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  • La Turquie, maillon faible de la chaîne des pays dépendants

    Si l’on prend les 500 entreprises mondiales les plus importantes, on trouve pour la Turquie, à la 420e place la Koç Holding, qui regroupe 113 entreprises dont des institutions de crédit, une raffinerie de pétrole, des usines de tracteurs, des usines de carrosseries d’autobus, des entreprises touristiques, la production d’électro-ménager notamment avec Beko, etc. On trouve également, de manière importante bien que moins puissante, la Sabancı Holding (avec notamment l’un des leaders du textile Kordsa Teknik Tekstil), la OYAK Holding, ainsi que trois monopoles étatiques : Turkish Airlines, la Halkbank et la Vakıfbank.

    Dans tous les cas, on est très loin d’une exportation de capital de type impérialiste, dans un pays où le quart des femmes se marient avant 18 ans. D’ailleurs, pour une partie significative de leurs activités, toutes ces principales entreprises turques sont en étroit partenariat avec des entreprises de pays impérialistes (Toyota, Citibank, Philip Morris, Carrefour, DuPont, etc.).

    La Turquie est en fait un pays dépendant très actif. Cela se lit dans les chiffres suivants. Ses investissements directs à l’étranger étaient de 27 millions de dollars en 1991, d’un milliard de dollars en 2005, de 4,7 milliards de dollars en 2015. En apparence, c’est très impressionnant. Cependant, en réalité, en 2015, cela ne formait pour autant que 0,32 % des investissements directs à l’étranger dans le monde, contre 0,01 % en 1991. Cela reste profondément marginal. La Turquie a profité de l’élan capitaliste après 1989, mais n’a pas changé de base. D’ailleurs, en 2015, la Turquie a connu une pénétration du capital étranger de 16,5 milliards de dollars, soit bien plus que ses propres interventions capitalistes hors de son territoire.

    L’agressivité expansionniste du militarisme turc

    Pourtant, malgré cette faiblesse très claire du point de vue économique, la Turquie est particulièrement agressive. Elle est active avec l’Azerbaïdjan contre l’Arménie, elle a occupé une partie de Chypre en 1974, elle fait du Kurdistan irakien un satellite, elle intervient en Libye, elle a soutenu activement l’État islamique afin de profiter de pénétrer militairement en Syrie et elle a décidé, au nom de forages pétroliers en mer, d’assumer une position frontale avec la France et la Grèce.

    Signe de cette tendance, la Turquie produit 70 % de son armement et le but, à l’horizon 2023, c’est de parvenir à ce que ce soit à hauteur de 100 %. On voit mal comment c’est possible technologiquement, comme le prouve l’achat à la Russie, au grand dam de l’impérialisme américain, du système de défense anti-aérienne et anti-missile S 400, extrêmement avancé.

    La question de savoir d’où provient une telle agressivité est d’une grande importance. Il existe de très nombreuses organisations révolutionnaires en Turquie depuis les années 1970 et elles s’écharpent précisément sur cette question. Certaines voient la Turquie exprimer une agressivité propre au capitalisme, d’autres y voient l’activité d’un satellite américain, d’une néo-colonie. Certaines parlent de semi-capitalisme, d’autres de capitalisme avec des restes féodaux dans la superstructure ou encore de capitalisme bureaucratique.

    La matrice de la Turquie : la crise générale du capitalisme

    Ce n’est nullement un hasard que la Turquie devienne particulièrement agressive dans le cadre de la seconde crise générale du capitalisme. Ce pays est né de la première crise générale du capitalisme. C’en est même une composante.

    Depuis la fondation de la République de Turquie par Mustafa Kemal en 1923, ce pays connaît d’innombrables soubresauts politiques, économiques, militaires, idéologiques, au point qu’en fait il aura été en crise permanente pendant pas moins d’un siècle. La moitié de son existence, au moins une partie du territoire aura été sous le régime de l’état d’urgence !

    Il faut saisir que le pays est né sur les ruines de l’empire ottoman, ce qui a généré l’expulsion de plus d’un million de Grecs de son territoire, à quoi il faut ajouter à l’arrière-plan le génocide arménien de 1915 à 1923. La Turquie a réussi à sa fondation à expulser de son territoire les armées étrangères visant à une occupation permanente, mais est passée sous emprise allemande, puis sous emprise britannique, enfin sous emprise américaine. Il y a eu une instabilité permanente, avec des coups d’État militaires en 1960, 1971 et en 1980. Il y a de plus une importante minorité nationale kurde, qui a été inlassablement réprimée militairement pendant un siècle, alors que le pays a également d’importantes autres minorités, tels les Lazes, les Tcherkesses, les Arabes, les Zazas, de nombreux peuples caucasiens, etc.

    Le régime turc, traversé par la violence

    La Turquie est ainsi un pays d’une immense culture, mais également d’une immense complexité. Il existe de très nombreuses minorités, le pays a été formé par en haut ; il est à la fois un mélange de peuples et de nations et en même temps il forme une véritable bloc unifié. L’État central est quant à lui, depuis sa naissance, ultra-paranoïaque. Lors de l’effondrement de l’empire ottoman, les pays impérialistes voulaient en effet dépecer la partie turque de celui-ci et ont envoyé des troupes d’occupation. Une partie devait passer sous domination britannique, une autre sous domination française, des zones grecque et arménienne être mises en place et Istanbul former un petit État.

    Ce scénario de cauchemar du point de vue turc est une clef de ce dispositif ultra-militariste turc, profitant d’un énorme écho populaire au nom de la « défense » des intérêts nationaux, mais en réalité au service de grands propriétaires terriens alliés à une haute bourgeoisie liée aux pays impérialistes et servant d’intermédiaires. Dans un tel cadre, l’armée joue un rôle omniprésent et les interventions clandestines de sa part – par des « disparitions », des meurtres, la contre-guérilla – ont été innombrables.

    Cela fait de ce pays l’un des principaux maillons faibles de la chaîne des pays dépendants. Le pays est né sur le tas, dans le cadre de la première crise générale du capitalisme. Il a été relativement « gelé » avec l’affrontement des superpuissances américaine et soviétique. Mais une fois le cadre général remis en cause par la seconde crise générale du capitalisme, il repart en roue libre.

    Le kémalisme

    Le kémalisme naît comme réponse bourgeoise nationale à la tentative de partage impérialiste du pays. C’est ce qui explique son nationalisme ultra, son insistance sur la primauté absolue de l’État central et sur les nécessités de moderniser le pays. Les premiers succès militaires de Mustafa Kemal et le développement de la première crise générale du capitalisme aboutirent à un compromis et le kémalisme instaura un régime avec la reconnaissance des impérialistes, en échange d’une importante pénétration de ceux-ci dans le pays.

    La Turquie est alors un pays comme bloqué. La bourgeoisie a commencé sa guerre d’indépendance mais s’est vendue dès le départ, en alliance avec les grands propriétaires terriens afin d’asseoir le nouveau régime. La bourgeoisie nationale authentique, arrivée trop tard historiquement (et en partie non-turque et notamment arménienne), s’est effacée devant une bourgeoisie « turquifiée » vendue à l’impérialisme .

    Tout au long des années 1920, la Turquie connaît alors un terrible déficit commercial, alors que le capital des pays impérialistes s’approprie des entreprises ferroviaires, des mines, des industries, des commerces, des banques. En 1924, l’Allemagne possédait déjà 2352 des 4086 km de voies ferrées ; en 1937, 42 % des exportations et 36,5 % des importations sont avec l’Allemagne. La Turquie soutiendra d’ailleurs indirectement l’Allemagne nazie, maintenant ses échanges économiques massifs jusqu’à la toute fin de la guerre.

    Cela se situait dans le prolongement d’une pression toujours plus grande sur les masses. De très nombreuses grèves avaient été réprimées dans le sang par le régime, alors qu’en janvier 1921 avait déjà été liquidée physiquement la direction du Parti Communiste de Turquie.

    À partir de 1931 la police avait toute latitude pour les arrestations ; en 1934 le parlement donne à Mustafa Kemal le nom d’Atatürk, « le père des Turcs ». En 1936 furent supprimés les jours fériés et l’interdiction du travail des enfants, avec même une loi sur le travail repris de l’Italie fasciste ; en 1931 la presse fut contrôlée et en 1939 toute organisation chapeautée par l’État ; en 1943 les produits agraires furent taxés de 12 %, frappant durement les petits paysans, etc.

    Le changement de tutelle après 1945

    Le CHP, Parti républicain du peuple, qui avait été pro-Allemagne nazie, perdit la main après la seconde guerre mondiale au profit du DP, le parti démocratique, qui était pro-américain. La Turquie « bénéficia » du plan Marshall et d’un soutien militaire massif, les entreprises des pays capitalistes investirent en Turquie de manière approfondie, ce pays basculant dans l’OTAN en 1952 et en 1955 dans ce qui sera appelé le CENTO, faisant de ce pays une forteresse pro-impérialiste aux frontières avec l’URSS. C’est alors l’armée qui est passée aux commandes, commençant à mettre en place un complexe militaro-industriel.

    C’est ainsi elle qui renverse le gouvernement du DP en 1960, qui avait été incapable de stabiliser le régime malgré sa démagogie pro-religieuse et nationaliste, aboutissant notamment à l’émeute d’Istanbul de 1955 contre la dernière communauté grecque, avec de nombreux morts et des dégâts très importants contre des bâtiments liés aux Grecs (4348 magasins, un millier de maisons, 110 hôtels, 27 pharmacies, 23 écoles, 21 usines, 73 églises, 2 monastères, une synagogue…). Cela provoqua l’exode de plus de 100 000 Grecs.

    Le DP devenu AP (Parti de la justice) reprit le pouvoir quelques années après, accompagnant la transformation de la Turquie en une base productive pour les pays impérialistes, le déficit commercial de 1960 à 1972 étant d’entre 113 et 677 millions de dollars selon les années. La Turquie dépend alors très largement des États-Unis et de l’Allemagne de l’Ouest, puis de la France, du Japon, de la Grande-Bretagne, de la Suisse, de l’Italie, des Pays-Bas, de la Belgique.

    Le social-impérialisme soviétique fut également toujours plus présent, fournissant entre 1966 et 1979 2,7 milliards de dollars de crédit, soit plus que les États-Unis entre 1930 et 1974. L’instabilité continua cependant au point que l’armée intervint de nouveau, pour un second coup d’État, en 1971.

    Les années 1970 et la systématisation de l’ultra-violence

    En 1970, le régime turc était à l’agonie. Le quart du budget du pays passait à l’armée, contre seulement 4,7 % pour le développement de l’agriculture où vivait 65 % des habitants en 1970, et 3,8 % pour la santé. En 1970, plus du tiers des habitants des villes habitaient dans des bidonvilles (les « gecekondus », bâtiment construits en une nuit) ; plus de la moitié de la population est analphabète. 55 % des enfants meurent avant d’atteindre 18 ans. L’émigration devint massive vers l’Allemagne de l’Ouest, mais aussi l’Autriche, la Suisse.

    Dans ce contexte misérable, marqué par des révoltes alors que l’impérialisme s’installa toujours plus largement, que les grands propriétaires terriens écrasaient les paysans, l’armée bascula alors dans l’écrasement. Le coup d’État de 1971 ouvrit une séquence qui allait s’étendre jusqu’à la fin des années 1990, avec une systématisation de l’ultra-violence. Face à la crise ininterrompue, l’armée prit les commandes en tant que tel et généralisa les arrestations, les meurtres, la torture, les interventions violentes, légales comme clandestines, directes ou par l’intermédiaire de réseaux nationalistes mafieux. Ceux-ci agirent notamment de manière marquante avec leur massacre, en décembre 1978, dans la ville de Kahramanmaraş, d’un millier de militants de gauche, jusque leurs familles.

    Le premier mai 1977 avait déjà été marqué par des tirs contre la foule, faisant des dizaines et des dizaines de tués, alors que manifestaient 600 000 personnes. Les services secrets, le MIT, développaient directement des stratégies avec l’impérialisme US, pour contrer la multitude d’organisations révolutionnaires issues des trois premières initiatives du début des années 1970, la THKO, le THKP/C, le TKP/M-TIKKO, qui développaient la lutte armée. Les affrontements se généralisaient, avec une dizaine de morts par jour, plus de 5 000 au total, dont plus de 2000 militants des organisations révolutionnaires.

    Alors que l’économie était à deux doigts de l’effondrement, l’armée prit alors l’initiative de mener un nouveau coup d’État, en décembre 1980, arrêtant 650 000 personnes, plaçant 1,6 million de personnes sur des listes noires, etc.

    Des années 1980 à l’affirmation expansionniste ouverte

    L’armée géra directement le pays de 1980 à 1983 et les organisations révolutionnaires ne furent pas en mesure de se réorganiser avant 1987, atteignant ensuite un haut niveau de combativité durant les années 1990. Les organisations révolutionnaires qui eurent alors le plus de succès furent le DHKP/C (guévariste), le MLKP (hoxhaiste), ainsi que relativement le TKP(ML) et le TKP/ML (tous deux maoïstes). Elles se sont toutefois enlisées, alors qu’inversement le PKK connaissait un succès toujours plus grand dans les masses kurdes, atteignant une grande ampleur et réussissant clairement à soumettre les organisations révolutionnaires par rapport à son propre agenda, sauf le DHKP/C.

    L’échec des organisations révolutionnaires à faire basculer les choses dans les années 1990 a comme pendant le succès de Recep Tayyip Erdoğan. Celui-ci a été élu maire d’Istanbul en 1994, premier ministre de 2003 à 2014, année où il est devenu président de la République. Sa domination politique correspond à tout un changement dans la réalité turque. Islamiste, Recep Tayyip Erdoğan prônait une réactivation de l’idéologie islamique-ottomane, et non plus simplement un républicanisme « turc ». Il était en phase avec une haute bourgeoisie cherchant l’expansion.

    L’erreur des organisations révolutionnaires de Turquie a ainsi été très simple. Toutes ont considéré que la Turquie était entièrement soumise à l’impérialisme américain par l’intermédiaire de l’armée. Or, l’arrivée de Recep Tayyip Erdoğan au pouvoir correspond à l’arrivée d’une nouvelle faction au pouvoir. On en a la preuve avec le procès de centaines de personnes à la fin des années 2000, accusées de faire partie du réseau Ergenekon composé de militaires et de membres des services secrets. C’était là la décapitation de l’appareil d’État kémaliste. La réponse américaine fut notamment la tentative de coup d’État en 2016 par l’intermédiaire de la congrégation islamique Gülen, qui a échoué.

    Mais le nouveau régime a réussi à se mettre en place. Il dépasse le nationalisme kémaliste né de la première crise générale du capitalisme pour y ajouter et placer comme aspect principal les visées néo-ottomanes.

    La question du PKK et la Rojava

    L’affirmation expansionniste de la Turquie ne pouvait concrètement pas être suivie par les Kurdes, ce qui explique que le PKK a été le seul mouvement capable de tenir face à la déferlante nationaliste-islamique, puisque les organisations révolutionnaires avaient fait l’erreur de croire qu’il y aurait un statu quo dans le suivisme des États-Unis.

    Le PKK, Parti des Travailleurs du Kurdistan, est historiquement un mouvement très incohérent ; né sur une base communiste, il a néanmoins immédiatement cherché l’affrontement militaire, à la fin des années 1970, avec les organisations révolutionnaires de Turquie, et il a souvent été adepte du coup de force contre elles, jusqu’à aujourd’hui. Le PKK ne tolère aucune concurrence.

    Inversement, il peut par moment exprimer un véritable internationalisme et une grande sympathie pour celles-ci, de par une convergence naturelle, notamment de sa base. De plus, le PKK exprime une bataille démocratique des masses kurdes et cela produit une abnégation par moments, un combat démocratique d’une grande profondeur. Il est également d’autant plus difficile d’appréhender le PKK de par le fait que les Kurdes sont historiquement divisés territorialement dans plusieurs pays (Turquie, Iran, Irak, Syrie).

    En tout cas, afin de subsister politiquement et surtout militairement lors de l’existence de branches armées, toutes les organisations révolutionnaires de Turquie, à l’exception du DHKP/C, se sont alors mises littéralement à la remorque du PKK. Cela est vrai dès juin 1998 avec la Plate-forme des forces révolutionnaires unies (BDGP), regroupant le PKK, le TKP(ML), le MLKP, le TKP/ML, le TDP, le DHP, le TKP-Kıvılcım. Et cela prendra une ampleur encore plus grande lorsque dans la guerre civile syrienne, les forces kurdes établissant une zone indépendante, la Rojava, amenant en Turquie et au Rojava la mise en place du Mouvement révolutionnaire uni des peuples (HBDH), avec le PKK, le TKEP/L, le TKP/ML, le MKP, TIKB, le DKP, le MLKP, le THKP-C/MLSPB, le DK.

    Est-ce là un choix adéquat contre la Turquie expansionniste ? En fait, à l’arrière-plan, il y a la question de savoir si la Turquie existe réellement et si la révolution se définit dans son cadre, ou bien si elle doit disparaître au profit d’un cadre régional de dimension proche-orientale. Il va de soi que le PKK pousse en ce dernier sens, de par son agenda national se définissant sur plusieurs pays, alors qu’inversement il y a une lecture considérant qu’un cadre national est toujours spécifique, à l’instar du DHKP/C et du TKP/ML (ce dernier s’étant retiré du HBDH précisément au sujet de cette question).

    La fuite en avant panturquiste de la Turquie

    Les organisations révolutionnaires furent ainsi dépassées par cette émergence d’une Turquie ouvertement agressive ; à leurs yeux, cela n’était pas concevable. Pourquoi les organisations révolutionnaires de Turquie ont-elles fait cette erreur ? En fait, elles n’ont pas vu que la Turquie partait en roue libre. En 1974, la Turquie avait déjà occupé une partie de Chypre, affirmant son expansionnisme qui ensuite, avec l’effondrement du social-impérialisme soviétique, s’est d’autant plus exprimé. Il existe en effet de très nombreux peuples dans le monde qui relèvent de l’histoire turque, avec son langage et sa culture : les Ouzbeks, les Ouïgours en Chine, les Azéris, les Kazaks, les Kirghizes, de nombreux peuples de Russie tels les Iakoutes ou les Tatars, les Turkmènes, etc.

    Beaucoup de ces peuples vivaient en URSS et l’impérialisme américain a massivement appuyé le panturquisme afin de contribuer à déstabiliser son concurrent. La Turquie actuelle prolonge en fait, en roue libre, cette démarche, qui est un fanatisme culturalo-racialiste. Ainsi, une partie importante des gens d’origine turque en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en France, en Suisse… refuse toute assimilation, se définissant comme « Turcs », ne se mariant qu’entre Turcs, etc. Le panturquisme vise à l’union des Turcs et ce jusqu’en Chine et en Sibérie.

    Il y avait là un espace pour que la haute bourgeoisie turque, disposant d’une armée massive issue de la guerre froide, ultra-agressive de par les fondements de la Turquie « moderne », se précipite dans une orientation expansionniste.

    Ces ambitions démesurées ont littéralement porté une nouvelle vague politique en Turquie, dont

    Recep Tayyip Erdoğan est l’expression directe. La dimension musulmane est toutefois également extrêmement importante ici, car le panturquisme, déjà largement présent dans le kémalisme, s’est couplé aux Frères musulmans, dont le Qatar et la Turquie sont les bastions.

    La fuite en avant ottomane de la Turquie et le Qatar

    Il n’y a pas d’Islam (sunnite) sans calife et c’est l’empire ottoman qui pendant plusieurs siècles a joué le rôle du califat. Son effondrement en 1918 a provoqué la naissance de l’islamisme comme mouvement visant à la reconstitution d’un califat. Lancé dans ses velléités expansionnistes, la Turquie a réactivé l’idéologie de l’empire ottoman, se proposant comme « protectrice » de l’Islam. Cela l’amène à avoir une influence très importante en Albanie et en Bosnie-Herzégovine.

    Cette ligne islamique néo-ottomane est évidemment en conflit avec les prétentions de l’Arabie saoudite à se proposer comme modèle et gardienne de la Mecque. Les « wahabites » saoudiens sont ainsi en conflit ouvert avec la Turquie qui se fonde sur l’idéologie des frères musulmans, dont le bastion est le Qatar. Le « printemps arabe », où la chaîne qatarie Al-Jazeerah a joué un grand rôle, a en fait été une série de révoltes pro-frères musulmans, notamment en Égypte.

    Le Qatar a très peu d’investissements en Turquie, mais très ciblée, épaulant celle-ci lorsque ses dettes sont trop importantes, faisant en 2008 l’acquisition pour plus d’un milliard de dollars du second groupe de médias (dirigé entre 2007 et 2013 par le gendre de Recep Tayyip Erdoğan), achetant pour 1,4 milliards de dollars le plus grand satellite de télévision turque, rentrant à 49 % dans une production de véhicules militaires avec même un représentant militaire qatarie membre de la direction.

    La Turquie et la double dynamique de sa fuite en avant

    La Turquie est dans un double système idéologique : d’un côté, en tant que « prolongement » de l’empire ottoman, il se prétend le cœur de l’Islam, ce qui justifie son hégémonie ; de l’autre, il y a un discours racialiste non religieux. Ce bricolage a comme base des velléités expansionnistes, mais en même temps il ne peut tenir que par les velléités expansionnistes.

    On peut dire que, depuis le départ, la Turquie est le maillon faible de la chaîne des pays dépendants, parce qu’elle est née dans un bricolage issu de la première crise générale du capitalisme, qu’elle s’est maintenue artificiellement dans le cadre de la guerre froide et qu’avec la seconde crise générale du capitalisme sa fuite en avant se transformer littéralement en détonateur.

    La bourgeoisie nationale qui a immédiatement joué le rôle de bourgeoisie bureaucratique à l’indépendance, en alliance avec les grands propriétaires terriens, a profité de son importance durant la guerre froide pour asseoir ses bases et prolonger sa fuite en avant au moyen d’une perspective néo-ottomane correspondant à son agressivité redoublée alors que la seconde crise générale du capitalisme s’affirme.

    La Turquie est ainsi toujours en crise depuis 1923 et elle bascule, selon la nature de la crise générale au niveau mondial, dans telle ou telle agressivité. Elle se perd elle-même, comme le reflète le fanatisme et l’irrationalisme religieux.

    Les tourments de l’histoire turque seront ainsi au cœur de la seconde crise générale du capitalisme. Des bouleversements de grande ampleur sont inévitables. La Turquie va connaître une période intense de crise durant les années 2020 et sera l’un des pays au cœur de la question révolutionnaire au niveau mondial.

  • Turkey, weak link in the chain of dependent countries

    If we take the 500 most important global companies, we find, for Turkey, on the 420th place the Koç Holding, which brings together 113 companies including credit institutions, an oil refinery, tractor factories, bus bodies, tourist companies, the production of household appliances in particular with Beko, etc. Important though less powerfully, there are also Sabancı Holding (notably with one of the textile leaders Kordsa Teknik Tekstil), OYAK Holding, and three state monopolies: Turkish Airlines, Halkbank and Vakıfbank. In any case, we are very far from an imperialist-type export of capital, in a country where a quarter of women marry before the age of 18. Moreover, for a significant part of their activities, all these main Turkish companies are in close partnership with companies from imperialist countries (Toyota, Citibank, Philip Morris, Carrefour, DuPont, etc.).

    Turkey is in fact a very active dependent country. This can be read in the following figures. Its foreign direct investment was $ 27 million in 1991, $ 1 billion in 2005, $ 4.7 billion in 2015. On the surface, it is very impressive. However, in reality, in 2015, this represented only 0.32% of foreign direct investment in the world, against 0.01% in 1991. This remains deeply marginal. Turkey took advantage of the capitalist momentum after 1989, but has not changed its base. Moreover, in 2015, Turkey experienced a penetration of foreign capital of 16.5 billion dollars, much more than its own capitalist interventions outside its territory.

    The expansionist aggressiveness of Turkish militarism

    However, despite this very clear weakness from an economic point of view, Turkey is particularly aggressive. It is active with Azerbaijan against Armenia, it occupied part of Cyprus in 1974, it makes Iraqi Kurdistan a satellite, it intervenes in Libya, it actively supported the Islamic State in order to take advantage of its military penetration into Syria and it decided, in the name of offshore oil drilling, to assume a frontal position with France and Greece.

    A sign of this trend, Turkey produces 70% of its weapons and the goal, by 2023, is to achieve this at 100%. It is difficult to see how this is technologically possible, as evidenced by the purchase from Russia, to the chagrin of US imperialism, of the highly advanced S 400 anti-aircraft and anti-missile defense system.

    The question of where such aggression stems from is of great importance. There are really many revolutionary organizations in Turkey since the 1970s and they are frantic on precisely this issue. Some see Turkey expressing an aggressiveness peculiar to capitalism, others see it as the activity of an American satellite, of a neo-colony. Some speak of semi-capitalism, others of capitalism with feudal remnants in the superstructure, or of bureaucratic capitalism.

    Turkey’s matrix: the general crisis of capitalism

    It is by no means a coincidence that Turkey becomes particularly aggressive in the context of the second general crisis of capitalism. This country was born from the first general crisis of capitalism. It is even a component of it.

    Since the founding of the Republic of Turkey by Mustafa Kemal in 1923, this country has experienced countless political, economic, military and ideological upheavals, to the point that in fact it has been in permanent crisis for no less than a century. Half of its existence, at least parts of the territory have been under a state of emergency!

    It must be understood that the country was born on the ruins of the Ottoman Empire, which generated the expulsion of more than a million Greeks from its territory, to which must be added the Armenian genocide in the background from 1915 to 1923. Turkey succeeded at its foundation in expelling from its territory the foreign armies aiming at a permanent occupation, but came under German control, then under British control, finally under American control. There has been permanent instability, with military coups in 1960, 1971 and 1980. There is also a significant Kurdish national minority, which has been tirelessly suppressed militarily for a century, while the country has also important other minorities, such as Lazs, Circassians, Arabs, Zazas, many Caucasian peoples, etc.

    The Turkish regime, crossed by violence

    Turkey is thus a country of immense culture, but also of immense complexity. There are a lot of minorities, the country was formed from above; it is at the same time a mixture of peoples and nations and at the same time it forms a real unified block. The central state has been, since its birth, ultra-paranoid. During the collapse of the Ottoman Empire, the imperialist countries indeed wanted to carve up the Turkish part of it and sent occupying troops. One part was to come under British rule, another under French rule, Greek and Armenian areas to be established and Istanbul to form a small state.

    This nightmare scenario from the Turkish point of view is a key to this ultra-militarist Turkish device, benefiting from a huge popular echo in the name of the “defense” of national interests, but in reality in the service of large landowners allied to a upper bourgeoisie linked to imperialist countries and serving as intermediaries. Within such a framework, the army plays an omnipresent role, and its clandestine interventions – through “disappearances”, murders, counter-guerrillas – have been innumerable.

    This makes this country one of the main weak links in the chain of dependent countries. The country was born on the job, in the framework of the first general crisis of capitalism. It has been relatively “frozen” with the clash of the American and Soviet superpowers. But once the general framework has been called into question by the second general crisis of capitalism, it sets off again.

    Kemalism

    Kemalism is born as a national bourgeois response to the attempt at imperialist partition of the country. This explains its ultra nationalism, its insistence on the absolute primacy of the central state and on the need to modernize the country. The first military successes of Mustafa Kemal and the development of the first general crisis of capitalism resulted in a compromise and Kemalism established a regime with the recognition of the imperialists, in exchange for their significant penetration into the country.

    Turkey is then a country as if blocked. The bourgeoisie began its war of independence but sold itself from the start, in alliance with the big landowners in order to establish the new regime. The authentic national bourgeoisie, which arrived too late historically (and partly non-Turkish and notably Armenian), has withdrawn in front of a “turkified” bourgeoisie sold to imperialism.

    Throughout the 1920s, Turkey then experienced a terrible trade deficit, while the capital of the imperialist countries appropriated railway companies, mines, industries, businesses, banks. In 1924, Germany already had 2,352 of the 4,086 km of railways; in 1937, 42% of exports and 36.5% of imports were with Germany. Turkey will also indirectly support Nazi Germany, maintaining its massive economic exchanges until the very end of the war.

