La cause animale, un besoin de Communisme, une aire de l’antagonisme

Nous voulons ici parler de la cause animale, en tant que question relevant, selon nous, du Communisme. C’est là une démarche sous-jacente à notre identité politique depuis plus d’une décennie déjà, car nous sommes un courant politique portant une grande attention à la question de la vie quotidienne.

Tout au long des années 1980-1990, le véganisme est apparu dans une partie de la scène punk anglaise et américaine, ainsi que dans le mouvement autonome et les squats en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas, en Suède, etc.

Il s’agit là de révoltes sociales authentiques au cœur des métropoles impérialistes. Il ne s’agit pas de phénomènes marginaux, se déroulant de manière séparée de la société. Il s’agit là de mouvements nés au cœur de l’antagonisme tel qu’il est possible dans les métropoles impérialistes.

Le poids croissant de la subjectivité dans les métropoles impérialistes implique l’affirmation consciente d’une rupture et celle-ci est totale dans sa définition même. Sinon, elle n’existe pas. Il ne peut pas en être autrement.

La RAF a bien formulé en 1982 la mentalité de ceux et celles choisissant, et ce forcément en pleine conscience, la rupture, déterminant leur identité dans la confrontation, nécessairement entière :

« L’opposition fondamentale en a plus que jamais terminé avec ce système. Elle est froide, sans illusions, inatteignable par l’État (…). Ce n’est qu’au-delà de la fin du système qu’une perspective de vie est concevable.

L’impérialisme ne dispose plus d’aucune perspective positive, productive ; il n’est plus que destruction. C’est le noyau de l’expérience à la racine de la nouvelle militance dans tous les domaines de la vie.

Une expérience matérielle avec les fondements de la vie économique, dans la course aux armements et les plans de guerre atomique, dans les conditions de vie naturelle et sociale…

Et dans la personne elle-même, sous la forme concrète de l’aliénation et de l’écrasement par la déformation massive et la mise à mort de la richesse individuelle de la pensée, du ressenti, de la structure de la personnalité. »

Le ressenti par rapport aux animaux s’appuie sur l’affirmation de la dignité du réel. Pour cette raison, il y a convergence dans les identités et les démarches de ceux et celles entendant vivre en rompant avec les valeurs dominantes. C’est le principe de lutter ensemble.

Il a toujours été clair pour nous que les affirmations de la cause animale, telles que posées par l’Animal Liberation Front, l’Animal Rights Militia et toutes les structures clandestines et offensives du même type, relèvent de la bataille pour la libération. Il s’agit d’une composante de la révolte générale contre le système dominant et ses valeurs.

Le véganisme : une contradiction au sein du peuple

Nous n’avons jamais fait du véganisme un critère d’appartenance à notre organisation. Nous avons considéré que ce serait là une erreur. Nous avons abordé le thème de manière culturelle, pourtant nous n’en avons jamais fait un critère discriminant.

Dans nos rangs, le véganisme apparaît toutefois depuis bien longtemps comme une sorte de norme, qui ne saurait être imposée, mais à laquelle on a vite fait d’appartenir. Nous avons ici appliqué la même approche que dans le mouvement autonome allemand des années 1990 : le véganisme ne peut pas être exigé, mais il est interdit de le critiquer.

Nous avons considéré que c’était là la meilleure option, car le véganisme est ce qu’on appelle une « contradiction au sein du peuple ». La notion est de Mao Zedong et désigne ce dont le peuple doit débattre, car en son sein il y a des opinions divergentes, exigeant rencontres, échanges, apprentissages, choix.

C’est le peuple lui-même qui doit faire l’expérience du véganisme, en débattre, se l’assimiler, se l’approprier concrètement, l’appliquer. Si le véganisme est une démarche historiquement correcte, alors le peuple l’assumera. C’est le peuple qui fait l’histoire. Tout est une question de déclics et ceux-ci ne peuvent pas s’imposer.

Cela ne veut nullement dire que le peuple peut lui-même formuler le véganisme. Cela serait croire en la spontanéité. Cela amène d’ailleurs des gens à se décourager et à penser que puisque le peuple ne peut pas, de lui-même, affirmer de manière formelle le véganisme comme démarche systématique, alors cela lui est extérieur, pour toujours. C’est là incorrect, car les idées ne peuvent être synthétisées que par le Parti. C’est la base du Socialisme : les idées viennent de l’extérieur de la classe, elles sont synthétisées par l’avant-garde.

Toute la difficulté est ici de combiner une affirmation avec ce qui doit être aussi seulement une proposition, à éventuellement accepter. Il faut à la fois être démocratique – car le peuple décide – et présenter les choses de manière suffisamment avancée pour présenter l’alternative.

C’est une contradiction et en ce sens c’est un moteur pour avancer. En tant qu’avant-garde, nous avons donc saisi la question du véganisme depuis bien longtemps, bien avant que cela n’émerge dans la société comme phénomène de masse. Nous avons été à la hauteur de nos ambitions et de nos exigences politiques. Personne ne peut ici nier notre caractère avant-gardiste.

Le Communisme pour tout le monde

Nous avons ainsi laissé l’option ouverte concernant le véganisme, même si nous considérons que tendanciellement, il y a deux raisons pour laquelle c’est une démarche ayant une pertinence substantielle. La première, c’est que comme l’a formulé Mao Zedong :

« Ou bien il y aura le Communisme pour tout le monde, ou bien pour personne. »

Partant de là, nous voyons mal pourquoi les animaux échapperaient au mouvement général de la matière éternelle allant au Communisme. Tout va au Communisme, c’est la base du matérialisme dialectique.

La matière évolue et étant inépuisable, elle s’appuie sur elle-même pour devenir plus complexe. Procédant par sauts, par synthèses, elle développe des formes plus approfondies, plus développées.

L’histoire de la matière vivante le montre bien. Rien n’est statique, la vie devient davantage complexe, avec plus de sensibilité, plus d’intelligence, plus d’actions et d’interactions, développant des liens plus avancés avec son environnement. Cela est vrai en général, avec la matière vivante comme force matérielle générale, comme en particulier, pour chaque être vivant.

Le processus ne s’arrête jamais.

L’exploitation de l’Homme par l’Homme a été une nécessité historique pour développer les forces productives. Cela a été un moyen temporaire. Cela s’efface devant la société communiste.

Lorsque le grand savant soviétique Vladimir Vernadsky parle dans les années 1920-1940 de la planète comme Biosphère, ainsi que de l’autotrophie de l’humanité – c’est-à-dire d’une existence humaine sans exploitation de la matière vivante – il parle clairement du Communisme comme tendance planétaire.

En ce sens, la matière vivante n’aura logiquement plus, à terme, le besoin de s’utiliser elle-même. À un certain degré de développement, la suppression d’êtres vivants par d’autres êtres vivants, afin de pouvoir exister, sera dépassé. C’est d’ailleurs le seul justificatif qui puisse y avoir au véganisme comme manière universelle d’exister à l’avenir.

La seconde raison, c’est que s’opposant aux guerres de conquête, l’affirmation du Socialisme s’allie forcément au refus de faire du mal à des êtres vivants. Le pacifisme et le végétarisme étaient des courants de pensées présents, dès le départ, dans le mouvement ouvrier.

Pour formuler la chose concrètement, nous voyons mal comment une révolution pourrait amener la socialisation des abattoirs. Il le faudra bien, mais pour s’en débarrasser, parce que personne ne voudra à terme y travailler. Il n’y a rien d’épanouissant à assassiner en série, c’est tout simplement indigne, psychologiquement insoutenable.

Nous ne voulons toutefois pas cantonner la cause animale dans un refus du meurtre. Cela serait unilatéral. Nous nous opposons à ce que dit l’Union Communiste (trotskyste), connue sous le nom de Lutte Ouvrière, dans son exposé « Cause animale, véganisme et antispécisme », publié dans son organe théorique Lutte de Classe de juillet-août 2019.

Il y est dit :

« Si la cause animale est de plus en plus prise en considération, cela tient d’abord à l’écœurement et à la révolte devant les conditions ignobles d’élevage, de transport et d’abattage des animaux destinés à l’alimentation humaine, et nous ne pouvons que partager cette indignation. »

Notre considération est tout à fait différente : nous pensons que la cause animale exprime un besoin de Communisme.

La réaffirmation du caractère sensible de l’humanité

Pour le matérialisme dialectique, l’être humain est un animal, qui a développé des facultés particulières, mais qui reste de la matière vivante parmi l’ensemble de la matière vivante. Comme le grand matérialiste Spinoza l’a parfaitement formulé, l’humanité n’est pas « un empire dans un empire ».

L’humanité, en émergeant historiquement et en éveillant sa prise de conscience d’elle-même, a fait un fétiche de sa propre apparition matérielle. Cela a produit l’anthropocentrisme. Celui-ci s’est systématisé notamment avec les religions.

Le mode de production capitaliste approfondit cette démarche, en séparant radicalement les villes et les campagnes. Cela a encore davantage éloigné l’humanité de la nature et donc l’humanité d’elle-même, puisque l’être humain est un animal et relève donc de la nature.

Le mode de production capitaliste a ainsi déformé l’humanité pour s’affirmer. Il l’a radicalement séparé des autres animaux, de la végétation, de l’océan, des montagnes, des collines, etc. L’être humain vivant dans le mode de production capitaliste est pétrifié dans l’urbanisation.

Le Socialisme est le renversement de cette pétrification, par le dépassement du mode de production capitaliste. Ce n’est pas un retour en arrière, mais un saut consistant en la réaffirmation du caractère sensible de l’humanité, de sa nature matérielle, en tant que matière vivante. Karl Marx, dans ses Manuscrits de 1844, explique ainsi que :

« Le communisme, comme abolition positive de la propriété privée – celle-ci étant aliénation de soi humaine – et, par conséquent, comme appropriation réelle de l’essence humaine par et pour l’être humain, donc comme retour complet, conscient et à l’intérieur de toute la richesse du développement antérieur, de l’être humain pour soi en tant qu’être humain social, c’est-à-dire comme être humain qui est humain.

Ce communisme est comme naturalisme achevé = humanisme, et en tant qu’humanisme achevé = naturalisme.

Il est la véritable dissolution du conflit de l’être humain avec la nature et avec l’être humain, la véritable dissolution de la dispute entre l’existence et l’essence, entre l’objectivation et l’auto-affirmation, entre la liberté et la nécessité, entre l’individu et le genre.

C’est l’énigme résolue de l’histoire et elle sait qu’elle en est sa solution. »

Nous pensons que reconnaître les animaux, c’est pour l’humanité se reconnaître elle-même, admettre sa propre sensibilité, son propre caractère entièrement matériel. C’est la grande récupération de ce qui a été déformé par le mode de production capitaliste, mais avec comme perspective l’avenir collectivisé.

L’animalité, un besoin de communisme

L’être humain est lui-même un animal. Son parcours historique sur la planète l’a amené à connaître un développement social avancé. La cause animale n’a donc de sens que si on la considère de manière juste, c’est-à-dire en considérant cette question en posant l’être humain lui-même comme un animal.

Pour nous, poser la question de l’animalité ce n’est pas seulement poser la question du rapport de l’être humain à l’animal, mais aussi celle de l’être humain à lui-même, comme animal.

Pour nous, disciples de l’enseignement de Karl Marx, il y a un besoin toujours plus universel de se rapprocher des animaux, de la nature.

Cela est sous-jacent à la séparation qu’a réalisé le mode de production capitaliste entre les villes et les campagnes. Le Socialisme vient dépasser cette situation historique. La cause animale et l’écologie sont des phénomènes parallèles correspondant à l’exigence de ce dépassement. Il s’agit d’une expression du besoin de Communisme.

L’humanité cherche dialectiquement à revenir à elle-même, mais en s’étant développée et donc, en même temps, dialectiquement, transformée. Elle porte en elle le besoin de revenir à sa propre nature, qui en même temps est nouvelle, sociale, et se pose comme réalité communiste.

Les deux obstacles au Communisme

L’affirmation de l’animalité humaine a toujours dû faire face à la religion. Cette dernière a cependant un double caractère particulièrement marqué, puisqu’elle est à la fois le rejet de l’animalité et en même temps son affirmation totalement déformée. De par son appel à aller au Paradis, la religion s’appuie sur des dynamiques du communisme primitif. Elle est un opium du peuple.

