La capitulation du « nouveau réalisme français »

L’attaque du tableau Civilisation atlantique d’André Fougeron par Louis Aragon n’était que le début de l’offensive.

Jean Kanapa rédigea, pour la revue Nouvelle critique de décembre 1953, un article prolongeant le tir : « À la lumière nationale – Une discussion sur la peinture ».

C’est bien sûr un long éloge de Louis Aragon.

Jean Kanapa récidive deux numéros plus loin avec le très long article « Lénine et le ’proletkult’ », qui dénonce le principe gauchiste de la « culture prolétarienne ».

Cependant, comme on le sait, le réalisme socialiste n’est pas assumé pour autant, ce qui fait qu’il faut bien comprendre une chose : la ligne de Maurice Thorez et de Louis Aragon n’est pas ici une ligne opportuniste de droite.

C’est une ligne opportuniste de gauche : elle se veut ultra-révolutionnaire.

Elle dénonce la ligne à la André Fougeron en se réclamant d’une ligne dure, pour en réalité tout liquider derrière.

André Fougeron,
Le retour du marché

Le même numéro publie à ce titre un article soviétique de la fin de l’année 1953, intitulé « Notes sur l’art progressiste en France (1950-1953) ».

Celui-ci indique, au-delà de remarques réalistes socialistes réelles, un sens déjà révisionniste d’acceptation de ce qui tend au réalisme sans en être véritablement.

Le numéro sorti le 1er mai 1954, une date ô combien symbolique, continue avec une discussion sur la peinture.

On a des articles, dans l’ordre successif, de Marie-Anne Lansiaux, Geneviève Zondervan, Boris Taslitzky, André Fougeron, Jean Milhau, Louis Aragon, puis des conclusions du comité de rédaction.

Marie-Anne Lansiaux défend la position du « nouveau réalisme français » ; elle dit franchement que Louis Aragon dénonce André Fougeron tout en disant d’un autre peintre qu’on peut aimer ou non sa façon de peindre.

Elle souligne qu’il a été avancé vers le « typique », que c’est une bonne chose et elle affirme qu’au fond elle ne comprend clairement pas ce qui se passe.

Marie-Anne Lansiaux, La cour

Geneviève Zondervan dit pareillement qu’elle n’est pas d’accord avec la critique d’André Fougeron par Louis Aragon.

Boris Taslitzky capitule : il fait l’éloge de l’intervention de Louis Aragon, il dit que le Nouveau Réalisme Français est en crise, et il dénonce vigoureusement Auguste Lecœur.

André Fougeron capitule également et dénonce le rôle d’Auguste Lecœur.

Il admet que « Civilisation Atlantique est un mauvais tableau, nuisible à la cause que je veux défendre ».

Il va tout faire pour corriger ses « erreurs personnelles », il aurait même fallu « critiquer davantage », etc.

Jean Milhau s’aligne également, en expliquant qu’il y a beaucoup à travailler pour aller au réalisme socialiste… tout en faisant l’éloge de l’impressionnisme comme art vraiment français !

Il explique même de manière délirante que lorsque les soviétiques dénoncent l’impressionnisme, il ne vise pas les « chefs-d’œuvre » de celui-ci mais son fétichisme.

Louis Aragon a une intervention bien entendu triomphaliste, expliquant longuement son succès sur André Fougeron qui aurait dû l’écouter dès le départ.

Quelques semaines plus tard, la victoire de Louis Aragon et de ce qu’il représente est sacralisée au XIIIe congrès du Parti Communiste Français, en juin 1954.

Louis Aragon était membre suppléant du comité central depuis 1950 ; il le devient désormais à part entière.