    This was a continuation of ever greater pressure on the masses. Many strikes had been bloodily suppressed by the regime, while in January 1921 the leadership of the Communist Party of Turkey had already been physically liquidated. From 1931 the police had full latitude for arrests; in 1934 the parliament gave Mustafa Kemal the name Ataturk, “the father of the Turks”. In 1936 public holidays and the ban on child labor were abolished, with even a labor law taken over from fascist Italy; in 1931 the press was controlled and in 1939 any organization headed by the state; in 1943 agrarian products were taxed at 12%, hitting hard small peasants, etc.

    The change of supervision after 1945

    The CHP, the Republican People’s Party, which had been pro-Nazi Germany, lost control after World War II to the DP, the Democratic Party, which was pro-American. Turkey “benefited” from the Marshall Plan and a massive military support, the companies of the capitalist countries invested in Turkey in a deep way, this country switching over to NATO in 1952 and in 1955 in what will be called the CENTO, making this country a pro-imperialist fortress on the borders with the USSR. It was then the army that took control, starting to build a military-industrial complex.

    It was thus the army who overthrew the DP government in 1960, which had been unable to stabilize the regime despite its pro-religious and nationalist demagoguery, leading in particular to the Istanbul riot of 1955 against the last Greek community, with numerous deaths and very significant damage to buildings linked to the Greeks (4,348 stores, a thousand houses, 110 hotels, 27 pharmacies, 23 schools, 21 factories, 73 churches, 2 monasteries, a synagogue…). This caused the exodus of more than 100,000 Greeks.

    The DP, which became the AP (Justice Party), resumed power a few years later, accompanying the transformation of Turkey into a productive base for the imperialist countries, the trade deficit from 1960 to 1972 being between 113 and 677 million dollars according to the years. Turkey then depended very largely on the United States and West Germany, then on France, Japan, Great Britain, Switzerland, Italy, the Netherlands, Belgium. Soviet social-imperialism was also ever more present, providing between 1966 and 1979 $ 2.7 billion in credit, more than the United States between 1930 and 1974. However, instability continued to the point that the army intervened to intervene again, for a second coup, in 1971.

    The 1970s and the systematization of ultra-violence

    In 1970, the Turkish regime was in agony. A quarter of the country’s budget went to the military, compared to only 4.7% for agricultural development where 65% of the population lived in 1970, and 3.8% for health. In 1970, more than a third of the inhabitants of the cities lived in shanty towns (the “gecekondus”, a building built overnight); more than half of the population was illiterate. 55% of children die before they turn 18. Emigration became massive to West Germany, but also to Austria, Switzerland.

    In this miserable context, marked by revolts whereas imperialism became increasingly oresebtn as the large landowners crushed the peasants, the army then fell into crushing. The 1971 coup set off a sequence that would extend into the late 1990s, with a systematization of ultra-violence. Faced with the uninterrupted crisis, the army took the lead as such and generalized arrests, murders, torture, violent interventions, legal and clandestine, direct or through nationalist mafia networks. These notably acted in a terrible way with their massacre, in December 1978, in the city of Kahramanmaraş, of a thousand left activists, including their families.

    May 1, 1977 had already been marked by shootings against the crowd, killing dozens and dozens of people, while 600,000 people demonstrated. The secret services, MIT, were developing strategies directly with US imperialism, to counter the multitude of revolutionary organizations resulting from the first three initiatives of the early 1970s, the THKO, the THKP / C, the TKP / M-TIKKO, who were developing the armed struggle. The clashes spread, with around ten deaths per day, more than 5,000 in total, including more than 2,000 militants of revolutionary organizations.

    With the economy on the brink of collapse, the army then took the initiative of carrying out a new coup in December 1980, arresting 650,000 people, placing 1.6 million people on black lists, etc.

    From the 1980s to open expansionist assertion

    The army directly managed the country from 1980 to 1983 and the revolutionary organizations were not able to reorganize themselves until 1987, then reaching a high level of combativeness during the 1990s. The revolutionary organizations which then had the most success were the DHKP ​​/ C (Guevarist), the MLKP (Hoxhaist), as well as relatively the TKP (ML) and TKP / ML (both Maoists). They got bogged down, however, while conversely the PKK enjoyed ever greater success among the Kurdish masses, reaching great scale and clearly succeeding in subduing the revolutionary organizations to its own agenda, except for the DHKP / C.

    The failure of the revolutionary organizations to turn things around in the 1990s was similar to the success of Recep Tayyip Erdoğan. He was elected mayor of Istanbul in 1994, prime minister from 2003 to 2014, when he became President of the Republic. Its political domination corresponds to quite a change in Turkish reality. Islamist Recep Tayyip Erdoğan advocated a reactivation of the Islamic-Ottoman ideology, and no longer simply a “Turkish” republicanism. He was in tune with an upper bourgeoisie seeking expansion.

    The mistake of the revolutionary organizations in Turkey was thus very simple. They all considered Turkey to be fully subjugated to US imperialism through the military. However, the arrival of Recep Tayyip Erdoğan to power corresponds to the arrival of a new faction in power. We have proof of this with the trial of hundreds of people at the end of the 2000s, accused of being part of the Ergenekon network made up of soldiers and members of the secret service. This was the beheading of the Kemalist state apparatus. The American response included the attempted coup in 2016 through the Islamic congregation Gülen, which failed.

    But the new regime managed to take hold. It goes beyond the Kemalist nationalism born of the first general crisis of capitalism to add to the neo-Ottoman aims and placed it as its main aspect.

    The question of the PKK and Rojava

    Turkey’s expansionist assertion could not concretely be followed by the Kurds, which explains why the PKK was the only movement able to hold out against the nationalist-Islamic wave, since the revolutionary organizations had made the mistake of believing that there would be a status quo in the following of the United States.

    The PKK, Kurdistan Workers’ Party, is historically a very incoherent movement; born on a communist basis, it nonetheless immediately sought military confrontation in the late 1970s with the revolutionary organizations in Turkey, and has often been a follower of the coup against them until today. The PKK does not tolerate competition.

    Conversely, it can at times express a real internationalism and a great sympathy for them, by a natural convergence, in particular of its base. Moreover, the PKK expresses a democratic battle of the Kurdish masses and this produces self-denial at times, a democratic struggle of great depth. It is also all the more difficult to apprehend the PKK by the fact that the Kurds are historically divided territorially in several countries (Turkey, Iran, Iraq, Syria).

    In any case, in order to subsist politically and especially militarily in the case of the existence of armed branches, all revolutionary organizations in Turkey, with the exception of the DHKP / C, then literally followed the PKK. This is true from June 1998 with the Platform of United Revolutionary Forces (BDGP), bringing together the PKK, TKP (ML), MLKP, TKP / ML, TDP, DHP, TKP-Kıvılcım. And this will take on an even greater scale when in the Syrian civil war, the Kurdish forces establishing an independent zone, Rojava, bringing in Turkey and Rojava the establishment of the United Peoples Revolutionary Movement (HBDH), with the PKK, TKEP / L, TKP / ML, MKP, TIKB, DKP, MLKP, THKP-C / MLSPB, DK.

    Is this an adequate choice against expansionist Turkey? In fact, in the background, there is the question of knowing if Turkey really exists and if the revolution is defined in its framework, or if it should disappear in favor of a regional framework of near-eastern dimension. It goes without saying that the PKK is pushing in the latter direction, due to its national agenda being defined over several countries, while conversely there is a reading considering that a national framework is always specific, like for the DHKP / C and TKP / ML (the latter having withdrawn from HBDH precisely on this issue).

    Turkey’s pan-Turkish headlong rush

    The revolutionary organizations were thus overtaken by this emergence of an openly aggressive Turkey; in their eyes, it was inconceivable. Why did the revolutionary organizations in Turkey make this mistake? In fact, they didn’t see that Turkey was coasting. By 1974, Turkey had already occupied part of Cyprus, affirming its expansionism which then, with the collapse of Soviet social-imperialism, was all the more expressed. There are indeed many peoples in the world who are part of Turkish history, with its language and culture: the Uzbeks, the Uighurs in China, the Azeris, the Kazaks, the Kyrgyz, many peoples of Russia such as the Yakuts or Tatars, Turkmens, etc.

    Many of these peoples lived in the USSR, and US imperialism overwhelmingly supported pan-Turkism in order to help destabilize its competitor. Today’s Turkey is in fact, sustaining this approach, which is culturalo-racialist fanaticism, frewheeling. Thus, a significant portion of people of Turkish origin in Germany, Austria, Belgium, France, Switzerland… refuse any assimilation, defining themselves as “Turks”, only marrying between Turks, etc. Pan-Turkism aims at the union of the Turks and this as far as China and Siberia.

    There was space there for the Turkish upper bourgeoisie, with its massive Cold War army, ultra-aggressive on the basis of “modern” Turkey, to rush into an expansionist orientation.

    These inordinate ambitions literally carried a new political wave in Turkey, of which

    Recep Tayyip Erdoğan is the direct expression. The Muslim dimension is, however, also extremely important here, as pan-Turkism, already widely present in Kemalism, has merged with the Muslim Brotherhood, of which Qatar and Turkey are the strongholds.

    Turkey’s Ottoman headlong flight from and Qatar

    There is no (Sunni) Islam without a Caliph and it is the Ottoman Empire which for several centuries has played the role of the Caliphate. Its collapse in 1918 sparked the birth of Islamism as a movement to reconstitute a caliphate. Launched into its expansionist ambitions, Turkey has reactivated the ideology of the Ottoman Empire, proposing itself as “protector” of Islam. This leads it to have a very important influence in Albania and in Bosnia and Herzegovina.

    This neo-Ottoman Islamic line is obviously in conflict with Saudi Arabia’s claims to offer itself as the model and guardian of Mecca. The Saudi “Wahabis” are thus in open conflict with Turkey, which is based on the ideology of the Muslim Brotherhood, whose stronghold is Qatar. The “Arab Spring”, in which the Qatari channel Al-Jazeerah played a big role, was in fact a series of pro-Muslim brotherhood revolts, notably in Egypt.

    Qatar has very little investment in Turkey, but very targeted, supporting it when its debts are too important, making in 2008 the acquisition for more than a billion dollars of the second group of media (led between 2007 and 2013 by Recep Tayyip Erdoğan’s son-in-law), buying Turkey’s largest television satellite for $ 1.4 billion, earning 49% in military vehicle production with even a Qatari military representative on the board.

    Turkey and the double dynamic of its headlong rush

    Turkey is in a double ideological system: on the one hand, as an “extension” of the Ottoman Empire, it claims to be the heart of Islam, which justifies its hegemony; on the other, there is a non-religious racialist discourse. This tinkering is based on expansionist inclinations, but at the same time it can only hold up through expansionist inclinations.

    It can be said that, from the start, Turkey has been the weak link in the chain of dependent countries, because it was born in a tinkering resulting from the first general crisis of capitalism, that it maintained itself artificially in the framework of the cold war and that with the second general crisis of capitalism its headlong flight literally turns into a detonator.

    The national bourgeoisie which immediately played the role of bureaucratic bourgeoisie at independence, in alliance with the large landowners, took advantage of its importance during the Cold War to establish its bases and prolong its flight forward by means of a neo-Ottoman perspective corresponding to its redoubled aggressiveness while the second general crisis of capitalism asserts itself.

    Turkey has thus always been in crisis since 1923 and it tilts, depending on the nature of the general crisis at the world level, in such and such aggressiveness. It is losing itself, as reflected in religious fanaticism and irrationalism.

    The turmoil of Turkish history will thus be at the heart of the second general crisis of capitalism. Large-scale upheavals are inevitable. Turkey will experience an intense period of crisis during the 2020s and will be one of the countries at the heart of the revolutionary question at the global level.

  • Keeping up with the times

    The Covid-19 crisis opens a new era, because it carries with it a whole bundle of historical contradictions. Humanity can no longer live as before, it faces a challenge which consists in finding its place in the Biosphere. It can no longer simply continue to carry the capitalist mode of production, which very clearly leads to destruction in all areas. There is the need for a break.

    We can imagine that this is not simple. It involves a great determination in the face of capitalist corruption, an ability to look to the future, a sense of involvement to make things turning in the right direction. Without a sufficient ideological level, without an adequate cultural reading, we cannot turn off, carry this rupture, we are caught up by the old era and its values.

    With the Covid-19 crisis, a double phenomenon has unfolded. On the one hand, there was an effect of surprise, of fear, of anguish, in the face of an event that seemed incomprehensible given the capitalist claim to propose a stable world. What is unfolding then seems therefore incomprehensible, calamitous, a catastrophe and there is a headlong rush in social-Darwinist reasoning, that the weak must perish.

    However, on the other hand, there was and there is a sense of understanding that a whole period has ended. With the confinement, the closing of the borders, the partial shutdown of activities, the cessation of capitalist triumphalism … all of this has dialectical been a breath of fresh air as well. It was finally the proof that capitalism could not perpetuate itself without knowing blockages, that it is not able to swallow up private life and the whole of society, and even the planet, without being stopped by something. Capitalism appears to be outdated.

    What arises as an alternative is Socialism or barbarism. Either there is an awareness, a going beyond old values and the affirmation of Communism – whether at the level of society or in relation to nature. Either there is an identitarian, national withdrawal, an escape in the spirit of concurrence, competition, with an acceptance of the disaster and the attempt to take advantage of it to dominate others.

    Either popular democracy, with the working masses deciding the orientations of society on a basis of sharing, cooperation, compassion, refusal of hierarchies, unification of social and productive forces, or militarism and the quest for a national savior, leading to fascism and imperialist war.

    Either the bourgeoisie is politically put aside, its state dismantled, its state apparatus liquidated, with popular power around the working class, or the upper bourgeoisie takes control of the state and pushes capitalism to participate in the imperialist battle for the redistribution of the world, mobilizing in a nationalist and militarist manner.

    This alternative does not arise formally. It will take time before it arises at all levels of society. On the side of popular democracy, we do not get out of capitalism easily, whether in terms of mentalities or the establishment of new forms of production. There are many obstacles, such as the workers’ aristocracy, a social layer bought by the capitalists, or even the nefarious influences of a petty bourgeoisie seeking to abuse the masses to negotiate with the bourgeoisie.

    On the Reaction side, it is difficult to get the country from political liberalism, ideological relativism, generalized individualism… to the same values, but nested in an aggressive “collective” project requiring participation in “the national effort”. Capitalism in its liberal form and capitalism in its fascist form are both the same and not the same; the transition from one to the other is not smooth.

    It goes without saying that what is decisive here will be the general crisis of capitalism and more precisely the forms it will take. We can already see that the economic dimension of the crisis is terribly deep, that it surprises by its expression, that it strikes almost by surprise this or that sector. Unemployment, precariousness, brutality in everyday life, anxiety for maintaining its social existence… all of this can be the breeding ground for fascism, while the bourgeoisie necessarily seeks an exit through capitalist rationalization and imperialist war.

    Conversely, the prolonged nature of the situation contributes to reflection, to awareness. And we can even see, in a relative way, that people who had turned their backs on the values of the dominant way of life, who did not trust the capitalist pretensions, who sought an alternative way of life … suddenly found themselves having a certain value, instead of appearing as mere freaks as before.

    Obviously, it is most often elementary steps, of withdrawal, while it is not only a question of realizing that the pace imposed by capitalism is unbearable. If we stop at that, we do not see that capitalism has had its day and that it is not a question of slowing down history, human activity in general, but quite the contrary of accelerating it. It is not about making a hippie approach triumph in order to « calm », « frame » or « roll back » capitalism, but rather to have an active humanity, protagonist of new choices, allowing a new development. You have to live up to the times.

    Nevertheless, we can thus already read behaviors, attitudes, positions that pass into the universal, the planetary dimension, in opposition to the cynical, individualist, nihilist values of capitalism. The common denominator of all is that it is considered that we “can’t do the same anymore”. The refusal of nuclear power or of hunting, the requirement of a high standard in health, the detestation of waste or religious divisions, the affirmation of the sharing of cultural goods, whether for music , films or images in general… Such phenomena, whether they are aware of it or not, come tendencially into conflict with the 24 hour a day demands of capitalism.

    This does not mean that people have grasped the full scale of the disaster, nor that the process is not recuperable in itself with a modernization of capitalism. What there is here is a deep contradiction between, on the one hand the battle for existence, with the need to work in order to have a salary to live, to integrate socially, with also alienation making us appreciate what capitalism offers… and on the other, in a way not necessarily understood, a cultural, material, psychological need to breathe, to temporize, to stop incessantly running by following the desiderata of capitalism, to flourish by doing things differently, in a better way. To what extent this contradiction will be positive, in what form, that is the real basic question.

    In any case, it is possible to say that the people who have grasped with satisfaction this break, this moment of pause in the capitalist machinery, represent the point of the emerging consciousness that we must put an end to all this, that we must change everything, that nothing is right anymore. Of course, we are still a long way from coming to the affirmation that we must destroy what destroys us, nevertheless a process has started.

    Concretely, we can say that the great capitalist impetus founded on the collapse of Soviet social-imperialism and the integration of social-fascist China into the international division of labor is now over. What shatters is the capitalist consensus that was maintained between 1989 and 2020, based on a relative rise in the standard of living on a global scale, the absence of major wars across the world, technological modernization and better access to health.

    This period between 1989 and 2020 was a crossing of the desert from the point of view of the communist strategic proposal, it was extremely difficult for the revolutionary vanguards around the world to experience. The thesis that capitalism goes to war seemed out of date; capitalism was expanding mass consumption and seemed to overturn the claim that exploitation leads to impoverishment. The way of life of the masses was changing, whether with computers, internet, cell phones, the reinforcement of cinema and television in everyday life. A vast petty-bourgeoisie was getting stronger in the imperialist countries, developing cultural activities that seemed fulfilling or at least entertaining.

    The ground conquered with so much difficulty in the years 1960-1970, place of the engagements in the years 1980, literally evaporated in 1989. The collapse of Soviet social-imperialism allowed the Western imperialist countries to appropriate new markets, and through the integration of social-fascist China, capitalist production and consumption have been greatly enlarged.

    In such a context, the reconstitution of the avant-gardes was a difficult struggle, requiring patience and tenacity. In France, the CPF (MLM) is based on a process born in the 1990s, with the affirmation of Maoism at the very beginning of the 2000s, for a major operation of ideological reconstruction of fundamental principles. In Belgium, a country with a similarly great revolutionary tradition, the process of aggregation of forces assuming the break with capitalism led in 2010 to the formation of the MLM Center.

    But it is not just about reclaiming the Communist heritage. It is also about deepening, to be up to the challenges of the time. The animal question, in particular, arises with all its acuteness. In the background there is the contradiction between city and country, with humanity’s place in the biosphere as the backdrop to a battle for the future direction to be taken.

    We do not understand people who say they want revolution, but who have no concrete, practical point of view on all the burning issues of our time and whose speech could be in 1980, in 1960, in 1930, or even in 1900. To imagine that one can lead a revolutionary policy while being completely out of date culturally is simply an aberration strictly equivalent to the petty-bourgeois fascinations for anything that appears as a new cultural or social phenomenon.

    You have to be anchored in your time, in your society. Revolution is not a cosmopolitan process. What is called people’s war is not a technical concept, but a popular reality, with the people made up of concrete people, existing with their sensibility in a well-defined material reality. It is necessary both to be in phase with the people and to be a vanguard turned towards overtaking reality, there is the productive contradiction defining the communists.

    This is all the more true at a time of crisis and when one says crisis it means revolution. What is ending is a time when revolutionaries were marginalized or corrupted by capitalist momentum. It was a time of relative neutralization of antagonisms. We can even say that, since the 1950s, the capitalist countries have experienced such a neutralization, the revolutionary wave being expressed mainly in Africa, Latin America and Asia. The people of the capitalist countries were crushed by capitalism and its values, they were integrated into its process, adopting the way of life that it demanded. We are now at the breaking point.

    An authentic life is only possible in the fight for liberation and before that, it is in a socially isolated way that such an approach emerged, whether in the French “leftists” around May 1968, in violent workers’ initiatives. Italians of the 1970s, in the Berlin squats of the 1980s. There was a complete break between avant-gardes prisoners of their alternative style and the broad masses entirely cut off from their approach and even inaccessible by their disdain for what was not the traditional capitalist way of life. The situation changed with the onset of the crisis; the antagonistic stall with the 24 hours a day of capitalism takes on its meaning!

    The project of recomposing the proletarian fabric by the democratic movement of the masses violently tearing up capitalist hegemony at all levels can resume its natural course. The need for Communism can be expressed again, sector by sector in the popular masses, posing as a strategic hypothesis addressed as broadly as possible.

    This is a process in which we are only at the beginning. But our pride is to have prepared, to be on the front line in this start. And we have confidence in the victory of this process of overcoming the general crisis of capitalism, by the victory of the popular masses country by country in a prolonged process and the establishment, as final achievement, of the world socialist republic.

    Marxist Leninist Maoist Center [Belgium]
    Communist Party of France (marxist leninist maoist)

  • Face à la crise, le Parti et la question de la massification des syndicats et de leur nécessaire unification

    La seconde crise générale du capitalisme pose un défi extrêmement grand au prolétariat de par la rationalisation qui en découle. La bourgeoisie ne peut en effet que se précipiter dans un vaste mouvement de restructuration sur le dos des masses, afin de chercher à sauvegarder le taux de profit.

    Face à cette opération d’envergure, la réponse ne peut qu’être politique avant tout, ce qui implique également une initiative de défense des intérêts matériels des masses sur le terrain immédiat des revendications élémentaires.

    Historiquement, ce sont les syndicats qui jouent ici le rôle de levier essentiel pour une telle activité. Or, ceux-ci possèdent en France un style corrompu et prétentieux. Ils sont à la fois divisés et sans réelle base de masse, à part chez les fonctionnaires. Ils sont donc en décalage complet avec le défi historique auquel fait face le prolétariat. La question syndicale se pose ainsi avec une grande acuité et soit les syndicats seront une partie du problème, soit une partie de la solution.

    Le premier moment de la question syndicale

    Du point de vue communiste, la question syndicale a connu deux moments.

    Le premier consiste en les inlassables appels de l’Internationale Communiste à rejoindre les syndicats. Il n’y avait pas d’illusions sur la nature des dirigeants syndicaux, toujours favorables à des accords avec la bourgeoisie et l’État ; il était cependant considéré que la présence d’une partie des masses dans les syndicats rendait cela nécessaire. Le programme de l’Internationale Communiste, en 1928, souligne que les défaites lors de la première vague révolutionnaire sont dues « à la tactique de trahison des chefs sociaux-démocrates et des dirigeants réformistes du mouvement syndical ».

    Les communistes des pays capitalistes étaient extrêmement rétifs à ce travail, à la fois ingrat et très difficile de par les multiples exclusions imposées par les directions syndicales à leur encontre, notamment par l’intermédiaire de la social-démocratie. La défaite totale du Parti Communiste d’Allemagne en 1933 a cependant montré que cette question était importante, de par l’articulation nécessaire du mouvement syndical à la lutte contre le fascisme et la guerre.

    La preuve en est que, à la suite du tentative du coup de force fasciste en février 1934 en France, le Front populaire a porté en lui l’unification syndicale. Les masses considéraient que l’unité était nécessaire et on a vu alors qu’elles considéraient les syndicats comme relevant de leur mouvement historique et comme devant relever de l’unité organique.

    Le fait est que, si les masses ne rejoignent pas nécessairement les syndicats, elles ont un rapport ambigu avec eux, particulièrement en France où les syndicalistes se présentent souvent comme une sorte d’avant-garde combattant à la place des masses. C’est évidemment du substitutisme de type syndicaliste-révolutionnaire.

    Le second moment

    Le second moment concernant la question syndicale date des années 1960, alors que le mode de production capitaliste se relance après la seconde guerre mondiale. Cela change beaucoup de choses, puisque les syndicats s’inscrivent dans l’accompagnement du développement capitaliste.

    Ici encore l’exemple français est très parlant. Le mouvement des étudiants opposés au révisionnisme et levant la bannière de Mao Zedong, l’UJCML, avait initialement décidé d’appliquer le principe de l’Internationale Communiste et de promouvoir l’adhésion à la CGT, pour la pousser dans la direction d’une CGT de lutte de classes.

    Ce fut une défaite et l’UJCML devint la Gauche Prolétarienne, farouchement anti-syndicaliste, tout comme d’ailleurs tous les communistes des pays capitalistes, en raison de la compréhension du fait que les syndicats, notamment en raison de la transformation de l’URSS en social-impérialisme, étaient ouvertement alliés à la bourgeoisie. En France, la CGT a été l’un des piliers de la sauvegarde du régime en mai 1968, combattant ardemment les « gauchistes ».

    Les communistes des pays capitalistes assumèrent alors la ligne de l’autonomie prolétaire, contre les syndicats cherchant à intégrer les mouvements de contestation afin de les conduire dans des opérations de réimpulsion du mode de production capitaliste. Il n’est pas possible d’être communiste et de valoriser les syndicats pour la période 1953-2020. C’est une ligne de démarcation infranchissable entre les communistes et les révisionnistes.

    Y a-t-il un troisième moment ?

    La question qui se pose désormais, avec l’irruption de la seconde crise générale du capitalisme, est de savoir dans quelle mesure les syndicats peuvent, ou non, jouer un rôle s’inscrivant dans le processus de défense des intérêts du prolétariat. Ils sont en effet faciles d’accès et représentent un sas possible pour le combat.

    Comme le formule le programme de l’Internationale Communiste en 1928, « les syndicats, organisations ouvrières de masses dans lesquelles s’organisent et s’éduquent pour la première fois les couches les plus étendues du prolétariat, sont, en régime capitaliste, le principal instrument de la lutte par la grève, puis de l’action de masses contre le capital trusté et son État ».

    Le second moment a neutralisé cette possibilité ; peut-on alors parler d’un troisième moment provoqué par la seconde crise générale du capitalisme ?

    Si l’on regarde sur le plan subjectif, on ne peut que répondre négativement. Les syndicalistes n’ont pas changé ; ils représentent une approche anti-politique, anti-communiste même, avec systématiquement l’espoir de présenter de « meilleurs » plans aux directions des entreprises. On peut partir du principe que le syndicat désire « être calife à la place du calife » et que rien d’autre ne l’intéresse.

    Si l’on regarde sur le plan objectif, on ne peut pas répondre positivement non plus. Les syndicats ont, depuis 2000, inlassablement cherché à gagner des batailles au moyen du forcing et du substitutisme. Ils n’ont jamais cherché à gagner les masses, à se massifier donc. Ils savent très bien qu’une massification les remettrait entièrement en cause et ils préfèrent vivre de leurs rentes, exprimant les intérêts des syndicalistes qui relèvent de l’aristocratie ouvrière, couche corrompue par le capitalisme et l’État bourgeois.

    Toutefois, cette question de la massification est justement l’aspect pouvant amener un changement complet. Si les syndicats et les syndicalistes sont inutiles aujourd’hui et même, concrètement, nuisibles à la cause révolutionnaire, une éventuelle massification renverserait la donne. Elle bousculerait tout l’appareil, elle pousserait à une unification des travailleurs à la base.

    Il suffirait que dans une entreprise il y ait un mouvement général d’adhésion au syndicat, une modification du style et de la direction de celui-ci, une lutte qui triomphe et on aurait alors un modèle pouvant servir de base aux initiatives populaires à l’échelle du pays. Le souci est bien sûr que cela signifie un haut niveau de conscience politique pour engager un tel processus, un haut niveau d’implication et d’activités.

    Cependant, si la seconde crise générale du capitalisme frappe une entreprise en particulier et qu’une résistance réelle se développe, c’est une démarche praticable.

    Si cela ne se produit pas, de toute façon, on va avoir une résistance des masses qui échappera alors entièrement aux syndicats. Une lutte réelle, de toute façon, ne peut pas se fonder sur une « intersyndicale ». Soit les masses sont unies autour d’un (seul) syndicat, soit elles sont organisées elles-mêmes à la base, remplaçant le syndicat manquant pour former un comité de grève, voire même un comité populaire, le fameux « soviet ».

