Auteur/autrice : IoULeeM0n

  • Jean-Sébastien Bach et la rencontre de l’harmonie et du contrepoint

    Jean-Sébastien Bach arrive à un moment historique où son activité peut être le produit de deux pôles contradictoires. Il y a, d’un côté, une véritable base luthérienne sur le plan musical.

    Des milliers de chants chorals ont été écrits, la religion n’a pas triomphé à l’échelle du pays mais elle profite de solides bastions, de solides formations théologiques et culturelles. Jean-Sébastien Bach en profite directement, de par son éducation, de par son environnement, de par les découvertes musicales qu’il a pu faire, de par sa sensibilité et son exigence.

    Il va de soi que cela n’allait pas sans un très haut niveau technique, Jean-Sébastien Bach étant un virtuose au clavecin, à l’orgue, au violon et à l’alto.

    De l’autre côté, Jean-Sébastien Bach disposait des moyens d’exprimer par un saut qualitatif sur le plan de la composition. De par sa situation, il était capable de résoudre de manière progressiste la tension dialectique entre le contrepoint et l’harmonie.

    Le contrepoint n’a pas été un principe musical amené par Jean-Sébastien Bach, cependant la pratique qu’il en avait, ainsi que de la mélodie accessible sur le plan populaire de par les exigences luthériennes, est ce qui a amené un saut qualitatif dans la musique, dans la mesure où sa pratique lui avait bien souligné l’importance centrale du mouvement musical pour emporter l’auditoire et qu’il y ajoutait la densité par le contrepoint.

    La pratique des centaines de chants chorals du luthéranisme lui avait ouvert le champ populaire de la mélodie ; le contrepoint lui permettait d’élever la mélodie à l’universel, en la rendant plus remplie, plus dense.

    Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553),
    Le Dernier Repas, 1530, avec Luther parmi les apôtres

    En ne perdant jamais de vue cette exigence d’accessibilité – d’où l’intérêt qu’il soit lui-même luthérien, pour le maintenir de manière résolue dans cette mise en perspective populaire – il a su puiser dans la technique du contrepoint pour faire en sorte qu’elle appuie cette mélodie de la manière la plus naturelle possible.

    Chez Jean-Sébastien Bach, il y a plusieurs mélodies qui sont en rapport dialectique, tout en ayant une complexité propre permettant de développer davantage de formes, de rythme, ces formes combinées de plusieurs mélodies donnant naissance à une nouvelle manière d’exprimer la musique.

    Chez Jean-Sébastien Bach, rien n’est donc gratuit, chaque élément musical exprime à la fois une complexité visant à une harmonie autonome et également un rapport productif avec les autres éléments.

    Il ne s’agit pas d’une simple superposition. Il ne s’agit pas non plus d’un alignement ou d’une organisation, de type abstrait. Cela serait là perdre le principe de l’harmonie.

    D’où la question de la sensibilité, clef pour parvenir une œuvre d’art authentique. Avec le protestantisme (dans sa version luthérienne), Jean-Sébastien Bach trouva l’accès à une vie intellectuelle, réfléchie, d’une immense densité ; il mit fin à la simplicité musicale et ouvrit la porte à une nouvelle époque.

    Le Jésus de la Passion, auparavant Pantokrator, triomphant, céda la place au Jésus personnel, souffrant, seul, mis à l’écart, faisant face à la notion de mal, de doute, d’abandon. Il faut lire Georges Bernanos, auteur dont l’œuvre est traversée de part en part de luthéranisme, pour trouver en France un tel questionnement intime, pétri dans le doute, cherchant la simplicité de l’innocence et la complexité d’une vie intime.

    Une œuvre incontournable est en ce sens celle connue en France comme « Passion selon saint Matthieu », ce qui est erroné, puisque cette œuvre luthérienne s’intitule en réalité la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ selon l’Évangéliste Matthieu, Matthieu étant ici présenté comme évangéliste et non pas comme un « saint ». Dans la démarche luthérienne, il n’y a pas de saints qui soient un intermédiaire avec Dieu.

    S’il faut résumer ce qu’a apporté Jean-Sébastien Bach, on peut dire qu’il a montré la forme du rapport dialectique interne d’une composition musicale. Cela en fait un titan, considéré dans le domaine musical comme une figure non seulement incontournable, mais pratiquement indépassable.

    C’est la découverte du contrepoint chez Jean-Sébastien Bach qui amènera Wolfgang Amadeus Mozart à être en mesure de faire un saut qualitatif dans sa musique ; il est également significatif que son père Leopold Mozart s’appuyait sur deux œuvres pour le faire progresser lorsqu’il était tout jeune :

    – le Gradus ad Parnassum de Johann Joseph Fux, l’oeuvre classique sur le contrepoint, qu’il s’était procuré en 1746 ;

    – le Versuch über die wahre Art das Klavier zu spielen (Tentative sur le véritable art de jouer du clavier) de Carl Philipp Emanuel Bach, fils de Jean-Sébastien Bach.

    Le Gradus fut également utilisé par Josef Haydn, y compris dans les cours qu’il donna à Ludwig von Beethoven, qui connut également dès le départ certaines œuvres de Jean-Sébastien Bach, et qui tirera pareillement du contrepoint les ressources pour obtenir ses œuvres les plus denses.

    Il est assez parlant par ailleurs de trouver un chant choral de Martin Luther dans la Flûte enchantée, ce manifeste des Lumières dans leur guerre à l’obscurantisme.

    A Jean-Sébastien Bach, le protestant méthodique ouvrant l’espace du contrepoint comme expression de la richesse intérieure de l’être humain à l’époque de la bourgeoisie affirmant son hégémonie, succédera le virtuose et libertin Wolfgang Amadeus Mozart, avec ses opéras antiféodaux dans la forme et le contenu, empruntant aux mélodies populaires et à leur vitalité.

    Ludwig von Beethoven clôt alors ce premier cycle d’affirmation du contrepoint, en affirmant de son côté la sensibilité.

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  • Jean-Sébastien Bach: un produit historique

    La dimension nationale de l’entreprise de Martin Luther est donc évidente. En reprenant les mélodies populaires, il veut faire vivre ses valeurs dans le peuple, mais il considère en même temps donc que ce que porte le peuple va forcément dans le bon sens, une fois qu’on s’est séparé des tendances erronées, que lui voit comme « diabolique ».

    Et cela a une conséquence d’une importance capitale : cela veut dire que de par sa forme et son contenu, on est ici dans une profonde avancée sur le plan de la culture. Le niveau culturel est élevé, les masses sont mises en branle, il y a un progrès général des consciences.

    Le calvinisme n’est justement pas parvenu à cette dimension, et c’est frappant de voir comment Calvin se méfiait du chant et de la musique, alors que Martin Luther en faisait une valeur populaire et une clef pour adoucir les mœurs.

    La route était ouverte, avec toute une série de compositeurs s’engouffrant dans la brèche. Au tout début de la Passion de Matthieu, on trouve « Herzliebter Jesus » (Jésus aimé par le cœur) composé par le compositeur religieux berlinois Johann Crüger (1598-1662).

    Jean-Sébastien Bach reprendra également la mélodie de plusieurs œuvres de Johann Crüger (« Jesus meine Freude » soit « Jésus ma joie », « Schmücke dich, o liebe Seele » soit « Pare-toi, ô belle âme », « nun danket alle Gott » soit « Maintenant remerciez tous Dieu »).

    Église de Thomas à Leipzig en 1749,
    où Jean-Sébastien Bach a été maître de chapelle

    Il faut également mentionner l’importante figure que fut Dietrich Buxtehude (1637-1707), apprécié par Jean-Sébastien Bach, mais surtout Heinrich Schütz (1585-1672).

    Formé pendant plusieurs années en Italie, Heinrich Schütz fut ensuite organiste puis maître de chapelle à Dresde toute sa vie, jusqu’à l’âge de 87 ans, à part quelques interruptions.

    Musicien œuvrant pour l’église luthérienne et composant aussi pour la cour de l’électeur de Saxe, allant même au Danemark invité deux fois par le roi pour la musique de mariages, il se situe très exactement dans la perspective légitimiste de luthéranisme.

    Cependant, cette mise en perspective à la fois institutionnelle et religieuse fut mis à mal par la dévastatrice guerre de Trente ans qui commença en 1618.

    La situation totalement calamiteuse de l’Allemagne morcelée qui plus est alors en une multitude de royaumes empêcha Heinrich Schütz d’obtenir un écho à sa mesure, même si dès son époque il fut considéré comme le plus grand compositeur allemand de son époque et disposait aussi d’une importante aura dans toute l’Europe.

    Jean-Sébastien Bach intervient alors historiquement dans ce cadre pour finir le processus enclenché. C’est cela qui fait que sa productivité de fut immense. L’édition la plus récente de ses œuvres se divise comme suit, et encore a-t-on perdu une partie de son travail :

    I. Cantates (46 volumes)

    II. Messes, Passions, Oratorios (9 volumes)

    III. Motets, Chorals, Lieder (4 volumes)

    IV. Œuvres pour orgue (11 volumes)

    V. Œuvres pour le clavier et le luth (14 volumes)

    VI. Musique de chambre (5 volumes)

    VII. Œuvres pour orchestre (7 volumes)

    VIII. Canons, L’Offrande musicale, L’Art de la fugue (2 volumes)

    IX. Addenda (approximativement 7 volumes)

    Supplément, Documents Bach (9 volumes)

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  • Jean-Sébastien Bach et la mélodie populaire

    Lorsqu’il écrit la Deutsche Messe pareillement dans les années 1520, formulant les principes de la messe allemande, Martin Luther peut donc intégrer des chants auxquels toutes les personnes présentes doivent participer : cela est rendu possible par l’accessibilité de la mélodie et bien sûr le fait que désormais tout soit en allemand, avec d’ailleurs une accentuation sur les syllabes (et non plus sur les voyelles comme en latin, l’allemand ayant une sonorité gutturale marquée).

    C’en est fini de la position passive d’un public confronté à un chanteur religieux dont les paroles en latin sont incompréhensibles.

    Deutsche Messe, 1526

    Ce qui est frappant et tout à fait conforme avec la démarche populaire-rupturiste de luthéranisme, c’est que ces chants s’appuient sur notamment sur une libre inspiration des psaumes de l’ancien testament, ou bien sur des mélodies populaires dont le texte est modifié dans le sens d’un commentaire spirituel.

    On est là dans une exigence de production, tournée vers le peuple qui plus est.

    Il y a bien entendu des sources venant directement des hymnes des offices en latin, des plain-chants grégoriens, comme « All Ehr’ und Lob soll Gottes sein » soit « Tout honneur et louange devrait aller à Dieu » qui vient du chant liturgique grégorien « Gloria tempore paschali ».

    Mais puiser dans cette source historique, même si elle confie bien entendu une légitimité au luthéranisme se voulant un prolongement ou plutôt un retour aux sources de l’Église historique des premiers siècles, est un aspect secondaire par rapport à la liaison avec la réalité allemande. Puiser dans les mélodies populaires possédait en soi une dynamique inébranlable.

    La mélodie de « Von Gott will ich nicht lassen » (Je ne veux pas me détourner de Dieu), par ailleurs reprise par Jean-Sébastien Bach, vient de la chanson populaire « Einmal tat ich spazieren » (Une fois je me suis promené). « Durch Adams Fall is ganz verderbt » (Par la chute d’Adam tout est corrompu), également reprise par Jean-Sébastien Bach, provient d’une chanson de soldats à la bataille de Pavie.

    Nun freut euch, lieben Christen g’mein (Eh bien réjouissez-vous, chers chrétiens ensemble),
    dans le premier livret de chants de Martin Luther, 1524

    Furent également reprises par Jean-Sébastien Bach « Ich hab mein Sach Gott heimgestellt » (J’ai laissé ma cause dans la demeure de Dieu) qui tire sa source de la chanson d’amour « Es gibt auf Erd kein schwerer Leid » (Il n’y a pas sur Terre de souffrance plus grande), « O Welt ich muss dich lassen » (Ô monde je dois te quitter) vient de « Inspruck, ich muss dich lassen » (Innsbruck [c’est-à-dire la ville de la bien-aimée dans la chanson], je dois te quitter).

    Parfois, cela posait problème. Ainsi, Martin Luther fit un hymne de noël intitulé « Vom Himmel hoch da komm ich her » (Du haut du ciel c’est là d’où je viens) à partir d’une chanson populaire, « Ich komme aus fremden Land her » (Je viens d’un pays étranger). Cependant cette dernière chanson restant éminemment populaire dans les tavernes et lors des danses séculières, il préféra abandonner la mélodie.

    Cette tendance à l’intégration des meilleures mélodies populaires était générale et pouvait parfois profiter de sources italiennes ou même françaises : c’est le cas de « Was mein Gott will, das g’scheh allzeit » (Ce que mon Dieu veut arrive tout le temps) qui vient de la chanson de Pierre Attaignant « Il me suffit de tous mes maux », tiré des Trente et quatre chansons musicales (dont les paroles sont par exemple « J’ai enduré peine et travaux, tant de douleur et de déconfort. Que faut-il que je fasse pour être en votre grâce ? De douleur mon cœur est si mort s’il ne voit votre face. »).

    La mélodie arrivera par cette voie dans la Passion de Matthieu de Jean-Sébastien Bach.

    A noter que Jean-Sébastien Bach puisa également dans les psaumes des huguenots français, comme « Wenn wir in höchsten not sind » (Lorsque nous sommes dans la plus grande détresse).

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  • Jean-Sébastien Bach et le chant dans la cérémonie religieuse luthérienne

    Martin Luther avait lui-même eu dans sa jeunesse une éducation dans les domaines du chant et de la danse ; il s’intéressera toujours à la musique, ayant comme amis les musiciens Johann Walter, qui officiait alors à la cour de Saxe, et Ludwig Senfl, qui lui était présent à la cour de Bavière.

    A Rome, il rencontra également le compositeur Josquin des Prez, une importante figure du contrepoint. Martin Luther dira à son sujet que :

    « Les autres maîtres des chansons sont forcés de faire comme les notes l’exigent, mais Josquin est le maître des notes et elles doivent faire comme lui l’exige ».

    En 1523, Martin Luther produisit un texte aux conséquences très importantes : De l’ordre du service divin dans la communauté. Il y accordait une importance essentielle à la voix et à la musique.

    L’office luthérien s’appuie de manière très importante sur la prédication d’un côté, le chant choral de l’autre. Ce chant est relié de manière souple aux textes bibliques (contrairement aux calvinistes qui se limitent au texte tel quel) et peut être appuyé par un orgue ou un groupe de quelques instruments.

    Ce que Martin Luther écrit à Spalatin, secrétaire de l’électeur Frédéric le Sage, reflète bien son projet d’une meilleure socialisation, d’un niveau de conscience culturelle plus élevé, par le peuple et à travers le peuple, à travers le chant :

    « J’ai l’intention, à l’exemple des prophètes et des anciens pères de l’Église, de créer des psaumes en allemand pour le peuple, c’est-à-dire des cantiques spirituels, afin que la parole de Dieu demeure parmi eux grâce au chant. »

    Martin Luther divisait les œuvres relevant de la vraie musique – celle tournée vers Dieu, à l’opposé de celle qui s’est dénaturée, est tournée vers le diable, avec des sonorités dissonantes – en trois types. Il s’appuyait pour cela sur ce qu’exprime l’apôtre Paul, dans l’Épître aux Colossiens (3, 13) :

    « Que la parole du Christ habite parmi vous dans toutes sa richesse : instruisez vous les uns les autres avec pleine sagesse : chantez à Dieu dans vos cœurs votre reconnaissance par des psaumes, des hymnes et des chants inspirés par l’Esprit. »

    Martin Luther en déduira que les chants mentionnés ici par Paul sont des œuvres que l’on peut composer soi-même, en s’appuyant sur le Saint Esprit. Jean-Sébastien Bach en composera 230.

    Quant aux deux autres formes, il pense qu’il s’agit des choses suivante :

    « Je pense que la différence entre les trois termes psaumes, hymnes et chants est celle-ci : par psaumes, il (l’apôtre) entend en fait les psaumes de David et les autres œuvres du psautier ; par hymnes, il entend les autres chants que l’on trouve ça et là dans l’Écriture, composés par des prophètes tels Moïse, Déborah, Salomon, Isaïe, Daniel, Habacuc, ainsi que le Magnificat, le Benedictus (chant de Zacharie en Luc 1,68-79) etc … qu’on appelle des cantiques. »

    On devine que l’existence d’un tel appareil musical dans la cérémonie luthérienne implique une professionnalisation. La tendance aboutit pour le chant choral à environ 16 chanteurs et 18 musiciens intervenant pendant une trentaine de minutes, juste après la lecture de l’Évangile ; à certains moments, l’ensemble des personnes présentes doivent chanter.

