Le rédacteur en chef de l’Humanité, André Stil, répondit dès le lendemain dans l’Humanité à l’article des Lettres françaises sur l’exposition « Au pays des mines ».
« Marcenac compte les coups
Le camarade Marcenac écrit souvent dans « Les Lettres Françaises » des choses justes sur la peinture et en particulier sur les problèmes du nouveau réalisme.Mais voici qu’il consacre un grand article à l’exposition Fougeron.
De cet article, qui paraît quelques jours après l’ouverture de cette exposition, les lecteurs des « Lettres Françaises » attendaient sans aucun doute une appréciation d’ensemble de la nouvelle oeuvre de Fougeron.
Or, on n’y trouve pas un mot sur les tableaux les plus importants exposés à la galerie Bernheim jeune.
Rien sur « Terres cruelles » et « Les Juges ».
Rien sur « Le Pensionné » et « Défense Nationale ».
Jean Marcenac a choisi dé ne parler que d’un des aspects du « Pays des mines » : les paysages.
Que dire de ce choix ? Qu’en diront les ennemis des mineurs et du nouveau réalisme ?Un exemple : dans « Le Figaro », le journal de Skorzeny [= un officier de l’Allemagne nazie], le plus réactionnaire sans doute des critiques d’art, le nommé André Warnod, écrit : « Nous sommes ravis de trouver dans ses paysages de corons, de « crassiers », ses natures mortes groupant les objets participant à la vie du mineur, des qualités certaines. Mais… »
Et ce « mais » introduit des injures contre Fougeron pour tout ce qui n’est pas les paysages et à quoi il faut reprocher, selon Warnod, d’« exalter la propagande communiste ».Voilà l’opinion de la critique skorzenique.
Donc, le camarade Marcenac ne dit rien sur les tableaux qui sont insupportables aux ennemis des mineurs et du nouveau réalisme.
Mais il choisit d’exalter seulement ceux qu’ils acceptent, ceux qu’ils font semblant de louer pour mieux insulter les tableaux de « propagande communiste ».
Il est clair que Jean Marcenac n’a en aucune façon le même jugement que les Warnod, qu’il méprise.
Mais où est l’erreur ?
En ceci, que Marcenac reconnaît lui-même dans son article : « Certes, j’imagine bien que ce n’est pas sur les paysages qu’on va disputer. Le sens de cet ensemble est autre ».
En deux mots : il écrit à côté de ce qui est l’objet de « disputes », à côté du combat qui est mené sur l’exposition Fougeron entre la réaction et nous. Il reste sur la touche, hors du combat, à regarder le paysage.
Certes, le paysage est important dans « Le pays des mines ».C’est même là que les progrès apparaissent les plus sensibles.
Parce que c’est un fait nouveau qu’une peinture de paysage qui signifie, qui ait un contenu, comme la nature, qui reflète à sa façon la vie et les luttes des hommes.
Mais il n’est pas l’essentiel dans cette exposition. L’essentiel c’est que par tous les moyens dont il dispose, Fougeron s’est efforcé, au contact des mineurs, d’exprimer le contenu nouveau de notre époque.
Le paysage n’est qu’un de ces moyens.
Il en est d’autres (le portrait en premier lieu) qui, parce qu’ils expriment avec plus de force encore ce contenu nouveau, indisposent beaucoup plus encore que les paysages les ennemis des mineurs et du réalisme.
C’est sur ce terrain que se mène la bataille. C’est là-dessus qu’il faut réfléchir, discuter et se battre. »
Le même numéro de l’Humanité contient un éloge d’André Fougeron par Victorin Duguet, un cadre du Parti Communiste Français qui est alors secrétaire général de la Fédération nationale des travailleurs du sous-sol de la CGT.
C’est là quelque chose d’essentiel à savoir, car Victorin Duguet fut le premier président des Charbonnages de France, en 1946-1947.
Cela veut dire qu’il participa en première ligne à la « bataille du charbon » et qu’il est en accord avec la ligne de Maurice Thorez.
On ne parle pas ici d’une opposition interne au Parti Communiste Français, mais d’une sensibilité particulière, qui est en désaccord avec l’effacement trop prononcé de l’identité « parti syndicaliste » au profit de la recherche d’une union avec d’autres.

Voici donc ce que dit Victorin Duguet :
« D’ores et déjà, nous sommes sûrs que l’accueil sera chaleureux et que des milliers de mineurs se feront un plaisir et une joie de visiter et d’apprécier cette exposition.
Les mineurs visiteront et apprécieront « Le pays des mines », non seulement pour apporter à Fougeron les remerciements qu’il mérite amplement, mais aussi parce que les mineurs, dont les qualités de cœur et de courage sont depuis longtemps légendaires, ne sont pas les révoltés aigris, tapageurs et ignares que certains s’imaginent.
Mais parce qu’ils sont des hommes qui ont pris conscience du fait que le bien et le beau peu[ven]t, une fois jeté bas le mode de vie capitaliste, cesser d’être le privilège de quelques-uns pour devenir la chose de tous. »
Le « bien » et le « beau » sont des conceptions idéalistes, à rebours du réalisme socialiste, mais le « nouveau réalisme français » est une démarche justement forcée, idéaliste, volontariste, subjectiviste.
Elle est justement sentimentale-identitaire.
Et le « nouveau réalisme français » semble parvenir à défendre sa position. Il semble bien y avoir l’aval de la direction, puisqu’il y a une présentation de l’exposition à la Grange-aux-Belles, en présence d’Auguste Lecœur, mais également de Jacques Duclos.
André Stil est bien sûr présent aux côtés d’André Fougeron, tous deux disponibles pour signer une plaquette éditée par la Fédération régionale des mineurs du Nord-Pas-de-Calais de la CGT.
