La mise de côté d’André Marty et de Charles Tillon

Le Parti Communiste Français fit d’Henri Martin un permanent à sa libération ; il rejoignit notamment, de 1956 à 1962, la direction du Mouvement de la jeunesse communiste de France, rétabli alors qu’auparavant il avait cédé la place à l’Union de la Jeunesse Républicaine de France en 1945.

C’est ici qu’on retrouve la figure d’André Marty. C’est une figure très connue pour son rôle dans la mutinerie sur un navire de guerre français en mer Noire dans le cadre de la révolution russe.

Il devint ensuite inspecteur général des Brigades internationales tout au long de la guerre d’Espagne, en appartenant à partir de 1935 au secrétariat du comité exécutif de l’Internationale Communiste.

Il est, dans l’après-guerre, l’une des figures les plus connues du Parti Communiste Français, avec une position très particulière. Il est très indépendant, avec un caractère parfois agressif.

André Marty

Il est également très critique : il avait été très opposé à la mise en place l’Union de la Jeunesse Républicaine de France à la place des Jeunesses Communistes.

On notera un épisode marquant de celle-ci : Léo Figuères fut historiquement son premier secrétaire, à sa fondation en 1945, puis André Leroy prit sa place en août 1946 au premier congrès.

Lors du deuxième congrès en mai 1948, André Leroy lut le rapport de clôture, quand Léo Figuères reprit la parole pour remettre en avant la ligne de la majorité, et reprendre la place d’André Leroy !

Cela souligne une opposition d’état d’esprit entre ceux tournés vers l’idée d’union générale, avec Maurice Thorez, et ceux qui sont tournés vers une lecture sentimentale-identitaire du Parti Communiste Français.

André Marty relève clairement de ceux-ci ; il avait par ailleurs également exprimé son scepticisme sur la politique gouvernementale en 1945.

Il avait même mis l’accent sur l’importance de ceux ayant participé à la Résistance, prônant par exemple la candidature parisienne en 1945 de Lucie Aubrac contre celle de Jeannette Vermeersch, la femme de Maurice Thorez qui était auprès de lui à Moscou pendant la seconde guerre mondiale.

Les choses allèrent dans un sens toujours plus conflictuel ; André Marty avait de nouveau critiqué, lors d’une réunion de la direction le 30 octobre 1947, la position de Maurice Thorez pendant la seconde guerre mondiale puis en 1945, ce qui provoqua un affrontement avec Jeannette Vermeersch.

Cette dernière rejoignit le Bureau Politique en 1950, ce qui témoigne de l’importance décisive de Maurice Thorez et de la direction en général.

Mais la position d’André Marty révèle sa force lorsqu’on voit qu’Henri Martin libéré rejoint une Jeunesse Communiste remise en place.

André Marty avait aussi travaillé au corps le Secours populaire, qui justement était mobilisé pour Henri Martin.

Et il était à la tête de la Commission mise en place en juillet 1950 par le Bureau Politique afin de mobiliser contre la guerre en Indochine.

Cahiers du Communisme de mars 1950, avec l’article d’André Marty sur « La guerre d’Indochine et les traditions du mouvement ouvrier français »

Ce faisant, il met en place des Comités de Défense d’Henri Martin, tout d’abord liés au Secours Populaire.

Arguant que ce dernier, avec 10 000 membres, est trop restreint, il émancipe alors les Comités de Défense, qu’il supervise directement.

André Ménétrier, à la tête du Secours Populaire depuis 1950, est déjà lié à André Marty ; s’ensuit qu’en mai 1951 a lieu un congrès « extraordinaire », qui fait passer André Marty du Comité national au Bureau national.

Toute cette action se fait remarquer et est considérée comme insupportable par la direction ; il va donc être la cible de celle-ci.

Mais il ne va pas être le seul : est également dans le collimateur pas moins que Charles Tillon.

On parle ici d’une figure incontournable. Député, Charles Tillon passe dans la clandestinité en 1940 et se trouve à la direction du Comité militaire national qui met en place les Francs-tireurs et partisans.

