Henri Martin emprisonné

L’épisode « Ridgway » est emblématique de comment la séquence 1947 – 1948 – 1949 pèse encore sur le Parti Communiste Français, de manière indirecte puisque celui-ci ne veut plus en entendre parler.

Il y a le souci d’assurer une continuité avec ces années, tout en les niant.

Il y a une contradiction entre la fierté sentimentale-identitaire d’avoir mené un tel affrontement et la ligne du Parti Communiste Français qui est de passer à autre chose, étant donné que ce qui compte, c’est l’union à tout prix des « bons Français » comme le dit Maurice Thorez.

On trouve, au croisement de cette contradiction, et même en tant que nexus tellement cela charrie d’éléments de part et d’autre, Henri Martin et son parcours.

Celui-ci, né en 1927 dans le Cher, rejoint la Résistance dès l’année 1943 où il rejoint les FTP, puis le Parti Communiste Français.

Il s’engage ensuite dans la Marine nationale en 1945, pensant aller combattre l’armée japonaise.

Or, le temps qu’il soit sur place, il doit combattre les communistes vietnamiens.

Il continue alors d’agir comme matelot-mécanicien, mais s’oppose verbalement à cette guerre, refuse la croix-de-guerre et demande sa résiliation chaque année.

Envoyé au début de l’année 1948 comme quartier-maître mécanicien à la station d’essais des combustibles et des lubrifiants de l’Arsenal de Toulon, il y commence alors une activité de propagande.

Le contexte est marqué par une réelle intensité ; est ainsi votée en mars 1950 une loi frappant les auteurs de malfaçons volontaires ou de détériorations de matériel militaire, d’entraves à leur circulation, de tentatives de démoralisation de l’armée et la nation.

En même pas une année, la loi amènera, rien que pour la CGT, quatre secrétaires confédéraux, onze dirigeants d’Unions départementales et soixante-dix secrétaires de syndicats à se retrouver devant les juges.

Henri Martin finit par être arrêté deux ans plus tard, accusé d’avoir développé une « entreprise de démoralisation de l’armée » et également, en raison de l’action d’un provocateur, « complicité de tentative de sabotage ».

Au procès en octobre 1950, il déclara : « En me battant contre la guerre injuste du Vietnam, je défends l’honneur de la France » ; on reconnaît la ligne social-patriotique du Parti Communiste Français.

Henri Martin à son procès

Henri Martin fut finalement condamné à cinq années de prison ; il passa en tout trois ans et demi en prison, dont un peu plus d’un an dans des conditions particulièrement sordides et à l’isolement à la prison maritime de Toulon.

Pendant tout ce temps-là, il reçut un soutien extrêmement important, dans le cadre de vigoureuses campagnes.

L’Union de la Jeunesse Républicaine de France monta notamment une troupe de théâtre, pour une pièce intitulée Drame à Toulon ; elle fut itinérante de 1951 à 1953 et vue par au moins 200 000 personnes, sans doute bien plus, dans une centaine de villes différentes.

La pièce fut interdite à Paris puis dans une quinzaine de départements, et affronta les agressions.

La vingtaine de comédiens joua ainsi dans des cours d’immeuble, des gares, des forêts, des vignobles et même une fois sur un bac traversant la Loire avec la fiancée d’Henri Martin, ou encore sur les rives du Cher avec la mère de celui-ci.

Paul Eluard écrivit un poème.

La confiance d’Henri Martin

Les vents m’ont devancé, je suis resté à terre
A terre et dans une prison,
Pour avoir simplement refusé de me taire
Pour avoir simplement raison
Contre la guerre.

Je suis jeune et pour moi la vie est tout entière
Comme une aurore qui sent bon
Et j’en suis ébloui pour moi et pour mes frères
Car notre confiance est un pont
Sur l’adversaire.

D’autres sont seuls au monde, ceux qui font les guerres
Moi je vois à mon horizon
Une foule sans peur qui lutte et qui espère
Demain les bateaux s’en iront
Vers la lumière.

Henri Martin eut également droit à son portrait réalisé par André Fougeron, Fernand Léger, Jean Lurçat et Pablo Picasso.

Boris Taslitzky fit également son portrait, de grande taille, alors qu’il est assis sur un banc en prison.

Le tableau fait 117 cm sur 73 cm et fut exposé au Salon d’automne à Paris en novembre 1951, le peintre prenant le pseudonyme de Julien Sorel.

Il fut victime de la répression, comme d’autres œuvres, car l’État fit décrocher sept tableaux lors du passage du président de la République ; cinq furent remis quatre jours plus tard, puis immédiatement trois furent de nouveau décrochés.

Parmi les œuvres interdites d’exposition, on a un autre tableau de Boris Taslitzky, La Riposte.

C’est une œuvre de 2,3 mètres sur 3 mètres, où l’on voit les dockers de Port-de-Bouc autour d’une Marianne brandissant le drapeau français et affrontant des CRS aidés de chiens policiers.

Une autre œuvre interdite fut Les Dockers de Georges Bauquier, où était inscrit « Pas un bateau pour l’Indochine » ; on a également Le 14 février à Nice (Le V2 à la mer) de Gérard Singer, avec du matériel militaire jeté à la mer par les manifestants.

Les autres œuvres concernées sont Maurice Thorez va bien de Jean Milhau (où l’on voit un vendeur de l’Humanité avec Maurice Thorez souriant en couverture), Le défilé du 1er mai de Marie-Anne Lansiaux, Manifestation de Berbérian (avec deux policiers en gros plan).

C’est un épisode important, qui correspond tout à fait au maintien d’une démarche sentimentale-identitaire à la suite de la séquence 1947-1948-1949.

C’est pourquoi la campagne en faveur de la libération d’Henri Marin cristallisa cette approche dans le Parti Communiste Français, autour d’André Marty, l’une des plus principales figures historiques, connu justement pour avoir été un mutin de la Marine nationale en mer Noire, puis avoir été un cadre des Brigades Internationales, et ensuite un responsable de l’Internationale Communiste.