Cependant, l’initiative est présentée comme un « grand débat public » et Le Figaro, le 20 janvier 1951, ainsi que dans l’édition des 21-22 janvier où l’article est reproduit, relate ce qui s’est passé sous la plume de Jean Duché.
« Les critiques d’art communistes sont des enfants boudeurs« , a déclaré, hier soir, M. Auguste Lecœur, secrétaire du parti communiste.
Ils boudent devant la peinture réaliste socialiste de Fougeron, devant l’exposition « Le Pays des mines », présentée par André Stil.
« Qui a parlé de Fougeron ? s’est écrié M. Lecœur. Dans L’Humanité, André Stil.
Dans Action, dans la Nouvelle Critique ? André Stil. Dans Les Lettres Françaises ? André Stil. »
On n’est jamais si bien servi que par soi-même.
Pourtant, dans Les Lettres Françaises, il nous semblait avoir lu un article de Marcenac…
Justement, parlons-en : il ne s’occupe que des paysages, pas un mot sur les toiles des mineurs. Bref – je cite toujours – Marcenac est un « neutraliste ».
Alors, un grand débat public a été organisé à la Grange-aux-Belles, avec les dirigeants du parti, et les militants ont apporté leurs critiques.
Oh ! bénignes, très bénignes et fort peu picturales.
Le secrétaire général de la Fédération du sous-sol nous a expliqué que Fougeron a peint Les Juges (un tableau sanglant de mineurs estropiés) parce qu’il y a environ mille accidents du travail chaque année dans les mines.Mais personne ne nous a dit pourquoi il en avait fait un chromo.
Une femme lui a reproché de n’avoir peint que des hommes. Une autre, d’avoir oublié de peindre la joie et l’espoir, par exemple quand il représente deux « coqueleux » avec leurs coqs de combat.
Pour ce qui est de l’espoir, on lui fit observer qu’il y avait un portrait de Maurice Thorez sur la cheminée de la cuisine.
Le secrétaire du sous-sol avoua n’avoir pas été capable de regarder « les Juges », parce que c’est trop affreux (moralement), bien qu’il soit allé trois fois à l’exposition.
Mais une jeune fille regretta que Fougeron n’ait pas été plus violent, bien que les chiens policiers de « Défense nationale », selon une forte expression, exprimassent une « haine fasciste ».
Il se trouva encore une femme pour suggérer que Fougeron n’est pas un peintre, mais un imagier populaire [NOTE : c’est tout à fait juste effectivement du point de vue du matérialisme dialectique et des principes du réalisme socialiste.]
Et pourtant il fut un peintre, et ses lithographies témoignent qu’il n’a pas perdu tout sens plastique.Que s’est-il donc passé pour qu’il nous donne toute cette grandiloquence en technicolor ?
Fougeron, lui-même, nous l’a révélé pour finir : il a compris que sa peinture passée était inutile au Parti, parce qu’il manquait de théorie (politique). Il a appris la théorie marxiste.
« Si j’écoute bien le Parti à qui je dois tout, s’est-il écrié dans un joli mouvement de prosternation, si je suis un bon communiste, je serai un bon peintre. »
Le Figaro représente bien ici l’intelligence narquoise de la bourgeoisie qui voit comment le Parti Communiste Français ne parvient pas à disposer d’une analyse réelle dans le domaine de la culture.
Et trois jours après, il va encore plus loin en soulignant à quel point le Parti Communiste Français est justement en décalage avec le réalisme socialiste mis en avant en URSS.
On lit dans l’article du 23 janvier 1951, intitulé « En lisant la presse soviétique – Picasso devra-t-il lire Staline dans le texte ? » :
« Mais « l’ami » Picasso, au temps où il peignait des « tableaux qui bougent » et se souciait bien peu de politique, a eu tort de ne pas apprendre le russe.
Il aurait pu lire dans le texte l’éditorial de la Pravda du 7 janvier, qui définit ainsi le canon de la peinture communiste :
« L’art soviétique se développe selon la voie tracée par le camarade Staline, la voie du réalisme socialiste… Le peintre soviétique est patriote, il s’inspire des préoccupations du peuple qui sont liées à la grande édification communiste…
La peinture soviétique est débarrassée de toutes les manifestations de l’impressionnisme et du naturalisme.
Les formalistes ont beau tenter de se dissimuler, de s’adapter, ils ont beau se faire passer pour des partisans des principes de l’art figuratif, ils continuent à rester étrangers à l’art progressiste, celui du réalisme socialiste. »
Il serait, à ce sujet, intéressant de savoir ce que Picasso, moins docile que le camarade Fougeron, pense de la belle carte postale publiée vendredi dernier sur trois colonnes dans la page « culturelle » de l’Humanité avec cette légende : « Magnifique tableau de B. Cholokhov, intitulé : « Devant le tableau d’honneur de l’émulation socialiste », qui vient de figurer à l’exposition des Beaux-Arts de Moscou. »
C’est là tout à fait bien vu : Pablo Picasso n’a rien à voir avec le réalisme socialiste, et la peinture d’André Fougeron elle-même, si elle n’est pas abstraite, ne correspond pas pour autant au réalisme en tant que tel.
Le Parti Communiste Français va devoir choisir : privilégie-t-il la logique « unitaire » et ouverte, celle de Maurice Thorez et de Pablo Picasso, ou bien le repli « identitaire » d’Auguste Lecœur ?

Les choses ne se décideront qu’au fur et à mesure, et ce qui sera décisif sera, deux ans plus tard, l’affaire d’un portrait de Staline dessiné par Picasso.