Il fut donc, de fait, le dirigeant de la lutte armée mise en place par les communistes.

Charles Tillon

Après la victoire, il devint ministre de l’Air, puis ministre de l’Armement et enfin ministre de la Reconstruction.

Une autre personne visée par la direction fut l’adjoint de Charles Tillon à la tête des Francs-tireurs et partisans, René Camphin ; après la guerre, celui-ci devint dirigeant du Parti dans le Pas-de-Calais.

En mai 1952 commencent les procédures contre Charles Tillon et André Marty ; Pierre Eloire prend dans ce cadre la place d’André Ménétrier comme dirigeant du Secours populaire, de manière non officielle du début de l’année 1952 jusqu’au milieu de l’année 1953, puis de manière publique.

En septembre 1952, André Marty est démis du secrétariat, Charles Tillon du Bureau Politique.

Quelles sont les raisons présentées ? Voici justement un communiqué du Secrétariat du Parti Communiste Français du 16 septembre 1952, concernant une mise à l’écart d’André Marty et de Charles Tillon.

Ce qu’on lit n’est pas très clair, mais au moins une chose ressort : on les accuse de dévaloriser les organismes générés par le Parti Communiste Français.

Il est considéré que leur démarche exprime une lecture sectaire qui privilégie à la fois le Parti et ceux du Parti qui ont fait l’expérience de la Résistance.

Cependant, il faut bien comprendre la chose suivante : ce n’est pas une ligne politique bien établie, mais une sensibilité, de type « sentimentale-identitaire ».

« Dans sa session des 3 et 4 septembre dernier, le Comité Central a entendu et discuté un rapport du Bureau Politique, à la suite duquel il a pris, à l’unanimité, les décisions suivantes :

1° Retrait du camarade André Marty du secrétariat et maintien au Bureau Politique.
2° Retrait du camarade Charles Tillon du Bureau Politique et maintien au Comité Central.

Ces décisions sont portées à la connaissance de tous les membres du Parti par des comptes rendus effectués dans les comités fédéraux, les sections et les cellules.

Les sanctions décidées par le Comité Central unanime ont été motivées par les désaccords politiques des camarades Tillon et Marty et par le travail fractionnel auquel ils se livraient, le tout risquant de porter atteinte à l’unité du Parti.

Dans le courant de 1951, le camarade Charles Tillon, qui représentait le Parti au sein du Mouvement de la Paix, avait été relevé de cette responsabilité, à la suite de désaccords qui l’opposaient au Bureau Politique et au Comité Central.

Ces désaccords s’exprimaient de la façon suivante :
— Réticences à engager les campagnes décidées démocratiquement par le Conseil Mondial de la Paix.
— Conception erronée du Mouvement de la Paix, considéré par lui sous l’angle étroit d’une organisation politique.
— Tendance à mettre sous la tutelle du Mouvement de la Paix toutes les organisations démocratiques de masse.

Ces positions du camarade Charles Tillon avaient été condamnées à l’unanimité par le Comité Central, en avril 1951.

Dans une lettre d’octobre 1951, adressée au Bureau Politique, Charles Tillon écrivait : « …Je déclare que la décision de me retirer le poste de responsable du Parti dans le Mouvement de la Paix est juste et que je l’accepte comme une sanction méritée. »

Or, pendant la période où ces questions opposaient le camarade Charles Tillon au Bureau Politique et au Comité Central, le camarade André Marty, à l’insu de la direction du Parti, organisa une entrevue avec Tillon chez un camarade que le XIIe congrès du Parti n’avait pas réélu au Comité Central.

Le camarade Charles Tillon a déclaré que, dans cette entrevue, il fut question de ses désaccords avec le Bureau Politique et qu’André Marty lui avait indiqué qu’il n’avait pas tort.

Si le camarade Charles Tillon n’a pas caché la tenue de réunion, ni son caractère, par contre, le camarade André Marty nia jusqu’au moment où de nombreuses confrontations l’obligèrent à reconnaître la vérité.