Il en va différemment de deux obstacles actuels au Communisme.

Tous les courants philosophiques idéalistes – fascistes, ainsi que bourgeois – modernistes contemporains, s’acharnent à nier la nature humaine comme animale-socialeet encore plus le fait qu’elle s’affirme justement dans la bataille pour la libération prolétarienne.

C’est un point très important. Le fascisme affirme que l’être humain est avant tout une brute, répondant à un besoin vitaliste de dominer ; l’idéologie libérale prétend que l’émancipation individuelle est par définition la négation de l’animalité humaine et de la nature.

1. Nous pensons ici que le fascisme italien et que le national-socialisme allemand ont justement triomphé en raison de cette sous-estimation fondamentale de cet aspect de la révolution socialiste qu’est l’appropriation de l’humanité par elle-même.

La démagogie des idéologies fascistes s’est appuyée sur le rejet de la « grande ville ». L’idéalisme fasciste prétend régénérer l’être humain, organiser une révolte contre la machine, contre le monde moderne. Sa démagogie vise à enlever le sol revenant au Communisme et faisant sa force historique.

2. L’idéologie libérale du capitalisme avancé prône des solutions ultra-individualistes comme émancipation censée être authentique, au nom du rejet complet de l’universel, de l’affirmation unilatérale du particulier. Le mode de production capitaliste a besoin de consommateurs ayant chacun leur « identité » propre.

Ces deux obstacles sont des ennemis de l’affirmation de l’être humain comme animal social.

La cause animale et son affirmation positive

Il va de soi que la condition animale au 21e siècle, totalement ignoble, révulse une partie significative des masses. Ce n’est pas pour rien que le mode de production capitaliste cache les abattoirs et les laboratoires pratiquant l’expérimentation sur les animaux.

Mais c’est la petite-bourgeoisie seulement qui réduit la cause animale à cet aspect, car elle espère freiner le capitalisme et c’est là pour elle un vecteur pour essayer de le faire.

L’aspect principal de la cause animale, sa substance même, est en réalité un rapport positif aux animaux.

Les démarches associatives comme celle de l’association L214 ne sont que des expressions petites-bourgeoises de panique devant le triomphe général du mode de production capitaliste, devant ses immenses capacités d’accumulation.

Cela se lit de manière nette dans les postures morbides, les discours culpabilisateurs résolument sinistres, l’absence de toute perspective utopique, le rejet de toute lecture de classe, l’acceptation de la domination totale et pour toujours du capitalisme, etc.

Nous ne parlons pas ici de la base des sympathisants de mouvements comme la ZAD ou l’association L214, car leur moteur est souvent une volonté de vivre différemment, dans le sens d’un besoin de Communisme. Mais cela est détourné par la petite-bourgeoisie.

Le moteur de la cause animale, c’est la sensibilité et l’universalité de cette sensibilité. C’est une affirmation matérielle, qui par conséquent doit assumer une démarche matérialiste. La cause animale, c’est celle de la matière vivante en générale et de son besoin de Communisme.

La cause animale et la dignité du réel

Nous avons cité le document de l’Union Communiste (trotskyste), connue sous le nom de Lutte Ouvrière,sur la cause animale, car c’est selon nous un signe que la question est désormais posée ouvertement, qu’une certaine maturité a été atteinte par la société. C’est pourquoi nous l’abordons désormais de manière si ouverte. Nous considérons qu’il fallait qu’un cap soit passé.

Peut-être cela a-t-il été une erreur, car nous connaissons la question de manière concrète depuis plus d’une décennie, cependant le matérialisme historique explique qu’il y a un temps pour tout.

Et justement, de manière dialectique, le futur a aussi ses exigences aujourd’hui. Si l’on admet que demain il faudra aborder de manière différente la question animale, alors il faut le faire tout de suite, sinon c’est nier l’avenir.

On ne peut pas aborder la question animale et nier la dignité du réel. On ne peut pas dire : la souffrance s’arrêtera demain, tout en acceptant la souffrance d’aujourd’hui. On ne peut pas dire : demain les gens ne mangeront plus de viande et continuer soi-même à le faire.

L’identité révolutionnaire s’affirme précisément dans la contradiction entre aujourd’hui et demain. La dignité du réel, c’est l’affirmation du besoin de Communisme !

L’Union Communiste (trotskyste), connue sous le nom de Lutte Ouvrière, a donc tort d’affirmer dans son document qu’on ne sait pas à quoi ressemblera le rapport aux animaux demain :

« Comment les hommes d’une société communiste organiseront-ils la production de nourriture ? Continueront-ils à produire et à manger de la viande ? Se contenteront-ils de produits végétaux, abandonneront-ils même complètement l’agriculture et l’élevage et choisiront-ils de se nourrir de produits synthétiques ?

Nous ne savons pas comment évolueront les rapports entre humains et animaux sous le communisme. La seule chose que nous pouvons affirmer avec certitude est que ce sera complètement différent d’aujourd’hui, et que nous sommes totalement incapables d’imaginer ce que ça pourra être ! »

Dire que tout va changer, mais refuser de changer soi-même dès aujourd’hui, ne tient pas une seule seconde. L’Union Communiste (trotskyste), connue sous le nom de Lutte Ouvrière, expose ici son incapacité à porter le Communisme humainement, tant subjectivement que matériellement.

Le Communisme n’est pas une société idéale se réalisant mécaniquement dans un horizon messianique. Il se formule dès à présent comme exigence historique devant se réaliser.

Le matérialisme dialectique permet justement la compréhension de la réalité et de ses exigences.

En l’occurrence, la contradiction villes-campagnes – comprise dans le sens de Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao Zedong – permet bien de voir que la guerre à la nature cessera inéluctablement.

L’être humain reprendra sa place dans le mouvement général de la matière vivante, dépassant la situation de développement inégal qui l’a caractérisé. D’ailleurs, à l’échelle planétaire, l’humanité n’aura eu une évolution particulière que pendant une période extrêmement courte.

La classe ouvrière est en ce sens bien la classe la plus révolutionnaire de l’Histoire : elle va amener l’humanité à un nouveau rapport avec l’ensemble de la planète elle-même. L’ennemi à vaincre est, pour cette raison même, d’une ampleur inégalée.

Consommation aliénée et production aliénante

La question du véganisme se relie à celle de la vie quotidienne dans une société particulièrement développée, particulièrement organisée, particulièrement encadrante. La société, caractérisée par le 24 heures sur 24 de la domination du capitalisme, forme un obstacle énorme à la prise de la conscience de la réalité, mais également au fait d’en arriver à une action concrète.

Le poids croissant de la subjectivité dans la métropole impérialiste s’explique par le fait qu’il ne suffit pas de comprendre le capitalisme pour arriver à la rupture : il faut la choisir, la porter humainement.

Beaucoup de gens voient et fuient. Beaucoup de gens choisissent de ne pas voir.

C’est pratiquement une contre-révolution préventive, au moyen du temps brûlé pour des choses secondaires voire inutiles, de l’esprit accaparé par autre chose, de l’énergie psychique investie sur des fétiches ou bien au contraire totalement éparpillée, etc.

Avec la consommation capitaliste, il y a toujours quelque chose à faire, y compris pour perdre son temps.

À cela s’ajoute le noyau dur de l’exploitation capitaliste, qui brise les esprits et les corps, qui épuise mentalement, qui aliène. Karl Marx nous dit dans Le capital :

« L’analyse de la plus-value relative nous a conduit à ce résultat : dans le système capitaliste toutes les méthodes pour multiplier les puissances du travail collectif s’exécutent aux dépens du travailleur individuel ; tous les moyens pour développer la production se transforment en moyens de dominer et d’exploiter le producteur : ils font de lui un homme tronqué, fragmentaire, ou l’appendice d’une machine ; ils lui opposent comme autant de pouvoirs hostiles les puissances scientifiques de la production-, ils substituent au travail attrayant le travail forcé ; ils rendent les conditions dans lesquelles le travail se fait de plus en plus anormales et soumettent l’ouvrier durant son service à un despotisme aussi illimité que mesquin (…).

Il en résulte que, quel que soit le taux des salaires, haut ou bas, la condition du travailleur doit empirer à mesure que le capital s’accumule.

Enfin la loi, qui toujours équilibre le progrès de l’accumulation et celui de la surpopulation relative, rive le travailleur au capital plus solidement que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée à son rocher.

C’est cette loi qui établit une corrélation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de la misère, de telle sorte qu’accumulation de richesse à un pôle, c’est égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d’ignorance, d’abrutissement, de dégradation morale, d’esclavage, au pôle opposé, du côté de la classe qui produit le capital même. »

On est ainsi pris entre Charybde et Scylla. Plus le capitalisme se développe, plus sa consommation enferre les gens dans de véritables prisons mentales, les dispersant comme individus consommateurs. Et pour cela, il y a davantage d’engagement des travailleurs dans la production, ce qui les amène à être encore plus aliénés, brisés.

Il est d’autant plus marquant que le véganisme s’exprime avec cette situation à l’arrière-plan. La cause animale parle des animaux, de manière universelle. Ce n’est pas un mouvement identitaire proposant une fuite individualiste (religions, communautarismes ethniques, LGBT, etc.) comme le capitalisme en propose tant.

La cause animale implique une transformation de toute la vie quotidienne, elle se définit par une critique des conditions existantes et a comme exigence un avenir censé être radieux. Son irruption historique comme thème dans l’ensemble de la population est ainsi bien plus qu’une anomalie : c’est un signal d’une déchirure dans tout le mode de production capitaliste. Cela se lit dans sa dimension culturelle.

La contestation et sa dimension culturelle

La France, une puissance impérialiste majeure, peut tout à fait se permettre d’avoir une pseudo-opposition contestataire, même à prétention révolutionnaire. L’Union Communiste (trotskyste), connue sous le nom de Lutte Ouvrière, dans le texte cité, prend cela comme argument pour rejeter la « mode vegan » :

« Le capitalisme est en train de « digérer » le véganisme, comme il a digéré bien des modes précédentes qui pouvaient apparaître comme contestataires. Car il est capable de tout digérer sauf la révolution prolétarienne ! Avec tout ce qui ne le remet pas en cause, il y a toujours moyen de faire des affaires. »

On peut utiliser comme contre-argument que lors de l’élection présidentielle de 2002, Arlette Laguiller de l’Union Communiste (trotskyste), connue sous le nom de Lutte Ouvrière, recevait plus de 1,6 million de voix et Olivier Besancenot, de la Ligue communiste révolutionnaire, plus de 1,2 million. Cela n’a rien apporté, ni rien changé. Et cela n’a évidemment même pas duré.

Pourquoi ? Parce qu’il n’y avait pas de dimension culturelle. Or, le véganisme est justement une culture. Le véganisme pose une question concrète. On ne peut pas se dire vegan et ne pas l’être, sans que cela ne se voit. Il y a une dimension jouant dans toute la vie quotidienne, dans le rapport aux animaux, morts comme vivants. Il y a des principes stricts s’appuyant sur une morale, ce qui se heurte aux traditions, aux réactionnaires, aux normes dominantes.

Un tel caractère strict peut en partie être utilisé par le capitalisme sur le plan de la consommation, mais s’il porte l’universel, alors c’est la confrontation, inévitable. Les vegans assumant leur démarche de manière authentique savent d’ailleurs très bien que leur dynamique, portée dans son entièreté, signifie la guerre aux valeurs dominantes, au système en tant que tel.

En ce sens, cela converge avec l’affirmation de la rupture dans les métropoles impérialistes !

Le capitalisme ne se laisse pas ébranler par des « mouvements sociaux », des revendications économiques, des manifestations ni même par des protestations, voire des grèves. Sans dimension culturelle et sans aspect politique, toute contestation s’enlise inéluctablement. C’est un simple constat que l’on peut faire depuis les années 1950 et l’émergence du capitalisme dans sa forme moderne, tout à fait développée.

Il a fallu le mouvement hippie pour que les États-Unis connaissent une véritable opposition interne d’ampleur significative et il en va de même en Allemagne de l’Ouest où c’est pareillement un mouvement de critique de la vie quotidienne qui a porté la nouvelle contestation dans les années 1960.