    Les paroisses devaient donc assumer des cours de chant, tout comme les écoles ; le chantre, le « cantor », se vit reconnaître une place très importante, de par son rôle dans l’office. Et bien entendu, pour cela il devait avoir des œuvres à sa disposition.

    C’est pour répondre à cette nécessité que Martin Luther publia en 1524 le recueil de chants appelé Geistliches Gesangbuchlein (Petit livre de chant spirituel), réalisé par Johann Walter et Conrad Rupff supervisés par Martin Luther lui-même, auteur par ailleurs de 35 chants (soit ce qu’on considère aujourd’hui comme 5 chants chorals et 30 cantiques).

    Il est intéressant ici de voir qu’une revue musicale australienne parle de « tubes » de l’époque de Martin Luther au sujet de Eine feste Burg ist unser Gott, de Nun komm, der Heiden Heiland et de Aus Tiefer not schrei ich zu dir.

    Voici un exemple de leur approche quant à leur substance.

      Aus tiefer Not
    schrei ich zu dir,
    Du fond de ma détresse
    je crie vers toi,
      Herr Gott, erhör mein Rufen ; Seigneur Dieu, écoute mon appel,
      Dein gnädig Ohr neig
    her zu mir
    tends vers moi
    ton oreille bienveillante
      Und meiner Bitt sie öffne ! et ouvre-la à ma prière !
      Denn so du willt das sehen an, Alors, si le veux daigne voir,
      Was Sünd und Unrecht
    ist getan,
    quel péché et quel tort
    est commis,
      Wer kann, Herr,
    vor dir bleiben ?
    qui peut, Seigneur,
    faire face à toi ?

    Les voici, dans les versions de Jean-Sébastien Bach.

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  • Jean-Sébastien Bach et l’exigence luthérienne de la musique

    Pour qu’il y ait de la musique, il faut une vie intérieure active et reconnue. Sans cela, il n’y a pas l’énergie psychique pour un effort prolongé dans la combinaison de multiples voix ; on en resterait simplement à une mélodie basique, expression de sentiments basiques ou plus précisément d’impressions.

    Exprimer davantage que des impressions est la preuve d’un art qui s’est développé au-delà de l’expérience immédiate comprise de manière subjective ou subjectiviste ; l’objectif est d’aller à la synthèse de ce moment, de passer du particulier à l’universel.

    Né à Eisenach (comme plus tard Jean-Sébastien Bach), Martin Luther (1483-1548) joua un rôle historique dans la valorisation de la musique ; il va affirmer la thèse humaniste sur la musique, alors que l’Islam récuse celle-ci, que le catholicisme la réduit à une forme sans expression d’une vie personnelle, que la musique d’une Italie, pays ayant connu des avancées bourgeoises limitées avec la Renaissance, va se cantonner dans le plaisir harmonique.

    Eisenach vers 1647, par Matthäus Merian

    Martin Luther avait valorisé la musique au point de la placer aux côtés de la théologie, comme le rapporte notamment la partie 69 de ses Tischreden (Conversations à table). Pour lui, il fallait qu’il y ait un esprit volontaire dans le chant et la musique, exactement de la même manière qu’il devait y avoir un esprit volontaire dans l’application de l’Évangile.

    Chaque personne existe en soi, avec sa complexité ; elle peut saisir elle-même et d’elle-même les valeurs universelles, qui chez Martin Luther sont exprimées dans l’Évangile. Cet engagement rationnel ne peut qu’être exprimé dans une forme volontaire.

    Sans cet esprit volontaire, on prendrait les choses formellement et tout comme un chanteur ne saurait pas moduler sa voix en fonction de la composition du chant, le chrétien ne saurait pas s’adapter aux lois posées par Dieu.

    Dans une lettre envoyée au compositeur Ludwig Senfl le 4 octobre 1530, Martin Luther résuma cela de la manière suivante :

    « De fait, je juge entièrement et je n’hésite pas à affirmer qu’exceptée la théologie, il n’est pas d’art qui puisse être mis sur le même plan que la musique, étant donné qu’exceptée la théologie, seule la musique peut produire ce que produit sinon seulement la théologie, à savoir une disposition calme et joyeuse. »

    Tableau allemand du 17e siècle montrant les grandes figures de la Réforme :
    Heinrich Bullinger, Girolamo Zanchi, John Knox, Huldrych Zwingli,
    Pietro Martir Vermigli, Martin Bucer, Hieronymus von Prag, William Perkins,
    Jan Hus, Philipp Melanchthon, Martin Luther, Jean Calvin,
    Theodore de Bèze et John Wycliff.
    On a au premier plan un cardinal, un diable, un pape et un moine qui soufflent
    pour essayer d’éteindre la lumière de la vérité.

    Pour cette raison, les théologiens et pasteurs du luthéranisme accordèrent une place immense à la musique. Lorsque le théologien Johann Schmid étudia la candidature de Conrad Küffer pour être musicien de la paroisse de Zwickau, il en salua le niveau musical, mais le rejeta en raison de son manque de culture religieuse ; il valida par contre la candidature de Jean-Sébastien Bach à Leipzig, celui-ci ayant de solides connaissances en ce domaine en plus de son niveau de maîtrise de la musique.

    Cette validation fut mise en action quelques jours plus tard, après une entrevue de Jean-Sébastien Bach avec le pasteur surintendant Salomon Deyling, où le compositeur signa la formule luthérienne de la Concorde, reconnaissant de ce fait le luthéranisme comme seule religion valable. Il put alors devenir le musicien des principales églises de la ville.

    La famille de Jean Bach avait d’ailleurs dans ses rangs des musiciens depuis l’époque de Martin Luther ; au total on en dénombre 80, dont la moitié joueront de l’orgue. Jean-Sébastien Bach était considéré d’ailleurs comme un des meilleurs spécialistes de cet instrument et on le faisait souvent venir inspecter un orgue nouvellement acquis, étant l’un des rares à pouvoirs l’étudier dans tout son potentiel.

    Son père était violoniste ainsi que trompettiste à la cour, de même que musicien à l’église Saint-Georges et directeur de la musique municipale. Le luthéranisme avait provoqué une véritable vague musicale et Jean-Sébastien Bach se retrouvait en son cœur.

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  • Jean-Sébastien Bach et l’harmonie

    On peut se douter que l’écriture en contrepoint est extrêmement complexe, puisqu’il faut conjuguer plusieurs voix de telle manière qu’il en ressorte quelque chose de cohérent.

    Pour cette raison, il va y avoir une division du travail entre les voix, pour gagner en clarté dans l’orientation de l’écriture musicale (il y a le ténor encore connu sous ce terme, le déchant qui devient le cantus qui lui-même donnera le soprano, l’altus qui donnera l’alto, la basse ou bassus qui donnera la basse).

    Il y aura également, – voire principalement en raison de l’appréciation humaine de ce qui reflète, de ce qui est reflétée -, le phénomène que les voix secondaires se sont largement appuyées sur le principe de l’imitation.

    C’est-à-dire qu’il y a eu la tendance à ce que les voix secondaires reprennent la mélodie de la voix principale. Cette imitation peut être conforme, inversée, modifiée par l’augmentation ou le ralentissement de la vitesse, etc. Tout a été essayé en ce domaine, jusqu’aux combinaisons les plus compliquées, fournissant par ailleurs un plaisir plus intellectuel à l’auditeur (forcément lui-même musicien) que musical comme sensation au sens strict.

    Jean-Sébastien Bach,
    Sonate no 1 en sol mineur

    Ce n’est pas tout. A partir du moment où il y a plus une grande expérience musicale, un plus grand matériau, un approfondissement du goût, alors inévitablement il va y avoir une amélioration de la saisie de la nature des sons nouveaux produits par les accords entre les notes.

    Cette connaissance des sons dans leur multiplicité par leur rencontre et des choix à faire pour que cela « sonne » bien s’appelle l’harmonie.

    L’harmonie n’apparaît donc pas comme un présupposé, comme une théorie d’origine divine se présentant comme un idéal (c’est le cas chez le mathématicien Pythagore qui élabora une théorie « chiffrée » des sonorités musicales « harmonieuses »).

    Dans l’introduction de son Traité complet de contrepoint, Ernest Friedrich Richter donne la définition suivante du contrepoint :

    « Marche mélodique, indépendante, d’une partie, en relation avec une ou plusieurs parties également indépendantes et mélodiques, et cela d’après les lois de la progression harmonique ou enchaînements des accords ».

    Voici ce qu’il précise également :

    « A l’époque où se firent les premiers essais d’écriture musicale on se servit de points pour représenter les sons, de sorte qu’une série de sons formait une suite de points contre points (puncti contra punctum).

    Le mort Contrepoint est donc une abréviation, une contraction, puisque les deux mots dont il est formé font naturellement supposer l’existence d’un autre point (…).

    Ce mot Contrepoint doit tout d’abord éveiller en nous l’idée d’une simultanéité de sons produite par une série de notes formant une mélodie opposée à la série de notes d’une autre mélodie placée plus haut ou plus bas. »

    Seulement donc, à l’époque où le contrepoint exprimé de cette manière émerge, nous sommes au moyen-âge et il ne s’agit alors que d’une simple rencontre de deux mélodies. A l’arrière-plan s’exprime encore la méconnaissance de l’accord c’est-à-dire du développement qualitatif de la mélodie, d’une voix seule.

    C’est-à-dire qu’à l’origine, le contrepoint cherchait dans la rencontre de sons dans le temps, au moyen des intervalles, une certaine harmonie quantitative qui devait provenir en réalité de leur rencontre qualitative dans l’espace : on cherchait les bons emplacements pour que les voix s’accrochent les unes aux autres, mais ce faisant on en restait à une addition, on ne faisait qu’appuyer la mélodie, on ne la transformait pas.

    Il s’agissait donc d’une recherche au moyen d’une addition, d’une perspective quantitative, au lieu d’un travail sur la qualité des sons produits ensemble. C’est là où intervient le luthéranisme et Jean-Sébastien Bach.

    Voici comment le même auteur présente alors le sens de l’intervention historique de Jean-Sébastien Bach.

    « Avec le 18e siècle, le mouvement musical se concentre tout à fait en Allemagne où vivait le plus grand des maîtres contrapointiques : Jean-Sébastien Bach.

    Ce que tous ses devanciers n’avaient pu, malgré leurs efforts, réussir à créer fut possible pour lui et par lui, à savoir un style homogène, l’indépendance mélodique des voix la plus complète, la plus absolue, ayant pour base naturelle la progression harmonique la plus riche. »

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  • Jean-Sébastien Bach et le contrepoint

    Prenons une mélodie, écoutons là. Faisons de même, avec une seconde. Puis, de même avec une troisième, et même une quatrième. Si l’on regarde formellement, on aura alors quatre mélodies, ce qui aboutirait, en bonne logique, à plusieurs chansons, plusieurs compositions.

    Or, en réalité, il peut exister un assemblage de ces plusieurs mélodies, qui en forment alors dialectiquement à la fois une seule, et plusieurs, l’aspect principal étant qu’elles n’en forment qu’une seule.

    C’est là évidemment une démarche extrêmement difficile, exigeant une capacité à combiner non seulement la rencontre des mélodies à chaque moment, mais également les orientations d’ensemble de chaque mélodie, le tout devant disposer de sa propre cohérence.

    Le principe musical d’assembler plusieurs mélodies, de les superposer, telle une forme générale avec des rapports dialectiques entre ses éléments, pour gagner en profondeur, en amplitude, en sensibilité, s’appelle le contrepoint.

    La recherche de leur force mélodique forme une partie de ce qu’on appelle l’harmonie (à moins qu’on ne l’oppose, comme le feront justement les décadents, au contrepoint lui-même).

    Le contrepoint et l’harmonie forment les deux pôles dialectiques du mouvement historique de la musique. La musique s’est développée à travers le développement tant de chacun des deux pôles que dans leur interaction.

    Manuscrit de la Fugue de L’Offrande musicale,
    de Jean-Sébastien Bach, 1747

    Il faut ici saisir l’émergence de leur contradiction.

    La base de la musique était ce qu’on appelle le plain-chant, c’est-à-dire le chant effectué de manière seule, avec comme seule base sa propre respiration pour parvenir à exprimer le texte de la manière la plus représentative possible.

    La mélodie est ici définie par la réalité physique de la respiration. Cela accorde d’un côté une grande force de conviction, ce qui va d’ailleurs avec des formes lyriques comme les psaumes du judaïsme ou le chant grégorien.

    De l’autre côté, les limites de l’expression mélodique, des capacités à rendre les choses plus complexes, plus denses, sont évidentes. Or, avec le développement des forces productives, l’approfondissement de la culture, le souci de complexité s’est révélé toujours plus grand.

    Ce que les musiciens cherchant à avancer ont alors fait est relativement simple : ils ont ajouté une voix à une voix préexistante, c’est-à-dire qu’ils ont cherché un moyen quantitatif pour avancer. On n’a donc pas un saut qualitatif dans la voix de base, mais un ajout relevant de la quantité pour y parvenir.

    Cela semble contourner le problème. Toutefois, ce faisant, les musiciens ont permis l’affirmation d’un mouvement et cela impliquait en soi un moment qualitatif, de par un développement toujours plus complexe dans le cadre d’une société faisant de la musique une valeur culturelle essentielle au développement des facultés humaines.

    C’est là où le luthéranisme va jouer un rôle historique.

    Sceau de Martin Luther

    Le fait d’utiliser plusieurs voix s’appelle la polyphonie. On considère du point de vue des recherches historiques que c’est au tour du IXe siècle de notre ère que la démarche polyphonique commence à véritablement émerger.

    Deux formes s’affirment alors comme voix secondaires :

    – ce qu’on appelle le bourdon, c’est-à-dire une voix se focalisant sur une seule note basse, telle une sorte d’arrière-plan appuyant le chant principal ;

    – ce qu’on appelle la voix organale, appuyant la voix principale en des points précis (pour les musiciens : à la quarte, la quinte ou l’octave seulement).

    Puis, vers le XIe siècle la voix organale prit son autonomie, sous le nom de « déchant ».

    Le déchant est toujours subordonné à la voix principale, mais il y a de plus en plus d’expérimentations dans sa manière d’appuyer celle-ci. Forcément le mouvement entraîne un effet d’entrain et une seconde voix d’appui se forme, puis une autre encore, etc.

    Il faut également noter tout cela, ce qui apporte un saut dans la conscience de la théorie musicale.

    Qui plus est, il y a un saut qualitatif de par l’existence de plusieurs lignes de chant. Au lieu de s’orienter exclusivement sur la respiration, car seul le chant principal comptait, il faut désormais avoir un rythme neutre pour mesurer les différents chants et les cadrer ensemble.

    Avec le fait de battre la mesure apparaît le contrepoint comme principe théorique de l’écriture de la musique, c’est-à-dire le fait de mettre un point symbolisant une note contre un autre point symbolisant une note.

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  • Jean-Sébastien Bach: la musique comme grâce

    L’évolution musicale est-elle le fruit de génie intervenant de l’extérieur sur le domaine musical, ou bien est-elle inhérente à la musique, dans sa nature même s’exprimant comme expression culturelle propre à différentes sociétés ?

    Toute l’interprétation du sens et de la signification des œuvres et des compositeurs dépend de cette mise en perspective ; dans un cas, on aurait une création, dans l’autre une production.

    C’est évidemment cette seconde vision des choses qui est juste. La musique se développe dans le cadre de la vie des êtres humains, dans le cadre de la reproduction de cette vie. Elle a ses particularités de développement, sa cohérence interne, et existe dans un cadre historique bien déterminé.

    L’évolution de la musique vient ainsi de sa propre substance, mais les modalités de son expression, en tant que phénomène, ne peuvent pas être compris sans la saisie du mouvement interne le caractérisant dans un cadre matériel bien précisé.