Ainsi donc, en même temps qu’il approuvait officiellement les décisions du Comité Central et du Bureau Politique dans leurs sessions régulières, le camarade André Marty soutenait le camarade Charles Tillon contre ces mêmes décisions.

Dans les discussions au Comité Central, dans les comités fédéraux et les réunions de sections et de cellules actuellement en cours, de nouvelles preuves sont apportées attestant que le camarade André Marty tentait de procéder de la sorte avec d’autres camarades et cela sur tous les problèmes politiques essentiels.

Les désaccords politiques du camarade Charles Tillon se sont affirmés dans d’autres domaines.

Déjà, au cours d’une discussion, le camarade Charles Tillon avait opposé son attitude à celle de la camarade Jeannette Vermeersch. La position prise par Charles Tillon à l’époque aboutissait en fait à une discrimination entre les militants du
Parti selon les postes qui leur avaient été confiés pendant l’occupation.

Le Bureau Politique ayant demandé à Charles Tillon de préciser sa pensée, celui-ci écrivit : « J’affirme que jamais, dans ma pensée, une telle discrimination n’a été faite, car j’ai toujours considéré que toute discrimination dans l’activité des militants responsables du Parti pendant la guerre aboutirait à se placer aujourd’hui, comme pendant la guerre, sur les positions des pires ennemis du Parti. »

Or, dans la réunion du Bureau Politique précédant la dernière session du Comité Central, le camarade Charles Tillon a prétendu contre toute évidence « qu’il allait être frappé, éliminé du Bureau Politique, comme tant d’autres qui ont lutté pendant l’occupation ».

Ainsi, la position de Charles Tillon exprimée dans sa discussion avec Jeannette Vermeersch n’était pas fortuite et son autocritique adressée par lettre écrite de sa main n’était pas sincère.

Charles Tillon était donc, depuis longtemps, influencé par la campagne de l’ennemi et il se trouvait entraîné à se placer sur son terrain, à opposer l’action du Parti à celle des F.T.P.F., alors que les F.T.P.F. ont été créés à l’initiative du Parti.

Charles Tillon sait pourtant mieux que personne qu’il n’y aurait pas eu l’impulsion donnée par le Parti à la lutte contre l’occupant, armée ou non, si, dès 1939, Maurice Thorez ne s’était pas mis, dans la clandestinité, à la tête de notre Parti.

L’action armée du Parti contre l’occupant date de bien avant la formation des F.T.P.F.

Ce sont des groupes de combat communistes d’appellations diverses qui, par la suite, ont formé les F.T.P.F.

À ce moment, la direction du Parti décida que 10 % des effectifs et des cadres du Parti devaient rejoindre les F.T.P.F.

De leur formation à la Libération, les F.T.P.F. ont toujours été dirigés par la direction du Parti, par l’intermédiaire de ses militants au Conseil National Militaire.

Par la suite, l’Appel à l’insurrection nationale a été et devait être lancé par le Parti.

L’affiche du Parti signée de ses dirigeants et de ses élus et appelant à l’insurrection était le couronnement de toute la bataille de la Résistance organisée et dirigée par le Parti.

Le rôle des F.T.P.F., sous la direction du Parti, fut remarquable. En tant que groupes armés de la Résistance, ils combattirent héroïquement du début à la fin sans arrière-pensée.

Dans cette bataille de la Résistance, depuis le distributeur de tracts jusqu’aux dirigeants du Parti et les organisateurs d’actions les plus diverses, en passant par ceux qui ont été arrêtés de 1939 jusqu’à 1944 et qui ont subi la prison et les camps de concentration, tous ont participé à un même combat, sous une même direction, celle du Parti, celle de son secrétaire général, Maurice Thorez.

Dans ce cadre, les « 27 », nos vaillants députés du chemin de l’honneur, ont montré l’exemple à tout le Parti d’une lutte de principes contre la trahison des gouvernants, l’exemple de l’internationalisme prolétarien et de la fidélité à l’Union Soviétique et au camarade Staline.

