie, l’industrie des tracteurs, construire de nouvelles usines de machines agricoles, pour fournir en abondance la paysannerie kolkhozienne en tracteurs et en machines.

Sans ces conditions préalables, il eût été inutile de songer à ce passage en masse dans la voie des kolkhoz, commencé il y a trois ans.

Par conséquent, pour s’engager dans la voie des kolkhoz, il fallait avant tout faire la Révolution d’Octobre, renverser les capitalistes et les grands propriétaires fonciers, leur enlever la terre et les usines et monter une nouvelle industrie.

C’est avec la Révolution d’Octobre que commença le passage sur la nouvelle voie, sur la voie des kolkhoz. Si ce mouvement n’a pris une force nouvelle qu’il y a trois ans, c’est parce que les résultats économiques de la Révolution d’Octobre ne se sont révélés dans toute leur ampleur qu’à cette époque ; c’est à cette époque seulement que l’on a réussi à pousser en avant l’industrialisation du pays.

L’histoire des peuples connaît nombre de révolutions. Ce qui les distingue de la Révolution d’Octobre, c’est que toutes furent unilatérales.

Une forme d’exploitation des travailleurs remplaçait l’autre, mais l’exploitation elle-même demeurait.

Les exploiteurs et les oppresseurs étaient remplacés par d’autres exploiteurs et oppresseurs, mais exploiteurs et oppresseurs demeuraient. Seule la Révolution d’Octobre s’est donné comme but de supprimer toute exploitation et de faire disparaître les exploiteurs et les oppresseurs de tout ordre et de tout genre.

La révolution des esclaves fit disparaître les propriétaires d’esclaves ; elle abolit la forme esclavagiste d’exploitation des travailleurs. Mais elle mit à leur place les féodaux et le servage comme forme d’exploitation des travailleurs. Les exploiteurs furent remplacés par d’autres exploiteurs.

Au temps de l’esclavage, la «loi» autorisait les propriétaires à tuer leurs esclaves. Sous le régime du servage, la «loi» autorisait «seulement» les féodaux à vendre les serfs.

La révolution des paysans-serfs fit disparaître les féodaux et abolit le servage comme forme d’exploitation.

Mais elle mit à leur place les capitalistes et les grands propriétaires fonciers, la forme d’exploitation des travailleurs par le capital et la grande propriété foncière. Les exploiteurs furent remplacés par d’autres exploiteurs.Sous le régime du servage, la «loi» autorisait la vente des serfs. En régime capitaliste, la «loi» autorise «seulement» à vouer les travailleurs au chômage et à l’appauvrissement, à la ruine et à la mort par inanition.

Seule notre révolution soviétique, seule notre Révolution d’Octobre a posé la question comme suit : ne pas remplacer les exploiteurs par d’autres exploiteurs, ne pas remplacer une forme d’exploitation par une autre, mais éliminer toute exploitation, éliminer les exploiteurs, les riches et les oppresseurs de toute sorte, anciens et nouveaux.

(Applaudissements prolongés.)

Voilà pourquoi la Révolution d’Octobre était la condition préalable, la prémisse nécessaire pour que les paysans passent dans la voie nouvelle, dans la voie des kolkhoz.

Les paysans ont-ils eu raison de soutenir la Révolution d’Octobre ? Oui. Ils ont eu raison puisque la Révolution d’Octobre les a aidés à se débarrasser des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, des usuriers et des koulaks, des marchands et des spéculateurs.

Mais ce n’est là qu’un côté de la question. Chasser les oppresseurs, chasser les grands propriétaires fonciers et les capitalistes, mater les koulaks et les spéculateurs, c’est très bien.

Mais cela ne suffit pas. Pour se libérer définitivement des vieilles entraves, il ne suffit pas simplement d’écraser les exploiteurs. Il faut encore édifier une vie nouvelle, une vie qui permette au paysan travailleur d’améliorer sa situation matérielle et culturelle et de s’élever de jour en jour, d’année en année. Pour cela, il faut instituer un nouveau régime à la campagne, le régime des kolkhoz. C’est là l’autre côté de la question.

Qu’est-ce qui distingue le vieux régime du régime nouveau, de celui des kolkhoz ?Sous l’ancien régime, les paysans travaillaient séparément ; ils travaillaient suivant les vieux procédés ancestraux, avec les vieux instruments de travail ; ils besognaient pour les grands propriétaires fonciers et les capitalistes, les koulaks et les spéculateurs ; ils peinaient, souffrant la faim et enrichissant les autres.

Sous le régime nouveau, sous le régime des kolkhoz, les paysans travaillent en commun, par artel, en employant de nouveaux instruments, tracteurs et machines agricoles ; ils travaillent pour eux- mêmes et pour leurs kolkhoz ; ils vivent sans capitalistes ni grands propriétaires fonciers, sans koulaks ni spéculateurs ; ils travaillent pour améliorer tous les jours leur situation matérielle et culturelle.

Là, sous le vieux régime, le gouvernement est bourgeois, et il soutient les riches contre les paysans travailleurs.

Ici, sous le nouveau régime, le régime des kolkhoz, le gouvernement est ouvrier et paysan, et il soutient les ouvriers et les paysans contre les riches de tout genre. Le vieux régime mène au capitalisme. Le nouveau, au socialisme.

Voilà donc deux voies : la voie capitaliste et la voie socialiste ; celle qui mène en avant, vers le socialisme, et celle qui mène en arrière, vers le capitalisme.

Il y a des gens qui pensent que l’on pourrait s’engager dans une troisième voie. Ce sont ces camarades hésitants, encore insuffisamment convaincus de la justesse de la voie kolkhozienne, qui se saisissent avec un empressement particulier de cette troisième voie que personne ne connaît.

Ils veulent que nous revenions au vieux régime, que nous revenions à l’économie individuelle, mais où il n’y aurait ni capitalistes, ni grands propriétaires fonciers. Ils veulent, en outre, que nous admettions «seulement» les koulaks et autres petits capitalistes,comme un fait naturel dans notre régime économique. En réalité, ce n’est pas une troisième voie, c’est la deuxième, la voie conduisant au capitalisme.

En effet, que signifie revenir à l’économie individuelle et rétablir la classe des koulaks ? C’est rétablir le joug du koulak, c’est rétablir l’exploitation de la paysannerie par les koulaks, c’est donner le pouvoir à ces derniers.

Mais peut-on rétablir la classe des koulaks et conserver en même temps le pouvoir des Soviets ? Non. Le rétablissement de la classe des koulaks mènerait à la création d’un pouvoir koulak et à la destruction du pouvoir des Soviets. Par conséquent, il conduirait à la formation d’un gouvernement bourgeois.

Et la formation d’un gouvernement bourgeois, à son tour, conduirait au rétablissement des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, au rétablissement du capitalisme. La prétendue troisième voie n’est en réalité que la seconde, la voie du retour au capitalisme.

Allez donc demander aux paysans s’ils veulent rétablir le joug des koulaks, revenir au capitalisme, détruire le pouvoir des Soviets et rétablir le pouvoir des grands propriétaires fonciers et des capitalistes.

Allez donc le leur demander, et vous saurez quelle est la voie que la majorité des paysans travailleurs considère comme la seule juste.

Par conséquent, il n’y a que deux voies : ou bien en avant, en montant la côte, vers le nouveau régime, le régime des kolkhoz ; ou bien en arrière en dévalant la côte, vers le vieux régime, le régime des capitalistes et des koulaks.

Il n’est point de troisième voie.

La paysannerie travailleuse a eu raison de repousser la voiecapitaliste et de s’engager dans la voie de l’édification des kolkhoz.

On dit que la voie des kolkhoz est une voie juste mais difficile. Ce n’est vrai qu’en partie. Certes, les difficultés existent sur cette voie.

Une bonne vie ne se fait pas toute seule.

Mais le fait est que les principales difficultés sont déjà surmontées ; et celles qui nous restent à vaincre, ne valent même pas la peine qu’on en parle sérieusement. En tout cas, comparées aux difficultés que les ouvriers ont eu à surmonter il y a dix, quinze ans, vos difficultés d’aujourd’hui, camarades kolkhoziens, semblent un jeu d’enfants. Vos orateurs, ici, dans leurs interventions, ont loué les ouvriers de Leningrad, de Moscou, de Kharkov, du bassin du Donetz.

Les ouvriers, disaient-ils, ont des réalisations à enregistrer tandis que vous, kolkhoziens, vous en avez beaucoup moins. Il me semble que vos orateurs dans leurs discours laissaient percer même une sorte de jalousie de camarade à camarade ; ils avaient l’air de dire : Comme ce serait bien si nous, paysans kolkhoziens, avions des réalisations pareilles aux vôtres, à celles des ouvriers de Leningrad, de Moscou, du bassin du Donetz, de Kharkov…

Tout cela est bien. Mais savez-vous ce que ces réalisations ont coûté aux ouvriers de Leningrad et de Moscou, quelles privations ils ont endurées pour obtenir enfin ces réalisations ?

Je pourrais vous rapporter quelques faits de la vie des ouvriers, en 1918 : pendant des semaines entières, on ne distribuait pas aux ouvriers le moindre morceau de pain, sans parler même de la viande et des autres produits alimentaires.

On considérait que les meilleurs jours étaient ceux où l’on pouvait distribuer aux ouvriers de Leningrad et de Moscou cinquante grammes de pain noir, et encore moitié mélangé de tourteaux.Et cela ne dura pas un mois, ni même six mois, ouais deux années entières.

Cependant les ouvriers souffraient sans se décourager, sachant que des temps meilleurs viendraient qui leur apporteraient des succès décisifs. Eh bien, vous voyez que les ouvriers ne s’étaient pas trompés.

Comparez un peu vos difficultés et privations à celles endurées par les ouvriers, et vous verrez qu’il ne vaut même pas la peine d’en parler sérieusement.

Que faut-il pour pousser en avant le mouvement kolkhozien et développer à fond l’édification des kolkhoz ?

Pour cela il faut avant tout que ces derniers disposent d’une terre cultivable et dont la jouissance leur soit pleinement assurée. L’avez-vous, cette terre ? Oui, vous l’avez. On sait que les meilleures terres ont été remises et solidement rattachées aux kolkhoz. Par conséquent, les kolkhoziens peuvent travailler et amender cette terre à volonté, sans crainte de la voir passer en d’autres mains.

Pour cela il faut en second lieu que les kolkhoziens puissent disposer de tracteurs et de machines. Les avez-vous ? Oui, vous les avez.

Tout le monde sait que nos usines de tracteurs et nos usines de machines agricoles travaillent avant tout et surtout pour les kolkhoz, auxquels elles fournissent tous les instruments modernes.

Pour cela il faut enfin que le gouvernement soutienne de toutes ses forces les paysans kolkhoziens, en leur fournissant hommes et moyens financiers, et qu’il empêche les résidus des classes ennemies de désagréger les kolkhoz.

Ce gouvernement, l’avez-vous ?

Oui, vous l’avez.Il s’appelle le gouvernement soviétique des ouvriers et des paysans.

Nommez-moi un pays où le gouvernement soutiendrait, non les capitalistes et les grands propriétaires fonciers, non les koulaks et autres riches, mais les paysans travailleurs.

Un tel pays n’a jamais existé et n’existe nulle part ailleurs.

Il n’y a que chez nous, au pays des Soviets, qu’existe un gouvernement dressé comme un rempart pour défendre les ouvriers et les paysans-kolkhoziens, pour défendre tous les travailleurs de la ville et de la campagne, contre tous les riches et tous les exploiteurs.

(Applaudissements prolongés.)

Par conséquent, vous avez tout ce qu’il faut pour développer l’édification des kolkhoz et vous libérer entièrement des vieilles entraves.

De votre part, il ne faut qu’une chose : travailler honnêtement, partager les revenus du kolkhoz selon le travail de chacun, veiller aux biens des kolkhoz, veiller aux tracteurs et aux machines, entretenir avec soin les chevaux, remplir vos obligations envers votre Etat ouvrier et paysan, fortifier les kolkhoz, en chasser les koulaks et leurs sous-ordres qui s’y sont faufilés.

Vous serez sans doute d’accord avec moi pour dire que vaincre ces difficultés, c’est-à-dire travailler honnêtement et veiller aux biens des kolkhoz, n’est pas si difficile.

D’autant plus que vous ne travaillez plus pour les riches, ni pour les exploiteurs, mais pour vous-mêmes, pour vos propres kolkhoz.

Vous voyez que la voie kolkhozienne, la voie du socialisme, est la seule juste pour les paysans travailleurs.

II ­ NOTRE TACHE IMMEDIATE EST
DE DONNER L’AISANCE A TOUS LES KOLKHOZIENS

Deuxième question : Qu’avons-nous obtenu sur cette voie nouvelle, sur notre voie kolkhozienne, et que pensons-nous obtenir dans les deux ou trois prochaines années ?

Le socialisme est une bonne chose. Une vie socialiste heureuse est une bonne chose sans contredit. Mais tout cela est une question d’avenir. La question principale, aujourd’hui, n’est pas ce que nous obtiendrons dans l’avenir.

La question principale est ce que nous avons obtenu dès à présent.

La paysannerie s’est engagée dans la voie des kolkhoz. C’est très bien. Mais qu’a-t-elle obtenu dans cette voie ? Qu’avons-nous obtenu de palpable, en suivant la voie des kolkhoz ?

Nous avons pu aider des millions de paysans pauvres à entrer dans les kolkhoz. Nous sommes arrivés à ceci que, une fois entrés dans les kolkhoz et y bénéficiant des meilleures terres et des meilleurs instruments de production, les millions de paysans pauvres se sont élevés au niveau des paysans moyens.

Nous sommes arrivés à ceci que les millions de paysans pauvres, qui autrefois ne mangeaient jamais à leur faim sont devenus, dans les kolkhoz, des paysans moyens, des hommes assurés du lendemain.

Nous avons mis un terme à la différenciation des paysans en paysans pauvres et koulaks ; nous avons battu les koulaks et aidé les paysans pauvres à devenir les maîtres de leur besogne, au sein des kolkhoz, à devenir des paysans moyens.

Quelle était la situation il y a quatre ans environ avant que se fût développée l’édification des kolkhoz ?

Les koulaks s’enrichissaient et prospéraient, les paysans pauvress’appauvrissaient et se ruinaient, devenant la proie des koulaks. Les

paysans moyens cherchaient à se hisser au niveau des koulaks, mais, à la grande joie de ces derniers, ils retombaient et venaient grossir les rangs des paysans pauvres.

Il n’est pas difficile de deviner que seuls les koulaks trouvaient leur compte à tout ce gâchis, et peut-être aussi quelques-uns des paysans aisés. Sur 100 foyers paysans, l’on pouvait compter 4 ou 5 foyers koulaks, 8 ou 10 foyers de paysans aisés, 45 à 50 foyers de paysans moyens et environ 35 foyers de paysans pauvres.

Par conséquent, les paysans pauvres, obligés de subir le joug koulak, formaient au moins 35 % de tous les foyers. Et je ne parle pas des catégories inférieures de la paysannerie moyenne dont elles formaient plus de la moitié, et qui, ayant une situation peu différente de celle des paysans pauvres, se trouvaient sous la dépendance directe des koulaks.

En développant l’édification des kolkhoz, nous avons réussi à faire disparaître ce gâchis et cette injustice ; nous avons brisé le joug des koulaks ; toute cette masse de paysans pauvres nous l’avons attirée dans les kolkhoz ; là, nous leur avons assuré l’existence et les avons élevés au niveau de paysans moyens profitant de la terre du kolkhoz, des avantages attachés à ce dernier, des tracteurs et des machines agricoles.

Qu’est-ce que cela signifie ? C’est qu’au moins vingt millions de population paysanne, au moins vingt millions de paysans pauvres ont été sauvés de la misère et de la ruine, sauvés de l’asservissement au koulak et, grâce aux kolkhoz, assurés du lendemain.

C’est un grand succès, camarades. Un succès comme n’en avait jamais encore connu le monde, et qu’aucun Etat n’avait jamais atteint.

Voilà donc les résultats pratiques, palpables de l’édification des kolkhoz, les résultats dus au fait que la paysannerie s’est engagée dans la voie kolkhozienne.

Mais ce n’est là que notre premier pas, que notre premier succès dans la voie de l’édification des kolkhoz.

Il serait faux de croire que nous dussions nous en tenir à ce premier pas, à ce premier succès. Non, camarades, nous ne pouvons pas nous en tenir à ce succès.

Pour marcher en avant, et consolider définitivement les kolkhoz, nous devons faire un deuxième pas, nous devons obtenir un nouveau succès. En quoi consiste ce deuxième pas ? Il consiste à élever encore plus haut les kolkhoziens, aussi bien les anciens paysans pauvres que les anciens paysans moyens.

Il consiste à donner l’aisance à tous les kolkhoziens. Oui, camarades, à leur donner l’aisance. (Applaudissements prolongés.) Nous avons réussi, grâce aux kolkhoz, à élever les paysans pauvres au niveau des paysans moyens. C’est très bien. Mais cela ne suffit pas. Nous devons maintenant faire encore un pas en avant, aider tous les kolkhoziens, anciens paysans pauvres et anciens paysans moyens, à s’élever au niveau des paysans aisés.

On peut arriver à cela, et nous devons y arriver coûte que coûte.

(Applaudissements prolongés.) Nous avons actuellement tout ce qu’il faut pour arriver à ce but.

Nos machines et nos tracteurs sont aujourd’hui mal utilisés. Notre terre est médiocrement travaillée. Il suffit d’utiliser mieux les machines et les tracteurs, il suffit de travailler mieux la terre et nous arriverons à doubler, à tripler la quantité de nos produits. Et cela suffit amplement pour faire de tous les membres des kolkhoz, des travailleurs aisés des champs kolkhoziens.

Comment les choses se présentaient-elles autrefois, à propos des paysans aisés ? Pour acquérir l’aisance, il fallait faire du tort à ses voisins, les exploiter, leur vendre le plus cher possible, leur acheter le meilleur marché possible, embaucher quelques salariés agricoles, les exploiter proprement, amasser un petit capital et, une fois d’aplomb, se faire koulak.

C’est ce qui explique en somme pourquoi les paysans aisés suscitaient autrefois, sous le régime de l’économie individuelle, la méfiance et la haine des paysans pauvres et moyens. Aujourd’hui il en va autrement. Aujourd’hui, les conditions mêmes sont autres.

Pour que les kolkhoziens acquièrent l’aisance point n’est besoin de faire du tort à ses voisins ou de les exploiter. D’ailleurs il ne serait pas facile, aujourd’hui, d’exploiter qui que ce soit, puisque la propriété privée et l’affermage de la terre n’existent plus chez nous, que les machines et tracteurs appartiennent à l’État ; quant aux possesseurs des capitaux, ils ne sont plus à la mode maintenant dans les kolkhoz.

Cette mode fut, mais elle a disparu à jamais. Aujourd’hui, pour que les kolkhoziens acquièrent l’aisance, une chose suffit : travailler honnêtement dans les kolkhoz, utiliser rationnellement tracteurs et machines, utiliser rationnellement les bêtes de travail, cultiver rationnellement la terre, être ménager de la propriété du kolkhoz.

On dit parfois : Puisqu’il y a socialisme, pourquoi travailler encore ? Nous travaillions autrefois, nous travaillons aujourd’hui, n’est-il pas temps de cesser de travailler ?

De tels propos sont foncièrement erronés, camarades. C’est une philosophie de fainéants et non d’honnêtes travailleurs. Le socialisme n’est pas du tout la négation du travail. Au contraire, le socialisme est basé sur le travail. Socialisme et travail sont inséparables. Lénine, notre grand maître, disait : «Qui ne travaille pas, ne mange pas.»

Qu’est-ce que cela signifie ? Contre qui sont dirigées ces paroles de Lénine ? Contre les exploiteurs, contre ceux qui ne travaillent pas eux-mêmes, mais qui font travailler les autres et s’enrichissent à leurs dépens.

Contre qui encore ? Contre ceux qui fainéantent et veulent profiter du travail des autres. Ce que le socialisme exige, ce n’est pas de la fainéantise, mais que tous travaillent honnêtement, qu’ils travaillent non pour les autres, non pour les riches et les exploiteurs, mais pour eux-mêmes, pour la société.

Et si nous travaillons honnêtement, si nous travaillons pour nous­ mêmes, pour nos kolkhoz, nous arriverons en deux ou trois années à élever tous les kolkhoziens, anciens paysans pauvres et anciens paysans moyens, au niveau de paysans aisés, au niveau d’hommes bénéficiant de l’abondance des produits et menant une vie parfaitement cultivée.

C’est là, maintenant, notre tâche immédiate. Nous pouvons arriver à cela et nous devons y arriver, coûte que coûte. (Applaudissements prolongés.)

III ­ QUELQUES REMARQUES

Et maintenant, permettez-moi de faire quelques remarques.

Tout d’abord en ce qui concerne nos membres du Parti à la campagne. Il y a parmi vous des membres du Parti, mais encore plus de sans-parti.

C’est très bien que les sans­parti, à ce congrès, soient plus nombreux que les communistes, parce que c’est précisément les sans­parti quenous devons avant tout faire participer à notre travail. Il y a des communistes qui se comportent en bolcheviks envers les kolkhoziens sans-parti.

Mais il y en a d’autres qui tirent vanité de leur qualité de communistes, et tiennent à distance les sans-parti. C’est mal, c’est nuisible. Ce qui fait la force des bolcheviks, la force des communistes, c’est qu’ils savent entourer notre Parti de millions de militants sans-parti.

Nous, bolcheviks, n’aurions pas remporté les succès que nous enregistrons aujourd’hui, si nous n’avions pas su gagner au Parti la confiance de millions de sans-parti, ouvriers et paysans. Et que faut-il pour cela ?

Il faut que les communistes, au lieu de dresser une barrière entre eux et les sans-parti, au lieu de se confiner dans leur coquille de membres du Parti, au lieu de tirer vanité de cette qualité, prêtent l’oreille à la voix des sans-parti, qu’ils ne se bornent pas à les instruire, mais s’instruisent eux­mêmes auprès d’eux.

Il ne faut pas oublier que les membres du Parti ne tombent pas du ciel. Il faut se rappeler que tous les membres du Parti furent autrefois des sans-parti. Aujourd’hui sans-parti, demain membre du Parti. Y a-t-il là en somme de quoi tirer vanité ? Parmi nous, vieux bolcheviks, on en trouvera bon nombre qui militent dans le Parti depuis vingt ou trente ans.

Et pourtant, nous aussi, nous étions autrefois des sans-parti. Que serait-il advenu de nous si, il y a une vingtaine ou une trentaine d’années, les membres du Parti, à cette époque, s’étaient mis à nous traiter par-dessous la jambe, et ne nous avaient pas laissés approcher du Parti ? Il est possible que nous en serions restés éloignés pendant des années. Et pourtant, nous autres vieux bolcheviks, nous ne sommes pas les derniers des hommes, camarades ! (Joyeuse animation, applaudissements prolongés.) Voilà pourquoi nos communistes, les nouveaux membres du Parti, qui parfois se donnent des airs devant les sans-parti, doivent se souvenir de tout cela, se souvenir que ce n’est pas la vanité, mais la modestie qui pare le bolchevik.

Quelques mots maintenant à propos des femmes, à propos des kolkhoziennes. La question des femmes dans les kolkhoz est une question d’importance, camarades.

Je sais que beaucoup d’entre vous sous-estiment le rôle des femmes et même se moquent un peu d’elles. Mais vous avez tort, camarades, grandement tort. Ce n’est pas seulement parce que les femmes représentent la moitié de la population. C’est surtout parce que le mouvement kolkhozien a porté aux postes de direction bon nombre de femmes remarquables, de femmes douées.

Considérez ce congrès, sa composition, et vous verrez que les femmes, d’arriérées qu’elles étaient, ont depuis longtemps rejoint l’avant-garde. Les femmes, dans les kolkhoz, constituent une force importante. Tenir cette force sous le boisseau, c’est commettre un crime. Notre devoir est de promouvoir les femmes, dans les kolkhoz, et de faire agir cette force.

Il est vrai que le pouvoir des Soviets a eu, dans un passé récent, un petit malentendu avec les kolkhoziennes. C’était à propos de leurs vaches. Mais maintenant la question des vaches est réglée, et le malentendu est dissipé. (Applaudissements prolongés.) Nous sommes arrivés à ceci que la plupart des kolkhoziens possèdent déjà une vache par foyer.

Une année, deux années passeront encore, et vous ne trouverez plus un seul kolkhozien qui n’ait pas sa vache. Soyez assurés que nous, bolcheviks, saurons faire en sorte que chaque kolkhozien ait savache. (Applaudissements prolongés.) Pour ce qui est des kolkhoziennes, elles ne doivent pas oublier le rôle et l’importance des kolkhoz pour la femme. Elles ne doivent pas oublier que c’est seulement dans les kolkhoz qu’elles peuvent se mettre sur un pied d’égalité avec l’homme.

En dehors des kolkhoz, c’est l’inégalité ; dans les kolkhoz, c’est l’égalité des droits. Que les camarades kolkhoziennes s’en souviennent, et qu’elles gardent le régime des kolkhoz comme la prunelle de leurs yeux. (Applaudissements prolongés.)

Deux mots sur les kolkhoziens et les kolkhoziennes, membres des Jeunesses communistes. Les jeunes, c’est notre avenir, notre espoir, camarades. Les jeunes doivent nous remplacer, nous, les vieux. Ils doivent porter notre drapeau jusqu’à la victoire finale.

Il y a parmi les paysans bon nombre de vieux, embarrassés du vieux fardeau, embarrassés des habitudes et des souvenirs de la vie d’autrefois. On conçoit donc qu’ils ne réussissent pas toujours à emboîter le pas au Parti, au pouvoir des Soviets.

Il en va autrement de nos jeunes. Ils sont libres du vieux fardeau, et ils s’assimilent avec plus de facilité les enseignements de Lénine.

Et précisément parce que les jeunes s’assimilent avec plus de facilité les enseignements de Lénine, précisément pour cette raison, ils sont appelés à entraîner les retardataires et les hésitants. Il est vrai qu’ils manquent de savoir. Mais le savoir est chose qui s’acquiert. Qui ne l’a pas aujourd’hui, l’aura demain. C’est pourquoi la tâche est d’étudier et d’étudier encore le léninisme.

Camarades des Jeunesses communistes !

Étudiez le bolchévisme et faites avancer ceux qui hésitent ! Bavardez moins, travaillez plus, et vous réussirez à coup sûr. (Applaudissements.)Quelques mots sur les paysans individuels.

On a peu parlé ici des paysans individuels. Mais cela ne signifie pas encore qu’il n’y en ait plus. Non, assurément. Les paysans individuels existent, et l’on ne peut pas ne pas en tenir compte, parce que ce sont nos kolkhoziens de demain. Je sais qu’une partie des paysans individuels s’est définitivement corrompue et se livre à la spéculation.

C’est sans doute ce qui explique que nos kolkhoziens ne les acceptent au kolkhoz qu’avec un grand discernement et, parfois même, ne les acceptent pas du tout.

Évidemment, c’est juste, et il ne saurait y avoir là d’objections. Mais il y a une autre partie, la plus grande, des paysans individuels, celle qui ne se livre pas à la spéculation, mais gagne son pain en travaillant honnêtement.

Ces paysans individuels ne seraient peut-être pas fâchés d’entrer au kolkhoz. Mais ce qui les en empêche, ce sont, d’une part, leurs doutes sur la justesse de la voie kolkhozienne, et, de l’autre, la rancune qui existe actuellement parmi les kolkhoziens contre les paysans individuels.

Certes, il faut comprendre les kolkhoziens et se mettre à leur place.

Toutes ces années, ils ont eu à endurer bien des offenses et moqueries de la part des paysans individuels. Mais offenses et moqueries ne doivent pas avoir ici une importance décisive.

C’est un mauvais dirigeant, celui qui ne sait pas oublier les offenses et qui fait passer ses sentiments avant les intérêts de l’oeuvre kolkhozienne. Si vous voulez être des dirigeants, vous devez savoir oublier les offenses que vous ont faites certains paysans individuels.

Il y a deux ans, je reçus de la région de la Volga une lettre d’une paysanne veuve. Elle se plaignait de se voir refuser l’accès du kolkhoz, et requérait mon aide. Je demandai des explications au kolkhoz. On me répondit qu’on ne pouvait l’accepter parce qu’elle avait outragé une réunion de kolkhoziens.

De quoi s’agissait-il ? Pendant une réunion de paysans où les kolkhoziens appelaient les paysans individuels à entrer au kolkhoz, cette veuve, en réponse à cet appel, avait, paraît-il, relevé sa jupe en disant : Tenez, je l’ai là, votre kolkhoz ! (Joyeuse animation.

Hilarité.) Il est évident qu’elle avait mal agi, qu’elle avait outragé la réunion.

Mais peut-on lui refuser l’accès du kolkhoz, si un an après elle s’est repentie sincèrement et a reconnu sa faute ? J’estime que non. C’est ce que j’ai écrit au kolkhoz. On accepta la veuve. Eh bien ? Elle travaille aujourd’hui au kolkhoz, non pas dans les derniers, mais dans les premiers rangs. (Applaudissements).

Voilà donc encore un exemple qui montre que les dirigeants, s’ils veulent rester de véritables dirigeants, doivent savoir oublier les offenses quand l’intérêt de la cause l’exige.

Il faut en dire autant des paysans individuels, en général. Je ne m’oppose pas à ce que l’on admette au kolkhoz avec discernement.

Mais je m’oppose à ce qu’on en ferme l’accès à tous les paysans individuels sans discernement.

Ce n’est pas notre politique, ce n’est pas la politique bolchevique.

Les kolkhoziens ne doivent pas oublier qu’eux­mêmes, il n’y a pas longtemps, étaient des paysans individuels.

Enfin, quelques mots sur la lettre des kolkhoziens de Bézentchouk.

Cette lettre a été publiée, et vous avez dû la lire. Sans nul doute, c’est une bonne lettre. Elle atteste qu’il y a parmi nos kolkhoziens bon nombre d’organisateurs et de propagandistes de l’œuvre kolkhozienne, expérimentés et conscients, et qui sont l’orgueil de notre pays.

Mais cette lettre contient un passage erroné, avec lequel il est absolument impossible d’être d’accord : les camarades de Bézentchouk considèrent leur travail au kolkhoz comme un travail modeste et presque insignifiant, et celui des orateurs et des chefs qui prononcent parfois des discours interminables, comme une œuvre importante et créatrice.

Peut-on être d’accord là-dessus ? Non, camarades, en aucune façon.

Ici, les camarades de Bézentchouk ont commis une erreur. Peut-être l’ont-il commise par modestie.

Mais l’erreur n’en reste pas moins une erreur. Les temps ne sont plus où les chefs étaient regardés comme les seuls créateurs de l’histoire, tandis que les ouvriers et les paysans ne comptaient pas. Ce ne sont plus seulement les chefs, mais d’abord et surtout les millions de travailleurs qui décident maintenant du sort des peuples et des Etats.

Les ouvriers et les paysans qui construisent, sans bruit ni fracas, usines et fabriques, mines et chemins de fer, kolkhoz et sovkhoz, qui créent tous les biens de la vie, qui nourrissent et habillent le monde entier, voilà les véritables héros et créateurs de la vie nouvelle.

C’est ce que nos camarades de Bézentchouk semblent avoir oublié. Quand les gens surestiment leurs forces et commencent à tirer vanité de leurs mérites, c’est mal. Cela mène à la vantardise ; or la vantardise est une mauvaise chose.

Mais c’est encore pis quand les gens commencent à sous­estimer leurs forces et ne voient pas que leur travail «modeste» et «obscur» est, en réalité, une grande œuvre créatrice, qui décide du sort de l’histoire.