    Syndicat ou soviet ?

    Cette question du syndicat ou du soviet est, d’ailleurs, le sens même de la question syndicale dans le cadre de la seconde crise générale du capitalisme. Soit les masses résistent et passent à l’établissement de comités populaires, de soviets, rompant totalement avec les institutions, et donc les syndicats. Soit les masses résistent, mais choisissent le terrain le plus immédiat et investissent les syndicats pour les transformer.

    Ces deux hypothèses d’initiative populaire de résistance à la seconde crise générale du capitalisme impliquent, naturellement, deux scénarios totalement différents.

    Il est même possible que la résistance des masses décide de sortir du terrain des revendications économiques pour s’exprimer sur un autre terrain. Il est également possible que, selon les secteurs, il y ait tel ou tel choix et qu’on se retrouve ici avec des syndicats passés sous contrôle populaire, là-bas un comité de lutte à dimension populaire dans une entreprise ou en-dehors du terrain de l’entreprise, par exemple au sujet d’une question écologiste, d’une question de logement, d’une question du coût de la vie, etc.

    Dans tous les cas, il n’y aura toutefois aucune spontanéité. La résistance à la rationalisation capitaliste ne peut provenir que d’éléments conscientisés par la politique communiste, éléments dont l’activité naît directement de la confrontation avec la seconde crise générale du capitalisme.

    Le Parti et la question de la massification des syndicats et de leur nécessaire unification

    Le Parti ne peut pas poser de préalable en ce qui concerne la forme que prendra le mouvement de résistance des masses. Parler de massification des syndicats est juste, dans tous les cas ; si cette massification n’a pas lieu avant la révolution socialiste, elle aura lieu après elle, dans le cadre de l’établissement du socialisme. Cela est indéniable. Tout va dépendre du retour de la lutte des classes et des modalités de la massification de celle-ci.

    Ce qui est toutefois évident, politiquement, est qu’il faut exiger l’unification des syndicats, car c’est en phase avec l’exigence historique des masses dans leur résistance.

    « Un seul syndicat, pour la défense des droits des travailleurs ! » est une revendication qui, par définition, pose l’unité des masses laborieuses dans un contexte de résistance à la rationalisation capitaliste. C’est, de toutes façons, en conflit avec la nature corrompue et bureaucratique des syndicats eux-mêmes, qui doivent être révolutionnés pour pouvoir jouer un rôle favorable aux masses et par rapport à la révolution socialiste.

    Les bureaucrates syndicaux, corrompus et étant un obstacle à la lutte des classes par définition même, s’opposeront toujours à l’unification syndicale. La lutte des classes exigeant l’unité populaire, leur position se démasquera comme étrangère et même opposée aux besoins historiques des masses.

    Les communistes ne considèrent ainsi pas qu’il faille soutenir la CGT ou bien qu’il faille « monter un nouveau syndicat » comme le prétendent les différents courants syndicalistes révolutionnaires, qui ont par ailleurs essayé cela avec la CNT dans les années 1990-2000. Ce qu’il faut exiger, c’est l’unification de toutes les forces syndicales afin de refléter et de contribuer à l’unité populaire, d’avoir confiance dans les masses, une massification des syndicats confiant à ceux-ci une nature nouvelle.

    Cette direction vers l’unification des masses est l’aspect principal et la question syndicale est secondaire ici, puisque les masses peuvent choisir la voie des soviets. Ce sont elles qui décident, selon les exigences de la lutte des classes et du développement de leur conflictualité, sous l’inévitable direction politique du Parti. Les masses font l’Histoire, le Parti les dirige.

  • Le congrès extra-ordinaire de Bâle de la seconde Internationale en 1912

    Les événements obligèrent à ce que se tienne un congrès extra-ordinaire de la seconde Internationale, à Bâle, les 24 et 25 novembre 1912.

    Les partis lui appartenant rassemblaient 3,3 millions de membres, avec 10 millions de travailleurs dans les syndicats lui étant liés.

    Ils menaient une intense propagande contre la guerre, avec des initiatives communes, comme à Bussang, une petite commune de France à la frontière avec l’Allemagne, où se rassemblèrent 15 000 personnes.

    Cependant, seuls Lénine et Rosa Luxembourg agissaient de manière conséquente ; Lénine quitta même la conférence du Bureau Socialiste International de la fin septembre 1911 par solidarité avec celle-ci, victime d’une énorme pression de la part de la direction de la social-démocratie allemande.

    Pour les sociaux-démocrates authentiques, comme Lénine et Rosa Luxembourg, on rentrait dans une époque nouvelle : ils avaient en fait une vision de la guerre comme liée à la nature même du mode de production capitaliste, alors que pour la seconde Internationale, il fallait en fait faire face, de manière décidée, au « militarisme ».

    La seconde Internationale se réunit ainsi à Bâle de manière extra-ordinaire pour débattre de comment s’opposer à la guerre, mais la mise en perspective était à la base même erronée.

    On le voit bien à la tenue, deux ans avant une guerre qui fut acceptée pratiquement partout, d’un congrès extra-ordinaire anti-guerre avec 555 délégués de la seconde Internationale venant de 33 pays.

    L’impact fut simplement historiquement nul.

    On doit bien voir ici, au-delà de la terrible défaite que cela représente pour la social-démocratie allemande qui s’est totalement enlisée, que cela concerne également le mouvement ouvrier français en particulier.

    Au congrès de Bâle, c’est la SFIO qui a le plus de délégués : 127, soit pratiquement le quart des délégués. Ses porte-paroles tinrent des paroles ardentes, mais concrètement ils n’apportèrent rien et furent en faillite complète en 1914.

    L’aspect principal fut cependant l’opportunisme des Allemands (75 délégués) et des Autrichiens (59), qui eux disposaient réellement du marxisme et qui s’étaient littéralement écrasés devant la pression de leurs États, convergeant complètement avec ses choix.

    Pour cette raison, le texte du manifeste du congrès de Bâle n’était pas faux en soi.

    Il cherchait à évaluer la situation, posait les bases d’une opposition à la guerre. Ce qui manquait, c’était l’arrière-plan : seul Lénine l’avait.

    Voici le manifeste :

    « L’Internationale a formulé dans ses Congrès de Stuttgart et de Copenhague les règles d’action du prolétariat de tous les pays pour la lutte contre la guerre :

    « Si une guerre menace d’éclater, c’est un devoir de la classe ouvrière dans les pays concernés, c’est un devoir pour leurs représentants dans les Parlements, avec l’aide du Bureau socialiste international, force d’action et de coordination, de faire tous leurs efforts pour empêcher la guerre par tous les moyens qui leur paraîtront le mieux appropriés, et qui varient naturellement, selon l’acuité de la lutte des classes et la situation politique générale.

    Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, c’est leur devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste. »

    Plus que jamais, les événements font une loi au prolétariat international de donner à son action concertée toute la vigueur et toute l’énergie possibles ; d’une part, la folie universelle des armements, en aggravant la cherté de la vie, a exaspéré les antagonismes de classe et créé dans la classe ouvrière un intolérable malaise.

    Elle veut mettre un terme à ce régime de panique et de gaspillage ; d’autre part, les menaces de guerre qui reviennent périodiquement sont de plus en plus révoltantes, les grands peuples européens sont constamment sur le point d’être jetés les uns contre les autres, sans qu’on puisse couvrir ces attentats contre l’humanité et contre la raison du moindre prétexte d’intérêt national.

    La crise des Balkans qui a déjà causé tant de désastres, deviendrait, en se généralisant, le plus effroyable danger pour la civilisation et pour le prolétariat.

    Elle serait, en même temps, un des plus grands scandales de l’histoire, par la disproportion entre l’immensité de la catastrophe et la futilité des intérêts qu’on invoque.

    C’est donc avec joie que le Congrès constate la pleine unanimité des partis socialistes et des syndicats de tous les pays dans la guerre contre la guerre.

    Partout les prolétaires se sont élevés en même temps contre l’impérialisme.

    Chaque section de l’Internationale a opposé au gouvernement de son pays la résistance du prolétariat, et mis en mouvement l’opinion publique de sa nation contre les fantaisies guerrières.

    Ainsi s’est affirmée une grandiose coopération des ouvriers de tous les pays, qui a déjà contribué beaucoup à sauver la paix du monde menacée.

    La peur des classes dirigeantes devant une révolution prolétarienne qui serait la suite d’une guerre universelle a été une garantie essentielle de la paix.

    Le Congrès demande aux partis socialistes de continuer vigoureusement leur action par tous les moyens qui leur paraîtront appropriés.

    Pour cette action commune, il assigne à chaque parti socialiste sa tâche particulière. Les socialistes des Balkans devront s’opposer au renouvellement des anciennes inimitiés.

    Les Partis socialistes de la péninsule des Balkans ont une lourde tâche.

    Les grandes puissances de l’Europe ont contribué, par l’ajournement systématique de toutes les réformes, à créer, en Turquie, un désordre économique et politique et une surexcitation de passions nationales qui devaient conduire nécessairement à la révolte et à la guerre contre l’exploitation de cet état de choses par les dynasties et par les classes bourgeoises, les socialistes des Balkans ont dressé avec un héroïque courage les revendications d’une Fédération démocratique.

    Le Congrès leur demande de persévérer dans leur admirable attitude, il compte que la démocratie socialiste des Balkans mettra tout en œuvre, après la guerre, pour empêcher que les résultats conquis au prix de si terribles sacrifices soient confisqués et détournés par les dynasties, par le militarisme, par une bourgeoisie balkaniques avide d’expansion.

    Le Congrès demande particulièrement aux socialistes des Balkans de s’opposer avec force, non seulement au renouvellement des anciennes inimitiés entre Serbes, Bulgares, Roumains et Grecs, mais à toute oppression des peuples balkaniques qui se trouvent à cette heure dans un autre camp : les Turcs et les Albanais.

    Les socialistes des Balkans ont le devoir de combattre toutes violences faites aux droits de ces peuples, et d’affirmer contre le chauvinisme et les passions nationales déchaînées, la fraternité de tous les peuples des Balkans y compris les Albanais, les Turcs et les Roumains.

    Les socialistes d’Autriche, de Hongrie, de Croatie, de Slavonie, de Bosnie et d’Herzégovine ont le devoir de continuer de toutes leurs forces leur opposition énergique à toute attaque de la monarchie du Danube contre la Serbie.

    C’est leur devoir de résister comme ils l’ont fait jusqu’ici à la politique qui tend à dépouiller la Serbie, par la force des armes, des résultats de son effort pour la transformer en une colonie autrichienne, et, pour des intérêts dynastiques, à impliquer les peuples de l’Autriche-Hongrie, et avec eux toutes les nations de l’Europe, dans les plus graves périls.

    Les socialistes d’Autriche-Hongrie doivent lutter aussi dans l’avenir pour que les fractions des peuples sud-slaves, dominés maintenant par la maison des Habsbourg, obtiennent à l’intérieur même de la monarchie austro-hongroise le droit de se gouverner eux-mêmes démocratiquement.

    Les socialistes d’Autriche-Hongrie, comme les socialistes d’Italie, donneront une attention particulière à la question albanaise. Le Congrès reconnaît le droit du peuple albanais à l’autonomie, mais il n’entend pas que, sous prétexte d’autonomie, l’Albanie soit sacrifiée aux ambitions austro-hongroises et italiennes.

    Le Congrès voit là, non seulement un péril pour l’Albanie elle-même, mais encore dans un temps peu éloigné une menace pour la paix entre l’Autriche-Hongrie et l’Italie. C’est seulement comme membre autonome d’une Fédération démocratique des Balkans que l’Albanie peut mener vraiment une vie indépendante.

    Le Congrès demande donc aux socialistes d’Autriche Hongrie et d’Italie de combattre toute tentative de leur gouvernement d’envelopper l’Albanie dans leur sphère d’influence, il leur demande de continuer leurs efforts pour assurer des résultats pacifiques entre l’Autriche-Hongrie et l’Italie.

    C’est avec une grande joie que le Congrès salue les grèves de protestation des ouvriers russes : il y voit une preuve que le prolétariat de Russie et de Pologne commence à se remettre des coups que la contre-révolution tsariste lui a portés.

    Le Congrès voit dans cette action ouvrière la plus forte garantie contre les criminelles intrigues du tsarisme qui, après avoir écrasé dans le sang les peuples de son empire, après avoir infligé des trahisons nombreuses aux peuples des Balkans livrés par lui à leurs ennemis, vacille maintenant entre la peur des suites qu’une guerre aurait pour lui et la peur d’un mouvement nationaliste que lui-même a créé.

    Quand donc, maintenant le tsarisme s’essaie à paraître comme un libérateur des nations balkaniques, ce n’est que pour reconnaître sous un hypocrite prétexte et par une injure sanglante, sa prépondérance dans les Balkans.

    Le Congrès compte que la classe ouvrière des villes et des campagnes de Russie, de Finlande et de Pologne, usant de sa force accrue, déchirera ce voile de mensonges, s’opposera à toute aventure guerrière du tsarisme, à toutes entreprises, soit sur l’Albanie, soit sur Constantinople, et concentrera toutes ses forces dans un nouveau combat de libération contre le despotisme tsariste.

    Le tsarisme est l’espérance de toutes les puissances de réaction de l’Europe, le plus terrible ennemi de la démocratie européenne, comme il est le plus terrible ennemi du peuple russe.

    L’Internationale considère qu’amener sa chute est une de ses tâches principales.

    Mais la tâche la plus importante dans l’action Internationale incombe aux travailleurs d’Allemagne, de France et d’Angleterre.

    En ce moment, les travailleurs de ces pays doivent demander à leurs Gouvernements de refuser tout secours à l’Autriche-Hongrie et à la Russie, de s’abstenir de toute immixtion dans les troubles balkaniques et de garder une neutralité absolue.

    Si, entre les trois grands pays qui guident la civilisation humaine, une guerre éclatait pour la querelle serbo-autrichienne au sujet d’un port, ce serait une criminelle folie. Les travailleurs d’Allemagne et de France n’acceptent pas que des traités secrets puissent jamais leur faire une obligation d’entrer dans le conflit des Balkans.

    Si, dans la suite, l’effondrement militaire de la Turquie ébranlait la puissance ottomane en Asie-Mineure c’est le devoir des socialistes d’Angleterre de France et d’Allemagne de s’opposer de toutes leurs forces à une politique de conquête en Asie-Mineure, qui mènerait droit à la guerre universelle.

    Le Congrès considère comme le plus grand danger pour la paix de l’Europe, l’hostilité artificiellement entretenue entre la Grande-Bretagne et l’empire allemand.

    Il fallut les efforts de la classe ouvrière des deux pays pour apaiser cet antagonisme.

    Il estime que le meilleur moyen à cet effet sera la conclusion d’un accord sur la limitation des armements navals et sur l’abolition du droit de prise maritime.

    Le Congrès demande aux socialistes d’Angleterre et d’Allemagne leur propagande en vue de cet accord l’apaisement des antagonismes entre l’Allemagne d’un côté, la France et l’Angleterre de l’autre, écarterait le plus grand péril pour la paix du monde.

    Il ébranlerait la puissance du tsarisme qui exploite cet antagonisme, il rendrait impossible toute attaque de l’Autriche contre la Serbie, et il assurerait la paix universelle ; tous les efforts de l’Internationale devant tendre vers ce but.

    Le Congrès constate que toute l’Internationale socialiste est unie sur ces idées essentielles de la politique extérieure.

    Il demande aux travailleurs de tous les pays d’opposer à l’impérialisme capitaliste la force de la solidarité Internationale du prolétariat ; il avertit les classes dirigeantes de tous les pays de ne pas accroître encore, par des actions de guerre, la misère infligée aux masses par le mode de production capitaliste. Il demande, il exige la paix.

    Que les Gouvernements sachent bien que dans l’état actuel de l’Europe et dans la disposition d’esprit de la classe ouvrière, ils ne pourraient, sans péril pour eux-mêmes, déchaîner la guerre.

    Qu’ils se souviennent que la guerre franco-allemande a provoqué l’explosion révolutionnaire de la Commune, que la guerre russo-japonaise a mis en mouvement les forces de révolution des peuples de la Russie ; qu’ils se souviennent que le malaise provoqué par la surenchère des dépenses militaires et navales a donné aux conflits sociaux en Angleterre et sur le continent une acuité inaccoutumée et déchaîné des grèves formidables.

    Ils seraient fous s’ils ne sentaient pas que la seule idée d’une guerre monstrueuse soulève l’indignation et la colère du prolétariat de tous les pays.

    Les travailleurs considèrent comme un crime de tirer les uns sur les autres pour le profit des capitalistes ou l’orgueil des dynasties ou les combinaisons des traités secrets.

    Si les Gouvernements, supprimant toute possibilité d’évolution régulière, acculent le prolétariat de toute l’Europe à des résolutions désespérées, c’est eux qui porteront toute la responsabilité de la crise provoquée par eux.

    L’Internationale redoublera d’efforts pour prévenir la guerre par sa propagande toujours plus intense, par sa protestation toujours plus ferme.

    Le Congrès charge, à cet effet, le Bureau Socialiste International de suivre les événements avec un redoublement d’attention et de maintenir, quoi qu’il advienne, les communications et les liens entre les partis prolétariens de tous les pays.

    Le prolétariat a conscience que c’est sur lui que repose, à cette heure, tout l’avenir de l’humanité et il emploiera toute son énergie pour empêcher l’anéantissement de la fleur de tous les peuples menacés de toutes les horreurs des massacres énormes, de la famine et de la peste.

    Le Congrès fait appel à vous tous, prolétaires socialistes de tous les pays, pour que, dans cette heure décisive, vous fassiez entendre votre voix et affirmiez votre volonté sous toutes les formes et partout.

    Élevez de toute votre force votre protestation unanime dans les Parlements ; unissez-vous dans des manifestations et actions de masses, utilisez tous les moyens que l’organisation et la force du prolétariat met entre vos mains, de telle sorte que les Gouvernements sentent constamment devant eux la volonté attentive et agissante d’une classe ouvrière résolue à la paix.

    Opposez ainsi au monde capitaliste de l’exploitation et du meurtre les masses du monde prolétarien de la paix et de l’Union des peuples. »

    La seconde Internationale ne tiendra pourtant pas le choc lors du déclenchement de la guerre mondiale.

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  • Le huitième congrès de la seconde Internationale et la guerre

    La démarche syncrétique de la seconde Internationale, en particulier lors de son huitième congrès, ne pouvait que donner une approche bancale en général et en particulier dans la Résolution sur la guerre.

    D’un côté la guerre est définie de manière juste.

    De l’autre, la réponse à la guerre relève d’une tentative de trouver des solutions depuis la situation telle qu’elle est.

    On est dans une approche totalement différente de celle de Lénine, qui lui exigeait qu’on prenne la situation dans sa substance et qu’alors on s’oppose à la guerre par une initiative politique de rupture.

    S’opposant à l’antimilitarisme anarchiste totalement vain, la seconde Internationale bascule dans un esprit constructif finalement impuissant.

    Voici ce que dit la résolution :

    « Le Congrès constate que dans ces dernières années, malgré le Congrès de la paix et les déclarations pacifistes des gouvernements, les armements ont été augmentés d’une façon considérable.

    En particulier, la concurrence des armements maritimes, dont la dernière phase est la construction des [cuirassés de type] Dreadnoughts, entraîne non seulement un gaspillage insensé des deniers publics pour des buts stériles et est cause, par conséquent, du manque de ressources et de l’absence de dépenses pour les réformes sociales et pour la législation protectrice du travail ; elle menace aussi d’épuiser matériellement toutes les nations, par les charges intolérables des impôts indirects, et tous les Etats, par la ruine des finances publiques.

    En même temps, ce sont ces armements précisément qui ont menacé dernièrement encore la paix du monde, comme ils en seront forcément la menace perpétuelle.

    En face de cette évolution, qui est un danger à la fois pour la civilisation humaine, pour la prospérité des peuples et pour l’existence des masses, le Congrès confirme les résolutions des Congrès antérieurs et en particulier celle du Congrès de Stuttgart et rappelle :

    Que les travailleurs de tous les pays n’ont entre eux ni démêlé ni désaccord, de nature à provoquer une guerre ; que les guerres ne sont actuellement causée que par le capitalisme et particulièrement par la concurrence économique internationale des États capitalistes sur le marché du monde, et par le militarisme, qui est un des instruments les plus puissants de la domination bourgeoise à l’intérieur pour l’asservissement économique et politique du prolétariat.

    Les guerres ne cesseront complètement qu’avec la disparition de la société capitaliste.

    La classe ouvrière, qui supporte les charges les plus lourdes de la guerre et a le plus à en souffrir, est donc le plus intéressé à leur disparition.

    Le prolétariat socialiste organisé de tous les pays est donc le seul garant sûr de la paix du monde.

    C’est pourquoi le Congrès engage à nouveau les partis ouvriers à répandre la lumière sur les causes des guerres dans tout le prolétariat et en particulier dans la jeunesse, et à éduquer cette dernière dans l’esprit de la fraternité des peuples.

    Le Congrès, en maintenant, pour les représentants socialistes dans les parlements, l’obligation, plusieurs fois répétée déjà, de combattre de toutes leurs forces les armements et de refuser pour cette destination toute dépense financière, attend de ces députations :

    a) Qu’elles réclament sans cesse la solution obligatoire de tous les conflits entre États par des cours d’arbitrage internationales ;

    b) Qu’elles renouvellent constamment les propositions tendant au désarmement général et d’abord et avant tout, les propositions de conclure des conventions limitant les armements maritimes et d’abolir le droit de prise maritime ;

    c) Qu’elles réclament l’abolition de la diplomatie secrète et la publication de tous les traités existants et futurs entre gouvernements ;

    d) Qu’elles réclament avec insistance l’autonomie de tous les peuples et les défendent contre toute attaque belliqueuse et contre toute oppression.

    Le Bureau Socialiste International aidera tous les groupes parlementaires socialistes dans la lutte contre le militarisme, par l’envoi de documents, et tendra à amener une action commune de ces groupes.

    Pour les cas de complications guerrières, le Congrès confirme la motion antimilitariste du Congrès de Stuttgart, qui dit :

    « Si une guerre menace d’éclater, c’est un devoir de la classe ouvrière dans les pays concernés, c’est un devoir pour leurs représentants dans les parlements avec l’aide du Bureau International, force d’action et de coordination, de faire tous leurs efforts pour empêcher la guerre par tous les moyens qui leur paraissent les mieux appropriés et qui varient naturellement selon l’acuité de la lutte des classes et la situation politique générale.

    Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, ils ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste. »

    Afin d’assurer l’exécution de ces mesures, le Congrès invite le Bureau Socialiste International à faire, pour les cas de conflits internationaux, entre les partis ouvriers des pays intéressés, l’entente pour une action commune, afin d’empêcher la guerre.

    En tous cas où il y aurait menace de conflit entre deux ou plusieurs pays, s’il y a hésitation ou retard de décision de leurs partis nationaux consultés, le secrétaire du Bureau Socialiste International, sur la demande d’au moins un des prolétariats intéressés, convoquera d’urgence le Bureau Socialiste International et la Commission Interparlementaire qui devront aussitôt se réunir, soit à Bruxelles, soit en tout lieu qui, suivant les circonstances, paraîtrait mieux convenir. »

    Formellement, on a quelque chose de juste.

    Cependant, l’esprit est clairement posé, conciliateur, pratiquement pragmatique-machiavélique. C’est là la source de la faillite en 1914.

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  • Le huitième congrès de la seconde Internationale et le syncrétisme

    Les slogans inscrits en danois, en français, en anglais et en allemand lors du huitième congrès de la seconde Internationale résument tout à fait les limites de l’unité existant au sein de la seconde Internationale.

    On lisait ainsi : « Le travail est la source de toute richesse », « La solidarité est notre base », « Connaissance est puissance », « La religion est affaire privée », « Abolition de la division des classes », « Suppression des monopoles privés », « La volonté du peuple est la loi suprême », « Suffrage universel pour tous », « Journée maximum de huit heures », « Le désarmement, c’est la Paix », « Donnez à la femme les mêmes droits qu’à l’homme », « Liberté, Égalité, Fraternité ».

    Les délégués au huitième congrès

    On a ainsi un double mouvement : d’un côté il y a l’affirmation systématique de la nécessité du socialisme, de l’autre une acceptation d’œuvrer à l’amélioration des conditions de vie des travailleurs, sans réflexion sur le rapport dialectique entre les deux.

    Ainsi, la résolution du congrès sur le chômage dit que :

    « Aussi longtemps que la production capitaliste sera à la base de la société, tout ce qu’on fera dans ce domaine ne sera qu’un palliatif.

    Le Congrès réclame donc des pouvoirs publics l’assurance générale obligatoire dont l’administration sera confiée aux organisations ouvrières et dont les frais seront supportés par les détenteurs des moyens de production. »

    Il est évident que les deux paragraphes se contredisent dans leurs définitions mêmes.

    Si la bourgeoisie peut céder des droits qui relèvent littéralement du socialisme, alors on n’est plus dans un palliatif comme il est dit dans le premier paragraphe, mais dans un nouveau système de répartition.

    Il y a ici un espace béant dans lequel va se précipiter l’aile réformiste, en profitant de la modernisation du mode de production capitaliste pour expliquer que, finalement, tout a changé.

    On trouve le même problème de fond dans la résolution sur la législation ouvrière.

    La première phrase pose déjà en elle-même une question d’économie politique :

    « L’exploitation des travailleurs qui augmente avec le développement de la production capitaliste a mené une situation qui rend absolument nécessaire une législation protectrice de la vie et de la santé des travailleurs. »

    On a ici à l’arrière-plan la question de la paupérisation relative et absolue, qu’on a déjà vu dans l’affrontement entre Eduard Bernstein et Karl Kautsky, et qui en germe un aspect de l’opposition entre socialistes et communistes après 1917.

    En effet, si l’exploitation augmente, comment peut-il y avoir en même temps une amélioration ?

    Il ne s’agit ici pas tant de considérer le propos comme faux que de voir qu’il aurait exigé un véritable travail de fond concernant cette question, la moindre ambiguïté provoquant une distorsion immense dans la démarche révolutionnaire.

    Il s’agit là cependant d’une approche visant à nuancer, assécher, nier les contradictions au nom d’un syncrétisme ouvrier qui se suffirait en soi.

    La résolution sur l’unité est ainsi également typique de cette démarche gommant les questions idéologiques concrètes. Voici ce qu’elle dit :

    « Le Congrès rappelant de nouveau la décision d’Amsterdam au sujet de l’unité du parti ;

    Considérant que le prolétariat étant un et indivisible, chaque section de l’Internationale doit former un groupement unique et fortement constitué et qu’il est obligé d’abolir ses divisions intérieures dans l’intérêt de la classe ouvrière de son pays et du monde entier ;

    Considérant le grand accroissement de puissance et de prestige que le socialisme français a retiré de son unification,

    Invite toutes les sections nationales qui demeurent encore divisées, à réaliser au plus tôt l’unité et donne mandat au Bureau International de prêter ses bons offices pour l’accomplissement de cette œuvre nécessaire. »

    Le principe de l’unité est fondamental et le huitième congrès souligne la nécessité de l’unité syndicale dans les empires ayant en leur sein plusieurs nationalités.

    Il en va de même ici pour le parti.

    Cependant, on n’a pas une unité comprise comme une synthèse.

    La seconde Internationale n’avait d’ailleurs strictement aucune volonté de saisir les questions nationales d’Autriche-Hongrie et de Russie (sans parler de l’Espagne, la Turquie, etc.).

    Le Bureau International doit ainsi simplement procéder à une unité formée mécaniquement et cette unité va elle-même mécaniquement contribuer au mouvement.

    On a littéralement un double jeu de la seconde Internationale, qui cherche à intégrer à la fois la droite et la gauche autour d’un centre, un centre qui ne voit pas qu’il y a la contradiction entre les « sociaux-démocrates » et les « socialistes » qui change tout.