Voilà l’action une et indivisible du Parti dans la Résistance. La discussion au secrétariat du Parti, au Bureau Politique et au Comité Central a montré, chez André Marty, des désaccords politiques identiques, avec, chez lui, la tentative de porter atteinte à l’unité du Parti par le discrédit systématique d’autres dirigeants du Parti.

Cela fut confirmé par de nombreux militants et membres du Comité Central, ainsi que par le camarade Charles Tillon lui-même, dans la réunion du Bureau Politique précédant le Comité Central.

La discussion se poursuit dans le Parti. L’enquête elle-même sur ces faits graves n’est pas terminée. C’est pourquoi, au Comité Central, le camarade Léon Mauvais pouvait, au nom du Bureau Politique, conclure son rapport de la façon suivante :

« Le camarade André Marty — comme le camarade Charles Tillon — ne peuvent pas douter des sentiments du Comité Central et de l’aide que chacun est décidé à leur apporter. Tous, nous espérons ardemment que les camarades André Marty et Charles Tillon feront les pas nécessaires dans l’intérêt du Parti.

Même dans l’immédiat, en apportant au débat les sanctions qui conviennent, les membres du Comité Central le feront avec l’espoir que le comportement des camarades André Marty et Charles Tillon, aujourd’hui et après, permettra au Parti, au prochain congrès, de prendre toutes décisions conformes à l’intérêt, à l’unité du Parti et de sa direction. »

En adoptant les propositions du Bureau Politique unanime — y compris Tillon et Marty — concernant les sanctions contre les camarades André Marty et Charles Tillon, le Comité Central a démontré qu’aucun militant, quel qu’il soit et quels que soient ses mérites antérieurs, ne pouvait se placer au-dessus du Parti.

Les sanctions prises à l’encontre d’André Marty et Charles Tillon et que de nombreux militants estiment trop modérées, attestent la volonté du Comité Central de tout faire pour aider des camarades dans l’erreur à se corriger, et de ne permettre que soit porté atteinte à l’unité du Parti.

Le Secrétariat du Parti Communiste »

Le 6 décembre 1952, tous deux sont exclus du Comité Central.

André Marty est exclu dans la foulée du Parti Communiste Français et subit des attaques ininterrompues, étant qualifié de « policier ».

Il demandera vainement quelque temps sa réintégration, puis dénoncera les « stalinistes », se rapprochera rapidement des trotskistes et des syndicalistes révolutionnaires ; il décédera en 1956.

Charles Tillon reste lui membre du Parti Communiste Français, sans responsabilités, avant son exclusion en 1970.

Il ne participera à aucune initiative politique, ce qui est une caractéristique notable des gens mis de côté.

Si ceux-ci protestent des dysfonctionnements internes, dus à un style « stalinien », bureaucratique, non-démocratique, etc., jamais ils ne remettent en cause la ligne du Parti Communiste Français.

Et tous abandonnent la politique après leur exclusion, après une courte période où ils ont crié « scandale » dans l’indifférence la plus absolue, à part du côté des médias bourgeois.

C’est ce qui souligne que le Parti Communiste Français consiste plus en une sorte de vaste bulle qu’autre chose, avec une atmosphère bien à part, fonctionnant avec un système non pas de valeurs mais de rapports internes s’équilibrant tant bien que mal.

André Marty et Charles Tillon n’étant plus en phase avec ces rapports internes et ces déséquilibres, ils sont mis de côté.

Néanmoins, cela ne relève pas d’une ligne politique, seulement d’un état d’esprit, d’une insistance sentimentale-identitaire éventuelle plus forte sur un aspect ou un autre.

Et la position d’André Marty et de Charles Tillon relevait, en ce sens, de la cristallisation d’une « minorité » soucieuse de valoriser le Parti Communiste Français en lui-même, par opposition à son grand projet d’union la plus large.