En Angleterre, le seul mouvement de rupture avec l’idéologie dominante a été justement porté par les défenseurs des animaux, qui ont réussi à développer un mouvement de masse.

Le processus révolutionnaire dans les métropoles impérialistes

En Italie, les ouvriers qui sont passés dans la confrontation se fondaient également sur un rejet de l’institutionnalisation, du corporatisme et du capitalisme tentaculaire sur la vie quotidienne. Le Collectif Politique Métropolitain, dans Lutte sociale et organisation dans la métropole en 1970, constate :

« Processus révolutionnaire métropolitain. Il n’a pas été encore suffisamment compris ce que cela signifie pour développer un processus révolutionnaire dans une aire métropolitaine de développement capitaliste tardif.

Les modèles révolutionnaires du passé ou les zones périphériques sont inapplicables. Notre problème est aujourd’hui de prendre acte de la réalité dans laquelle nous nous trouvons à opérer ; la difficulté de cette recherche ne doit pas nous conduire à faire semblant d’être en Russie en 1917 ou en Chine en 1927 (…).

Dans les aires métropolitaines nord-américaines et européennes, il existe déjà les conditions objectives pour la transition vers le communisme : la lutte est essentiellement la révolte pour créer les conditions subjectives (…).

Le rapport muté (par rapport au capitalisme classique) entre la structure et la superstructure, qui tend de plus en plus à coïncider, fait que le processus révolutionnaire se présente aujourd’hui comme à la fois global, politique et « culturel ».

Ce qui signifie que mutent substantiellement les rapports entre le mouvement de masse et l’organisation révolutionnaire, et par conséquent viennent également à muter radicalement les principes d’organisation (…).

À la violence globale d’un système qui tend à contrôler les citadins dans chacun de leurs actes publics et privés, il est nécessaire d’opposer l’engagement global du révolutionnaire, capable de transformer chacun de ses geste, chaque lieu de travail ou de résidence en un centre de lutte.

La révolution culturelle d’aujourd’hui fait corps avec la révolution politique : à cette opposition globale qui est capable de transformer en force son immense supériorité politique, culturelle et morale, le système ne peut seulement opposer que le poids de son oppression, de son chantage, de sa corruption.

Avec ces armes, aucun système n’a jamais réussi à survivre. »

Le fait est pour nous entendu :

Le processus révolutionnaire se présente aujourd’hui comme à la fois global, politique et « culturel ».

Le véganisme et la question de la supériorité morale de la révolution

Le véganisme a ceci d’exigeant qu’il porte une dimension morale. Or, il n’y pas de mouvement révolutionnaire sans un haut niveau permettant de poser une supériorité politique, culturelle et morale sur l’ancien système. Cela est même vrai en général pour tout remplacement d’un gouvernement, d’un régime par un autre, au moins en apparence.

Si François Mitterrand a été élu président en 1981, au lieu qu’il y ait un mouvement révolutionnaire issu de mai 1968, c’est que ce sont les socialistes qui ont, avec le programme commun, posé une démarche supérieure qualitativement aux yeux de masses. L’un des vecteurs du succès de François Mitterrand, c’est ainsi son obstination à réfuter la peine de mort. Cela lui a donné une grande aura morale, cela a parlé aux masses soucieuses de l’exigence de civilisation.

Pareillement, le retour de De Gaulle en 1958 s’est présenté comme une exigence d’ordre et de civilisation et il en va de même pour les pleins pouvoirs au maréchal Pétain en 1940 ou le coup d’État de Napoléon III.

Or, on peut voir que le véganisme, comme exigence morale, se heurte directement aux formulations politiques réactionnaires proposant un retour en arrière comme solution à tous les maux. Le véganisme n’a pas existé dans le passé, il est donc irrécupérable par les réactionnaires et les nostalgiques de temps censés avoir été glorieux.

Le véganisme contient une charge idéologique violente : celle de la négation de tout romantisme passéiste, celle de l’affirmation de comportements moraux quitte à rompre avec les traditions.

Il est impossible de ne pas en voir la dimension révolutionnaire.

La vacuité des fausses alternatives

Il est aisé de voir que l’absence de dimension culturelle chez les révolutionnaires n’a jamais empêché l’existence en France d’un courant qu’on peut appeler le communisme « crème glacée ». C’est même le prix à payer pour la faiblesse du niveau culturel, idéologique, politique du camp révolutionnaire. Des formes pseudos révolutionnaires viennent emplir les espaces laissés libres, proposant un « communisme » censé être rebelle, contestataire, véritablement d’opposition, etc.

Telle la crème glacée ou la gelée, facile à avaler mais sans aucune consistance, cette forme de « communisme » émerge à chaque élection, à chaque « mouvement social », en fait à chaque occasion, pour proposer une rébellion en réalité superficielle et stérile, absolument sans lendemain.

On prétend qu’il suffirait de faire ceci ou cela pour que les choses changent radicalement, il y aurait un « tournant » et il faudrait s’engouffrer dans telle démarche. Ce qui compterait, ce serait l’action immédiate, se précipiter dans telle ou telle activité, car les choses vont vite changer, etc.

Il n’y a pas d’analyses historiques de la société, il n’y a aucune valeur concrète sur le plan de la vie quotidienne, le niveau culturel est affligeant, alors que le populisme est prépondérant. L’urgentisme anesthésie toute intellectualité. La nature petite-bourgeoisie de cette démarche aboutit à des initiatives théâtrales, jusqu’au grotesque.

Concrètement, ce « communisme » sert de tremplin pour les opportunistes électoralistes, le syndicalisme, ainsi que pour les regroupements sectaires cherchant à faire du bruit pour faire leur auto-promotion. Ces dernières années, Jean-Luc Mélenchon (notamment lors des élections présidentielles de 2017) et la CGT ont sciemment agi ainsi, cherchant à forcer le cours des choses de manière particulièrement marquée.

Or, on peut voir justement que le coup de Jean-Luc Mélenchon mangeant du quinoa pour draguer les personnes intéressées par le véganisme a été un moment fort de sa campagne de 2017. C’est très significatif et il est d’autant plus parlant que cela a été un échec dans la durée.

On ne peut pas tricher avec le véganisme, avec la cause animale. Le véganisme est incompatible avec un communisme « crème glacée ». Cela montre sa pertinence comme question historique et cela implique un rapport dialectique à construire avec cela, concrètement, dans la pratique révolutionnaire.

La cause animale, une aire d’expression des contradictions historiques

Encore une fois, tout doit se lire par rapport au poids croissant de la subjectivité dans les métropoles impérialistes. Il n’est pas d’identité révolutionnaire sans rupture concrète avec les valeurs dominantes, sans établissement d’un état d’esprit tourné vers le Communisme et saisissant qu’un haut niveau de conflictualité est nécessaire. Il ne s’agit pas d’aller à l’autonomie ouvrière, mais bien de partir de l’autonomie ouvrière pour ouvrir les espaces d’affirmation du Communisme.

La cause animale exprime un besoin de Communisme, formant naturellement une aire relevant de la bataille pour la révolution.

Recomposer le tissu prolétarien en développant l’antagonisme sur la base de la confrontation avec les exigences de l’idéologie dominante !
Construire, protéger et développer les aires de l’autonomie prolétarienne !
Lutter, c’est vivre ! Pour le Communisme !

Parti Communiste de France (Marxiste-Léniniste-Maoïste)
Août 2019

Vladimir Vernadsky en URSS

Vladimir Vernadsky partit pour Paris en 1922, avec la promesse faite à M.P. Pokrovsky, commissaire à l’éducation, en charge des institutions scientifiques, de revenir pour jouer un rôle dans le cadre des sciences de la Russie soviétique.

Grâce à ses amis russes à Paris, il avait pu obtenir un poste à la Sorbonne, pour l’enseignement de la géochimie. Son travail y fut important, cependant il ne trouvait aucun espace suffisant pour mener ses travaux.

En 1923, il se tourna pour ce faire vers la Carnegie Institution of Washington, D.C., le National Research Council in the United States, la British Association for the Advancement of Science. Il se tourna également en 1924 vers le Muséum d’histoire naturelle, pour disposer d’un laboratoire.

Cependant, rien ne fonctionna ; c’est toutefois dans ce cadre qu’il cultiva ses relations avec Marie Curie en France, Otto Hahn en Allemagne, Lord Rutherford et Frederick Soddy en Angleterre, et qu’il produisit l’ouvrage La biosphère, écrit en 1925 à Paris et à Prague.

Également en contact ininterrompu avec la science soviétique, par l’intermédiaire de ses anciens assistants à l’Institut du radium et à la Commission des forces productives naturelles, la situation se débloqua alors, le pouvoir soviétique étant désormais en mesure de lui fournir un poste à l’Académie, avec la possibilité de choisir la direction de ses recherches.

Vladimir Vernadsky revint alors en Russie soviétique, arrivant avec sa femme à Leningrad en mars 1926.

Il faut noter également qu’en 1926, Vladimir Vernadsky est nommé membre étranger de l’Académie tchécoslovaque des sciences et des arts, ainsi que membre par correspondance du club pragois des naturalistes. Il est également membre éranger de l’Académie yougoslave des sciences et des arts, membres de la Société géologique de France, ainsi que de la Société de chimie d’Allemagne et de la Société de minéralogie des États-Unis, de la Société de minéralogie d’Allemagne. A partir de 1928, il est membre par correspondance de la section de minéralogie de l’Académie des sciences de France.

Il est aussi membre honoraire de la Société de chimie biologique d’Inde en 1935, membre par correspondance de la Société géologique de Belgique en 1938, etc.

Son assistant dans son nouveau laboratoire à Leningrad fut Alexandre Vinogradov. Ce dernier deviendra vice-président de l’Académie des sciences de l’URSS, ainsi que l’un des principaux océanographes et le responsable de la géologie spatiale.

Vladimir Vernadsky, tout à droite, à l’Académie des sciences de l’URSS

Vladimir Vernadsky fonda par la suite un laboratoire biogéochimique à l’Académie des sciences, avec plusieurs dizaines de chercheurs ; installé en 1928 à Leningrad, le laboratoire déménagea à Moscou en 1935.

En 1934, il organisa une Commission pour les études sur l’eau lourde, dont il prit la tête. Il participe la même année à la conférence pansoviétique sur la stratosphère.

Vladimir Vernadsky, debout à droite, en 1934 avec d’autres savants
dans un sanatorium de la région de Moscou.

En 1935 et en 1936, il voyagea pour des missions scientifiques en Allemagne, en Angleterre, en France et en Tchécoslovaquie.

Vladimir Vernadsky participa également notamment au second congrès international des sciences du sol à Leningrad en 1930, au premier congrès international sur la radioactivité en Allemagne en 1932, au congrès international de géologie à Moscou en 1937, fondant en 1938 un Comité pour les météorites auprès de l’Académie des sciences.

Lorsque celle-ci connut une réorganisation en 1939, il devint un membre important de pas moins de trois départements : celui de géologie et de géographie, celui de chimie, celui de physique et des sciences mathématiques. Il devint également la même année le directeur honorifique de l’Institut du radium.

Il est de 1939 à 1945 président de plusieurs commissions de l’Académie des sciences d’URSS : celle sur les météorites, celle sur les isotopes, celle sur les eaux minérales, celle sur le permafrost, celle sur l’utilisation et la préservation des eaux souterraines, celle sur la détermination de l’âge géologique des roches.

En juillet 1941, il fut évacué à Borovoe, une station de repos en Sibérie, proche du Kazakhstan. Il y resta pendant plusieurs années, sa femme Natalia Egorovna décédant en février 1943.

Vladimir Vernadsky et sa femme Natalia

La même année, le laboratoire biogéochimique fut renommé Laboratoire V.I. Vernadsky pour les problèmes bio-géochimiques, et Vladimir Vernadsky reçut le Prix Staline.

Il revient par ailleurs à Moscou en août de la même année ; ses dernières années d’activité étaient tournées vers la question du nucléaire.

Il initia la construction du premier cyclotron soviétique, supervisa le développement de la radiogéologie et de la biochimie, cofondant en 1940 la commission sur l’uranium, dont il devint le vice-président.