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  • Le huitième congrès de la seconde Internationale et sa nature

    Le thème de la guerre, considéré comme si important au septième congrès de la seconde Internationale, devint littéralement brûlant lors du huitième congrès, à Copenhague, du 28 août au 3 septembre 1910.

    Cependant, le Bureau Socialiste International, qui avait été mis en place pour des réunions entre les congrès et rassemblait 25 pays, ne tenait des conférences qu’annuellement.

    Il faut attendre 1909 pour qu’il y ait un bulletin d’information, en allemand, en anglais et en français.

    Ainsi, il n’y avait pas le travail nécessaire à l’arrière-plan pour parvenir à une réelle unité organique.

    Le journaliste français Jean Bourdeau y fut présent et il raconte notamment dans la Revue des Deux Mondes, avec son ton à la fois dédaigneux, humoristique et fasciné :

    « L’Internationale compte actuellement 33 sections dans tous les pays du globe à développement industriel.

    Ces sections correspondent moins à des États qu’à des nations.

    Celles qui luttent pour leur indépendance forment des sections spéciales.

    La Pologne, la Finlande, etc., possèdent ainsi des partis distincts de ceux d’Allemagne et de Russie (…).

    Une animation extraordinaire, des duels oratoires passionnés sur les questions brillantes du Millerandisme, des rapports entre les partis socialistes et la démocratie bourgeoise, entre ces partis et les syndicats ouvriers, de l’attitude des socialistes en cas de guerre, qui mettaient aux prises Bebel et Jaurès, Hervé et Vollmar, avaient signalé les précédents congrès de Paris, d’Amsterdam, de Stuttgart.

    L’ordre du jour du Congrès de Copenhague n’offrait rien de bien excitant : relation des coopératives et des partis politiques, chômage, arbitrage et désarmement, résultats internationaux de la législation ouvrière, manifestation à organiser contre la peine de mort, procédés à suivre pour l’exécution rapide des décisions prises par les congrès internationaux, organisation de la solidarité internationale. Le programme du spectacle semblait médiocre.

    Ces représentations théâtrales sont d’ailleurs réglées d’une manière monotone comme une tragédie classique ou un vaudeville à tiroirs, avec leurs motions, résolutions, amendements et compromis final (…).

    Le total [des délégués] s’élevait à 887 membres, dont 189 allemands, 72 autrichiens [en fait 65], 84 anglais, 49 français, [146 Danois, 86 Suédois, 44 Tchèques, 39 Russes, 31 Norvégiens, 26 Belges, 24 Polonais, 24 Américains, 19 Finlandais, 14 Hollandais, 14 Hongrois, 13 Suisses, 9 Italiens, 7 Bulgares, 5 Espagnols, 3 Serbes, 2 Arméniens de Turquie, 2 Roumains, 1 Argentin] etc. (…).

    De tous les États européens, l’Empire allemand est celui qui semble le plus solide.

    Son organisation militaire, policière et bureaucratique ne laisse apercevoir aucune lézarde.

    Aussi longtemps qu’il restera debout, la Révolution internationale n’a aucune chance de succès.

    Mais, si le socialisme est ailleurs plus bruyant et emphatique, nulle part il n’a de racines plus profondes qu’en Allemagne.

    Ses partisans sont enflammés du fanatisme de secte.

    Pas à pas, suivant un plan de campagne, la démocratie sociale [= la social-démocratie] s’avance, et nous ne voyons pas ce qui peut la faire reculer (…).

    Les séances se tinrent dans la vaste salle des concerts.

    Le matin de l’ouverture, une cantate composée pour la circonstance et merveilleusement exécutée par 400 choristes souhaitait la bienvenue aux camarades accourus de tous les coins du globe.

    Puis retentit le chant de guerre de l’Internationale écouté debout, tête nue.

    Une procession de 25 000 personnes avait été organisée pour l’après-midi. E

    lle devait traverser la ville et se rendre au parc de Sondermarken. En avant-garde marchaient les agents de police.

    Quinze corps de musique précédaient le premier bourgmestre Jensen, accompagné de sa femme.

    Suivaient les employés des postes sanglés dans leur redingote rouge, une escouade de femmes coiffées du bonnet phrygien, des sociétés de gymnastique et de chant, en casquettes blanches, les midinettes de la machine à coudre, les employés des chemins de fer, ceux du gaz, etc. : vingt-deux bannières bariolées distinguaient les groupements.

    On défilait sous des arcs de triomphe : pressés aux fenêtres, les spectateurs : échelonnaient jusque sur les toits. De jolies blondes jetaient des fleurs. Des soldats en uniforme admiraient le cortège sans y prendre part. Les membres les plus connus de l’Internationale étaient acclamés au passage : pas un cri séditieux ne fut poussé (…).

    Il [=le congrès] ne marquera pas une date importante dans l’histoire du socialisme.

    Le Vorwaerts [= l’organe de la social-démocratie allemande] qui, au lendemain de ces congrès, entonne des hymnes d’allégresse, a, cette fois, baissé le ton.

    Les délibérations n’étaient pas de nature à exciter un grand enthousiasme, et les Allemands n’y ont pas joué le premier rôle.

    La solidarité internationale ne parait pas si étroite qu’on le proclame. A mesure que le mouvement s’accroit, il se différencie, selon la loi de tout organisme.

    Les querelles entre Tchèques, Italiens et Allemands au sein de la démocratie autrichienne, les divergences d’opinion entre Allemands, entre Français et Anglais sur les mesures à prendre en cas de guerre prouvent que les nations suivent chacune leur chemin, selon le train habituel de la nature humaine.

    Ce fut en somme un congrès de compromis qui s’acheva par des danses. Une petite fête avait ouvert le Congrès, une grande fête l’a terminé. »

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  • Lénine au septième congrès de la seconde Internationale

    Lénine était venu en personne, depuis la clandestinité au septième congrès de la seconde Internationale, à Stuttgart.

    Voici les principales remarques qu’il fit dans un article de synthèse.

    On voit qu’il fait tout à fait confiance encore à la seconde Internationale ; il est évident qu’il se pose comme une figure d’une fraction rouge en son sein, considérant que tendanciellement la seconde Internationale va dans le bon sens et qu’il faut savoir l’aiguiller, réfuter l’opportunisme.

    « Le récent congrès de Stuttgart a constitué la douzième assemblée de l’Internationale prolétarienne (…).

    À Stuttgart s’étaient réunis 884 délégués venus de 25 pays d’Europe, d’Asie (Japon et une partie de l’Inde), d’Amérique, d’Australie et d’Afrique (un délégué d’Afrique du Sud).

    L’importance considérable du congrès socialiste international de Stuttgart réside précisément dans le fait qu’il a achevé de consolider la deuxième Internationale et qu’avec lui les congrès internationaux se sont transformés en assemblées de travail exerçant une influence profonde sur le caractère et l’orientation des activités du mouvement socialiste dans le monde entier.

    En principe, les différents partis nationaux ne sont pas obligés d’appliquer les décisions des congrès internationaux, mais la portée morale de ces décisions est telle que leur non-application est une exception presque aussi rare que la non-application par les partis des décisions de leurs propres congrès.

    Le congrès d’Amsterdam était parvenu à unir les socialistes français et sa résolution contre le « ministérialisme » traduisait véritablement la volonté du prolétariat conscient du monde entier et définissait la politique des partis ouvriers.

    Le congrès de Stuttgart a constitué lui aussi un grand pas dans cette direction, s’avérant sur toute une série de questions importantes d’instance suprême qui allait déterminer la ligne politique du socialisme (…).

    Cependant, phénomène à la fois remarquable et attristant, la social-démocratie allemande, qui s’en était jusqu’ici toujours tenue aux conceptions révolutionnaires marxistes, a fait preuve d’instabilité ou adopté des positions opportunistes (…).

    Les divergences surgies sur la question coloniale ne purent être surmontées en commission, et c’est le congrès lui-même qui mit fin à la discussion entre opportunistes et révolutionnaires en donnant à ces derniers une majorité de 127 voix contre 108, et 10 abstentions (…).

    Sur la question coloniale, la commission a vu se dégager une majorité opportuniste, et le projet de résolution comportait cette phrase monstrueuse : « Le congrès ne condamne pas, en principe et pour tous les temps, toute politique coloniale, qui, en régime socialiste, pourra être une œuvre civilisatrice. »

    Cette disposition équivaut en fait à un recul direct vers la politique et la conception du monde bourgeoises justifiant guerres et violences coloniales (…).

    La dernière journée du congrès a été consacrée à une question que tous attendaient avec un grand intérêt, celle du militarisme.

    Incapable de faire la relation entre la guerre et le régime capitaliste en général et d’établir un lien entre la propagande antimilitariste et l’ensemble du travail des socialistes, le fameux Hervé s’est fait le défenseur de conceptions indéfendables.

    Le projet d’Hervé de « répondre » à toute guerre par la grève et l’insurrection a montré combien son auteur était inapte à comprendre que l’emploi de tel ou tel moyen de lutte ne dépendait pas d’une décision prise au préalable par les révolutionnaires, mais des conditions objectives de la crise, tant politique qu’économique, provoquée par la guerre.

    Mais si Hervé, se laissant entraînerà des phrases ronflantes, a fait preuve d’une légèreté et d’un manque de réflexion évidents, c’eut été avoir la vue bien courte que de lui opposer le seul énoncé dogmatique des vérités générales du socialisme.

    C’est pourtant ce qu’a fait notamment Vollmar (Bebel et Guesde n’ont pas été absolument purs de ce péché) (…).

    Cet aspect de la question, l’appel à ne pas se contenter des seuls moyens parlementaires de lutte, l’appel à l’action en tenant compte des conditions de la guerre future et des crises futures, furent mis en relief par les social-démocrates révolutionnaires et, en particulier, par Rosa Luxembourg dans son discours.

    De concert avec les délégués de la social-démocratie russe (Lénine et Martov intervinrent dans le même sens sur cette question) Rosa Luxembourg proposa des amendements à la résolution de Bebel, amendements qui mettaient l’accent sur la nécessité de mener la propagande parmi les jeunes, la nécessité de mettre à profit la crise engendrée par la guerre pour accélérer la chute de la bourgeoisie, la nécessité inévitable de prévoir un changement des méthodes et des moyens de lutte à mesure que s’aggraverait la lutte de classe et qu’évoluerait la situation politique (…).

    Ce n’est pas une vaine menace à la Hervé, mais une claire conscience de l’inévitabilité de la révolution sociale, une ferme volonté de mener la lutte jusqu’au bout et d’utiliser les moyens de lutte les plus révolutionnaires qu’on peut lire dans la résolution du congrès socialiste international de Stuttgart sur la question du militarisme.

    L’armée du prolétariat grandit dans tous les pays. Sa conscience, sa volonté et son unité se font d’heure en heure plus fortes.

    Et le capitalisme se charge, lui, de multiplier les crises dont cette armée ne manquera pas de tirer profit pour l’abattre. »

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  • Les faiblesses révélées au septième congrès de la seconde Internationale

    La révolution russe vint ébranler la seconde Internationale dans ses contradictions.

    Désormais, toute l’attention était portée sur l’effondrement de la Russie tsariste, qui était considéré comme imminent.

    Cependant, cette attention était directement politique et, à ce titre, elle n’émergeait nullement au sein de la seconde Internationale.

    En effet, le bolchevisme posait la question de l’organisation et du rôle du Parti dans la révolution, ainsi que de la fonction de l’économie politique, en l’occurrence avec la question paysanne.

    Or, la seconde Internationale se posait comme centre unificateur et n’abordait pas, pour ne pas dire qu’elle évitait même toutes les questions de fond.

    Le lieu du septième congrès

    Ainsi, le septième congrès, qui se tint en Allemagne, à Stuttgart, du 18 au 24 août 1907, correspond à un syncrétisme marqué par des oppositions de fond qui s’expriment mais qui ne finissent jamais par s’incarner politiquement.

    Rosa Luxembourg prenant la parole en 1907 à Stuttgart

    Le journaliste français Jean Bourdeau fit de nouveau un article pour la Revue des Deux Mondes.

    Tout le début de son article est encore marqué par l’opposition entre les traditions social-démocrate et socialiste :

    « Au Congrès international d’Amsterdam, en 1904, les social-démocrates allemands, gênés par la politique ministérielle des socialistes français, dont M. de Bülow se servait, à la tribune du Reichstag, pour dénoncer l’esprit sectaire de la social-démocratie allemande, firent condamner cette politique.

    Conformément aux décisions de ce Congrès, les Français s’unifièrent, et, après avoir dénoncé l’alliance des radicaux, déserté le Bloc, passèrent à l’autre extrême : ils cherchèrent à se rapprocher des syndicalistes révolutionnaires de la Confédération générale du Travail.

    Singulièrement embarrassés, à leur tour, dans leur campagne antimilitariste et anti-patriotique par la prudence, la réserve, lors des affaires du Maroc, les discours empreints de nationalisme, des chefs socialistes d’Allemagne, les Français en ont appelé aux délégués socialistes de toutes les nations, réunis à Stuttgart, pour secouer le joug de l’hégémonie allemande, faire sortir les camarades d’Allemagne, ou plutôt ceux qui les dirigent de façon si autoritaire, de leur rôle commode d’insupportables régents, d’éternels critiques, et les obliger à prendre, dans l’éventualité de conflits internationaux, l’engagement solennel de seconder, par les mêmes moyens d’action, les efforts des socialistes français, afin d’imposer la paix au monde.

    C’est dans cette sorte de duel franco-allemand, dans cette lutte pour la prééminence au sein de l’Internationale, dans cette opposition de traditions, de méthodes, de tempérament et de races, que réside tout l’intérêt du Congrès de Stuttgart. »

    Cependant, en formulant les choses ainsi, Jean Bourdeau constate en même temps que cela ne change pas grand-chose, pour la simple raison que personne n’a de perspective concrète.

    Il raconte avec un humour caustique un épisode du congrès :

    « Le député hollandais Troelstra a posé une question indiscrète ; le moment n’était-il pas venu d’étudier un système politique particulier, de rechercher comment l’État pourrait être constitué en un système socialiste, distinct de la politique bourgeoise et du socialisme d’État bourgeois ?

    M. Vaillant a jugé la recherche presque impossible.

    M. Jaurès, rappelant sa proposition d’exposer par le détail l’appareil juridique de l’État futur, a ajouté, avec belle humeur, qu’heureusement il n’avait pu mener l’entreprise à bonne fin, parce qu’il s’était trouvé souffrant.

    Toujours sarcastique, le docteur Adler déclara qu’il avait la vue un peu basse, sur ces questions d’avenir, mais que la vue à distance n’était pas une vertu : si l’on nommait une commission pour ordonner toutes les propositions qui surgiraient à ce sujet, et si l’on cherchait à les concilier, on mettrait en danger non le mouvement socialiste, mais la santé de ses membres.

    Bref, les socialistes travaillent de leur mieux à détruire la société actuelle, sans savoir le moins du monde par quoi ils la remplaceront. »

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  • L’irruption du bolchevisme au sein de la seconde Internationale

    La domination du centrisme dans la seconde Internationale fut puissamment ébranlée par un nouveau phénomène : l’émergence et le renforcement immédiat de la social-démocratie russe.

    En décembre 1900 sortit en Russie un nouveau journal, l’Iskra (l’Étincelle).

    Étaient à l’origine de sa fondation les principales figures social-démocrates russes alors : Georgi Plékhanov, Pavel Axelrod, Julius Martov, Véra Zassoulitch, Alexandre Potressov et Lénine, ce dernier étant la plaque tournante de cette initiative.

    Le premier numéro de l’Iskra

    L’Iskra était imprimée les premières années à Munich (du numéro 2 au numéro 21), puis finalement à Londres (de 22 à 38) et Genève, pour être acheminée clandestinement en Russie, par différents points : la Prusse, la Scandinavie, la Galicie, la Roumanie, la Bulgarie, l’Iran, par mer vers Arkangelsk ou par l’intermédiaire d’Alexandrie vers Cherson ou encore de Marseille à Batum.

    Le journal fut un très puissant vecteur de la social-démocratie et tira à boulets rouges sur l’opportunisme, qu’il soit allemand, français, italien ou belge.

    Les contacts internationaux furent d’ailleurs puissants, un Écho de la Russie étant publié en France grâce au courant guesdiste, alors que le tsar Nicolas II abandonna l’idée de venir à Paris et à Vienne en raison des vastes campagnes contre lui menées en France et en Autriche-Hongrie.

    Dans ce dernier pays, la police dut également abandonner les poursuites contre les passeurs de l’Iskra.

    Georgi Plékhanov, figure de la social-démocratie russe

    On a ici un moment clef dans l’affirmation de la social-démocratie russe. Dès 1903, il y a des imprimeries clandestines de l’Iskra à Kichinev (l’actuelle Chișinău moldave), Bakou et Nijni Novgorod.

    Cela impliquait une organisation très approfondie en Russie même, avec notamment Ivan Babouchkine (tué par un escadron de la mort en 1906), Yakov Sverdlov (une des principales figures de la révolution russe, mort en 1919), Nikolaï Bauman (tué par un monarchiste en 1905 et pour qui 100 000 personnes participèrent de manière disciplinée à l’enterrement).

    Yakov Sverdlov en 1919

    Seulement, la même année, au mois d’août, eut lieu une scission dans la social-démocratie russe.

    Les « bolcheviks » (« majoritaires ») exigeaient que le Parti repose sur des cadres éprouvés, suivant les thèses formulées par Lénine dans son ouvrage Que faire ? en 1902.

    Les « menchéviks » (« minoritaires ») étaient pour ouvrir la base du Parti de manière large et ils s’approprièrent l’Iskra durant la scission.

    Lénine, Que faire ?, 1902

    Cette scission fut cependant historique de par la naissance du bolchevisme comme courant au sein de la social-démocratie internationale.

    La gauche n’était pas représentée que par des courants seulement ; on avait ici une cassure nette sur le plan organisationnel également.

    Les bolcheviks levaient le drapeau de la primauté du Comité Central dans l’organisation, organisation devant s’appuyer sur des membres jouant le rôle de cadres ou du moins d’éléments parfaitement intégrés dans l’appareil, celui-ci étant centralisé.

    Karl Kautsky réagit en centriste à cette scission et fit tout pour valoriser les menchéviks au nom de la « démocratie » dans le Parti, et cela alors que ceux-ci agissaient en sous-main pour réaliser un putsch intérieur.

    Rosa Luxembourg reprocha également aux bolcheviks des méthodes jacobinistes et une perspective blanquiste.

    Lénine

    La gauche du parti bulgare soutint résolument les bolcheviks, y compris matériellement notamment avec des passeports bulgares, alors que la droite soutenait ouvertement les menchéviks.

    Un affrontement similaire eut lieu dans la Social-démocratie du royaume de Pologne et de Lituanie (deux pays annexés par la Russie), la grande figure de la gauche étant Félix Dzerjinski (le futur fondateur de la Tchéka).

    Cependant, même pour ces rares cas, la contradiction entre menchéviks et bolcheviks ne fut pas bien comprise et la social-démocratie allemande pesa de tout son poids pour l’unification sous hégémonie menchevique.

    La révolution russe de 1905 lança alors un processus nouveau, ébranlant le pays et le mouvement en Russie s’unifia de lui-même, en avril 1906 à Stockholm.

    Initialement, les mencheviks étaient majoritaires (62 contre 46 délégués aux bolcheviks), profitant de la désorganisation provoquée par la répression.

    Mais au congrès de mai 1907 à Londres, les bolcheviks reprirent la direction, alors que l’ensemble de la seconde Internationale considérait que la Russie tsariste allait bientôt tomber et que cela provoquerait une onde de choc.

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  • August Bebel contre Jean Jaurès au sixième congrès de la seconde Internationale

    August Bebel critiqua de manière brutale Jean Jaurès, défendant la social-démocratie contre Jean Jaurès.

    Le contenu est très clair et pourtant, ni August Bebel ni les autres sociaux-démocrates ne comprirent qu’au-delà de Jean Jaurès, il y avait un problème français et que ce problème reflétait celui de toute la tradition « socialiste » résolument étrangère, dans ses fondements, à la social-démocratie.

    August Bebel

    Voici un extrait des propos d’August Bebel.

    « Si fort que nous vous envions, à vous Français, votre République et que nous la désirions pour nous, nous ne nous ferons pas cependant casser la tête pour elle : elle n’en vaut pas la peine. (Tonnerre de bravos)

    Monarchie bourgeoise, République bourgeoise, l’une et l’autre sont des États de classe ; l’une et l’autre sont nécessairement, par leur nature, faites pour le maintien de l’ordre social capitaliste.

    L’une et l’autre doivent travailler de toutes leurs forces à ce que la bourgeoisie conserve toute la puissance dans la législation.

    Car, du moment qu’elle perdrait le pouvoir politique, elle perdrait aussi sa situation économique et sociale.

    La monarchie n’est pas aussi mauvaise, et la République bourgeoise n’est pas rien plus si bonne que vous les faites. (Vifs applaudissements )

    Même dans notre Allemagne de militarisme, de hobereaux, de bourgeoisie, nous avons des institutions qui pour votre République bourgeoise sont encore un idéal.

    Regardez la législation de l’impôt en Prusse et dans d’autres États fédérés et regardez-la en France.

    Je ne connais pas de pays en Europe qui ait un système d’impôts aussi misérable, aussi réactionnaire, aussi exploiteur que la France.

    En face de ce système de succion, avec un budget de trois milliards et demi de francs, nous avons au moins l’impôt progressif sur le revenu et la fortune.

    Et quand il s’agit de réaliser les revendications de la classe ouvrière, la République bourgeoise elle-même déploie toutes ses forces contre les travailleurs.

    Où les travailleurs pourraient-ils être traités de façon plus brutale, plus cynique et plus vile que dans la grande République bourgeoise d’au-delà l’océan, qui est l’idéal de tant de gens ?

    Même en Suisse, une République de beaucoup plus démocratique que n’est votre France, rien que dans ce court été, les milices ont été six fois convoquées contre les ouvriers, qui faisaient usage de leur droit de coalition et d’association, même dans de toutes petites grèves.

    Je vous envie votre République particulièrement pour le suffrage universel appliqué à tous les corps élus.

    Mais je vous le dis sans mystère : Si nous avions le droit de suffrage dans la même extension et avec la même liberté que vous, nous vous aurions fait voir tout autre chose (Vifs applaudissements) que vous ne nous avez fait voir jusqu’ici (Nouveaux applaudissements).

    Mais lorsque chez vous, ouvriers et patrons viennent en conflit, c’est d’une façon odieuse qu’on procède contre les prolétaires français.

    Qu’est-ce aujourd’hui que l’armée sinon le meilleur des instruments de la domination de classe ?

    Il n’y a pas eu de lutte un peu importante dans ces quatre dernières années, ni à Lille, ni à Roubaix, ni à Marseille, ni à Brest, ni à la Martinique, ni tout récemment encore en Normandie contre des grévistes verriers (Vifs applaudissements), où le ministère Waldeck-Rousseau-Millerand, où le ministère Combes, n’ait fait donner l’armée contre les travailleurs.

    En novembre dernier, la police a envahi de la manière la plus honteuse et la plus violente la Bourse du Travail de Paris ; elle a blessé, elle a frappé soixante‑dix ouvriers.

    Et à cette occasion, il y a une partie de nos amis socialistes à la Chambre qui n’ont pas voté pour que le préfet de police fût puni (Nombreuses réprobations).

    Jaurès nous a donné une leçon sur ce que nous devrions faire.

    Pour maintenant, je ne réponds qu’une chose : si en Allemagne quelqu’un s’avisait de voter un ordre du jour en faveur du gouvernement, qui abandonnât les intérêts les plus considérables du prolétariat, le lendemain il perdrait son mandat (Vif assentiment), il ne pourrait pas rester une heure représentant du peuple ; nous sommes trop disciplinés pour cela (…).

    Si, dans ces dernières années, en France, la République a été mise en danger ‑ j’admets cela comme un fait ‑ vous avez eu parfaitement raison si vous l’avez sauvée de concert avec ses défenseurs bourgeois. Nous aurions fait de même.

    Nous ne vous faisons pas non plus un reproche de la lutte contre le cléricalisme.

    Alliez-vous, si vous êtes trop faibles contre lui tout seul, avec les libéraux; nous la faisons aussi, mais après le combat, nous sommes des étrangers.

    Et où donc, dans ces dernières années, en Europe, était menacée la Paix universelle, que Jaurès a aussi sauvée ? (Grande hilarité).

    Parler pour la paix universelle nous l’avons fait aussi.

    Mais, contrairement à nous, vous votez le budget de l’armée et de la marine (Les jaurésistes : Non !), le budget colonial (Les jaurésistes : Non !), les impôts indirects (Et vous ?), les fonds secrets (Bruit chez les jaurésistes) et, par là, vous donnez votre appui à tout ce qui peut menacer la paix (Vifs applaudissements).

    Le vote de confiance qui est dans l’approbation du budget, nous ne pouvons pas, nous, le donner à un gouvernement bourgeois (Vifs applaudissements).

    Jaurès espère encore, de cette collaboration avec les partis bourgeois, l’étatisation des chemins de fer et des mines. Un des points les plus importants de son programme a donc été réalisé par l’Allemagne, gouvernée monarchiquement (Rires).

    Si nous voulons, en Allemagne, obtenir un progrès de ce genre, nous sommes naturellement amenés aussi à soutenir les partis bourgeois, mais une alliance permanente avec ses éléments, nous la rejetons résolument (…).

    Jaurès a encore parlé de l’impuissance politique de la démocratie socialiste allemande.

    Qu ‘a t-il donc attendu de nous après la victoire des trois millions de suffrages ? Devions nous mobiliser les trois millions d’hommes et les amener devant le château royal ? (Rires).

    J’ai dit immédiatement après cette victoire, qui ne m’a pas surpris du tout, que provisoirement elle ne changerait pas grand’chose.

    Chez nous, ces trois millions ne suffisent pas. Mais laissez-nous avoir quatre et huit millions, et alors nous verrons (vifs applaudissements). »

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  • Le conflit franco-allemand au sixième congrès de la seconde Internationale

    Le congrès d’Amsterdam, du 14 au 20 août 1904, reflète bien les contradictions à l’œuvre au sein de la seconde Internationale. Jean Bourdeau, un journaliste français, le regarda de manière à la fois amusée et savante, décrivant avec sagacité le profond conflit se jouant à l’arrière-plan.

    Au-delà de la question de la droite et de la gauche dans la seconde Internationale, il y a la question de la mise en perspective, social-démocrate comme Karl Marx et Friedrich Engels ou bien « socialiste ».

    Les principaux dirigeants de la seconde Internationale en 1904

    Voici comment Jean Bourdeau présente la chose dans la Revue des Deux Mondes :

    « Les premières assises en ont été jetées au Congrès de Paris en 1889.

    L’Internationale s’est reconstituée au second Congrès de Paris en 1900, avec un bureau permanent : en 1904, elle réunissait à Amsterdam 5 délégués de l’Italie, 7 du Danemark, 66 de l’Allemagne, 3 de la Hongrie, 1 de l’Australie, 11 des États-Unis, 1 du Canada, 1 de l’Arménie, 101 de l’Angleterre, 2 de la République Argentine, 11 de l’Autriche, 38 de la Belgique, 3 de la Bohême, 2 de la Bulgarie, 5 de l’Espagne, 89 de la France, 33 de la Hollande, 1 du Japon, 2 de la Norvège, 29 de la Pologne autrichienne, russe et allemande, 45 de la Russie, 6 de la Suède, 7 de la Suisse, 1 de la Serbie : au total 470 délégués, qui représentent les organisations socialistes de ces divers pays.

    Jamais les Russes n’avaient figuré aussi complètement à un Congrès (…).

    En France, au contraire, où les députés socialistes, bourgeois en majorité, jouent le premier rôle à la Chambre, les organisations socialistes paraîtront extrêmement faibles.