Je voudrais que les camarades de Bézentchouk approuvent ma petite rectification à leur lettre. Si vous le voulez bien, camarades, nous en resterons là.

(Applaudissements prolongés qui tournent en ovation. L’assistance debout acclame le camarade Staline. Les hourras éclatent. On entend dans la salle : Vive le camarade Staline, hourra ! Vive le kolkhozien d’avant-garde ! Vive notre chef, le camarade Staline !)

=>Oeuvres de Staline

Staline : Discours prononcé à la réception des travailleurs de l’enseignement supérieur au Kremlin

17 Mai 1938, publié dans la Pravda n° 136 le 19 mai 1938

   Camarades, permettez-moi de porter un toast à la science, à son épanouissement, à la santé des hommes de science. A l’épanouissement de la science, de celle que ne s’isole pas du peuple, ne se tient pas à l’écart du peuple, mais est prête à le servir, à lui transmettre toutes les conquêtes scientifiques ; qui sert le peuple non par contrainte, mais de bon gré et avec joie (applaudissements).

   A l’épanouissement de la science, de celle qui ne permet point à ses vieux dirigeants en renom de s’enfermer présomptueusement dans la coquille des pontifes de la science, des monopolistes de la science ; qui comprend la signification, la portée, la toute-puissance de l’union des vieux et des jeunes travailleurs scientifiques ; qui ouvre de bon gré et avec joie toutes ses portes aux jeunes forces de notre pays et leur offre la possibilité de conquérir les sommets du savoir ; qui reconnaît que l’avenir appartient aux jeunes savants (applaudissements).

   A l’épanouissement de la science, de celle dont les représentants comprennent la vigueur et la portée des traditions scientifiques établies et les utilisent judicieusement dans l’intérêt de la science, sans pour cela vouloir être les esclaves de ces traditions ; de cette science qui a l’audace et la volonté de briser les vieilles traditions, normes et conceptions lorsque, une fois périmées, elles entravent la marche en avant : de la science qui sait créer de nouvelles traditions, de nouvelles normes, de nouvelles conceptions (applaudissements).

   La science a connu, au cours de son développement bien des hommes courageux qui ont su démolir les choses anciennes et faire du neuf, en dépit de tous les obstacles, envers et contre tout. Ces grands hommes de science, comme Galilée, Darwin et beaucoup d’autres, sont universellement connus.

Je voudrais parler d’un de ces coryphées de la science, lequel est aussi le plus grand homme de notre temps. C’est Lénine, notre maître, notre éducateur (applaudissements). Rappelez-vous l’année 1917.

Partant de l’analyse scientifique du développement social de la Russie, de l’analyse scientifique de la situation internationale, Lénine en vint à conclure que la seule issue à la situation était la victoire du socialisme en Russie.

Conclusion plus qu’inattendue pour beaucoup d’hommes de science de cette époque. Plékhanov, homme de science éminent, disait alors avec mépris en parlant de Lénine, que celui-ci « délirait ».

D’autres hommes de science non moins connus, prétendaient que « Lénine était atteint de folie », qu’on ferait bien de le reléguer le plus loin possible. Les hommes de science de tout ordre et de tout genre hurlaient alors contre Lénine, qu’ils accusaient de détruire la science. Mais Lénine ne craignit point de remonter le courant, de s’élever contre la routine. Et Lénine fut vainqueur (applaudissements).

   Voilà l’exemple d’un homme de science qui lutte courageusement contre la science périmée et ouvre la voie à la science nouvelle.

   Il arrive parfois que les voies nouvelles de la science et de la technique ne soient pas frayées par des hommes à renom universel dans la science, mais par des gens absolument inconnus du monde savant, par des gens ordinaires, des praticiens, des novateurs dans leur spécialité. Voici, à cette table, les camarades Stakhanov (1) et Papanine (2).

Des hommes inconnus du monde savant et dépourvus de grades universitaires, des praticiens de leur métier.

En est-il qui ignorent que Stakhanov et les stakhanovistes, dans leur activité industrielle pratique, ont renversé, parce que périmées, les normes établies par des savants et des techniciens connus, et en ont établi de nouvelles, conformes aux exigences de la science véritable et de la véritable technique ?

En est-il qui ignorent que par leur travail pratique sur une banquise en dérive, Papanine et ses compagnons ont renversé, pour ainsi dire en passant, sans un effort particulier, — comme étant périmée, — l’idée que l’on se faisait autrefois de l’Arctique, et établi une conception nouvelle, conforme aux exigences de la science véritable ?

Qui pourrait nier que Stakhanov et Papanine sont des novateurs dans la science, des hommes de notre science d’avant-garde ? Tels sont les « miracles » qui se font encore dans la science. J’ai parlé de la science. Mais il y a science et science. Celle dont j’ai parlé s’appelle science d’avant-garde.

A l’épanouissement de notre science d’avant-garde ! A la santé des savants d’avant-garde ! Vivent Lénine et le léninisme ! A la santé de Stakhanov et des stakhanovistes ! A la santé de Papanine et de ses compagnons !

(Applaudissements.)

Notes

1 Stakhanov (né en 1905) — mineur du bassin du Donetz, promoteur d’un mouvement de masse en faveur d’une haute productivité du travail dans l’industrie et l’agriculture de l’U.R.S.S. Ce mouvement fut appelé mouvement stakhanoviste.

2 Papanine (né en 1894) — explorateur de l’Arctique, chef d’un poste d’observations scientifiques installé au Pôle Nord sur une banquise en dérive du 21 mai 1937 au 19 février 1938.

=>Oeuvres de Staline

Staline : Les questions du léninisme

1926

Dédié à l’organisation de Léningrad du P.C.R. – ­J. Staline

1. Définition du léninisme

La brochure Les bases du léninisme contient une définition du léninisme qui semble avoir obtenu droit de cité.

La voici : Le léninisme, c’est le marxisme de l’époque de l’impérialisme et de la révolution prolétarienne, ou, plus exactement, c’est la théorie et la tactique de la révolution prolétarienne en général, la théorie et la tactique de la dictature du prolétariat en particulier.

Cette définition est-elle exacte ?

Je pense qu’elle l’est. Elle est exacte, premièrement, parce qu’elle indique exactement les racines historiques du léninisme, en le caractérisant comme le marxisme de l’époque de l’impérialisme, contrairement à certains critiques de Lénine qui, par erreur, pensent que le léninisme a pris naissance après la guerre impérialiste.

Elle est exacte, deuxièmement, parce qu’elle souligne exactement le caractère international du léninisme, contrairement à la social-démocratie qui le considère comme applicable seulement à la situation russe.

Elle est exacte, troisièmement, parce qu’elle souligne avec justesse la liaison organique du léninisme avec la doctrine de Marx ; elle caractérise le léninisme comme le marxisme de l’époque de l’impérialisme, contrairement à certains critiques qui ne le considèrent pas comme une continuation du marxisme, mais seulement comme son rétablissement et son application aux conditions russes.

Il semble que tout cela ne nécessite pas de commentaires spéciaux.Néanmoins, il y a, dans notre parti, des camarades qui estiment nécessaire de définir le léninisme d’une autre façon. Voici, par exemple, le camarade Zinoviev qui pense que :

Le léninisme est le marxisme de l’époque des guerres impérialistes et de la révolution mondiale, qui a commencé directement dans un pays où prédomine la paysannerie (Pravda, « Bolchévisme ou trotskisme », 30 février 1924.)

Que peuvent signifier les mots soulignés par Zinoviev ? Pourquoi introduire dans la définition du léninisme le caractère arriéré de la Russie, son caractère paysan ?

Définir ainsi le léninisme, c’est le transformer, de doctrine internationale prolétarienne, en produit spécifiquement russe.

C’est faire le jeu de Bauer et de Kautsky, qui nient la valeur du léninisme pour les autres pays capitalistes plus développés.

Il est indéniable que la question paysanne a, pour la Russie, une importance primordiale, car notre pays est essentiellement rural.

Mais quelle signification peut avoir ce fait pour la caractéristique des principes du léninisme ?

Est–ce que le léninisme a pris naissance seulement sur le sol russe et pour la Russie, et non sur le terrain de l’impérialisme, dans les pays impérialistes en général ?

Est-ce que des ouvrages de Lénine tels que L’impérialisme, L’État et la révolution, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, La maladie infantile de gauche, etc., valent uniquement pour la Russie et non pour tous les pays impérialistes en général ?

Est-ce que le léninisme n’est pas la généralisation de l’expérience du mouvement révolutionnaire de tous les pays ? Est-ce que les principes de la théorie et de la tactique du léninisme ne valent rien, ne sont pas obligatoires pour les partis prolétariens de tous les pays ?

Est-ce que Lénine avait tort de dire que « le bolchévisme est un exemple tactique bon pour tous » ? Est-ce que Lénine avait tort de parler du « caractère international du pouvoir soviétiste et des principes de la théorie et de la tactique bolchévistes » ?

Est-ce que les paroles suivantes de Lénine sont inexactes : En Russie, la dictature du prolétariat doit nécessairement se distinguer par certaines particularités comparativement aux pays avancés, par suite du caractère très arriéré et petit-bourgeois de notre pays. Mais les forces et les formes fondamentales de l’économie sociale en Russie sont les mêmes que dans n’importe quel pays capitaliste, de sorte que ces particularités ne peuvent pas en tout cas concerner le principal.

Si tout cela est exact, n’en découle-t-il pas que la définition du léninisme donnée par Zinoviev ne peut être considérée comme exacte ?

Comment concilier cette définition étroitement nationale du léninisme avec l’internationalisme ?

2. L’essentiel dans le léninisme

Dans la brochure Les bases du léninisme, il est dit : D’aucuns pensent que la base, le point de départ du léninisme est la question de la paysannerie, de son rôle, de son importance. C’est là une opinion erronée.

La question fondamentale du léninisme, son point de départ est la question de la dictature du prolétariat, des conditions de son établissement et de sa consolidation. La question paysanne, en tant que question de la recherche d’un allié pour le prolétariat dans sa lutte pour le pouvoir, n’en est qu’un corollaire.

Cette thèse est-elle exacte ?Je pense que oui. Cette thèse découle entièrement de la définition du léninisme. En effet, si le léninisme est la théorie et la tactique de la révolution prolétarienne et si le contenu fondamental de la révolution prolétarienne est la dictature du prolétariat, il est clair que l’essentiel dans le léninisme consiste dans la dictature du prolétariat, dans l’analyse de cette question, dans l’établissement des bases et la concrétisation de cette question.

Néanmoins, Zinoviev, visiblement, ne souscrit pas à cette thèse.

Dans son article « A la mémoire de Lénine », il dit :

La question du rôle de la paysannerie, comme je l’ai déjà dit, est la question fondamentale du bolchévisme, du léninisme. (Pravda, 13 février 1924.)

Comme on le voit, cette thèse de Zinoviev découle entièrement de la définition inexacte qu’il donne du léninisme. La thèse de Lénine, d’après laquelle la dictature du prolétariat constitue le « contenu fondamental de la révolution », est-elle exacte ? Elle est absolument exacte. La thèse d’après laquelle le léninisme est la théorie et la pratique de la révolution prolétarienne est-elle juste ? Je pense que oui.

Mais qu’en résulte-t-il ? Il en résulte que la question fondamentale du léninisme, son point de départ, sa base est la question de la dictature du prolétariat.

N’est-il pas vrai que les questions concernant l’impérialisme, le développement de l’impérialisme par saccades, la victoire du socialisme dans un seul pays, l’État prolétarien, la forme soviétiste de cet Etat, le rôle du parti dans la dictature du prolétariat, les voies menant à l’édification du socialisme ont été traitées précisément par Lénine ?

N’est-il pas vrai que ces questions précisément forment la base, lefondement de l’idée de la dictature du prolétariat ? N’est-il pas vrai que, sans l’analyse de ces questions fondamentales, l’analyse de la question paysanne du point de vue de la dictature du prolétariat eût été impossible ?

On ne saurait nier que Lénine fût un connaisseur de la question paysanne. Cette question paysanne, comme question de l’allié du prolétariat, est d’une importance primordiale pour le prolétariat et forme une des parties intégrantes de la question fondamentale de la dictature du prolétariat.

N’est-il pas clair que, si le léninisme n’avait pas à résoudre la question fondamentale de la dictature du prolétariat, la question qui en dérive, c’est-à-dire la question de l’allié du prolétariat, la question de la paysannerie, ne se poserait pas ?

N’est-il pas clair que si le léninisme n’avait pas à résoudre la question pratique de la conquête du pouvoir par le prolétariat, il ne pourrait être question d’alliance avec les paysans ?

Lénine ne serait pas l’idéologue prolétarien le plus grand, il ne serait qu’un simple « philosophe paysan », comme le représentent souvent les littérateurs étrangers, s’il avait fait l’analyse de la question paysanne non pas sur la base de la théorie et de la tactique de la dictature du prolétariat, mais en dehors de cette base. De deux choses l’une :

Ou bien la question paysanne est l’essentiel dans le léninisme, et alors le léninisme ne vaut pas, n’est pas obligatoire pour les pays capitalistes développés, pour les pays qui ne sont pas des pays ruraux ;

Ou bien, l’essentiel dans le léninisme, c’est la dictature du prolétariat, et alors le léninisme est la doctrine internationale des prolétaires de tous les pays ; il vaut et il est obligatoire pour tous les pays sans exception, y compris les pays capitalistes développés.Il faut faire son choix.

3. La question de la révolution  «permanente »

Dans la brochure Les bases du léninisme, la « théorie de la révolution permanente » est considérée comme une « théorie » qui sous-estime le rôle de la paysannerie.

Il y est dit :

Lénine combattait les partisans de la révolution « permanente » non pas parce qu’ils affirmaient la permanence de la révolution, thèse qu’il ne cessa jamais lui-même de soutenir, mais parce qu’ils sous-estimaient le rôle de la paysannerie, qui est la plus grande réserve de forces du prolétariat.

Cette caractéristique des partisans russes de la révolution permanente était généralement adoptée jusqu’à ces derniers temps.

Néanmoins, tout en étant exacte en général, elle ne pouvait être considérée comme définitive.

La discussion de 1924, d’une part, et l’analyse minutieuse des ouvrages de Lénine, d’autre part, ont montré que l’erreur des partisans russes de la révolution permanente consistait non seulement à ne pas apprécier le rôle des paysans à sa juste valeur, mais encore à sous-estimer la possibilité pour le prolétariat d’entraîner les paysans à sa suite, à ne pas croire à l’hégémonie du prolétariat.

C’est pourquoi, dans ma brochure La révolution d’Octobre et la tactique des communistes russes (décembre 1924), j’ai élargi cette caractéristique et je l’ai remplacée par une autre plus complète.

Voici ce que l’on trouve à ce sujet dans cette brochure : Jusqu’à présent on soulignait ordinairement un côté de la «révolution permanente » ; l’incroyance aux possibilités révolutionnaires du mouvement paysan. A présent, pour plus de justice, il est nécessaire de compléter ce côté par un autre ; l’incroyance aux forces et aux capacités du prolétariat russe.

Cela ne signifie pas, naturellement, que le léninisme fût ou soit contre l’idée de la révolution permanente proclamée par Marx vers 1840.

Au contraire, Lénine fut l’unique marxiste qui comprit exactement et développa l’idée de la révolution permanente. La différence qui existe entre Lénine et les « partisans de la révolution permanente » consiste en ce que ces derniers dénaturaient l’idée de la révolution permanente de Marx, en la transformant en principe livresque, sans vie, alors que Lénine la prit dans son sens propre et en fit une des bases de sa théorie de la révolution.

Il faut se rappeler que l’idée de la transformation de la révolution démocratique bourgeoise en révolution socialiste émise par Lénine dès 1905 est une des formes qui incarnent la théorie de la révolution permanente de Marx. Voici ce qu’écrivait Lénine à ce sujet dès 1905

:

Dans la mesure de nos forces, c’est-à-dire des forces du prolétariat conscient et organisé, nous commencerons à passer de la révolution démocratique à la révolution socialiste. Nous sommes pour la révolution ininterrompue.

Nous ne nous arrêterons pas à mi-chemin… Sans donner dans l’esprit d’aventures, sans trahir notre conscience scientifique, sans poursuivre une popularité bon marché, nous pouvons dire et disons une chose seulement : de toutes nos forces, nous aiderons toute la paysannerie à faire la révolution démocratique, afin qu’il nous soit plus facile à nous, parti du prolétariat, de passer aussi rapidement que possible à une nouvelle tâche plus élevée, celle de la révolution socialiste.Et voici ce qu’écrit Lénine sur ce thème seize ans plus tard, après la conquête du pouvoir par le prolétariat :

Les Kautsky, Hilferding, Martov, Tchernov, Hillquit, Longuet, Mac Donald, Turatti et autres héros du marxisme n’ont pas su comprendre… les rapports entre la révolution démocratique bourgeoise et la révolution socialiste prolétarienne. La première se transforme en la seconde. La se’conde résout, en passant, les questions de la première. La seconde consolide la première. La lutte, et la lutte seulement, décide dans quelle mesure la première réussit à se transformer en la seconde.

J’attire l’attention sur la première citation, extraite de l’article de Lénine « L’attitude de la social-démocratie envers le mouvement paysan », publié le 1 er septembre 1905.

Ceci pour l’instruction des camarades qui continuent encore à affirmer que Lénine est arrivé à l’idée de la transformation de la révolution démocratique bourgeoise en révolution socialiste, à l’idée de la révolution permanente, pendant la guerre impérialiste, vers 1916 environ. Cette citation prouve irréfutablement que ces camarades se trompent profondément.

4. La révolution prolétarienne et la dictature du prolétariat

Quels sont les traits qui distinguent la révolution prolétarienne de la révolution bourgeoise ?

La différence entre la révolution prolétarienne et la révolution bourgeoise peut se ramener à cinq points fondamentaux.

1. La révolution bourgeoise commence d’habitude lorsque les formes du régime capitaliste, qui ont pris naissance et mûri au sein de la société féodale, sont déjà plus ou moins développées, tandisque la révolution prolétarienne commence lorsque les formes du régime socialiste font complètement, ou presque complètement, défaut.

2. Le problème fondamental de la révolution bourgeoise se réduit à s’emparer du pouvoir et à l’adapter à l’économie bourgeoise existante, tandis que le problème fondamental de la révolution prolétarienne consiste, après la prise du pouvoir, à édifier une nouvelle économie socialiste.

3. La révolution bourgeoise se termine ordinairement par la prise du pouvoir, tandis que la prise du pouvoir n’est que le commencement de la révolution prolétarienne, qui utilise ce pouvoir comme levier pour la transformation de la vieille économie et pour l’organisation de la nouvelle.

4. La révolution bourgeoise se borne à remplacer au pouvoir un groupe exploiteur par un autre groupe exploiteur ; c’est pourquoi, elle n’a pas besoin de briser l’ancien mécanisme étatique, tandis que la révolution prolétarienne enlève le pouvoir à tous les groupes exploiteurs et le donne au chef de tous les travailleurs exploités, à la classe des prolétaires, et, par suite, elle est obligée de briser la vieille machine d’État et de la remplacer par une nouvelle.

5. La révolution bourgeoise ne peut rallier autour de la bourgeoisie pour un temps plus ou moins long les exploités et les travailleurs, précisément parce qu’ils sont des exploités et des travailleurs, tandis que la révolution prolétarienne, si elle veut remplir sa tâche essentielle de consolidation du pouvoir prolétarien et d’édification d’une nouvelle économie socialiste, peut et doit les souder au prolétariat par une alliance durable, parce qu’ils sont précisément des exploités et des travailleurs.

Voici quelques thèses fondamentales de Lénine sur ce sujet : L’une des différences fondamentales entre la révolution bourgeoise et la révolution socialiste consiste en ce que pour la révolution bourgeoise, qui toujours découle du féodalisme, les nouvelles organisations économiques se créent progressivement au sein del’ancien régime, ne serait-ce que par le, développement des rapports commerciaux, qui transforment peu à peu tous les côtés de la société féodale.

La révolution bourgeoise n’avait à résoudre qu’un seul problème : balayer, rejeter, détruire toutes les entraves de l’ancienne société. En remplissant cette tâche, chaque révolution bourgeoise remplit ce qu’on exige d’elle, car, en somme, elle crée la production marchande et permet le développement du capitalisme.

La révolution socialiste se trouve dans une tout autre situation. Plus le pays dans lequel la révolution sociale commence est arriéré, plus il lui est difficile de passer des anciens rapports capitalistes aux rapports socialistes. Aux problèmes de destruction viennent s’ajouter ici des problèmes d’organisation, d’une difficulté inouïe…

Si l’esprit créateur des masses, fortifié par la grande expérience de 1905, n’avait pas créé les soviets dès février 1917, ceux-ci n’auraient pu prendre le pouvoir en octobre, car le succès dépend de l’existence d’une forme toute prête d’organisation du mouvement englobant des millions d’hommes.

Cette forme toute prête fut le soviet, non pas parce que de brillants succès, un triomphe sans précédent nous étaient réservés dans le domaine politique, mais parce que la nouvelle forme politique était toute prête et qu’il ne nous restait qu’à transformer par quelques décrets le pouvoir soviétiste, encore à l’état embryonnaire aux premiers temps de la révolution, en la forme officiellement reconnue de l’État russe : la république soviétiste russe…

Il reste encore deux problèmes immensément difficiles, dont la solution n’est pas donnée par la marche triomphale qu’a connue notre révolution…

C’est, premièrement, le problème de l’organisation intérieure, que toute révolution socialiste a à résoudre. La révolution socialiste se distingue précisément de la révolution bourgeoise en ce que cette dernière possède des formes toutes prêtes d’organisation capitaliste, tandis que la révolution soviétiste prolétarienne n’hérite pas de ces rapports tout préparés, exception faite des formes les plus développées du capitalisme, qui, en somme, n’ont atteint que quelques sommets de l’industrie et ont encore très peu touché l’agriculture.

L’organisation de l’enregistrement, du contrôle dans les entreprises les plus importantes, la transformation de tout le mécanisme économique de l’État en une seule grande machine, en un organisme économique travaillant de telle sorte que des centaines de millions d’hommes se règlent sur un plan unique, tel est le problème gigantesque d’organisation qui pèse de tout son poids sur nos épaules. Ce problème n’admet pas la solution de hasard avec laquelle nous avons réussi à surmonter les problèmes de la guerre civile…

Le deuxième problème est celui de la révolution mondiale. S’il nous a été facile de battre les bandes de Kérensky et de créer le pouvoir, si, sans grande peine, nous avons obtenu le décret de la socialisation de la terre, du contrôle ouvrier, c’est uniquement parce que la situation spéciale qui s’était créée pendant un court espace de temps nous avait couverts contre l’impérialisme international.

L’impérialisme international, qui possède toute la puissance du capital coalisé et de la technique militaire, représente une force gigantesque, qui, en aucun cas et à aucune condition, ne pouvait vivre aux côtés de la république soviétiste par suite de sa situation objective et des intérêts économiques de la classe capitaliste qu’il incarnait, par suite aussi de ses liaisons commerciales, de ses relations internationales et financières.

Le conflit était inévitable. La grande difficulté de la révolution russe, son problème historique suprême, c’est la nécessité de résoudre les problèmes internationaux, la nécessité de provoquer la révolutionmondiale.

Tels sont le caractère intérieur et le sens fondamental de la révolution prolétarienne.

Peut-on effectuer un changement radical de l’ancien régime bourgeois sans révolution violente, sans dictature du prolétariat ? Il est clair que c’est impossible. Penser qu’une telle révolution peut s’effectuer pacifiquement, dans le cadre de la démocratie bourgeoise adaptée à l’hégémonie bourgeoise, c’est avoir perdu le sens commun ou renier ouvertement la révolution prolétarienne.

Il faut souligner d’autant plus fortement et catégoriquement cette thèse que nous sommes en présence d’une révolution prolétarienne qui n’a triomphé encore que dans un seul pays entouré de pays capitalistes ennemis et d’une bourgeoisie soutenue par le capital international.

Voilà pourquoi, dit Lénine, la libération de la classe opprimée est impossible, non seulement sans une révolution violente, mais encore sans la destruction de la machine d’État qui fut créée par la classe au pouvoir…

« Que la majorité de la population, tout en conservant la propriété privée, c’est-à-dire le pouvoir, le joug du capital, se prononce pour le parti du prolétariat, et alors seulement ce dernier pourra et devra prendre le pouvoir ». Ainsi parlent les démocrates petits-bourgeois qui s’intitulent socialistes et qui sont en fait les serviteurs de la bourgeoisie.

Mais nous, nous disons : Que, tout d’abord, le prolétariat révolutionnaire renverse la bourgeoisie, brise le joug du capital et l’appareil de l’État bourgeois, et alors le prolétariat victorieux pourra gagner la sympathie et obtenir l’appui de la majorité des travailleurs non prolétaires en leur donnant satisfaction au détriment des exploiteurs.

Pour amener la majorité de la population de son côté, le prolétariatdoit, premièrement, renverser la bourgeoisie et s’emparer du

pouvoir. Il doit, deuxièmement, instaurer le pouvoir soviétiste, et anéantir le vieil appareil d’État. Par là, il sapera d’emblée la suprématie, l’autorité, l’influence de la bourgeoisie et des petits-bourgeois hésitants sur les masses travailleuses non-prolétariennes.

Il doit, troisièmement, achever d’anéantir l’influence de la bourgeoisie et des petits-bourgeois hésitants sur la majorité des masses laborieuses non-prolétariennes en satisfaisant révolutionnairement leurs besoins économiques aux dépens des exploiteurs, tels sont les indices caractéristiques de la révolution prolétarienne.

Quels sont donc alors les traits essentiels de la dictature du prolétariat, si l’on admet que la dictature du prolétariat est le fond de la révolution prolétarienne ?

Voici la définition la plus générale de la dictature du prolétariat donnée par Lénine :

La dictature du prolétariat n’est pas la fin de la lutte de classe ; elle en est la continuation sous de nouvelles formes. La dictature du prolétariat est la lutte de classe du prolétariat victorieux qui a arraché le pouvoir politique à la bourgeoisie vaincue, mais non anéantie, non disparue et ne cessant de résister et d’accroître sa résistance.

S’élevant contre ceux qui confondent la dictature du prolétariat avec le pouvoir « populaire », « élu par tous », « indépendant des classes », Lénine dit :

La classe qui s’est emparée du pouvoir politique, l’a pris en ayant conscience qu’elle le prenait seule. Cela rentre dans la conception de dictature du prolétariat.

Cette conception n’a de sens que lorsqu’une classe sait qu’elle prendseule le pouvoir politique entre ses mains et qu’elle ne se trompe elle-même ni n’abuse les autres par des bavardages sur le pouvoir populaire élu par tous, sanctifié par tout le peuple.

Cela ne signifie pas, néanmoins, que le pouvoir d’une classe, celle des prolétaires, qui ne partage pas et ne peut pas partager ce pouvoir avec les autres classes, n’ait, pas besoin, pour arriver à ses buts, de l’alliance avec les travailleurs et les exploités des autres classes. Au contraire, ce pouvoir, pouvoir d’une seule classe, ne peut être affermi et ne peut aboutir qu’avec une certaine alliance entre la classe des prolétaires et les classes travailleuses petites-bourgeoises, en premier lieu avec les masses laborieuses paysannes.

Quelle est cette forme particulière d’alliance, en quoi consiste-t-elle ? Cette alliance avec les masses laborieuses des autres classes non-prolétariennes ne contredit-elle pas en général l’idée de la dictature d’une classe ?

Ce qui caractérise essentiellement cette alliance, c’est que sa force directrice est le prolétariat, c’est que le directeur de l’État, le directeur de la dictature du prolétariat est un seul parti, celui du prolétariat, le parti des communistes, qui ne partage pas et ne peut pas partager la direction avec les autres partis.

Comme on le voit, la contradiction n’est qu’apparente.

La dictature du prolétariat, dit Lénine, est la forme particulière d’une alliance de classe entre le prolétariat, avant-garde des travailleurs, et les nombreuses couches non-prolétariennes des travailleurs (petite bourgeoisie, petits patrons, paysans, intellectuels, etc.), alliance dirigée contre le capital et ayant pour but de renverser définitivement le capital, de réprimer complètement la résistance de la bourgeoisie et les tentatives de restauration de sa part, d’établir et de consolider définitivement le socialisme.

Cette alliance particulière qui s’établit dans une situation particulière, c’est-à-dire au cours de la guerre civile la plus acharnée, c’est l’alliance des partisans résolus du socialisme avec ses alliés hésitants, parfois avec les « neutres » (alors l’alliance, d’entente pour la lutte, devient une entente pour la neutralité), l’alliance entre des classes qui diffèrent économiquement, politiquement, socialement et idéologiquement.

Polémiquant contre une telle conception de la dictature du prolétariat, Kaménev, dans un de ses rapports, déclare :

La dictature n’est pas l’alliance d’une classe avec une autre. (Pravda, 14 janvier 1925.)

Je pense qu’ici le camarade Kaménev vise principalement un passage de ma brochure La révolution d’Octobre et la tactique des communistes russes, où il est dit :

La dictature du prolétariat n’est pas simplement une élite gouvernementale, « intelligemment » sélectionnée par un « stratège expérimenté » et « s’appuyant raisonnablement » sur telles ou telles couches de la population. La dictature du prolétariat est l’alliance de classe du prolétariat et des masses laborieuses rurales pour le renversement du capitalisme, pour la victoire définitive du socialisme, à la condition que la force dirigeante de cette alliance soit le prolétariat.

Je maintiens complètement cette formule de la dictature du prolétariat, parce que j’estime qu’elle coïncide exactement avec celle de Lénine que je viens de citer.

J’affirme que la déclaration de Kaménev, d’après lequel « la dictature n’est pas l’alliance d’une classe avec une autre », sous une forme aussi catégorique, n’a rien de commun avec la théorie léniniste de la dictature du prolétariat.

J’affirme que, pour parler ainsi, il faut ne pas avoir compris le sensde l’idée du bloc, de l’alliance du prolétariat et de la paysannerie, de l’hégémonie du prolétariat dans cette alliance.

Parler ainsi, c’est montrer qu’on n’a pas compris cette thèse de Lénine :

Seule, l’entente avec les paysans peut sauver la révolution socialiste en Russie, tant que la révolution n’éclatera pas dans les autres pays.

Pour parler ainsi, il faut n’avoir pas compris cette thèse de Lénine : Le principe suprême de la dictature, c’est le maintien de l’alliance du prolétariat avec la paysannerie, afin que le prolétariat puisse conserver le rôle dirigeant et le pouvoir.

Signalant un des buts principaux de la dictature, celui de la répression des exploiteurs, Lénine dit :

Scientifiquement parlant, la dictature est un pouvoir qui n’est limité par aucune loi, qui n’est gêné par aucune règle et qui s’appuie directement sur la violence. La dictature signifie — prenez-en note une fois pour toutes, Messieurs les cadets — le pouvoir illimité s’appuyant sur la force et non sur la loi. Pendant la guerre civile, tout pouvoir victorieux ne peut être qu’une dictature.

Mais, naturellement, la dictature du prolétariat ne se réduit pas à la violence, quoiqu’il n’y ait pas de dictature sans violence.

La dictature, — dit Lénine, — ne signifie pas seulement la violence, quoiqu’elle soit impossible sans violence, elle signifie également une organisation du travail supérieure à l’organisation antérieure…

La dictature du prolétariat… n’est pas uniquement la violence envers les exploiteurs, ni même principalement la violence. La base économique de cette violence révolutionnaire, la garantie de sa vitalité et de son succès est que le prolétariat représente et réalise un type supérieur d’organisation sociale du travail, comparativement au capitalisme.Tel est le fond.

C’est là la source de la force et la garantie de la victoire complète et inévitable du communisme…

L’essence de la dictature est dans l’organisation et la discipline de l’avant-garde des travailleurs, de leur unique dirigeant, le prolétariat.