Vladimir Vernadsky

Médaillé comme Héros du travail socialiste en 1944, il donna la moitié de l’argent du prix à l’effort de guerre.

Il décéda le 6 janvier 1945 à Moscou. Il avait écrit 416 œuvres, dont 100 au sujet de la minéralogie, 70 sur la biochimie, 43 sur l’histoire des sciences, 37 sur l’organisation des sciences, 29 sur la cristallographie, 21 sur la radiogéologie, 14 sur les sols.

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Vladimir Vernadsky et la révolution russe

Avec sa carrière universitaire, Vladimir Vernadsky est pratiquement un notable. Il a un appartement de huit pièces, ainsi qu’un terrain non loin de la mer noire en Crimée, et une datcha de onze pièces en Ukraine, à Shishaki.

Cette datcha fut d’ailleurs le lieu de nombres réunions de la direction du parti cadet durant les étés de la première guerre mondiale, Vladimir Vernadsky étant une figure moderniste-libérale, propre aux couches intellectuelles de la bourgeoisie naissante.

Il était cependant lié également à la nature féodale du pays, puisqu’il possédait un peu moins de 600 hectares de terre, à une époque où un paysan riche en possède à peu près 50, et un riche noble bien davantage. On peut considérer qu’il faisait partie du quart le plus aisé de la noblesse.

Vladimir Vernadsky était donc également un légitimiste et on le retrouve en 1915 jouant un rôle essentiel dans la mise en place de la Commission d’étude des forces productives naturelles de Russie, dont il devint le président. Il s’agissait de répertorier les ressources de Russie pour savoir ce qui était à la disposition de l’État en pleine guerre, ce qui n’avait encore jamais été fait.

La bureaucratie tsariste, en déliquescence, n’accorda cependant aucun soutien réel à l’initiative. Vladimir Vernadsky devint, dans un même esprit, conseiller au ministère de l’agriculture en 1916.

Après la révolution de février 1917, Vladimir Vernadsky participa à différents comités, dont un portant sur la science agricole ; il récupéra sa position perdue en 1911 de responsable du département de minéralogie et de géologie de l’université de Moscou.

Son ami Sergei Oldenbourg était devenu ministre de l’éducation du gouvernement Kérensky : il en devint son assistant pour les universités et les institutions scientifiques. Tout allait, en quelque sorte, en son sens, même s’il n’était pas dupe de la situation. Il est significatif que, trois jours avant la révolution d’Octobre, il ait écrit dans son carnet :

« En essence, les masses sont pour les bolchéviks. »

Hostile au pouvoir rouge, Vladimir Vernadsky quitta Moscou pour le sud de l’Ukraine et un historien, N.P. Vasilenko, lui demanda de l’épauler pour la constitution d’une Académie des sciences en Ukraine.

Vladimir Vernadsky, tuberculeux et affaibli depuis quelques mois déjà, accepta à la condition d’être un consultant de l’Académie des sciences russe. Il en devint finalement le président et représente tout à fait une question démocratique brûlante de par son engagement : russe, parlant ukrainien, reconnaissant la nation ukrainienne, soulignant en même temps son lien avec la Russie.

Il démissionna à ce titre des cadets, un parti russe (voire grand-russe), ce qui aurait été incompatible avec sa position. Et il continua ses recherches, y compris dans la clandestinité par rapport aux bolcheviks, dans une station de recherche non loin de Kiev. La perte de sa propriété terrienne n’influença pas non plus son orientation par la suite.

Atteint du typhus, il partit pour la Crimée, contrôlée par les Blancs, dans l’espoir de pouvoir ensuite rejoindre la Grande-Bretagne. Il donna des cours à l’université de Stavropol, dont il devint le recteur à la mort du précédent en raison du typhus.

A l’arrivée des Rouges, Vladimir Vernadsky décida de rester, contrairement à son fils, qui fit ensuite une carrière d’historien dans les universités américaines. Un convoi ferré spécial fut envoyé depuis Moscou pour le chercher lui, ainsi que sa femme et sa fille, et la femme et la fille de Sergei Oldenbourg, à la demande d’Oldenbourg et du commissaire à la santé Semashko, un bolchévik ayant été le disciple de Vladimir Vernadsky à l’université de Moscou.

Vladimir Vernadsky quitta Moscou pour Saint-Pétersbourg, où il fut arrêté par la tchéka pendant trois jours. Il fut cependant surtout marqué par le fait que l’Académie des sciences était toujours en place, alors que ses membres s’étaient surtout opposés à la révolution d’Octobre et parlait d’une Russie allant à la destruction. Sergei Oldenbourg lui-même fut très impressionné par Lénine.

C’est que durant la guerre civile, les bolchéviks avaient mis en place pas moins de quarante nouveaux instituts de recherche.

En 1921-1922, Vladimir Vernadsky organisa l’Institut du radium, fit un mémorandum pour une commission de l’histoire de la connaissance, qui servit de base pour le futur Institut de l’histoire de la science et de la technologie. Il mit également en place une commission polaire, pour étudier le permafrost recouvrant une part significative du pays. A l’académie liée au musée minéralogique, il organisa une section pour l’étude des météorites.

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La carrière universitaire de Vladimir Vernadsky

Vladimir Vernadsky alla d’abord à l’université Naples, espérant apprendre auprès du professeur Scacchi, un grand spécialiste des cristaux. Mais celui-ci était devenu sénile et il n’y avait plus d’étude de la cristallographie non plus. Il quitta l’Italie pour l’Allemagne, rejoignant Paul Groth, la principale figure allemande en ce domaine, qui a contribué au rapport entre la composition chimique et la structure du cristal et inventé différents instruments de mesure.

Il fit connaissance de Hans Driesch, le principal représentant du darwinisme en Allemagne et un partisan du vitalisme.

Vladimir Vernadsky était alors quelqu’un de très promoteur. Non seulement Paul Groth voulut le conserver encore à Munich, mais l’immense savant russe Vassili Dokoutchaïev le pressa de choisir un sujet de thèse et de revenir en Russie, le nommant également Commission du sol de la société économique libre, devant faire une large étude des champs de la Poltava en Ukraine.

Finalement, il s’installa à Paris en février 1889, au moment se construisait la tour Eiffel pour la grande exposition internationale, où Vassili Dokoutchaïev fut invité à installer une exposition, Vladimir Vernadsky servant d’agent intermédiaire.

Vladimir Vernadsky à Paris en 1889

Il travailla surtout avec le professeur Henri Louis Le Chatelier des Mines (dont le père avait été inspecteur général des mines et superviseur de nombreuses constructions ferroviaires) et le professeur Ferdinand André Fouqué, professeur d’histoire naturelle du Collège de France.

Le Chatelier diffusait la conception du mathématicien américain J.W. Gibbs, transposée notamment à la chimie ; il était un spécialiste des silicates et du polymorphisme, c’est-à-dire la capacité d’éléments chimiques à apparaître dans différents cristaux. Ferdinand André Fouqué œuvrait lui à produire des minéraux synthétiques.

Vladimir Vernadsky fréquenta également la famille Golshtein, un couple de réfugiés organisant des soirées pour toute l’intelligentsia russe libérale présente à Paris. Et c’est sur le polymorphisme comme caractéristique générale de la matière qu’il fit une première conférence à l’université de Moscou, devant pratiquement toute la faculté, recevant deux vagues d’applaudissements, la seconde étant sur la synthèse des minéraux.

Il devint alors en janvier 1891 conférencier de l’université de Moscou pour la minéralogie et la cristallographie.

Cependant, Vladimir Vernadsky faisait face à une contradiction insoluble désormais, puisque son libéralisme était antagonique des institutions universitaires tsaristes. En 1890, l’immense D.I. Mendéleiev lui-même avait démissionné après s’être fait réprimandé par le ministre de l’éducation pour avoir remis une pétition d’étudiants.

L’université manquait de moyens, tout était bloqué par une bureaucratie terrible ; sur le plan des connaissances, ce qui relevait de la minéralogie avait 40 ans de retard. Le nouveau tsar, Nicolas II, prolongeait la mise à l’écart des universités au profit des écoles commerciales et techniques.

En décembre 1891, Vladimir Vernadsky fut nommé secrétaire de la commission spéciale du comité moscovite pour la littérature, une structure de libéraux souvent frappée par le gouvernement, visant à fournir de l’aide aux enfants dans les zones marquées par la terrible famine frappant alors le pays. En 1892 il est élu dans une zemstvo, une assemblée locale, de la province de Tambov et promeut les opportunités d’éducation pour les paysans jusqu’en 1907, où il est battu par la réaction, puis de 1910 à 1913.

Les zemstvo, au tout début du 20e siècle, employaient 50 000 personnes diplômées (agronomes, ingénieurs, enseignants, etc.), soit plus de la moitié des diplômés dans les secteur économique.

Vladimir Vernadsky fit dans ce cadre un procès, qu’il gagna, contre un très haut responsable de l’Église orthodoxe, Konstantin Pobedonostsev, par ailleurs proche conseiller du tsar, afin que le village de Morshansk, là où il avait sa propriété terrienne, puisse ouvrir une école séculière le dimanche.

Vladimir Vernadsky, dans les années 1900

Il passa sa thèse en 1896, publiant Les fondements de la cristallographie en 1903, alors que le dernier véritable professeur universitaire de minéralogie était décédé en 1887.

La même année Vladimir Vernadsky mit en place un laboratoire de minéralogie à l’université de Moscou, avec une équipe de 10-15 personnes.

Il fit également partie des 22 personnes fondant en juillet 1903, sur les bords du lac Constance, en Suisse, à l’abri des forces tsaristes, l’Union de la Libération, une coalition anti-autocratique, son propre appartement devenant l’un des foyers de discussion et d’organisation. En octobre 1905, il fut l’un des fondateurs du Parti Constitutionnel-Démocrate, dont il est immédiatement membre du comité central.

En 1903, il publia Sur la vision scientifique du monde ; il fut élu membre du gouvernement local de Tambov de 1890 à 1913, membre du conseil de la faculté de l’université de Moscou, élu membre du Conseil d’État de 1906 à 1911 en tant que représentant des universités et de l’Académie impériale des sciences.

Poltava 1908, de droite à gauche : Vladimir Vernadsky, sa fille Nina, sa femme Natalia,
le frère de celui-ci Pavel, son fils George.

En 1911, la répression frappa durement l’université de Moscou, trois responsables par ailleurs professeurs en étant exclu, ce qui provoqua un véritable soulèvement du personnel. 28 % de celui-ci démissionna, dont 44 % de ceux de la faculté de sciences naturelles.

C’en était fini des universités comme bastion des intellectuels libéraux.

Vladimir Vernadsky en 1911 avec ses étudiants assistants à l’université de Moscou.

Il faut noter ici le coup de main donné par Vladimir Vernadsky à N.M Fedorovsky (1886-1956). Celui-ci était un bolchevik depuis 1904 et avait participé à la révolution de 1905, notamment en jouant un rôle dans la propagande vers les marins de la flotte de la Baltique. Il avait rejoint l’université de Moscou en 1908, pour en être exclu lors de répression de 1911.

N.M Fedorovsky chercha, pour survivre, à vendre sa collection de roches à l’entreprise Ilin ; cette dernière ne fut pas intéressée, mais lui demanda d’aller chercher des roches pour elle dans l’Oural. C’est à cette occasion qu’il rencontra Vladimir Vernadsky qui fut impressionné par son travail. Il lui fit la demande de le rejoindre, ce que N.M Fedorovsky accepta ; puis, en échange de sa rupture avec l’entreprise, Vladimir Vernadsky lui fit réintégrer l’université de Moscou.

N.M Fedorovsky publia en 1914 Les granites dans la nature et dans la technologie, jouant un rôle important en 1917 à Nijni-Novgorod, devenant ensuite un administrateur chargé des mines dans le Conseil Suprême de l’Economie Nationale, pour prendre ensuite la tête de l’Institut minéralogique de l’Académie des sciences de l’URSS.

La société de minéralogie en 1907, avec Vladimir Vernadsky

Vladimir Vernadsky devint membre adjoint de l’Académie impériale des sciences et directeur du musée minéralogique de Saint-Pétersbourg en 1906 ; de 1908 à 1914, la grande activité de Vladimir Vernadsky fut la recherche des éléments rares (comme le césium, le rubidium, le scandium, l’indium).