    Elias Gottlob Haussmann (1702-1766), J. S. Bach en 1746,

    De la même manière qu’on ne peut pas saisir Wolfgang Amadeus Mozart sans le relier aux Lumières s’affirment dans l’Autriche féodale tentant le passage à une monarchie absolue de type éclairé (le « joséphinisme »), il n’est pas possible de comprendre la portée de Jean-Sébastien Bach sans le relier au protestantisme et plus précisément à l’activité de Martin Luther.

    En affirmant la raison personnelle et en insistant sur l’importance de la musique comme vecteur de paix intérieure, le protestantisme dans sa version exposée par Martin Luther, le luthéranisme, a révolutionné le domaine musical et cela aboutit directement à Jean-Sébastien Bach, comme fruit synthétique de ce mouvement historique.

    Lucas Cranach l’Ancien, Martin Luther, 1528

    Que ce soit sur le plan de la forme ou du contenu, l’œuvre de Jean-Sébastien Bach ne fait pas que s’appuyer sur le luthéranisme, qui serait alors une « structure » ; elle en est l’expression la plus aboutie.

    Il suffit de voir ce que dit Martin Luther sur la musique pour immédiatement en saisir la portée si l’on a déjà entendu des compositions de Jean-Sébastien Bach :

    « La musique est le plus grand présent de Dieu. C’est le plus grand, oui véritablement un divin cadeau et pour cette raison entièrement refoulant Satan.

    Par elle on parvient à chasser des tentations nombreuses et grandes. La musique est la meilleure consolation pour un être troublé, même s’il ne sait que peu chanter.

    Elle est une maîtresse pleine d’enseignement, qui rend les gens plus modéré, plus empreint de douceur, plus raisonnable… »

    Une note de Jean-Sébastien Bach écrite en marge de la Bible – traduite en allemand par Martin Luther – exprime bien cette mise en perspective thérapeutique – rationaliste.

    Le passage concerné dit la chose suivante ; il se situe dans le cadre de la consécration du Temple, à Jérusalem, dans le second livre des Chroniques :

    « [Alors Salomon assembla à Jérusalem les anciens d’Israël et tous les chefs des tribus, les responsables de famille des Israélites, pour faire monter l’arche de l’alliance de l’Eternel depuis la cité de David qui est Sion.

    Tous les hommes d’Israël s’assemblèrent auprès du roi pour la fête, celle du septième mois (…).

    Il n’y avait rien dans l’arche que les deux tables que Moïse y plaça en Horeb, lorsque l’Éternel conclut une alliance avec les Israélites, à leur sortie d’Égypte.

    Au moment où les sacrificateurs sortirent du lieu-saint, – car tous les sacrificateurs présents s’étaient sanctifiés sans observer l’ordre des classes, et tous les Lévites qui étaient chantres, Asaph, Hémân, Yédoutoun, leurs fils et leurs frères, revêtus de byssus, se tenaient à l’est de l’autel avec des cymbales, des luths et des harpes, et avaient auprès d’eux cent-vingt sacrificateurs sonnant des trompettes,]

    et lorsque ceux-ci sonnaient des trompettes et ceux qui chantaient, s’unissant d’un même accord pour louer et célébrer l’Éternel, firent retentir les trompettes, les cymbales et les autres instruments, et louèrent l’Éternel par ces paroles : « Car il est bon, car sa bienveillance dure toujours ! », en ce moment, la maison, la maison de l’Éternel fut remplie d’une nuée. »

    A ce niveau, Bach, qui inscrivit souvent sur ses partitions S.D.G (pour Soli Deo Gloria, à Dieu seul est la gloire), a écrit dans la marge :

    «Dieu et sa grâce sont toujours présents quand la musique est recueillie.»

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  • Kasimir Malevitch et le carré blanc sur fond blanc – 3e partie: le suprématisme

    Qu’est-ce que le suprématisme sur le plan pictural ? C’est là le cœur de la question, car il ne s’agit pas seulement d’une négation de ce qui est figuratif, il y a également la prétention d’ouvrir un nouvel horizon artistique.

    Cette esthétique ne peut, selon Kasimir Malevitch, être que pure, c’est-à-dire d’un côté tendre à la couleur blanche, de l’autre consister en des surfaces, qui représentent une construction mentale.

    Kasimir Malevitch, Cercle noir, 1915

    Voici une explication concrète faite par Kasimir Malevitch à ce sujet, dans une introduction à l’album lithographique Suprématisme – 34 dessins, en 1920.

    « Le suprématisme se divise en trois stades correspondant au nombre des carrés noir, rouge et blanc : période noire, période de couleur et période blanche.

    A cette dernière époque, les formes blanches étaient peintes sur du blanc. Ces trois périodes vont de 1913 à 1918. Elles ont été bâties sur l’évolution pure des surfaces-plans.

    Ce principe économique a constitué la base de leur construction : traduire uniquement par la surface-plan la force du statisme ou du repos dynamique apparent.

    Si jusqu’à présent, toutes les formes n’expriment pas autrement ces sensations tactiles que par la multitude de toutes les relations réciproques possibles des formes liées constituant l’organisme, dans le suprématisme, l’action dans une seule surface-plan, ou dans un seul volume, a été obtenue par le moyen de la géométrisation économique. »

    C’est tout à fait obscur, mais d’une relative clarté si on fait le parallèle avec l’approche de René Descartes : du moment où Kasimir Malevitch s’appuie sur la pensée pure, alors les formes géométriques sont les seules qui peuvent correspondre à une construction mentale pure.

    Kasimir Malevitch, Carré blanc sur fond blanc, 1918

    Au départ, il s’agit de trouver une dynamique entre les formes géométriques – selon le poids, la vitesse, le mouvement – puis de jouer sur les couleurs, et enfin d’essayer de faire émerger une forme entièrement pure, en s’appuyant entièrement sur le blanc, la surface s’effaçant elle-même.

    Kasimir Malevitch, de manière logique, tentera de réaliser la nature même de ce projet par des constructions architecturales fantasmagoriques, censées représenter une sorte d’utopie pure, entièrement formées « mentalement ».

    Ces « architectones » occupent un volume, leur disposition répond au rapport poids – vitesse – mouvement, leur objectif est de former un espace pur. On se doute que la notion de temps, c’est-à-dire de transformation, n’existe pas chez Kasimir Malevitch.

    Kasimir Malevitch. Architectone zeta, 1923-1927

    Le but du suprématisme est de former un système, qu’on pourrait en quelque sorte retrouver n’importe où ailleurs. C’est un modèle de système pour un monde composé de systèmes, tous façonnés mentalement, dans un univers entièrement construit par l’organisation de la pensée et la pensée de l’organisation.

    Le suprématisme vise ainsi une sorte de super-architecture : on a ici exactement les mêmes thèses que celles du Proletkult, avec une division tripartite parti – syndicat – artistes, où chacun s’occupe d’un secteur bien déterminé.

    On est ici dans une perspective de rupture complète propre au futurisme ; là où le réalisme socialistedéfend le principe de l’héritage, le futurisme fait l’éloge de la révolution permanente.

    Dans Du musée, Kasimir Malevitch explique donc fort logiquement :

    « Ais-je besoin des lumignons graisseux du passé, alors que je porte sur ma tête des ampoules électriques et des télescopes ? L’époque contemporaine n’a besoin que de ce qui lui appartient ; seul lui appartient ce qui pousse sur ses épaules (…).

    Suffit de ramper dans les couloirs du temps périmé, suffit de gaspiller son teps à dresser l’inventaire de ses biens, suffit d’organiser les monts-de-piété de cimetières de la Toussaint, suffit de célébrer des offices funèbres, tout ceci ne ressuscitera plus.

    La vie sait ce qu’elle fait et si elle aspire à la destruction, il ne faut pas l’en empêcher, car en lui faisant obstacle, nous barrons le chemin de la nouvelle conception de la vie qu’elle a engendrée (…).

    Nous pouvons faire une seule concession aux conservateurs : laisser bruler toutes les époques, comme un corps mort, et monter une pharmacie unique.

    Le but sera identique, même si l’on examine la poudre de Rubens et de tout son art ; une foule d’idées naîtra dans le cerveau de l’homme, plus vivantes sans doute que la véritable représentation.

    L’époque contemporaine doit aussi avoir son mot d’ordre : « Tout ce que nous avons fait a été fait pour le crématoire ».

    L’organisation du Musée contemporain, c’est le rassemblement des projets de l’époque contemporaine, et seuls ceux qui pourront être appliqués à l’ossature de la vie, ou ceux dont naîtra l’ossature de ses nouvelles formes, pourront être provisoirement conservés. »

    C’est la philosophie de Friedrich Nietzsche appliquée aux arts, une fausse dialectique de l’ancien et du nouveau (car sans synthèse), c’est le principe de la révolution permanente dans les arts, à l’opposé même de la défense de l’héritage promu par le réalisme socialiste.

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  • Kasimir Malevitch et le carré blanc sur fond blanc: une variante du futurisme

    La première exposition d’œuvres suprématistes eut lieu en décembre 1915, lors de la Dernière exposition futuriste 0.10, organisé par Ivan Pouni, connu ensuite en France sous le nom de Jean Pougny.

    À cette occasion, Kasimir Malevitch présenta 39 œuvres, dont un Quadrilatère, qui fut désormais connu sous le nom de Carré noir. C’était le premier pas vers le carré blanc.

    Dernière exposition futuriste 0.10

    Il serait erroné, en effet, de penser que le suprématisme est un spiritualisme s’appuyant sur l’intuition et le subjectivisme. Cette direction est bien celle de l’expressionnisme, du surréalisme, du dadaïsme, de la logique de Marcel Duchamp.

    Chez Kasimir Malevitch, avec le suprématisme, on a une démarche différente, car s’appuyant sur une vision analytique des formes, dans le prolongement du cubo-futurisme, c’est-à-dire de la fusion du cubisme et du futurisme fait en Russie.

    Kasimir Malevitch, Quadrilatère (Carré noir), 1915

    On n’a, pour cette raison, aucune profusion de formes et de couleurs, mais bien au contraire leur réduction maximale, au profit d’une conceptualisation maximale.

    L’œuvre d’art devient ici une théorie et non plus une pratique ; elle porte une « charge » spirituelle, mais sa représentation ne l’est pas comme elle devrait l’être selon Vassili Kandinsky, comme il le formule dans son œuvre fameuse Du spirituel dans l’art.

    Il n’y a pas de déplacement de l’énergie spirituelle, pour reprendre l’expression de Henri Bergson, vers la vie réelle, comme le firent les lettristes et les surréalistes cherchant à « changer la vie » (Arthur Rimbaud), à rendre poétique le réel.

    Il y a la tentative, bien plus propre à la culture russe ou slave, à aller dans une perspective cosmique, au sens où l’esprit s’affirme dans une toute-puissance conforme à sa nature immédiatement universelle.

    Kasimir Malevitch formule cela ainsi :

    « S’ils veulent être les peintres purs, les artistes doivent abandonner le sujet et les objets. »

    Kasimir Malevitch, Composition suprématiste, 1915

    Il en ressort, bien entendu, un discours prométhéen extrêmement revendicatif, qui forme la base de l’ensemble des textes théoriques de Kasimir Malevitch.

    Cette grandiloquence est censé correspondre avec une lecture de l’art qui confine au divin.Il ne s’agit pas de faire un art qui soit spirituel, mais une spiritualité ayant une représentation artistique, d’où les formes géométriques minimalistes qui sont autant d’inspirations quasi magiques, à prétention mystiques.

    D’où également le carré blanc sur fond blanc comme apothéose de la fusion de l’art et de la religion, dans une pureté absolue toujours plus renforcée.

    Kasimir Malevitch,
    Composition suprématiste
    (avec trapèze noir et carré rouge), 1915

    Pour cette raison, Kasimir Malevitch considère de ce fait le cubisme et le futurisme comme « le classicisme des années 10 », ayant pavé la voie au suprématisme.

    Dans Des nouveaux systèmes dans l’art, datant de 1920, il explique cela ainsi :

    « Le cubisme n’est pas la décomposition bourgeoise comme l’entendent les socialistes.

    Le cubisme est l’instrument qui dissocie les sommes existantes des déductions et des asservissements antérieurs de l’aspect créateur des mouvements picturaux ; il libère le peintre de l’imitation servile de la chose et l’oriente vers l’invention directe dans la création.

    Le cubisme a affranchi les rameaux picturaux et la peinture s’est mise à pousser au gré de l’artiste. De même que la nature décompose le cadavre en éléments, le cubisme dissocie les anciennes déductions picturales et en construit de nouvelles en fonction de son propre système (…).

    Si, dans la construction de son corps, le cubisme subit la sujétion texturale et picturale, le futurisme en revanche échappe à cette sujétion, et sa texture n’est plus picturale mais dynamique. »

    C’est la thèse traditionnelle de l’avant-garde se renouvellant de manière permanente, dans la négation de l’héritage et de la synthèse. Une des mesures exigées par Kasimir Malevitch dans une résolution sur l’art en novembre 1919 dit ainsi :

    « Reconnaître le travail comme une survivance du vieux monde de l’oppression, car l’actualité du monde repose sur la création. »

    A la logique de la production, de transformation et de synthèse, Kasimir Malevitch oppose le principe de création.

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  • Kasimir Malevitch et le carré blanc sur fond blanc: l’art non-figuratif

    Kasimir Malevitch (1878-1935) est un artiste russe d’origine polonaise qui a joué un rôle considérable dans l’effondrement des arts et des lettres provoqué par le passage du capitalisme à son stade impérialiste.

    Le carré blanc sur fond blanc, son œuvre la plus connue, n’est nullement une expérimentation artistique de type simpliste ; c’est au contraire l’aboutissement de tout un très long raisonnement dont le fondement est la séparation du corps et de l’esprit.

    Kasimir Malevitch à Leningrad, en 1924,
    devant ses oeuvres

    Reprenant la conception de Hegel sur l’affirmation de l’esprit à travers les époques, Kasimir Malevitch considère que c’est désormais l’esprit pur qui s’affirme ; par conséquent, il n’y a plus de raison de représenter un objet existant en-dehors de l’esprit.

    L’art devient esprit pur, coupant tout rapport avec ce qui est matériel. C’est le principe d’un art non-figuratif, dont sont chassées toutes les figures.

    Il ne s’agit nullement d’abstraction, mais d’art non-figuratif, rejetant le principe même de matière. Il ne s’agit pas seulement de nier la possibilité de la représentation, mais bien d’une prétention à former un art qui serait pur esprit.

    L’objet disparaît, il s’évapore, il n’est plus à représenté.

    Kasimir Malevitch,
    Peinture suprématiste : huit rectangles rouges, 1915

    Il ne s’agit donc pas, comme dans l’impressionnisme ou le surréalisme, de représenter la réalité telle qu’elle est perçue par l’esprit, mais l’esprit lui-même, dans sa pureté individuelle. Kasimir Malevitch ne défend pas simplement le subjectivisme, mais la subjectivité comme ultime horizon.

    C’est là bien entendu une vaine prétention.

    En ce sens, Kasimir Malevitch inaugure, en prétendant aller plus loin, l’art abstrait et l’art contemporain, qui s’appuient sur l’esprit et ses représentations, comme s’il s’agissait d’un processus entièrement indépendant, personnel, subjectif, coupé de la réalité objective.

    A partir de la fin des années 1910, l’art a sombré dans le capitalisme, étant subjectivisme s’imaginant subjectivité, étant en réalité pur irrationalisme s’imaginant présenter une subjectivité individuelle réelle.

    C’est là conforme aux prétentions de l’individu façonné par le mode de production capitaliste, s’imaginant indépendant, autonome, disposant du libre-arbitre.

    Kasimir Malevitch, Composition suprématiste, 1915

    Kasimir Malevitch a joué de de fait un rôle d’une très grande importance historique : il a levé le drapeau de la subjectivité, masque du subjectivisme, au moyen de son « suprématisme ».

    Il a longuement élaboré son point de vue et était tout à fait conscient de la rupture qu’il affirmait. Il fermait une époque ouverte par l’impressionnisme, dans la mesure où il cessait d’accorder une valeur à la réalité objective, même saisie de manière subjectiviste.

    C’est le sens du terme qu’il a choisi pour sa conception, le « suprématisme », qu’il n’a jamais défini, mais où on saisit le principe de suprématie, de domination du réel par l’esprit.

    Kasimir Malevitch, dans Suprématisme, synthétise son point de vue en expliquant que :

    « J’ai percé l’abat-jour bleu des restrictions des couleurs, j’ai débouché dans le blanc ; camarades aviateurs, voguez à ma suite dans l’abîme, car j’ai érigé les sémaphores [moyen de communication optique où une structure mobile bouge pour indiquer des lettres visibles de loin] du suprématisme.