    Ç’a été une stupéfaction pour les Anglais d’apprendre que les bataillons sacrés de M. Guesde et de M. Vaillant ne comptent dans toute la France que 16 000 membres cotisans : ils ont fait élire 13 députés à la Chambre, et leurs candidatures multiples ont réuni 487 000 suffrages.

    Quant aux jauressistes, ils ne dépassent pas 8 500 membres organisés, auxquels on a peine à arracher 30 centimes de cotisation par an !

    Malgré un nombre si minime d’adhérents, qui diminue d’une année à l’autre, les jauressistes ont obtenu 406 377 voix aux dernières élections, un peu plus d’une trentaine de sièges à la Chambre, et, alliés aux radicaux et à 25 000 francs-maçons, ils gouvernent la Chambre, le Ministère et 38 millions de Français (…).

    Les Allemands tiennent de beaucoup la tête, avec leurs trois millions de voix, qui les ont mis au premier rang des partis allemands dans le corps électoral, et au second rang au Reichstag avec leurs 81 députés.

    De 1898 à 1903, ils ont gagné 900 000 voix. Ils n’ont devant eux que le centre catholique pour leur barrer la route ; mais ils subissent des échecs aux élections partielles, grâce au zèle de presque tous les partis à se grouper contre eux.

    Les Belges, au nombre de 28 députés, ont perdu sept mandats au dernier renouvellement de la Chambre, mais au profit des libéraux, lesquels, s’ils arrivent au pouvoir, ne pourront se passer du concours des socialistes.

    En 1900, les socialistes autrichiens ont perdu cinq sièges, et leur douzaine de députés ne joue au Reichsrath qu’un rôle modeste.

    En Italie, les socialistes comptent 42 000 membres régulièrement cotisants ; ils sont 27 au Parlement ; ils ont vu M. Giolitti, au début de son ministère, rechercher leur concours et leur offrir un portefeuille (…).

    A partir de 1889, ce furent les socialistes allemands, les plus savants et les mieux organisés, les plus préoccupés de doctrines et de discipline, qui eurent la haute main sur ces Congrès.

    Dans tous les pays où le socialisme s’est répandu, les partis socialistes se sont formés sur le modèle de la démocratie allemande.

    C’est le cas, par exemple, en Autriche, en Belgique, en Italie, en Espagne, etc.

    Dans les pays où le socialisme allemand a trouvé plus de peine à se répandre, à cause de son caractère exotique, des sortes de succursales, de filiales de la Social-démocratie allemande, se sont maintenues à côté des organisations plus conformes au caractère national.

    Ainsi, en Angleterre, la Social-democratic Federation ; en France, l’ancienne organisation guesdiste ; en Pologne, le parti social démocratique ; en Russie, le parti ouvrier social démocrate que dirige M. Plekhanoff, restent sous l’inspiration directe des socialistes allemands (…).

    Enfin c’est en France, avec M. Jaurès, que le révisionnisme a trouvé sa plus éclatante expression.

    M. Jaurès, qui fut le conseil, l’appui de M. Millerand, tant que dura le ministère Waldeck-Rousseau, et son plus ardent défenseur, M. Jaurès a repris en l’aggravant la politique ministérielle, il a fait de son parti à la Chambre le ciment du bloc radical, il a couvert de son approbation et de ses votes tous les actes du ministère Combes.

    La motion Kautsky, édictée par le Congrès international de 1900, trop élastique, trop « Kaoutchousky, » selon le mot d’un plaisant, était donc restée lettre morte ; il s’agissait de la reprendre et de la renforcer.

    Il suffisait pour cela d’internationaliser la motion de Dresde, en la faisant ratifier par le Congrès d’Amsterdam.

    Telle est la proposition que présentait au Congrès le parti de M. Vaillant et de M. Guesde, lequel joue en France le rôle d’une sorte de nonce apostolique de M. Bebel et de M. Kautsky.

    La question fut d’abord discutée au sein d’une commission nommée à cet effet, car les socialistes sont dressés, depuis nombre d’années, aux jeux parlementaires, et deviennent en vérité des virtuoses.

    Ce fut comme une répétition à huis clos de la grande scène attendue par le Congrès avec une impatience fébrile, répétition plus intéressante et plus passionnée que la pièce même.

    Dans une salle assez étroite où se pressaient les délégués qui avaient vidé le Congrès, M. Jaurès, le représentant le plus autorisé de la nouvelle méthode, était assis, assisté de quelques fidèles.

    Il avait en face de lui Minos et Rhadamanthe : M. Kautsky ; Mlle Rosa Luxembourg, révolutionnaire exaltée, qui brandit parfois, dans les Congrès allemands, la torche de la Commune ; Bebel, le « Kaiser » de la social-démocratie allemande ; puis M. Guesde et M. Vaillant, le continuateur de la tradition blanquiste. Contrairement aux précédents Congrès, il n’y eut aucun tumulte.

    M. Kautsky fit d’abord remarquer à M. Jaurès que son cas était bien plus grave que celui de M. Millerand, qui ne gouvernait pas en qualité de mandataire de son parti.

    La scène la plus vive se passa entre M. Guesde et M. Jaurès, à propos des résultats réciproques de leurs deux méthodes.

    M. Jaurès reprochait à M. Guesde d’avoir fait perdre au socialisme, par son intransigeance, la place forte de Lille, et M. Guesde rendit au contraire le bloc responsable de cet échec.

    Il constata que toutes les candidatures des socialistes ministériels furent des candidatures officielles, à peu d’exceptions près.

    Devant la prétention de M. Jaurès d’avoir empêché la République de sombrer dans la tourmente nationaliste, M. Guesde douta que la République ait été en péril. Il opposa à la conception de M. Jaurès « que le socialisme sortira de la République, » la conception marxiste qui fait surgir le socialisme de l’évolution capitaliste.

    Nous entendîmes Mlle Rosa Luxembourg s’étonner que M. Jaurès pût allier à une mine si florissante une si mauvaise conscience. Elle se plut à constater à quel point M. Jaurès était isolé, rencontrant une opposition dans son propre parti.

    M. Jaurès n’eut pour alliés que des Belges, M. Furnémont, surtout M. Anseele.

    Ce n’est pas un ministère que M. Anseele, l’habile directeur du Vooruit de Gand, réclame du roi des Belges, c’est deux ministères, trois ministères, tous les ministères : que les socialistes s’emparent de toutes les places de la bourgeoisie, il n’y a pas de meilleure tactique..

    — L’attaque de M. Bebel et la contre-attaque de M. Jaurès remplirent deux longues séances de la commission et deux séances du Congrès.

    M. Jaurès se déclara, avec force, partisan de la lutte de classes, de la destruction de la propriété privée.

    Le fait pour le prolétariat de poursuivre son but par de violents combats, n’exclut pas l’alliance des radicaux bourgeois.

    Cette alliance a porté ses fruits.

    La République, l’instrument indispensable à l’émancipation prolétarienne, a été sauvée.

    Les lois ouvrières ont abrégé le temps de travail ; les lois d’assurances, d’impôt sur le revenu, sont en préparation. Des ministres, tel M. Pelletan, fraternisent avec les syndicats (…).

    Les deux conceptions contraires de la théorie et de la tactique socialistes s’exprimèrent par ces deux discours.

    La doctrine marxiste, défendue par Bebel, considère les formes politiques comme subordonnées, et n’accorde d’importance qu’aux transformations économiques ; M. Jaurès attribue à la République bourgeoise la vertu mystérieuse de réaliser peu à peu le socialisme.

    M. Jaurès, par ses attaques, a blessé les Allemands, très influents dans le socialisme international ; il aura donc à se débrouiller avec ses coreligionnaires d’outre-Vosges.

    Comment d’ailleurs les socialistes pourraient-ils s’entendre ? Ils ne parlent pas la même langue.

    Les délégués ouvriers anglais ne comprenaient rien au Congrès. Ils rejettent le shibboleth socialiste de la « lutte de classes, » qui n’exprime pas exactement, à leur sens, le conflit des intérêts économiques entre employeurs et employés.

    Pour eux, le socialisme consiste à gagner dix schellings par jour et à ne travailler que huit heures.

    Les Français ne goûtent le socialisme qu’enguirlandé de phrases sonores : la Fraternité de l’avenir ! la République ! l’Émancipation du genre humain !

    Les Allemands méprisent la rhétorique, construisent le socialisme sur la dialectique hégélienne, la conception matérialiste de l’histoire, l’infrastructure économique de la société, et autres formules alambiquées qu’ils démolissent ensuite, mais avec autant de logique.

    En France, les polémiques entre socialistes vont se raviver.

    — Vous n’êtes pas socialistes, disent les guesdistes aux jauressistes ministériels. — Vous n’êtes pas républicains, ripostent ces derniers ; — et cela ne sera pas pour fortifier les guesdistes devant le corps électoral.

    Le bureau international a offert ses bons offices, en vue de faire cesser ces divisions fratricides ; il s’est chargé de la mission délicate de réconcilier M. Guesde et M. Jaurès, mais aucun des deux partis ne semble préparé à une entente.

    Ce qui peut nous toucher de plus près, c’est que M. Jaurès, afin de se laver du soupçon de réformisme et de modérantisme, tentera peut-être d’accentuer, dans le sens socialiste, la politique du bloc. »

    C’est le grand paradoxe : la social-démocratie allemande tire à boulets rouges sur Jean Jaurès, mais en même temps appelle à l’unité de tous les socialistes, lui y compris. L’unité sera effective en 1905, comme Section Française de l’Internationale Ouvrière.

    Il y avait, du côté de la social-démocratie allemande, avec Karl Kautsky à sa tête, une absence d’esprit de conséquence et de résolution.

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    les fractures au sein de la seconde Internationale

  • Les problèmes fondamentaux au sein de la seconde Internationale

    Tous les commentateurs sont d’accord pour évaluer la social-démocratie au début du 20e siècle selon le schéma suivant : il y aurait une gauche, un centre et une droite.

    La droite préfigurerait la gauche réformiste, acceptant l’État tel qu’il est et ne faisant pas du socialisme un objectif en tant que soi.

    La gauche préfigurerait le bolchevisme.

    Le centre consisterait en des tendances aux mêmes objectifs que la gauche, mais céderait aux sirènes de la droite.

    Cette lecture est tout à fait formelle.

    Elle semble d’autant plus vraie qu’après 1917, tant l’Internationale Communiste que l’Internationale formée par la « droite » agiront avec cette grille de lecture, du moins en apparence.

    Lénine, dirigeant de la révolution russe et orchestrateur de la mise en place de la troisième Internationale

    En réalité, l’échec de l’Internationale Communiste dans les années 1920 et, inversement, les grands succès communistes à former des démocraties populaires après 1945, soulignent que c’est un autre aspect qui a joué.

    La clef n’est en effet pas tant qu’une gauche s’oppose à une droite, que le fait qu’il existe une contradiction entre la perspective social-démocrate et la démarche socialiste.

    Cette contradiction était l’aspect principal et elle complique particulièrement l’opposition entre la gauche et la droite.

    La perspective social-démocrate était en effet de type rationnelle et idéologique ; le Parti choisit sur la base de discussions internes, agit selon un programme.

    Les syndicats, souvent formés par le Parti lui-même, sont considérés comme une courroie de transmission.

    La démarche socialiste était volontariste, avec un Parti considéré comme une organisation rassemblant des tendances s’exprimant publiquement de manière contradictoire.

    Les syndicats étaient considérés comme indépendants, voire même intouchables et le but était de toute façon de courir derrière les luttes pour proposer une sortie politique socialiste aux questions qui se posaient.

    En ne comprenant pas cet aspect, le Parti Communiste d’Allemagne ne sut pas arracher la base du Parti Social-démocrate d’Allemagne.

    Il ne comprit pas la fidélité de cette base, son insistance concernant la formalisation des propositions.

    Couverture de la revue communiste d’Allemagne Notre travail, juste après 1945 : SPD, KPD, L’unité de tous les travailleurs assurent le succès

    De la même manière, le Parti Communiste d’Autriche resta littéralement une secte marginale politiquement, sans jamais comprendre l’envergure des sociaux-démocrates autrichiens qui organisaient l’écrasante majorité des ouvriers de Vienne tout en soutenant ouvertement l’URSS considérée comme socialiste.

    Lorsque la majorité des socialistes français mirent en place la Section Française de l’Internationale Communiste, cela sembla une victoire.

    Les communistes d’URSS s’aperçurent cependant que leurs traditions étaient socialistes, à rebours des traditions social-démocrates, et ne cessèrent de batailler contre cela, y compris au moyen de purges régulières.

    Il ne faut donc pas considérer de manière abstraite comme quoi il y aurait ainsi une gauche, dont les principaux représentants sont Lénine et Rosa Luxembourg, faisant face à une droite de type révisionniste, alors que Karl Kautsky en diffusant le centrisme forme un obstacle à toute avancée réelle.

    Cela est juste, mais l’aspect principal est le conflit, jamais apparent de manière ouverte, entre les socialistes et les sociaux-démocrates.

    La seconde Internationale est d’ailleurs une sorte de compromis, de 1900 à 1914, entre les deux tendances, un compromis se transformant même en une sorte de syncrétisme, qui ajoutera d’autant plus au chaos provoqué par le déclenchement de la guerre mondiale.

    La social-démocratie allemande ne cessa jamais de pousser à la direction de l’Internationale le socialiste belge Émile Vandervelde, véritable incarnation de l’esprit de conciliation politique tout en étant inversement solidement ancré dans une tradition culturelle social-démocrate, notamment contre l’alcool.

    Émile Vandervelde

    Et si la social-démocratie allemande considérait Jean Jaurès comme relevant du réformisme, elle ne cessa jamais de pousser à une unité de tous les socialistes français, y compris avec Jean Jaurès.

    Ce fut même le moteur de la fondation de la Section Française de l’Internationale Ouvrière, en 1905.

    Pareillement, en 1908, le Parti du Labour fut intégré à la seconde Internationale, alors que ce parti britannique, une sorte de fédération servant de voix politique aux syndicats, ne reconnaissait même pas la lutte des classes.

    Lénine fut extrêmement critique par rapport à cette intégration complète et sans critique du Labour.

    Car il y avait toutefois une contre-tendance, massive, jouant un rôle historique toujours plus grand : en Russie, dans la social-démocratie, Lénine avait emporté la majorité avec lui et lui faisait se réaliser une ligne authentiquement révolutionnaire.

    La direction de la seconde Internationale fit tout pour neutraliser cette affirmation du « bolchevisme », mais Lénine sut tenir tête à ces appels à rejoindre le camp du centrisme, dénonçant toujours davantage Karl Kautsky et récupérant lui-même tous les fondamentaux du marxisme, pour les développer.

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  • Discours de clôture du débat sur la situation internationale et les tâches de l’I.C. au sixième congrès de l’Internationale Communiste

    [Boukharine]

    I. Les aspects positifs et les aspects négatifs de la discussion

    Camarades,

    Les discussions qui se sont déroulées ici sont remarquables sous beaucoup de rapports. Ce qui frappe avant tout, c’est le grand nombre de camarades qui ont pris la parole sur le rapport du CE de l’IC : près de 90 orateurs ont exprimé leur pensée.

    C’est un fait qui n’a été constaté à aucun de nos précédents congrès. Il faut particulièrement faire remarquer et souligner les discours de nos camarades noirs, des délégués des pays asiatiques orientaux, des pays coloniaux en général et, spécialement, de nos camarades chinois.

    Il est essentiel aussi de signaler la participation active aux débats des communistes de toute une série de pays de l’Amérique du Sud : depuis la fondation de l’Internationale communiste, c’est la première fois qu’on peut constater ce fait dans de telles proportions.

    Il faut aussi indiquer ici les nombreuses manifestations des représentants de beaucoup de petits partis auxquels on n’accorde pas toujours une attention suffisante. En résumant les discussions, je dois dire qu’elles ont eu une importance positive énorme. Je voudrais, en commençant, faire ressortir les côtés caractéristiques positifs de la discussion.

    Et avant tout parlons de la critique et de l’auto-critique. La critique a porté sur nos thèses, sur mon rapport, sur la pratique de l’Internationale communiste et de divers partis.

    Il faut saluer chaleureusement le courant d’auto-critique active qui s’est manifesté au cours de notre travail. C’est un côté positif ainsi que la participation aux discussions de représentants de presque tous les partis. Et je le répète, ce qui est particulièrement réjouissant, c’est la participation des partis « nouveaux » : coloniaux, sud-américains, etc.

    Un grand nombre des observations qui ont été faites sont absolument justes. Il est nécessaire d’en tenir compte, tant dans les décisions du congrès que dans le travail ultérieur du Comintern. Il est vrai que c’étaient surtout des observations qui n’avaient pas un caractère de principe, des observations portant sur des questions secondaires, mais le fait est que des observations critiques assez nombreuses et tout à fait essentielles ont été présentées sur toute une série de problèmes des plus importants.

    Je range dans cette catégorie les observations critiques sur la question paysanne, les allusions à la nécessité d’accorder plus d’attention au problème du chômage en rapport avec l’analyse de la période actuelle du développement capitaliste, une série de questions du travail colonial, la question noire, un certain nombre d’observation concernant la tactique quotidienne de divers partis et du C.E. de l’I.C. et, particulièrement, les observations se rapportant aux défauts d’organisation de tout notre appareil.

    Mais il y a aussi des côtés négatifs dans ces débats. Un de ces côtés est avant tout, une certaine limitation, une certaine étroitesse du contenu de la discussion. La plupart des camarades qui ont pris la parole ici n’ont parlé ou presque que de « leur » pays et non des problèmes fondamentaux du mouvement découlant de la situation actuelle.

    Il va sans dire que je n’objecte point contre l’analyse et le développement par telle ou telle délégation de questions la concernant directement; au contraire, c’est une chose tout à fait désirable puisqu’elle contribue à l’échange d’expériences, à la collectivisation de notre expérience. Sans cet échange, le travail de l’I.C. et de ses congrès est inconcevable, absurde. Mais, d’autre part je considère tout de même que c’est un côté négatif de la discussion que le fait que les orateurs n’ont point touché dans leurs exposés les problèmes fondamentaux.

    Je ne m’arrêterai pas sur les quelques algarades qui ont eu lieu ici et qui me rappellent certains vers d’Henri Heine :« Ce ne sont point des chevaliers qui combattent ici pour la gloire de leur dame ; ce sont des capucins, et leurs adversaires des rabbins. »

    (Rires.)

    Je ne crois pas nécessaire de m’arrêter sur ce combat singulier de « capucins et de rabbins »

    II. La stabilisation du capitalisme et les discussions sur la « troisième période »

    Le Ve Congrès de l’I.C. et la question de la stabilisation

    Camarades, je toucherai ici en premier lieu le problème fondamental ; celui de la stabilisation du capitalisme et la question la plus importante de toutes nos discussions : la question dite de la troisième période.

    Au dernier, au Ve Congrès, comme vous le savez, le terme de « stabilisation » n’a même pas figuré. Que s’est-passé au Ve Congrès et quel fut son appréciation de la situation économique et politique générale ?

    Dans les thèses sur l’économie mondiale, le Ve Congrès constata tout d’abord l’écroulement de cette économie ; dans les thèses, il est parlé textuellement de l’écroulement de l’économie mondiale, du chaos des devises, de la crise de l’économie européenne. Dans nos thèses économiques, nous faisions alors remarquer que l’économie européenne se trouvait enfermée dans un cercle vicieux et qu’elle ne pouvait sortir de l’état de crise. Nous faisions également remarquer l’existence d’une crise agraire mondiale. L’I.C. soulignait dans ses thèses l’incapacité de la bourgeoisie à surmonter le chaos des devises, etc.

    Le Ve Congrès adopta aussi une résolution de tactique sur le rapport du camarade Zinoviev. En quoi consistaient l’essentiel de l’analyse politique générale dans cette résolution ? On constatait comme point fondamental l’existence d’une ère dite « ère pacifiste-démocratique ».

    Ainsi donc, comme résultat de l’appréciation de la situation d’alors, nous avons constaté une désagrégation de l’économie mondiale, une crise permanente de l’économie européenne et l’existence comme superstructure politique, d’une « ère de pacifisme-démocratique ». L’expression de l’ère pacifiste-démocratique, comme les camarades le savent, ce fut « le gouvernement ouvrier » en Angleterre, la victoire « du bloc des gauches » en France, le « gouvernement ouvrier » au Danemark et toutes sortes de tendances coalitionnistes dans d’autres pays.

    Telle était la situation générale et telle fut son appréciation par le Ve Congrès mondial. Pas une parole sur la stabilisation n’y fut prononcée. Le terme même de « stabilisation » retentit pour la première fois dans notre milieu, seulement en 1925.

    Au Ve Congrès mondial — je le souligne trois fois, afin de signaler un certain renversement de toute la situation — il ne fut pas encore question de stabilisation. Quelle importance y a-t-il à souligner ce fait ? Il est indispensable de le faire ressortir afin de montrer plus clairement le sens des modifications qui se sont produites dans la situation objective depuis le Ve Congrès.

    C’est pour cela précisément que, dans la première partie de notre thèse, nous avons émis l’hypothèse de la troisième période. Nous avons discuté cette affirmation des trois périodes aussi dans la délégation du P.C. de l’U.R.S.S. et nous l’avons quelque peu précisée. Il va sans dire que l’adoption de cette subdivision en trois périodes par la délégation du P.C. de l’U.R.S.S. ne saurait servir à elle seule de preuve logique de son indiscutabilité. Il faut la fonder pratiquement.

    Pourquoi n’est-il pas juste de nier l’existence des trois périodes ?

    Le passage respectif des thèses dit :« I. Après la première guerre mondiale impérialiste, le mouvement international ouvrier subit toute une série de phases historiques de développement exprimant les diverses phases de la crise générale du système capitaliste.La Première période, période de manifestations révolutionnaires directes du prolétariat, période dont le point culminant se trouve en 1921, s’acheva d’une part, par la victoire de l’U.R.S.S. sur les forces de l’intervention et de la contre-révolution intérieure, la consolidation de la dictature du prolétariat et l’organisation de l’I.C, et de l’autre, par toute une série de lourdes défaites du prolétariat de l’Europe occidentale. Le chaînon final de cette période, ce fut la défaite du prolétariat allemand en 1923. Cette défaite sert de point de départ à là deuxième période, à la période de la stabilisation partielle et graduelle du/système capitaliste, du processus de « restauration » de l’économie capitaliste, de l’offensive universelle du capital, des luttes défensives de l’armée prolétarienne affaiblie par de lourdes défaites ; d’autre part, cette période est une période de restauration rapide de l’U.R.S:S. et de succès très sérieux dans l’œuvre de construction socialiste. Enfin, la troisième période est, dans son essence, la période du relèvement de l’économie capitaliste au dessus du niveau d’avant-guerre et presque simultanément du relèvement de l’économie de l’U.R.S.S. au dessus de ce niveau (commencement de la période dite « constructive » ; de l’accroissement des formes socialistes de l’économie sur la base d’une nouvelle technique).

    Pour le monde capitaliste, cette période est une période de progrès extrêmement rapides de la technique, de l’accroissement renforcé des cartels, des trusts, des tendances au capitalisme d’Etat et, en même temps, de puissant développement des contradictions de l’économie mondiale se mouvant dans des formes déterminées par tout le cours précédent de la crise générale du capitalisme (marchés rétrécis, U.R.S.S., mouvements coloniaux, accroissement des contradictions internes de l’impérialisme). Cette troisième période qui a particulièrement aggravé les contradictions entre l’accroissement des forces productives et le rétrécissement des marchés, rend inévitable une nouvelle vague de guerres impérialistes entre les Etats impérialistes, une guerre contre l’U:R.S.S., des guerres nationales d’affranchissement contre l’impérialisme et l’intervention des impérialismes ; des luttes de classe gigantesques.

    En aggravant tous les conflits internationaux (conflits entre les Etats capitalistes et l’U.R.S.S., occupation militaire de la Chine du Nord, comme début du partage de la Chine et de la lutte entre impérialistes, etc.), en aggravant les conflits intérieurs dans les pays capitalistes (processus de radicalisation des masses de la classe ouvrière, aggravation de la lutte des classes), en déchaînant les mouvements coloniaux (Chine, Inde, Egypte), cette période évolue inévitablement à travers de nouveaux développements des contradictions de la stabilisation capitaliste vers un nouvel ébranlement de la stabilisation capitaliste et vers une aggravation violente de la crise générale du capitalisme. »

    Les adversaires de la division en trois périodes affirment que la seconde ne se distingue nullement de la troisième et que, par conséquent, la subdivision en deuxième et troisième périodes ne se justifie nullement, qu’elle est superflue.

    Admettons qu’il n’y ait pas de distinction. Mais alors, que dire du fait que l’économie mondiale a dépassé le niveau d’avant-guerre ? A mon avis, c’est là un fait extrêmement important. Pourquoi ? Permettez-moi de l’interpréter vulgairement.

    L’importance du fait cité consiste en ce qu’il fait ressortir la dynamique du développement. Tant que le niveau d’avant-guerre n’avait pas encore été dépassé, on pouvait penser que l’augmentation des forces de production dans tel ou tel pays portait un caractère accidentel, cette augmentation n’était point quelque chose de typique, n’était point une particularité organique de la période donnée.

    Mais lorsque l’économie mondiale ou le secteur capitaliste de cette économie mondiale commença à dépasser le niveau d’avant-guerre et à se développer sur une nouvelle base, il fallut recourir à une appréciation plus prudente, il fallut apporter des corrections assez appréciables dans notre précédente estimation. Nous ne sommes pas myopes au point de ne pas voir des faits aussi essentiels.

    Ainsi donc, il y a là une distinction objective. Elle est déterminée aussi bien techniquement qu’économiquement. On ne saurait la passer sons silence.

    On dit qu’il n’y a pas de différence entre la deuxième et la troisième période. Mais alors, on se demande pourquoi notre appréciation de la situation générale s’est modifiée ? Ce n’est pourtant pas que nous soyons devenus plus intelligents : le fait est que c’est la situation qui s’est modifiée. Au début du processus, il y avait des germes de stabilisation et nos étions sérieusement fondés de considérer ces phénomènes comme plus ou moins accidentels.

    A présent, nous n’avons plus la moindre raison de les considérer ainsi. Le tableau est devenu beaucoup plus net : à présent, les faits parlent avec plus d’éloquence et déterminent une autre appréciation de la situation.

    Un certain nombre de camarades ont nié la distinction entre la seconde et la troisième période, tout en parlant d’une aggravation considérable des contradictions.

    Mais alors, d’où vient cette « aggravation des contradictions » ? Elle n’est pourtant pas tombée du ciel. Ces deux points de vue sont inconciliables. On ne saurait dire : « Il n’y a pas de différence de situation et reconnaître en même temps une aggravation des contradictions, car alors, sur quoi cette aggravation serait-elle basée ? On dit : pas de différence de situation et pourtant, la guerre se poursuit en Chine. En voilà une « bagatelle », n’est-ce pas ? C’est là une sous-estimation absolue du danger de guerre et de la guerre existant déjà.

    « Il n’y a point de différence dans les situations », mais les préparatifs de guerre entre l’U.R.S.S. battent leur plein. C’est donc encore une « bagatelle » ? Or, dans notre naïveté, nous pensions que c’était là le trait essentiel de la situation politique mondiale. Si nous sommes tellement aveugles que nous ne voyons pas ces « bagatelles » nous ne valons rien et nous ne saurions prétendre à la direction.

    Quels chefs que ceux-là qui ne voient aucune différence dans la situation, pour qui c’est la même chose que l’économie européenne soit à toute extrémité ou qu’elle progresse rapidement ; que la guerre se poursuive en Chine ou non ; que l’impérialisme se prépare en vue d’une attaque contre l’U.R.S.S. ou non, etc. etc. Si nous ne sommes pas en mesure de voir tous ces faits nouveaux, nous sommes des gens finis. Alors on ne comprend plus notre nouvelle tactique (en Angleterre, en France, etc.) ; elle est superflue, puisque nous piétinons sur place.