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La jeunesse de Vladimir Vernadsky

A son stade le plus développé, la bourgeoisie assumait que la science était une vision du monde du type total ; il ne s’agissait pas d’une accumulation de connaissances scientifiques. Les deux expressions les plus poussées de cette démarche consista en la philosophie de Hegel d’un côté (avec un lien littéraire du côté de Goethe) et en l’Encyclopédie de Denis Diderot.

En raison de l’arriération de la Russie, des faiblesses historiques de la bourgeoisie, Vladimir Vernadsky intervient avec la même approche, mais avec pratiquement cent années de retard.

La famille de Vladimir Vernadsky relevait d’une sorte de couche bureaucratique présentée comme « aristocratique », mais relevant en fait de l’État tsariste cherchant à englober une population très hétérogène au moyen de tout un appareil à la fois policier, religieux et technique.

Vernadsky s’écrivait par exemple Vernatsky et est peut-être un nom d’origine lituanienne ; l’arrière-grand père de Vladimir Vernadsky portant ce nom avait en tout cas quitté les cosaques « libres » dont il relevait, et qui lui permettait devenir noble, pour s’installer comme prêtre orthodoxe en Ukraine, en étant marié à une cosaque dont la famille était polonaise.

Son fils maintint sa position de noble grâce à son activité de médecin militaire, mais pour cela avait rompu avec son père qui voulait le faire devenir prêtre. Il changea son nom de famille – qui devint ainsi Vernadsky – et se maria à une Korolenko, une famille pareillement « noble » au service du tsar, et dont un membre connu sera l’écrivain V.G. Korolenko.

Ce grand-père de Vladimir Vernadsky était d’esprit libéral ; il appartenait à la franc-maçonnerie et, anecdote intéressante, il reçut la légion d’honneur par Napoléon pour avoir soigné des blessés alors qu’il avait été capturé par les Français, en Suisse, en 1799.

Le père de Vladimir Vernadsky fut quant à lui un libéral particulièrement engagé, étant un des principaux économistes du camp bourgeois ; il diffusait notamment les idées de Henry Charles Carey (1793-1879), l’un des principaux économistes américains et conseiller économique du président Abraham Lincoln.

Le père de Vladimir Vernadsky, Ivan Vernadsky

Sans moyens à l’adolescence en raison du décès de son père, il reçut une aide d’un oncle et fut si brillant comme professeur de russe qu’il fut envoyé faire des études en Europe de l’Ouest, afin de devenir ensuite professeur d’université.

Il fit son parcours dans le domaine de l’économie politique, en Allemagne et en Angleterre, devenant effectivement professeur à Kiev, puis à Moscou, écrivant le premier ouvrage russe sur les statistiques économiques, et se mariant à Maria Shigaeva, une féministe qui fut la première femme économiste de son pays.

Elle l’amena à publier un journal, L’index économique, qui fit la promotion de la libre-entreprise, de la liberté de commercer, du salariat, et surtout alla dans le sens de demander une constitution.

Cela se déroule précisément dans la période historique où Nikolaï Tchernychevski lança sa tentative de former un mouvement révolutionnaire, qui fut réprimée ; le père de Vladimir Vernadsky cessa la publication de son journal en 1864, alors que sa femme était décédée quelques années plus tôt.

Il se remaria avec la mère de Vladimir Vernadsky, une professeure de chant d’origine grecque, serbe et ukrainienne, Hanna Konstantinovitch, dont le père était général d’artillerie et toute la famille impliquée, du côté des hommes, dans l’armée, avec le statut d’officier, un devenant même gouverneur général.

Malade, il quitta cependant son poste d’enseignant au lycée Alexandrovsky de Saint-Pétersbourg, qui formait les enfants de la haute aristocratie, pour devenir responsable de la banque d’État pour la ville de Kharkov, en Ukraine. Il y ouvrit une libraire, une imprimerie (La presse slavonne), mit en place un journal, L’index boursier ; la situation était également tendue de par l’interdiction par le tsar de publier désormais des ouvrages en ukrainien.

Vladimir Vernadsky en 1878

Vladimir Vernadsky grandit dans cette atmosphère cultivée et libérale, son oncle Evgraf lui expliquant l’autonomie, lui-même demandant pour ses 17 ans l’ouvrage classique de Charles Darwin sur l’origine de l’humanité. Deux ouvrages le marquèrent également juste avant d’entrer à l’université : Le cosmos et Perspectives de la nature, de l’allemand Alexandre von Humboldt (1769-1859).

Il s’agit d’œuvres très connues à l’époque, affirmant la Nature comme système organisé.

Alexandre von Humboldt devant un globe terrestre et tenant un document au sujet de son classique, Le cosmos, qui eut un succès retentissant et affirme que la Nature est ordonnée. Portrait de Joseph Karl Stieler, 1843.

On ne sera pas étonné de le retrouver par conséquent comme membre de la Société littéraire – scientifique de l’université de Saint-Pétersbourg. Initialement, il s’agissait pour cette association, fondée à la fin de l’année 1881, de diffuser les conceptions monarchistes ; cependant, la mouvance partisane d’une constitution en prit très rapidement le contrôle.

C’est le cercle autour de Fedor et Sergei Oldenbourg qui joua le rôle de noyau dur dans ce processus, établissant rapidement une bibliothèque de 5000 ouvrages, organisant une véritable pépinière intellectuelle d’esprit démocratique.

On est là dans toute une mouvance s’inspirant de Tolstoï, des expériences populistes et des exigences social-démocrates, se tournant résolument vers le peuple, cherchant à diffuser la science, exactement comme pour la période des Lumières françaises.

Tolstoï, en 1908

L’un des amis de Vladimir Vernadsky à l’université fut Nicolas Roubakine, qui écrivit des ouvrages de vulgarisation scientifique tirés à des millions d’exemplaires, correspondant lui-même avec des milliers de travailleurs.

Sergei Oldenbourg devint par la suite secrétaire permanent de l’Académie des sciences.

Vladimir Vernadsky était d’accord avec tout cela, même s’il restait relativement à l’écart de ce processus, qu’il voyait par ailleurs vaincre seulement sur le long terme. Sa vision démocratique correspondait à celle des Lumières : c’est la science qui devait l’emporter à l’échelle du peuple, et cela prendrait du temps.

Vladimir Vernadsky

Cependant, cela ne signifiait nullement qu’il n’était pas une composante de ce processus. En 1886, il est président du Conseil uni des organisations étudiantes, une corporation d’entraide étudiante, par ailleurs illégale.

La même année, il se maria avec Natalia Egorovna Staritskaia, qu’il rencontra justement parce que la Société littéraire – scientifique était ouverte aux femmes, contrairement à l’université. Âgé de trois ans de plus que lui, elle parlait couramment français et allemand, s’étant tournée vers la littérature et les courants de pensée de l’Europe moderne.

Ils restèrent cinquante-six ans ensemble ; la mère de Vladimir Vernadsky ayant par contre insisté pour une cérémonie de mariage formelle, avec un coût élevé, des invitations, des costumes, etc., les intellectuels liés au cercle Oldenbourg boycottèrent celle-ci. Leurs consignes morales étaient strictes : un des membres ayant eu un enfant illégitime, qui fut abandonné à l’orphelinat par sa mère, fut placé dans l’obligation d’aller le chercher et de l’élever seul.

Vladimir Vernadsky

Une autre figure de la Société littéraire – scientifique fut Alexandre Oulianov (le frère de Lénine), qui fut même à un moment responsable de sa section scientifique. Il fut arrêté avec d’autres membres de la Société pour un complot éventé le premier mars 1887, lorsque des étudiants furent appréhendés munis de revolvers et de bombes en attendant le passage du tsar Alexandre III.

Vladimir Vernadsky, non impliqué, fut obligé de se débarrasser de la dynamite cachée par le frère de Lénine dans un casier avec ses affaires du musée de minéralogie. La Société littéraire – scientifique fut dissoute, Alexandre Oulianov et quatre autres étudiants (sur les 36 arrêtés) exécutés.

Lui-même fut expulsé de l’université, mais l’intervention de son beau-père – un haut responsable de la magistrature tsariste – fit que cela se transforma en un voyage d’études à l’étranger, que Vladimir Vernadsky avait alors refusé pour rester auprès de sa mère (ce qui l’avait fait passer pour un activiste soucieux de rester sur le terrain).

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Vladimir Vernadsky et l’Ordre de la Nature

L’être humain est ainsi devenu une force géologique, il intervient dans l’existence chimique de la planète. Composante de la matière vivante, il reflète ce qu’on doit appeler un développement inégal, amenant un saut qualitatif.

Pour cette raison, dans La géochimie, Vladimir Vernadsky parle de l’homo faber, l’homme qui fait, ayant pris le relais de l’homo sapiens, l’homme qui sait. L’expression est emprunté au philosophe français vitaliste Henri Bergson (en 1907 dans L’Évolution créatrice), mais, donc, en lui donnant un sens différent, lié à la géobiochimie. 

« Dans le cours des derniers milliers d’années l’action géochimique de l’humanité, qui au moyen de l’agriculture s’empare de la matière vivante verte, est devenue intense et excessivement multiple.

Nous observons une étonnante rapidité de la croissance de cette action. C’est l’action de la conscience et de l’esprit collectif de l’humanité sur les processus géochimiques.

L’homme a introduit une nouvelle forme d’action de la matière vivante sur l’échange des atomes de la matière vivante avec la matière brute.

Ce ne sont plus seulement les éléments nécessaires à la production, à la formation de la matière vivante qui entrent ici en jeu et changent ses édifices moléculaires. Ce sont des éléments nécessaires à la technique et à la création des formes civilisées de la vie. L’homme agit ici non comme Homo sapiens, mais comme Homo faber.

Et il répand son action sur tous les éléments chimiques. Il change l’histoire géochimique de tous les métaux, il forme des composés nouveaux, les reproduit en quantités énormes, du même ordre que les masses des minéraux, produits de réactions naturelles.

Dans l’histoire de tous les éléments chimiques c’est un fait d’une importance unique1. Pour la première fois dans l’histoire de notre planète nous voyons la formation de composés nouveaux, un changement inouï de la face terrestre.

Au point de vue géochimique tous ces produits : les masses des métaux libres, comme le fer, le cuivre, l’étain ou le zinc, les masses d’acide carbonique, produits de la calcination de la chaux ou de la combustion du charbon de terre, les quantités énormes d’anhydride sulfureux ou de l’hydrogène sulfuré formés pendant les processus chimiques et métallurgiques et une quantité de plus en plus grande d’autres produits techniques ne se distinguent pas des minéraux.

Ils changent le cours éternel des cycles géochimiques.

Il est clair que ce n’est pas un fait accidentel, qu’il était préformé par toute l’évolution paléontologique. C’est un fait naturel comme les autres et nous y voyons un nouveau phénomène où la matière vivante agit en contradiction apparente avec le principe de Carnot [également et surtout connu comme le deuxième principe de la thermodynamique].

Où s’arrêtera ce processus, ce fait géologique tout nouveau ? Et s’arrêtera-t-il ? Les poètes et les philosophes nous donnent des réponses, qui souvent ne paraissent pas improbables et impossibles à l’homme de science.

L’étude géochimique démontre l’importance de ce processus et sa liaison intime avec tout le mécanisme chimique de l’écorce terrestre. Il est à l’état d’évolution dont l’effet final ne nous est pas encore dévoilé. »

Vladimir Vernadsky, La géochimie

Ce qui caractérise Vladimir Vernadsky, c’est que malgré son empirisme-critique, propre à la bourgeoisie, il a toujours été porté par la vigueur démocratique et a été pour cette raison d’un optimisme sans faille.

Les dernières lignes de La géochimie sont ainsi les suivantes :

« En jetant maintenant un coup d’œil sur les phénomènes étudiés dans ces leçons on peut, il me semble, tirer les conclusions générales suivantes :

Le mécanisme de l’écorce est réglé par les propriétés des atomes qui la forment et la composition chimique de l’écorce n’est pas accidentelle.

La grande masse de la matière y est en mouvement atomique incessant et forme des cycles fermés réversibles qui se renouvellent, toujours les mêmes. Ils se renouvellent à la surface par l’action de l’énergie du soleil, absorbée par la matière vivante, et dans les profondeurs par l’énergie atomique qu’émet la matière radioactive.