    J’ai vaincu la doublure bleue du ciel, je l’ai arrachée, j’ai placé la couleur à l’intérieur de la poche ainsi formée et j’ai fait un nœud. Voguez ! Devant nous s’étend l’abîme blanc et libre. »

    Kasimir Malevitch, La croix noire, 1920

    Dans sa Déclaration, en juin 1918, Kasimir Malevitch annonce ainsi de manière triomphale :

    « tout l’azur du ciel voilà l’horizon et la perspective des fausses représentations

    au-delà de ses limites nous posons la nouvelle face de notre existence.

    le crâne a été ouvert par la force intuitive et la conscience plonge son regard dans l’abîme de l’espace (…).

    éloignez-vous des aspirations étroitement professionnelles ralliez-vous au mouvement universel et multiforme ce qui accroîtra la sagesse de la connaissance totale des systèmes basés sur de nouveaux fondements.

    aujourd’hui le surhomme est arrivé sans crier gare afin d’extraire de l’homme ce qui prendra la suite et de placer la nouvelle sagesse dans le nouveau crâne de l’homme de notre siècle (…).

    le cataclysme du monde ancien est inévitable. L’époque du suprématisme en tant que monde non-objectif a fait crouler les pas de la matière et a embrouillé l’ordre de marche de la vieille raison (…).

    nous les suprématistes brandissons les étendards des couleurs comme le feu de l’époque franchissons les limites des nouveaux contours de l’incolore.

    portez les visages déployés des couleurs sur les étendards en attendant d’atteindre le nouveau monde des systèmes. »

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  • Jules Guesde – Les deux méthodes (1900)

    Discours de Jules Guesde dans le cadre de la polémique avec Jean Jaurès sur l’affaire Dreyfus

    « Les deux méthodes », Lille, 26 novembre 1900

    Citoyennes, citoyens, camarades, Laissez-moi, tout d’abord, remercier Jaurès d’avoir aussi bien posé la question, la seule question pour la solution de laquelle vous êtes réunis ce soir.

    Jaurès a dit la vérité au point de vue historique de nos divergences lorsque, allant au-delà de la participation d’un socialiste à un gouvernement bourgeois, il est remonté jusqu’à ce qu’on a appelé l’affaire Dreyfus. Oui, là est le principe, le commencement, la racine d’une divergence qui n’a fait depuis que s’aggraver et s’étendre.

    La lutte de classe.

    Jaurès a eu raison également, lorsqu’il a commencé par vous fournir l’élément indispensable de tout jugement, lorsqu’il vous a rappelé la société actuelle divisée en classes nécessairement antagonistes et en lutte ; il a eu raison de vous dire que c’était en vous plaçant sur ce terrain socialiste que vous pouviez vous prononcer entre lui et nous.

    Seulement, à mon avis, il a été imprudent en invoquant ce qu’il appelle un principe, et ce que j’appelle, moi, un fait : la lutte de classe.

    Oh ! il vous l’a très bien définie, il vous l’a montrée sévissant dans tous les ateliers, sur le terrain économique ; il vous l’a montrée comme moyen indispensable, le jour où elle est transportée et systématisée sur le terrain politique, pour en finir avec les classes, pour affranchir le travail et pour affranchir la société ; mais ensuite, il vous a dit : « Cette lutte de classe que nous venons de reconnaître positivement et de proclamer théoriquement ; cette lutte de classe, nous allons commencer par la laisser de côté comme ne pouvant pas déterminer notre conduite, notre politique, notre tactique de tous les jours. »

    De telle façon qu’il assimilait la lutte de classe au paradis des chrétiens et des catholiques, que l’on met si loin, si en dehors de tout qu’il n’influe pas sur la vie quotidienne, ne dirigeant ni les volontés ni les actes des chrétiens et des catholiques d’aujourd’hui, réduit qu’il est à un simple acte de foi dans le vide.

    La lutte de classe, telle que l’a très bien définie Jaurès, si elle ne devait pas déterminer votre conduite de tous les jours, la politique de la classe ouvrière, la tactique nécessaire du prolétariat organisé en parti de classe, serait un mensonge et une duperie : elle est pour nous, elle doit être au contraire la règle de nos agissements de tous les jours, de toutes les minutes. (Bravos vifs et répétés)

    Nous ne reconnaissons pas la lutte de classe, nous, pour l’abandonner une fois reconnue, une fois proclamée ; c’est le terrain exclusif sur lequel nous nous plaçons, sur lequel le Parti ouvrier [1] s’est organisé, et sur lequel il nous faut nous maintenir pour envisager tous les événements et pour les classer.

    Première déviation.

    On nous a dit : La lutte de classe existe ; mais elle ne défendait pas, elle commandait au contraire au prolétariat, le jour où une condamnation inique était venue atteindre un membre de la classe dirigeante, elle faisait un devoir, une loi aux travailleurs d’oublier les iniquités dont ils sont tous les jours victimes, d’oublier les monstruosités qui se perpètrent tous les jours contre leurs familles, contre leurs femmes et contre leurs enfants.

    Ils devaient oublier tout cela ; c’étaient des injures anonymes, des iniquités anonymes, ne pesant que sur la classe ouvrière – qui ne compte pas.

    Mais le jour où un capitaine d’état-major, le jour où un dirigeant de la bourgeoisie se trouvait frappé par la propre justice de sa classe, ce jour-là, le prolétariat devait tout abandonner, il devait se précipiter comme réparateur de l’injustice commise.

    Je dis que la lutte de classe ainsi entendue – je reprends mon mot de tout à l’heure – serait une véritable duperie.

    Ah ! Jaurès a fait appel a des souvenirs personnels, il vous a raconté ce qui s’était passé dans le groupe socialiste de la Chambre des députés à la fin de la législature de 1893-1898 ; à ce moment-là, c’était à l’origine de l’affaire, elle était, on peut le dire, encore dans l’oeuf, Jaurès vous a dit qu’il y avait les modérés -dont il n’était pas – et qu’il y avait l’extrême gauche, les avancés, dont il était, et qu’à ce moment Guesde lui-même poussait à une intervention du groupe socialiste dans une affaire qui n’avait pas revêtu le caractère individuel ou personnel.

    C’est alors, comme vous l’a dit Jaurès, que j’ai protesté contre l’attitude des modérés : mais savez-vous quel était leur langage ?

    Jaurès aurait dû l’apporter à cette tribune. Les modérés ne voulaient pas qu’on se mêlât à l’affaire parce que, disaient-ils, nous sommes à la veille des élections générales et que l’on pourrait ainsi compromettre notre réélection.

    Et ils ajoutaient : « Ah ! si nous avions encore devant nous une ou deux années avant que le suffrage universel ait la parole, nous pourrions alors examiner la question en elle-même et décider si l’intérêt, si le devoir du parti est d’intervenir. »

    C’est contre cette lâcheté électorale, contre ces hommes qui ne pensaient qu’à leur siège de député que j’ai protesté (vifs applaudissements), et que j’ai dit autre chose encore, car j’ai été plus loin : j’ai dit que si le suffrage universel, utilisé par le prolétariat, devait aboutir à une simple question de réélection, de fauteuils à conserver, j’ai dit qu’il vaudrait mieux rompre avec la méthode parlementaire et nous cantonner dans l’action exclusivement révolutionnaire.

    Est-ce vrai, Jaurès ? N’est-ce, pas le langage que j’ai tenu ?

    (Bravos répétés, mouvements divers)

    Permettez, camarades, que j’entre dans le détail. Jaurès était avec moi alors…

    Jaurès : C’est très bien, c’est très juste.

    Notre attitude.

    Guesde : Mais à ce moment-là, camarades, de quoi s’agissait-il ? S’agissait-il de diviser le prolétariat en dreyfusards et en antidreyfusards ? de poser devant la classe ouvrière ce rébus de l’innocence ou de la culpabilité d’un homme ?

    Car dans ces termes, c’était, et c’est resté, un véritable rébus, les uns jurant sur la parole d’untel, les autres sur la parole d’un autre, sans que jamais vous ayez pu pénétrer dans cet amas de contradictions et d’obscurités pour vous faire, par vous-même, une opinion.

    Il ne s’agissait pas d’affirmer, de jurer que Dreyfus était innocent ; il ne s’agissait pas surtout d’imposer au prolétariat le salut d’un homme à opérer, lorsque le prolétariat a sa classe à sauver, a l’humanité entière à sauver ! (Longs applaudissements)

    C’était à propos du procès Zola, lorsque nous avons assisté à ce scandale d’un chef d’état-major général, de galonnés supérieurs, venant devant la justice de leur pays et jetant dans la balance leur épée ou leur démission en disant : « Nous ne resterons pas une minute de plus à notre poste, nous abandonnerons, nous livrerons la Défense nationale, dont nous avons la charge, si les jurés se refusent au verdict que nous leur réclamons. »

    Dans ces circonstances, j’ai dit à Jaurès que si une République, même bourgeoise, s’inclinait devant un pareil ultimatum du haut militarisme, c’en était fait de la République ; et j’ai ajouté : « Il nous faut monter à la tribune ; il nous faut demander l’arrestation immédiate, non pas pour leur rôle dans l’affaire Dreyfus, mais pour leur insurrection devant le jury de la Seine, du Boisdeffre et de ses suivants. »

    Est-ce vrai, encore, citoyen Jaurès ? (Vifs applaudissements)

    Voilà comment j’ai été dreyfusard, c’est-à-dire dans la limite de la lutte contre le militarisme débordé, allant jusqu’à menacer, sous le couvert d’un gouvernement complice, d’un véritable coup d’État. Et nous avons été ainsi jusqu’aux élections ; et aux élections – s’il y a ici des camarades de Roubaix, ils pourront en témoigner -, sur les murs, j’ai été dénoncé comme acquis, comme vendu à Dreyfus. Est-ce que je me suis défendu contre pareille accusation ? (Non ! Non !)

     Est-ce que j’ai pensé un instant qu’il y avait là un certain nombre de voix à perdre et qui allaient assurer le succès de mon adversaire ? Non, camarades, pas plus alors que jamais je ne me suis préoccupé des conséquences personnelles que pouvaient avoir mes actes qui ont toujours été dirigés, déterminés, commandés par l’intérêt de la classe ouvrière que je représentais – et que j’entendais représenter seule, car sur les murailles de Roubaix il y avait, personne ne peut l’oublier :

    « Qu’aucun patron ne vote pour moi, qu’aucun capitaliste ne vote pour moi ;je ne veux ni ne puis représenter les deux classes en lutte, je ne veux et ne puis être que l’homme de l’une contre l’autre. »

    Voilà le mandat que je vous demandais, que vous m’aviez donné, et que j’ai rempli. (Vifs applaudissements et bravos)

    Dreyfus et le parti socialiste.

    Mais le lendemain des élections tout avait changé ; il ne s’agissait plus, cette fois, de brider le militarisme, il ne s’agissait plus de prendre au collet les généraux ou les colonels insurgés ; il s’agissait d’engager à fond le prolétariat dans une lutte de personnes.

    Il y a, disait-on – et on l’a dit et écrit, non pas une fois, mais cent, non pas cent fois, mais mille -, il y a une victime particulière qui a droit à une campagne spéciale et à une délivrance isolée ; cette victime-là, c’est un des membres de la classe dirigeante, c’est un capitaine d’état-major – c’est l’homme qui, en pleine jeunesse, fort d’une richesse produit du vol opéré sur les ouvriers exploités par sa famille et libre de devenir un homme utile, libre de faire servir la science qu’il doit à ses millions au bénéfice de l’humanité, a choisi ce qu’il appelle la carrière militaire. Il s’est dit : « Le développement intellectuel que j’ai reçu, les connaissances multiples que j ai incarnées, je vais les employer à l’égorgement de mes semblables. » Elle était bien intéressante, cette victime-là. (Vifs applaudissements)

    Ah ! je comprends bien que vous, les ouvriers, vous, les paysans, que l’on arrache à l’atelier, que l’on arrache à la charrue pour leur mettre un uniforme sur le dos, pour leur mettre un fusil entre les mains, sous prétexte de patrie à défendre, vous ayez le droit et le devoir de crier vers nous, vers le prolétariat organisé, lorsque vous êtes frappés par cette épouvantable justice militaire, parce que vous n’êtes pas à la caserne de par votre volonté – parce que vous n’avez jamais accepté ni les règlements, ni l’organisation, ni la prétendue justice militaire que vous subissez ; mais lui, il savait ce qu’il avait devant lui lorsqu’il a choisi le métier des armes ; c’est de propos délibéré qu’il s’est engagé dans cette voie, partisan des conseils de guerre tant qu’il a cru qu’ils ne frappaient que les prolétaires et que c’était lui, dirigeant, officier, qui mettrait contre eux en mouvement cette justice aveugle et à huis clos. Telle était la victime pour laquelle on avait osé la prétention de mobiliser tout l’effort prolétarien et socialiste…

    Ah ! camarades, on a fait appel à des souvenirs… (Applaudissements)Oh ! n’applaudissez pas,je vous prie, laissez-moi aller jusqu’au bout sans ajouter, par vos bravos, à ma fatigue. On a fait appel à des souvenirs personnels, je demande à les compléter.

    Jaurès vous a parlé non pas d’un manifeste, mais d’une déclaration du Conseil national du Parti ouvrier français.

    Ce qu’il ne vous a pas dit, c’est qu’auparavant il y avait eu une espèce de conseil du socialisme ; il y avait eu, organisée par Millerand et Viviani, une rencontre entre Jaurès, qui voulait non seulement entrer dans cette affaire Dreyfus, mais y engager tout le parti, et nous, qui étions d’un avis contraire.

    C’est aux environs de Paris, dans une maison de campagne de Viviani, que nous nous sommes réunis tous un soir ; et, comme Vaillant n’avait pu être au rendez-vous, il avait écrit à Jaurès, l’avisant – je fais encore ici appel à la mémoire de Jaurès…

    Jaurès : Mais je ne conteste pas la lettre de Vaillant, je constate qu’elle ne m’était pas adressée.

    Guesde : Soit. Laissant de côté l’intervention de Vaillant sous la forme d’une lettre à Jaurès, je dis qu’il y a eu, cette nuit-là, bien avant la déclaration du Conseil national, une réunion dans laquelle Millerand et Viviani, qui, pas plus que Vaillant et moi, ne voulaient alors que l’on entraînât le Parti socialiste derrière Dreyfus, se sont joints à moi pour vous dire : « Citoyen Jaurès, vous ne pouvez pas engager le parti, vous n’avez pas le droit d’engager le Parti » – et vous nous avez donné votre parole de ne faire qu’une campagne personnelle. (Bravos)

    Jaurès :Je l’ai toujours dit.

    Guesde : Jaurès reconnaît que ce que je rapporte est l’exacte vérité ; si j’ai évoqué ces faits, ce n’est d’ailleurs que pour établir les responsabilités.

    Quand il vous parlait tout à l’heure de la déclaration du Conseil national du Parti ouvrier comme ayant retiré pour ainsi dire nos troupes engagées – ce qui constitue un acte de défection et de trahison sur tous les champs de bataille -,Jaurès oubliait de vous dire que la totalité des socialistes et des organisations consultés lui avait intimé l’ordre de ne pas engager le Parti socialiste derrière lui.

    Lorsque notre déclaration a paru, elle ne faisait donc que maintenir une décision qui avait toujours été la nôtre et qui exprimait la volonté concordante des différentes fractions socialistes.

    Oh ! je pourrais aller plus loin dans ces détails personnels ; mais je m’arrête, estimant que ce que j’ai rappelé est suffisant, et je reviens à notre terrain de classe.

    Je dis que nous ne pouvons reconnaître à la bourgeoisie, lorsqu’une injustice frappe un des siens, le droit de s’adresser au prolétariat, de lui demander de cesser d’être lui-même, de combattre son propre combat pour se mettre à la remorque des dirigeants les plus compromettants et les plus compromis ; car il est impossible de ne pas se souvenir que le principal meneur de cette campagne contre une iniquité individuelle avait déposé un projet de loi qui était la pire des iniquités contre une classe ; révolté par un jugement de conseil de guerre qui aurait frappé un innocent, il n’avait pas craint de frapper sans jugement tous les ouvriers et employés des chemins de fer, en voulant qu’avec le droit de grève on leur enlevât le moyen de défendre leur pain : c’était là l’homme de la vérité, c’était là l’homme de la justice ! et il aurait fallu que même les serfs des voies ferrées oubliassent le crime projeté contre leur classe pour faire cause commune avec M.Trarieux, avec M.Yves Guyot, avec la fine fleur des bourgeois exploiteurs (Rires et applaudissements) ou ayant théorisé l’exploitation des travailleurs ; il aurait fallu, et on aurait pu – tout en maintenant la lutte de classe – coudre le prolétariat à cette queue de la bourgeoisie emprisonneuse qui avait derrière elle la bourgeoisie fusilleuse de 1871.