    J’ai donné ici les arguments les plus vifs qu’on a avancés contre la troisième période. Mais il y en a encore d’autres moins catégoriques, par exemple : la troisième période, ma foi, n’existe pas, mais il faut quand même en parler. Je voudrais bien soumettre cet « argument » aussi à une analyse consciencieuse et précise.

    Je répondrai avant tout à la Camarade Kostrzewa de la délégation polonaise.

    Elle nous dit :« En ce qui concerne les trois périodes dans lesquelles on divise l’époque d’après-guerre, nous considérons que la limite qui sépare la deuxième de la troisième période n’a pas pour caractéristique le progrès technique, car ce progrès, était la condition préalable de toute la période de restauration universelle du développement capitaliste d’après-guerre. Et quelle est donc la caractéristique de la troisième période ?

    C’est le fait que les contradictions qui s’étaient accumulées sur la base du processus stabilisation en rapport avec le puissant développement des forces de production, que ces contradictions apparaissent maintenant avec évidence et ébranlent tout le système de la société capitaliste. »

    Franchement, je ne comprends pas la logique de ce raisonnement. Non pas développement technique, mais contradictions ! Mais d’où viennent donc ces contradictions elles-mêmes ? La camarade Kostrzewa parle de contradictions en rapport « avec le puissant développement des forces productives ». Je vous le demande, camarade Kostrzewa, « le puissant développement des forces productives » est-il possible sans progrès technique ?

    Jusqu’à présent, de même que beaucoup d’autres camarades, je croyais, comme Marx, que les forces productives, c’est un ensemble d’instruments de travail et de forces ouvrières. On ne saurait donc séparer « l’accroissement des forces productives » du « progrès technique ». Cela est faux et nullement fondé théoriquement.

    Émettre l’affirmation du puissant développement des forces productives, précisément pendant la période donnée, et nier l’accroissement puissant de la technique pour ta même période ; insister sur l’aggravation violente des contradictions en rapport avec les modifications dans le domaine des forces productives et en même temps rejeter ce critérium, c est quelque chose de tout à fait peu ordinaire, même du point de vue de la plus élémentaire logique.

    Le second orateur qui s’est arrêté sur cette question, ce fut le camarade Strakhov (Chine) [Qu Qiu Po]. Il a dit :« Nous ne comprenons pas cette question et c’est pourquoi nous croyons qu’il n’y a pas de troisième période. Mais nous voulons qu’elle soit inscrite dans les thèses. »

    La modestie est une vertu en général ; elle s’impose aussi à certains communistes. Je suis parfaitement d’accord là-dessus. Mais, camarades, je ne puis reconnaître que tout soit bien fondé ici. Lorsque le camarade Strakhov nous dit qu’il n’y a point de différence entre la deuxième et la troisième période, quelqu’un lui a crié de sa place « juste ».

    Je ne sais quel est le camarade qui lança cette approbation, mais elle ne prouve pas des capacités logiques spéciales. Si entre le développement de la technique, il y a une dépendance intime incontestable, ces dépendances n’existent évidemment pas toujours entre la logique et les capacités vocales.

    A la fin de son discours, le camarade Strakhov a dit que la troisième période doit, malgré tout, figurer dans les thèses. Cependant, si entre la deuxième et la troisième période, il n’y a aucune différence, cher camarade Strakhov, alors pourquoi se donner tant de mal ? C’est-il donc que nous n’avons que faire de notre papier ?

    Ce n’est pas là non plus un comble de logique que de dire : la troisième période n’existe pas en réalité, mais elle doit rester dans les thèses. Il arrive parfois qu’on met dans les thèses des choses qui ne sont pas dans la réalité. D’accord. Mais, que de telles thèses soient l’expression de la sagesse tactique, cela, personne de nous ne le croira.

    Ainsi donc, si la troisième période n’existe pas, il vaut mieux la rejeter de notre thèse. Mais, si vous proposez de la laisser dans les thèses, c’est que vous n’avez pas la conscience tranquille et que vous sentez que cette malheureuse troisième période peut bien « servir » à quelque chose. Elle servira certainement, elle servira à tracer la vraie tactique.

    Dans quel but faut-il poser la question de la troisième période ? Quel est le « sens de cette, philosophie » ? C’est que nous voulons par là faire ressortir le fait que la stabilisation du capitalisme ne peut disparaître du jour au lendemain. Et il indispensable de souligner cela. C’est de là qu’est partie notre délégation, quand il fut question de la troisième période.

    III. La question de la guerre est une question centrale

    L’axe de la situation est le danger de guerre

    Je passe maintenant à la seconde question fondamentale qui a provoqué ici une discussion plus animée en comparaison de la première. D’abord, je voudrais poser la question préliminaire suivante : Qu’exige-t-on du rapporteur de l’Exécutif ?

    Faut-il qu’il parcoure toute la planète et qu’il expose ensuite : au Mexique les choses vont ainsi, en Argentine, autrement, au Nicaragua elles sont encore tout autres et dans le mouvement coopératif il se produit ceci et cela ? Est-il nécessaire que je parcoure tout le globe terrestre et que je parle décidément de tout : du mouvement coopératif et du gouvernement mexicain ?

    Oh, alors, naturellement, tous les camarades sans exception se considéreraient satisfaits. Le camarade Murphy, par exemple, serait complètement satisfait, parce que j’aurais parlé du mouvement coopératif. (Rires.) Les camarades mexicains seraient contents si j’avais dit quelques mots sur le Mexique. Peut-être serait-ce là une bonne méthode, car tous les camarades seraient satisfaits de ce que j’aurais mentionné « leur » mouvement.

    Mais pour le marxisme, le fond de la chose consiste à tirer d’un ensemble de faits variés les tendances fondamentales et à déterminer sur cette base la principale ligne de tactique.

    C’est en cela, j’estime, que consistait ma tâche. Nous avons noté de grands changements à la situation mondiale et dans de nombreuses directions. Mais où donc se trouve l’axe de toute la situation mondiale, où est !a clef de notre tactique ?

    Dans mon rapport, j’ai répondu à cette question d’une façon claire et précise : l’axe de route la situation est le problème de la guerre. La menace de guerre, tel est le point central de la situation. A mon avis, la menace de guerre est l’indice le plus caractéristique de la période en cours dans son ensemble.

    Les échos impérialistes et social-démocrates

    Camarades, je me permettrai ici d’entamer une « discussion » avec les ennemis du prolétariat, les impérialistes et les social-démocrates. Des échos à mon rapport retentissent déjà dans leur presse. Je m’arrêterai avant tout sur la presse impérialiste polonaise.

    Le journal officieux Epoka commente mon rapport dans un éditorial intitulé : « La loyauté soviétique ». Il y est dit entre autres :« Le discours de Boukharine a prouvé que l’I.C. et le gouvernement soviétique ne font qu’un. Jusqu’à présent le gouvernement soviétique établissait une ligne de démarcation entre lui et l’I.C. et cette formule était prise en note par les Etats qui désiraient à tout prix conserver des rapports normaux avec l’U.R.S.S. La Pologne était de ce nombre.

    A présent, cette formule est devenue inconsistante. Le gouvernement soviétique ne peut désavouer Boukharine qui est membre du Bureau politique, c’est-à-dire de l’organe suprême du pouvoir en U.R.S.S. Le fait que Rykov siège au présidium du Congrès de l’I.C. (apparemment on a confondu ici Rykov avec un Américain ou un Hindou. — N.B.) et que le rapport de Boukharine est publié dans tous les journaux soviétiques, témoigne de ce que le gouvernement soviétique n’établit plus une ligne de démarcation entre lui et l’I.C. et qu’il enlève son masque.

    A présent, nous savons que le gouvernement soviétique et l’I.C. ne font qu’un, que le gouvernement soviétique se prépare à la guerre contre la Pologne, et que dans, cette guerre, les communistes polonais doivent jouer le rôle d’espions et organiser des diversions »

    Un autre journal polonais, organe du ministère de la Guerre, le Polska Zbrojna, écrit :« Les déclarations de Boukharine sur le rôle des communistes polonais en cas de guerre polono-soviétique ne sont pas inattendues.

    Cependant le ton audacieux, impudent, pourrait-on dire, avec lequel cet homme politique qui occupe différents postes supérieurs dans la mafia qui gouverne actuellement la Russie, parle de la possibilité de guerre avec la Pologne, sans juger bon de masquer ses plans et ses perspectives, attire l’attention. Ici nous remarquons seulement la démoralisation inouïe et néfaste qu’apporte dans les rapports intérieurs et extérieurs de chaque Etat le seul fait de l’existence du soi-disant régime communiste et de l’attitude tolérante des Etats-Unis vis-à-vis de lui.

    La déclaration de Boukharine fera taire tous ceux qui exigeaient jusqu’à présent la légalisation des communistes polonais. Car le communisme, voilà l’ennemi. L’ennemi le plus dangereux pour le régime communiste est Pilsudski, autour duquel doivent se grouper pour cette raison tous les adversaires du communisme. »

    Vous comprenez parfaitement, camarades, le sens de ces raisonnements. Ce n’est pas le fait du hazard que de mon rapport on ait tiré précisément le passage concernant la menace de guerre.

    La presse social-démocrate a également fait écho à mon rapport.

    L’organe central de la social-démocratie internationale, le Vorwaerts, écrit dans son numéro du 27 juillet : « Cette foi politique dans les miracles a dicté les thèses bien formulées du congrès de l’I.C. à Moscou ; Boukharine en est le prophète. La foi politique dans les miracles a déjà pris des formes diverses dans l’I.C.

    Le miracle devait tantôt venir d’Allemagne, tantôt des Balkans, tantôt des îles du Pacifique. A présent, Boukharine jure par la Chine, par les contradictions entre l’Amérique et l’Europe, mais avant tout par la guerre. »

    Ensuite viennent les « commentaires » :« On a de nouveau réchauffé la vulgaire théorie marxiste : l’accroissement des forces productives sous le capitalisme mène à la lutte pour les marchés, la lutte pour les marchés mène à la guerre, d’une façon absolue et sans aucune possibilité d’éviter cette perspective.

    Aussi vrai que demain se lèvera le soleil, aussi vrai éclatera bientôt la guerre, très prochainement même, car Boukharine dit : « La guerre est la question du jour. Mais si la guerre arrive, on ne peut éviter ce qui doit la suivre : la guerre impérialiste donne, naissance « à la guerre civile, à la révolution mondiale, à la victoire du système soviétique dans le monde entier ! Vive la révolution mondiale, ou plutôt, comme ce n’est que le second acte, vive la guerre ! »

    Il s’ensuit donc que notre mot d’ordre serait : Vive la guerre !

    « Et ils croient au miracle que la permanence du développement et la continuité du progrès de la social-démocratie dans le domaine de la politique pratique au nom du socialisme, seront interrompus.

    L’histoire commencera de nouveau par 1914. La nouvelle année 1914, c’est une illusion qui est donnée aux partis communistes du monde, pour qu’ils puissent fermer les yeux sur les perspectives peu radieuses qu’ils ont en face d’eux et la situation sans issue où ils se trouvent. Et ils sont revenus avec bonheur à la thèse : la guerre est le commencement de tout. »

    Permettez-moi, camarades, à mon tour de commenter ces commentaires. Avant tout, voyons la question de la théorie marxiste. 

    Il suffirait de lire les dernières résolutions des congrès du parti de la social-démocratie allemande qui se sont tenus immédiatement avant la guerre, pour voir comment les social-démocrates agissent avec cette théorie marxiste qui déterminait autrefois leurs positions dans la question de la guerre. Personnellement, je me trouvai au congrès de Chemnitz de la social-démocratie.

    Je me souviens, c’était en 1912 ou 1913. Haase fit un rapport et toutes ces « vulgaires théories marxistes » déterminaient aussi alors la ligne de conduite de la social-démocratie allemande dans la question de la guerre. Prenons les résolutions des congrès internationaux. Elles sont toutes basées sur cette « vulgaire théorie marxiste »

    Marx, Engels et Lénine sur la guerre et la révolution

    Voyons comment Marx, Engels et Lénine envisageaient ces questions. Par exemple, « un marxiste aussi vulgaire » que Marx écrivait le 2 février 1864 dans son article : « La guerre européenne », publié dans le New York Tribune : « Mais nous ne devons pas oublier qu’il existe encore en Europe une sixième puissance qui, à des moments déterminés, affirme sa domination sur toutes les cinq « Grandes Puissances » et les fait trembler. Cette puissance, c’est la révolution. Après une longue période de calme et de tranquillité, elle est de nouveau appelée sur les champs de bataille par les crises et le spectre de la mort…« Il suffit d’un simple signal et la sixième puissance européenne, la plus grande, entrera en lice brillamment armée, l’épée à la main…« Ce signal sera donné par la guerre européenne imminente… »

    Ainsi fut appréciée la situation par ce « vulgaire » marxiste que fut Karl Marx. Et que disait le « vulgaire marxiste » Engels ?

    Engels écrivit en 1887 dans sa préface à la brochure de Sigismund Borkheim : « …Pour la Prusse et l’Allemagne, une autre guerre, une guerre mondiale est impossible maintenant. La prochaine guerre sera une guerre mondiale d’une force inconnue jusqu’à présent. De 8 à 9 millions de soldats s’entr’égorgeront et dévasteront l’Europe comme jamais les nuées de sauterelles ne l’ont fait.

    Les dévastations causées par la guerre de Trente Ans se reproduiront en trois à quatre années et s’étendront sur tout le continent. La famine, les épidémies, la sauvagerie générale des armées et des masses populaires, provoquées par la grande disette, par le chaos sans issue dans notre mécanisme artificiel, commercial, industriel et de crédit, tout cela se terminera par la faillite générale, la banqueroute des vieux Etats et de la routine de la sagesse des nations, par un krach tel que les couronnes par dizaines rouleront sur le pavé et qu’il ne se trouvera personne pour les ramasser.

    Dans l’impossibilité absolue de prévoir comment tout cela finira et qui sortira victorieux de la lutte, un seul résultat est absolument incontestables c’est l’épuisement général et la création de conditions pour la victoire définitive de la classe ouvrière.

    « Telle est la perspective, si le système de la concurrence réciproque dans les armements militaires est poussé à bout. Tels seront finalement ses fruits. Voici, messieurs les rois et hommes d’Etat, où votre sagesse a acculé la vieille Europe. S’il ne vous reste rien d’autre qu’à ouvrir la dernière danse guerrière, nous ne pleurerons pas. Peu importe que la guerre nous rejette même pour un temps au second plan, peu importe qu’elle nous enlève même certaines positions conquises précédemment. Mais si vous déchaînez les forces que vous ne pourrez plus contenir ensuite, à la fin de la tragédie, vous serez une ruine, la victoire du prolétariat sera déjà remportée, ou bien elle sera imminente. »

    Je cite ce long passage pour montrer ce que des marxistes, aussi « vulgaires » que Marx et Engels, pensaient de la liaison entre les guerres et les révolutions. Mais on peut objecter : Oui, c’étaient des prévisions qui se sont déjà réalisées en partie. Toute la question se pose précisément ainsi : ce que vous avez cité c’est un bon argument dans une discussion avec les social-démocrates.

    Mais est-ce que tout cela peut servir pour expliquer la situation actuelle  Pour cela, je voudrais m’en référer au point de vue d’un autre marxiste « vulgaire », le camarade Lénine.

    Il estimait possible que le capitalisme se ranime après la première guerre mondiale. Il écrivait et pensait au sujet des perspectives du développement de la révolution. Que dit Lénine à ce sujet? Il écrit :« Nous ne voulons pas ignorer la triste possibilité que l’humanité traversera — au pis-aller — une seconde guerre impérialiste, si la révolution ne surgit pas de la guerre présente, malgré les nombreuses explosions de l’effervescence et du mécontentement des masses et malgré nos efforts. » (T. XIII, p. 455 du texte russe.)1

    A la suite de la guerre, la révolution a triomphé dans certains pays. En U.R.S.S. existe déjà la dictature du prolétariat. Mais après la victoire du prolétariat en U.R.S.S., Lénine voyait encore la perspective d’une nouvelle guerre impérialiste.

    Dans son dernier ouvrage, écrit peu avant sa mort, il souligna encore une fois cette perspective. Il parla et écrivit du second tour de guerres impérialistes, d’une seconde série de grandes révolutions. Je pense qu’il continue ici les traditions de Marx et d’Engels et de tous les hommes qui furent effectivement en état de comprendre la situation mondiale.

    Pourquoi les impérialistes et les social-démocrates sont-ils nerveux ?

    Maintenant, camarades, pourquoi les impérialistes sont si nerveux lorsqu’ils parlent de la guerre ? D’où provient cette nervosité dans le camp social-démocrate, justement sur cette question ? Pourquoi réagissent-ils si violemment, si directement, d’une façon si inattendue, précisément sur cette question de mon rapport.

    Réfléchissez à cela. Pourquoi critiquent-ils en premier lieu la thèse de la prochaine guerre mondiale ? Pourquoi entreprennent-ils autre chose encore pour protester contre ma « façon d’agir impudente » et contre mon « discours audacieux » ?

    Ceci, parce que, objectivement, la question de la menace de guerre est l’axe central de toute la situation mondiale, voilà pourquoi nos adversaires, réagissent avec tant de nervosité à notre analyse.

    Et ceci est parfaitement compréhensible, parce que nous dévoilons leurs menées criminelles, parce que nous en arrachons tous les masques, détruisons tous les paravents, disons hautement la vérité sur la façon dont les impérialistes préparent la guerre et sur la façon dont ils la conduisent. De nombreux camarades oublient totalement que la guerre se déroule en fait dans l’Asie orientale. Peut-on supprimer ce fait ?

    Peut-être devons-nous dire que, du fait qu’elle est menée contre un peuple « non civilisé », contre les Chinois, elle n’existe pas pour nous autres Européens « hautement civilisés » ? Seuls les aveugles ne voient pas que la guerre existe en Chine.

    Seuls les aveugles ne voient pas comment le conflit japonais-américain est devenu plus aigu. D’ailleurs, il est parfaitement compréhensible que c’est l’intérêt des impérialistes, des social-démocrates, de tous les gens qui désirent soutenir le régime capitaliste mondial d’estomper cette thèse en ayant recours à toutes sortes de subtilités.

    L’impérialisme agit, manœuvre. Il propose certains pactes « pacifistes », tel celui de Kellogg, il procède à des manœuvres habiles, telle la dernière note du gouvernement américain au gouvernement de Nankin ; il a recours à d’autres procédés ; il organise la conférence de la S.d.N., il proclame à cor et à cri son désir de paix, en un mot, il cherche de toutes ses forces à masquer l’essentiel de son travail criminel.

    Et la social-démocratie, en quoi consiste maintenant son rôle principal ? Son principal rôle consiste aussi à voiler ce fait essentiel du développement actuel, à l’estomper idéologiquement, à le faire disparaitre. Voilà pourquoi les social-démocrates crient que les puissances capitalistes ont soif de paix, que le trouble-paix est le « maudit » pays du prolétariat. Voilà pourquoi ils chantent les louanges de la S.d.N. et de toute autre invention pacifiste.

    N’est-ce pas compréhensible? Il existe un seul Etat qui mène réellement une politique de paix, c’est l’U.R.S.S. Il existe un seul Etat qui proposa sérieusement le désarmement général, c’est l’U.R.S.S. Il existe un seul Etat qui n’est intéressé à aucun partage du monde, à aucune colonie, à aucun mandat, c’est l’U.R.S.S. C’est précisément pour cette raison que les impérialistes et leurs valets montrent l’inverse de la véritable situation.

    IV. Les contradictions extérieures et intérieures du système capitaliste

    La sous-estimation de la menace de guerre est le plus grand danger pour l’I.C.

    Ainsi les impérialistes déclarent : nous n’avons nul besoin de la guerre, c’est l’U.R.S.S. qui la veut. Pilsudski aussi proclame : je ne veux pas de guerre, c’est l’U.R.S.S. qui la veut. Et tous en même temps, avec une énergie fiévreuse, folle, se préparent à la guerre offensive contre l’U.R.S.S. et à la guerre entre eux.

    Je ne veux nullement dire par là que cette guerre doit éclater absolument dans quelques mois. Ce n’est pas ce que je veux dire; d’ailleurs, il n’existe pas un seul homme capable de déterminer exactement le mois, voire même l’année de la guerre. La question n’est pas de savoir si la guerre éclate quelques années plus tôt on plus tard ; non, la menace de guerre s’accroît de mois en mois. Je pense que c’est absolument évident. L’impérialisme est intéressé à estomper cette thèse.

    Les social-démocrates y sont intéressés de même, mais nous n’avons aucune raison de cacher évidencec’est pourquoi il m’est impossible d’atténuer l’importance de ce fait, même, sous la forme une insistance insuffisante sur la liaison entre les contradictions intérieures et extérieures.

    Certains camarades, – dans notre délégation il y eut quelques voix qui restèrent isolées – tiennent dans l’une de leurs poches les contradictions internes, et dans l’autre les contradictions extérieures. Est-ce juste? Non, c’est faux. C’est l’expression de la sous-estimation de la menace de guerre. Au point de vue objectif, c’est l’expression des dangers de droite au sein de l’I.C., le danger essentiel qui nous menace c’est de sous-estimer la menace de guerre. 

    Or, comme cette question n’est pas du tout simple, mais qu’elle est, au contraire, très compliquée, je juge de mon devoir de l’expliquer sous la forme la plus populaire afin d’éviter tout malentendu de donner un tableau aussi clair que possible.

    Tout d’abord, existe-t-il chez nous, au sein de l’Internationale communiste, une sous-estimation de la menace de guerre ? Elle existe sans contredit : nombreux sont les camarades qui en ont parlé ouvertement, les camarades Thorez, Semard, Ercoli et autres.

    Nous avons tous dit et souligné que, par exemple, la révolution chinoise, la guerre du Japon contre la Chine, n’ont pas trouvé un écho suffisant dans la pratique des partis adhérant à l’I.C. Or, si la situation objective révèle une croissance constante de la menace de guerre, si la situation des impérialistes et des social-démocrates est absolument claire, nous devons tenir compte sérieusement de la sous-estimation de la menace de guerre.

    Elle découle précisément de ce que la question de la guerre est considérée comme un problème ordinaire à côté des nombreux autres problèmes. Nous n’établissons pas une corrélation telle entre la menace de guerre et les autres questions que nous subordonnions toutes les autres tâches à la lutte contre la guerre imminente.

    Précisément, cette façon de poser la question est entièrement conforme à la situation objective et à nos tâches. C’est pourquoi je voudrais développer cette thèse un peu plus en détail.

    Dans son article au sujet de la Conférence de La Haye, Lénine écrivit que pendant la guerre, ou immédiatement à la veille, une partie de la presse communiste ferait certainement des sottises. Naturellement, on pourrait dire aussi à l’adresse de Lénine qu’il était un « pessimiste » avéré, mais telles sont les paroles que Lénine a écrite.

    C’est ainsi que Lénine, en exposant la situation, s’exprima « imprudemment » : Je ne sais si ces prévisions se réaliseront, mais je sais une chose, c’est que le danger de sous-estimation de la guerre existe réellement. Et je demande quel danger peut-on comparer à celui-ci ? Presque aucun, car c’est là la question fondamentale de la situation.

    Comment faut-il poser la question des contradictions intérieures et extérieures ?

    Je vous prie de vérifier si c’est là, en réalité, une question fondamentale. Si vous la considérez comme telle, il sera facile d’en tirer des déductions nécessaires. Mais en essayant de transférer le centre de gravité de cette question de la menace de guerre sur les contradictions intérieures ou quelqu’autre question, on ferait preuve d’une incompréhension totale de tout le sérieux de la situation.

    Cette façon de poser la question est liée, en particulier, à une certaine sous estimation de l’intervention qui a déjà commencé en Chine. Avec ceci, je pense, est lié également le défaut dont nous avons parlé et qui nous indique l’insuffisance du caractère international de nos partis communistes.

    Néanmoins, la question des contradictions intérieures, la question de savoir quelle liaison existe entre ces contradictions intérieures et les contradictions extérieures est une question assez compliquée.

    J’ai déjà indiqué la manière d’agir de certains camarades : Dans une poche, ils tiennent les contradictions intérieures, dans l’autre, les contradictions extérieures. Un pareil point de vue ne correspond pas à l’état objectif des choses et aboutit fatalement à des déductions de tactique erronées. Essayons de nous orienter dans cette question. Je demande : une situation révolutionnaire est-elle possible sans guerre ? C’est une .question parfaitement légitime.

    En voici la réponse : évidemment c’est possible. Il serait absurde d’affirmer que la situation directement révolutionnaire peut seulement naître à la suite d’une guerre. Il est vrai que l’histoire nous montre que dans la plupart des cas les grandes révolutions éclatent en liaison avec la guerre.

    La Commune de Paris qui surgit pendant la guerre franco-prussienne, la première révolution en Russie (1905), qui éclata immédiatement après la guerre russo-japonaise, les révolutions de février et d’octobre 1917 en Russie et différentes autres révolutions européennes et asiatiques qui éclatèrent en corrélation avec la guerre mondiale, peuvent nous servir d’exemples, car ces révolutions furent étroitement liées à des guerres. Mais peut-on affirmer que, de notre temps, une situation directement révolutionnaire ne peut surgir, même dans des pays tels que l’Allemagne ou la Tchécoslovaquie, qu’en liaison avec la guerre ?

    Une pareille assertion serait dans le fond une absurdité et, pratiquement, signifierait que nous devons « attendre » la guerre et tenir compte dans notre travail de cette seule perspective. Nous pouvons nous demander également, […] devons nous préparer à tout prix à une situation révolutionnaire. Évidemment, sans aucun doute, nous le devons ! Je répète : il serait absurde de proposer une autre tactique. Mais le degré de probabilité de la révolution, du moment que nous en parlons, n’est pas le même dans un cas comme dans l’autre.

    Je pourrais formuler ceci comme suit : Des situations directement révolutionnaires sont possibles, voire probables, sans guerre, également en Europe. Mais lors d’une guerre, elles sont absolument inévitables...

    Elles nous sont historiquement données en liaison avec la guerre. Les guerres seront fatalement accompagnées de révolutions. Ainsi, il serait complètement faux de nier la possibilité d’une situation directement révolutionnaire comme résultat du développement des seules contradictions intérieures.

    Tout en repoussant le point de vue éclectique des camarades qui considèrent séparément les contradictions intérieures et extérieures, je dois maintenant éclairer la question de l’action réciproque de ces contradictions.

    Quels sont les rapports réciproques entre ces deux catégories de faits, où se trouve le point de contact d’où il faut partir et quelles déductions se dégagent de l’analyse ? Sur quoi faut-il baser toute notre orientation tactique ? A mon avis, les contradictions économiques mondiales, les grands conflits mondiaux ont une importance primordiale. Prenons l’Angleterre. Les contradictions intérieures y prennent-elles plus d’acuité ? Évidemment.

    Or, l’accroissement de ces contradictions en Angleterre, lié au processus de déclin de l’Empire britannique mondial n’est-il pas dû, dans la plupart des cas, à la situation internationale ?

    N’est-il pas déterminé par la concurrence des États-Unis, par l’existence de forces centrifuges dans les dominions anglais et, en partie, dans les colonies, ainsi que par toute une série d’autres facteurs internationaux ? Figurez-vous un autre milieu international pour le capitalisme anglais et les résultats seront tout autres.

    Prenons maintenant les contradictions intérieures en Allemagne. Qui ignore que la stabilisation en Allemagne a été réalisée grâce au concours du capitalisme américain ? Peut-on complètement isoler dans ce pays les rapports intérieurs des facteurs internationaux ? Supposez un instant que l’Amérique ait refusé d’ouvrir des crédits à l’Allemagne (perspective qui fut exposée par Paish) et la faillite intérieure est inévitable.

    Abordons une autre catégorie de faits : pourquoi nous borner au domaine de l’économie ? Voyons la politique et, en partie, la politique économique. Nous parlons de la « paix industrielle » du « mondisme », de la trahison de la social-démocratie, de la fusion avec l’appareil d’Etat, etc. — Tout ceci est absolument exact.