Son but, c’est de créer le socialisme, d’abolir la division de la société en classes, de faire de tous les membres de la société des travailleurs, de supprimer toute possibilité d’exploitation de l’homme par l’homme.

Ce but ne peut être atteint du premier coup. Il exige une époque de transition assez longue du capitalisme au socialisme, parce que la réorganisation de la production est chose difficile, parce qu’il faut du temps pour des transformations radicales dans tous les domaines de la vie, parce que la force énorme de l’accoutumance a 1’économie petite-bourgeoise et bourgeoise ne peut être surmontée que par une lutte longue et acharnée. C’est pourquoi Marx parle de toute une période de dictature du prolétariat comme d’une période transitoire du capitalisme au socialisme.

Tels sont les traits caractéristiques de la dictature du prolétariat.

De là, trois côtés fondamentaux de la dictature du prolétariat :

1. Utilisation du pouvoir du prolétariat pour la répression des exploiteurs, la défense du pays, la consolidation des relations avec les prolétaires des autres pays, le développement et la victoire de la révolution dans tous les pays ;

2. Utilisation du pouvoir du prolétariat pour détacher définitivement de la bourgeoisie les travailleurs et les masses exploitées, pour renforcer l’alliance du prolétariat avec ces masses, pour faire participer ces dernières à la réalisation du socialisme et assurer leur direction politique par le prolétariat ;

3. Utilisation du pouvoir du prolétariat pour l’organisation du socialisme, l’abolition des classes, l’acheminement vers une société sans classes, sans Etat.

La dictature du prolétariat est la réunion de ces trois côté, dont aucun ne peut être considéré comme l’indice caractéristique unique de cette dictature, et dont l’absence d’un seul suffit pour que la dictature du prolétariat cesse d’être une dictature dans un pays encerclé par le capitalisme. C’est pourquoi on ne saurait exclure aucun de ces trois côtés sous peine de dénaturer la conception de la dictature du prolétariat. Seuls, ces trois côtés pris ensemble nous donnent une conception complète, achevée de la dictature du prolétariat.

La dictature du prolétariat a ses périodes, ses formes particulières, ses méthodes de travail. Durant la guerre civile, ce qui saute particulièrement aux yeux, c’est le côté violent de la dictature. Mais il ne s’ensuit pas que, pendant la guerre civile, aucun travail d’édification ne s’effectue. Sans un tel travail, il serait impossible de mener la guerre civile. Pendant la période de réalisation progressive du socialisme, au contraire, ce qui saute particulièrement aux yeux, c’est le travail paisible, organisateur, culturel de la dictature, la légalité révolutionnaire, etc.

Mais il ne s’ensuit pas non plus que le côté violent de la dictature ait disparu, ou puisse disparaître au cours de cette période.

Les organes de répression, l’armée et autres organisations, sont nécessaires dans la période d’édification comme pendant la guerre civile. Sans ces organes, aucun travail de construction sous la dictature n’est possible.

Il ne faut pas oublier que la révolution n’a encore vaincu que dans un seul pays. Il ne faut pas oublier que, tant que subsiste l’encerclement capitaliste, le danger d’une intervention militaire, avec toutes ses conséquences, subsiste.

5. Le parti et la classe ouvrière dans le système de la dictature du prolétariat

J’ai parlé plus haut de la dictature du prolétariat au point de vue de sa nécessité historique, de sa nature de classe, de sa nature étatique et, enfin, de son œuvre de destruction et de création, qui dure toute une période historique appelée période de transition du capitalisme au socialisme.

Nous allons examiner la dictature du prolétariat au point de vue de sa structure, de son mécanisme, du rôle et de l’importance des « courroies de transmission », « leviers » et « forces dirigeantes » dont l’ensemble forme le « système de la dictature du prolétariat » (Lénine) et à l’aide desquels le travail quotidien de la dictature du prolétariat se réalise.

Quels sont ces « courroies de transmission », ces « leviers », cette « force dirigeante dans le système de la dictature du prolétariat ? Quelle en est la raison d’être ?

Les leviers, les courroies de transmission sont les organisations mêmes du prolétariat sans l’aide desquelles il est impossible d’organiser la dictature.

La force dirigeante, c’est le détachement avancé du prolétariat, c’est son avant-garde, qui est la force essentielle dirigeante de la dictature du prolétariat.

Ces leviers, ces courroies de transmission et cette force dirigeante sont nécessaires au prolétariat, parce que, sans eux, il serait dans la lutte comme une armée sans armes devant le capital organisé et armé. Ces organisations sont indispensables au prolétariat, parce que, sans elles, il serait infailliblement battu dans sa lutte pour le renversement de la bourgeoisie, la consolidation de son pouvoir,l’édification du socialisme. L’aide systématique de ces organisations et la force dirigeante de l’avant-garde sont indispensables, parce que, sans ces conditions, la dictature du prolétariat ne saurait être durable.

Quelles sont ces organisations ?

Premièrement, ce sont les syndicats ouvriers avec leurs ramifications vers le centre et la périphérie sous forme d’organisations de production, d’éducation, de culture et autres. Ces organisations réunissent les ouvriers de toutes les professions. Ce ne sont pas des organisations du parti. Les syndicats peuvent être considérés comme l’organisation générale de la classe ouvrière au pouvoir en U. R. S.

S. Ils sont l’école du communisme. Ils donnent les meilleurs de leurs membres pour le travail de direction dans toutes les branches. Ils réalisent la liaison entre les couches avancées et les couches arriérées de la classe ouvrière. Ils unissent les masses ouvrières à l’avant-garde de la classe ouvrière.

Deuxièmement, ce sont les soviets, avec leurs nombreuses ramifications au centre et dans la périphérie, sous forme d’organisations administratives, économiques, militaires, culturelles et autres, plus d’innombrables associations de travailleurs qui entourent ces organisations et les relient à la population. Les soviets, c’est l’organisation de la masse des travailleurs de la ville et de la campagne. Les soviets ne sont pas des organisations du parti. Ils sont l’expression directe de la dictature du prolétariat.

C’est par les soviets que passent toutes les mesures destinées à la consolidation de la dictature et à la réalisation du socialisme. C’est par les soviets que le prolétariat gouverne et dirige la paysannerie.

Les soviets unissent la niasse innombrable des travailleurs à l’avant-garde du prolétariat.

Troisièmement, c’est la coopération de toute espèce avec toutes ses ramifications. Organisation de masse des travailleurs, la coopération n’est pas une organisation du parti. Elle unit les travailleurs, tout d’abord, comme consommateurs et, avec le temps, comme producteurs (coopération agricole). Elle acquiert une importance particulière après la consolidation de la dictature du prolétariat, pendant la période de la grande édification.

Elle facilite la liaison de l’avant-garde du prolétariat avec les masses paysannes et permet de faire participer ces dernières à l’édification socialiste.

Quatrièmement, c’est l’Union des Jeunesses. Organisation de masse de la jeunesse ouvrière et paysanne, cette Union n’est pas une organisation du parti, mais elle touche au parti. Elle a pour but d’aider le parti à former la jeune génération dans l’esprit socialiste.

Elle fournit de jeunes réserves pour toutes les autres organisations de masse du prolétariat. L’Union des Jeunesses acquiert une importance particulière après la consolidation de la dictature du prolétariat, dans la période de travail culturel et éducatif du prolétariat.

Enfin, c’est le parti du prolétariat, son avant-garde. Sa force consiste en ce qu’il absorbe l’élite du prolétariat organisé dans les syndicats, coopératives, etc. Il est destiné à unir le travail de toutes les organisations de masse du prolétariat et à diriger leur action vers un seul but, celui de la libération du prolétariat. Cette union et cette direction sont absolument nécessaires, car, sans elles, l’unité dans la lutte du prolétariat est impossible et la direction des masses prolétariennes dans leur lutte pour le pouvoir et pour l’édification du socialisme est également impossible.

Mais il n’y a que l’avant-garde du prolétariat, son parti, qui soit capable d’unir et de diriger le travail des organisations de masse du prolétariat. Seul, le parti du prolétariat, celui des communistes, est capable de remplir ce rôle de directeur principal dans le système de la dictature du prolétariat.

Pourquoi ?

Tout d’abord, parce que le parti renferme l’élite de la classe ouvrière, élite liée directement avec les organisations sans-parti du prolétariat, que fréquemment elle dirige.

En second lieu, parce qu’il est la meilleure école pour la formation de leaders ouvriers capables de diriger les différentes organisations de leur classe. En troisième lieu, parce qu’il est, par son expérience et son autorité, la seule organisation capable de centraliser la lutte du prolétariat et de transformer ainsi toutes les organisations sans-parti de la classe ouvrière en organes desservant cette dernière (Les bases du léninisme).

Le parti est la force de direction essentielle dans le système de la dictature du prolétariat.

Le parti est la forme suprême de l’union de classe du prolétariat (Lénine).

Ainsi, les syndicats, en tant qu’organisation de masse du prolétariat, relient le parti à la classe dans le domaine de la production ; les soviets, en tant qu’organisation de niasse des travailleurs, relient le parti à ces derniers, surtout en ce qui concerne la direction gouvernementale ; la coopération, en tant qu’organisation de niasse des paysans principalement, relie le parti aux masses rurales, surtout dans le domaine économique et en ce qui concerne la participation des paysans à l’édification du socialisme ; l’Union des Jeunesses, en tant qu’organisation de masse de la jeunesse ouvrière et paysanne, est appelée à faciliter à l’avant-garde du prolétariat l’éducation socialiste de la nouvelle génération et la préparation de jeunes réserves ; enfin, le parti, en tant que force directrice principale dans le système de la dictature du prolétariat, est appelé à diriger toutes ces organisations de masses. Tel est, dans les grands traits, le tableau du « mécanisme » de la dictature, le tableau du « système de ladictature du prolétariat ».

Sans le parti, force dirigeante fondamentale, la dictature du prolétariat ne saurait être solide et durable.

De la sorte, comme le dit Lénine, on a en somme un appareil prolétarien qui, formellement, n’est pas communiste, mais qui est souple, relativement large et très puissant ; au moyen de cet appareil, le parti est étroitement lié à la classe et aux masses et la dictature de la classe est réalisée sous la direction du parti.

Cela ne signifie pas, naturellement, que le parti puisse et doive remplacer les syndicats, les soviets et autres organisations de masse.

Le parti réalise la dictature du prolétariat. Mais il ne la réalise pas directement ; il la réalise à l’aide des syndicats, des soviets et de leurs ramifications. Sans ces « courroies de transmission », toute dictature tant soit peu solide serait impossible.

Il est impossible, dit Lénine, de réaliser la dictature sans quelques « courroies de transmission » de l’avant-garde à la classe avancée, de l’avant-garde à la masse des travailleurs…

Le parti, pour ainsi dire, absorbe l’avant-garde du prolétariat et cette avant-garde réalise la dictature du prolétariat. Sans une base comme les syndicats, on ne peut réaliser la dictature du prolétariat, on ne peut accomplir les fonctions de l’État. On est obligé de les accomplir par l’intermédiaire d’une série d’institutions spéciales d’un type tout nouveau, c’est-à-dire par l’appareil soviétiste.

Il faut considérer comme l’expression suprême du rôle dirigeant du parti en U. R. S. S., pays de dictature du prolétariat, le fait qu’aucune question de politique ou d’organisation ne se résout dans nos organisations soviétistes et autres organisations de masse sans les directives du parti.

En ce sens, on pourrait dire que la dictature du prolétariat estessentiellement la « dictature » de son avant-garde, la « dictature » de son parti. Voici ce que disait à ce sujet Lénine aux deuxième congrès de l’I.C. :

Tenner dit qu’il est pour la dictature du prolétariat, mais il ne se représente pas tout à fait comme nous cette dictature. Il dit que, par dictature du prolétariat, nous entendons essentiellement la dictature de sa minorité organisée et consciente.

Effectivement, à l’époque du capitalisme, lorsque les masses ouvrières subissent une exploitation constante et ne peuvent développer leurs capacités humaines, le trait le plus caractéristique des partis politiques ouvriers est qu’ils ne peuvent englober que la minorité de leur classe.

Le parti politique ne peut réunir que la minorité de la classe, de même que les ouvriers vraiment conscients dans toute société capitaliste ne forment que la minorité des ouvriers. C’est pourquoi, nous sommes obligés de reconnaître que, seule, cette minorité consciente peut diriger les masses ouvrières et les entraîner à sa suite.

Si Tenner dit qu’il est ennemi du parti, mais qu’en même temps il veut que la minorité des ouvriers les plus révolutionnaires et les mieux organisés montre’ la voie à tout le prolétariat, je dis alors qu’en réalité il n’y a pas de différence entre nous.

Est-ce à dire qu’entre dictature du prolétariat et rôle dirigeant du parti (« dictature » du parti) on puisse mettre le signe d’égalité, identifier ces deux termes, substituer le premier au second ou inversement ? Naturellement, non. Pourtant Sorine, par exemple, dit que « la dictature du prolétariat est la dictature de notre parti ».

Cette thèse, comme on le voit, confond la dictature du parti avec celle du prolétariat. Peut-on l’admettre tout en restant sur le terrain du léninisme ? Non, et voici pourquoi.Premièrement, dans la citation que nous avons donnée du discours de Lénine aux deuxième congrès de l’I.C., Lénine n’identifie nullement le rôle dirigeant du parti à la dictature du prolétariat.

Il se borne à dire que « seule, une minorité consciente (c’est-à-dire le parti) peut diriger les masses ouvrières et les entraîner à sa suite », que dans ce sens précisément, « par dictature du prolétariat, nous entendons essentiellement la dictature de sa minorité organisée et consciente ».

Essentiellement ne signifie pas entièrement. Nous disons souvent que la question nationale est essentiellement une question paysanne.

Cela est parfaitement exact. Mais cela ne signifie pas que la question nationale se réduise à la question paysanne, que la question paysanne soit aussi vaste que la question nationale, qu’elle soit absolument identique à cette dernière.

Point n’est besoin de prouver que la question nationale est plus vaste et plus riche que la question paysanne. Il en est de même du rôle dirigeant du parti et de la dictature du prolétariat. Si le parti applique la dictature du prolétariat et si, dans ce sens, la dictature du prolétariat est essentiellement la « dictature » de son parti, il ne s’ensuit pas que la « dictature du parti » (son rôle dirigeant) soit identique à la dictature du prolétariat, que la première ait la même ampleur que la seconde.

Il est inutile de démontrer que la dictature du prolétariat est plus vaste et plus riche que le rôle dirigeant du parti. Le parti applique la dictature du prolétariat et non pas une autre dictature. Identifier le rôle dirigeant du parti à la dictature du prolétariat, c’est substituer à cette dernière la « dictature » du parti.

Deuxièmement, aucune décision importante des organisations de masse du prolétariat n’est prise sans les instructions du parti. C’est parfaitement exact. Mais est-ce à dire que la dictature du prolétariat se réduise aux instructions du parti ?

Est-ce à dire que les instructions du parti puissent être, pour cette raison, identifiées à la dictature du prolétariat ? Naturellement non. La dictature du prolétariat se compose des instructions du parti, mais aussi de leur application par les organisations de niasse du prolétariat et de leur application par la population.

Comme on le voit, nous avons ici différentes transitions et gradations qui forment un point important de la dictature du prolétariat.

Entre les instructions du parti et leur application, il y a, par conséquent, la volonté et l’action de diriger, la volonté et l’action de la classe, son désir ou son refus de soutenir ces instructions, sa capacité ou son incapacité de les appliquer comme l’exige la situation. Il est inutile de prouver que le parti, qui assume la direction, doit compter avec la volonté, l’état, le niveau de conscience des dirigés ; il doit tenir compte de la volonté, de l’état et du niveau de conscience de sa classe. C’est pourquoi identifier le rôle dirigeant du parti à la dictature du prolétariat, c’est substituer à la volonté et à l’action de la classe les instructions du parti.

Troisièmement, « la dictature du prolétariat, dit Lénine, est la lutte de classe du prolétariat vainqueur qui a pris le pouvoir en mains ».

Par quoi s’exprime cette lutte de classe ? Elle peut s’exprimer par différentes interventions armées du prolétariat contre les tentatives de sortie de la bourgeoisie renversée ou contre l’intervention de la bourgeoisie étrangère.

Elle peut s’exprimer par la guerre civile si le pouvoir du prolétariat n’est pas encore consolidé. Elle peut s’exprimer par un travail organisé et édificateur très vaste du prolétariat avec la participation des grandes masses après que le pouvoir se sera consolidé.

Dans tous ces cas, le personnage actif c’est le prolétariat, en tant que classe. Jamais le parti tout seul, en tant que parti, n’a pu organiser ces interventions armées par ses propres forces sans le soutien de la classe. D’ordinaire, il dirige ces interventions dans la mesure où il est soutenu par la classe, car le parti ne peut remplacer la classe.

En effet, malgré toute l’importance de son rôle dirigeant, il n’est qu’une partie de la classe. C’est pourquoi, identifier le rôle dirigeant du parti à la dictature du prolétariat, c’est remplacer la classe par le parti.

Quatrièmement, le parti réalise la dictature du prolétariat. « Le parti, c’est l’avant-garde dirigeante du prolétariat, c’est le guide » (Lénine).

C’est dans ce sens que le parti prend le pouvoir, qu’il gouverne le pays. Mais cela ne signifie pas que le parti réalise la dictature du prolétariat en dehors de l’État, sans l’État, qu’il gouverne le pays en dehors des soviets, et non par eux. Cela ne signifie pas que le parti puisse s’identifier aux soviets, à l’État.

Le parti, c’est le centre du pouvoir, mais il ne peut être identifié à l’État. « En tant que parti dirigeant, dit Lénine, nous avons dû réunir la tête des soviets à la tête du parti et les choses resteront ainsi. » C’est parfaitement exact.

Mais Lénine ne veut pas dire par là que nos administrations soviétistes prises dans leur ensemble, par exemple, notre armée, notre transport, nos administration économiques, etc., soient des administrations de notre parti, que le parti puisse remplacer les soviets et leurs ramifications, qu’il puisse s’identifier à l’État. Lénine a répété maintes fois que « le système des soviets, c’est la dictature du prolétariat », mais il n’a jamais dit que le parti c’est l’État, que les soviets et le parti c’est la même chose. Le parti, qui compte quelques centaines de mille membres, dirige les soviets et leurs ramifications au centre et dans la périphérie.

Les soviets englobent plusieurs millions d’hommes, communistes ou sans-parti, mais le parti ne peut pas et ne doit pas se substituer à eux.

Voilà pourquoi Lénine dit que « la dictature est réalisée par leprolétariat organisé dans les soviets et dirigé par le parti communiste bolchevik » ; que « tout le travail du parti s’effectue au moyen des soviets, qui unissent les masses ouvrières sans distinction de profession » ; que la dictature « doit être réalisée… au moyen de l’appareil soviétiste ». C’est pourquoi identifier le rôle dirigeant du parti à la dictature du prolétariat, c’est substituer le parti aux soviets, à l’État.

Cinquièmement, la conception de la dictature du prolétariat est une conception d’État. La dictature du prolétariat implique absolument la conception de la violence. Sans violence, il n’y a pas de dictature, si l’on comprend la dictature dans le sens exact du terme. Lénine définit la dictature du prolétariat comme « un pouvoir s’appuyant directement sur la violence ».

Par suite, parler de dictature du parti par rapport à la classe prolétarienne et identifier cette dictature à la dictature du prolétariat, cela revient à dire que le parti doit être vis-à-vis de sa classe non seulement un dirigeant, un guide et un instructeur, mais aussi, en quelque sorte, un pouvoir d’État employant la violence à l’égard de cette classe.

C’est pourquoi, identifier « la dictature du parti » à la dictature du prolétariat, c’est admettre implicitement que l’on peut fonder l’autorité du parti sur la violence, ce qui est absurde et absolument incompatible avec le léninisme.

L’autorité du parti est soutenue par la confiance de la classe ouvrière. Cette confiance, le parti ne l’acquiert pas par la violence — qui ne peut que la détruire — mais par la justesse de sa théorie et de sa politique, par son dévouement à la classe ouvrière, par ses attaches avec les masses ouvrières et sa capacité de les convaincre de l’exactitude de ses mots d’ordre.

Que résulte-t-il de tout cela ?Il en résulte que :

1° Lénine emploie le mot dictature du parti non pas dans le sens exact de ce mot (« pouvoir s’appuyant sur la violence »), mais au figuré, dans le sens de direction ;

2° Identifier la direction du parti à la dictature du prolétariat, c’est dénaturer Lénine, en attribuant au parti des fonctions de violence à l’égard de la classe ouvrière dans son ensemble ;

3° Attribuer au parti des fonctions de violence à l’égard de la classe ouvrière, c’est violer les conditions élémentaires des rapports justes entre l’avant-garde et la classe, entre le parti et le prolétariat.

Nous abordons ainsi la question des rapports entre le parti et la classe, entre les membres du parti et les sans-parti de la classe ouvrière.

Lénine définit ces rapports comme une « confiance mutuelle entre l’avant-garde de la classe ouvrière et les masses ouvrières ».

Que signifie cela ?

Cela signifie, premièrement, que le parti doit prêter l’oreille à la voix des masses, qu’il doit avoir la plus grande attention pour leur instinct révolutionnaire, qu’il doit étudier leur lutte pratique, vérifier à cette occasion la justesse de sa politique et, partant, non seulement instruire les masses, mais s’instruire lui-même à leur école.

Cela signifie, deuxièmement, que le parti doit conquérir de jour en jour la confiance des masses prolétariennes, qu’il doit gagner, par sa politique et son travail, l’appui des niasses, qu’il ne doit pas commander, mais convaincre avant tout, en aidant les masses à reconnaître par leur propre expérience la justesse de sa politique, qu’il doit, par conséquent, être un dirigeant, un guide, un instructeur pour sa classe.

Violer ces conditions, c’est porter atteinte aux rapports qui doiventexister entre l’avant-garde et la classe, c’est saper la confiance qui doit régner entre eux, désagréger la discipline à l’intérieur de la classe et du parti.

A coup sûr — dit Lénine — presque tout le monde voit maintenant que les bolcheviks ne se seraient pas maintenus au pouvoir, je ne dis pas deux ans et demi, mais même deux mois et demi, sans la discipline absolument stricte, sans la véritable discipline de fer de leur parti, et sans l’aide apportée à ce parti, sans réserve et avec une entière abnégation, par toute la masse (de la classe ouvrière, ou du moins par tout ce qu’elle possède (de membres conscients, honnêtes, dévoués, actifs, capables de guider ou d’entraîner les couches retardataires… (La maladie infantile du communisme, p. 11.)

La dictature du prolétariat est une lutte acharnée, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et les traditions du vieux monde.

La force de l’habitude enracinée chez des millions et des dizaines de millions d’hommes, voilà la force la plus redoutable. Sans un parti, un parti de fer endurci dans la lutte, sans un parti jouissant de la confiance de tous les membres honnêtes de la classe en question, sans un parti habile à suivre l’état d’esprit des masses et à influer sur lui, il est impossible de mener cette lutte avec succès. (La maladie infantile du communisme, p. 42.)

Mais comment le parti acquiert­il la confiance et l’appui de la classe ? Comment se façonne la discipline de fer nécessaire à la dictature du prolétariat, sur quel sol croît-elle ?

Voici ce que dit Lénine à ce sujet :

Sur quoi repose la discipline du parti révolutionnaire du prolétariat ? Comment est-elle contrôlée ? Qu’est-ce qui la soutient ?Son fondement, c’est, en premier lieu, la conscience de l’avant-garde prolétarienne, son dévouement à la révolution, sa maîtrise de soi, son esprit de sacrifice, son héroïsme.

C’est, en second lieu, son aptitude à se rapprocher de la masse des travailleurs, avant tout de la masse prolétarienne, mais aussi de la masse laborieuse non-prolétarienne ; son aptitude à se lier, ou à se fondre jusqu’à un certain point avec cette niasse.

C’est, en troisième lieu, la ligne politique inflexible de cette avant-garde, la justesse de sa stratégie et de sa tactique politique ; mais encore faut-il que les masses se convainquent par leur propre expérience que cette tactique et cette stratégie sont justes.

Sans ces conditions, dans un parti révolutionnaire réellement capable d’être le parti de cette classe d’avant-garde qui doit renverser la bourgeoisie et transformer toute la société, pas de discipline réalisable. Sans ces conditions, tout essai de créer cette discipline se transforme inévitablement en phrases creuses, en verbiage, en grimaces.

Mais, d’autre part, ces conditions ne peuvent surgir tout d’un coup.

Elles sont le résultat d’un long travail, d’une dure expérience. Leur élaboration est plus facile si l’on dispose d’une théorie révolutionnaire juste, mais cette théorie elle-même n’est pas un dogme tout fait, on ne peut lui donner sa forme définitive qu’en se jetant au cœur d’un mouvement qui embrasse réellement les masses et qui soit réellement révolutionnaire. (La maladie infantile du communisme, p. 13.)

Puis, plus loin :

La victoire sur le capitalisme exige des rapports justes entre le parti communiste dirigeant, la classe révolutionnaire, le prolétariat, d’une part, et la masse, c’est-à-dire l’ensemble des travailleurs et des exploités, d’autre part.

Si le parti communiste est réellement l’avant-garde de la classe révolutionnaire, s’il englobe l’élite de cette classe, s’il est composé de communistes parfaitement conscients et dévoués, instruits et expérimentés dans la lutte révolutionnaire, s’il a su se lier intimement à la vie de sa classe et, par cette dernière, à toute la masse des exploités, s’il a su inspirer à cette classe et à cette masse une confiance complète, il pourra, mais à cette condition seulement, diriger le prolétariat dans la lutte implacable, décisive, suprême contre toutes les forces du capitalisme.

D’un autre côté, ce n’est que sous la direction d’un tel parti que le prolétariat est capable de déployer toute sa puissance révolutionnaire, en réduisant à néant l’apathie et la résistance d’une petite minorité d’aristocrates ouvriers corrompus par le capitalisme, de vieux trade-unionistes et de leaders coopératifs ; ce n’est que sous cette direction qu’il est capable de développer toute sa puissance, qui est infiniment plus grande que sa proportion dans la population, par suite de la structure économique même de la société capitaliste.

De ces citations, il résulte que :

1° L’autorité du parti et la discipline de fer de la classe ouvrière, discipline nécessaire pour la dictature du prolétariat, doivent être fondées non pas sur la crainte ou sur les droits « illimités » du parti, mais sur la confiance de la classe ouvrière dans le parti, sur l’appui que la classe ouvrière fournit au parti ;

2° Le parti n’acquiert pas la confiance de la classe ouvrière d’un seul coup ni au moyen de la violence à l’égard de cette dernière ; il l’acquiert par un travail prolongé dans les masses, par une politique juste, par son aptitude à convaincre les masses, au moyen de leur propre expérience, de la justesse de sa politique, à s’assurer l’appui de la classe ouvrière, à mener à sa suite les masses de la classe ouvrière ;

3° Sans une politique juste de la part du parti, politique renforcée par l’expérience de la lutte des masses, sans la confiance de la classe ouvrière, il n’y a pas et il ne peut y avoir de véritable direction du parti ;

4° Le parti et sa direction, si cette dernière a la confiance de la classe et si elle est une véritable direction, ne peuvent être opposés à la dictature du prolétariat, car sans direction du parti (« dictature » du parti) jouissant de la confiance de la classe ouvrière, une dictature du prolétariat tant soit peu solide est impossible.

Sans ces conditions, l’autorité du parti et la discipline de fer sont de vains mots ou ne reflètent que l’orgueil et l’esprit d’aventure.

On ne peut opposer à la dictature du prolétariat la direction (« dictature ») du parti. On ne peut le faire, car la direction du parti, c’est le principal dans la dictature du prolétariat, si tant est que l’on ait en vue une dictature intégrale et solide, et non pas une dictature comme le fut, par exemple, la Commune de Paris, qui était incomplète et fragile.

On ne peut le faire, car la dictature du prolétariat et la direction du parti sont, pour ainsi dire, sur une même ligne de travail, agissent dans le même sens.

Déjà, rien que de poser la question : « Dictature de parti, ou bien dictature de classe ? Dictature des chefs ou bien dictature des masses ? », c’est témoigner de la confusion de pensée la plus invraisemblable et la plus désespérante… Nul n’ignore ceci : les masses se divisent en classes… Les classes sont généralement dirigées, du moins dans les pays civilisés, par des partis politiques ; les partis politiques, en règle générale, sont administrés par des groupements plus ou moins stables de personnes qui jouissent d’une supériorité d’autorité, d’influence ou d’expérience, et qui, portées par voie d’élection aux fonctions les plus considérables, sont appelées chefs… En arriver… à opposer en général la dictature des masses à la dictature des chefs, c’est d’une ridicule imbécillité. (La maladie infantile du communisme, p. 37 et 40.)

C’est parfaitement exact. Mais cette thèse exacte découle de la prémisse qu’il existe des rapports exacts entre l’avant-garde et la classe ouvrière, entre le parti et la classe. Elle découle de l’hypothèseque les rapports entre l’avant-garde et la classe restent, pour ainsi dire, normaux, subsistent dans les limites de la « confiance mutuelle ».

Mais que faire, si les rapports entre l’avant-garde et la classe, si la confiance entre le parti et la classe subissent une atteinte ? Que faire si le parti lui-même commence, d’une façon ou de l’autre, à s’opposer à la classe en détruisant la base de ses rapports rationnels avec cette dernière, en détruisant la « confiance mutuelle » ? De pareils cas sont-ils possibles ?

Oui, ils le sont, si le parti commence à fonder son autorité dans les masses non pas sur le travail et la confiance, mais sur ses droits « illimités », si sa politique est nettement erronée, s’il ne veut pas voir son erreur et la corriger, s’il a une politique juste en général, mais si les masses ne sont pas encore prêtes à se l’assimiler, s’il ne sait pas ou ne veut pas attendre pour donner aux masses la possibilité de se convaincre par leur propre expérience de la justesse de sa politique.

L’histoire de notre parti présente une série de cas de ce genre.

Différents groupes et fractions dans notre parti ont dégénéré et se sont désagrégés parce qu’ils avaient violé une de ces trois conditions, ou même toutes les trois à la fois.

Mais il ne s’ensuit pas qu’on ne puisse pas opposer avec justesse la dictature du prolétariat à la « dictature » (direction) du parti dans les cas suivants :

1° Dans le cas où, par dictature du parti vis-à-vis de la classe ouvrière, on entend, comme Lénine, non pas la dictature dans le sens propre de ce mot (« pouvoir s’appuyant sur la violence »), mais le rôle dirigeant du parti excluant la violence envers la classe dans son ensemble, envers sa majorité ;

2° Dans le cas où le parti a des raisons d’être réellement le dirigeant de la classe, c’est-à-dire dans le cas où sa politique est juste, conforme aux intérêts de la classe ;

3° Dans le cas où la classe accepte en majorité cette politique, se l’assimile, se convainc, grâce au travail du parti, de l’exactitude de cette politique, a confiance dans le parti et le soutient.

La violation de ces conditions provoque infailliblement un conflit entre le parti et la classe, une scission entre eux et les oppose l’un à l’autre.

Peut-on imposer par la force à la classe le rôle dirigeant du parti ? Non, on ne peut le faire. En tout cas, une telle direction ne peut être durable.

Le parti, s’il veut rester le parti du prolétariat, doit savoir qu’il est avant tout et principalement le dirigeant, le guide, l’éducateur de la classe ouvrière. Nous ne devons pas oublier ce qu’a écrit à ce sujet Lénine dans sa brochure L’État et la révolution : En éduquant le parti ouvrier, le marxisme éduque l’avant-garde du prolétariat capable de prendre le pouvoir et de mener tout le peuple vers le socialisme, de diriger et d’organiser le nouveau régime, d’être l’éducateur, le dirigeant et le leader de tous les travailleurs et exploités dans l’organisation de leur vie sociale, sans la bourgeoisie et contre elle.