    Ah ! non, camarades. À ce moment-là,le Parti ouvrier a crié : Halte-là ! À ce moment, il a rappelé les travailleurs à leur devoir de classe ; mais il ne leur prêchait pas le désintéressement ou l’abstention. La déclaration portait en toutes lettres : « Préparez-vous à retourner, contre la classe et la société capitaliste, les scandales d’un Panama militaire s’ajoutant aux scandales d’un Panama financier. »

    Ce que nous voyions en effet, dans l’affaire Dreyfus, c’étaient les hontes étalées qui atteignaient et ruinaient le régime lui-même. Il y avait là une arme nouvelle et puissante, dont on pouvait et dont on devait frapper toute la bourgeoisie, au lieu de mobiliser et d’immobiliser le prolétariat derrière une fraction bourgeoise contre l’autre…

    Vous évoquiez tout à l’heure l’admirable révolutionnaire qu’était Liebknecht.

    Or, il a pris la parole dans cette affaire Dreyfus, et ça été, comme notre Parti ouvrier, pour désapprouver votre campagne : « Je ne l’approuve pas – vous écrivait-il -,je ne peux pas l’approuver, parce que vous avez porté de l’eau au moulin du militarisme, du nationalisme et de l’antisémitisme. »

    C’est la vérité, camarades ; au bout de l’affaire Dreyfus, il n’y a pas eu de suppression des conseils de guerre, il n’y a pas eu la moindre modification à la justice militaire, il n’y a rien eu de ce qu’on vous promettait ; il y a eu un homme qui a été arraché à son rocher de l’île du Diable ; campagne personnelle, elle n’a eu qu’un résultat personnel. (Mouvements divers)

    L’embourgeoisement.

    Oh ! je me trompe, il y a eu quelque chose, et ce quelque chose, c’est Jaurès lui-même qui a eu le courage de le confesser. Il vous a dit : « De l’affaire Dreyfus, de la campagne que j’ai menée avec un certain nombre de socialistes pour Dreyfus, il est sorti la collaboration d’un socialiste à un gouvernement bourgeois. »

    Cela est vrai, citoyen Jaurès, et cela suffirait, en espèce de coopération socialiste, en dehors du reste, pour condamner toute (…) dont vous vous vantez.

    Oui, il a fallu cette première déformation, il a fallu l’abandon de son terrain de classe par une partie du prolétariat pour qu’à un moment donné on ait pu présenter comme une victoire la pénétration dans un ministère d’un socialiste qui ne pouvait pas y faire la loi, d’un socialiste qui devait y être prisonnier, d’un socialiste qui n’était qu’un otage, d’un socialiste que M.Waldeck-Rousseau, très bon tacticien, a été prendre dans les rangs de l’opposition pour s’en faire une couverture, un bouclier, de façon à désarmer l’opposition socialiste (Bravos), de façon à empêcher les travailleurs de tirer, non seulement sur Waldeck-Rous-seau, mais sur Galliffet, parce que entre eux et Galliffet, il y avait la personne de Millerand. (Nouveaux applaudissements)

    Ah ! vous dites et vous concluez que vous aviez raison dans la campagne Dreyfus parce qu’elle a conduit Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau/Galliffet.

    Je dis, moi, que là est la condamnation définitive de cette campagne. Il a suffi qu’une première fois le Parti socialiste quittât, fragmentairement, son terrain de classe ; il a suffi qu’un jour il nouât une première alliance avec une fraction de la bourgeoisie pour que, sur cette pente glissante, il menace de rouler jusqu’au bout. Pour une ?uvre de justice et de réparation individuelle, il s’est mêlé à la classe ennemie, et le voilà maintenant entraîné à faire gouvernement commun avec cette classe.

    Et la lutte de classe aboutissant ainsi à la collaboration des classes, cette nouvelle forme de coopérative réunissant dans le même gouvernement un homme qui, s’il est socialiste, doit poursuivre le renversement de la société capitaliste, et d’autres hommes, en majorité, dont le seul but est la conservation de la même société, on nous la donne comme un triomphe du prolétariat, comme indiquant la force acquise par le socialisme. Dans une certaine mesure, oui, comme le disait Lafargue.

    C’est parce que le socialisme est devenu une force et un danger pour la bourgeoisie, à laquelle il fait peur, que celle-ci a songé à s’introduire dans le prolétariat organisé pour le diviser et l’annihiler ; mais ce n ?est pas la conquête des pouvoirs publics par le socialisme, c’est la conquête d’un socialiste et de ses suivants par les pouvoirs publics de la bourgeoisie.

    Et alors, nous avons vu, camarades, ce que j’espérais pour mon compte ne jamais voir, nous avons vu la classe ouvrière, qui a sa République à faire, comme elle a sa Révolution à faire, appelée à monter la garde autour de la République de ses maîtres, condamnée à défendre ce qu’on a appelé la civilisation capitaliste. Je croyais, moi, que quand il y avait une civilisation supérieure sous l’horizon, que lorsque cette civilisation dépendait d’un prolétariat responsable de son affranchissement et de l’affranchissement général, c’était sur cette civilisation supérieure qu’on devait avoir les yeux obstinément tournés ;je croyais qu’il fallait être prêt à piétiner le prétendu ordre d’aujourd’hui pour faire ainsi place à l’autre.

    Il paraît que non ; il paraît que les grands bourgeois de 1789 auraient dû se préoccuper de défendre l’Ancien Régime, sous prétexte des réformes réalisées au cours du XVIIIe siècle ;je croyais, moi, qu’ils avaient marché contre ce régime, qu’ils avaient tout balayé, le mauvais et le bon, le bon avec le mauvais, et je croyais que le prolétariat ne serait pas moins révolutionnaire, que, classe providentielle à son tour, appelé à réaliser, à créer une société nouvelle, émancipatrice, non plus de quelques-uns mais de tous, il devait n’avoir d’autre mobile que son égoïsme de classe, parce que ses intérêts se confondent avec les intérêts généraux et définitifs de l’espèce humaine tout entière !

    La nouvelle politique que l’on préconise au nom de la lutte de classe consisterait donc à organiser à part, sur son propre terrain, le prolétariat, et à l’apporter ensuite, comme une armée toute faite à un quelconque des états-majors bourgeois.

    Alors que, abandonnée par les salariés, qui sortaient de ses rangs politiques au fur et à mesure de leur conscience de classe éveillée, la bourgeoisie se sentait perdue, on nous fait aujourd’hui un devoir pour demain, comme pour hier, de nous porter à son secours chaque fois que se produira une injustice, chaque fois qu’une tache viendra obscurcir son soleil.

    Ah ! camarades, s’il vous fallait faire disparaître l’une après l’autre toutes ces taches, non seulement vos journées mais vos nuits n’y suffiraient pas et vous n’aboutiriez pas à nettoyer ce qui n’est pas nettoyable ; mais à ce travail de Pénélope, vous auriez prolongé la domination qui vous écrase, vous auriez éternisé l’ordre de choses d’aujourd’hui qui pèse sur vos épaules, après dix-huit mois de collaboration socialiste au pouvoir bourgeois, aussi lourdement qu’à l’époque des Méline, des Dupuy et des Périer.

    Collectivisme et Révolution.

    Il n’y a rien de changé et il ne peut rien y avoir de changé dans la société actuelle tant que la propriété capitaliste n’aura pas été supprimée et n’aura pas fait place à la propriété sociale, c’est-à-dire à votre propriété à vous.

    Cette idée-là que, depuis vingt et quelques années, nous avons introduite dans les cerveaux ouvriers de France, doit rester l’unique directrice des cerveaux conquis et doit être étendue aux cerveaux d’à côté où la lumière socialiste ne s’est pas encore faite.

    C’est là notre tâche exclusive ; il s’agit de recruter, d’augmenter la colonne d’assaut qui aura, avec l’État emporté de haute lutte, à prendre la Bastille féodale ; et malheur à nous si nous nous laissons arrêter le long de la route, attendant comme une aumône les prétendues réformes que l’intérêt même de la bourgeoisie est quelquefois de jeter à l’appétit de la foule, et qui ne sont et ne peuvent être que des trompe-la-faim.

    Nous sommes et ne pouvons être qu’un parti de révolution, parce que notre émancipation et l’émancipation de l’humanité ne peuvent s’opérer que révolutionnairement.

    Nous détourner de cette lutte, camarades, c’est trahir, c’est déserter, c’est faire le jeu des bourgeois d’aujourd’hui qui savent bien, comme le disait Millerand à Lens, que le salariat n’est pas éternel, qui savent bien, comme l’a répété comme un écho Deschanel à Bordeaux, que le prolétariat est un phénomène provisoire… mais qui renvoient la disparition de cette dernière forme de I’esclavage à je ne sais quelle date plus éloignée que le paradis même des religions, qui au moins doit suivre immédiatement votre mort.

    Vous ne vous paierez pas de cette monnaie de promesses, vous êtes actuellement trop conscients et trop forts.

    Pas de confusion.

    Mais Jaurès a été plus loin ; il a essayé d’assimiler l’action électorale du socialisme emmanchant le suffrage universel comme un moyen de combat, à l’action ministérielle par la bourgeoisie gouvernementale. Il a été encore au-delà, il a prétendu qu’en installant avec vos propres forces Carette à l’hôtel de ville de Roubaix et Delory à l’hôtel de ville de Lille, vous aviez autorisé Millerand à accepter un morceau de pouvoir de la classe contre laquelle vous êtes obligés de lutter jusqu’à la victoire finale.

    Il vous a cité, d’autre part, certaines paroles de Liebknecht, qui aurait condamné en 1869 l’entrée des socialistes dans les parlements bourgeois, alors que la même année il se laissait porter avec Bebel dans le Reichstag de la confédération de l’Allemagne du Nord ; il vous a rappelé que Liebknecht a pénétré également dans le Landtag de Saxe alors qu’il y avait un serment à prêter et que Liebknecht disait : « Si nous n’étions pas capables de passer par-dessus cet obstacle de papier, nous ne serions pas des révolutionnaires. »

    Quel rapport est-il possible d’établir entre les deux situations ?

    Pour entrer dans le Reichstag de la confédération de l’Allemagne du Nord, il fallait y être porté par les camarades ouvriers organisés ; il fallait y entrer par la brèche ouverte de la démocratie socialiste ; on était le fondé de pouvoir de sa classe.

    Il fallait, pour le Landtag de Saxe, prêter un serment dérisoire, comme celui que Gambetta devait prêter à l’Empire, qui n’empêchait pas que ce fût en ennemi qu’on s’introduisait dans l’Assemblée élective, comme un boulet envoyé par le canon populaire…

    Et vous osez soutenir que les conditions seraient les mêmes de Millerand acceptant un portefeuille de Waldeck-Rousseau ? C’est le prolétariat, paraît-il, qui l’année dernière a donné un tel coup d’épaule électoral que la brèche a été faite par laquelle Millerand a passé ? Une pareille thèse n’est pas soutenable.

    Il est arrivé au gouvernement appelé par la bourgeoisie gouvernementale. (Applaudissements et bravos) Il y est arrivé dans l’intérêt de la bourgeoisie gouvernementale qui, autrement, n’aurait pas fait appel à son concours.

    On pouvait constituer un ministère, même de plus de défense républicaine que celui dont nous jouissons depuis dix-huit mois, sans qu’un socialiste en fît partie. Vous avez parlé du cabinet Bourgeois ; il n’y avait pas de socialiste dans ce cabinet et il a fait, on peut l’affirmer, une ?uvre plus républicaine que le cabinet d’aujourd’hui.

    Une preuve, entre autres, c’est que la loi sur les successions, votée alors, n’a pas trouvé grâce devant le gouvernement de défense républicaine de l’heure présente, qui compte un socialiste et qui a lâché une partie de la réforme d’alors.(Bravos)

    Camarades, le jour où le Parti socialiste, le jour où le prolétariat organisé comprendrait et pratiquerait la lutte de classe sous la forme du partage du pouvoir politique avec la classe capitaliste, ce jour-là il n’y aurait plus de socialisme ; ce jour-là il n’y aurait plus de prolétariat capable d’affranchissement ; ce jour-là les travailleurs seraient redevenus ce qu’ils étaient il y a vingt-deux ans, lorsqu’ils répondaient soit à l’appel de la bourgeoisie opportuniste contre la bourgeoisie monarchiste, soit à l’appel de la bourgeoisie radicale contre la bourgeoisie opportuniste ; ils ne seraient plus qu’une classe, qu’un parti à la suite, domestiqué, sans raison d’être et surtout sans avenir.

    En combattant.

    Je me souviens d’un Parti républicain dont j’ai été, le vieux Parti républicain, qui se refusait au genre de compromission que l’on voudrait imposer aujourd’hui à notre Parti socialiste. L’Empire ayant fait appel, réellement appel à un des Cinq, à Émile Ollivier, quoiqu’il s’agît alors de transformer, ce qui était possible, l’Empire dictatorial en Empire libéral, quoiqu’il y eût au bout de cette collaboration d’un républicain au gouvernement de Bonaparte la liberté de réunion et de presse et le droit de coalition ouvrière, malgré tout, à l’unanimité, la bourgeoisie républicaine, plus intransigeante, possédant sur ses élus une maîtrise plus complète, n’hésita pas à exécuter comme traître M. Émile Ollivier.

    N’aurions-nous donc ni l’énergie ni la conscience des républicains bourgeois de la fin de l’Empire ? Ce n’est d’ailleurs là que la partie incidente de mon rappel au passé. Ce que je voulais mettre en lumière, c’est que le Parti républicain sous l’Empire, comme le Parti socialiste aujourd’hui, disait : « Il faut faire la République, mais il faut marcher en combattant. »

    Cela n’a pas duré longtemps. Un homme est venu, c’était Gambetta, et je me rappelle en 1876, à Belle-ville, il prononçait les paroles suivantes : « Je ne connais que deux manières d’arriver à mon but, en négociant ou en combattant ;je ne suis pas pour la bataille. »

    C’était là l’arrêt de mort du vieux Parti républicain ; l’opportunisme était né, et l’opportunisme républicain, c’était la stérilité républicaine, c’était l’avortement républicain, incapable en trente années d’aboutir même aux réformes politiques qui sont un fait accompli par-delà nos frontières, aux États-Unis d’Amérique ou dans la République helvétique ; c’était,je le répète, la mort du Parti républicain bourgeois !

    Eh bien, aujourd’hui, nous nous trouvons, nous, parti de classe, nous, Parti socialiste, avec des responsabilités plus grandes, avec des nécessités qui s’imposent plus impérieusement, devant les deux mêmes politiques : les uns préconisant la prise du pouvoir politique en combattant, les autres poursuivant cette prise du pouvoir partiellement, fragmentairement, homme par homme, portefeuille par portefeuille, en négociant.

    Nous ne sommes pas pour le négoce : la lutte de classe interdit le commerce de classe ; nous ne voulons pas de ce commerce-là ; et si vous en vouliez, camarades de l’usine, camarades de l’atelier, prolétaires qui avez une mission à remplir, la plus haute mission qui se soit jamais imposée à une classe, le jour où vous accepteriez la méthode nouvelle, ce jour-là non seulement vous auriez fait un marché de dupes mais vous auriez soufflé sur la grande espérance de rénovation qui aujourd’hui met debout le monde du travail…

    Classe contre classe.

    Aujourd’hui ce qui fait la force, l’irrésistibilité du mouvement socialiste, c’est la communion de tous les travailleurs organisés poursuivant, à travers les formes gouvernementales les plus divergentes, le même but par le même moyen : l’expropriation économique de la classe capitaliste par son expropriation politique.

    Cette unité socialiste, jaillie des mêmes conditions économiques, serait brisée à tout jamais le jour où, au lieu de ne compter que sur vous-mêmes, vous subordonneriez votre action à un morceau de la classe ennemie, qui ne saurait se joindre à nous que pour nous arracher à notre véritable et nécessaire champ de bataille.