    Essayez maintenant d’expliquer ces processus seulement au point de vue de l’accroissement des contradictions intérieures.

    Vous ne serez pas en état de le faire.

    Qu’est-ce que la « paix dans l’industrie » ? C’est la forme la plus vive de la paix civile, le meilleur moyen de préparation de la guerre ; celui qui ne comprend pas cela ignore le fond même de la question. Qu’est-ce qui a motivé le bill antisyndical en Angleterre ?

    Peut-on comprendre ce bill « intérieur », en ignorant les problèmes extérieurs et en négligeant totalement la préparation de la guerre ? Avec une telle incompréhension nous ne saurions même pas procéder à une agitation tant soit peu efficace contre ce bill.

    Et la nouvelle orientation de la social-démocratie en corrélation avec le problème de la paix civile, ne renforce-t-elle pas le rôle de trahison de la social- démocratie dans la politique extérieure ? N’est-ce pas compréhensible à un enfant ?

    Toute l’orientation de la social-démocratie s’accentue dans ce sens. Peut-on trouver un homme qui puisse nier la liaison entre la loi militaire de Boncour, la situation intérieure en France et sa situation extérieure ? 

    Je pourrais citer de nombreux exemples analogues, mais ceux que j’ai relatés montrent d’une façon assez convaincante que le problème central de la menace de guerre, le problème de la guerre, prime tous les autres; ceci se rapporte également aux problèmes politiques et aux contradictions intérieures.

    Une autre façon d’accorder les questions de la politique intérieure et les problèmes de tactique qui sont liés à elles, serait insoutenable et nullement révolutionnaire

    La lutte contre la menace de guerre doit imprégner tout notre travail quotidien

    Nous nous basons tous sur la nécessité d’intensifier le travail de masse quotidien. Dans ce domaine la pratique de certains partis laisse fortement â désirer. Mais en théorie, tout le monde est d’accord sur ce point. En quoi consiste la différence entre notre travail quotidien et celui des social-démocrates ? Je présume qu’il doit y avoir une différence.

    En quoi consiste-t-elle ? En ce que les communistes doivent établir une liaison entre les questions d’actualité, — c’est, d’ailleurs, obligatoire pour chaque communiste, — et les problèmes de la « grande politique » : Figurez-vous un communiste anglais. Comment peut-il mener l’agitation dans les masses lorsqu’il doit prendre part à une grève, si petite soit-elle ? La lutte contre la limitation de la liberté des; syndicats doit être liée absolument avec les revendications d’actualité, avec la lutte pour l’annulation de la loi syndicale.

    Cette loi syndicale doit être liée à son tour avec le « mondisme » et la préparation de la guerre, la lutte contre la guerre doit être liée avec la lutte pour la dictature du prolétariat. Ainsi doit-il agir, sinon, il n’est pas un communiste.

    Les larges couches du prolétariat qui ont participé à la dernière guerre mondiale connaissent le « prix » et l’infamie immense de ce fléau imposé par la bourgeoisie impérialiste à l’humanité. Dans notre travail de tous les jours nous devons établir une corrélation entre la menace de guerre et chaque question d’actualité, si petite soit-elle. Laisser tomber de ses mains cet atout est techniquement possible, mais est politiquement absurde au plus haut point. Je voudrais poser nettement ce problème aux camarades, pour qu’ils y réfléchissent.

    A mon avis, deux appréciations de la situation sont possibles ; de chaque analyse différente découle aussi une orientation de tactique différente. L’une d’elles est sans coordination des problèmes généraux avec les problèmes quotidiens ; l’autre établit une corrélation absolue entre chaque revendication quotidienne et le problème de la guerre, comme problème central de nos jours.

    Dans leur tactique, les communistes doivent absolument lier tout problème partiel d’actualité aux grands problèmes généraux. Il va de soi que cette coordination exige une grande habileté : les grandes phrases, les hauts cris sont insuffisants, il faut employer des méthodes subtiles de propagande et d’agitation, ne pas isoler les problèmes, mais les coordonner, en les subordonnants au problème courant fondamental, au problème de la guerre.

    En critiquant les social-démocrates (ceux de droite et surtout ceux de « gauche » qui sont les trompeurs les plus rusés et les plus nuisibles de la classe ouvrière), nous devons souligner que « la démocratie économique » et l’arbitrage ont non seulement une signification économique, mais qu’ils sont aussi une préparation à la guerre.

    Il faut ouvrir les yeux des prolétaires, des paysans pauvres sur cette liaison; c’est ainsi qu’il faut construire toute notre propagande, c’est dans ce sens qu’il faut orienter toute notre tactique. Il ne faut pas un amoncellement chaotique de faits, mais de tous les faits, de toutes les tendances qui se développent, il faut tirer le point central, le problème central de la menace de guerre.

    En coordonnant nos revendications partielles avec le problème de la guerre, avec la lutte contre elle, nous devons le lier avec la propagande de la dictature du prolétariat. Evidemment, il se peut que la lutte directe pour la dictature du prolétariat surgisse à l’ordre du jour sans guerre. Mais également ici, il faut marquer que la guerre qui vient montre déjà son ombre funeste.

    Ainsi, j’ai donné l’analyse des rapports entre les problèmes intérieurs et les problèmes extérieurs. J’ai souligné qu’il était inadmissible d’aborder cette question d’une façon éclectique. 

    Cette analyse a montré la nécessité d’observer une ligne ferme et énergique, de réserver toute l’attention au problème de la guerre, de lier à celui-ci tous les autres problèmes, de procéder à une propagande et à une agitation spéciales pour préparer le prolétariat à une lutte contre la bourgeoisie, contre la social-démocratie. Telle est notre position de tactique fondamentale. C’est l’unique ligne possible pour l’Internationale communiste.

    V. Problèmes partiels du travail des partis communistes

    Il faut lutter pour une ligne politique juste dans la question syndicale

    Je passe maintenant aux problèmes partiels dont chacun joue un rôle extrêmement important. Permettez-moi pour commencer, de faire quelques observations au sujet de notre tactique syndicale, de notre travail dans les syndicats en rapport avec les discussions qui ont eu lieu ici sur cette question.

    Les organes exécutifs de l’I.C. soulignent infatigablement dans leurs résolutions, circulaires; lettres et autres documents la nécessité d’un travail acharné dans les syndicats en rapport avec la tactique du front unique.

    Tout le monde sait cela. La situation mondiale que j’ai caractérisée et analysée ici rend plus aigüe l’importance de ce problème en faisant ressortir de plus en plus la tâche de la conquête des masses. Dans la situation actuelle, notre lutte contre les dangers de guerre, contre la guerre comme telle, pour qu’elle soit couronnée de succès, exige avant tout la conquête des masses. 

    Or, on ne saurait conquérir les masses sans travailler dans les syndicats. Sous l’angle de nos rapports internationaux, nous devons répéter ce que nous avons dit auparavant, à savoir que le travail énergique dans les syndicats est profondément nécessaire.

    Nous ne devons à aucun prix, perdre l’initiative dans la lutte pour l’unité syndicale. Dans la situation crée actuellement, nous avons particulièrement besoin de points d’appui dans les masses.

    C’est pourquoi l’une des tâches fondamentales du travail des partis communistes, c’est, de plus en plus, le renforcement du travail syndical en général et, plus particulièrement, le renforcement du travail de l’I.S.R.

    Au cours des discussions, à ce congrès, sur la question syndicale, diverses tendances sont apparues.

    Certains camarades ont indiqué la nécessité d’organiser les inorganisés, de créer des- organisations autonomes pour faire contrepoids aux syndicats réactionnaires et, dans des conditions parfaitement déterminées, de rattacher aux, syndicats de l’I.S.R. les organisations professionnelles et syndicales conquises sur les réformistes.

    C’est là la ligne .politique que nous avons défendue et qui fut généralement adoptée au IVe Congrès de l’I.S.R.

    Cependant, on nous a parlé ici de diverses tendances de résistance à ces décisions, du manque d’un travail proprement communiste dans les syndicats, de capitulation complète devant le réformisme par crainte d’être exclu des syndicats. On constate encore une autre tendance qui cherche même à se justifier théoriquement, c’est la tendance qui cherche à nier le travail dans les syndicats réactionnaires.

    Cette tendance provient jusqu’à présent de la base, ce qui s’explique par la difficulté du travail dans les syndicats réactionnaires : il est vrai qu’on nous exclut des syndicats réactionnaires et il faut une grande fermeté et une foi solide dans notre ligne politique pour travailler dans circonstances aussi pénibles.

    La tendance qui veut la sortie des syndicats réactionnaires est entretenue aussi par l’existence parmi les ouvriers de beaucoup de pays d’un nombre considérable de travailleurs inorganisés syndicalement. C’est le cas aux Etats-Unis et même dans un pays tel que la France.

    Le camarade Thorez a fait observer dans son discours qu’une partie infime seulement des ouvriers est organisée en France. Il est bien compréhensible que la tâche de l’organisation des inorganisés est un des problèmes fondamentaux de la situation actuelle.

    Cependant, nous ne pensons nullement qu’il faille renoncer à notre mot d’ordre de travail dans les syndicats réactionnaires, même dans des pays possédant un mouvement syndical divisé. Certains camarades cherchent à prouver théoriquement que l’appareil des organisations ouvrières réformistes, les syndicats, etc., ne sauraient en général être conquis.

    Ils établissent une sorte d’analogie entre l’appareil syndical et l’appareil d’Etat. Or, on ne saurait concevoir au sens littéral, la conquête de l’appareil d’Etat bourgeois. En effet, Marx et Engels, et, ultérieurement Lénine, dans sa brochure L’Etat et la Révolution ont montré que la conquête de l’Etat, c’est la destruction de la machine étatique et son remplacement par un nouvel appareil ; c’est en cela que consiste le processus de la conquête de l’Etat.

    Par analogie avec ce qui précède, les camarades émettent un jugement identique sur la situation dans les syndicats. Là aussi, disent-ils, il y a un appareil de fonctionnaires organisé solidement ; cette machine est analogue à celle de l’Etat bourgeois. Impossible de conquérir cette machine, disent certains, il faut la briser.

    Or, briser cette puissante machine, ce n’est possible qu’en brisant l’appareil bourgeois d’Etat. La conclusion, c’est qu’avant la conquête du pouvoir, on ne saurait s’emparer des syndicats réactionnaires.

    De ces prémisses, il est facile de déduire la négation du travail dans les syndicats ayant une direction réformiste. On ne saurait cependant démontrer l’impossibilité de la conquête des syndicats réactionnaires.

    Il est vrai, c’est là une tâche très difficile ; il est bien probable que, dans toute une série de pays, on ne saurait obtenir la victoire définitive sur tout le front dans ce domaine qu’au cours du processus de la révolution Socialiste, après la conquête du pouvoir.

    Il y avait des cas analogues chez nous aussi ; mais, nous n’avons jamais renoncé au travail dans les syndicats menchéviks. C’est une appréciation trop pessimiste de la situation que de parler de l’impossibilité de la conquête.

    L’appareil d’Etat bourgeois n’est pas constitué par des ouvriers. L’appareil syndical, au contraire, est tel que si, à son sommet, il se forme un groupe de bonzes, les couches de base sont constituées par la masse des ouvriers organisés syndicalement.

    On n’arrivera pas à « conquérir » toute la machine ; on conquerra la base, les comités d’usine, les divers chaînons de l’appareil ; ayant brisé le front en un endroit, on pourra ensuite poursuivre la victoire. Avec l’aide des masses, on pourra élargir cette brèche sur certains secteurs de ce front syndical.

    Peut-on considérer cela comme une destruction de l’appareil ? Oui, dans un certain sens. En balayant les chefs réformistes et en les remplaçant par les nôtres, nous réorganisons l’appareil. Toute conquête de tel ou tel appareil signifie dans une certaine mesure son « épuration », sa réorganisation, Cela est clair. Mais, l’analogie théorique entre les syndicats et l’Etat n’est pas fondée.

    Dans la célèbre brochure La maladie infantile de gauche du communisme, Lénine a posé assez nettement la question de la nécessité du travail dans les syndicats réactionnaires.

    Les arguments de Lénine sont bien connus. Il faut éviter de tomber d’un extrême dans l’autre. Il faut, d’une part, combattre l’opposition au moyen des décisions du IVe Congrès de l’I.S.R. On a raconté ici des cas révoltants qui se sont produits au sein du parti communiste allemand. Nous devons aussi combattre les mots d’ordre tel le contrôle ouvrier de la production, lorsqu’ils sont lancés en dehors d’une situation révolutionnaire (c’est là un danger très sérieux).

    Contre des tendances aussi prononcées de droite, il faut lutter en premier lieu. Il ne faut cependant pas tomber dans l’extrémité opposée et nier toute possibilité d’un travail fertile dans les syndicats réactionnaires.

    Le travail dans les organisations de masses

    La proposition que nous avons émise lors de la discussion de la question de la jeunesse garde toute sa force dans son application au travail syndical. Nous avons exigé de la jeunesse qu’elle aille avec sa propagande dans les organisations de masse ou il y a des travailleurs, sans se laisser arrêter par la considération que ces organisations ne sont pas communistes, ni même simplement révolutionnaires.

    A notre époque de lutte renforcée contre la social-démocratie (sans cette lutte acharnée, nous ne saurions faire avancer notre cause), devant les perspectives de guerre, la pénétration dans les masses du prolétariat est une condition indispensable de notre succès. Sans la réalisation de cette condition, nous ne concevons même pas notre existence en tant que parti communiste. Les seuls espoirs optimistes, quant à l’augmentation de notre influence, ne suffisent pas.

    Nous saluons chaleureusement cette augmentation d’influence, mais nous connaissons tous la disproportion qui existe entre l’influence de notre parti et la consolidation organique de cette influence. La suppression de cette disproportion exige de nous un travail énergique dans les syndicats et dans les autres organisations de masse. Le camarade Willi Münzenberg a dit avec beaucoup de justesse que nous devons accorder la plus grande attention aux organisations de masse.

    Les formes de ces organisations sont très variées et cependant, partout, nous devons y occuper nos positions. Soit dit en passant, le camarade Münzenberg m’a très injustement reproché de sous-estimer l’importance de la Ligue anti-impérialiste.

    J’ai, dans mon rapport, polémisé précisément contre les tendances de liquidation de certains camarades A l’égard de cette Ligue, ces tendances de liquidation cherchent à se baser théoriquement. Les partisans de ces tendances disent que ce sont là des organisations non purement communistes, que ce ne sont même pas des organisations de prolétaires, qu’il y a là beaucoup d’intellectuels, de représentants des mouvements nationaux-révolutionnaires qui nous trahiront demain, etc.

    Les adversaires du travail dans ces organisations craignaient que ces institutions amorphes, non communistes, ne viennent à « remplacer » les partis communistes. La « Ligue anti-impérialistes », les « groupes d’unité », sont au nombre de ces organisations.

    Peuvent aussi être rangés dans ce nombre les délégations d’ouvriers ou autres en U.R.S.S. avec ou sans participation d’intellectuels. Certains camarades redoutent que ces organisations n’éliminent le parti communiste. Il va sans dire que si l’on concevait ces organisations comme des institutions devant remplacer le parti communiste, ce serait trahir le communisme.

    C’est une chose qui va de soi. Mais, qui est-ce donc qui considère les choses de la sorte? Nous n’estimons pas ces organisations comme un succédané des partis communistes, mais comme des points d’appui pour notre action sur les grandes masses. Le camarade Münzenberg m’a reproché de n’avoir pas vu, par manque d’informations, disait-il gentiment, la manifestation grandiose de la Ligue au Mexique. En effet, camarades, je n’ai pas touché à cette question.

    Mais, est-ce que le Mexique rachète tous les péchés ? Ainsi, par exemple, je ne vois pas que la Ligue ait effectué le travail positif indispensable dans la question chinoise.

    Dans ce domaine, elle a fait bien peu de choses. Le camarade Münzenberg sait mieux que bien d’autres les faiblesses d’organisation de la Ligue. Je rappelle les lacunes de la Ligue, non pas que je propose de lui enlever notre appui, mais au contraire, pour l’aider dans son travail. Ce n’est pas Willi Münzenberg qui est coupable ici. Nous le sommes tous.

    Nous avons très peu soutenu la Ligue, nous ne lui avons pas accordé un appui suffisant. Nos partis ne l’ont pas suffisamment aidée. Ce sont là des faits évidents et nous devons en tirer les conclusions qui s’imposent.

    Le problème des organisations de masse est un: des plus essentiels et le prochain Plénum devra élaborer une série de mesures pratiques pour résoudre correctement cette question. La ligne politique: est claire, mais nous manquons d’expérience pratique.

    Plus d’une fois, nous avons adopté des résolutions sur cette question, que nous avons étudiées d’innombrables fois. Ces résolutions existent, mais la pratique ne correspond pas à ces décisions, c’est un fait.

    Le chômage

    On s’est arrêté avec raison sur le problème du chômage. Un certain nombre de camarades, notamment le camarade Hannington, en ont parlé. Il est indispensable de développer le point correspondant dans les thèses et d’accorder à cette question la plus vive attention.

    Hier a eu; lieu ici une discussion sur la question du chômage en rapport avec les problèmes spéciaux concernant l’Amérique.

    Le camarade Lominadzé a lancé un certain nombre de reproches à l’adresse du camarade Varga. Il a dit, d’une part, que le camarade Varga révise les principes fondamentaux de Marx lorsqu’il parle de la diminution du nombre des ouvriers occupés par un travail productif. En réalité, il n’y a, il ne peut, y avoir rien de pareil.

    D’autre part, le camarade Lominadzé a déclaré qu’il n’était pas d’accord avec moi, quand je disais que pour la première fois dans l’histoire, quelque chose d’analogue se produisait, car un nombre considérable de faits de ce genre sont indiqués chez Marx.

    Je crois qu’il faut faire un choix parmi ces deux thèses : ou bien, quelque chose d’analogue existait et existe encore, ou la chose est impossible. (Lominadzé : « Il n’y a pas de loi de développement »).

    Oui, il n’y a point de loi de développement (Interruption du camarade Lominadzé : « C’est contre Varga que j’ai dit cela »). Oui, mais vous avez polémisé aussi contre moi.

    En ce qui concerne la seconde thèse, elle exclut la première. Ici, le camarade Lominadzé voudrait être de plusieurs noces à la fois.

    Mais, voyons ce qu’il en est au fond. Une diminution du nombre des ouvriers est-elle possible en général ? Elle est possible de même que les cas isolés cités par Marx dans le tome I du « Capital ».

    Ce n’est pas n’importe qui, mais bien l’économiste français assez connu, Ganilh, dont a parlé le camarade Lominadzé, qui a développé là-dessus toute une théorie, dont la substance est que plus le capitalisme se développe, plus le nombre des ouvriers se réduit tandis que le nombre des capitalistes augmente au contraire. Ce serait donc que les ouvriers se transforment en capitalistes. 

    Marx a déclaré que c’était là une blague, une construction ridicule et pourrie. Mais, s’agit-il de quelque chose d’analogue dans le cas « américain » ? Est-ce que Varga se solidarise avec Carver (et Ganilh) ? Est-ce que Varga a affirmé que les ouvriers deviennent des capitalistes ? Dieu l’en garde !

    Varga a dit qu’ils devenaient des chômeurs. Il n’y a donc pas trace de Ganilh ici. Qu’on laisse donc Ganilh tranquille ! Ensuite, on trouve chez Marx l’indication de cas isolés d’usines isolées où le nombre des ouvriers diminue. Est-il possible que la même chose se produise à présent (pour la première fois ! !) pour tout un pays, ne serait-ce que pendant une période déterminée ?

    Je crois que cela est possible. Il est possible qu’un pays quelconque occupe une position exceptionnelle dans l’économie mondiale, qu’il se distingue par quelque particularité spécifique du développement, de la même façon que se distinguèrent certaines usines ou certaines régions de l’industrie anglaise du temps de Marx. Il serait imprudent et faux de notre part de tirer à présent du développement capitaliste une « nouvelle loi naturelle ».

    Premièrement, nous disposons de trop peu de matériel empirique pour nous permettre une telle généralisation, mais on peut toujours parler des faits existants. Un pays occupe une position exceptionnelle, dans toute l’économie mondiale.

    Ce sont les Etats-Unis. Il est bien compréhensible qu’un pays possédant des forces économiques aussi énormes, un pays où le progrès technique se réalise suivant un rythme si rapide, ne suive pas la ligne moyenne générale et que nous y ayons, de temps en temps, des soubresauts assez violents. C’est-ce qui se produit précisément en Amérique.

    Mais, qu’est-ce à dire ? Le résultat de toute l’analyse est que nous observons divers processus déterminant le chômage : renforcement du chômage par suite de dépressions, de crises, renforcement du chômage comme conséquence de la rationalisation ; enfin, une réduction spasmodique du nombre absolu des ouvriers sur la base d’un développement technique à grands sauts, tel qu’il a lieu aux Etats-Unis.

    Je ne suis pas du tout d’accord avec la proposition émise ici par beaucoup de camarades affirmant que les possibilités intérieures de l’impérialisme américain « sont épuisées ». Elles ne sont pas encore épuisées et je suis contre ce point de vue : théoriquement et en principe, cela n’est pas exact, c’est la théorie de Luxemburg. (Interruption : « C’est Varga qui l’a dit ».)

    Oui, Varga l’a dit, mais sur cette question, je ne suis pas d’accord avec Varga. Cette théorie est la répétition de celle de Rosa Luxemburg ; elle est fausse. Ce qui est vrai, c’est que dans les conditions actuelles du marché, dans un pays comme les Etats-Unis, tout placement de capital supplémentaire n’est pas aussi lucratif, rentable que dans l’Amérique du Sud par exemple ?

    Et ce problème n’est pas aussi simple que le pensent certains camarades. Il est au contraire très compliqué. Voici donc quelles sont nos conclusions générales : il y a actuellement des causes diverses au chômage, et ces causes doivent être analysées.

    Chômage se développant en période de dépression, chômage déterminé par le processus de rationalisation, même en période de courbe ascendante de développement, courbe rapidement ascendante dans les conditions de progrès technique extrême. Prenons par exemple le chômage anglais et américain.

    Ce sont là deux types très différents de chômage. Naturellement, comme communistes, nous considérons tous ces aspects du chômage comme des produits du développement des contradictions du capitalisme. L’augmentation de ces contradictions, nous les utilisons dans un but d’aggravation de la lutte des classes.

    La question paysanne

    Et maintenant, quelques mots sur la question paysanne. Les observations critiques faites sur cette question par le camarade Kolarov, par les camarades italiens, balkaniques, sud-américains, persans et quelques autres sont, à mon avis, parfaitement fondées. Mais, de mon côté, je puis reprocher à tous ces camarades de n’avoir pas dit un mot sur la question du prolétariat agricole.

    Or, ce problème est particulièrement sérieux dans les Etats européens capitalistes développés, Comment la question paysanne se pose-t-elle à présent dans son ensemble ?

    Je pense que la façon dont nous avons posé cette question en 1925 dans les résolutions respectives, reste juste pour la période actuelle. Avec le début de la stabilisation partielle du capitalisme, je pense que dans les pays de l’Europe occidentale hautement développés, le travail parmi les paysans est devenu pour nous objectivement beaucoup plus difficile.

    Les grandes masses de la paysannerie, — non de la paysannerie paupérisée de Chine, de Russie ou de Roumanie, mais la paysannerie du type « moyen » et « sous-moyen » de l’Europe occidentale (Allemagne, France, Tchécoslovaquie, etc.) — se trouvent à l’état de grande fermentation au moment d’un ébranlement considérable de tout l’organisme capitaliste.

    On ne saurait établir une analogie entre les paysans chinois et les paysans allemands, entre notre paysan moyen et le paysan moyen allemand. Ce sont là des catégories sociales absolument hétérogènes ; ce sont d’autres paysans.

    Lénine en a déjà parlé au second congrès en soulignant énergiquement cette différence. Sous l’influence de la guerre, des grandes secousses en Europe occidentale, ces couches ont aussi été ébranlées. Mais, dans les conditions actuelles, de stabilisation, le travail parmi cette paysannerie dans les grands pays capitalistes sera, il me semble, très difficile.

    C’est pourquoi nous devons souligner plus énergiquement l’importance du travail parmi les travailleurs ruraux. Dans divers pays, une offensive est actuellement en cours sur toute la ligne contre le prolétariat agricole.

    En même temps, dans un certain nombre de pays d’un autre type, la question agraire s’est vivement aggravée : les événements dans les Etats balkaniques, et particulièrement en Roumanie, nous ont montré que cette question acquiert une importance spécifique et que pour cette raison, nous devons la poser pour ces pays comme la question principale de notre politique.

    Nous devons faire de même par rapport aux pays coloniaux où nous pouvons compter sur une situation directement révolutionnaire dans un avenir plus ou moins rapproché ; ainsi, par exemple, la question paysanne est actuellement le problème central de la révolution en Chine. Nous devons consacrer une attention spéciale à la question paysanne aussi dans les pays sud-américains. 

    Presque dans tous les pays de l’Amérique du Sud, il y a une structure spécifique du pouvoir d’Etat (ce sont les gros propriétaires fonciers, les possesseurs des latifundia qui sont au pouvoir dans ces pays). Dans une partie de ces pays, il y a des latifundia qui se trouvent sous un régime mixte d’exploitation capitaliste et de méthodes féodales-esclavagistes.

    Des conditions analogues se rencontrent aussi dans certaines colonies exotiques avec leur système de plantations régies par des lois exceptionnelles spéciales, par exemple les lois contre les nègres, etc. La question paysanne joue un rôle énorme, parfois même décisif, en Indonésie aux Indes, en Afrique du Sud (expropriation des noirs). Pour certains de nos partis dans ces pays, la question paysanne est fondamentale, essentielle. En Pologne, pour prendre un pays européen, ce problème a également la plus haute importance.

    Cependant, les camarades qui ont parlé sur cette question n’ont presque pas apporté de propositions concrètes. Je rappelle parmi ces propositions, une seule dont le sens se résume en ce que nous devons réviser le point de vue adopté par nous en 1925 à l’égard des partis paysans. L’auteur de cette proposition préconise que, dans les conditions objectives indiquées (conditions de l’importance extraordinaire de la question paysanne dans divers pays), nous devons organiser des partis paysans.

    Je ne suis pas d’accord avec cette proposition et je pense qu’il n’y a pas la moindre raison de l’adopter. Les arguments apportés en faveur de cette proposition ne sont pas très convaincants.

    On nous dit que puisque nous devons accorder une plus grande attention à la question paysanne, surtout dans les divers pays coloniaux et semi-coloniaux, dans les pays de l’Amérique du Sud, il s’ensuit la nécessité d’organiser des partis paysans. Mais, pourquoi donc ?

    Nous avons déjà étudié cette question et nous l’avons résolue dans ce sens qu’il fallait organiser des syndicats paysans, conquérir l’influence dans ces syndicats et les contrôler par l’intermédiaire de nos fractions. Il me semble que cette orientation était absolument juste et qu’elle le reste à présent. Pourquoi avons-nous besoin de partis paysans spéciaux ?

    Que signifie la création de partis nouveaux si l’on envisage cette question dans la perspective du développement de révolutions bourgeoises nationales dans les colonies et leur transformation en révolutions socialistes ? Cela signifierait une concurrence pour le parti communiste. Pour le parti du prolétariat.

    Vous ne pouvez pourtant pas poser la question ainsi : pour le moment, nous « autorisons » ce parti et ensuite, nous « l’écartons », nous le liquidons sans discussion. Non, camarades, un tel parti se développerait et se transformerait en fin de compte, en parti faisant concurrence au parti communiste.

    Naturellement, dans les cas où le parti paysan existe déjà, nous devons chercher à le conquérir, à le soumettre à notre influence. Mais, là où la question de l’organisation de la paysannerie se pose pour la première fois, il me semble qu’il vaudrait bien mieux que nous organisions des syndicats paysans puisque, par cette voie, nous pourrions organiser des masses bien plus vastes de paysans et nous serions en mesure d’entraîner derrière nous, par une voie bien plus sûre, les couches laborieuses de la paysannerie.