Peut-on considérer que le parti est le véritable dirigeant de la classe, si sa politique est fausse, si elle se heurte aux intérêts de la classe ? Naturellement non. En pareil cas le parti, s’il veut continuer à diriger, doit réviser sa politique, la rectifier, reconnaître son erreur et la réparer.

Pour confirmer cette thèse, on pourrait se référer à l’histoire de notre parti, à la période de l’abolition des réquisitions en nature : lorsqu’il vit que les masses ouvrières et paysannes étaient franchement mécontentes de notre politique, le parti révisa ouvertement et honnêtement cette politique.

Voici ce que disait Lénine au dixième congrès sur la question de l’abolition des réquisitions en nature et de l’introduction de la nouvelle politique économique : Nous ne devons rien dissimuler, nous devons dire franchement que les paysans sont mécontents des rapports qui se sont établis chez nous, qu’ils n’en veulent pas et qu’ils ne continueront pas à vivre ainsi. Cela est indubitable. Ils ont nettement exprimé leur volonté.

C’est celle de la grande masse de la population laborieuse. Nous devons en tenir compte et nous sommes des politiques suffisamment sensés pour dire franchement : révisons.

Le parti peut-il assumer l’initiative et la direction des actions décisives des masses pour la seule raison que sa politique est juste dans l’ensemble, quand cette politique n’a pas la confiance et l’appui de la classe, parce que, par exemple, elle est trop arriérée politiquement, ou quand le parti n’a pas su convaincre la classe de la justesse de sa politique, parce que les événements, par exemple, ne sont pas assez mûrs ?

Non. En pareil cas, le parti, s’il veut réellement diriger, doit savoir attendre ; il doit convaincre les masses de la justesse de sa politique, les aider à se convaincre par leur propre expérience de la justesse de cette politique.

Si le parti révolutionnaire, dit Lénine, n’a pas la majorité dans les détachements avancés des classes révolutionnaires et dans le pays, il ne peut être question d’insurrection.

Sans un changement dans les vues de la majorité de la classe ouvrière, la révolution est impossible ; or ce changement est produit par l’expérience politique des masses… L’avant-garde prolétarienne est conquise idéologiquement.

C’est l’essentiel. Sans cela, le premier pas vers la victoire est impossible. Mais, de là à la victoire, il y a encore loin. On ne vainc pas avec une avant-garde seulement. Jeter seulement l’avant-garde dans la bataille décisive, tant que toute la classe, tant que les larges masses n’accordent pas leur appui direct à l’avant-garde, ou tout au moins n’observent pas une neutralité bienveillante à son égard et ne sont pas complètement incapables de soutenir l’adversaire, ce serait non seulement stupide, mais criminel.

Mais pour que toute la classe, pour que les masses laborieuses et opprimées par le capital en arrivent à une telle position, la propagande et l’agitation sont insuffisantes. Il faut pour cela que ces masses acquièrent leur propre expérience politique.

On sait que notre parti a précisément agi ainsi pendant la période qui s’est écoulée depuis les thèses d’avril de Lénine jusqu’à l’insurrection d’octobre 1917. Et c’est parce qu’il a agi selon les indications de Lénine qu’il a gagné l’insurrection.

Telles sont les conditions essentielles des rapports mutuels justes entre l’avant-garde et la classe.

Que signifie diriger, si la politique du parti est juste et si les rapports entre l’avant-garde et la classe sont ce qu’ils doivent être ?

Diriger dans de telles conditions, c’est savoir convaincre les masses de la justesse de la politique du parti, c’est lancer et appliquer des mots d’ordre qui amènent les masses vers les positions du parti, c’est aider les masses à reconnaître par leur propre expérience la justesse de cette politique, c’est les élever au niveau du parti et s’assurer ainsi leur appui et leur participation à la lutte décisive.

C’est pourquoi la méthode de persuasion est la méthode principale par laquelle le parti doit exercer sa direction envers la classe.

Certes, dit Lénine, si en Russie même, après deux années et demie de victoires sans précédent sur la bourgeoisie russe et alliée, nous posions comme conditions d’admission au sein des syndicats la reconnaissance de la dictature du prolétariat, nous ferions une faute, nous diminuerions notre influence sur les niasses, nous ferions le jeu des mencheviks. Car toute la tâche des communistes est deconvaincre les autres travailleurs, de savoir travailler parmi eux et de ne pas se séparer d’eux par de puérils mots d’ordre de « gauche ».

(La maladie infantile du communisme, p. 55-56.)

Cela ne signifie pas naturellement que le parti doive convaincre tous les ouvriers jusqu’au dernier, qu’après cela seulement on puisse engager l’action. Cela signifie seulement qu’avant d’entreprendre une action politique décisive, le parti doit s’assurer, par un travail révolutionnaire de longue durée, l’appui de la majorité des masses ouvrières, ou tout au moins la neutralité bienveillante de la majorité de la classe.

Dans le cas contraire, la thèse de Lénine d’après laquelle la conquête de la classe ouvrière par le parti est une condition nécessaire à la victoire de la révolution, serait dénuée de tout sens.

Alors, que faire avec la minorité si elle ne se soumet pas volontairement à la volonté de la majorité ? Le parti peut-il et doit-il obliger la minorité à se soumettre à la volonté de la majorité s’il a la confiance de la majorité ? Oui, il le peut et il le doit. Le parti assure sa direction par la méthode de persuasion, qui est sa principale méthode d’action sur les masses.

Mais l’emploi de cette méthode, loin d’exclure la contrainte, la présuppose si cette contrainte a comme base la confiance de la majorité de cette classe et si elle s’applique à la minorité après que l’on a su convaincre la majorité. Il faudrait rappeler les discussions qui eurent lieu dans notre parti à propos de la question syndicale. En quoi consistait alors l’erreur de l’opposition ? Est-ce en ce qu’elle considérait alors la contrainte comme possible ?

Non. L’opposition faisait erreur parce que, n’étant pas en état de convaincre de la justesse de sa position la majorité, dont elle avait perdu la confiance, elle voulait néanmoins appliquer la contrainte et insistait pour éliminer de leurs postes les hommes en qui la majorité avait confiance.Voici ce que disait alors Lénine au dixième congrès du parti dans son discours sur les syndicats :

Pour faire régner la confiance dans les rapports entre l’avant-garde de la classe ouvrière et la classe ouvrière, il fallait, si le C. C. des transports avait commis une erreur… la réparer.

Mais lorsque l’on commence à défendre cette erreur, cela devient la source d’un danger politique. Si l’on n’avait pas fait le maximum possible dans le sens de la démocratie en tenant compte de l’état d’esprit que Koutouzov exprime ici, nous serions arrivés à un krach politique. Avant tout nous devons convaincre et, ensuite, contraindre. Nous devons à tout prix convaincre et, ensuite, contraindre. Nous n’avons pas su convaincre les masses et nous nous sommes écartés des rapports qui doivent exister entre l’avant-garde et les masses.

Lénine dit la même chose dans sa brochure sur les syndicats : Nous avons employé rationnellement et avec succès la contrainte, lorsque nous avons su d’abord lui donner la persuasion pour base.

Cela est parfaitement exact. Car, sans ces conditions, il est impossible d’exercer aucune direction. Car, de cette façon seulement, on peut assurer l’unité d’action dans le parti, s’il s’agit du parti, l’unité d’action de la classe, s’il s’agit de la classe dans son ensemble. Sans cela, c’est la scission, la débâcle, la décomposition dans les rangs de la classe ouvrière.

Telles sont en somme les bases pour une direction juste du parti.

Toute autre conception de la direction, c’est du syndicalisme, de l’anarchisme, du bureaucratisme ; c’est tout ce qu’on voudra, mais ce n’est pas du bolchévisme, ce n’est pas du léninisme.

On ne peut opposer le rôle dirigeant (« dictature ») du parti à la dictature du prolétariat si des rapports justes existent entre le parti etla classe ouvrière, entre l’avant-garde et les masses ouvrières. Mais il s’ensuit qu’on ne peut, à plus forte raison, identifier le parti à la classe ouvrière, le rôle dirigeant (« dictature ») du parti à la dictature de la classe ouvrière.

Se basant sur le fait qu’on ne saurait opposer la « dictature » du parti à la dictature du prolétariat, le camarade Sorine en est arrivé à la conclusion erronée que « la dictature du prolétariat est la dictature de notre parti ».

Mais Lénine ne dit pas seulement qu’une telle opposition est inadmissible. Il dit aussi qu’opposer « la dictature des masses à la dictature des leaders » est inadmissible.

Peut-on se baser là-dessus pour identifier la dictature des leaders à celle du prolétariat ? En continuant dans cette voie, on devrait dire que « la dictature du prolétariat est celle de nos leaders ». C’est à cette absurdité que l’on aboutit « logiquement » si l’on identifie la « dictature » du parti et celle du prolétariat.

Quelle est l’opinion de Zinoviev à ce sujet ?

Zinoviev, au fond, s’en tient au même point de vue que Sorine, qui identifie la « dictature » du parti et celle du prolétariat, avec cette seule différence que Sorine s’exprime plus nettement et plus franchement, tandis que Zinoviev « tourne autour du pot ».

Il suffit pour s’en convaincre de lire le passage suivant du livre de Zinoviev, Le léninisme :

Qu’est­ce que le régime existant en U. R. S. S. du point de vue de sa nature de classe ? C’est la dictature du prolétariat. Quel est le ressort direct du pouvoir en U. R. S. S. ? Qui réalise le pouvoir de la classe ouvrière ? Le parti communiste. Dans ce sens, nous avons chez nous la dictature du parti. Quelle est la forme juridique du pouvoir en U.

R. S. S. ? Quel est le nouveau type d’État créé par la révolution d’Octobre ? C’est le système soviétiste. L’un ne contredit nullement l’autre.Que l’un ne contredise pas l’autre, c’est évidemment exact, si l’on entend, par dictature du parti vis-à-vis de la classe ouvrière dans son ensemble, la direction assumée par le parti.

Mais comment peut-on, en se basant là-dessus, mettre le signe = entre dictature du prolétariat et « dictature » du parti, entre système soviétiste et « dictature » du parti ?

Lénine identifiait le système des soviets à la dictature du prolétariat ; il avait raison, car les soviets, nos soviets, sont une organisation unissant les masses laborieuses autour du prolétariat sous la direction du parti. Mais quand, où, dans quel ouvrage Lénine a-t-il mis le signe = entre « dictature » du parti et dictature du prolétariat, entre « dictature » du parti et système soviétiste, comme le fait maintenant Zinoviev ?

La direction (« dictature ») du parti, non plus que la direction («dictature ») des leaders, n’est pas en contradiction avec la dictature du prolétariat. Va-t-on, en se basant là-dessus, proclamer que notre pays est un pays de dictature du prolétariat, c’est-à-dire un pays de dictature du parti, c’est-à-dire un pays de dictature des leaders ?

C’est à cette sottise qu’aboutit le « principe » de l’identification de la « dictature » du parti et de la dictature du prolétariat, principe que soutient en catimini et sans hardiesse le camarade Zinoviev.

Dans ses nombreux ouvrages, Lénine, autant que j’aie pu le constater, ne touche que cinq fois à la question de la dictature du parti.

La première fois, c’est dans sa polémique avec les s.-r. Et les menchéviks où il dit :

Quand on nous reproche la dictature d’un parti unique et qu’on nous propose, comme vous l’avez entendu, le front socialiste unique, nous disons : « Oui, la dictature d’un seul parti ! Nous sommes sur ce terrain et nous n’en sortirons pas, car c’est la dictature du parti qui,au cours de dizaines d’années, a conquis la place d’avant­garde de tout le prolétariat industriel ».

La deuxième fois, c’est dans sa « Lettre aux ouvriers et aux paysans au sujet de la victoire de Koltchak », où il dit :

On cherche (particulièrement les menchéviks et les s.-r., tous, même les plus gauches d’entre eux) à effrayer les paysans par l’épouvantail de la « dictature d’un seul parti », du parti des bolcheviks­ communistes. L’exemple de Koltchak a appris aux paysans à ne pas craindre cet épouvantail. Ou bien la dictature (c’est-à-dire un pouvoir de fer) des seigneurs terriens et des capitalistes, ou bien la dictature de la classe ouvrière.

La troisième fois, c’est dans son discours précité au deuxième congrès de l’I.C., au cours de sa polémique avec Tenner.

La quatrième fois, c’est dans la brochure La maladie infantile du communisme, dont j’ai cité plus haut des extraits.

La cinquième fois, c’est dans son ébauche de schéma sur la dictature du prolétariat, ébauche publiée dans le tome III du Recueil de Lénine, sous le titre : « La dictature d’un seul parti. » II faut noter que, dans deux cas sur cinq, dans le premier et le deuxième, Lénine met entre guillemets les mots de « dictature d’un seul parti », afin de bien marquer que cette expression est inexacte, qu’elle est prise au figuré.

Il faut remarquer également que, dans tous les cas, par « dictature du parti » sur la classe ouvrière, Lénine entend non pas la dictature au sens propre du mot (« pouvoir s’appuyant sur la violence »), mais la direction exercée par le parti.

Il est caractéristique que, dans aucun de ses ouvrages principaux ou secondaires où il traite ou parle simplement de la dictature duprolétariat et du rôle du parti dans ce système de dictature, Lénine ne dit, même sous une forme voilée, que la dictature du prolétariat est la dictature de notre parti. Au contraire, chaque page, chaque ligne de ces ouvrages est une protestation contre une pareille formule.

(Voir L’État et la révolution, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, La maladie infantile du communisme, etc.)

Il est encore plus caractéristique que, dans les thèses du deuxième congrès de l’I. C. sur le rôle du parti politique, thèses élaborées sous la direction immédiate de Lénine, qui les considérait comme un modèle de formule exacte du rôle et des tâches du parti et qui s’y référait fréquemment dans ses discours, on ne trouve pas un seul mot sur la dictature du parti.

Comme on le voit :

a) Lénine ne considérait pas la formule de « dictature du parti » comme irréprochable, exacte ; c’est pourquoi il l’emploie très rarement dan ses ouvrages et, lorsqu’il l’emploie, il la met parfois entre guillemets ;

b) Dans les cas, peu nombreux, où Lénine fut obligé, dans sa polémique avec des adversaires, de parler de dictature du parti, il expliqua le plus souvent que, par dictature du parti vis-à-vis de la classe ouvrière, il fallait entendre la direction exercée par le parti ;

c) Dans tous les cas où Lénine jugeait nécessaire de définir le rôle scientifique du parti dans la dictature du prolétariat, il parlait exclusivement du rôle dirigeant du parti (ces cas sont légion) ;

d) C’est pourquoi Lénine « n’a pas pensé » à introduire dans sa résolution essentielle sur le rôle du parti (résolution du deuxième congrès de l’I.C.) la formule de « dictature du parti » ; e) C’est s’écarter du léninisme et faire preuve d’aveuglement politique que d’identifier ou tenter d’identifier la « dictature » du parti, et, partant, « la dictature des chefs », à la dictature du prolétariat, car c’est porter atteinte aux rapports qui doivent exister entre l’avant-garde et la classe.A plus forte raison, la formule « dictature du parti » employée sans les réserves citées plus haut peut-elle être la cause de nombreux dangers et erreurs politiques dans notre travail pratique. Par cette formule, prise sans réserves, on a l’air de dire :

a) Aux masses sans parti : Ne venez pas nous contredire, n’essayez pas de discuter, car le parti peut tout faire ; nous avons la dictature du prolétariat ;

b) Aux membres du parti : Agissez plus hardiment, serrez la vis, vous pouvez ne pas faire attention à la voix des sans-parti ; nous avons la dictature du parti ;

c) Aux cadres du parti : Nous pouvons nous permettre le luxe de la suffisance, nous pouvons même friser l’insolence, car nous avons la dictature du parti et, « partant », la dictature des leaders.

Maintenant précisément, il convient de rappeler ces dangers dans la période où l’activité politique des masses augmente et où il faut que notre parti soit extrêmement attentif à la voix et aux besoins des masses et qu’il fasse preuve de la plus grande prudence et de la plus grande souplesse politique, car s’il donnait dans la présomption, la direction qu’il doit assumer à l’égard des masses serait sérieusement compromise.

Il faut se rappeler les paroles de Lénine au deuxième congrès de notre parti :

Dans la masse populaire, nous (communistes) ne sommes qu’une goutte d’eau et nous ne pouvons diriger que lorsque nous exprimons exactement ce dont le peuple a conscience. Sans cela, le parti communiste ne mènera pas le prolétariat, et le prolétariat ne mènera pas les masses à sa suite ; toute la machine s’effondrera.

Exprimer exactement ce dont le peuple a conscience, c’est précisément la condition indispensable qui assure au parti le rôle honorable de force dirigeante principale dans la dictature du prolétariat.

6. La question de la victoire du socialisme dans un seul pays

Dans la brochure Les bases du léninisme (avril 1924), il existe deux formules sur la question de la victoire du socialisme dans un seul pays.

La première formule est la suivante :

Auparavant, on considérait que la victoire de la révolution dans un seul pays était impossible car, disait-on, pour vaincre la bourgeoisie, il faut l’action combinée des prolétaires de la totalité ou, tout au moins, de la majorité des pays avancés.

Ce point de vue ne correspond plus à la réalité. Il faut maintenant partir de la possibilité de la victoire sur la bourgeoisie dans un seul pays, car le développement inégal, saccadé des pays capitalistes sous l’impérialisme, l’aggravation des contradictions internes de l’impérialisme, qui aboutissent fatalement à des guerres, la croissance du mouvement révolutionnaire dans tous les pays du globe entraînent non seulement la possibilité, mais la nécessité de la victoire du prolétariat dans des pays isolés.

Cette thèse est parfaitement exacte et tout commentaire est inutile.

Elle est dirigée contre la théorie social-démocrate, qui estime que la prise du pouvoir par le prolétariat dans un seul pays, sans révolution victorieuse et simultanée dans les autres pays, est une utopie.

Mais la brochure Les bases du léninisme contient une seconde formule. La voici :

Mais renverser le pouvoir de la bourgeoisie et instaurer celui du prolétariat dans un seul pays, ce n’est pas encore assurer la victoire complète du socialisme. La tâche principale : l’organisation de la production socialiste, est encore à accomplir. Peut-on en venir à bout, peut-on obtenir le triomphe définitif du socialisme dans unpays sans les efforts combinés des prolétaires de plusieurs pays avancés ?

Certes, non. Pour renverser la bourgeoisie, il suffit des efforts d’un seul pays : c’est ce que nous montre l’histoire de notre révolution.

Pour le triomphe définitif du socialisme, l’organisation de la production socialiste, il ne suffit pas des efforts d’un seul pays, particulièrement d’un pays rural par excellence comme la Russie : il faut les efforts des prolétaires de plusieurs pays avancés.

Cette deuxième formule était dirigée contre les critiques du léninisme, contre les trotskistes, qui déclaraient que la dictature du prolétariat dans un seul pays, sans la victoire du prolétariat dans les autres pays, ne peut « tenir contre l’Europe conservatrice ».

Alors (avril 1924) cette formule était suffisante et elle a été d’une certaine utilité.

Mais, par la suite, lorsque la critique du léninisme sur ce point fut surmontée dans le parti et lorsqu’une nouvelle question se présenta, celle de la possibilité de la réalisation intégrale du socialisme par les seul moyens de notre pays, sans l’aide de l’extérieur, la seconde formule s’avéra nettement insuffisante et, par suite, inexacte.

En quoi consiste l’insuffisance de cette formule ?

En ce qu’elle lie en une seule question deux questions différentes : celle de la possibilité de l’édification du socialisme dans un seul pays, à laquelle on doit répondre par l’affirmative, et celle de savoir si un pays où existe la dictature du prolétariat peut se considérer comme complètement garanti contre l’intervention et, par conséquent, contre la restauration de l’ancien régime, sans la victoire de la révolution dans différents autres pays, à quoi l’on doit répondre négativement.

J’ajoute que cette formule peut faire penser que l’organisation de la société socialiste par les forces d’un seul pays est impossible, ce qui, naturellement, est faux.

Me basant là-dessus, j’ai modifié et rectifié cette formule dans ma brochure La révolution d’Octobre et la tactique des communistes russes (décembre 1924) en décomposant la question en question de la garantie complète contre la restauration du régime bourgeois et en question de la possibilité de réaliser intégralement le socialisme dans un seul pays.

J’y suis arrivé, premièrement, en traitant la « victoire complète du socialisme » comme « garantie complète contre la restauration de l’ancien régime », garantie possible seulement avec « les efforts conjugués des prolétaires de tous les pays », et, deuxièmement, en proclamant cette vérité indubitable, exprimée dans la brochure de Lénine sur la coopération, que nous possédons tout ce qui est nécessaire pour édifier une société socialiste intégrale (v. La révolution d’Octobre et la tactique des communistes russes).

Cette nouvelle façon de formuler la question a été mise à la base de la résolution adoptée par la 14 e conférence du parti et intitulée « Des tâches de l’Internationale communiste et du P. C. R. », résolution qui examine le problème de la victoire du socialisme dans un seul pays en liaison avec la stabilisation du capitalisme (avril 1925) et qui estime que l’édification du socialisme par les forces de notre pays est possible et nécessaire.

Elle a servi de base à ma brochure Résumé des travaux de la quatorzième conférence du parti, éditée par les soins de cette conférence en mai 1925.

Voici ce qui est dit dans cette brochure sur la façon de poser la question de la victoire du socialisme dans un seul pays : Notre pays présente deux groupes de contradictions. L’un comprend les contradictions internes existant entre le prolétariat et de la paysannerie [il s’agit ici de l’édification du socialisme dans un seul pays] ; l’autre comprend les contradictions extérieures existant entrenotre pays, en tant que pays du socialisme, et tous les autres pays, en tant que pays du capitalisme [il s’agit ici de la victoire définitive du socialisme]…

Confondre le premier groupe de contradictions, qu’un seul pays est parfaitement capable de surmonter par ses propres forces, avec le second groupe de contradictions, qui exigent pour leur solution les efforts des prolétaires de plusieurs pays, c’est commettre une erreur grossière envers le léninisme, c’est être un confusionniste ou un opportuniste incurable.

En ce qui concerne la victoire du socialisme dans notre pays, la brochure dit :

Nous pouvons édifier le socialisme, et nous l’édifierons avec les paysans, sous la direction de la classe ouvrière… car, en régime de dictature du prolétariat, nous avons… toutes les données nécessaires pour réaliser intégralement le socialisme en surmontant toutes les difficultés intérieures, car nous pouvons et nous devons les surmonter par nos propres forces.

Voici maintenant ce qui est dit, dans cette même brochure, sur la question de la victoire définitive du socialisme :

La victoire définitive du socialisme donne une garantie complète contre des tentatives d’intervention et, par conséquent, toute tentative tant soit peu sérieuse de restauration ne peut avoir lieu qu’avec l’appui de l’extérieur, qu’avec l’appui du capital international.

C’est pourquoi, le soutien de notre révolution par les ouvriers de tous les pays et, à plus forte raison, la victoire de ces ouvriers, ne fut-ce que dans quelques pays, est la condition nécessaire d’une garantie complète du premier pays victorieux contre les tentatives d’intervention et de restauration, ainsi que de la victoire définitive du socialisme.Il me semble que c’est clair.

C’est dans le même esprit que cette question est traitée dans ma brochure Questions et réponses (juin 1925) et dans le compte rendu politique du C. C. au quatorzième congrès du P. C. de l’U. R. S. S.

Tels sont les faits.

Ces faits sont connus de tous, et aussi, je l’espère, du camarade Zinoviev.

Si maintenant, après deux années, après la lutte idéologique au sein du parti et après la résolution prise à la quatorzième conférence du parti (avril 1925), Zinoviev trouve possible de nous servir au quatorzième congrès (décembre 1925) la vieille formule, absolument insuffisante, de ma brochure écrite en avril 1924, comme base pour la solution d’une question déjà résolue (celle de la victoire du socialisme dans un seul pays), ce procédé particulier de Zinoviev prouve seulement qu’il s’est embrouillé définitivement dans cette question.

Tirer le parti en arrière, après qu’il est allé de l’avant, ignorer la résolution de la quatorzième conférence du parti, après qu’elle a été confirmée par l’assemblée plénière du C. C, c’est s’enliser dans des contradictions, ne pas croire à l’édification du socialisme, se détourner de la voie de Lénine et avouer sa propre défaite.

Qu’est-ce que la possibilité de la victoire du socialisme dans un seul pays ?

C’est la possibilité de résoudre les contradictions qui existent entre le prolétariat et les paysans par les forces intérieures de notre pays, c’est la possibilité de la prise du pouvoir par le prolétariat et de son utilisation pour l’édification d’une société socialiste intégrale dans notre pays, avec la sympathie et l’appui des prolétaires des autres pays, mais sans la victoire préalable de la révolution prolétariennedans ces pays.

Sans une telle possibilité, l’édification du socialisme est dénuée de perspectives, c’est une édification sans la certitude d’édifier le socialisme. Il est impossible d’édifier le socialisme sans être certain qu’on peut le faire, sans être certain que la technique arriérée de notre pays n’est pas un obstacle insurmontable dans cette voie. Nier cette possibilité, c’est ne pas avoir foi dans l’établissement du socialisme, c’est s’écarter du léninisme.

Qu’est-ce que l’impossibilité de la victoire définitive du socialisme dans un seul pays sans la victoire de la révolution dans d’autres pays ?

C’est l’impossibilité d’une garantie complète contre l’intervention et, partant, contre la restauration du régime bourgeois sans la victoire de la révolution, tout au moins dans une série de pays. Nier cette thèse indiscutable, c’est se détourner de l’internationalisme, c’est se détourner du léninisme.

Nous vivons, dit Lénine, non seulement dans un Etat, mais dans un système d’Etats, et l’existence de la République soviétique à côté d’État impérialistes n’est pas possible pendant une longue durée.

Finalement, l’un ou l’autre doit vaincre.

En attendant ce dénouement, des chocs terribles entre la République des Soviets et les Etats bourgeois sont inévitables. Cela signifie que le prolétariat en tant que’ classe dominante, si tant est qu’il veuille dominer et qu’il domine, doit prouver également sa domination par son organisation militaire.

Nous sommes en présence, dit Lénine, d’un équilibre qui est au plus haut point instable, mais qui n’en est pas moins indubitable, indiscutable. Est-ce pour longtemps, je l’ignore et je pense qu’il est impossible de le savoir. C’est pourquoi, une extrême prudence est nécessaire de notre part. Et le premier précepte de noire politique, la première leçon qui découle de noire activité gouvernementale pendant cette dernière année et que chaque ouvrier pays doit s’assimiler, c’est de nous tenir sur nos gardes, de nous rappeler que nous sommes entourés de gens, de classes, de gouvernements, qui ouvertement expriment la haine acharnée qu’ils ont contre nous. Il faut se rappeler que nous sommes toujours à un cheveu d’une intervention.

Je crois que c’est clair.

Comment Zinoviev conçoit-il la question de la victoire du socialisme dans un seul pays ?

Par victoire définitive du socialisme, dit Zinoviev, il faut comprendre, tout au moins : 1° l’abolition des classes et, partant, 2° l’abolition de la dictature d’une classe, en l’occurrence celle du prolétariat…

Pour mieux se rendre compte de la façon dont la question se pose chez nous en U. R. S. S., en 1925, il faut distinguer deux choses : tout d’abord la possibilité assurée d’édifier le socialisme — une telle possibilité, évidemment, est parfaitement concevable dans les limites d’un seul pays — ; ensuite l’établissement et la consolidation définitive du socialisme, c’est-à-dire la réalisation du régime socialiste, de la société socialiste. (V. Le léninime, édition russe, pages 291 et 293.)

Que peut signifier tout cela ?

Que Zinoviev entend, par victoire définitive du socialisme dans un seul pays, non pas la garantie contre l’intervention et la restauration, mais la possibilité d’établir le socialisme.

Par victoire du socialisme dans un seul pays, Zinoviev entend une édification du socialisme qui ne peut pas et ne doit pas aboutir au

socialisme. Construction au hasard sans perspectives, édification du socialisme sans possibilité d’édifier une société socialiste, telle est la position de Zinoviev.

Edifier le socialisme sans avoir la possibilité de l’édifier, construire en sachant qu’on n’y arrivera pas, voilà les incohérences auxquelles est arrivé Zinoviev.

C’est là plaisanter sur la question, mais non la résoudre ! Voici encore un passage du dernier discours prononcé par Zinoviev au quatorzième congrès du parti :

Voyez, par exemple, ce que le camarade Yakovlev est arrivé à dire à la dernière conférence de l’organisation du gouvernement de Koursk.

« Pouvons-nous, dit-il, alors que nous sommes entourés de tous côtés par des ennemis capitalistes, établir le socialisme dans un seul pays ? » Et il répond : « Nous basant sur tout ce qui a été dit, nous sommes en droit de dire que non seulement nous édifions le socialisme, mais que, quoique nous soyons encore le seul pays soviétiste, le seul Etat soviétiste au monde, nous édifierons ce socialisme. » Est-ce là la façon léniniste de poser la question, n’y a-t-il pas là un relent de nationalisme étroit ?

Ainsi, d’après Zinoviev, reconnaître la possibilité d’établir le socialisme dans un seul pays, c’est se rallier au nationalisme étroit, et nier cette possibilité, c’est se conformer à l’internationalisme.

Mais s’il en est ainsi, est-ce la peine de lutter pour vaincre les éléments capitalistes de notre économie ? Ne s’ensuit-il pas qu’une telle victoire est impossible ?

Capitulation devant les éléments capitalistes de notre économie, voilà où aboutit la logique interne de l’argumentation de Zinoviev.

Cette absurdité, qui n’a rien de commun avec le léninisme, nous estprésentée par Zinoviev comme de l’ « internationalisme », comme

du léninisme à 100 % » ! J’affirme que, dans la question essentielle de l’édification du socialisme, Zinoviev s’écarte du léninisme et glisse vers le point de vue du menehévik Soukhanov.

Reportons-nous à Lénine. Voici ce qu’il disait sur la victoire du socialisme dans un seul pays, bien avant la révolution d’Octobre, en août 1915 :

L’irrégularité du développement économique et politique est une loi absolue du capitalisme. Il en résulte que la victoire du socialisme est possible au début dans quelques pays, ou même dans un seul pays capitaliste, pris séparément.

Le prolétariat vainqueur de ce pays, après avoir exproprié les capitalistes et organisé chez lui la production socialiste, se soulèverait contre le restant du monde capitaliste, s’attacherait les classes opprimées des autres pays en les poussant à s’insurger contre les capitalistes, interviendrait même au besoin par la force année contre les classes d’exploiteurs et leurs Etats.

Que signifient ces mots de Lénine : « après avoir organisé chez lui la production socialiste » ? Ils signifient que le prolétariat vainqueur dans un pays peut et doit organiser chez lui la production socialiste après la prise du pouvoir. Et qu’est­ce que « organiser la production socialiste »? C’est édifier une société socialiste. Cette thèse nette et précise de Lénine n’a pas besoin de commentaires. S’il en était autrement, les appels de Lénine à la prise du pouvoir par le prolétariat en octobre 1917 seraient incompréhensibles.

On le voit, cette thèse précise de Lénine est bien différente de la « thèse » embrouillée et antiléniniste de Zinoviev, qui dit que nous pouvons édifier le socialisme « dans les limites d’un seul pays » malgré l’impossibilité de l’édifier.Cette thèse, Lénine l’a énoncée en 1915, avant la prise du pouvoir par le prolétariat. Mais peut-être a-t-il changé d’opinion après la prise du pouvoir en 1917 ? Voyons la brochure que Lénine écrivit sur la coopération en 1923.