Ce mécanisme ne paraît pas être éternel. L’activité de l’humanité (et peut-être de toute la matière vivante) introduit à la surface terrestre des changements, dont les conséquences au cours des temps nous échappent. La matière radioactive se détruit dans des conditions où nous ne voyons pas la possibilité de la reconstitution des atomes transformés.

Cette représentation, comme toute représentation humaine, n’est qu’un faible reflet de l’immense grandeur du Cosmos, lequel nous apparaît partout et toujours comme l’Ordre de la Nature et non comme un produit d’un Hasard chaotique. »

Vladimir Vernadsky, La géochimie

La Nature possède un ordre et les événements historiques – géologiques, chimiques, biologiques – dans la biosphère, de la biosphère, ne doivent rien au hasard. Cela est formulé ainsi dans La biosphère :

« L’homme doué d’entendement et sachant diriger sa volonté peut atteindre de façon directe ou indirecte des régions inaccessibles à tous les autres organismes vivants.

Étant donné l’unité indissoluble de tous les êtres vivants qui saute aux yeux lorsqu’on embrasse la vie comme un phénomène planétaire, cette capacité de l’Homo sapiens ne peut être envisagée comme un phénomène accidentel. »

Vladimir Vernadsky, La biosphère

Vladimir Vernadsky est bien un titan ayant contribué au matérialisme dialectique.

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Vladimir Vernadsky et le rapport de la forme à la substance matérielle

En posant la question du rapport entre la forme de la matière et son contenu chimique dans son rapport à la réalité, Vladimir Vernadsky menait un travail matérialiste de fond. Il opérait dans la substance même de la matière, approfondissant les investigations à ce sujet.

De ce fait, il déchirait un encadrement logico-mathématique empêchant l’accès aux modalités d’existence de la matière. Dans son ouvrage La géochimie, Vladimir Vernadsky souligne le point suivant, d’une très grande importance :

« Il [le Français Félix Vicq d’Azyr (1748-1794)] disait :

« La vie est donc un tourbillon plus ou moins rapide, plus ou moins compliqué, dont la direction est constante, et qui entraîne toujours des molécules de mêmes sortes, mais où les molécules individuelles entrent, et d’où elles sortent continuellement, de manière que la forme du corps vivant lui est plus essentielle que sa matière.

Tant que ce mouvement subsiste, le corps où il s’exerce est vivant, il vit. Lorsque le mouvement s’arrête sans retour, le corps meurt ».

Une des idées dominantes qui est exprimée ici — la forme du corps vivant comme quelque chose de plus essentiel que sa matière — fut durant tout le XIXe siècle l’idée fondamentale de la biologie.

On laissait de côté non seulement la matière, mais aussi l’action de l’organisme sur le milieu ambiant, l’étude des mouvements des molécules du milieu, essentiels, selon Cuvier, à la vie. Nous voyons de notre temps un retour a des idées plus larges.

Ainsi, par exemple, F[rédéric]. Houssay a très bien marqué la schématisation, la non-correspondance complète de l’organisme vivant du biologiste avec l’organisme vivant, corps naturel.

L’organisme réel est indissolublement lié au milieu ambiant et nous ne pouvons l’isoler que dans notre pensée. Ces idées cependant ne sont pas encore entrées dans le courant dominant de la biologie, ils ne représentent que des tentatives de savants isolés.

La question générale sur la répercussion des organismes vivants, de la matière vivante, dans le milieu cosmique où ils se trouvent, ne fixe pas l’attention du biologiste, n’incite pas son investigation scientifique. »

Vladimir Vernadsky, La géochimie

A l’arrière-plan, on reconnaît aisément l’opposition frontale entre Platon et son mode logico-mathématique, Aristote et son mode matériel. Vladimir Vernadsky appartient clairement au courant matérialiste ayant suivi Aristote, et de ce fait pose son travail dans le cadre d’une substance universelle.

Vladimir Vernadsky est ici un néo-spinoziste, bloqué juste avant l’étape du matérialisme dialectique. Voici un passage où il mentionne Lawrence Joseph Henderson (1878-1942), auteur de The Fitness of the Environment (1913), La forme de l’environnement, dont le sous-titre est Enquête sur la signification biologique des propriétés de la matière, ainsi que de The Order of Nature (1917), L’ordre de la Nature.

L’extrait est tiré de La géochimie.

« En biologie nous voyons se former un courant d’idées très intéressant, exprimées ces dernières années avec clarté et profondeur par le physiologiste américain M. Henderson.

Il a non seulement démontré la liaison intime de l’eau avec les manifestations de la vie, mais constaté qu’entre les centaines de milliers des composés chimiques connus, l’eau a une position unique.

C’est le composé propice par excellence, par ses propriétés physiques et chimiques, à l’existence de l’organisme. Entre tous les composés chimiques connus aucun ne peut être comparé de loin, sous ce rapport, à l’eau. L’eau seule est par ses propriétés prédestinée à la vie.

Nous retrouvons ici le rajeunissement sous une forme nouvelle des idées téléologiques anciennes de la première moitié du XIXe siècle — des idées sur l’harmonie universelle naturelle — l’idée de l’ordre non occasionnel. 

« Dans le monde, dit M. Henderson, que décrit la science moderne, habitent des organismes, spécialement adaptés à un milieu préformé pour eux, dont le composé le plus important est l’eau… »

« L’eau en elle-même, telle qu’elle surgit dans l’évolution cosmique, est appropriée à tous les phénomènes de la vie et son appropriation est non moins étonnante et significative que l’appropriation de l’organisme obtenue par son adaptation pendant la durée de l’évolution organique. »


Ce n’est pas de la téléologie.

C’est un fait, fait d’une extrême importance pour l’étude et la compréhension de la vie, une nouvelle indication, que l’écorce terrestre n’est pas un amas irrégulier de matière brute, mais un mécanisme régulier compliqué.

Il semble que le processus de la manifestation de la vie, étroitement liée à l’écorce terrestre, a des racines dans des phénomènes qui ont précédé de longtemps non seulement l’épanouissement de la vie, mais la formation géologique de l’écorce elle-même.

On commence à chercher ces racines dans la composition atomique 
de l’écorce. »

Vladimir Vernadsky, La géochimie

Vladimir Vernadsky se revendique en fait du meilleur de la bourgeoisie, celle des Lumières, raisonnant en termes de système, reconnaissant la Nature.

Il faut souligner ici l’importance du travail mené en Russie à cette époque, avec notamment Vassili Dokoutchaïev (1846-1903), le grand scientifique ouvrant l’étude des sols. Il fut le directeur de la première recherche autonome de Vladimir Vernadsky, qui porta sur l’isomorphisme des minéraux et fit qu’on lui proposa de devenir professeur d’université.

Vassili Dokoutchaïev, en 1888

Dans ses Essais sur la biogéochimie, en 1940, Vladimir Vernadsky expliqua à ce sujet :

« Lorsque j’étudiais la minéralogie à l’université (à Saint-Pétersbourg), je commençais sur une voie alors inaccoutumée, particulièrement en rapport avec mon travail et mes contacts durant mes années étudiantes et immédiatement après (1883-97) avec le grand scientifique russe V.V. Dokouchaev.

Il a le premier attiré mon attention sur le côté dynamique de la minéralogie, l’étude des minéraux à travers le temps (…). Cela a défini le parcours entier de mon enseignement et de mon étude de la minéralogie et cela s’est reflété dans ma pensée et l’œuvre scientifique de mes étudiants et collègues. »

Voici comment Vassili Dokoutchaïev exposait sa conception :

« En portant un regard plus attentif sur les grandes découvertes de la connaissance humaine, les découvertes, on peut dire, qui ont révolutionné notre vue de la nature de fond en comble, en particulier sur le travail de Lavoisier, Lyell, Darwin, Helmholtz, et d’autres, il est impossible de ne pas remarquer un manque tout à fait réel et important (…).

Ils ont surtout étudié des corps séparés – les minéraux, les dépôts miniers, les plantes et les animaux, et les phénomènes individuels – le feu (le volcanisme), l’eau, la terre, l’air, au sujet desquels, je le répète, la science a obtenus des résultats éblouissants, mais pas leur inter-relations, pas ce lien génétique, éternel et toujours ordonné entre la nature inerte et celle vivante, entre la plante, l’animal, et les royaumes minéraux d’un côté, et l’homme, dans sa vie quotidienne et même son monde spirituel, de l’autre.

Mais ce sont expressément ces inter-relations, ces interactions obéissant à des lois, qui contiennent l’essence de la connaissance de la nature, le noyau d’une vraie philosophie naturelle – le meilleur et le plus haut achèvement de la connaissance scientifique. »

C’est ce sens que l’activité de Vladimir Vernadsky a ouvert la voie à la géochimie, la biogéochimie, l’hydrogéochimie, l’hydrogéothermie… dans le prolongement de la tradition démocratique – bourgeoise d’étude de la réalité de manière raisonnée, matérialiste.

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Vladimir Vernadsky et l’importance du soleil

Vladimir Vernadsky, lorsqu’il définit la biosphère, insiste particulièrement sur le rôle capital du soleil. C’est en effet lui qui fournit l’énergie nécessaire à la matière vivante. Sans le soleil, il n’y aurait pas les moyens de s’approvisionner en énergie.

On ainsi la vie qui agit avec la planète elle-même :

« La vie est ainsi un perturbateur puissant, permanent et continu de l’inertie chimique sur la surface de notre planète.

En réalité, non seulement elle crée, par ses couleurs, ses formes, par les associations des organismes végétaux et animaux, par le travail et l’œuvre créatrice de l’humanité civilisée, tout le tableau de la nature ambiante, mais elle pénètre les processus chimiques les plus profonds et les plus grandioses de l’écorce terrestre.

Il n’est pas de grand équilibre chimique sur l’écorce terrestre où l’influence de la vie ne se manifeste, marquant toute la chimie de son sceau ineffaçable.

Ainsi, la vie n’est pas un phénomène extérieur ou accidentel à la surface terrestre. Elle est liée d’un lien étroit à la structure de l’écorce terrestre, fait partie de son mécanisme et y remplit les fonctions de première importance, nécessaires à l’existence même de ce mécanisme. »

Et la source d’énergie de la matière vivante est le soleil:

« La matière de la biosphère pénétrée de l’énergie communiquée devient active : elle amasse et distribue dans la biosphère l’énergie reçue sous forme de rayonnements, et finit par la transformer en énergie libre, capable d’effectuer du travail dans le milieu terrestre (…).

La biosphère est tout autant (sinon davantage) la création du Soleil que la manifestation de processus terrestres.

Les intuitions religieuses antiques de l’humanité qui considéraient les créatures terrestres, en particulier les hommes, comme des enfants du soleil étaient bien plus proches de la vérité que ne le pensent ceux qui voient seulement dans les êtres terrestres la création éphémère, le jeu aveugle et accidentel de la modification de la matière et des forces terrestres (…).

Les rayons ultra-violets et infrarouges n’exercent qu’une action indirecte sur les processus chimiques de la biosphère. Ce n’est pas en eux que résident les sources essentielles de son énergie. C’est l’ensemble des organismes vivants de la Terre, la matière vivante, qui transforme l’énergie rayonnante du soleil en énergie chimique de la biosphère (dans sa forme active). »

On peut même dire en fait que la matière vivante est un accumulateur d’énergie solaire, qui est activée en fonction. Dans son ouvrage La géochimie, Vladimir Vernadsky dit à ce sujet :

« La matière vivante peut être regardée comme une matière à l’état actif, un accumulateur de l’énergie solaire. Elle transforme l’énergie solaire, rayonnante et thermique, en énergie chimique, en mouvement moléculaire.

Ainsi, l’écorce terrestre n’est pas une masse inerte de la matière, c’est un mécanisme compliqué, qui par l’intermédiaire de matière à l’état actif, tient les atomes de l’écorce en un mouvement énergique et incessant. »

Il est significatif que ce rôle principal du soleil dans l’existence de la matière vivante ait été oblitérée de la vision du monde de l’humanité. Cela n’est bien entendu pas vrai pour l’humanité ayant saisi le matérialisme dialectique : les symboles communistes reconnaissent de manière régulière la place du soleil.