    Une telle forme d’organisation paysanne peut amener plus de membres et les soumettre bien plus facilement à l’influence du parti communiste prolétarien. Voilà les raisons politiques qui s’opposent à l’adoption de la proposition considérée.

    C’est ainsi que déjà, autrefois, nous avons résolu cette question et c’est ainsi que nous avons motivé notre ligne politique. Il n’y a pas la moindre raison actuellement de nous en écarter.

    Importance du travail dans l’Amérique du Sud

    Permettez-moi de m’arrêter encore sur quelques questions.

    Avant tout, je tiens à faire ressortir le problème des pays de l’Amérique du Sud. Nous avons dit que pour la première fois au congrès actuel, les partis de l’Amérique du Sud, étaient aussi largement représentés.

    Cela prouve naturellement l’extension de notre mouvement dans les pays de l’Amérique du Sud. Ces pays sont actuellement d’une particulière importance pour nous puisqu’ils jouent un rôle très grand, quoique extrêmement spécifique, dans la politique mondiale.

    Nous avons déjà indiqué l’agressivité croissante du capitalisme de l’Amérique du Nord en Amérique du Sud, nous avons également fait allusion à la guerre d’affranchissement du Nicaragua contre l’invasion impérialiste des Etats-Unis de l’Amérique du Nord. Nous savons tous parfaitement l’importance énorme de la résistance du Mexique, nous savons aussi que cette résistance; et ce puissant mouvement populaire contre l’impérialisme de l’Amérique du Nord augmentent à présent dans toute une série de pays de l’Amérique du Sud.

    Nous savons parfaitement que ce problème se complique de certains problèmes intérieurs dans les pays en question, surtout du problème agraire et de la lutte contre le féodalisme.

    Il y a diverses tendances dans nos milieux sur la question de la ligne tactique dans les pays américains. Je ne saurais donner, en ce moment une réponse à ces questions discutées.

    Je voudrais seulement faire ressortir que, du point de vue de la lutte contre la guerre et contre l’impérialisme, plus généralement du point de vue du développement de puissantes révolutions populaires et agraires, dans lesquelles, sans doute, se manifestent aussi des tendances de transformation de ces révolutions en révolutions socialistes, tout le : complexe des problèmes sud-américains acquiert chaque jour une importance toujours plus grande.

    La question noire

    Il faut encore faire ressortir l’importance du problème noir. Sur cette question, l’I.C. a adopté toute une série de résolutions. Il n’en reste pas moins que les partis respectifs n’ont pas accordé, jusqu’à présent une attention suffisante à cette question.

    Presque tous nos camarades noirs déclarent en outre que les préjugés du chauvinisme de races ne sont pas encore tout à fait déracinés à leur égard. Je ne conteste pas ce fait.

    Si, sur des questions nationales de moindre importance, par exemple en Europe occidentale, nous avons au sein des partis communistes aujourd’hui encore des tendances diverses, comment pouvons-nous croire que des distinctions de race et de culture aussi puissantes puissent ne laisser aucune trace an sein des partis communistes ?

    On peut observer le ton incorrect pris au cours des discussions de telle ou telle question concernant les problèmes noirs, même dans les commissions de l’I.C. ; j’ai été témoin de ce fait lors de la discussion de la question de l’Afrique du Sud.

    Il faut absolument et tout de suite modifier énergiquement cette situation. Au nom du congrès, nous devons dans nos thèses, imposer à tous nos camarades l’obligation de mener sur ce terrain la ligne politique juste, de combattre implacablement la moindre manifestation « de chauvinisme de race ».

    La question noire doit être étudiée non seulement sous l’angle de la situation dans l’Amérique du Nord, mais aussi, par exemple, du point de vue de la situation dans l’Afrique du Sud, etc.

    La question de la situation aux Indes

    Quelques mots au sujet des Indes. Certains camarades hindous ont polémiqué avec moi, je dois donc leur répondre. Ainsi, par exemple, le camarade Raza a objecté contre la caractéristique que j’ai donnée de la situation économique actuelle aux Indes. Il a déclaré que j’ai eu tort de ne pas dire un mot de l’industrialisation des Indes.

    Je dois cependant faire remarquer au camarade que, dans la création de la théorie « de la décolonisation des Indes », les camarades hindous ont cherché à s’appuyer sur un seul de mes discours où je ne disais rien, il est vrai, de la décolonisation des Indes, tout en faisant cependant remarquer que, dans ces pays, nous constations de puissants investissements de capitaux étrangers.

    Et maintenant, parlons de mon rapport. Est-ce que je n’y ai vraiment rien dit de l’industrialisation des Indes ? Je n’ai pas employé le mot « d’industrialisation », mais, puisque j’ai parlé de grands investissements de capitaux pendant la période de guerre et d’après-guerre, c’est donc que j’ai parlé de la question même de l’industrialisation. D’ailleurs, ce n’est pas là le moment décisif dans l’étude de la situation actuelle aux Indes.

    Le moment décisif, c’est la question suivante : y a-t-il à présent volte-face dans la politique de impérialisme anglais ou non ? Y a-t-il une certaine transformation dans la politique économique de l’impérialisme britannique ? Je crois que, précisément, au cours de ces temps derniers, l’afflux du capital anglais a considérablement diminué.

    Nous ne constatons plus, en ce moment, le rythme fiévreux d’autrefois dans l’investissement du capital, la courbe ascendante des grands investissements. C’est pourquoi il n’y a plus, aux Indes ce processus de développement économique forcé, constaté autrefois. Un changement certain s’est produit ces temps derniers sous ce rapport.

    C’est pour cela précisément que se poursuit le processus d’appauvrissement, de paupérisation qui fait que les paysans se transforment en ouvriers de la ville et en mendiants dans les campagnes, mendiants dépouillés et enchaînés de tous côtés ; c’est pourquoi dans ces conditions, le marché intérieur n’augmente pas et que le développement industriel est également freiné, écrasé qu’il est en outre par la concurrence anglaise dans laquelle les privilèges de la métropole britannique se manifestent par toute une série « de droits et d’avantages ».

    Tels sont les traits spécifiques de la situation aux Indes. Le camarade Raza a dit que l’Angleterre cherche à corrompre les couches supérieures de la paysannerie. Cela est vrai. Mais il me semble que le camarade Raza exagère ce processus.

    En réalité, un processus de paupérisation continue se produit et c’est là le fondement des explosions révolutionnaires à venir. C’est également là la raison des « frondes » bourgeoises contre l’impérialisme britannique. J’ai parlé précédemment de la tactique aux Indes.

    Le soulèvement de Vienne et la social-démocratie « de gauche »

    En ce qui concerne les plus petits partis, je crois de mon devoir de dire quelques mots particulièrement sur la question autrichienne. Certains camarades m’ont demandé si le silence que j’ai gardé au sujet du soulèvement viennois du mois de juillet ne signifiait pas que nous avons modifié notre point de vue sur cette question.

    Ainsi que tous les camarades le savent, nous avons étudié en son temps la question autrichienne et nous avons pris énergiquement position contre le parti communiste frère autrichien.

    Dans la résolution que nous avions adoptée, nous indiquions que le soulèvement de Vienne était effectivement un mouvement révolutionnaire de masse très puissant et que notre parti aurait dû obligatoirement lancer le mot d’ordre des soviets, diriger le soulèvement avec ce mot d’ordre, etc. Tous les camarades connaissent sans doute cette résolution.

    Il me semble que nous n’avons aucune raison de réviser notre point de vue d’alors. C’est une autre question que de savoir si ce mouvement n’était pas quelque peu isolé dans la phase qu’il avait atteinte. Les masses du prolétariat allemand ou tchécoslovaque ne pouvaient être invitées à faire la grève générale et on ne pouvait déclencher parmi elles une manifestation décisive de masse.

    De ce point de vue, le soulèvement de Vienne fut, dans une certaine mesure, isolé. Cependant, avec le développement ultérieur des événements, nous aurions pu avoir aussi une autre situation. C’était là une chose parfaitement possible. Qui peut assurer que si les événements s’étaient développés, nous n’aurions pas eu de grandes fermentations en Allemagne, en Tchécoslovaquie ?

    Une telle éventualité ne pouvait être exclue à priori. La thèse de l’isolement, quoique relatif, ne pouvait nullement être donnée comme un argument contre notre tactique révolutionnaire en Autriche. Avions-nous à ce moment-là, du point de vue de notre parti autrichien, la possibilité de développer davantage ce mouvement ? Je le crois.

    Le parti a commis une erreur en ne favorisant pas la création d’organisations de masse sous forme de soviets. Il avait la possibilité de le faire et il a commis la grosse erreur de laisser passer le moment opportun. La résolution du Plénum du C.E. de l’I.C. est à mon avis absolument juste.

    C’est une autre, question que de savoir-dans quelle mesure des événements analogues sont probables dans la situation actuelle. Je considère qu’une telle perspective n’est pas particulièrement vraisemblable. Mais, c’est là une toute autre question.

    Les événements d’Autriche ont souligné avec une force particulière la justesse de la thèse sur le rôle des social-démocrates « de gauche », qui constituent les ennemis les plus dangereux du prolétariat révolutionnaire.

    VI. Certains problèmes de tactique et de la vie intérieure des partis

    Le changement de tactique et le danger de droite

    A présent, quelques mots sur les affaires intérieures des partis. Camarades, il est absolument évident maintenant, après la défaite de l’opposition trotskiste qui représentait le bloc de la droite et de l’extrême-gauche, que le principal danger nous vient actuellement de la droite. Ce danger est assez grand, tant au point de vue des tâches actuelles qu’au point de vue des tâches futures.

    On a déjà parlé maintes fois ici de ce danger, au point de vue de la période en cours, on en a parlé en ce qui concerne le Parti allemand à propos du travail syndical, on en a parlé en ce qui concerne le Parti tchèque à propos de la « Journée Rouge », on en a parlé à propos de l’opposition à laquelle se heurte notre « nouvelle tactique » en France, etc. Le danger de droite est un fait dangereux, non seulement au point de vue des intérêts du moment actuel, mais au point de vue de demain. Nous ne devons pas perdre ceci de vue.

    Prenons la question tchèque. Le Parti s’efforça de mobiliser les masses, mais il ne fut pas en état de le faire. Ce fut en quelque sorte une mauvaise répétition des événements à venir. Le diagnostic de la maladie intérieure a été posé ; cette maladie fut assez sérieuse.

    A présent nous devons établir nos calculs de sang froid. Je ne suis pas partisan de pousser des cris au sujet du danger de droite et des déviations de gauche. J’estime que durant l’année qui vient de s’écouler, l’Internationale communiste a procédé à un grand changement, — un grand, et non pas un petit. — en premier lieu en ce qui concerne les partis anglais et français.

    Le camarade Lominadzé a tort de dire: que seul fut effectué un petit changement vers la gauche. Il me semble que c’est un grand changement à gauche qui a été effectué, en particulier dans le Parti anglais.

    Ceux qui connaissent la vie intérieure du Parti britannique comprennent que nous avons rompu avec toutes les vielles traditions qui existaient dans le mouvement ouvrier anglais et avaient aussi une grande influence sur le Parti. (Une voix : « En France aussi ! »)

    Oui, en France aussi. Mais je ne puis en même temps parler de deux pays à la fois. Je continue. La plus forte tradition qui existait dans la classe ouvrière anglaise était celle du « travail unique organisé ». Cette « unité » fut un grand atout entre les mains des réformistes. Mais utilisant ce mot d’ordre d’une façon trompeuse, ils purent lutter contre les idées révolutionnaires, contre le Parti révolutionnaire, etc.

    Cette « unité » (des ouvriers révolutionnaires avec les loups réformistes) fut le plus grand obstacle à l’affranchissement du prolétariat de l’influence des réformistes, qui menèrent ouvertement une politique éhontée d’exclusion et de scission, se couvrant, d’une part, de la police, d’autre part, de grandes phrases sur l’unité. Cette tradition était si profondément enracinée au sein du prolétariat anglais, que certains de nos meilleurs camarades considéraient comme absolument impossible la pensée même d’une lutte simultanée contre le gouvernement Baldwin et contre le Labour Party. 

    Le plus grand danger, disaient-ils, est le gouvernement Baldwin, et l’on ne peut lutter contre lui qu’en établissant le front unique de toute la classe ouvrière: mais cette dernière est sous l’influence du Labour Party, par conséquent ce n’est qu’avec l’aide de ce dernier que nous pouvons renverser le gouvernement Baldwin.

    Telle était l’orientation première. De là découle le mot d’ordre adopté par le Congrès du Parti, mot d’ordre du « gouvernement ouvrier contrôlé par le Comité Exécutif du Labour Party ».

    Ensuite, les camarades anglais procédèrent à un brusque changement, non pas sans l’influence du C.E. de l’I.C. Ainsi, lorsqu’on est parvenu à obtenir ce changement, comment ne peut-on pas voir ce que cela signifie pour toute la vie du Parti ? Nous avons réalisé ce changement sans cris inutiles, sans stigmatiser des camarades, nous l’avons réalisé par la persuasion et une longue discussion fraternelle et honnête avec les camarades.

    Il en sera d’autant plus solide, malgré les frottements inévitables. Ce changement de tactique est un gros événement dans l’histoire du mouvement ouvrier anglais.

    Nous savons tous parfaitement qu’il existait aussi dans le parti français des traditions parlementaires, profondément ancrées. N’est-il pas vrai qu’il y a quelques mois à peine, les traditions parlementaires se sont manifestées, par exemple, dans la question de la loyauté envers l’Etat (sur la question des arrestations) ?

    Etait-ce l’effet du hasard ? Était-ce un fait superficiel ? Non, ces tendances ont de profondes racines dans les cadres du Parti. Et lorsque deux mois plus tard, nous procédions à un changement radical et lancions le mot d’ordre « classe contre classe », le mot d’ordre « ne pas voter pour le Parti socialiste », c’est là, camarades, non pas un petit, mais un grand changement dans la tactique du Parti français. Ici aussi, ce changement fut effectué sans paroles vaines, mais avec l’appui de la base du Parti, par la persuasion des camarades hésitants et par la lutte contre ceux qui persistaient dans leur erreur.

    Cette tactique ne fut pas réalisée sans frottements, sans conflits intérieurs, sans difficultés. Mais le tournant accompli par le Parti communiste français est un tournant de principe. Il est le plus grand tournant de principe dans l’histoire du Parti français depuis sa fondation. Je ne veux pas dire, naturellement, que le P.C.F., que le Parti communiste britannique et l’I. C. ont accompli un « haut fait » quelconque.

    Mais si l’on examine cette question d’une façon absolument objective, n’est-ce pas un grand tournant qui a été effectué dans la tactique des deux grands Partis ? Je pense que oui. Et ce tournant n’est-il pas un coup décisif contre le danger de droite ? Naturellement, il en est ainsi. Ce changement de tactique n’est-il pas un morceau de papier de tournesol grâce auquel on peut tirer au jour le danger de droite dissimulé ?

    Naturellement, il en est ainsi. Ceci explique l’opposition de droite, les différents doutes sur la justesse de cette tactique. Ceci explique la lutte contre cette tactique. Le meilleur moyen de lutte contre les courants de droite dans les Partis français et anglais est l’emploi rationnel de ce que l’on appelle la « nouvelle tactique »

    Comme je l’ai déjà dit, le danger de droite peut encore s’accentuer à l’avenir. Pourquoi ? Il n’est pas impossible que se produise le fait dont Lénine a parlé dans l’article que j’ai cité, à savoir qu’une partie de notre presse ne sera pas à la hauteur de la situation. Cette chose n’est nullement impossible. Jusqu’à quel point ira cette position erronée, c’est là une autre question.

    Mais il ne s’agit pas seulement de la presse : on peut dire la même chose au sujet de certaines organisations du Parti également. Où est la garantie que dans la période d’un danger direct de guerre, lorsque nous aurons à résoudre différents changement de tactique d’un tout autre genre, certaines « déviations » ne se manifesteront pas ?

    Il faudra alors procéder à une série de changements dans notre tactique, dans les questions d’organisation, dans notre attitude envers la question du travail légal et illégal et autres.

    Où est la garantie que dans certains partis il ne se produira, pas de scission, des faits et événements rappelant une crise ? Il est probable que de pareilles déviations auront lieu. En premier lieu, elles proviendront, naturellement, des milieux d’extrême-droite dans les différents partis.

    C’est pourquoi, si nous analysons la situation existant actuellement et nos perspectives, nous aboutirons dans la question de l’orientation à l’intérieur du Parti, à la déduction qu’il faut battre la droite sur tout le front, sur toute la ligne.

    Les questions intérieures des Partis

    Les différents cas d’infraction à la discipline, derrière lesquels se dissimule le danger de droite, sont inadmissibles. Nous devons mener contre eux une lutte énergique.

    Mais en même temps, je dois déclarer : le problème de la lutte la plus énergique contre la guerre, de la lutte la plus acharnée à l’intérieur du Parti contre le danger de droite, ne supprime nullement le problème de l’unité du Parti, le problème de la réalisation sensée de cette lutte, d’un genre de tact à l’intérieur du Parti.

    En Allemagne, nous avons aussi un danger de droite. Dans nos thèses, nous proposons de lutter énergiquement contre lui. Dans nos thèses, nous proposons de liquider systématiquement l’attitude conciliante envers les dangers de droite. Mais, en même temps, nous devons par tous les moyens grouper les camarades qui se trouvent sur la plate-forme du Congrès d’Essen, des décisions de l’I.C. et des promesses de mener une lutte implacable contre le danger de droite. (Une voix : « Mais cela se fait ».)

    La délégation du P.C. de l’U.R.S.S. m’a chargé de déclarer, — en ce qui concerne le Parti allemand, — que nous nous prononcions contre les tentatives d’évincer le camarade Ewert de la Direction du Parti. Je dois dire cependant que les camarades allemands de la Direction n’ont pas cette intention.

    Nous voulons créer ici, au Congrès, des conditions excluant toute possibilité de fissure au sein des organes de Direction actuels. Tous les camarades doivent agir sur la base d’une discipline stricte, de la subordination stricte de la minorité à la majorité.

    Sans cette condition, il est impossible de mener une lutte politique. De nouvelles divergences et fissures dans la Direction, des scissions à l’intérieur de nos Partis, auraient des suites fatales. C’est pourquoi je présume que la condition fondamentale et nécessaire pour le succès de notre travail, doit être la discipline.

    Nous avons vu en toute évidence comment cette question est particulièrement aiguë en Pologne. La consolidation, l’unité, la discipline, sont absolument indispensables au développement victorieux des événements révolutionnaires. Ces derniers temps, nous avons eu au sein de l’I.C. différentes périodes de crise.

    Ces périodes que certains partis ont traversées, ont une très mauvaise influence sur les masses ouvrières. Ces crises ne peuvent être liquidées que grâce à une ligne politique déterminée et fermement réalisée.

    C’est là la condition préliminaire et indispensable à tout le développement ultérieur. Il existe, par exemple, au sein de la minorité du Parti allemand certaines tendances à vouloir modifier la Direction. J’estime que ces tendances sont fausses.

    Nous ne pouvons pas faire cela : ceci aboutirait à une lutte intestine dans le Parti allemand. Le C.E. de l’I.C. appuie entièrement et complètement le noyau du Bureau politique du C.C. qui s’est constitué historiquement avec Thaelmann en tête. Je présume que des questions comme celle de la démocratie à l’intérieur du Parti, celle des nouveaux cadres du Parti, celle du relèvement du niveau théorique du Parti, celle de l’animation des cellules de base, celle de leur travail de masse, etc. doivent être posées comme de grandes questions du Parti.

    Les partis doivent apprendre beaucoup plus à vivre d’une véritable vie politique et à éloigner tous les politicaillons sans principe.

    Prenons par exemple un parti comme le Parti polonais. Il s’y produit une lutte fractionnelle féroce dans l’absence de grandes divergences politiques. Prenons le Parti américain actuel. Ces derniers temps, tout au moins, il nous semblait que le Parti américain commençait à liquider ses frottements intérieurs.

    Mais nous constatons que la lutte reprend de nouveau. Cette lutte a pris une telle « animation » que l’on veut utiliser la conjoncture actuelle pour continuer la lutte sous une forme plus intense. Existe-t-il de grandes divergences politiques ? Il me semble que dans le Parti américain ces divergences sont peu importantes. Leur ampleur justifie-t-elle la constitution de fractions ?

    Je pense que non. Prenons un exemple, la fameuse question sur l’attitude envers l’impérialisme américain. Certains disent que l’impérialisme américain s’est fortement consolidé ; d’autres affirment que leurs adversaires, c’est-à-dire les camarades qui sont du premier avis, font de la « réclame à l’impérialisme américain ».

    Pourquoi ces accusations ? Elles ne mènent à rien et n’expliquent pas la question. Pour son malheur, je ne pense pas qu’on puisse compter aux Etats-Unis sur une prochaine situation révolutionnaire. Je déclare cela ouvertement. Dans aucun pays du monde, le capitalisme n’est aussi puissant qu’aux Etats-Unis d’Amérique où il atteint son apogée. Lorsqu’un camarade quelconque déclare qu’une situation directement révolutionnaire est peu probable, qu’y a-t-il de terrible là-dedans ?

    Mais lorsque l’on dit qu’il n’existe décidément aucune base pour le travail au sein des masses ouvrières américaines, c’est mal, naturellement. Mais autant que je le sache, personne n’affirme pareille chose.

    Le chômage est un fait avéré ; les changements qui sont survenus dans l’industrie américaine, c’est aussi un fait ; l’effervescence parmi les ouvriers non-qualifiés, est également un fait. Existe- t-il une base pour le développement du Parti communiste? Oui, elle existe.

    Mais peut-on justifier la lutte aiguë des fractions ? Non. Il faut prendre toutes les mesures indispensables pour prévenir cette lutte.

    La question la plus difficile parait-être celle du Parti tchécoslovaque. Il est possible que nous ne possédions pas toutes les données pour procéder à une analyse exacte de la situation et élaborer les mesures adéquates ; cependant, le cas de la « Journée Rouge » est très symptomatique.

    Dans le Parti tchécoslovaque les choses ne vont pas bien non seulement au sein de la Direction, mais aussi dans la base du Parti, dans tout le Parti ; l’état de choses est défavorable au point de vue de la ligne politique, de l’orientation fondamentale du Parti, et des sérieux vestiges social-démocrates.

    C’est pourquoi il est absolument nécessaire qu’après ou pendant le Congrès, l’Exécutif s’occupe spécialement de la question tchèque pour prendre des mesures nécessaires non seulement à l’égard des organes de Direction, mais aussi à l’égard de l’orientation du Parti. Ces derniers temps, nous avons observé certaines erreurs dans le Parti tchèque.

    Ces erreurs se sont manifestées, par exemple, dans le projet de loi sur les comités d’usines; dans le projet de vote en faveur de Masarik aux élections présidentielles ; dans d’autres questions où nous avons constaté une passivité de la part du Parti.

    Mais à présent, on observe quelque chose de plus grave qu’une simple passivité. Ceci nous impose la tâche de procéder à une analyse très minutieuse et de prendre des mesures sérieuses pour l’assainissement du Parti.

    Actuellement, où il nous faut consolider nos rangs par tous les moyens, il me semble que nous avons à résoudre une tâche importante, celle de l’éducation idéologique du Parti. 

    Nous procédons avec insuffisamment d’énergie au travail d’éducation idéologique de nos Partis. A mon avis, une de leurs tâches est d’intensifier le travail intellectuel, la lutte idéologique, les discussions idéologiques, etc… Ceci est conforme à la ligne générale de notre développement.

    Si, par exemple, nous devons nous préparer à la guerre, cela veut dire que nous devons procéder à une grande action de propagande tant parmi les ouvriers social-démocrates, que parmi les nôtres. Cependant, nous possédons très peu de littérature d’agitation et de propagande. Il est impossible par de grandes phrases seulement d’étendre notre influence aux ouvriers social-démocrates.

    C’est pourquoi, dans la période où la guerre devient plus menaçante, il est absolument nécessaire d’animer la vie intérieure de nos Partis, d’intensifier l’activité des membres du rang du Parti, de créer les conditions qui leur permettent de se développer, qui permettent de produire de nouveaux cadres de militants actifs.

    La discipline est notre loi. Cependant, camarades, je voudrais encore parler d’une lettre de Lénine non encore publiée, et adressée à moi et à Zinoviev. Dans cette lettre, Lénine nous écrivait : Si vous chassez tous ceux qui ne sont pas très obéissants, mais qui sont intelligents et que vous ne conserviez que les sots obéissants, vous mènerez certainement le Parti à sa perte.

    Je pense que cette opinion de Lénine est très juste. Il nous faut une main ferme dans les organes de Direction de nos Partis, une main qui ne s’arrête pas devant l’exclusion de tout dissident. Mais en même temps, il nous faut dans les organes de Direction des Partis des hommes qui, nous l’espérons, y existent et sauront lutter, avec tact, contre tout membre intelligent du Parti pour le faire revenir dans la droite ligne du Parti.

    VII. Conclusions

    Camarades, je vais terminer. Il ne subsiste aucun doute sur ce que la situation internationale va s’aggravant. Nous allons vers une seconde guerre impérialiste mondiale. Cela ne veut pas dire que demain, par exemple, commencera la guerre contre l’U.R.S.S. Mais s’il faut parler du temps qui nous reste pour nous préparer, je dois déclarer qu’il nous en reste très peu.

    C’est un fait immuable. Le temps qui nous reste, le répit qui nous est donné, doit être mis à profit avec toute l’énergie, avec toute la tension voulue des forces révolutionnaires pour renforcer notre Parti, pour gagner à notre cause les larges masses du prolétariat, pour attirer les larges couches de la paysannerie.

    Ce sont là des tâches considérables et de toute importance. Nous ne pourrons pas les résoudre sans un travail tenace, sans une action de tous les jours, de toutes les minutes, de tous les instants.

    Tous les camarades savent que dans ses instructions aux camarades qui se rendaient à la Conférence de La Haye, Lénine écrivit : « Ce qui importe, ce n’est pas de grandes phrases sur la grève générale, etc., c’est de se préparer systématiquement à l’éventualité de la guerre, de lutter systématiquement contre la menace de guerre, de lutter systématiquement contre la social-démocratie, de démasquer systématiquement ses sophismes, de préparer systématiquement l’organisation, etc. »

    Nous ne pouvons y procéder sans une tension extrême des forces de nos Partis. Nous devons exiger de nos Partis et du C.E. de l’I.C. un renforcement du travail idéologique, une plus grande énergie dans le recrutement des membres, une amélioration de l’appareil de nos Partis, une amélioration du travail dans le domaine des questions quotidiennes, une nouvelle consolidation des Partis, un redoublement d’énergie de la part de nos organisations de jeunes dans le recrutement de nouveaux membres, une action plus énergique dans les colonies, dans l’armée, une préparation pour passer à une situation illégale.

    Penser que nous continuerons à vivre d’une façon relativement « tranquille » comme maintenant, c’est se plonger dans des illusions. En outre, nous devrons prendre toutes les mesures nécessaires pour qu’il n’arrive pas à nos Partis le même malheur qui est arrivé au Parti tchécoslovaque lors de la « Journée Rouge ».

    Camarade, l’Internationale Communiste est née de la guerre.

    L’Internationale Communiste a remporté plus d’une grande victoire. Le plus grand succès du prolétariat mondial est la formation de l’Union Soviétique. Si la bourgeoisie déchaîne la guerre, le prolétariat conquerra finalement le monde.

    Ce n’est nullement un point de vite pessimiste. Au contraire, avec Frédéric Engels, nous autre, communistes, déclarons à toute la classe dirigeante : Essayez, messieurs, de déchaîner les forces et les horreurs de votre guerre !

    En réponse, l’Internationale Communiste serrera ses rangs pour la révolution, pour la guerre civile, pour le triomphe de la dictature du prolétariat ! (Vifs applaudissements. Tous les délégués se lèvent et font une ovation à l’orateur.)

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    de l’Internationale Communiste