En effet, dit Lénine, dès lors que le pouvoir est entre les mains de la classe ouvrière et que tous les moyens de production appartiennent à cet Etat, il ne reste vraiment plus qu’à faire entrer dans la coopération l’universalité de la population…

Ne sont-ce pas là toutes les conditions nécessaires pour édifier au moyen de la coopération, de la coopération seulement, que nous traitions autrefois de mercantile et que nous pouvons avec un certain droit traiter de même aujourd’hui sous la Nep, la société socialiste intégrale ? Ce n’est pas encore la société socialiste, mais c’est tout ce qui est nécessaire et suffisant pour l’édifier.

Autrement dit, nous pouvons et devons réaliser le socialisme intégral, car nous avons à notre disposition tout ce qui est nécessaire et suffisant pour cette réalisation.

Je crois qu’il est difficile de s’exprimer plus clairement.

Comparez cette thèse classique de Lénine à la réplique antiléniniste de Zinoviev à Yakovlev et vous comprendrez que Yakovlev n’a fait que répéter les paroles de Lénine sur la possibilité d’établir le socialisme dans un seul pays, tandis que Zinoviev, s’élevant contre cette thèse et fustigeant Yakovlev, s’écarte de Lénine et adopte le point de vue du menchévik Soukhanov, selon lequel il est impossible d’édifier le socialisme dans notre pays par suite de l’état arriéré de sa technique.

Mais alors, dans quel but avons-nous pris le pouvoir en octobre 1917, si nous ne comptions pas édifier le socialisme ? Il ne fallait pas prendre le pouvoir en octobre 1917. Telle est la logique qui découle des arguments de Zinoviev.

J’affirme ensuite que, dans la question essentielle de la victoire du socialisme, Zinoviev est allé contre les décisions très nettes de notre parti, décisions consignées dans la résolution adoptée à la quatorzième conférence et intitulée : « Des tâches de l’Internationale communiste et du P. C. R. en liaison avec l’Exécutif élargi ».

Voyons cette résolution. Voici ce qui y est dit sur la victoire du socialisme dans un seul pays :

L’existence de deux systèmes sociaux complètement opposés est une menace constante de blocus capitaliste, d’autres formes se pression économique, d’intervention militaire, de restauration. L’unique garantie de la victoire définitive du socialisme, c’est-à-dire la garantie contre la restauration, est, par suite, la victoire de la révolution socialiste dans une série de pays…

Le léninisme enseigne que la victoire définitive du socialisme dans le sens d’une garantie complète contre la restauration des rapports bourgeois n’est possible qu’à l’échelle internationale… Il ne s’ensuit pas qu’il soit impossible d’établir une société socialiste intégrale dans un pays aussi arriéré que la Russie sans « l’aide des Etats » (Trotsky) des pays plus développés au point de vue technique et économique.

On le voit, la résolution, contrairement à la thèse exposée par Zinoviev dans son ouvrage Le léninisme, considère la victoire définitive du socialisme comme la garantie contre l’intervention et la restauration.

La résolution reconnaît la possibilité de réaliser la société socialiste intégrale dans un pays aussi arriéré que la Russie, sans « l’aide des Etats » des pays techniquement et économiquement plus développés, contrairement à l’opinion exprimée par Zinoviev lorsqu’il prend à partie Yakovlev dans son discours au quatorzième congrès du parti.N’est-ce pas là, de la part de Zinoviev, une lutte contre les résolutions de la quatorzième conférence du parti ? Certes, il arrive que les résolutions du parti contiennent des erreurs.

Il est possible que la résolution de la quatorzième conférence du parti en contienne quelques­unes. Il est possible que Zinoviev considère cette résolution comme erronée ; Mais alors, il faut le dire clairement et ouvertement, comme il sied à un bolchevik.

Pourtant, ce n’est pas ce que fait Zinoviev. Il préfère Un autre moyen : attaquer par derrière la résolution de la quatorzième conférence du P. C. sans en parler et sans la critiquer ouvertement.

Apparemment cette voie lui semble la meilleure pour arriver à son but. Or, il n’a qu’un but : « améliorer » la résolution et « rectifier » quelque peu Lénine. Il n’est guère besoin de prouver que Zinoviev s’est trompé dans ses calculs.

D’où provient l’erreur de Zinoviev, quelle en est la source ? Il faut, me semble-t-il, chercher la source de cette erreur dans le fait que Zinoviev est certain que la technique arriérée de notre pays est un obstacle insurmontable à l’édification de la société socialiste intégrale, que le prolétariat ne peut édifier le socialisme par suite de la technique arriérée de notre pays.

Zinoviev et Kaménev tentèrent d’exposer ces arguments à l’une des séances du C. C. du parti avant la conférence d’avril du P. C.

Mais ils se heurtèrent à une vigoureuse résistance et durent battre en retraite en se soumettant formellement au point de vue de la majorité du C. G. Mais, tout en se soumettant extérieurement, Zinoviev n’a cessé de lutter contre ce point de vue (v. son ouvrage Le léninisme et sa réplique au quatorzième congrès du parti).

Voici ce que dit sur cet « incident » le comité de Moscou dans sa réponse à la lettre de l’organisation de Léningrad :

Il n’y a pas très longtemps, Kaménev et Zinoviev soutenaient auBureau politique que nous ne pourrions surmonter les difficultés

intérieures dues à l’état arriéré de notre technique et de notre économie, si la révolution internationale ne nous venait pas en aide.

Avec la majorité du C. C, nous estimons que nous pouvons réaliser et que nous réaliserons le socialisme, malgré notre technique arriérée. Cette réalisation ira, évidemment, beaucoup plus lentement que si la révolution triomphait dans les autres pays ; néanmoins, nous allons et nous continuerons d’aller de l’avant. Nous considérons que le point de vue de Kaménev et de Zinoviev exprime leur scepticisme à l’égard des forces de notre classe ouvrière et des masses paysannes qui la suivent. Nous estimons que c’est là une déviation de la position léniniste.

Ce document a paru dans la presse au moment des premières séances du quatorzième congrès du parti. Certes, Zinoviev avait la possibilité de s’élever contre ce document au congrès. Fait caractéristique, ni lui ni Kaménev n’ont trouvé d’arguments contre cette grave accusation lancée contre eux par le Comité moscovite de notre parti. Est-ce là le fait du hasard ? J’estime que non.

L’accusation, à n’en pas douter, était fondée. Zinoviev et Kaménev y ont « répondu » par le silence, car il leur était impossible de se justifier.

La nouvelle opposition se froisse de ce qu’on accuse Zinoviev de ne pas croire à la réalisation du socialisme dans notre pays. Mais si, après une année d’examen de la question de la victoire du socialisme dans un seul pays, si après que le point de vue de Zinoviev a été rejeté par le Bureau politique du C. C. (avril 1925), si après que le parti a adopté sur cette question une opinion déterminée consignée dans la résolution de sa quatorzième conférence (avril 1925), si, après tout cela, disons-nous, Zinoviev se décide à intervenir dans son livre Le léninisme (septembre 1925) contre le point de vue du parti, puis intervient de nouveau au quatorzième congrès, comment expliquer cette obstination à soutenir son erreur, si ce n’est par le faitque Zinoviev ne croit pas, mais pas du tout, à la possibilité d’établir le socialisme dans notre pays ?

Libre à Zinoviev de considérer son incrédulité comme de l’internationalisme. Mais depuis quand considère-t-on chez nous comme de l’internationalisme une déviation du léninisme dans une question fondamentale ?

N’est-il pas plus exact de dire que ce n’est pas le parti, mais bien Zinoviev qui pèche contre l’internationalisme et la révolution mondiale ?

Car, qu’est-ce que notre pays « édifiant le socialisme », sinon la base de la révolution mondiale ? Mais peut-il être la véritable base de la révolution mondiale, s’il n’est pas capable d’édifier une société socialiste ?

Peut-il rester le formidable centre d’attraction qu’il représente pour les ouvriers de tous les pays, s’il n’est pas capable de vaincre les éléments capitalistes chez lui, de faire triompher le socialisme ? J’estime qu’il ne le peut pas.

Mais ne s’ensuit-il pas que, le manque de foi dans la victoire du socialisme, que la propagande de cette incrédulité aboutissent à détrôner notre pays en tant que base de la révolution mondiale, à affaiblir la révolution prolétarienne mondiale ?

Par quoi les social-démocrates éloignaient-ils les ouvriers de nous ? En leur répétant sans cesse : « Les Russes n’arriveront à rien ». Comment vainquons-nous les social-démocrates, maintenant que nous attirons chez nous de nombreuses délégations ouvrières et que nous renforçons ainsi les positions du communisme dans le monde entier ? Par nos succès dans l’édification du socialisme.

Mais n’est-il pas clair après cela que ceux qui prêchent le scepticisme à l’égard de nos progrès dans la réalisation dusocialisme, aident indirectement les social-démocrates, restreignent l’ampleur du mouvement révolutionnaire mondial, s’éloignent forcément de l’internationalisme ?…

Comme on le voit, l’ « internationalisme » de Zinoviev ne vaut pas mieux que son « léninisme à 100 % » dans la question de l’édification du socialisme dans un seul pays.

C’est pourquoi le XIV e congrès du P. C. a eu raison de définir les conceptions de la nouvelle opposition comme un « manque de foi dans la réalisation du socialisme » et comme une « dénaturation du léninisme ».

7. La lutte pour la réalisation du socialisme

Je pense que le manque de foi dans la réalisation du socialisme est l’erreur fondamentale de la nouvelle opposition. A mon avis, cette erreur est fondamentale parce que toutes les autres erreurs de la nouvelle opposition en découlent.

Ses erreurs sur la Nep, le capitalisme d’État, la nature de notre industrie socialiste, le rôle de la coopération) sous la dictature du prolétariat, les méthodes de lutte contre le koulak, le rôle et l’importance du paysan moyen sont la conséquence de son erreur première, c’est-à-dire de son incroyance à la possibilité d’établir une société socialiste par les seules forces de notre pays.

Qu’est-ce que manquer de foi en la réalisation du socialisme dans notre pays ?

C’est, avant tout, douter que la masse rurale fondamentale puisse, par suite des conditions spéciales du développement de notre pays, être amenée à participer à l’établissement du socialisme.En second lieu, c’est douter que le prolétariat de notre pays, qui détient les positions stratégiques de l’économie nationale, soit capable d’amener la masse fondamentale de la paysannerie à participer à l’établissement du socialisme.

Consciemment ou inconsciemment, c’est sur ces points que se base tacitement l’opposition dans ses thèses concernant les voies de notre développement.

Peut-on amener les masses fondamentales de la paysannerie soviétiste à participer à l’édification du socialisme ? La brochure Les bases du léninisme contient, à ce sujet, deux thèses principales :

En premier lieu, on ne saurait assimiler la paysannerie de l’Union des Républiques soviétiques à la paysannerie d’Occident.

Une paysannerie qui ‘ a traversé trois révolutions, qui a lutté contre le tsar et le pouvoir de la bourgeoisie avec le prolétariat et sous la direction de ce dernier, qui a reçu la terre et la paix grâce à la révolution prolétarienne et est devenue par suite une auxiliaire fidèle du prolétariat, est forcément différente d’une paysannerie qui a lutté pendant la révolution bourgeoise sous la direction de la bourgeoisie libérale, qui a reçu la terre des mains de cette bourgeoisie et est devenue, par suite, son appui.

Redevable de sa liberté à son alliance politique avec le prolétariat qui l’a soutenue de toutes ses forces, la paysannerie russe ne peut pas ne pas comprendre qu’il est également de son intérêt de collaborer étroitement avec ce dernier dans le domaine économique.

En second lieu, l’économie rurale russe ne saurait être assimilée à l’économie rurale d’Occident. Cette dernière se développe dans la ligne du capitalisme, amenant par suite la formation de domainesimmenses, parallèlement à des parcelles infimes, et une différenciation profonde de la paysannerie (grands propriétaires terriens, petits cultivateurs, journaliers agricoles). Il n’en est pas de même en Russie.

Dans son évolution, l’économie rurale ne peut y suivre cette voie, par le simple fait de l’existence du pouvoir soviétiste et de la nationalisation des principaux instruments et moyens de production.

Elle se développera par l’adhésion de la petite et de la moyenne paysannerie à la coopération, que soutiendra l’État en lui octroyant des crédits à des conditions favorables.

Dans ses articles sur la coopération, Lénine a indiqué avec justesse que cette dernière devrait désormais suivre une nouvelle voie ; qu’il fallait, par son intermédiaire, attirer la majorité des paysans à l’œuvre de l’organisation socialiste, inculquer graduellement à la population rurale les principes du collectivisme, tout d’abord dans le domaine de la vente, puis dans celui de la production des produits agricoles… Il est évident que la paysannerie s’engagera volontiers dans cette voie, qui la garantira de la restauration de la grande propriété foncière, de l’esclavage salarié, de la misère et de la ruine.

Ces thèses sont-elles justes ?

J’estime qu’elles sont d’une justesse indiscutables pour toute notre période d’édification sous le régime de la Nep.

Elles ne sont que l’expression de certaines thèses de Lénine sur le bloc ouvrier et paysan, sur l’incorporation des exploitations rurales au système socialiste du pays, sur la nécessité pour le prolétariat de marcher vers le socialisme de pair avec la masse fondamentale de la paysannerie, sur l’affiliation de millions de paysans à la coopération, affiliation qui ouvre une large voie au socialisme dans les campagnes, sur la croissance de notre industrie socialiste qui, « avec la simple croissance de la coopération, est identique chez nous au socialisme ».

En effet, par quelle voie doit et peut s’effectuer l’évolution de l’économie rurale dans notre pays ?

Les exploitations agricoles des paysans ne sont pas des exploitations capitalistes. Ce sont, pour la plupart, des exploitations de petite production marchande. Qu’est­ce qu’une exploitation de petite production marchande ?

C’est une exploitation qui se trouve à l’intersection des routes menant au capitalisme et au socialisme. Elle peut évoluer vers le capitalisme, comme c’est le cas actuellement dans les pays capitalistes, ou vers le socialisme, comme ce doit être le cas dans notre pays sous la dictature du prolétariat.

D’où provient cette instabilité, cette dépendance de l’exploitation paysanne ?

Elle s’explique par la dispersion et l’inorganisation des exploitations paysannes, par leur dépendance à l’égard de la ville, de l’industrie, du système de crédit, du caractère du pouvoir et, enfin, par le fait que la campagne suit et suivra la ville au point de vue matériel et culturel.

La voie capitaliste de développement de l’exploitation paysanne signifie que ce développement s’effectue par une profonde différenciation des paysans : d’un côté, d’immenses domaines ; de l’autre, la ruine des masses.

Cette évolution est inévitable dans les pays capitalistes, parce que la campagne, les exploitations agricoles dépendent de la ville, de l’industrie, de la concentration du crédit dans la ville, du caractère du pouvoir, et que c’est la bourgeoisie, l’industrie, le système des crédits et le pouvoir capitalistes qui régnent dans la ville.

Le développement de l’exploitation paysanne doit-il s’effectuer de la même façon dans notre pays, où la ville a un autre aspect, oùl’industrie se trouve entre les mains du prolétariat, où les transports, le système de crédit, le pouvoir politique sont aux mains du prolétariat, où la nationalisation des terres est une loi générale ? Naturellement, non. Comme, chez nous, c’est la ville qui dirige la campagne et qu’en ville c’est le prolétariat qui règne, qui détient les points stratégiques de notre économie, le développement de l’exploitation paysanne doit s’effectuer dans une autre voie, celle de l’édification du socialisme.

Quelle est cette voie ?

C’est la voie de l’incorporation de millions d’exploitations agricoles à la coopération, c’est l’union de ces exploitations disséminées autour de l’industrie socialiste, c’est l’introduction du collectivisme dans la campagne, tout d’abord par l’écoulement des produits agricoles et l’approvisionnement des paysans en produits de la ville, et, ensuite, par la production agricole.

Sous la dictature du prolétariat, cette voie devient de plus en plus inévitable, car la coopération pour la vente des produits pour l’approvisionnement et, enfin, pour le crédit et la production (associations agricoles), représente l’unique voie permettant d’élever le bien-être des campagnes, l’unique moyen de sauver les masses paysannes de la misère et de la ruine.

On dit que, chez nous, la paysannerie n’est pas socialiste par sa situation et que, par suite, elle est incapable de se développer dans le sens du socialisme. C’est exact. La paysannerie, par sa situation, n’est pas socialiste. Mais ce n’est pas un argument contre l’évolution de l’exploitation rurale vers le socialisme, s’il est prouvé que la campagne suit la ville et qu’en ville c’est l’industrie socialiste qui commande.

Au moment de la révolution d’Octobre, la paysannerie n’était pas non plus un élément socialiste par sa situation, et ne voulait nullement instaurer le socialisme dans le pays. Ce qu’elle voulaitsurtout, c’était la liquidation du pouvoir des grands propriétaires fonciers et la fin de la guerre. Néanmoins, elle suivit alors le prolétariat socialiste.

Pourquoi ?

Parce qu’alors le renversement de la bourgeoisie et la prise du pouvoir par le prolétariat socialiste représentaient l’unique moyen de sortir de la guerre impérialiste et d’obtenir la paix et que notre parti réussit alors à trouver le joint entre les intérêts spécifiques des paysans (renversement du propriétaire terrien, paix) et les intérêts généraux du pays (dictature du prolétariat) Et malgré son caractère non-socialiste, la paysannerie suivit alors le prolétariat socialiste.

Il en est de même de l’édification du socialisme et de la participation des paysans à cette édification. Le paysan n’est pas socialiste par sa situation.

Mais il doit absolument entrer dans la voie du socialisme, car il n’y a et il ne peut y avoir pour lui d’autre moyen de se sauver de la misère et de la ruine que de faire bloc avec le prolétariat, avec l’industrie socialiste, que de participer au développement socialiste par l’affiliation à la coopération.

Pourquoi par l’affiliation à la coopération ?

Parce que, par la coopération, « nous avons trouve ce degré de conciliation de l’intérêt commercial privé avec la vérification et le contrôle de l’État, ce degré de subordination de l’intérêt privé à l’intérêt général » qui est acceptable et avantageux pour le paysan et qui assure au prolétariat la possibilité d’amener la masse fondamentale de la paysannerie à participer à l’édification du socialisme.

C’est justement parce qu’il est de l’intérêt des paysans d’organiser l’écoulement de leurs marchandises et le ravitaillement de leurs exploitations en machines par l’intermédiaire de la coopération qu’ils doivent adhérer et adhéreront en masse à la coopération.Mais que signifie l’inclusion générale des exploitations paysannes dans la coopération sous l’hégémonie de l’industrie socialiste ?

Cela signifie que la petite économie paysanne marchande s’éloignera de la voie capitaliste, qui mène à la ruine en masse des paysans, pour s’engager dans la voie nouvelle de l’édification du socialisme.

Voilà pourquoi notre parti doit, en ce moment, lutter vigoureusement pour amener la masse fondamentale de la paysannerie à s’engager dans cette nouvelle voie de développement et à participer à l’édification du socialisme.

Aussi le XIV e congrès du P. C. de l’U. R. S. S. a-t-il eu raison de décider que « la méthode essentielle pour la réalisation du socialisme à la campagne consiste à attirer dans l’organisation corporative la masse fondamentale de la paysannerie et à assurer à cette organisation un développement socialiste, en utilisant, en surmontant et en en évinçant les éléments capitalistes, sous la direction économique grandissante de l’industrie socialiste, des établissements de crédit d’État et des autres points stratégiques détenus par le prolétariat ».

L’erreur profonde de la nouvelle opposition, c’est qu’elle ne croit pas à la nouvelle voie de l’évolution paysanne, qu’elle ne voit pas et ne comprend pas que cette nouvelle évolution est inévitable sous la dictature du prolétariat.

La nouvelle opposition ne comprend pas cela parce qu’elle ne croit pas à la réalisation du socialisme dans notre pays, parce qu’elle ne croit pas que notre prolétariat soit capable d’entraîner à sa suite la paysannerie dans la voie du socialisme.

De là vient qu’elle ne comprend pas le caractère double de la Nep, dont elle exagère les côtés négatifs et qu’elle considère surtout comme une retraite.

De là vient qu’elle exagère le rôle des éléments capitalistes de notre économie et qu’elle sous-estime l’importance des leviers de notre

évolution vers le socialisme (industrie socialiste, système de crédit, coopération, pouvoir du prolétariat, etc.).

De là vient qu’elle ne comprend pas la nature socialiste de notre industrie d’État et qu’elle doute de la justesse du plan coopératif de Lénine.

De là vient qu’elle exagère la différenciation de la population rurale, perd la tête devant le danger koulak, sous-estime le rôle du paysan moyen, cherche à saper la politique d’alliance solide avec le paysan moyen et oscille perpétuellement dans la question de la politique à adopter à l’égard de la campagne.

De là vient qu’elle ne comprend pas le travail gigantesque qu’effectue le parti pour amener les ouvriers et les paysans à participer au relèvement de l’industrie et de l’agriculture, à la vivification de la coopération et des soviets, à l’administration du pays, à la lutte contre le bureaucratisme, à la lutte pour l’amélioration et la transformation de notre appareil d’État, transformation qui marque une nouvelle période de notre évolution et sans laquelle aucun progrès vers le socialisme n’est possible.

De là vient qu’elle s’affole et perd tout espoir devant les difficultés de notre œuvre d’édification, doute de la possibilité de l’industrialisation de notre pays, se lamente sur la prétendue dégénérescence de notre parti, etc.

Chez les bourgeois, tout va à peu près ; chez nous, prolétaires, tout va à vau-l’eau et, si la révolution d’Occident ne nous vient pas en aide, nous sommes perdus — telle est, en somme, la conception de la nouvelle opposition, conception que cette opposition veut faire passer pour de l’internationalisme, mais qui n’est en réalité qu’une conception de liquidateurs.La Nep, c’est du capitalisme, dit l’opposition.

La Nep, c’est principalement une retraite, dit Zinoviev. Tout cela est faux En réalité, la Nep, c’est la politique du parti, politique qui admet la lutte des éléments socialistes et capitalistes et qui escompte la victoire des premiers sur les seconds. En réalité, la Nep n’a été une retraite qu’au début ; elle a été calculée de façon à nous permettre de regrouper nos forces et de passer à l’offensive. En réalité, depuis quelques années déjà, nous menons l’offensive avec succès, en développant notre industrie et notre commerce soviétistes et en évinçant le capital privé.

Mais quel est le sens exact de la thèse d’après laquelle la Nep, c’est du capitalisme, c’est principalement une retraite ? Sur quoi est basée cette thèse ?

Elle est basée sur l’hypothèse erronée qu’on procède chez nous, en ce moment, à un simple rétablissement du capitalisme, à un simple « retour » au capitalisme. On ne peut expliquer les doutes de l’opposition concernant la nature socialiste de notre industrie que par cette hypothèse.

On ne peut expliquer sa panique devant les koulaks que par cette hypothèse. Seule, cette hypothèse explique la hâte avec laquelle l’opposition s’est raccrochée aux statistiques inexactes sur la différenciation des paysans.

Seule, elle explique la facilité avec laquelle l’opposition a oublié que le paysan moyen est chez nous l’élément central de l’agriculture. Seule, elle peut expliquer la sous-estimation de l’importance du paysan moyen et les doutes sur la valeur du plan coopératif de Lénine.

Seule, elle explique le manque de foi de l’opposition actuelle dans l’évolution nouvelle de la campagne, dans la participation des paysans à l’édification du socialisme.

En réalité, on constate chez nous maintenant, non pas un rétablissement exclusif du capitalisme, mais un développement parallèle du capitalisme et du socialisme, un processus contradictoire de lutte des éléments capitalistes contre les éléments socialistes, d’évincement des premiers par les seconds.

Il en est indiscutablement ainsi, tant à la ville, où l’industrie d’État est la base du socialisme, qu’à la campagne, où la coopération généralisée, liée à l’industrie socialiste, permettra surtout le développement du socialisme.

Le simple rétablissement du capitalisme est impossible, ne serait-ce que parce que le pouvoir chez nous est prolétarien, que la grande industrie est entre les mains du prolétariat, que les transports et le crédit se trouvent à la disposition de l’État prolétarien.

La différenciation ne peut atteindre la même ampleur qu’autrefois ; le paysan moyen reste le fond de la masse rurale et le koulak ne peut reconquérir sa puissance d’antan, ne serait-ce que parce que la terre est nationalisée, qu’elle est enlevée de la circulation et que notre politique en matière de commerce, de crédit, d’impôts et de coopération tend à limiter les tendances exploiteuses des koulaks, à élever le bien-être des masses paysannes et à niveler les extrêmes à la campagne.

En outre, nous continuons à lutter contre les koulaks, non seulement selon l’ancienne méthode, en organisant contre eux les paysans pauvres, mais encore selon la nouvelle méthode, en consolidant l’alliance’ du prolétariat avec les paysans pauvres et moyens contre ces mêmes koulaks. Le fait que l’opposition ne comprend pas le sens et l’importance de la lutte contre le koulak selon la deuxième méthode nous confirme une fois de plus qu’elle revient à l’ancienne voie de développement de la campagne dans le sens capitaliste, lorsque le koulak et le paysan pauvre représentaient à la campagne la force principale devant laquelle s’effaçait le paysan moyen.

La coopération est une variété du capitalisme d’État, dit l’opposition, se référant à L’impôt en nature de Lénine. C’est pourquoi elle ne croit pas à la possibilité d’utiliser la coopération comme point d’appui pour la réalisation du socialisme.

Dans ce cas également, elle tombe dans une profonde erreur. Une telle appréciation de la coopération était suffisante et satisfaisante en 1921 lorsque parut L’impôt en nature, lorsque nous n’avions pas d’industrie socialiste développée, lorsque Lénine concevait le capitalisme d’État comme forme fondamentale possible de notre économie et considérait la coopération en liaison avec le capitalisme d’État.

Mais cette façon de traiter la question est maintenant insuffisante et périmée, car, depuis ce temps, des changements se sont opérés.

L’industrie socialiste s’est développée, le capitalisme d’État n’a pas « pris » dans la mesure où cela était désirable, et la coopération, qui compte maintenant plus de dix millions de membres, s’est liée étroitement à l’industrie socialiste.

Comment expliquer qu’en 1923, deux ans après la publication de L’impôt en nature, Lénine considérait autrement la coopération, estimant que, « dans notre situation, elle coïncide complètement avec le socialisme », sinon par le fait que, pendant ces deux années, l’industrie socialiste s’était développée et que le capitalisme d’État n’avait pas pris racine autant qu’il le fallait, ce qui déterminait Lénine à considérer la coopération non plus en liaison avec le capitalisme d’État, mais en liaison avec l’industrie socialiste ? Les conditions du développement de la coopération avaient changé.

Par suite, la façon d’envisager le problème de la coopération devait changer également.

Voici, tiré de la brochure de Lénine sur la coopération (1923), un passage remarquable qui jette de la lumière sur cette question :

En capitalisme d’État, les entreprises coopératives, par rapport aux entreprises d’État, sont d’abord privées et, ensuite, collectives. Dans notre régime actuel, les entreprises coopératives se distinguent des entreprises capitalistes privées en tant qu’entreprises collectives, mais elles ne se distinguent pas des entreprises socialistes si ellessont bâties sur une terre et ont des moyens de production qui appartiennent à l’État, c’est-à-dire à la classe ouvrière.

Deux grandes questions se trouvent résolues dans ces quelques lignes. Premièrement, « notre régime actuel » n’est pas le capitalisme d’État. Secondement, les entreprises coopératives, dans « notre régime actuel », « ne se distinguent pas » des entreprises socialistes.

Il est difficile, me semble-t-il, de s’exprimer plus clairement.

Voici encore un passage de la même brochure de Lénine : Progrès de la coopération signifie (sauf le « rien » indiqué plus haut) croissance du socialisme, et nous sommes obligés en même temps de reconnaître un changement radical dans notre conception du socialisme.

Il est évident que, dans la brochure De la coopération, on se trouve en présence d’une nouvelle appréciation de la coopération, ce que ne veut pas reconnaître la nouvelle opposition et ce qu’elle s’efforce de passer sous silence, malgré les faits, malgré l’évidence, malgré le léninisme.

La coopération prise en liaison avec le capitalisme d’État est une chose, et la coopération prise en liaison avec l’industrie socialiste en est une autre.

Pourtant, il ne s’ensuit pas qu’entre les brochures L’impôt en nature et De la coopération il existe un abîme. Il suffit de se reporter au passage suivant de L’impôt en nature pour saisir la liaison étroite qui existe entre cette brochure et celle consacrée à la coopération dans la question de l’appréciation de la coopération :

Passer des concessions au socialisme, c’est passer d’une forme de grande production à une autre forme de grande production. Passer de la coopération des petits propriétaires au socialisme, c’est passer dela petite production à la grande.

C’est là une opération plus compliquée, mais qui, en cas de succès, peut toucher des masses plus considérables de la population et arracher les racines, plus profondes et plus vivaces, des rapports présocialistes, et même précapitalistes, qui sont les plus résistants à toute innovation.

Ainsi, en 1921 déjà, lorsque nous n’avions pas encore d’industrie socialiste développée, Lénine jugeait possible de transformer la coopération, en cas de succès, en un puissant instrument de lutte contre les rapports présocialistes, et, par suite, également, contre les rapports capitalistes. Je pense que c’est cette idée qui lui a servi plus tard de point de départ pour sa brochure sur la coopération.

Que résulte-t-il de tout ce qui précède ?

Il en résulte que la nouvelle opposition envisage la question de la coopération, non pas d’une façon marxiste, mais d’une façon métaphysique. Elle ne considère pas la coopération comme un phénomène historique, lié à d’autres phénomènes, au capitalisme d’État (1921), par exemple, ou à l’industrie socialiste (1923), mais comme quelque chose de constant et d’immuable, comme « une chose en soi ».

De là les erreurs de l’opposition dans la question de la coopération, de là son manque de foi dans l’évolution socialiste de la campagne au moyen de la coopération, de là son retour à l’ancienne voie du développement capitaliste de la campagne. Telle est, en somme, la « plate-forme » de la nouvelle opposition dans les questions pratiques de l’édification du socialisme.

La ligne de l’opposition, si tant est qu’elle en ait une, ses hésitations et ses errements, son scepticisme et sa crainte des difficultés mènent à la capitulation devant les éléments capitalistes de notre économie.

Car, si la Nep est principalement une retraite, si la nature socialiste de l’industrie d’État est douteuse, si le koulak est presque tout-puissant, si l’on ne peut guère espérer en la coopération, si le rôle du paysan moyen diminue progressivement, si la nouvelle voie du développement de la campagne est problématique, si le parti dégénère presque et si la révolution en Occident est encore loin, quelles armes l’opposition conserve-t-elle dans son arsenal, comment compte-t-elle lutter contre les éléments capitalistes de notre économie ?

On ne peut pourtant pas aller au combat uniquement avec la « philosophie de l’époque » de Zinoviev.

Il est clair que l’arsenal de la nouvelle opposition est plutôt démuni.

Ce n’est pas un arsenal pour la lutte, et, à plus forte raison, pour la victoire.

Il est clair qu’avec un pareil arsenal le parti serait perdu en un rien de temps ; s’il engageait la bataille il n’aurait qu’à capituler immédiatement devant les éléments capitalistes de notre économie.