    La Révolution qui vous incombe n’est possible que dans la mesure où vous resterez vous-mêmes, classe contre classe, ne connaissant pas et ne voulant pas connaître les divisions qui peuvent exister dans le monde capitaliste. C’est la concurrence économique qui est la loi de sa production et c’est la concurrence politique ou les divisions politiques qui, soigneusement entretenues, lui permettent de prolonger sa misérable existence.

    Si la classe capitaliste ne formait qu’un seul parti politique, elle aurait été définitivement écrasée à la première défaite dans ses conflits avec la classe prolétarienne.

    Mais on s’est divisé en bourgeoisie monarchiste et en bourgeoisie républicaine, en bourgeoisie cléricale et en bourgeoisie libre-penseuse, de façon à ce qu’une fraction vaincue pût toujours être remplacée au pouvoir par une autre fraction de la même classe également ennemie.

    C’est le navire à cloisons étanches qui peut faire eau d’un côté et qui n’en continue pas moins à flotter, insubmersible.

    Et ce navire-là, ce sont les galères du prolétariat, sur lesquelles c’est vous qui ramez et qui peinez et qui peinerez et qui ramerez toujours, tant que n’aura pas été coulé, sans distinction de pilote, le vaisseau qui porte la classe capitaliste et sa fortune, c’est-à-dire les profits réalisés sur votre misère et sur votre servitude. (Applaudissements et bravos répétés).

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  • Paul Lafargue – Le 1er Mai et le mouvement socialiste en France (1891)

    mai 1891

    1. Premier Mai 1890

    Le Congrès international de 1889 avait décidé une manifestation internationale du monde du travail le 1er Mai 1890. Quand les délégués qui avaient représenté le prolétariat français à ce congrès se réunirent pour organiser cette manifestation ils étaient sceptiques sur le résultat de leurs efforts.

    La tâche était d’autant plus difficile que le Parti socialiste français ne disposait d’aucun moyen financier; de plus, les  » possibilistes  » se déclaraient contre toute manifestation et essayaient de la faire échouer, cependant que de leur côté, les monarchistes et les boulangistes essayaient de participer à la démonstration pour l’utiliser en faveur de leurs fins politiques.

    Abandonné à ses propres forces, le comité formé à Paris et en province n’avait pas réussi à provoquer une agitation assez forte pour déterminer un mouvement des masses ouvrières. Heureusement, ils devaient trouver dans la presse bourgeoise et chez le président du conseil Constant – 2e édition de Bismarck – une aide aussi vigoureuse qu’inattendue.

    Les délégués étaient fermement décidés à réaliser en dépit de toutes les difficultés la mission qui leur avait été confiée par le congrès international.

    A peine eurent-ils annoncé leur intention de fêter le 1er Mai que la bourgeoisie eut peur. Comment, les ouvriers voulaient forcer à une cessation de travail internationale; par delà les océans et les frontières, ils entendaient exiger la journée légale de 8 heures ? C’était donc une insurrection ! C’était renverser toutes les notions bourgeoises sur la soumission loyale des ouvriers à la volonté des capitalistes et aux lois de leur économie nationale !

    Le 1er Mai allait devenir un jour de révolte pour les esclaves salariés, qui allaient mettre le pays à feu et à sang! Les journaux bourgeois, représentant les intérêts de la classe possédante qui tremblait pour son coffre-fort, publiaient des nouvelles, semant l’effroi parmi les petits bourgeois, en exagérant démesurément les moindres préparatifs de la manifestation.

    Le ministre Constant hurlait à la peur de la révolution et annonçait au monde entier, que pour en triompher, il allait mettre sur pied de guerre toutes les forces armées de l’Etat bourgeois. Ainsi la presse et le gouvernement contribuaient à organiser activement la manifestation de Mai 1890.

    La décomposition de la société capitaliste a déjà atteint un tel degré, que les institutions créées pour assurer sa sécurité, deviennent un facteur d’accélération de sa ruine.

    Les comités d’organisation constataient bientôt les résultats de la propagande faite par le gouvernement; l’idée de la manifestation s’enracinait toujours plus profondément dans les esprits, elle pénétrait dans les masses du prolétariat et devenait le centre autour duquel s’orientaient les conversations dans les ateliers et les fabriques.

    Le 1″ Mai dépassait les espérances des organisateurs de la démonstration.

    En des villes sur lesquelles ils ne comptaient pas ils furent surpris par la quantité d’ouvriers qui chômèrent.

    Les camarades du parti, à Sète, où ils ont conquis la majorité au conseil municipal, n’avaient pas osé proposer une manifestation; ils s’étaient contentés d’organiser un meeting dans la soirée. Quels ne fut pas leur étonnement et leur joie, lorsqu’ils virent le 1er Mai tous les ouvriers du port chômer et, par leur exemple, faire cesser le travail aux tonneliers.

    Vers midi le chômage était général à Sète.

    La manifestation du 1er Mai 1890 fut en France plus imposante que n’espéraient les socialistes.

    Ce n’était pas encore toute la classe ouvrière qui fêtait; seule sa partie la plus avancée avait prouvé qu’elle obéissait au mot d’ordre du Congrès international. Le 1er Mai 1890, le prolétariat d’Europe et d’Amérique s’était élevé dans son élite consciente; les prolétaires de tous les pays se tendaient les mains par delà les préjugés, les frontières et les mers et jurèrent de lutter coude à coude pour se libérer du joug capitaliste.

    Les nouvelles et les mensonges étalés par la presse bourgeoise, avaient fait croire à des mesures répressives de la part du gouvernement. Les bourgeois avaient vu menacer sérieusement leur vie et leur propriété et imitaient les courageux criant devant le danger  » soyez fermes, sauvons nous « .

    Les capitalistes s’effrayaient devant les démonstrations des ouvriers. Le 1er Mai, les magasins, les fenêtres des boutiques dans les quartiers riches de Paris étaient fermés; on aurait dit une ville abandonnée, n’eussent été les places et les rues remplies de policiers et de soldats.

    Les capitalistes avaient eu aussi leur manifestation, la manifestation de leurs craintes. Le 1er Mai 1890 compte parmi Ies dates les plus importantes de ce siècle.

    L’histoire de l’humanité montrait pour la première fois le spectacle du prolétariat du monde entier, uni dans la même pensée, mû par la même volonté, suivant le même mot d’ordre; rassemblement des forces ouvrières dans une action commune.

    Le 1er Mai aurait-il abouti à ce résultat, il aurait une signification immense : les socialistes internationalistes avaient remporté une victoire décisive sur les capitalistes qui avaient opposé à toute action de la classe ouvrière la résistance la plus violente.

    La bourgeoisie a appliqué tous les moyens matériels pour repousser l’organisation politique et économique de la classe ouvrière. Et le résultat ? Le prolétariat organise conformément au mot d’ordre d’un congrès, dans le tohu-bohu d’une exposition universelle de Paris, une manifestation mondiale et montre qu’il se lance uni contre la classe capitaliste pour revendiquer. Le 1er Mai 1890 se lève l’aurore d’une nouvelle ère.

    2. Le Premier Mai 1891

    Le 1er Mai 1890 avait soulevé les masses ouvrières. Des couches de la population laborieuse jusqu’alors restées à l’écart de la propagande socialiste, aspiraient maintenant au besoin de réformes sociales et ce qui est le plus important, croyaient à la possibilité de leur réalisation. Les pionniers de la cause ouvrière comprenaient que la manifestation offrait le puissant levier pour mettre le prolétariat en mouvement.

    Le congrès national décidait de répéter la manifestation et au congrès international de Bruxelles devait être formé le projet de proclamer le 1er Mai jour de fête permanente du prolétariat international.

    Encouragé par le succès du 1er Mai 1890, les socialistes marchaient avec enthousiasme à l’organisation de la démonstration du 1er Mai. Le conseil national du parti ouvrier et le conseil national de la fédération des syndicats lancèrent en février un appel qui fut affiché dans toutes les villes et les centres industriels.

    Je le publie à cette place comme un document historique, car il exerça l’effet décisif sur le succès de la démonstration.

    MANIFESTATION INTERNATIONALE DU 1er MAI

    AUX OUVRIERS FRANÇAIS

    Camarades, nous approchons du 1er Mai ; tous les partis ouvriers d’Europe, d’Amérique, d’Australie ont décidé au congrès international de faire de cette date l’anniversaire international du travail. Les nouvelles parvenues de tous côtés montrent que les ouvriers s’apprêtent, jusque dans les coins les plus reculés, pour cette action internationale de solidarité.

    En ce jour les frontières doivent être abolies ; sur toute la terre on verra que ce qui doit être uni est uni, et décidé ce qui doit être décidé.

    D’un côté, la main dans la main, animés par l’espérance commune d’émancipation, les producteurs de toutes les richesses, les prolétaires qu’on cherche à jeter les uns contre les autres sous le couvert du patriotisme, d’un autre côté, les exploiteurs de toutes espèces coalisent leurs efforts, poussés par la peur et la lâcheté contre un courant historique qu’ils ne peuvent retenir et qui les emportera. Camarades, ouvriers de France : la question sociale est mise dans toute sa réalité devant les yeux des indifférents. Etant donné la surproduction de richesses qui devient pour la classe des producteurs, une source de misère, chacun doit réfléchir et se demander :

    Pourquoi de tels rapports sont-ils possibles ?

    Pourquoi les ouvriers de l’atelier, du comptoir, du magasin voient-ils qu’on leur diminue les salaires, qu’on prolonge leur journée de travail, que leurs femmes et leurs enfants sont toujours entraînés plus nombreux dans les bagnes capitalistes pour les concurrencer ? Pourquoi les petits marchands disparaissent-ils les uns après les autres, ruinés par les coopératives de consommation des entreprises et des grands magasins ?

    Pourquoi le petit propriétaire paysan est-il accablé d’impôts et d’hypothèques, tenaillé par l’usurier, chassé de la propriété du sol, sur lequel il peine tant, jusqu’au jour où, sous prétexte de défendre la patrie, il devra défendre le profit du voleur quotidien qui le spolie de son lopin de terre ?

    Si vous constatez qu’à notre époque, dans tous les systèmes politiques différents, dans les pays d’institutions républicaines, comme dans les monarchies, tout ce qui travaille et produit est exploité et opprimé, vous serez convaincus que la cause fondamentale du mal social que vous subissez dans l’ordre économique réside dans le fait que tous les moyens de production et les matières premières sont devenus le monopole de la classe capitaliste au lieu d’appartenir aux prolétaires qui leur donnent de la valeur par leur labeur.

    Vous aurez la conviction que pour changer cet état de choses il faut faire cesser la séparation existant entre le travail et la propriété : pour cela venir en masses conscientes vers le socialisme. Rompez avec les réactionnaires qui s’efforcent de ressusciter un ordre social mort et périmé, mais rompez aussi avec les républicains bourgeois au service, comme les royalistes, de vos exploiteurs et qui viennent d’organiser au profit des usuriers un nouveau complot de famine sous forme de droits de céréales, de viande, de vin, accourez vers le parti des masses, le parti du travail, avec lui menez la lutte jusqu’à la victoire, qui assurera au peuple la restitution des moyens de production, lui permettant ainsi de jouir du fruit de son travail.

    La journée légale de 8 heures, mot d’ordre revendicatif de la prochaine manifestation du 1er Mai, signifie les premiers pas sur la voie de votre libération qui dépend de vous.

    En forçant à limiter la somme de travail, que vos maîtres capitalistes cherchent à décharger le plus possible sur la classe ouvrière sans distinction d’âge et de sexe, vous ferez place dans les ateliers aux chômeurs affamés. Réclamez une augmentation de vos salaires indispensable pour votre développement spirituel et l’exercice de droits d’hommes et de socialistes. 

    Conseil National du Parti socialiste : S. DEREURE, FERRANT, JULES GUESDE, PAUL LAFARGUE.
    Pour le Conseil National de la fédération des syndicats : A. DELCLUZE, FOURNIER, MANOUVRIER, A. MARTIN, SALEMLIER.

    Cet appel était à peine affiché que la police le fit lacérer dans de nombreuses villes. Ferroul interpella à la Chambre le ministre Constant sur cette violation de la loi.

    Le ministre de l’Intérieur, qui passe pour spirituel chez les philistins, ne trouva d’autre réponse à faire sur la lacération des affiches qu’en prétendant qu’elles gênaient la circulation des rues en rassemblant la foule pour les lire.

     » Mais une affiche est posée pour être lue, répliqua Ferroul. Votre répression brutale et illégale donnera plus de publicité à l’appel des socialistes « .

    L’appel fut en effet publié par toute la presse qui se mit cette année au service des socialistes, comme si elle avait été payée par eux.

    Les journaux s’informaient des moindres nouvelles relatives au 1er Mai et publièrent de nombreuses interviews avec les leaders socialistes de Paris et des départements.

    Les délégués demeurant à Paris qui avaient participé aux congrès de Lille et de Calais où une nouvelle démonstration du 1″ Mai avait été décidée, croyaient que la manifestation projetée pourrait fournir l’occasion d’unir les différentes fractions du parti socialiste pour une action commune.

    Ils s’adressèrent à toutes les Chambres syndicales et aux groupes socialistes sans distinction de tendances pour réclamer l’envoi de délégués pour constituer un comité général, auquel devait être confié l’organisation de la manifestation.

    Les marxistes oublièrent tout ce qu’ils avaient reproché aux autres fractions, ils s’efforcèrent d’unir en un seul bloc toutes les forces révolutionnaires, mais leurs efforts échouèrent.

    Le comité général devint un foyer d’intrigues : les possibilistes, qui avaient repoussé l’année dernière cette manifestation, participaient au comité en vue de faire échouer cette manifestation au moins à Paris, car ils ne possédaient aucune influence en province.

    Les marxistes se souvenaient du concours que leur avait prêté partiellement M. Constant dans l’organisation de la fête du travail en 1890, ils ne voulurent pas lui enlever l’occasion cette fois encore d’offrir ses services.

    L’année dernière, il avait massé d’importantes forces de police, infanterie, cavalerie dans l’entourage du Sénat et de la Chambre des députés, jetant la terreur dans les quartiers riches. Les marxistes décidèrent de lui fournir le prétexte d’occuper militairement l’ensemble des quartiers de la capitale et de jeter ainsi la panique parmi toute la population de Paris.

    A cet effet, ils proposèrent au comité général de convoquer le soir du 1er Mai, tous les députés, les conseillers municipaux et les conseillers prud’homaux de Paris aux mairies des vingt arrondissements pour y recevoir les délégations qui devaient venir leur présenter les revendications sociales déterminées au nom de leurs électeurs.

    Constant avait mobilisé dans tous les quartiers les troupes provoquant ainsi une agitation et une grande effervescence. La vue de la force armée, loin de tranquilliser les bourgeois les effraya, car elle éveillait en eux la croyance que leur vie et leurs biens étaient en danger. Cette mobilisation provoqua au contraire la curiosité et la colère de la foule qu’elle devait endiguer.

    L’ouvrier parisien, qui en de tels moments révèle une combativité héroïque, est de nature un gai compagnon.

    Il ironise volontiers le gouvernement et raille la police, une manifestation est pour lui une fête. Il prend les choses gaiement. Il n’oppose aucune résistance aux attaques de la police et de la cavalerie, il court devant eux et s’écarte pour laisser passer  » l’avalanche « , mais revient immédiatement à la place d’où il avait été chassé.

    De telle sorte la force armée doit renouveler continuellement ses attaques pour balayer le terrain. Lors de la démission du président Grévy, la foule afflua durant trois jours auprès de la Chambre des députés, s’amusant à ce jeu de  » flux et de reflux « . Hommes et chevaux de la force armée s’étaient montrés si acharnés qu’en deux jours de semblable travail ils se rendirent impropres au service actif.

    La population parisienne a inauguré ainsi une nouvelle tactique de combats de rues : sans un coup de fusil elle pouvait réduire à l’impuissance toute une armée.

    L’envoi de délégations aux mairies, proposé par les marxistes, aurait permis aux Parisiens d’exercer leur art stratégique. Les troupes pénétraient-elles dans les quartiers isolés, elles ne pourraient laisser tranquilles les ouvriers indifférents, ils auraient abandonné en masse les ateliers pour voir ce qui se passait.