Emblème de l’URSS de 1936 à 1946. La présence du soleil levant est systématique dans les emblèmes des républiques également.

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Vladimir Vernadsky et le rapport de l’humanité à la matière vivante

En raison de sa position empirique-critique, Vladimir Vernadsky n’a pas voulu donner – ou pas étant en mesure de donner – des indications précises quant au positionnement de l’humanité par rapport à sa propre activité transformatrice.

On trouve cependant des traits généraux, des exigences allant de pair avec l’émergence de l’humanité comme force géologique atteignant un certain niveau de développement.

Dans L’autrotrophie de l’humanité, écrit à la fin de sa vie, il avait ainsi constaté ainsi que l’humanité est en train de trouver une voie pour s’extirper du reste de la matière vivante pour exister elle-même. Un être autotrophe, c’est un être capable de générer sa propre matière organique à partir d’éléments minéraux.

Or, si l’on suit le raisonnement, cela signifie que l’humanité cesse d’agir de manière négative à l’encontre de toute la matière vivante. Non seulement l’humanité cesse d’utiliser les animaux, mais elle cesse même l’utilisation des plantes, des arbres, etc.

L’humanité serait une forme de vie cessant d’utiliser la vie elle-même. On a là une lecture que l’on doit interpréter comme un véganisme tellement conséquent qu’il est élargi à l’ensemble de la matière vivante.

Voici comment Vladimir Vernadsky présente la place de l’humanité dans la biosphère, à la fois dedans et dehors à l’avenir :

« Il existe dans l’écorce terrestre une grande force géologique – peut être cosmique – dont l’action planétaire n’est, généralement pas prise en considération dans les concepts du Cosmos, concepts scientifiques ou basés sur la science (…).

Cette force c’est l’entendement humain, la volonté dirigée et réglée de l’homme social.

Sa manifestation dans le milieu ambiant au cours des myriades de siècles est apparue comme une des expressions de l’ensemble des organismes – de la matière vivante – dont l’humanité ne constitue qu’une partie.

Mais voilà plusieurs siècles que la société humaine se dégage de plus en plus par son action sur le milieu ambiant de la matière vivante.

Cette société devient dans la biosphère, c’est-à-dire dans l’enveloppe supérieure de notre planète, un facteur unique, dont la puissance croit avec une grande accélération et change – à elle seule – d’une manière nouvelle avec une rapidité croissante le mécanisme des fondements mêmes de la biosphère.

Elle devient de plus en plus indépendante des autres formes de la Vie et évolue vers une nouvelle manifestation vitale. »

Vladimir Vernadsky, L’autrotrophie de l’humanité

Voici comment, à la suite de cela, il présente sa conception de l’autotrophie de l’humanité :

« La force des marées et des vagues marines, l’énergie atomique radioactive, la chaleur solaire peuvent nous donner toute la puissance voulue.

L’introduction de ces formes d’énergie dans la vie est une question de temps. Elle dépend de problèmes dont la solution ne présente rien d’impossible.

L’énergie ainsi obtenue n’aura pas de limites pratiquement.

En utilisant directement l’énergie du soleil, l’homme se rendra maître de la source d’énergie de la plante verte, de la forme qu’il utilise par l’intermédiaire de cette dernière dans sa nourriture et dans ses combustions.

17. La synthèse des aliments, libérée de l’intermédiaire des êtres organisés, quand elle sera accomplie, changera l’avenir humain (…).

Que signifierait une synthèse pareille des aliments dans la vie humaine et dans la vie de la biosphère ?

Par son accomplissement, l’homme se libérerait de la matière vivante. D’un être social hétérotrophe, il deviendrait un être autotrophe.

La répercussion de ce phénomène dans la biosphère doit être immense. Ce fait signifierait la scission du bloc vivant, la création d’un troisième embranchement indépendant de la matière vivante.

Par ce fait apparaîtrait dans l’écorce terrestre, et pour la première fois dans l’histoire géologique du Globe, un animal autotrophe.

Il nous est aujourd’hui difficile, peut-être impossible de nous représenter les conséquences géologiques de cet événement ; – mais il est clair que ce fait serait le couronnement d’une longue évolution paléontologique, représenterait non une action de la volonté libre humaine, mais la manifestation d’un processus naturel.

L’entendement humain produirait par ce fait non seulement un grand effet social, mais un grand phénomène géologique (…).

Le naturaliste ne peut contempler cette découverte qu’avec une grande tranquillité.

II voit dans son accomplissement l’expression synthétique d’un grand processus naturel qui dure depuis des millions d’années et qui ne présente aucun signe de dissolution. C’est un processus créateur et non anarchique.

De fait, l’avenir de l’homme est toujours formé en grande partie par l’homme lui-même.

La création d’un nouvel être autotrophe lui donnera, des possibilités qui lui ont manqué pour l’accomplissement de ses aspirations morales séculaires elle lui ouvrira les voies d’une vie meilleure. »

Vladimir Vernadsky, L’autrotrophie de l’humanité

Vladimir Vernadsky ne donne pas plus d’indications. Il n’a pas systématisé sa conception. Il souligne l’aspect historique du phénomène en cours, sa très grande ampleur, à l’échelle de la planète elle-même. Mais il ne fournit pas de clefs idéologiques pour saisir, en théorie et en pratique, cette transformation.

Il pose toutefois la base d’une lecture cosmique du mouvement de la matière au Communisme.

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Vladimir Vernadsky et l’empirio-criticisme

Du point de vue du matérialisme dialectique, la démarche de Vladimir Vernadsky semblait à la fois tout à fait juste, mais avec une dynamique à l’arrière-plan ressemblant farouchement au vitalisme. En fait, Vladimir Vernadsky parlait surtout de cosmologie, de la nature de la matière, cependant il passait par le levier de la chimie et n’hésitait pas qui plus est à utiliser une manière de voir faisant de la « vie » une sorte d’abstraction l’emportant sur tout.

Vladimir Vernadsky, scientifique démocratico-bourgeois, rechignait en fait à formuler une vision du monde en tant que telle et se contenter d’évaluer les expériences. C’était un empiriste criticique et il est flagrant qu’il aurait pu ou du annoncer le réchauffement climatique avec un regard plus approfondi qu’il ne l’a fait, s’il ne s’était contenté d’en rester au niveau des constatations et des spéculations au sujet des constatations.

Critiqué pour tout cela par Abram Déborine, qui joua un rôle actif en faveur du matérialisme dialectique dans les années 1920, Vladimir Vernadsky se définit alors en réponse comme un « sceptique sur le plan de la philosophie », ce qui ne devait évidemment pas arranger les choses avec les institutions soviétiques.

Vladimir Vernadsky affirma notamment que :

« Comme résultat de ses enquêtes, l’académicien Déborine en arrive à la conclusion que je suis un mystique et le fondateur d’un nouveau système religieux-philosophique.

D’autres m’ont défini comme un vitaliste, un néo-vitaliste, un fidéiste, un idéaliste, un mécaniste, un mystique.

Je dois protester précisément et de manière décidée contre toutes ces définitions. Je ne proteste pas parce que je les considère comme insultantes à mon égard, mais parce qu’elles sont fausses en ce qui me concerne et qu’elles sont exprimées trop simplement par des gens parlant au sujet de quelque chose dont ils ne connaissent rien. »

Il est frappant ici de voir ici que, malgré de tels propos, Vladimir Vernadsky fut l’une des plus hautes sommités scientifiques soviétiques. C’est que Vladimir Vernadsky ne comprenait en fait strictement rien à la question posée par les communistes, ni à sa signification.

On a un exemple de développement inégal dans sa pensée qui est tout à fait significatif. Cela était somme toute flagrant et c’est la raison pour laquelle Vladimir Vernadsky pouvait finalement s’intégrer dans les institutions soviétiques.

D’ailleurs, dans sa propre réponse, Abram Déborine réfuta toute « intention diabolique », tout en maintenant le reproche d’une incompréhension complète du matérialisme dialectique par Vladimir Vernadsky. Et effectivement, Vladimir Vernadsky n’y comprit jamais rien en tant que système, tout en assumant un matérialisme très net, très incisif, avec une exigence démocratique de développement de la science particulièrement avancée.

Il était de fait prisonnier des limites historiques des forces productives de son époque, de son parcours bourgeois – démocratique, et ne pouvait, pour beaucoup, qu’être assimilé à un penseur imaginant tel Platon un magma de matière inerte façonnée par un démiurge qui serait, ici, la matière vivante en général, puis l’humanité en particulier.

Les institutions soviétiques étaient forcément frustrées de l’incapacité de Vladimir Vernadsky à faire un saut qualitatif sur le plan idéologique.

Lorsque dans un article au sujet de la biosphère pour l’Académie des sciences en 1937, il critique le matérialisme dialectique comme « dépassé », le philosophe A.A. Maximov lui répondit simplement :

« Dans un article sur les frontières de la biosphère, l’académicien Vernadsky a également touché le statut contemporain de la philosophie en général et en URSS en particulier, une question n’ayant aucun rapport avec la biosphère.

Il est libre d’agir ainsi, mais sa méthode et ses réponses se posent en contradiction flagrante aux méthodes du travail scientifique de Vernadsky lui-même. »

Vladimir Vernadsky ne percevait toutefois pas le rapport entre sa propre activité et le matérialisme dialectique, tellement il était enferré dans ses recherches et leur démarche empirique – critique. A.A. Maximov lui rappela alors ce qui était un simple constat :

« Dans les pays capitalistes, les scientifiques luttent avec les tendances religieuses, mystiques, idéalistes et d’autres pareillement anti-scientifiques. En URSS, à présent, la voie a été ouverte pour la science.

Les bases sociales de la religion et de la philosophie idéaliste ont été balayées. Ainsi, toutes les conditions nécessaires ont été mises en place pour le bourgeonnement complet de la science, et on commence déjà à en voir les débuts.

C’est cela qu’a donné le matérialisme dialectique à la science. »

La démarche de Vladimir Vernadsky était portée par l’URSS, par le cadre historique nouveau, cependant, Vladimir Vernadsky vivait à l’écart, en décalage avec les préoccupations concrètes, tellement il était avancé dans ses recherches, et tellement il se confinait dans son empirisme critique.

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Vladimir Vernadsky, la curvilinéarité et l’abiogenèse

L’une des questions formant un grand débat en URSS alors fut l’opposition au sujet de l’abiogenèse.

Il faut ici comprendre que l’intérêt de Vladimir Vernadsky tient à la question atomique. Vladimir Vernadsky a été l’un des premiers à s’intéresser à celle-ci, avec une approche de chimiste lui faisant ajouter deux dimensions à l’atome : l’espace et le temps.

En fait, chez Vladimir Vernadsky, un atome n’est pas qu’un élément minuscule, à un endroit précis, avec un rapport particulier à la question de l’énergie. Il a également une histoire, issue du rapport du temps avec l’espace, que Vladimir Vernadsky interprète comme sa migration.

De plus, cet atome dépend de son rapport à la matière soit inerte, soit morte. Il y a en fait pour lui trois caractéristiques de la vie :

– la stabilité relative de l’organisme, qui ne connaît donc pas de modifications subites ;

– le caractère dispesé de l’organisme, au sens où il existe en étant séparé de son environnement direct ;

– sa nature curvilinéaire.

Ce dernier point est essentiel, Vladimir Vernadsky affirmant qu’il n’existe pas de surfaces planes chez les êtres vivants, que cela est relié à l’asymétrie moléculaire et qu’il est par conséquent nécessaire d’employer la géométrie riemannienne et non plus euclidienne.

C’est la base pour son affirmation, en 1931, dans sa conférence sur Les problèmes du temps dans la science contemporaine, que :

« L’espace de la géométrie du temps de Newton inévitablement isotrope [le temps est le même dans tous les directions] et homogène.

Il correspond à un vide absolu.

Un tel espace absolu, l’espace de l’ancienne géométrie en trois dimensions [euclidienne] – vide, homogène et isotropique – ne se rencontre pas, en réalité, par celui qui investigue la nature. »

Cela est indéniablement une approche reconnaissant le développement inégal et le caractère inépuisable de la matière. C’est là tout à fait conforme à la thèse de Mao Zedong selon laquelle rien n’est indivisible.