C’est pourquoi le XIV e congrès a eu raison de décider que « la lutte pour la réalisation du socialisme en U.R.S.S. est la tâche à l’ordre du jour du parti » ; qu’une des conditions indispensables pour l’accomplissement de cette tâche, c’est « la lutte contre l’incroyance à la possibilité de réaliser le socialisme dans notre pays et contre les tentatives de considérer nos entreprises « de type socialiste progressif » (Lénine) comme des entreprises capitalistes d’État »; que « de tels courants idéologiques, qui empêchent les masses de se comporter de façon consciente envers l’édification du socialisme, et en particulier de l’industrie socialiste, ne peuvent qu’entraver la croissance des éléments socialistes de notre économie, et faciliter la lutte du capital privé » ; que « le Congrès estime qu’un grand travail d’éducation est nécessaire pour vaincre ces déformations du léninisme ».

Le XIV e congrès du P. C. de l’U. R. S. S. a eu une grande importance historique, car il a su dévoiler entièrement les erreurs de la nouvelle opposition, montrer que son scepticisme et ses lamentations étaient sans fondement, indiquer de façon claire et précise la lutte à mener pour le socialisme, faire apparaître au parti la perspective de la victoire et armer ainsi le prolétariat d’une foi inébranlable dans le triomphe du socialisme.

=>Oeuvres de Staline

Staline : Comment la social-démocratie comprend-elle la question nationale ?

La Proletariatis Brdzola [la Lutte du Prolétariat], n°7, 1er septembre 1904.
Article non signé.
Traduit du géorgien.

I

   Tout change… La vie sociale et, avec elle, la « question nationale ». Aux différentes époques, des classes diverses entrent en lice, dont chacune comprend la « question nationale » à sa façon. Par conséquent, aux différentes époques la « question nationale » sert des intérêts divers, prend des nuances différentes suivant le moment et suivant la classe qui la pose.

    C’est ainsi qu’il a existé chez nous ce qu’on a appelé la « question nationale » de la noblesse géorgienne sentit ce qu’elle avait perdu en ayant été dépossédée des anciens privilèges et de la puissance dont elle jouissait sous les rois géorgiens ; l’état de « simples sujets » leur paraissant une atteinte à leur dignité, les nobles souhaitèrent « l’affranchissement de la Géorgie ».

Il s’agissait par là de mettre à la tête de la « Géorgie » les rois et les nobles géorgiens, et de leur confier ainsi les destinées du peuple géorgien !

Ce fut le « nationalisme » monarchiste et féodale. Ce « mouvement » n’a laissé aucune trace notable dans la vie des Géorgiens ; il ne s’est signalé par aucun fait glorieux, à moins de considérer comme tels quelques complots de nobles géorgiens contre les gouvernants russes du Caucase.

Il a suffi que les évènements de la vie sociale effleurent ce « mouvement », déjà faible par lui-même, pour le détruire de fond en comble.

En effet, le développement de la production marchande, l’abolition du servage, la fondation d’une banque de la noblesse, l’aggravation de l’antagonisme des classes à la ville et, à la campagne, le renforcement du mouvement de la paysannerie pauvre etc., tout cela a porté un coup mortel à la noblesse géorgienne et, avec elle, au « nationalisme monarchiste et féodal« .

La noblesse géorgienne s’est scindée en deux groupes. Le premier a abjuré tout « nationalisme », il a tendu la main à l’autocratie russe afin d’obtenir des sinécures, des crédits à bon marché, du matériel agricole, et de s’assurer la protection du gouvernement contre les « émeutiers » des campagnes, etc… L’autre groupe de la noblesse géorgienne, plus faible, s’est lié d’amitié avec les évêques et les archimandrites géorgiens; il a, de cette façon, abrité sous l’aile du cléricalisme un « nationalisme » condamné par la vie.

Ce groupe s’occupe, avec beaucoup de zèle, de reconstruire les églises géorgiennes détruites (c’est là le principal article de son « programme » !), — « ces monuments de la grandeur d’antan », — et il attend pieusement le miracle qui réalisera ses « voeux » monarchistes et féodaux.

    Ainsi, le nationalisme monarchiste et féodal a revêtu, à ses derniers moments, une forme cléricale.

    D’autre part, la vie sociale contemporaine a posé chez nous la question nationale de la bourgeoisie. Quand la jeune bourgeoisie a connu toutes les difficultés d’une libre concurrence avec les capitalistes « étrangers », elle s’est mise, par la bouche des national-démocrates géorgiens, à parler timidement d’une Géorgie indépendante.

La bourgeoisie géorgienne voulait élever une barrière douanière autour du marché géorgien, en chasser de force la bourgeoisie « étrangère », faire monter artificiellement le prix des marchandises et s’enrichir par ces manœuvres « patriotiques ».

    Tel fut  et tel demeure, le but du nationalisme de la bourgeoisie géorgienne. Inutile d’ajouter que pour atteindre ce but, il fallait être fort ; or, la force réside dans le prolétariat. Seul le prolétariat pouvait insuffler la vie au « patriotisme » creux de la bourgeoisie. Il lui était indispensable de gagner le prolétariat, et c’est alors qu’entrent en scène les « national-démocrates ».

Ils se sont donnés bien du mal pour réfuter le socialisme scientifique ; ils ont violemment dénigré les social-démocrates et conseillé aux prolétaires géorgiens, l’exhortant, « dans l’intérêt des ouvriers eux-mêmes », à renforcer, d’une manière ou d’une autre, la bourgeoisie géorgienne. Ils ont adjuré les prolétaires géorgiens : Ne menez pas à sa perte la « Géorgie » (ou la bourgeoisie géorgienne ?), oubliez les « divergences intérieures », liez-vous d’amitié avec la bourgeoisie géorgienne, etc.

Mais en vain ! Les contes doucereux des publicistes bourgeois n’ont pu endormir le prolétariat géorgien !

Les attaques impitoyables des marxistes géorgiens, et surtout les puissantes actions de classe qui ont soudé en un même détachement socialiste les prolétaires russes, arméniens, géorgiens et autres, ont porté un coup terrible à nos nationalistes bourgeois et les ont chassés du champ de bataille.

    « Pour redorer leur blason déshonoré », nos patriotes en déroute devaient « au moins en changer la couleur », au moins s’affubler d’un habit socialiste, s’ils ne pouvaient s’assimiler les idées socialistes. Effectivement, un organe illégal… nationaliste bourgeois, « socialiste » s’il vous plaît, le Sakartvélo1

Le parti fédéraliste géorgien (constitué à Genève en avril 1904) comprenait, outre le groupe du Sakartvélo, des anarchistes, des socialistes-révolutionnaires, des national-démocrates.

Les fédéralistes présentaient comme principale revendication l’autonomie nationale de la Géorgie dans le cadre de l’Etat des propriétaires fonciers et de la bourgeoisie de Russie. Durant les années de réaction, ils devinrent des adversaires déclarés de la révolution. , fit tout à coup son apparition. On voulait par là gagner les ouvriers géorgiens ! Mais il était trop tard !

Les ouvriers géorgien sont appris à distinguer le noir du blanc ; ils ont deviné sans peine que les nationalistes bourgeois « s’étaient bornés à changer la couleur » de leurs idées sans rien y changer pour l’essentiel, et que le Sakartvélo n’avait de socialiste que le nom. Ils l’ont compris et ont tourné en ridicule les « sauveurs » de la Géorgie ! Les espoirs des Don Quichotte du Sakartvélo ont été déçus !

    D’autre part, notre développement économique jette peu à peu un pont entre les milieux avancés de la bourgeoisie géorgienne et « la Russie » ; il lie économiquement et politiquement ces milieux à « la Russie », ébranlant ainsi les bases déjà chancelantes du nationalisme bourgeois. Et voilà un deuxième coup porté au nationalisme bourgeois.

    Une nouvelle classe, le prolétariat est entrée en lice, et dés lors une nouvelle « question nationale » a surgi, la « question nationale » du prolétariat. Autant le prolétariat se distingue de la noblesse et de la bourgeoisie, autant la « question nationale » telle que la pose le prolétariat se distingue de la « question nationale » de la noblesse et de la bourgeoisie.

    Voyons maintenant ce qu’est ce « nationalisme ».

    Comment la social-démocratie comprend-elle la « question nationale » ?

    Il y a longtemps que le prolétariat de Russie a commencé à parler de lutte. Comme on sait, le but de toute lutte, c’est la victoire. Mais pour que le prolétariat soit victorieux, il faut que tous les ouvriers s’unissent, sans distinction de nationalité.

Il est évident que la victoire du prolétariat de Russie a pour condition indispensable la destruction des barrières nationales et l’union étroite des prolétaires russes, géorgiens, arméniens, polonais, juifs et autres.

    Tels sont les intérêts du prolétariat de Russie.

    Mais l’autocratie russe, ce pire ennemi du prolétariat de Russie, ne cesse de s’opposer à l’union des prolétaires. Par des procédés de forban, elle persécute la culture nationale, la langue , les coutumes et les institutions des nationalités « allogènes » de Russie.

L’autocratie les prive des droits civiques indispensables, les opprime dans tous les domaines, sème hypocritement entre elles la méfiance et l’inimitié, les pousse à des conflits sanglants, montrant ainsi qu’elle n’a d’autre but que de brouiller entre elles les nations qui peuplent la Russie, d’envenimer les animosités nationales, de consolider les barrières nationales pour diviser plus sûrement les prolétaires, morceler plus sûrement tout le prolétariat de Russie en petits groupements nationaux et porter de cette façon un coup mortel à la conscience de classe des ouvriers, à leur union de classe.

    Tels sont les intérêts de la réaction russe, telle est la politique de l’autocratie russe.

    Il est évident que, tôt ou tard, les intérêts du prolétariat de Russie devaient nécessairement se heurter à la politique réactionnaire de l’autocratie tsariste. C’est ce qui est arrivé, et c’est sur ce terrain que la « question nationale », s’est posée au sein de la social-démocratie.

    Comment abattre les barrières nationales dressées entre les nations, comment mettre fin au particularisme national, afin de rapprocher davantage les uns aux autres, de grouper plus étroitement les prolétaires de Russie ?

    Tel est le contenu de la « question nationale » pour la social-démocratie.

    Il faut se scinder en partis nationaux distincts et créer une « fédération libre » de ces partis, répondent les social-démocrates fédéralistes.

    C’est aussi ce que répète « l’Organisation ouvrière social-démocrate d’Arménie »2.

    Comme on le voit, on nous conseille non pas de nous grouper en un seul parti de toute la Russie, ayant à sa tête un centre unique, mais de nous diviser en plusieurs partis ayant plusieurs centres de direction, et tout cela pour renforcer l’unité de classe !

Nous voulons rapprocher les uns des autres les prolétaires des différentes nations. Que devons-nous faire ? Eloignez les prolétaires les uns des autres et vous atteindrez votre but ! répondent les social-démocrates fédéralistes.

Nous voulons rassembler les prolétaires dans un même parti. Que devons-nous faire ? Morcelez le prolétariat de Russie en partis distincts, et vous atteindrez votre but ! répondent les social-démocrates fédéralistes.

Nous voulons abattre les barrières nationales. Quelles sont les mesures à prendre ? renforcez les barrières nationales par des barrières d’organisation, et vous atteindrez votre but ! répondent-ils. Voilà ce qu’on nous conseille, à nous prolétaires de Russie, contre un seul et même ennemi commun. En un mot, on nous dit : agissez pour la joie de vos ennemis et de vos propres mains enterrez votre but commun !

    Mais admettons pour un instant que les social-démocrates fédéralistes aient raison et suivons-les pour voir où ils nous mènent. Ne dit-on pas en effet : poursuis le menteur jusqu’au seuil du mensonge.

    Supposons que nous ayons écouté nos fédéralistes et fondé des partis nationaux distincts. Qu’en résulterait-il ?

    Il est facile de le prévoir. Si, jusqu’à présent, tant que nous étions des centralistes, nous prêtions principalement attention aux conditions communes de la situation des prolétaires, à l’identité de leurs intérêts ; si nous ne parlions de leurs « différences nationales » que dans la mesure où cela ne contredisait pas leurs intérêts communs ; si jusqu’à présent, la question primordiale était pour nous de savoir sur quoi s’accordent les prolétaires des nationalités de Russie, ce qu’ils ont de commun, afin de bâtir en tenant compte de ces intérêts communs un parti unique, centralisé, des ouvriers de toute la Russie, — maintenant que « nous » sommes devenus des fédéralistes, une nouvelle question des plus importantes retient notre attention : par quoi se distinguent entre eux les prolétaires des diverses nationalités de Russie, par quoi diffèrent-ils entre eux, afin de fonder, en tenant compte des « différences nationales », des partis nationaux distincts.

Ainsi, les « différences nationales », dont l’importance est secondaire pour le centraliste, deviennent pour le fédéraliste le fondement même des partis nationaux.

    Si nous persévérons dans cette voie, nous serons, tôt ou tard, forcés de conclure que les « différences nationales » et autres qui caractérisent le prolétariat arménien, par exemple, sont aussi celles qui caractérisent la bourgeoisie arménienne ; que le prolétariat et le bourgeois arménien ont des coutumes et un caractère identiques ; qu’ils constituent un seul peuple, une « nation » unique3

Tout d’abord, on ne comprend pas pourquoi « on ne saurait séparer le prolétariat arménien de la société arménienne », puisque cette séparation s’opère à tout moment ?

Le prolétariat arménien unifié ne s’est-il pas « séparé » de la société arménienne quand, en 1900, (à Tiflis) il a déclaré la guerre à la bourgeoisie arménienne et aux Arméniens d’esprit bourgeois ?

Qu’est-ce donc que « l’Organisation ouvrière social-démocrate d’Arménie », sinon une organisation de classe des prolétaires arméniens qui se sont « séparés » des autres classes de la société arménienne ?

Ou bien peut-être « l’Organisation ouvrière social-démocrate d’Arménie » est-elle une organisation de toutes les classes ?

Mais le prolétariat arménien en lutte peut-il se contenter de « déterminer la pensée sociale arménienne » ; n’est-il pas tenu d’aller de l’avant, de déclarer la guerre à cette « pensée sociale » bourgeoise jusqu’à la moelle des os, et de lui insuffler un esprit révolutionnaire ? Les faits attestent qu’il y est tenu.

Mais alors, il va de soi que le « Manifeste » aurait dû attirer l’attention du lecteur sur la « détermination de la pensée sociale », mais sur la lutte contre cette pensée, sur la nécessité de la rendre révolutionnaire : il aurait ainsi mieux défini les devoirs du « prolétariat socialiste ».

Et, enfin, le prolétariat arménien peut-il être « le fils de sa race » quand une partie de cette race, — la bourgeoisie arménienne, — suce son sang comme un vampire, et qu’une autre partie, — le clergé arménien, — non contente de sucer le sang des ouvriers, corrompt systématiquement sa conscience ? Questions très simples et qui se posent inévitablement si l’on envisage les choses du point de vue de la lutte des classes.

Mais ces questions, les auteurs du « Manifeste » ne les voient pas, parce qu’ils envisagent tout du point de vue nationaliste et fédéraliste qu’ils ont emprunté au Bund (Union ouvrière juive)*. D’une façon générale, il semble que les auteurs du « Manifeste » se sont fixés pour but d’imiter en tous points le Bund.

Ils ont de même introduit dans leur « Manifeste » l’article 2 de la résolution du Ve congrès du Bund « sur la situation du Bund dans le parti ». Ils déclarent que « l’Organisation ouvrière social-démocrate d’Arménie » est l’unique défenseur des intérêts du prolétariat arménien (voir l’article 3 dudit « Manifeste »).

Il ont oublié que depuis plusieurs années déjà, les Comités de notre parti au Caucase** sont considérés comme les représentants des prolétaires arméniens (et autres) du Caucase ; qu’ils développent en eux la conscience de classe par la propagande et l’agitation orales et écrites en langue arménienne ; qu’ils les dirigent pendant leur lutte, etc., alors que « l’Organisation ouvrière social-démocrate d’Arménie » ne date que d’avant-hier.

Tout cela, ils l’ont oublié, et il faut s’attendre à ce qu’ils oublient encore bien des choses, pour peu qu’ils copient fidèlement les conceptions du Bund en matière d’organisation et de politique. (J.S.).

De là il n’y a pas loin au « terrain unique d’action conjointe » sur lequel doivent se placer bourgeois et prolétaires, en se tendant amicalement la main comme membres d’une seule et même « nation ».

Ainsi, la politique pharisaïque du tsar autocrate peut sembler une « nouvelle » preuve de cette amitié, alors que parler d’antagonisme des classes apparaîtra comme la marque d’un « esprit doctrinaire déplacé ». Là dessus, quelque main poétique touchera « plus hardiment » les cordes étroitement nationales qui existent encore chez les prolétaires des nationalités de Russie, et les fera vibrer sur le ton voulu.

On fera crédit (confiance) au charlatanisme chauvin, les amis apparaîtront comme des ennemis, les ennemis comme des amis ; ce sera la confusion, et la conscience de classe du prolétariat de Russie s’amenuisera.

    Ainsi, au lieu d’abattre les barrières nationales, nous allons par la grâce des fédéralistes, les renforcer par des barrières d’organisation ; au lieu de faire progresser la conscience de classe du prolétariat, nous la ferons reculer et la soumettrons à des épreuves périlleuses. Et le cœur du tsar autocrate « tressaillira d’allégresse », car jamais il n’aurait pu s’assurer le concours d’auxiliaires bénévoles tels que nous.

    Est-ce là ce que nous voulions ?

    Enfin, alors que nous avons besoin d’un parti unique, souple et centralisé, dont le Comité central pourrait instantanément mobiliser les ouvriers de toute la Russie et les conduire à l’assaut décisif contre l’autocratie et la bourgeoisie, on nous fourre dans la main « une union fédérale » informe, morcelée en partis distincts ! Au lieu d’une arme acérée, on nous en donne une toute rouillée et l’on nous assure : ainsi, vous en finirez plus vite avec vos ennemis jurés !

    Voilà où nous mènent les social-démocrates fédéralistes !

    Mais comme nous travaillons non à « consolider les barrières nationales », mais à les abattre ; comme nous avons besoin non d’une arme rouillée, mais d’une arme acérée pour extirper l’injustice actuelle ; comme nous voulons non pas réjouir l’ennemi, mais l’accabler d’amertume et l’anéantir, il est clair que nous avons le devoir de tourner le dos aux fédéralistes et de trouver une meilleure solution de la « question nationale ».

II

    Jusqu’ici nous avons montré comment il ne fallait pas résoudre la « question nationale ». Voyons maintenant comment on doit la résoudre, c’est-à-dire comment l’a résolue le Parti ouvrier social-démocrate4.

    Avant tout, nous devons nous rappeler que le Parti social-démocrate qui lutte s’est appelé Parti ouvrier social-démocrate de Russie (et non pas russe). il a voulu évidemment nous montrer par là qu’il se proposait de grouper sous son drapeau non seulement les prolétaires russes, mais aussi ceux de toutes les nationalités de le Russie, et qu’il prendrait par conséquent toutes les mesures nécessaires pour abolir les barrières nationales dressées entre eux.

    Ensuite, notre parti a dégagé la « question nationale » des brouillards qui l’enveloppaient et lui donnaient un aspect mystérieux ; il a décomposé cette question en ses éléments, donné à chacun d’eux le caractère d’une revendication de classe et les a exposés dans son programme sous forme d’articles distincts.

Il nous a montré clairement par là que, considérés en eux-mêmes, les « intérêts nationaux » et les « revendications nationales » n’ont pas de valeur particulière, que ces « intérêts » et « revendications » ne méritent de retenir l’attention que dans la mesure où ils font ou peuvent faire progresser la conscience de classe du prolétariat, son développement comme classe.

    De la sorte, le parti ouvrier social-démocrate de Russie a nettement indiqué la voie dans laquelle il s’engageait et la position qu’il adoptait pour résoudre la « question nationale ».

    De quels éléments se compose la « question nationale » ?

    Que demandent messieurs les social-démocrates fédéralistes ?

    1° « L’égalité civique des nationalités de Russie » ?

    Vous êtes émus par l’inégalité civique qui règne en Russie ? Vous voulez restituer aux nationalités de Russie les droits civiques dont le gouvernement les a dépouillés, et c’est pour cette raison que vous revendiquez pour elles l’égalité civique ?

Mais sommes-nous contre cette revendication ? Nous comprenons parfaitement toute l’importance des droits civiques pour les prolétaires. Les droits civiques sont une arme de lutte ; leur enlever ces droits, c’est leur enlever une arme ; et qui donc ignore que sans armes, les prolétaires ne peuvent lutter efficacement ?

Or, il est nécessaire pour le prolétariat de Russie que les prolétaires de toutes les nationalités du pays se battent bien, car mieux ces prolétaires se battront, et plus grande sera leur conscience de classe ; plus grande sera leur conscience de classe, et plus étroite deviendra l’unité de classe du prolétariat de Russie. Oui, nous savons tout cela, et c’est pourquoi nous luttons de toutes nos forces pour l’égalité civique des nationalités de Russie !

Lisez l’article 7 du programme de notre parti, où l’on parle de « la complète égalité en droits de tous les citoyens, sans distinction de sexe, de race et de nationalité« , et vous verrez que le Parti ouvrier social-démocrate de Russie se charge de faire aboutir ces revendications.

    Que demandent encore les social-démocrates fédéralistes ?

    2° « La liberté de la langue pour les nationalités de Russie » ?

    Vous êtes émus par le fait qu’il est à peu près interdit aux prolétaires des nationalités « allogènes » de Russie d’étudier dans leur langue maternelle, de la parler dans les établissements publics, administratifs et autres ? En effet, il y a de quoi s’émouvoir ! La langue est un moyen de se développer et de lutter.

Les langues diffèrent avec les nations. les intérêts du prolétariat de Russie exigent que les prolétaires de nationalités de ce pays aient le droit absolu de se servir de la langue dans laquelle ils peuvent s’instruire avec le plus de facilité, combattre le mieux leurs ennemis dans les réunions, les établissements publics, administratifs et autres. Il est reconnu que cette langue, c’est la langue maternelle.

On prive de leur langue maternelle les prolétaires des nationalités « allogènes », et nous garderions le silence ? disent-ils. Mais voyons ce que répond au prolétariat de Russie, sur ce sujet, le programme de notre parti.

Lisez l’article 8, dans lequel notre parti revendique « le droit pour la population de recevoir l’instruction dans sa langue maternelle, droit garanti par la création, aux frais des écoles nécessaires à cet effet ; le droit pour chaque citoyen de s’expliquer dans sa langue maternelle aux réunions ; l’usage de la langue maternelle, à l’égal la langue d’Etat, dans tous les établissements publics et administratifs locaux ».

Lisez tout cela, et vous vous convaincrez que le Parti ouvrier social-démocrate de Russie se charge de faire aboutir cette revendication également.

    Que demandent encore les social-démocrates fédéralistes ?

    3° « L’autonomie administrative pour les nationalités de la Russie » ?

    Vous voulez dire par là qu’on ne peut appliquer de façon identique les mêmes lois aux différentes parties de l’Etat russe, qui se distinguent les unes des autres par leurs conditions d’existence particulières et la composition de leur population ? Vous voulez qu’on donne à chacune de ces régions le droit d’adapter les lois générales de l’Etat à ses conditions particulières ?

S’il en est ainsi, si tel est bien le fond de votre revendication, il faut lui donner une forme appropriée, il faut la débarrasser du brouillard, de la confusion nationaliste, il faut appeler les choses par leur nom.

Et si vous suivez ce conseil, vous vous convaincrez que nous ne sommes nullement opposés à cette revendication.

Nous ne doutons nullement que les différentes parties de l’Etat russe, qui se distinguent les unes des autres par leurs conditions d’existence particulières et la composition de leur population, ne sauraient appliquer de la même manière la constitution de l’Etat, et qu’il est nécessaire de leur donner le droit d’appliquer la constitution générale de l’Etat sous la forme dont elles tireront le plus d’avantages, qui leur permettra de développer au maximum les forces politiques existantes dans le peuple.

C’est ce qu’exigent les intérêts de classe du prolétariat de Russie. Et si vous relisez l’article 3 du programme de notre parti, où celui-ci revendique « une large autonomie administrative locale, autonomie régionale pour les contrées qui se distinguent par des conditions d’existence particulières et la composition de leur population », vous verrez que le Parti ouvrier social-démocrate de Russie a dégagé d’emblée cette revendication du brouillard nationaliste et ensuite qu’il s’est chargé de la faire aboutir.

    4°Vous nous montrez l’autocratie tsariste qui persécute férocement « la culture nationale » des nationalités « allogènes » de Russie ; qui s’immisce comme un bandit dans leur vie intérieure et les opprime de toutes les manières ; qui a détruit (et continue de détruire) d’une façon barbare les institutions culturelles des Finlandais ; qui s’est comportée pirate des biens nationaux arméniens, etc. ?

Vous demandez des garanties contre les brigandages de l’autocratie ? mais ne voyons-nous pas les violences de l’autocratie tsariste et ne les avons-nous pas toujours combattues ?

Chacun peut aujourd’hui constater à quel point l’actuel gouvernement de la Russie opprime et étouffe les nationalités « allogènes ».

Il est également hors de doute que, jour après jour, cette politique du gouvernement corrompt et soumet à une dangereuse épreuve la conscience de classe du prolétariat de Russie. par conséquent, nous combattrons toujours et partout la politique corruptrice du gouvernement tsariste.

Par conséquent, nous défendrons toujours et partout, contre les violences policières de l’autocratie, les institutions utiles et mêmes inutiles de ces nationalités, car les intérêts du prolétariat de Russie nous enseignent que seules les nationalités elles-mêmes ont le droit de supprimer ou de développer tels ou tels éléments de leur culture nationale.

Lisez l’article 9 de notre programme. n’est-ce pas de cela qu’il s’agit dans l’article 9 du programme de notre parti, qui du reste a suscité bien des commentaires parmi nos ennemis comme parmi nos amis ?

    Mais ici on nous interrompt et l’on nous conseille de ne plus parler de l’article 9. Pourquoi ? demandons-nous. « Parce que », nous dit-on, cet article de notre programme « contredit foncièrement » les articles 3,7 et 8 de ce même programme : si l’on accorde aux nationalités le droit de régler à leur gré toutes leurs affaires nationales (voir l’article 9), doit en être évidemment retranché.

C’est sans nul doute, ce que dit à peu près le Sakartvélo5) quand il demande avec la légèreté dont il est coutumier : « La belle logique que de dire à une nation : je t’accorde l’autonomie administrative régionale, et de lui rappeler en même temps qu’elle a le droit de régler à son gré toutes ses affaires nationales ? » (Voir le Sakartvélo, n°9).

« De toute évidence », une contradiction logique s’est glissée dans le programme ; « de toute évidence », pour éliminer cette contradiction, on doit retrancher du programme un ou plusieurs articles ! Oui, il faut « absolument » les retrancher, car, vous le voyez bien, la logique elle-même proteste par la bouche de l’illogique Sakartvélo.

    Il me souvient d’une vieille histoire. Il y avait une fois un sage « anatomiste ». Il possédait « tout ce qui est indispensable » à un « véritable » anatomiste : diplôme, local, instruments, prétentions excessives. Il ne lui manquait que peu de choses : la connaissance de l’anatomie.

Un jour, on lui demanda d’expliquer la liaison qui existe entre les différentes parties du squelette qu’il avait dispersées sur sa table. C’était pour notre « illustre sage » une occasion de se distinguer. Il se mit pompeusement et solennellement « à l’oeuvre ». Mais le malheur, c’est qu’il ne connaissait pas le premier mot de l’anatomie, il ne savait pas à quoi il fallait rattacher telle ou telle partie pour reconstituer le squelette entier !

Le pauvre homme se donna beaucoup de mal, sua sang et eau, mais ce fut peine perdue ! Enfin, quand il eut tout embrouillé et que rien n’alla plus, il saisit quelques parties du squelette et les jeta loin de lui en vitupérant philosophiquement les personnes « mal intentionnées » qui avaient, affirmait-il, mis sur sa table de faux morceaux de squelette. Quant aux spectateurs, ils se moquèrent naturellement du « sage anatomiste ».

    Pareille « mésaventure » est arrivée au Sakartvélo. L’idée lui est venue d’analyser le programme de notre parti ; mais il s’est trouvé qu’il ignorait ce que représentait notre programme et comment il fallait l’analyser ; sans savoir compris ni le lien qui existait entre les différents articles de ce programme, ni ce que représentait chaque article en particulier, il nous donne « philosophiquement » ce conseil : je n’ai pu comprendre tels ou tels articles de votre programme, il faut donc (?!) les en retrancher.

    Mais je ne tiens pas à ridiculiser le Sakartvélo, déjà bien assez ridicule ; on ne frappe pas, dit-on, un homme à terre.

Au contraire, je suis même prêt à lui venir en aide pour l’éclairer sur notre programme, mais à la condition : 1° qu’il reconnaisse lui-même son ignorance ; 2° qu’il m’écoute attentivement et 3° qu’il respecte la logique6.

    Voici de quoi il s’agit. Les articles 3, 7 et 8 de notre programme procèdent du centralisme politique. quand le Parti ouvrier social-démocrate de Russie a inscrit ces articles dans son programme , il considérait que d’une façon générale la solution dite « définitive » de la « question nationale » — c’est-à-dire l’ « affranchissement » des nationalités « allogènes » de la Russie — est impossible tant que la domination politique est exercée par la bourgeoisie.

Et cela pour deux raisons : tout d’abord le développement économique actuel établit progressivement un pont entre « les nationalités allogènes » et « la Russie » ; il crée entre elles un lien de plus en plus étroit et fait naître ainsi des sentiments amicaux dans les cercles dirigeants de la bourgeoisie de ces nationalités, ce qui enlève toute base à leurs aspirations d’ « affranchissement national » ; en second lieu, le prolétariat, en thèse générale, ne soutiendra pas le mouvement dit d’ « affranchissement national », puisque, jusqu’à présent, tout mouvement de cette nature s’est opéré au profit de la bourgeoisie, corrompant et viciant la conscience de classe du prolétariat. telles sont les considérations qui ont fait naître l’idée du centralisme politique et les articles 3, 7 et 8 du programme de notre parti, qui en découlent.

    Mais c’est là, nous l’avons dit plus haut, un point de vue général.

    Il n’est pas exclu, malgré cela, que puissent apparaître des conditions économiques et politiques telles que les milieux avancés de la bourgeoisie des nationalités « allogènes » en viennent à souhaiter l’ « affranchissement national ».

    Il peut arriver aussi que ce mouvement favorise le développement de la conscience de classe du prolétariat.

    Que doit faire alors notre parti ?

    C’est pour de telles éventualités que l’article 9 a été inscrit dans notre programme ; c’est en prévision de ces circonstances que le droit est accordé aux nationalités de régler leurs affaires nationales conformément à leurs désirs (par exemple) de « s’affranchir » complètement, de se séparer.

    Notre parti, qui s’assigne pour but d’être le dirigeant du prolétariat en lutte de toute la Russie, doit se tenir prêt à faire face à de telles éventualités dans la vie du prolétariat , et c’est pour cette raison qu’il lui fallait inscrire un article semblable dans son programme.

    Ainsi doit agir tout parti prévoyant et perspicace.

    Il se trouve cependant que ce sens de l’article 9 ne satisfait pas les « sages » du Sakartvélo ni certains social-démocrates fédéralistes. Ils exigent une réponse « catégorique »,  « directe » à la question : « l’indépendance nationale » est elle ou non avantageuse au prolétariat ?7)

    Je me souviens des métaphysiciens russes de 1850 à 1860, qui importunaient les dialecticiens d’alors pour savoir si la pluie est utile ou nuisible aux récoltes et exigeaient d’eux un réponse « catégorique ».

Les dialecticiens n’eurent aucune peine à démontrer que cette façon de poser le problème n’avait rien de scientifique ; que la réponse à faire variait avec les conditions ; que pendant la sécheresse la pluie est utile, mais qu’elle est inutile et même nuisible par temps humide, et que par conséquent exiger une réponse « catégorique à cette question est pure sottise.