    Ils auraient grossi le nombre des manifestants venus en simples spectateurs, ils auraient pris part à la manifestation. Tous les faubourgs ouvriers seraient alarmés et la foule convoquée et mise en mouvement se serait portée naturellement vers la Chambre des députés, rendez-vous traditionnel du peuple de Paris. Sur la place de la Concorde, 2 à 300.000 hommes seraient accourus et la manifestation serait si imposante qu’on n’en aurait jamais vue de pareille.

    Les ouvriers parisiens auxquels on avait interdit les meetings en plein air, auraient conquis le droit de manifester dans la rue.

    Aucun gouvernement capitaliste n’enlèvera volontairement au prolétariat ce droit qui menace son existence.

    Les feuilles ministérielles et officielles dénoncèrent le projet des marxistes, et les possibilistes, qui au moment de la crise boulangiste se trouvèrent à la solde de Constant, intriguèrent pour faire échouer la grève générale.

    Cependant, différer ne veut pas dire renoncer, l’avenir réalisera ce projet. Les Congrès de Lille et de Calais avaient résolu d’envoyer des délégués des groupes socialistes et des chambres syndicales de province à Paris.

    Ils devaient s’unir aux délégués parisiens pour présenter à la Chambre la revendication de la journée de 8 heures. Les possibilistes, formant la majorité au comité général, s’opposèrent à l’envoi de cette délégation.

    Les marxistes sortirent du comité et décidèrent d’organiser par leurs propres forces la manifestation.

    Pendant que les possibilistes intriguaient pour faire échouer la démonstration, les anarchistes, de leur côté, travaillaient contre la fête du 1er Mai, ils détournaient les ouvriers de l’idée de cesser le travail sous prétexte qu’ils devaient perdre le salaire d’une journée de travail, ils leur recommandaient de faire la révolution sociale.

    Ces bonnes gens qui ne pouvaient risquer de faire perdre leur salaire, la fête du 1er Mai, voulaient persuader aux ouvriers qu’ils étaient prêts à mettre leur vie en danger en se précipitant dans un putsch! Il y a quelques années, la police se servait surtout des anarchistes pour empêcher l’agitation des chômeurs.

    Elle voulait les utiliser contre les manifestations de Mai, mais là elle fut déçue dans ses espérances, comme la suite des événements le prouve.

    Malgré les intrigues possibilistes et la propagande anarchiste, une quantité de travailleurs a  » fêté  » le 1er Mai ; la population ouvrière est venue en masse à la Chambre des députés pour donner plus de force par sa présence à la forte délégation de 37 hommes envoyée par les organisations parisiennes et départementales à laquelle s’était joint le député anglais Cunningham Graham.

    Certainement le nombre de manifestants eût été dix fois plus grand, sans ces manœuvres qui rejetaient chaque démonstration de rue, tandis que celle-ci est précisément le seul moyen de mettre en mouvement la population de Paris et d’exercer une pression sur les décisions des pouvoirs publics. M. Floquet, président de la Chambre et Arlequin de la comédie du parti radical, se refusa à recevoir les délégués parce que leur nombre, à ce qu’il dit, était trop grand.

    Quand les ouvriers et socialistes envoient une délégation revendiquer pacifiquement une réforme légale, les portes des pouvoirs publics restent fermées, tandis qu’elles sont largement ouvertes aux délégations capitalistes.

    3. Le Premier Mai dans les départements

    Le 1er Mai 1890 avait été fêté dans les villes de province avec un plus grand enthousiasme qu’on escomptait. A Roubaix, par exemple, lès ouvriers avaient trouvé que ce n’était pas assez de manifester une journée et avaient fêté trois jours ; dans plusieurs endroits on a profité de l’occasion pour réclamer aux industriels des améliorations des conditions de vie et déclaré la grève.

    La manifestation avait causé aux cercles ouvriers une pro fonde impression, à tel point que l’ensemble des délégués aux congrès de Calais et de Lille (Octobre 1890) avait adopté la proposition que le premier mai, une grande démonstration ait lieu, mais que les ouvriers seraient libres dans chaque localité de la réaliser sous la forme qui serait possible.

    Le mot d’ordre lancé par le conseil national du parti, les chambres syndicales et les groupes socialistes commencèrent à agiter à partir de février la population ouvrière. Dans les grandes villes furent fondés des comités qui organisèrent des meetings et envoyèrent des orateurs là où il en était besoin.

    On me remit la tâche, fixée par le conseil national, d’agiter plusieurs centres industriels du département de la Seine Inférieure, de la Loire Inférieure, du Nord et du Pas-de-Calais.

    Mon voyage me conduisit dans des villes comme Fourmies, Wignelie, Anay et d’autres où jamais les réunions socialistes n’avaient été tenues.

    Ce qui me plut ce fut le grand nombre de travailleurs qui participa à mes meetings, écoutant avec attention, applaudissant avec enthousiasme, les théories socialistes.

    Un journal réactionnaire condamna les théories socialistes folles et criminelles, mais ne pût s’empêcher d’ajouter qu’elles pouvaient  » enchaîner  » l’esprit des ouvriers et soulever les masses ouvrières.

    Qu’est-ce que cela signifie? Les théories de Marx ne sont pas les rêves utopiques d’un génial penseur, mais le réflexe spirituel du processus et des phénomènes réels de la société capitaliste. Voilà d’où leur vient leur puissance irrésistible de propagande.

    La classe des capitalistes n’a pas seulement organisé à son avantage la colossale centralisation des moyens de production, mais elle a créé en même temps la classe des prolétaires qui lui arrachera ses moyens de production.

    En accablant l’ouvrier de  » surtravail « , en l’opprimant sous le fardeau de la misère, elle lui rend l’existence insupportable et le force à devenir révolutionnaire.

    Pendant ma tournée de propagande, je pus observer combien les masses ouvrières avaient été préparées pour le socialisme par le capitalisme. Comme je m’arrêtais à Nantes, une délégation d’ouvriers vint me trouver pour me demander de tenir une réunion à Saint-Nazaire qui suffirait à faire chômer l’ensemble des chantiers maritimes. Vu mon temps limité, je ne pus satisfaire leur demande ; leur attente ne fut pas vaine : sans grande réunion, le 1er Mai, tous les métallos de Saint-Nazaire, 500 environ, désertèrent le travail.

    A Fresnay-le-Grand, petite ville industrielle du département du Nord, qui compte 3.000 habitants, 1.000 assistèrent à mon exposé ; le 1er Mai, 3 tissages et 2 filatures furent fermés parce que le personnel n’était pas venu travailler. Qui se rappelle combien il était difficile d’intéresser les masses aux questions sociales, est surpris d’assister à un essor si immense accompli dans ces dernières années, surtout depuis le 1er Mai 1890.

    La question sociale est devenue le centre d’intérêt de la classe ouvrière. La manifestation de mai se montre comme le levier le plus puissant que les socialistes français possèdent pour influencer les masses et les mobiliser.
    Veut-on se rendre compte du progrès du socialisme, on n’a qu’à visiter les centres industriels de province.

    A Paris aussi bien que dans quelques grandes villes, qui font plutôt du commerce que de l’industrie, les ouvriers ont pris part depuis lors à des luttes politiques: ils embrassèrent la cause, les querelles de bourgeois avec tant de passion, qu’ils oubliaient leurs propres revendications. Aux questions politiques, ils ajoutèrent les questions de querelles religieuses, différents intérêts spirituels, qui occupent les populations des grandes villes.

    Dans les centres industriels, au contraire, le problème économique n’est pas caché et masqué par les questions politiques et religieuses ; là se montre ouvertement la lutte du capital contre le travail: l’ouvrier concentre toutes ses pensées et ses efforts sur ce seul point.

    Cette circonstance confère au mouvement ouvrier du département un caractère fortement socialiste, le prolétariat de province est plus socialiste aujourd’hui que la population ouvrière de Paris. Ce fait est de la plus haute importance pour notre mouvement historique.

    Depuis le commencement de notre siècle Paris a donné le signal de toutes les révolutions politiques. Paris fut le porteur du flambeau des révolutions en 1830, 1848 et 1871, les départements ratifièrent les changements accomplis dans la forme de gouvernement à Paris.

    Or, comme Paris maintenant n’a plus à faire les premiers pas vers une révolution politique mais vers une révolution sociale qui correspond au grand bouleversement de 1789, les départements sans préparation, surpris, étouffèrent la révolution de la capitale.

    Tout l’assaut de la réaction se porta sur elle, c’est la cause qui provoqua l’écrasement de la Commune de Paris. La province est aujourd’hui préparée à une révolution socialiste mieux même que Paris. La population de cette capitale est si nerveuse et impressionnable qu’elle peut être soulevée par une tempête et un jour être subitement précipitée dans un mouvement révolutionnaire.

    Donnerait-elle ce jour-là le signal de la révolution, la province se lèverait comme un seul homme pour la soutenir, pour la précéder même comme cela arriva en 1789. Les premières attaques contre la propriété foncière féodale partirent de la population paysanne. Les paysans et bourgeois s’emparèrent des châteaux et brûlèrent les titres de propriétés et de l’arbre généalogique, les Marseillais qui campaient aux Champs-Elysées prirent d’assaut les Tuileries le 10 août et portèrent le coup décisif à la royauté de droit divin.

    Depuis plusieurs années le mouvement socialiste est si renforcé en province qu’il influence les élections municipales ; jusque dans ces derniers temps les administrations des villes et les conseils municipaux appartenaient à la bourgeoisie ou se trouvaient aux mains des ouvriers dits intelligents, bénéficiant de la faveur de leurs maîtres.

    Les capitalistes avaient fait leur possible pour exclure les ouvriers et les socialistes des administrations municipales ; c’est pour cela qu’on décida que les fonctions municipales devaient être exercées gratuitement et les ouvriers qui étaient assez courageux pour se présenter eux-mêmes comme candidats étaient congédiés de leur travail.

    Malgré ces manœuvres, le chiffre de municipalités socialistes s’élevait à chaque élection, dans plusieurs villes, les socialistes gagnaient la majorité des municipalités.

    Le prolétariat a commencé à s’emparer des pouvoirs publics. Ce fait sera d’autant plus important que la situation deviendra plus sérieuse ; les municipalités socialistes se trouvant en liaison les unes avec les autres sont appelées à exercer l’influence décisive sur le cours des événements. Un des résultats de leur activité est la fondation dans plusieurs villes des Bourses de travail qui centralisent les forces ouvrières pour la lutte sur le terrain économique.

    Le 1er Mai devait avoir une grande importance dans les départements français. Partout où existaient des chambres syndicales et des groupes socialistes on essaya par tous les moyens d’organiser le chômage le plus général possible et des démonstrations de rues.

    En dépit des efforts des industriels et des armées du gouvernement pour empêcher l’agitation, celle-ci fut dirigée aussi tranquillement qu’énergiquement. Dans maintes localités comme à Fourmies, les ouvriers manifestèrent avant le 1er Mai leur intention de fêter ce jour-là. Dans d’autres villes, comme à Calais, la cessation du travail ne fut pas décidée dans un meeting public, enlevée par un discours, mais le personnel de 120 filatures dans un referendum se déclara unanimement pour un chômage général.

    Les industriels mécontents avouant qu’ils n’étaient par les maîtres des fabriques, n’osèrent pas repousser la résolution. A Roubaix, les fabricants se rappelaient que leurs efforts de l’an dernier avaient provoqué plusieurs grèves et manifestèrent leur intention de faire reconnaître le 1er Mai, comme le 14 juillet, fête légale.

    Dans plusieurs mines de charbon, les administrations furent assez intelligentes pour déclarer qu’elles n’approuveraient pas en vérité, le chômage d’un jour, mais elles se prononcèrent contre les propriétaires de mines qui ne chôment pas.

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  • X° Congrès national du Parti Ouvrier Français (1892)

    Marseille, 24-28 septembre 1892


    Déclaration

    Le 10° Congrès national du parti ouvrier français, au nom des 107 villes et des 718 groupes ou syndicats qu’il représente, salue les travailleurs du monde entier qui, organisés en parti international de classe, combattent pour l’émancipation sociale et il envoie l’expression de ses plus vives sympathies à ceux et à celles qui, sous la torture russe et dans les prisons monarchiques et républicaines d’Europe et d’Amérique, expient leur dévouement à la grande cause de la libération humaine.

    Il acclame dans les victoires socialistes du premier mai le prochain et décisif avènement au pouvoir politique du prolétariat, appelé à faire aboutir la révolution ouvrière en instaurant, sur les ruines du vieux système capitaliste, la propriété et la production sociales.

    Douloureusement ému par les troubles de Liévin et de Lens, il crie aux mineurs du Pas-de-Calais: « cessez une lutte fratricide ! Ce n’est pas contre vos frères de misère de Belgique que vos colères doivent se tourner, mais contre les Compagnies qui se servent de leurs bras pour vous affamer et vous asservir ».

    Il félicite les ouvriers de Carmaux qui, après avoir installé leur classe à l’Hôtel-de-ville, se sont solidarisés avec leur élu Calvignac pour la défense du suffrage universel. Et, en même temps qu’il flétrit un gouvernement prétendu républicain qui, en insurrection contre son propre principe, déshonore l’armée française en la mettant, comme au 2 Décembre, au service d’un attentat contre la souveraineté populaire, il le somme de retirer immédiatement du champs de grève nos soldats transformés en chiens de garde de la propriété capitaliste et de frapper de déchéance une Compagnie qui se sert du sous-sol national pour supprimer les droits politiques de toute une population.

    Il s’engage enfin, au nom du parti, à soutenir de toutes ses forces et jusqu’au bout ces combattants du droit ouvrier au gouvernement du pays, en multipliant les souscriptions et en organisant par toute la France une campagne de réunions publiques.


    Résolutions

    Le 1er Mai 1893

    Considérant que la démonstration internationale de mai a pour but d’affirmer la solidarité des travailleurs de tous les pays et de les acheminer, par une action commune, à l’expropriation politique et économique de la classe capitaliste;

    Considérant que la journée de huit heures, qui a été choisie comme revendication principale et générale, est, en même temps que la plus importante des réformes à arracher à la société bourgeoise, une protestation contre le sur-travail dont les prolétaires sont victimes au seul profit de la classe parasitaire et le moyen de démontrer aux masses encore ignorantes qu’elles n’ont rien à attendre des pouvoirs publics tant qu’ils seront aux mains de leurs exploiteurs économiques;

    Le 10° Congrès national du Parti ouvrier décide:

    1. Que, le 1° mai 1893, le travail devra être partout suspendu et les usines, mines, ateliers vidés, où les travailleurs ne manufacturent, avec la fortune du maître, que de la misère pour eux et leurs familles;
    2. Que, pour le reste, les travailleurs auront à manifester d’après les circonstances locales et sous la forme qu’ils jugeront la meilleure, soit qu’ils votent, comme à Paris où le scrutin sera ouvert, pour des candidats de leur classe; soit qu’ils usent de leur droit à la rue; soit qu’avec les municipalités socialistes ils fêtent leur premier avènement au pouvoir communal; soit que, par de nouvelles mises en demeure, ils fassent éclater la mauvaise volonté et l’impuissance de nos dirigeants bourgeois.

    Le Congrès n’entend exclure aucun mode de participation au 1er mai. Il les admet tous et ne demande au prolétariat franais que d’être debout ce jour-là, au cri de : Vive les huit heures ! Vive l’Internationale ouvrière !

    Congrès international de Zurich

    Considérant que la journée de huit heures est inscrite au programme des partis socialistes des deux mondes et que sa réalisation sera étudiée au Congrès international de Zurich;

    Considérant que les Trade’s-Unions de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, après avoir pris part au Congrès de Bruxelles, déchirent le pacte international qui a été conclu en organisant sur cette question spéciale un Congrès international à Londres en opposition à celui de Zurich;

    Considérant que l’agitation pour la journée légale de huit heures est sortie du Congrès international de Paris de 1889 et que les Trade’s-Unions ne l’ont acceptée que sous la pression du mouvement socialiste;

    Considérant que le Parti socialiste international ne peut laisser limiter à la seule question des huit heures l’agitation ouvrière ainsi que le voudrait la majorité trade’s-unioniste de Glasgow;

    Le 10° Congrès national du Parti ouvrier français, formé des représentants de 718 Chambres syndicales et groupes socialistes, décide qu’il ne prendra pas part au Congrès de Londres; blâme la majorité antisocialiste de Glasgow d’avoir essayé de jeter la division dans le parti du travail en organisant le Congrès de Londres et invite les Trade’s-Unions à rallier le mouvement ouvrier international et à se faire représenter au Congrès de Zurich.