    Mais ces exemples n’ont pas profité au Sakartvélo.

    Les disciples de Bernstein exigeaient des marxistes une réponse « catégorique » du même genre à la question que voici : les coopératives (c’est-à-dire les sociétés de consommation et de production) sont-elles utiles ou nuisibles au prolétariat ? les marxistes n’eurent pas de peine à démontrer que cette façon de poser le problème était dénuée de sens.

Ils expliquèrent an termes très simples que tout dépendait du moment et du lieu ; que la où la conscience de classe du prolétariat a atteint le niveau de développement voulu, où les prolétaires sont groupés en un parti politique solide, les coopératives peuvent être très utiles au prolétariat, si c’est le parti lui-même qui se charge de les fonder et de les diriger ; que là, au contraire, où ces conditions font défaut, les coopératives sont nuisibles au prolétariat, car elles font naître chez les ouvriers des tendances mercantiles et un particularisme corporatif, et altèrent ainsi leur conscience de classe.

    Mais cet exemple non plus n’a pas profité aux « sakartvélistes ». Ils demandent avec encore plus d’insistance : l’indépendance nationale est-elle nuisible au prolétariat ? Donnez une réponse catégorique !

    Or, nous voyons que les circonstances susceptibles de provoquer et de développer un mouvement d’ « affranchissement national » dans la bourgeoisie des nationalités « allogènes » ne sont pas encore réalisées et qu’elles ne sont pas absolument inéluctables pour l’avenir ; nous ne les admettons que comme des éventualités.

D’autre part, on ne saurait dire pour le moment quel degré de développement aura alors atteint la conscience de classe du prolétariat, ni dans quelle mesure ce mouvement lui sera utile ou nuisible ! On se demande sur quoi se fonder8 pour donner une réponse « catégorique » ?

    Il est évident qu’il faut laisser aux nationalités « allogènes » elles-mêmes le soin de résoudre cette question : à nous de conquérir pour elles le droit de la résoudre. Aux nationalités elles-mêmes de décider, le moment venu, si « l’indépendance nationale » leur est utile ou nuisible ; et si elle leur est utile, sous quelle forme il convient de la réaliser ? Elles seules peuvent trancher cette question !

    Ainsi, l’article 9 confère aux nationalités « allogènes » le droit de régler leurs affaires nationales conformément à leurs voeux. Et, en vertu du même article, nous devons faire en sorte que les voeux de ces nationalités soient véritablement social-démocrates, qu’ils s’inspirent des intérêts de classe du prolétariat.

D’où la nécessité d’éduquer dans l’esprit social-démocrate les prolétaires de ces nationalités, de soumettre à une critique social-démocrate sévère certaines moeurs, coutumes et institutions « nationales » réactionnaires, ce qui ne nous empêchera nullement de défendre ces mêmes moeurs, coutumes et institutions contre les violences policières.

    Telle est l’idée fondamentale de l’article 9.

    Il est aisé de voir quel lien logique rattache intimement cet article de notre programme aux principes de la lutte de classe prolétarienne. Et comme tout notre programme repose sur ce principe, le lien logique apparaît de lui-même entre l’article 9 et tous les autres articles du programme de notre parti.

    Si le stupide Sakartvélo est qualifié de « sage » organe de presse, c’est justement parce qu’il n’arrive pas à digérer des idées aussi simples.

    Que reste-t-il encore de la « question nationale » ?

    5° « La sauvegarde de l’esprit national et de ses particularités » ?

    Mais qu’est-ce que cet « esprit national et ses particularités » ? Par la voix du matérialisme dialectique, la science a depuis longtemps démontré qu’il n’existe point et ne peut exister d’ « esprit national ». Quelqu’un a-t-il jamais réfuté cette manière de voir du matérialisme dialectique ? L’histoire nous enseigne que non.

Par conséquent, nous sommes tenus d’accepter cette manière de voir de la science, nous sommes tenus de répéter avec la science qu’il n’existe point, et qu’il ne peut exister d’ « esprit national ».

Or s’il en est ainsi, s’il n’existe point d’ « esprit national », il va de soi que toute défense de ce qui n’existe pas est une absurdité logique, qui entraînera nécessairement certaines conséquences historiques (fâcheuses). Il n’y a que le Sakartvélo, « organe du parti révolutionnaire des social-fédéralistes géorgiens » pour avancer de pareilles absurdités « philosophiques » (voir le Sakartvélo n°9)9

*A noter que certains « individus » anormaux ont cru voir dans l’action concertée des différents éléments de notre parti une « soumission servile ». Faiblesse des nerfs, affirmeront les médecins. (J.S.).

*

    Voilà comment se présente la question nationale.

    Comme on le constate, notre parti l’a décomposée en ses éléments ; il en a extrait le suc vital pour l’infuser dans les veines de son programme, et ce faisant, il a montré comment la social-démocratie doit résoudre la « question nationale » afin d’abattre entièrement les barrières nationales, sans s’écarter un seul instant de ses principes.

    A quoi peuvent servir, se demandent-on, des partis nationaux distincts ?

Ou bien : qu’on nous montre la « base » social-démocrate sur laquelle doivent s’édifier les conceptions politiques et les principes d’organisation des social-démocrates fédéralistes restent suspendus en l’air.

    Ils peuvent se tirer de cette position incommode de deux façons.

Ou bien définitivement au point de vue du prolétariat révolutionnaire et adopter le principe du renforcement des barrières nationales (opportunisme sous la forme fédéraliste) ; ou bien renoncer à tout fédéralisme dans l’organisation du parti, proclamer hardiment la nécessité d’abattre les barrières nationales et se grouper dans un même camp, celui du Parti ouvrier social-démocrate de Russie.

Notes

Le Sakartvélo [la Géorgie], journal d’un groupe de nationalistes géorgiens à l’étranger, qui devint le noyau du parti nationaliste bourgeois des social-fédéralistes, parut à Paris en géorgien et en français de 1903 à 1905.

Le parti fédéraliste géorgien (constitué à Genève en avril 1904) comprenait, outre le groupe du Sakartvélo, des anarchistes, des socialistes-révolutionnaires, des national-démocrates. Les fédéralistes présentaient comme principale revendication l’autonomie nationale de la Géorgie dans le cadre de l’Etat des propriétaires fonciers et de la bourgeoisie de Russie.

Durant les années de réaction, ils devinrent des adversaires déclarés de la révolution.

« L’Organisation ouvrière social-démocrate d’Arménie » fut fondée par des éléments national-fédéralistes arméniens peu après le IIe congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie. Lénine a souligné la liaison étroite de cette organisation avec le Bund.

« C’est une création du Bund, rien de plus, spécialement imaginée pour alimenter le bundisme caucasien… Les camarades caucasiens sont tous contre cette bande de littérateurs-désorganisateurs », écrivait Lénine aux membres du Comité central le 7 septembre (nouveau style) 1905 (voir Lénine : Oeuvres, tome XXXIV, p 290, 4e édit. russe).

« L’Organisation ouvrière social-démocrate d’Arménie » vient de le faire, ce [qui n’est] pas digne d’éloge. Dans son « Manifeste », elle déclare catégoriquement qu’ « on ne saurait séparer le prolétariat (arménien) de la société (arménienne) : le prolétariat (arménien) unifié doit être l’organe le plus raisonnable et le plus fort du plus fort du peuple arménien » ; « le prolétariat arménien, groupé dans le parti socialiste, doit viser à déterminer la pensée sociale arménienne » ; « le prolétariat arménien sera le fils de sa race », etc… (Voir l’article 3 du « Manifeste » de « l’Organisation ouvrière social-démocrate d’Arménie »).

Tout d’abord, on ne comprend pas pourquoi « on ne saurait séparer le prolétariat arménien de la société arménienne », puisque cette séparation s’opère à tout moment ? Le prolétariat arménien unifié ne s’est-il pas « séparé » de la société arménienne quand, en 1900, (à Tiflis) il a déclaré la guerre à la bourgeoisie arménienne et aux Arméniens d’esprit bourgeois ?

Qu’est-ce donc que « l’Organisation ouvrière social-démocrate d’Arménie », sinon une organisation de classe des prolétaires arméniens qui se sont « séparés » des autres classes de la société arménienne ?

Ou bien peut-être « l’Organisation ouvrière social-démocrate d’Arménie » est-elle une organisation de toutes les classes ?

Mais le prolétariat arménien en lutte peut-il se contenter de « déterminer la pensée sociale arménienne » ; n’est-il pas tenu d’aller de l’avant, de déclarer la guerre à cette « pensée sociale » bourgeoise jusqu’à la moelle des os, et de lui insuffler un esprit révolutionnaire ? Les faits attestent qu’il y est tenu.

Mais alors, il va de soi que le « Manifeste » aurait dû attirer l’attention du lecteur sur la « détermination de la pensée sociale », mais sur la lutte contre cette pensée, sur la nécessité de la rendre révolutionnaire : il aurait ainsi mieux défini les devoirs du « prolétariat socialiste ».

Et, enfin, le prolétariat arménien peut-il être « le fils de sa race » quand une partie de cette race, — la bourgeoisie arménienne, — suce son sang comme un vampire, et qu’une autre partie, — le clergé arménien, — non contente de sucer le sang des ouvriers, corrompt systématiquement sa conscience ?

Questions très simples et qui se posent inévitablement si l’on envisage les choses du point de vue de la lutte des classes. Mais ces questions, les auteurs du « Manifeste » ne les voient pas, parce qu’ils envisagent tout du point de vue nationaliste et fédéraliste qu’ils ont emprunté au Bund (Union ouvrière juive)*.

D’une façon générale, il semble que les auteurs du « Manifeste » se sont fixés pour but d’imiter en tous points le Bund. Ils ont de même introduit dans leur « Manifeste » l’article 2 de la résolution du Ve congrès du Bund « sur la situation du Bund dans le parti ». Ils déclarent que « l’Organisation ouvrière social-démocrate d’Arménie » est l’unique défenseur des intérêts du prolétariat arménien (voir l’article 3 dudit « Manifeste »).

Il ont oublié que depuis plusieurs années déjà, les Comités de notre parti au Caucase** sont considérés comme les représentants des prolétaires arméniens (et autres) du Caucase ; qu’ils développent en eux la conscience de classe par la propagande et l’agitation orales et écrites en langue arménienne ; qu’ils les dirigent pendant leur lutte, etc., alors que « l’Organisation ouvrière social-démocrate d’Arménie » ne date que d’avant-hier. Tout cela, ils l’ont oublié, et il faut s’attendre à ce qu’ils oublient encore bien des choses, pour peu qu’ils copient fidèlement les conceptions du Bund en matière d’organisation et de politique. (J.S.

Il ne sera pas superflu de noter que ce qui suit est un commentaire des articles du programme de notre parti relatifs à la question nationale. (J.S.).

Nous ne parlons ici du Sakartvélo que pour mieux faire ressortir le contenu de l’article 9. l’objet du présent article est de faire la critique des social-démocrates fédéralistes et non des « sakartvélistes », qui s’en distinguent fortement (voir chapitre I). (J.S.

Je crois devoir informer le lecteur que, dés les premiers numéros le Sakartvélo a déclaré la guerre à la logique, qu’il considère comme une entrave à briser. Si le Sakartvélo parle souvent au nom de la logique, n’y faisons pas attention ; c’est par suite du manque de réflexion et de mémoire dont il est coutumier. (J.S.).

Voir l’article d’un « Vieux révolutionnaire » (c’est-à-dire d’un révolutionnaire vieilli !) dans le numéro 9 du Sakartvélo. (J.S.

Messieurs les « sakartvélistes » bâtissent toujours leurs revendications sur le sable et n’imaginent pas qu’il puisse exister d’autres gens capables de trouver pour leurs revendications un terrain plus solide ! (J.S.).

Que représente donc ce « parti » qui se donne un nom si étrange ?

Le Sakartvélo rapporte (voir l’annexe 1 à son numéro 10) qu’ « au printemps dernier les révolutionnaires géorgiens : anarchistes géorgiens, partisans du Sakartvélo, social-révolutionnaires géorgiens, se sont réunis à l’étranger et… se sont groupés… en un « parti » des social-fédéralistes géorgiens ». …

Oui, des anarchistes, qui méprisent toute politique du fond du coeur et de l’âme, des social-révolutionnaires qui adorent la politique, des « sakartvélistes » qui répudient toute mesure terroriste et anarchiste, — ces éléments bigarrés, qui sont la négation l’un de l’autre, se sont, paraît-il, groupés… en un « parti » ! Disparité idéale, s’il en fut !

Voilà bien un monde où l’on ne s’ennuiera pas ! Ils se trompent, les organisateurs qui affirment que pour grouper des hommes en un parti, la communauté des principes est nécessaire !

Ce n’est pas sur la communauté des principes, nous dit la gent bigarrée, mais sur l’absence de principes que doit être fondé le « parti » ! Foin de la « théorie » et des principes, ces entraves serviles !

Plus vite nous nous en débarrasserons, et mieux cela vaudra, déclare philosophiquement la gent bigarrée. Et en effet, à peine s’étaient-ils débarrassés des principes qu’ils ont, en un tournemain, bâti… un château de cartes, — pardon, le « parti des social-fédéralistes géorgiens ».

A ce qu’il paraît, il suffit de « quatre hommes et un caporal » pour fonder à tout moment un « parti », s’ils se trouvent réunis.

Comment ne pas rire en voyant philosopher ces ignares, ces « officiers » sans armée : le Parti ouvrier social-démocrate de Russie « est un parti antisocialiste, réactionnaire », etc… ; les social-démocrates russes sont des « chauvins » ; l’Union du Caucase de notre parti obéit « servilement » au Comité central du parti*, etc… (Voir les résolutions de la première conférence des révolutionnaires géorgiens). Mais pouvait-on attendre davantage de ces débris archéologiques du temps de Bakounine ? Tel arbre, tel fruit ; telle fabrique, telle marchandise. (J.S.)

*A noter que certains « individus » anormaux ont cru voir dans l’action concertée des différents éléments de notre parti une « soumission servile ». Faiblesse des nerfs, affirmeront les médecins. (J.S. )

=>Oeuvres de Staline

Staline : Classe des prolétaires et parti des prolétaires

(A propos de l’article premier des statuts du parti)

La Prolétariatis Brdzola [la Lutte du Prolétariat],
n°8, 1er janvier 1905.

   Le temps n’est plus où l’on proclamait hardiment « la Russie une et indivisible ». Même un enfant sait aujourd’hui qu’il n’existe pas de Russie « une et indivisible », que depuis longtemps la Russie est divisée en deux classes opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. Ce n’est aujourd’hui un secret pour personne que la lutte entre ces deux classes est devenue l’axe autour duquel tourne notre vie moderne.

   Néanmoins, il était difficile jusqu’à présent de s’en rendre compte : en effet, nous ne voyions jusqu’ici dans l’arène que des groupes isolés dans telle ou telle ville, telle ou telle localité ; on ne discernait pas la bourgeoisie et le prolétariat en tant que classes, il était difficile de les apercevoir.

Mais voici que les villes et les régions s’unissent, différents groupes du prolétariat se tendent la main, des grèves et des manifestations communes éclatent — et devant nous s’étale le tableau grandiose de la lutte entre les deux Russies : la Russie bourgeoise et la Russie prolétarienne. Deux grandes armées s’affrontent sur le théâtre de la lutte : l’armée des prolétaires et l’armée des bourgeois, et la lutte entre ces deux armées embrasse toute notre vie sociale.

   Une armée ne pouvant agir sans dirigeants et toute armée ayant une avant-garde qui la précède et lui éclaire la route, il est évident qu’en même temps que ces armées devaient surgir des groupes respectifs de dirigeants, les partis respectifs, selon la terminologie usuelle.

   Le tableau se présente donc sous l’aspect suivant : d’un côté, l’armée des bourgeois avec, à sa tête, le parti libéral ; de l’autre, l’armée des prolétaires avec, à sa tête, le parti social-démocrate ; chaque armée est dirigée dans sa lutte de classe par son propre parti.

   Si nous avons abordé ces questions, c’est pour comparer le parti des prolétaires à la classe des prolétaires et pour en définir ainsi, brièvement, l’aspect général

   Ce qui précède montre suffisamment que le parti des prolétaires, en tant que groupe de combat de dirigeants doit en premier lieu, être numériquement beaucoup plus restreint que la classe des prolétaires ; en second lieu, se trouver par sa conscience et son expérience, à un niveau plus élevé que la classe des prolétaires ; en troisième lieu, constituer une organisation bien cohérente.

   Tout cela, à notre avis, n’a pas besoin de preuves : il est évident, en effet, que tant qu’existera le régime capitaliste, avec ses corollaires, la misère et l’état arriéré des masses populaires, la prolétariat ne pourra, dans sa totalité s’élever au niveau de conscience désirable ; et qu’il faut, par conséquent, un groupe de dirigeants conscients pour faire l’éducation socialiste de l’armée des prolétaires, l’unir et la guider pendant la lutte.

Il est non moins clair que le parti qui s’est donné pour but de diriger le prolétariat en lutte ne doit pas constituer un groupement fortuit d’éléments isolés, mais une organisation bien cohérente, centralisée, afin que son activité puisse être régie par un plan unique.

   Telle est, en bref, la physionomie générale de notre parti.

   Retenons tout cela et passons à notre question principale : qui pouvons-nous appeler membre du parti ? L’article premier des statuts du parti, à propos duquel ces lignes sont écrites, traite justement de cette question.

   Examinons-la donc.

   Qui pouvons-nous appeler membre du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, c’est-à-dire quels sont les devoirs d’un membre du parti ?

   Notre parti est social-démocrate. Cela signifie qu’il possède son programme propre (tâches immédiates et objectifs finals du mouvement), sa tactique propre (moyens de lutte) et son principe d’organisation propre (forme d’association). L’unité de vue sur les principes du programme, de tactique et d’organisation est le terrain sur lequel s’édifie notre parti. Seule cette unité de vues peut unir le adhérents en un même parti centralisé.

Que l’unité de vues vienne à disparaître, et le parti s’effondre du même coup. Par conséquent, ne peut être appelé membre du parti que celui qui en accepte intégralement le programme., la tactique et le principe d’organisation. Celui-là seul qui a suffisamment étudié et intégralement accepté les principes de notre parti touchant le programme, la tactique et l’organisation, peut appartenir à notre parti et, du même coup, être un des dirigeants de l’armée des prolétaires.

   Mais suffit-il, pour un membre du parti, d’accepter le programme, la tactique et les principes d’organisation du parti ? Peut-on considérer cet homme comme un dirigeant authentique de l’armée des prolétaires ? Non, certes !

D’abord, chacun sait qu’il ne manque pas de bavards qui « accepteront » avec plaisir le programme, la tactique et les principes d’organisation du parti, mais qui ne sont capables de rien d’autres que de bavarder. Ce serait profaner le nom de membres du parti (c’est-à-dire de dirigeant de l’armée des prolétaires !).

Et puis, notre parti n’est pas, que je sache, une école philosophique ou une secte religieuse. N’est-il pas un parti de lutte ? Dés lors, n’est-il pas évident que notre parti ne peut se contenter d’une acceptation platonique de son programme, de sa tactique, de ses principes d’organisation ; qu’il exigera certainement de ses adhérents l’application des idées acceptées par eux ? Qui veut être membre de notre parti ne peut donc se contenter d’accepter son programme, sa tactique et ses principes d’organisation : il doit s’engager à appliquer ces principes, à les mettre en œuvre.

   Mais que signifie, pour un membre du parti, appliquer les principes du parti ? Quand peut-il les appliquer ? Uniquement quand il lutte, quand, avec l’ensemble du parti, il marche en tête de l’armée du prolétariat. Peut-on lutter isolément, en ordre dispersé ? Évidemment non ! Il faut d’abord se grouper, s’organiser, et après seulement on marche au combat.

Sinon, toute lutte est stérile. Il est évident que les membres du parti ne pourront, eux non plus, lutter et, par conséquent, appliquer les principes du parti qu’une fois unis dans une organisation bien cohérente.

Il est non moins évident que plus sera cohérente l’organisation dans laquelle s’uniront les membres du parti, et mieux ils lutteront, mieux ils appliqueront par conséquent le programme, la tactique et les principes d’organisation du parti ?

Ce n’est pas sans raison qu’on dit de notre parti qu’il est une organisation de dirigeants, et non un conglomérat d’individus isolés.

   Et si notre parti est une organisation de dirigeants, il est clair que seul pourra être considéré comme membre de ce parti, de cette organisation, celui qui milite dans cette organisation, et qui, par conséquent, considère de son devoir d’identifier ses aspirations avec celles du parti et d’agir en commun avec lui.

   Donc, pour être membre du parti, il faut en appliquer le programme, la tactique et les principes d’organisation ; pour appliquer les principes du parti, il faut lutter en leur faveur ; pour lutter en leur faveur, il faut travailler dans une organisation du parti, travailler en commun avec le parti. Il est clair que pour être membre du parti, il faut adhérer à l’une de ses organisations).

Ce n’est qu’en adhérant à une organisation du parti et en identifiant ainsi nos intérêts personnels avec ceux du parti, que nous pouvons devenir membres du parti en même temps que de véritables dirigeants de l’armée des prolétaires.

   Si notre parti n’est pas un conglomérat d’isolés et de bavards, s’il est une organisation de dirigeants qui, par l’entremise du Comité central, conduit dignement en avant l’armée des prolétaires, tout ce qui précède va de soi.

   Il faut encore noter quelque chose.

   Jusqu’à ce jour, notre parti était semblable à une famille patriarcale hospitalière, prête à accueillir tous les sympathisants. Mais maintenant qu’il est devenu une organisation centralisée, il a dépouillé son caractère patriarcal et s’est totalement identifié à une forteresse, dont les portes ne s’ouvrent que devant ceux qui en sont dignes.

Et cela a pour nous une grande importance. Au moment où l’autocratie s’efforce de corrompre la conscience de classe du prolétariat par le « trade-unionisme », le nationalisme, le cléricalisme, etc…, et où, d’autre part, les intellectuels libéraux s’obstinent à vouloir anéantir l’indépendance politique du prolétariat et à lui imposer leur tutelle, nous devons, dés lors, faire preuve d’une vigilance extrême et ne pas oublier que notre parti est une forteresse, dont les portes ne s’ouvrent que devant ceux qui ont fait leurs preuves.

   Nous avons mis en lumière deux conditions indispensables pour être membre du parti (accepter le programme et travailler dans une organisation du parti). ajoutons-y une troisième : l’obligation pour tout membre du parti de lui apporter son concours matériel, et nous aurons énuméré toutes les conditions qui donnent droit au titre de membre du parti.

   Peut donc être appelé membre du Parti ouvrier social-démocrate de Russie celui qui en accepte le programme, lui prête un concours matériel et milite dans une de ses organisations.

   C’est ainsi que le camarade Lénine 3 formule l’article premier des statuts du parti.

   Pareille formule, on le voit, procède entièrement de cette idée que notre parti est une organisation centralisée et non un conglomérat d’individus isolés. Et c’est là le très grand mérite de la formule.

   Mais il s’est trouvé quelques camarades pour rejeter la formule de Lénine qualifiée d’« étroite » et d’« incommode » et proposer une formule à eux qui, il faut le croire, ne sera ni « étroite », ni « incommode ». Nous voulons parler de la formule de Martov 4, que nous allons analyser maintenant.

   D’après la formule de Martov, « est membre du P.O.S.D.R. quiconque accepte son programme, soutient matériellement le parti et lui prête un concours personnel régulier sous la direction de l’une de ses organisations ». Comme on le voit, cette formule omet la troisième condition nécessaire pour être membre du parti, celle qui fait un devoir aux membres du parti de militer dans une de ses organisations.

Cette condition expresse et nécessaire, Martov l’a, semble-t-il, trouvée superflue, et en échange il a introduit dans sa formule un nébuleux et équivoque « concours personnel sous la direction d’une des organisations du parti ». Il s’ensuit que l’on peut être membre du parti sans adhérer à aucune de ses organisations (le beau « parti » que voilà !) et sans se croire tenu de se soumettre à sa volonté (la belle « discipline du parti » !) !

   Mais alors, comment le parti peut-il diriger « régulièrement » des personnes qui n’appartiennent à aucune de ses organisations et qui, par conséquent ne se croient pas absolument tenues de se soumettre à la discipline de parti ?

   Telle est la question contre laquelle se brise la formule que Martov propose pour l’article premier des statuts du parti, et qui est magistralement résolue dans celle de Lénine, celui-ci posant expressément, comme troisième condition nécessaire pour être adhérent, l’obligation de militer dans une des organisations du parti.

   Nous n’avons plus qu’à retrancher de la formule de Martov son expression nébuleuse et dénuée de sens, de « concours personnel sous la direction d’une des organisations du parti ». Après quoi, il n’y reste plus que deux conditions (acceptation du programme et concours matériel) qui, par elles-mêmes, n’ont aucune valeur, puisque le premier bavard venu peut « accepter » le programme du parti et prêter à ce dernier un concours matériel, ce qui ne lui donne aucunement le droit d’être membre du parti. Voilà une formule bien « commode » !

   Nous disons que de vrais membres du parti ne doivent en aucune façon se contenter d’accepter le programme du parti, qu’ils doivent s’efforcer obligatoirement d’appliquer ce programme. Martov répond vous êtes extrêmement sévères, car il n’est pas à toute force indispensable pour un membre du parti d’appliquer le programme, du moment qu’il ne lui refuse pas son concours matériel, et ainsi de suite.

Martov semble bien ménager certains bavards… « social-démocrates » auxquels il ne veut pas fermer les portes du parti.

   Nous disons, ensuite, que puisque la lutte est indispensable pour appliquer le programme, et l’union indispensable pour lutter, le devoir du futur membre du parti est d’adhérer à l’une de ses organisations, d’identifier ses aspirations avec celles du parti, de diriger avec le parti l’armée de combat des prolétaires, c’est-à-dire de s’organiser de manière à former des détachements ordonnés d’un parti centralisé.

Martov répond : il n’est pas à toute force indispensable pour les membres du parti de s’organiser en détachements ordonnés, de se grouper en organisations ; on peut se contenter de mener la lutte individuellement.

   Mais qu’est-ce donc que notre parti ? demandons-nous. Un conglomérat fortuit d’individus isolés, ou bien une organisation cohérente de dirigeants ? S’il est une organisation de dirigeants, peut-on considérer comme membre de cette organisation celui qui n’y adhère pas et qui, par conséquent, ne se croit pas tenu de se plier à sa discipline ? Martov répond que le parti n’est pas une organisation ou, plutôt, que le parti est une organisation inorganisée (le voilà bien le « centralisme » !) !

   On voit que, pour Martov, notre parti n’est pas une organisation centralisée, mais un conglomérat d’organisation locales et d’individualités « social-démocrates » qui ont accepté le programme de notre parti, et…

Mais si notre parti n’est pas une organisation centralisée, il ne saurait constituer une forteresse dont les portes ne peuvent ouvrir que devant ceux qui ont fait leurs preuves. Et, en effet, pour Martov, comme le montre sa formule, le parti n’est pas une forteresse, mais un banquet, dont l’entrée est libre pour tous les sympathisants. Un peu de connaissances, autant de sympathie, un léger concours matériel, et l’affaire est dans le sac, vous avez pleinement le droit de vous dire membre du parti.

   Et Martov de rassurer les « membres du parti » effrayés ; n’écoutez pas, dit-il quelques personnes qui croient qu’un membre du parti est tenu d’adhérer à l’une de ses organisations et de subordonner ainsi ses aspirations à celles du parti.

Tout d’abord, il est difficile d’accepter ces conditions, car ce n’est pas une plaisanterie qu de subordonner ses aspirations à celles du parti ! En un second lieu, comme je l’ai déjà fait observer dans mes commentaires, l’opinion de quelques personnes est erronée. Ainsi donc, Messieurs, soyez les bienvenus… au banquet !

   Martov semble ménager certains professeurs ou lycéens qui ne peuvent se résoudre à subordonner leurs aspirations à celles du parti. C’est ainsi qu’il ouvre dans la forteresse de notre parti une brèche, par laquelle ces honorables messieurs peuvent se glisser en fraude. Il ouvre la porte à l’opportunisme, et cela au moment même où des milliers d’ennemis s’appliquent à étouffer la conscience de classe du prolétariat !

   Mais ce n’est pas tout. La vérité est que la formule équivoque de Martov permet à l’opportunisme de s’introduire dans notre parti d’un autre côté également.

   Nous savons que la formule de Martov ne comporte que l’acceptation du programme. De la tactique et de l’organisation, pas un mot : or, pour l’unité du parti, l’accord sur les principes en matières d’organisation et de tactique est aussi nécessaire que l’unité sur les principes du programme. on nous dira que la formule du camarade Lénine n’en parle pas non plus.

C’est exact ! Mais la formule du camarade Lénine n’a pas besoin d’en parler ! N’est-il pas évident que celui qui travaille dans une des organisations du parti et, par conséquent, lutte dans ses rangs et se soumet à sa discipline ne peut suivre d’autre tactique ni d’autres principes d’organisation que ceux du parti ?

Mais que dire d’un « membre du parti » qui a accepté son programme sans adhérer à aucune de ses organisations ? Où est la garantie que la tactique et les principes d’organisation de cet « adhérent » seront bien ceux du parti, et non pas étrangers au parti ? Voilà ce que la formule de Martov ne peut nous expliquer !

Il en résulterait que nous aurions un drôle de « parti », dont les « adhérents » auraient un programme commun (c’est encore à voir !), mais des conceptions différentes sur la tactique et l’organisation ! Diversité idéale ! En quoi notre parti se distinguerait-il d’un banquet ?

   Reste une question : comment se défaire du centralisme idéologique et pratique que nous a recommandé le IIe congrès du parti et que la formule de Martov contredit foncièrement ? Si l’on en venait à la nécessité de choisir, on ferait mieux, sans aucun doute, de se défaire de la formule de Martov. Telle est l’absurde formule que nous sert Martov en opposition à celle du camarade Lénine !

   Nous considérons comme une inconséquence la décision du IIe congrès du parti, qui a adopté la formule de Martov, et nous exprimons l’espoir que le IIIe congrès ne manquera pas de réparer l’erreur du IIe, et adoptera la formule du camarade Lénine.

   Résumons-nous. L’armée des prolétaires est entrée en lice. Si toute armée a besoin d’une avant-garde, cette armée-là, elle aussi, devait en avoir une. D’où l’apparition d’un groupe de dirigeants prolétariens : le Parti ouvrier social-démocrate de Russie.

Avant-garde d’une armée déterminée, ce parti doit, tout d’abord, être doté d’un programme, d’une tactique et d’un principe d’organisation qui lui soient propres ; il doit, en suite, constituer une organisation bien cohérente. Si l’on demande : qui devons-nous appeler membre du Parti ouvrier social-démocrate de Russie ? ce parti ne peut faire que la réponse suivante : celui qui accepte le programme du parti, l’aide matériellement et milite dans une de ses organisations.

   C’est cette vérité évidente que le camarade Lénine a exprimée dans son admirable formule.

J. Staline

=>Oeuvres de Staline

Staline : Câble en réponse à Mao Zedong

Filippov (Joseph Staline)

26 octobre 1949

   Camarade Mao Zedong :

   Nous sommes d’accord avec votre point de vue. A présent, les troupes coréennes ne devraient lancer aucun assaut.

   Nous avons également dit à nos amis coréens que l’APC [Armée Populaire de Corée] n’est pas en mesure d’engager un assaut dans le Sud.

   Ceci car à présent, que ce soit sous l’angle militaire ou politique, ils [les Nord-Coréens] sont mal préparés pour l’assaut.

   Nous pensons que, pour le moment, nos amis coréens, dans leur lutte pour unifier la Corée, devraient concentrer leurs efforts sur le développement d’une campagne de guérilla, l’établissement de zones libérées dans le Sud, et faire tout le possible pour renforcer l’Armée Populaire de Corée.

=>Oeuvres de Staline

Staline : A propos de quelques problèmes sur l’histoire du bolchevisme

LETTRE A LA RÉDACTION DE LA REVUE «LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE »

La Révolution prolétarienne, n°6 (113), 1931

Camarades,

Je proteste énergiquement contre l’insertion, dans la revue la Révolution prolétarienne (n° 6, 1930), d’un article contraire au Parti et semi-trotskiste de Sloutski : «Les bolcheviks à propos de la social-démocratie allemande dans la période de sa crise d’avant-guerre», comme article de discussion.

Sloutski prétend que Lénine (les bolcheviks) sous-estimait le danger du centrisme dans la social-démocratie allemande et, d’une façon générale, dans la social-démocratie d’avant-guerre, c’est-à-dire qu’il sous-estimait le danger de l’opportunisme masqué, le danger de la conciliation avec l’opportunisme.

Autrement dit, il résulte, selon Sloutski, que Lénine (les bolcheviks) n’a pas mené une lutte intransigeante contre l’opportunisme, puisque sous-estimer le centrisme, c’est au fond renoncer à développer la lutte contre l’opportunisme. Il en résulte ainsi que Lénine, dans la période d’avant-guerre, n’était pas encore un vrai bolchevik ; que ce n’est que pendant la guerre impérialiste, ou même à l’issue de cette guerre, qu’il est devenu un vrai bolchevik. Ainsi parle Sloutski dans son article.

Et vous, au lieu de stigmatiser cet «historien» frais émoulu, comme un calomniateur et un falsificateur, vous engagez la discussion avec lui, vous lui donnez une tribune.

Je ne peux pas ne pas protester contre l’insertion de l’article de Sloutski dans votre revue, comme article de discussion ; car on ne peut instituer une discussion sur le bolchévisme de Lénine, sur la question de savoir si Lénine menait ou ne menait pas une lutte de principe, une lutte intransigeante contre le centrisme, comme une certaine variété de l’opportunisme, si Lénine était un vrai bolchevik ou ne l’était pas.

Dans votre «Note de la rédaction», envoyée au Comité central le 20 octobre, vous reconnaissez que la rédaction a commis une faute en insérant l’article de Sloutski, comme article de discussion.

C’est bien, évidemment, encore que cette note de la rédaction paraisse avec un grand retard. Mais dans cette note vous commettez une nouvelle faute, en déclarant que «la rédaction considère d’une extrême actualité et nécessité politiques, l’étude ultérieure, dans les colonnes de la Révolution prolétarienne, de tout le cycle de problèmes ayant trait aux rapports des bolcheviks avec la IIe Internationale d’avant-guerre. »

C’est dire que vous avez l’intention d’entraîner de nouveau les gens dans une discussion sur des problèmes qui sont des axiomes du bolchévisme.

C’est dire que vous voulez de nouveau transformer la question du bolchévisme de Lénine, d’axiome en un problème nécessitant une «étude ultérieure».

Pourquoi ? Pour quelle raison ? Tout le monde sait que le léninisme est né, a grandi et s’est fortifié à travers une lutte implacable contre l’opportunisme de toutes nuances, y compris le centrisme d’Occident (Kautsky), le centrisme de chez nous (Trotski et les autres).

Cela, même les ennemis directs du bolchévisme ne peuvent le nier. C’est un axiome. Or, vous nous tirez en arrière, vous cherchez à transformer cet axiome en un problème devant être l’objet d’une «étude ultérieure».

Pourquoi ? Pour quelle raison ? Peut-être par ignorance de l’histoire du bolchévisme ? Peut-être par libéralisme pourri, afin que les Sloutski et autres disciples de Trotski ne puissent pas dire qu’on leur ferme la bouche ? Libéralisme assez étrange, réalisé au détriment des intérêts vitaux du bolchévisme…

Qu’est-ce que la rédaction considère proprement comme digne d’être discuté dans l’article de Sloutski ?

1. Sloutski prétend que Lénine (les bolcheviks) ne s’est par orienté vers une rupture, vers la scission avec les opportunistes de la social-démocratie allemande, avec les opportunistes de la IIe Internationale d’avant-guerre. Vous voulez engager la discussion contre cette thèse trotskiste de Sloutski.

Mais qu’y a-t-il là à discuter ? N’est-il pas clair que Sloutski calomnie simplement Lénine, les bolcheviks ? La calomnie, il faut la stigmatiser, et non en faire un objet de discussion.

Tout bolchevik sait, s’il est réellement un bolchevik, que Lénine, bien avant la guerre, depuis à peu près 1903-1904, lorsque se cristallisa en Russie le groupe bolchevik et que se firent connaître pour la première fois les gauches au sein de la social-démocratie allemande, s’était orienté vers une rupture, vers la scission avec les opportunistes chez nous, dans le Parti social-démocrate de Russie, et là-bas, dans la IIe Internationale, notamment dans la social-démocratie allemande.

Tout bolchevik sait que précisément pour cette raison les bolcheviks, dès cette époque (1903-1905), s’étaient acquis dans les rangs des opportunistes de la IIe Internationale, le titre glorieux de «scissionnistes» et de «désorganisateurs».

Mais que pouvait faire Lénine, que pouvaient faire les bolcheviks, si les social-démocrates de gauche au sein de la IIe Internationale, et d’abord au sein de la social-démocratie allemande, représentaient un groupe faible, débile, encore informe au point de vue de l’organisation, un groupe peu ferré idéologiquement, craignant même d’articuler le mot «rupture», «scission» ?

On ne peut pourtant pas exiger qu’à la place des gauches, Lénine, les bolcheviks organisent, de Russie, la scission dans les partis d’Occident. Sans compter que la faiblesse au point de vue de l’organisation et de l’idéologie fut le trait caractéristique des social-démocrates de gauche, et cela non seulement dans la période d’avant-guerre. Ce trait négatif, on le sait, les gauches l’ont conservé aussi dans l’après-guerre.

Tout le monde sait le jugement porté sur les social-démocrates allemands de gauche par Lénine, dans son article bien connu «Sur la brochure de Junius» [Junius : Rosa Luxembourg, leader des social-démocrates de gauche dans la social-démocratie allemande.], écrit en octobre 1916, c’est-à-dire plus de deux ans après le début de la guerre, et où Lénine, critiquant tout un ensemble de fautes politiques très graves des social-démocrates de gauche en Allemagne, parle de la «faiblesse de tous les gauches allemands, pris de toutes parts dans le réseau infâme de l’hypocrisie kautskiste, du pédantisme, de l’«amitié» envers les opportunistes», où il dit que «Junius ne s’est pas libéré entièrement du «milieu» des social-démocrates allemands, même de ceux de gauche, qui craignent la scission, qui craignent d’énoncer jusqu’au bout les mots d’ordre révolutionnaires».

De tous les groupements de la IIe Internationale, les bolcheviks russes étaient alors le seul capable, par son expérience en matière d’organisation et sa trempe idéologique, d’entreprendre quelquechose de sérieux dans le sens d’une rupture directe, d’une scission avec ses propres opportunistes dans la social­démocratie russe.

Ah ! Si les Sloutski avaient tenté, pas même de démontrer, mais simplement de supposer que Lénine et les bolcheviks russes n’ont pas utilisé toute leur puissance pour organiser la scission avec les opportunistes (Plékhanov, Martov, Dan), et pour chasser les centristes (Trotski et les autres partisans du bloc d’Août), alors en pourrait discuter sur le bolchévisme de Lénine, sur le bolchévisme des bolcheviks.

Mais c’est justement que les Sloutski n’osent même souffler mot en faveur d’une supposition aussi saugrenue.

Ils n’osent pas, sachant que les faits notoires de la politique décidée de rupture avec les opportunistes de toutes nuances, appliquée par les bolcheviks russes (1904-1912), se dresseraient, véhéments, contre une pareille supposition. Ils n’osent pas, sachant que dès le lendemain ils seraient cloués au poteau d’infamie.

Mais voilà la question qui se pose : les bolcheviks russes pouvaient-ils réaliser la scission avec leurs opportunistes et les centristes-conciliateurs, bien avant la guerre impérialiste (1904-1912), sans s’orienter du même coup vers la rupture, vers la scission avec les opportunistes et les centristes de la IIe Internationale ?

Qui peut douter que les bolcheviks russes aient considéré leur politique à l’égard des opportunistes et des centristes, comme un modèle de politique pour les gauches d’Occident ?

Qui peut douter que les bolcheviks russes aient poussé par tous les moyens les social-démocrates de gauche en Occident, notamment les gauches de la social-démocratie allemande, à la rupture, à la scission avec leurs opportunistes et leurs centristes ?

Ce n’est pas la faute de Lénine et des bolcheviks russes, si les social-démocrates de gauche en Occident n’avaient pas atteint un degré suffisant de maturité pour marcher sur les traces des bolcheviks russes.2. Sloutski reproche à Lénine et aux bolcheviks de n’avoir pas soutenu les gauches de la social-démocratie allemande, résolument et sans retour ; de ne les avoir soutenus qu’avec de sérieuses réserves ; que des considérations de fraction aient empêché les bolcheviks de soutenir les gauches d’Allemagne jusqu’au bout.

Vous voulez engager la discussion contre ce reproche charlatanesque et foncièrement hypocrite, mais qu’y a-t-il là proprement à discuter ?

N’est-il pas clair qu’ici Sloutski fait une manœuvre et cherche à couvrir par un reproche hypocrite contre Lénine et les bolcheviks, les véritables lacunes de la position des gauches en Allemagne ?

N’est-il pas clair que les bolcheviks ne pouvaient soutenir les gauches d’Allemagne, qui balançaient constamment entre le bolchévisme et le menchévisme, sans de sérieuses réserves, sans une sérieuse critique de leurs fautes, à moins de trahir la classe ouvrière et sa révolution ? Les manœuvres malhonnêtes il faut les stigmatiser, et non en faire un objet de discussion.

Oui, les bolcheviks n’ont soutenu les social-démocrates en Allemagne, qu’avec de sérieuses réserves, en critiquant leurs fautes semi-menchéviques. Mais il faut les en féliciter, et non le leur reprocher.

Il est des gens qui en doutent ?

Voyons les faits les plus connus de l’histoire.

a) En 1903, de sérieux désaccords étaient apparus entre bolcheviks et menchéviks, en Russie, sur la question de l’adhésion au Parti.

Par leur formule sur l’adhésion au Parti, les bolcheviks voulaient créer, en matière d’organisation, un frein centre l’afflux des éléments non-prolétariens dans le Parti. Le danger d’un tel afflux était alors plus que réel, en raison du caractère démocratique bourgeois de la révolution russe. Les menchéviks russes défendaient la position opposée, qui ouvrait largement les portes du Parti aux éléments non prolétariens.

Vu l’importance que les problèmes de la Révolution russe avaient pour le mouvement révolutionnaire mondial, les social-démocrates d’Europe occidentale décidèrent de s’en mêler. Les social­ démocrates de gauche, en Allemagne, Parvus et Rosa Luxembourg, alors leaders des gauches, s’en mêlèrent également. Eh bien ? Tous deux se prononcèrent contre les bolcheviks.

Et l’accusation d’ultra-centralisme et de tendances blanquistes fut portée contre les bolcheviks. Plus tard, ces plates épithètes philistines furent reprises par les menchéviks et propagées à travers le monde.

b) En 1905, des désaccords surgissaient entre bolcheviks et menchéviks, en Russie, à propos du caractère de la révolution russe.

Les bolcheviks défendaient l’idée de l’alliance de la classe ouvrière avec la paysannerie, l’hégémonie étant exercée par le prolétariat.

Les bolcheviks affirmaient qu’il fallait mener les choses vers la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie, afin de passer immédiatement de la révolution démocratique bourgeoise à la révolution socialiste, en s’assurant le soutien de la paysannerie pauvre.

Les menchéviks de Russie repoussaient l’idée de l’hégémonie du prolétariat dans la révolution démocratique bourgeoise ; à la politique d’alliance de la classe ouvrière avec la paysannerie, ils préférèrent la politique d’entente avec la bourgeoisie libérale ; quant à la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie, ils la proclamèrent un schéma blanquiste réactionnaire,en contradiction avec le développement de la révolution bourgeoise.

Quelle fut devant ces discussions l’attitude des gauches de la social­ démocratie allemande, Parvus et Rosa Luxembourg ?

Ils dressèrent un schéma utopique et semi-menchévik de révolution permanente (image déformée du schéma de la révolution donné par Marx), entièrement imprégné de négation menchévique de la politique d’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie, et ils l’opposèrent au schéma bolchevik de la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie.

Dans la suite, ce schéma semi-menchévik de la révolution permanente fut repris par Trotski (en partie par Martov) et transformé en un instrument de lutte contre le léninisme.

c) Dans la période d’avant-guerre, au sein des partis de la IIe Internationale, apparut sur la scène comme un des problèmes les plus actuels, la question nationale et coloniale, la question des nations opprimées et des colonies, celle de leur affranchissement, la question des moyens permettant de combattre, de renverser l’impérialisme.

Afin de développer la révolution prolétarienne et d’encercler l’impérialisme, les bolcheviks préconisèrent la politique de soutien du mouvement libérateur des nations opprimées et des colonies sur la base de la libre disposition des nations ; ils développèrent le schéma d’un front unique entre la révolution prolétarienne des pays avancés et le mouvement révolutionnaire de libération des peuples dans les colonies et les pays opprimés.

Les opportunistes de tous les pays, les social-chauvins et les social-impérialistes de tous les pays ne tardèrent pas, de ce fait, à se dresser contre les bolcheviks.

On traquait les bolcheviks comme des chiens enragés. Quelle position occupèrent alors les social-démocrates de gauche en Occident ?

Ils développèrent une théorie semi-menchévique de l’impérialisme, ils rejetèrent le principe de la libre disposition des nations dans sa conception marxiste (jusques et y compris la séparation et la constitution. d’Etats indépendants) ; ils écartèrent la thèse sur la sérieuse importance révolutionnaire du mouvement de libération des colonies et des pays opprimés, ils écartèrent la thèse sur la possibilité d’un front unique entre la révolution prolétarienne et le mouvement de libération nationale, et ils opposèrent toute cette salade semi-menchévique qui, d’un bout à l’autre, était une sous-estimation de la question nationale et coloniale, — au schéma marxiste des bolcheviks.

On sait que cette salade semi-menchévique fut reprise plus tard par Trotski, qui l’utilisa comme un instrument de lutte contre le léninisme.

Telles sont les erreurs connues de tous, commises par les social-démocrates de gauche, en Allemagne.

Je ne parle même pas des autres erreurs des gauches allemands, que Lénine a critiquées à fond en d’autres articles.

Je ne parle pas non plus des erreurs qu’ils ont commises dans leur appréciation de la politique des bolcheviks dans la période de la Révolution d’Octobre.

Que dénotent ces erreurs des gauches allemands datant de la période d’avant­guerre, sinon que les social­démocrates de gauche, malgré leur gauchisme, ne s’étaient pas encore débarrassés de leur bagage menchévik ?

Il est certain que les gauches d’Allemagne n’ont pas seulement commis des fautes graves. Ils ont aussi à leur actif de grandes et sérieuses actions révolutionnaires.

J’entends leurs nombreux mérites et leurs interventions révolutionnaires sur les questions de politique intérieure, etnotamment de la lutte électorale, sur les questions de lutte parlementaire et extra-parlementaire, sur la grève générale, la guerre, la révolution de 1905 en Russie, etc.

C’est précisément pour cette raison que les bolcheviks les considéraient comme des gauches, les soutenaient, les poussaient en avant. Mais cela ne dément pas et ne peut démentir ce fait que les social-démocrates de gauche, en Allemagne, avaient en même temps à leur passif toute une série de graves fautes politiques et théoriques ; qu’ils ne s’étaient pas encore libérés du fardeau menchévik et avaient, par conséquent, besoin d’être sérieusement critiqués par les bolcheviks.

Jugez maintenant vous-mêmes si Lénine et les bolcheviks pouvaient soutenir les social-démocrates de gauche en Occident, sans de sérieuses réserves, sans une sérieuse critique de leurs fautes, à moins de trahir les intérêts de la classe ouvrière, à moins de trahir les intérêts de la révolution, à moins de trahir le communisme.

N’est-il pas clair que Sloutski, en reprochant à Lénine et aux bolcheviks ce dont il aurait dû les féliciter s’il avait été un bolchevik, se démasque jusqu’au bout comme un demi-menchévik, comme un trotskiste camouflé ?

Sloutski fait cette supposition que Lénine et les bolcheviks, dans leur jugement sur les gauches d’Occident, sont partis de leurs considérations de fraction ; que par conséquent, les bolcheviks russes sacrifiaient aux intérêts de leur fraction la grande cause de la révolution internationale.

Il est à peine besoin de démontrer qu’il ne saurait y avoir rien de plus plat et de plus ignoble que cette hypothèse. Rien de plus plat, puisque même les menchéviks les plus vulgaires commencent à comprendre que la révolution russe n’est pas une affaire privée des Russes ; qu’elle est, au contraire, l’affaire de la classe ouvrière dumonde entier, l’affaire de la révolution prolétarienne mondiale.

Il ne saurait y avoir rien de plus ignoble, puisque même les calomniateurs professionnels de la IIe Internationale commencent à comprendre que l’internationalisme conséquent et révolutionnaire jusqu’au bout des bolcheviks est un modèle d’internationalisme prolétarien pour les ouvriers de tous les pays.

Oui, les bolcheviks russes ont mis au premier plan les questions capitales de la Révolution russe, telles que les questions concernant le Parti, l’attitude des marxistes envers la révolution démocratique bourgeoise, l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie, l’hégémonie du prolétariat, la lutte parlementaire et extra-parlementaire, la grève générale, la transformation de la révolution démocratique bourgeoise en révolution socialiste, la dictature du prolétariat, l’impérialisme, le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, le mouvement libérateur des nations opprimées et des colonies, la politique de soutien de ce mouvement, etc.

Ils ont mis en avant ces questions comme une pierre de touche, qui leur permettait de vérifier la fermeté révolutionnaire des social-démocrates de gauche en Occident.

En avaient-ils le droit ? Sans aucun doute. Ils avaient non seulement le droit, mais le devoir d’agir de la sorte. Ils avaient le devoir d’agir ainsi, toutes ces questions étant en même temps des questions capitales de la révolution mondiale, et les bolcheviks subordonnant leur politique, leur tactique aux tâches de cette révolution.

Ils avaient le devoir d’agir ainsi, car ce n’est que sur de telles questions que l’on pouvait vérifier effectivement l’esprit révolutionnaire de tels ou tels groupements de la IIe Internationale.

On se demande où donc est ici le «fractionnisme» des bolcheviks russes, et que viennent faire ici les considérations de «fraction» ?

Déjà en 1902 Lénine écrivait dans sa brochure Que faire ? Que «l’histoire nous assigne maintenant une tâche immédiate, la plus révolutionnaire de toutes les tâches immédiates du prolétariat de n’importe quel autre pays» ; que «l’accomplissement de cette tâche, la destruction du rempart le plus puissant non seulement de la réaction européenne, mais aussi de la réaction asiatique, ferait du prolétariat russe l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire international».

Il s’est passé trente ans depuis qu’a paru la brochure Que faire ? Nul n’ose nier que les événements de cette période aient brillamment confirmé les paroles de Lénine. Mais ne s’ensuit-il pas que la révolution russe a été (et demeure) le point crucial de la révolution mondiale, que les questions capitales de la révolution russe étaient en même temps (et sont aujourd’hui) celles de la révolution mondiale ?

N’est-il pas clair que c’est seulement sur ces questions capitales que l’on pouvait vérifier effectivement l’esprit révolutionnaire des social-démocrates de gauche, en Occident ?

N’est-il pas clair que les gens qui envisagent ces problèmes comme des questions de «fraction», se démasquent jusqu’au bout comme de plats personnages et des éléments dégénérés ?

3. Sloutski prétend que l’on n’a pas encore trouvé une quantité suffisante de documents officiels témoignant de la lutte décidée et intransigeante de Lénine (des bolcheviks) contre le centrisme.

C’est avec cette thèse bureaucratique qu’il opère, comme avec un argument irrésistible en faveur de cette affirmation que Lénine (les bolcheviks) sous-estimait, par conséquent, le danger du centrisme au sein de la IIe Internationale.

Vous prenez sur vous d’engager la discussion contre ce galimatias, contre ces ergoteries de filou. Mais qu’y a-t-il là proprement à discuter ? N’est-il pas déjà suffisamment clair qu’en parlant de documents, Sloutski cherche à masquer la pauvreté et la fausseté de sa prétendue plate-forme ?

Sloutski estime que les documents existants du Parti sont insuffisants. Pourquoi ? Pour quelle raison ? Est-ce que les documents connus de tous et concernant la IIe Internationale, de même que ceux relatifs à la lutte intérieure au sein de la social-démocratie russe, ne suffisent pas pour démontrer, clair et net, l’intransigeance révolutionnaire de Lénine et des bolcheviks dans leur lutte contre les opportunistes et les centristes ? Au fait, Sloutski les connaît-il seulement, ces documents ? Quels documents lui faut-il encore ?

Admettons que, outre les documents déjà connus, on découvre une quantité d’autres documents, par exemple, sous la forme de résolutions bolcheviques traitant une fois de plus de la nécessité d’anéantir le centrisme. Est-ce à dire que l’existence de documents-papier suffise à elle seule pour montrer l’esprit révolutionnaire véritable et l’intransigeance véritable des bolcheviks à l’égard du centrisme ? Qui donc, sinon des bureaucrates incurables, peut se fier aux seuls documents-papier ?

Qui donc, sinon des rats d’archives, ne comprend pas qu’il faut vérifier les partis et les leaders, avant tout d’après leurs actes, et pas seulement d’après leurs déclarations ? L’histoire connaît nombre de socialistes qui signaient avec empressement n’importe quelle résolution révolutionnaire, pour se débarrasser des critiques importuns. Mais cela ne signifie pas encore qu’ils aient appliqué ces résolutions.

L’histoire connaît, en outre, nombre de socialistes qui, l’écume aux lèvres, exigeaient des partis ouvriers des autres pays, des actions tout ce qu’il y a de plus révolutionnaires. Mais cela ne signifie pasencore qu’ils ne se soient pas effacés dans leur propre parti ou dans leur propre pays devant leurs opportunistes, devant leur bourgeoisie.

N’est-ce pas pour cette raison que Lénine nous apprenait à vérifier les partis révolutionnaires, les courants et les leaders, non d’après leurs déclarations et résolutions, mais d’après leurs actes ?

N’est-il pas clair que si Sloutski avait réellement voulu vérifier l’intransigeance de Lénine et des bolcheviks, quant à leur attitude envers le centrisme, il aurait dû mettre à la base de son article, non point des documents isolés et deux ou trois lettres personnelles, mais la vérification des bolcheviks par leur actes, par leur histoire, par leur activité ?

Est-ce que chez nous, dans la social-démocratie russe, il n’y avait pas d’opportunistes, de centristes ?

Est-ce que les bolcheviks n’ont pas mené une lutte décidée et intransigeante contre tous ces courants ? Est-ce que ces courants n’étaient pas liés, sur le terrain des idées et de l’organisation, aux opportunistes et aux centristes d’Occident ?

Est-ce que les bolcheviks n’ont pas démoli les opportunistes et les centristes, comme ne l’a fait aucun groupe de gauche dans le monde ? Comment peut-on dire après cela que Lénine et les bolcheviks ont sous-estimé le danger du centrisme ? Pourquoi Sloutski a-t-il dédaigné ces faits, qui ont une importance décisive pour la caractéristique des bolcheviks ?

Pourquoi n’a-t-il pas utilisé la méthode la plus sûre de vérification de Lénine et des bolcheviks d’après leurs actes, d’après leur activité ? Pourquoi a-t-il préféré cette méthode moins sûre, qui est de fouiller dans des papiers choisis au hasard ?

Parce que le recours à cette méthode plus sûre qu’est la vérificationdes bolcheviks d’après leurs actes, aurait instantanément renversé toute la plate-forme de Sloutski.

Parce que la vérification des bolcheviks d’après leurs actes aurait montré que les bolcheviks sont l’unique organisation révolutionnaire au monde qui ait totalement démoli les opportunistes et les centristes, et les ait chassés hors du Parti.

Parce que l’évocation des actes réels de l’histoire réelle des bolcheviks aurait montré que les maîtres de Sloutski, les trotskistes, formaient le groupe principal et fondamental qui implantait en Russie le centrisme, et que ce groupe avait créé, à cet effet, une organisation spéciale, foyer du centrisme, sous la forme du bloc d’Août.

Parce que la vérification des bolcheviks d’après leurs actes aurait définitivement démasqué Sloutski, comme falsificateur de l’histoire de notre Parti, falsificateur qui cherche à camoufler le centrisme du trotskisme d’avant-guerre, en accusant calomnieusement Lénine et les bolcheviks d’avoir sous-estimé le danger du centrisme.

Voilà ce qu’il en est, camarades rédacteurs, de Sloutski et de son article.

Vous voyez que la rédaction a commis une faute en permettant une discussion avec un falsificateur de l’histoire de notre Parti.

Qu’est-ce qui a pu pousser la rédaction sur cette fausse route ? Je pense que ce qui l’a poussée sur cette route, c’est son libéralisme pourri, ce libéralisme qui, dans une certaine mesure, est répandu maintenant chez une partie des bolcheviks.

Certains bolcheviks pensent que le trotskisme est une fraction du communisme, laquelle, il est vrai, se trompe, fait pas mal de bêtises, parfois même est anti-soviétique, mais est tout de même une fractiondu communisme.

De là un certain libéralisme à l’égard des trotskistes et des gens d’esprit trotskiste. Il est à peine besoin de démontrer qu’un tel point de vue sur le trotskisme est profondément erroné et nuisible. En réalité, le trotskisme a, depuis longtemps déjà, cessé d’être une fraction du communisme.

En réalité, le trotskisme est un détachement d’avant-garde de la bourgeoisie contre-révolutionnaire, qui mène la lutte contre le communisme, contre le pouvoir des Soviets, contre la construction du socialisme en U.R.S.S.

Qui a donné à la bourgeoisie contre-révolutionnaire une arme spirituelle contre le bolchévisme, sous forme de thèses sur l’impossibilité de construire intégralement le socialisme dans notre pays, sur la dégénérescence inéluctable des bolcheviks, etc. ? Cette arme, c’est le trotskisme qui la lui a donnée.

On ne peut considérer comme un hasard le fait que tous les groupements antisoviétiques en U.R.S.S. dans leurs tentatives de justifier l’inévitabilité de la lutte contre le pouvoir des Soviets, aient invoqué la thèse trotskiste bien connue sur l’impossibilité de construire intégralement le socialisme dans notre pays, sur la dégénérescence inéluctable du pouvoir des Soviets, sur le retour probable au capitalisme.

Qui a donné à la bourgeoisie contre-révolutionnaire de l’U.R.S.S.

une arme tactique sous forme de tentatives d’actions déclarées contre le pouvoir des Soviets ? Cette arme, ce sont les trotskistes qui la lui ont donnée lorsqu’ils tentèrent d’organiser des démonstrations antisoviétiques à Moscou et à Leningrad, le 7 novembre 1927. C’est un fait que les manifestations antisoviétiques des trotskistes ont redonné du courage à la bourgeoisie et déclenché le sabotage des spécialistes bourgeois.

Qui a donné à la bourgeoisie contre-révolutionnaire une arme d’organisation sous forme de tentative de constitution d’organisations antisoviétiques clandestines ?

Cette arme, ce sont les trotskistes qui la lui ont donnée lorsqu’ils organisèrent leur propre groupe illégal antibolchévik. C’est un fait que l’action antisoviétique clandestine des trotskistes a facilité la cristallisation organique des groupements antisoviétiques en U.R.S.S.

Le trotskisme est un détachement d’avant-garde de la bourgeoisie contre-révolutionnaire.

Voilà pourquoi le libéralisme à l’égard du trotskisme, même brisé et camouflé, est de l’imbécillité confinant au crime, à la trahison envers la classe ouvrière.

Voilà pourquoi les tentatives de certains «littérateurs» et «historiens» pour faire passer en contrebande dans notre littérature le fatras trotskiste camouflé, doivent rencontrer la riposte vigoureuse des bolcheviks.

Voilà pourquoi l’on ne peut permettre une discussion littéraire avec les contrebandiers trotskistes.

Il me semble que les «historiens» et les «littérateurs» de la catégorie des contrebandiers trotskistes s’appliquent à faire leur travail de contrebande, pour le moment, dans deux directions.

Premièrement, ils s’appliquent à démontrer que Lénine, dans la période d’avant-guerre, sous-estimait le danger du centrisme, et on laisse au lecteur non averti le soin de deviner que Lénine, par conséquent, n’était pas encore à ce moment-là un vrai révolutionnaire, qu’il ne l’est devenu qu’après la guerre, après s’être «réarmé» avec l’aide de Trotski.

Sloutski est bien le représentant typique de ce genre de contrebandiers. Nous avons vu plus haut que Sloutski et consorts nevalent pas la peine que l’on perde son temps avec eux.

En second lieu, ils s’appliquent à démontrer que Lénine, dans la période d’avant-guerre, ne comprenait pas la nécessité de la transformation de la révolution démocratique bourgeoise en révolution socialiste, et on laisse au lecteur inexpérimenté le soin de deviner que Lénine, par conséquent, n’était pas encore à ce moment-là un vrai bolchevik, qu’il n’a compris la nécessité de cette transformation qu’après la guerre, après s’être «réarmé», avec l’aide de Trotski.

Volossévitch, l’auteur du Cours d’histoire du Parti communiste (bolchevik) de l’U.R.S.S., est bien le représentant typique de ce genre de contrebandiers.

Il est vrai que déjà en 1905 Lénine écrivait : «La révolution démocratique faite, nous aborderons aussitôt, et dans la mesure précise de nos forces, dans la mesure des forces du prolétariat conscient et organisé, — la voie de la révolution socialiste. Nous sommes pour la révolution ininterrompue. Nous ne nous arrêterons pas à moitié chemin.» Il est vrai que l’on pourrait trouver dans les œuvres de Lénine une multitude de faits et de documents analogues.

Mais les Volossévitch n’ont cure des faits tirés de la vie et de l’activité de Lénine. Les Volossévitch écrivent pour pouvoir, après s’être maquillés en bolcheviks, faire passer leur contrebande anti­ léniniste, calomnier les bolcheviks et falsifier l’histoire du Parti bolchevik.

Vous voyez que les Volossévitch valent les Sloutski.

Tels sont les «tours et détours» des contrebandiers trotskistes.

Vous comprenez vous-mêmes que ce n’est pas à la rédaction de faciliter l’activité contrebandière de pareils «historiens», en mettant à leur disposition une tribune de discussion.

La tâche de la rédaction consiste, selon moi, à élever les problèmesde l’histoire du bolchévisme à la hauteur voulue, à orienter l’étude de

l’histoire de notre Parti dans une voie scientifique, bolchevique, et à aiguiller l’attention contre les falsificateurs trotskistes et autres de l’histoire de notre Parti, en leur arrachant systématiquement leurs masques.

Cela est d’autant plus nécessaire que même certains de nos historiens, — je parle des historiens sans guillemets, des historiens bolcheviks de notre Parti, — ne sont pas exempts d’erreurs qui portent l’eau au moulin des Sloutski et des Volossévitch.

Malheureusement, ici, ne fait pas exception non plus le camarade Iaroslavski dont les livres sur l’histoire du Parti communiste (bolchevik) de l’U.R.S.S, malgré leurs mérites, contiennent une série d’erreurs d’ordre doctrinal et historique.

Salutations communistes.

=>Oeuvres de Staline