    Le Conseil national du Parti est chargé de demander à la commission suisse d’organisation du Congrès international de Zurich d’avancer la tenue dudit Congrès au mois d’avril, pour permettre une entente internationale en vue du 1° mai.

    Dans le cas où, pour des raisons internationales, le Congrès ne pourrait avoir lieu en avril, la commission d’organisation est invitée à le renvoyer au mois de novembre, pour qu’il ne coïncide pas avec la bataille électorale que le Parti ouvrier aura à livrer l’été prochain sur le terrain législatif.


    Le Congrès décide que les délégués du Parti ouvrier français à Zurich auront à aborder, à discuter et à résoudre les questions – encore inconnues – qui pourraient figurer à l’ordre du jour, dans le sens du programme et de la tactique du Parti.

    Les prochaines élections législatives

    Le 10° Congrès national du Parti ouvrier décide:

    1. Que, fidèle à son rôle d’agitateur et d’instructeur des masses prolétariennes, le Parti devra, l’année prochaine, engager la lutte dans toutes les circonscriptions où il compte des groupes et des membres sans avoir à se préoccuper des chances de succès;
    2. Qu’au cas où, par endroits, des coalitions s’imposeraient, les candidats du Parti sont tenus à rester sur le terrain de la lutte de classe et à arborer le programme général et le titre du parti;
    3. Qu’il sera toujours loisible, aux groupes, d’adjoindre à ce programme telles revendications locales ou professionnelles qui seraient nécessaires, étant donné qu’en aucune circonstance ces adjonctions ne seront en contradiction avec le but du Parti et sa tactique.

    Le Congrès invite, en outre, les organisations du Parti à se préparer, dès aujourd’hui, à la prochaine bataille électorale en organisant, sans tarder et par semaine, le sou du scrutin.

    Les municipalités socialistes et le programme de Lyon

    Le 10° Congrès national du Parti ouvrier décide:

    1. Que les Conseils municipaux socialistes devront poursuivre sans relâche l’application du programme de Lyon;
    2. Que les conseillers socialistes isolés au sein d’assemblées bourgeoises auront à s’efforcer de faire prévaloir ces réformes dans leur sphère d’action.

    Le Congrès charge en outre le Conseil national de servir d’intermédiaire entre les municipalités et le Parti et de les tenir mutuellement au courant des moyens employés par chacune d’elles pour la bonne et prompte exécution du programme qui leur est commun.

    De la propagande et de l’organisation du Parti dans les campagnes

    Le Congrès décide de compléter le programme général du parti par le programme agricole suivant destiné à rallier au socialisme les travailleurs des champs:

    Article premierMinimum de salaire fixé pare les syndicats ouvriers agricoles et par les conseils municipaux, tant pour les ouvriers à la journée que pour les loués à l’année (bouviers, valets de ferme, filles de ferme, etc.)
    Art. 2 –Création de prud’hommes agricoles;
    Art. 3 –Interdiction aux communes d’aliéner leurs terrains communaux; amodiation par l’Etat aux communes des terrains domaniaux, maritimes et autres actuellement incultes; emploi des excédents des budgets communaux à l’agrandissement de la propriété communale;
    Art. 4 –Attribution par la commune des terrains concédés par l’Etat, possédés ou achetés par elle, à des familles non-possédantes, associées ou simplement usufruitières, avec interdiction d’employer des salariés et obligation de payer une redevance au profit du budget de l’assistance communale;
    Art. 5 –Caisse de retraite agricole pour les invalides et les vieillards, alimentée par un impôt spécial sur les revenus de la grande propriété;
    Art. 6 –Achat par la commune de machines agricoles et leur location à prix de revient aux cultivateurs; – Création d’associations de travailleurs agricoles pour l’achat d’engrais, de drains, de semences, de plants, etc., et pour la vente des produits ;
    Art. 7 –Suppression des droits de mutation pour les propriétés au-dessous de 5000 francs;
    Art. 8 –Réduction, par des commissions d’arbitrage, comme en Irlande, des baux de fermage et de métayage, et indemnité aux fermiers et aux métayers sortants pour la plus-value donnée à la propriété;
    Art. 9 –Suppression de l’article 2102 du code civil donnant aux propriétaires un privilège sur la récolte, et suppression de la saisie-brandon, c’est-à-dire des récoltes sur pied; constitution pour le cultivateur d’une réserve insaisissable comprenant les instruments aratoires, les quantités de récolte, fumiers et têtes de bétail indispensables à l’exercice de son métier;
    Art. 10 –Révision du cadastre, et, en attendant la réalisation de cette mesure générale, révision parcellaire par les communes;
    Art. 11 –Cours gratuit d’agronomie et champs d’expérimentation agricoles.

    Conseil national pour 1892-93

    A l’unanimité le Conseil national sortant est réélu, composé des citoyens Crépin, Dereure, Ferroul, Jules Guesde, Paul Lafargue, Prévost, Quesnel.

    Le prochain Congrès national

    Mandat est donné au Conseil national de désigner le siège du prochain Congrès national du Parti, en en avisant, au moins trois mois à l’avance, les groupes et syndicats adhérants.

    Vœux

    Deux vœux ont été émis à l’unanimité: le premier en faveur d’une amnistie pleine et entière imposée aux pouvoirs publics par l’opinion et l’action populaire; le second tendant à l’union des forces socialistes et à la prochaine formation de tous les travailleurs en un grand et unique Parti ouvrier.

    Un troisième vœu, émanant du dernier Congrès régional du Parti ouvrier du Nord et visant à substituer aux Congrès internationaux de deux ans en deux ans des conférences internationales aussi fréquentes que l’exigeraient les circonstances et composées de délégués des Conseils nationaux des divers partis socialistes, a été réservé pour une étude ultérieure, le Congrès se bornant à en prendre acte.

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  • Paul Lafargue – La base philosophique du Parti ouvrier (1882)

    Publié dans L’Egalité du 19 mars 1882

    Le matérialisme économique tel que nous l’a enseigné Karl Marx, bannit de l’histoire de l’évolution humaine toute conception idéaliste ; il nous apprend à ne pas rechercher les causes de l’évolution humaine dans l’action d’un être supérieur, placé en dehors et au-dessus du monde, ainsi que le font les déistes, ni dans la réalisation d’une idée préconçue et préexistante ainsi que le font les historiens et les politiciens idéalistes, qui croient que l’évolution humaine a pour but de réaliser un certain idéal de justice, de liberté, d’autonomie etc. [1], mais dans les transformations des milieux dans lesquelles vivent les sociétés humaines, dans leur action sur l’homme et dans la réaction que l’homme exerce sur ces milieux.

    L’homme vit dans deux milieux, le milieu cosmique fourni par la nature, et le milieu économique, créé par l’homme.

    L’histoire naturelle parvenue à sa phase philosophique depuis Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, Darwin, essaye d’expliquer comment les plantes et les animaux se sont modifiés, transformés en variétés et en espèces pour s’adapter aux conditions du milieu cosmique ou naturel, dont ils subissent l’influence [2].

    L’homme subit ainsi que les plantes et les animaux, l’influence du milieu cosmique, de là les différences observées dans les races humaines ; mais l’homme s’est créé un milieu économique dont il subit aussi les actions.

    — Les actions et réactions combinées de ces deux milieux sont les causes déterminatives de l’évolution de l’homme et des agglomérations humaines.

    L’histoire de la formation de la terre nous prouve que le milieu cosmique évolue. A cette évolution cosmique Geoffroy Saint-Hilaire rattachait principalement sa théorie ; par exemple la transformation des reptiles en oiseaux ; il l’attribuait aux changements de l’atmosphère, qui en s’enrichissant d’oxygène permit l’existence d’animaux à sang chaud.

    Mais le milieu cosmique évolue lentement, il faut des milliers et millions d’années pour qu’il s’y produise des changements de quelque importance ; pour cette raison les espèces animales et végétales paraissent fixes.

    Mais le milieu économique évolue rapidement ; pour cette raison l’histoire de l’homme et des sociétés humaines comparées à celles des animaux et des sociétés animales présente une marche si mouvementée et si diversifiée ; pour cette raison il existe de si grandes différences entre les diverses races des hommes : entre l’intelligence d’un Parisien et d’un Fuégien il y a plus de différence qu’entre l’intelligence de différentes races de chiens et de singes.

    Par conséquent c’est dans le milieu économique, dans son évolution que l’on doit chercher les causes déterminantes de l’évolution de l’homme et des sociétés humaines : c’est là que résident les causes de « la grandeur et de la décadence » des nations, des luttes civiles qui ont déchiré leur sein, des luttes étrangères qui ont ébranlé des continents ; c’est là que gisent profondément ensevelies loin du regard des idéalistes, les origines matérielles des religions, des philosophies hantant la tête humaine.

    — Le milieu économique domine l’homme physique et intellectuel, comme le milieu cosmique domine l’animal physique et intellectuel.

    Donnons un exemple de l’application de la nouvelle théorie.

    On trouve encore en Asie, Océanie et même en Europe, des peupler ne connaissant pas la propriété privée de la terre, si ce n’est celle de la maison et du jardin attenant.

    La terre est possédée collectivement par toute la tribu ; les terres arables sont divisées tous les ans ou tous les trois et sept ans entre les familles ; les bois et les pâturages restent toujours indivis.

    Les dernières fouilles géologiques montrent que les premiers habitants de la France taillaient leurs armes de silex de la même façon que les taillent encore aujourd’hui les aborigènes de l’Australie : de même les historiens modernes retrouvent la propriété collective de la terre aux débuts de toute société humaine, malgré les différences de climat, de race.

    La propriété collective est un des moules économiques dans lesquels l’humanité a été coulée.

    Chez tous les peuples vivant sous le régime de la propriété collective, on observe une organisation sociale et familiale spéciale, qui ne s’observe dans aucune autre société vivant sous une autre forme propriétaire.

    Chez les peuples à propriété collective malgré les différences de race et de climat, on trouve toujours les mêmes passions, vices et vertus.

    Ainsi le vol, la vertu par excellence des civilisés bourgeois vivant sous le régime de la propriété individuelle, est inconnu dans le sein des communautés primitives : tous les membres vivent de leur travail, pas un ne vit en faisant travailler autrui et en lui volant une partie des produits de son travail. Les membres se prêtent mutuellement leurs services, sans réclamer aucune rétribution.

    En Russie, dans l’Inde, quand une famille ne peut achever sa moisson, les autres familles l’aident, et n’attendent pour tout salaire qu’une bonne noce, où l’on boit à la rigolade.

    Dans ces communautés primitives, il n’y a pas de lois, pas de justice (voir Egalité , n° 2 et 3), il n’y a que des coutumes : la seule punition de ceux qui violent la coutume est la réprobation générale ; parfois, comme dans certaines tribus de l’Inde, le coupable est tenu à payer une certaine quantité de boisson, bue dans les réjouissances publiques. — Comme ces mœurs des tribus collectivistes sont opposées aux mœurs des bourgeois individualistes !

    Si partout où l’on trouve la propriété collective on retrouve ces mœurs étranges, ces organisations sociales et familiales spéciales, c’est qu’elles sont intimement liées à la forme collectiviste de la propriété, elles en sont les produits naturels ; aussi, dès que cette forme propriétaire se transforme, on voit immédiatement apparaître de nouvelles organisations sociales, de nouvelles mœurs, habitudes, idées.

    Dans l’Inde, où l’on peut étudier la série évolutive de la propriété collective et sa transformation en propriété féodale, puis en propriété individuelle bourgeoise, on voit apparaître successivement les organisations sociales et les mœurs des sociétés féodales et bourgeoises.

    Si une des phases d’arrivée de l’évolution de la propriété est la propriété capitaliste, la propriété capitaliste elle-même n’est qu’une phase transitoire de l’évolution de la propriété.

    Mais avec la propriété capitaliste, c’est-à-dire l’appropriation individuelle des moyens de production devenus collectifs par des capitalistes individuels ou associés, on voit surgir des formes sociales et des mœurs inconnues dans toute société.

    Par exemple, dans toutes les sociétés à propriété capitaliste, le parlementarisme finit par s’établir, en dépit de toutes les oppositions ; la dissolution de la famille s’accentue, la religion polythéiste catholique prend la forme monothéiste protestante ou philosophique ; la littérature après avoir traversé la phase romantique, aboutit au naturalisme plus ou moins virulent ; les mœurs sont profondément affectées, la loyauté et le courage des sociétés féodales sont remplacés par la rouerie et l’intrigue devenues les meilleurs moyens de parvenir.

    Partout où l’on constate une certaine forme de propriété, on est sûr de trouver les formes sociales et familiales, les mœurs, les habitudes, les idées qui lui correspondent, malgré les différences de climat, de race, de traditions historiques.

    — On peut donc dire que l’action du milieu économique ou artificiel est antagonique à l’action du milieu cosmique ou naturel ; tandis que le milieu cosmique diversifie les hommes en races différentes, le milieu économique unifie les hommes en leur donnant les mêmes mœurs et idées, les mêmes vertus et vices, en imprimant à leurs sociétés les mêmes formes politiques, judiciaires, etc.

    Ainsi donc, c’est dans le milieu économique et non ailleurs qu’il faut chercher les causes des malaises sociaux et des vices humains.

    Quand un cultivateur veut débarrasser son champ des mauvaises herbes qui l’envahissent, il bouleverse avec la charrue et la pioche le sol où elles plongent leurs racines : pour guérir la société de ces maux et l’homme de ces vices, il faut recourir non aux réformes politiques et aux prédications morales des politiciens et des moralistes bourgeois, mais bouleverser avec la charrue et la pioche révolutionnaires le sol économique qui les engendre. Et c’est pourquoi le Parti ouvrier, le seul Parti politique qui ait une base philosophique, prend pour but de ses efforts une refonte générale de la propriété.

    Notes

    1. Le représentant le plus grand de cet idéalisme fut le puissant dialecticien Hegel, Auguste Comte n’a fait que mutiler, rapetisser et fausser l’évolution de l’idée du philosophe allemand, avec son passage de la pensée humaine « par les trois états théoriques différents ; l’état théologique ou fictif ; l’état métaphysique ou abstrait ; l’état scientifique ou positif » (Philosophie positive, I).

    Ces trois états prétendus successifs existent contemporainement dans toute société, et vivent parfois dans la même cervelle, ainsi que le prouve le cas même de Comte ; bien que cultivé scientifiquement, il était profondément théologique, témoin sa religion comtiste, et essentiellement métaphysique, témoin sa loi des trois états de la pensée humaine.

    Pour Auguste Comte, la pensée est une entité trouvant on elle-même les causes de son mouvement et progressant continuellement en dépit des milieux où l’homme évolue : sa classification des trois états est tout aussi ridicule que serait celle d’un botaniste qui trouvant dans les fleurs une gamme des couleurs, ferait progresser les couleurs du vert au blanc ou au bleu , et avec sa classification des couleurs, voudrait ensuite expliquer l’évolution des plantes.

    La loi des trois états est la grande découverte de Comte. Et le positivisme, est la philosophie la plus élevée qu’ait produite la bourgeoisie française : misérable philosophie, misérable bourgeoisie.

    2. Cependant certaines espèces animales les fourmis, les abeilles, les castors, etc., se sont crées comme l’homme des milieux économiques ou artificiels, qui ont agi puissamment sur leur développement intellectuel et physique. L’école darwinienne, qui pour expliquer le développement organique n’a recours presque exclusivement qu’à la lutte pour l’existence a complètement négligé l’action des milieux artificiels.

    Mais l’impuissance explicative de la concurrence vitale se fait sentir de plus en plus. Darwin lui-même en avait marqué les limites quand il reconnaissait dans son Origine des espèces que la lutte pour l’existence ne créait pas les variétés, mais conservait celles qui répondaient le mieux aux besoins du milieu où elles évoluaient. La jeune école naturaliste d’Angleterre commence à trouver que souvent la lutte pour l’existence, loin d’être une cause de progrès, est une cause de dégénérescence.

    A ce sujet, Ray Lankester, un des professeurs de l’Université de Londres, a publié un travail très curieux, intitulé Dégénérescence, un chapitre du darwinisme, dont nous rendons compte. Darwin, comme tout grand génie, contient en germe les théories que ses successeurs doivent développer par la suite ; déjà chez lui cette théorie de la dégénérescence est pressentie.

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