Mao Zedong a mené une immense bataille idéologique avec la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne, affirmant que rien n’est indivisible.

Or, cela pose deux soucis, au-delà du caractère matérialiste, voire matérialiste dialectique de la démarche.

Tout d’abord, cela fait que Vladimir Vernadsky s’arrête à l’atome, en faisant en quelque sorte une « brique » originelle de la vie. C’est là une approche opposée à sa propre thèse comme quoi le vide n’existe pas (et donc comme quoi « rien n’est indivisible »).

En pratique cela n’est pas vrai, puisque Vladimir Vernadsky affirme qu’il existe justement un autre mode de l’espace-temps au niveau des atomes relevant du vivant, qu’il y a donc encore un processus en cours, un mouvement dans le mouvement, etc.

Mais tant qu’il ne l’a pas trouvé, il restait bloqué à l’atome comme brique. Le niveau historique ne permettait pas de déployer la lecture scientifique jusqu’au bout.

Cela a comme conséquence que Vladimir Vernadsky, une fois qu’il avait établi les principes de la biosphère, ne cessa pas de chercher à en établir les limites. Il séparait, on peut dire arbitrairement, la croûte terrestre, du reste de la vie planétaire.

Encore une fois, ce n’est pas vrai, puisqu’il raisonnait en termes cosmiques. Mais en l’absence de saisie du matérialisme dialectique et en raison du faible niveau technique encore, il revenait à une délimitation, il y tendait inéluctablement.

Le matérialisme dialectique aurait du faire un pas vers Vladimir Vernadsky, et il l’a fait en l’intégrant dans les institutions soviétiques. Toutefois, les forces productives à l’échelle planétaire ne permettait pas encore un processus complet.

Le résultat est que, pour maintenir la stabilité de son système, Vladimir Vernadsky opposait de manière formelle la matière « inerte » et la matière vivante, et qu’il lui fallait toujours chercher un appui extérieur pour justifier la vie : l’énergie solaire pour les êtres vivants profitant de la chlorophylle, la vie venant de comètes, etc. ; en fait Vladimir Vernadsky considéra finalement que la vie avait toujours existé dans l’univers.

Voici comment il rejette l’abiogenèse, dans La Biosphère, en 1926 :

« Pendant toutes les périodes géologiques il n’a jamais existé, et il n’existe pas à l’heure actuelle, de traces d’abiogenèse (c’est-à-dire de création immédiate d’un organisme vivant partant de la matière brute).

On n’a jamais observé das le cours des temps géologiques de périodes géologiques azoïques (c’est-à-dire dénuées de vie).

Il s’en suit :

a) que la matière vivante contemporaine est rattachée par un lien génétique à la matière vivante de toutes les époques géologiques antérieures ;

b) que les conditions du milieu terrestre dans le cours de tous ces temps ont été favorables à son existence, c’est-à-dire toujours voisines de celles d’aujourd’hui. »

Voici comment il pose cela, dans Sur les conditions de l’apparition de la vie sur la Terre, en 1931 :

« Dans la structure chimique de la biosphère on a affaire au monde vivant dans son ensemble et non à des espèces particulières. Parmi les millions d’espèces il n’y en a pas une qui puisse à elle seule remplir toutes les fonctions géochimiques vitales, qui depuis le commencement existent dans la biosphère.

Ainsi la composition morphologique du monde vivant dans la biosphère a dû être complexe dès le commencement. Les fonctions vitales de la biosphère, les fonctions bio-géochimiques, sont immuables a travers les temps géologiques.

Nulle d’entre elles n’a fait apparition dans le cours de ces temps. Elles ont toutes existé simultanément et toujours. Elles sont géologiquement éternelles. »

De ce fait, Vladimir Vernadsky s’est opposé à Alexandre Oparine (1894-1980), partisan de l’abiogenèse, c’est-à-dire de l’origine de la formation de la matière vivante à partir de la matière inerte.

En pratique toutefois, Vladimir Vernadsky avait une démarche revenant à l’interprétation d’Alexandre Oparine, mais posé à l’envers. Au lieu d’avoir une soupe primordiale dans le passé comme chez Alexandre Oparine, chez Vladimir Vernadsky on l’a dans le futur avec une sorte de soupe finale issue de la migration générale des atomes.

Il est ici intéressant de noter que si par la suite Vladimir Vernadsky fut valorisé en URSS devenu social-impérialiste, cela resta de manière symbolique, alors qu’Alexandre Oparine fut mis en avant sur le plan international, notamment avec les traductions de son ouvrage de 1936, Les origines de la vie. Il fut également le président du cinquième congrès international de biochimie, avec deux mille scientifiques présents, du 10 au 16 août 1961 à Moscou, etc.

On a ici une lutte de deux lignes.

Vladimir Vernadsky représentait la bonne perspective, mais son incapacité à saisir le matérialisme dialectique empêcha en grande partie une lecture adéquate de sa démarche. Pourtant, Vladimir Vernadsky ne rejetait pas le principe de l’abiogenèse, il considérait que la question était mal posée.

Dans Sur les conditions de l’apparition de la vie sur la Terre, il dit ainsi :

« Si l’on admet l’abiogenèse sur la Terre (le principe de Redi demeurant intact), il doit exister deux possibilités de l’abiogenèse : soit la formation simultanée d’un ensemble d’organismes unicellulaires, de fonctions biogéochimiques déterminées; soit la création d’une forme organique non existante et inconnue, dont la désagrégation ultérieure en organismes de diverses fonctions géochimiques (espèces sui generis primitives) devrait se produire très rapidement et par voie inconnue, indépendamment du processus de l’évolution.

Le fait est que le processus de l’évolution sous quelque forme nous le prenions, se développe toujours dans les cadres de la nature vivante déjà existante. Conclure logiquement de là au changement des formes des organismes par l’évolution en dehors de la nature vivante, comme on le fait souvent, serait une faute de logique, une extrapolation inadmissible (…).

En tous cas tous ces changements – donc le processus de l’évolution lui-même aussi, – ne peuvent être pris en considération quand on parle de la matière vivante primitive, hétérogène, qui, soit qu’elle fut apportée des espaces cosmiques ou créée par l’abiogenèse en dehors de la biosphère, qui n’existait pas alors, a pour la première fois rendu possible le processus même de l’évolution des espèces.

La matière vivante primitive, qui donne naissance a la nature vivante actuelle, devait se transformer en dehors des lois de l’évolution, qui correspondent exclusivement aux êtres organisés, vivant et se formant dans les cadres de la nature vivante, déjà existante.

Probablement les fonctions géochimiques de la vie ont servi de facteur essentiel à cette transformation. La matière vivante primitive devait probablement correspondre à un complexe de formes organisées, unicellulaires et bactérielles.

L’extrême rapidité de la multiplication est une des propriétés importantes d’un tel complexe.

La grandeur V – vitesse de la transmission de la vie, y atteint des milliers et des dizaines de milliers de centimètres par seconde : la vie pourrait couvrir en peu de jours toute la surface de la planète, former ainsi la biosphère, établir la genèse du processus de l’évolution et de ses lois, c’est-à-dire du processus, lié avec l’action réciproque des formes organiques dans les cadres de la biosphère.

La création de la biosphère, son commencement fut ainsi lu moment du commencement du processus de l’évolution, de la création par cette voie de diverses séries organiques héréditaires successives. »

Il a ici une certaine démarche empirique-critique bloquant une perspective cosmique matérialiste dialectique.

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Vladimir Vernadsky et la conscience du tournant pour la planète

L’irruption de l’humanité comme facteur géologique implique une nouvelle étape dans l’histoire planétaire et cela va avec une vision cosmique totalement nouvelle.

Vladimir Vernadsky avait tout à fait conscience que la planète était à un tournant.

Dans L’étude de la vie et la nouvelle physique, une conférence faite aux Sociétés des Naturalistes de Moscou et de Leningrad, en 1930, Vladimir Vernadsky posa ainsi les choses :

« En réalité l’explication de la vie donnée par les schémas de la conception dominante de l’univers scientifique n’a pas fait de progrès dans le cours de tous les siècles passés.

Le même abîme se dresse entre la matière vivante et non vivante, la matière brute, que dans les temps de Newton.

Les schémas et les constructions des systèmes physico-chimiques du Cosmos de Newton n’ont jusqu’ici pas réussi à expliquer scientifiquement la conscience, l’intelligence et la pensée logique.

Le savant devait chercher une issue de ces contradictions soit dans la pensée philosophique ou religieuse, soit dans la reconstruction de l’Univers scientifique, dans laquelle les phénomènes de la vie exprimés dans les faits scientifiques et les généralisations empiriques, devaient être inclus, de front avec d’autres manifestations de la réalité (…).

En présence de l’unité de tout ce qui vit, de la vie, on ne peut savoir où s’arrêtera la pénétration du Cosmos scientifiquement construit par les phénomènes liés avec la vie. L’avenir y est probablement gros de grandes surprises (…).

Nous nous rapprochons d’une époque très responsable — de celle du changement radical de notre conception de l’Univers scientifique.

Ce changement ne sera par ses suites probablement pas moins important que le fut à son temps la création du Cosmos, qui reposait sur la gravitation universelle, et le temps et l’espace infinis, Cosmos pénétré de matière et d’énergie.

Ce changement permettra de surmonter la contradiction existant entre la vie et la création scientifique d’une part, et le Cosmos construit scientifiquement de l’autre, contradiction qui s’est manifestée précisément aux XVIe -XIXe siècles, époque de la création et du développement du concept de l’Univers newtonien.

Ce fut d’ailleurs la conception de l’Univers de Newton sans Newton, qui y avait introduit les corrections d’un chrétien croyant (…).

Il n’est pas douteux que la vie dans le tableau scientifique de l’Univers nous apparaîtra sous une forme inattendue. Tous les phénomènes étudiés dans la physique et dans la chimie s’y manifestent sous une autre forme que celle sous laquelle ils se présentent devant nos organes des sens (…).

On peut noter un grand nombre de manifestations de la vie dans ce domaine dignes d’attention, dont une partie qui revêt un caractère planétaire, est lié avec la Terre, tandis que l’autre dépasse évidemment les limites de l’existence planétaire, indique la situation plus générale de la vie dans le Cosmos.

Parmi les propriétés planétaires de la vie sont à noter :

1. La matière vivante est créée et maintenue sur notre planète par l’énergie cosmique du Soleil. Elle y forme une partie intégrante de la géosphère supérieure, la biosphère, une partie indissoluble de son mécanisme.

2. L’énergie du Soleil est graduellement transportée par l’intermédiaire de la matière vivante dans les parties plus profondes de la planète, de son écorce.

3. La quantité de matière dans la biosphère pénétrée par la vie est une grandeur constante ou presque permanente à travers les temps géologiques.

4. La matière vivante entre dans le cours de tous les temps géologiques de façon uniforme dans les cycles géochimiques des éléments chimiques, dans l’écorce terrestre, en y jouant un rôle très important. Par cette voie, la matière vivante apporte dans la migration des éléments chimiques terrestres une énergie géochimique déterminée, dont la source première émane principalement du Soleil.

5. La matière vivante se trouve en un échange chimique continuel avec le milieu cosmique qui l’entoure, mais n’y est jamais spontanément engendrée. Cette matière vivante représente dans le cours de tous les temps géologiques un bloc unique, génétiquement lié, nettement séparé du milieu cosmique.

6. L’énergie géochimique biogène tend à sa manifestation maximum dans la biosphère (premier principe biogéochimique).

7. Lors de l’évolution des espèces, ce sont les organismes augmentant par leur vie l’énergie géochimique biogène qui survivent (second principe biogéochimique).

8. Lors de l’évolution des espèces la composition chimique de la matière vivante demeure constante, mais l’énergie géochimique biogène apportée par la matière vivante dans le milieu cosmique accroît.

9. Avec l’apparition de l’homme dans la biosphère conformément au second principe biogéochimique l’action de la vie sur notre planète se développe et change tellement par l’effet de son intelligence, qu’il devient possible de parler d’une époque psychozoïque spéciale dans l’histoire de notre planète, analogue à d’autres époques géologiques par le changement effectué dans la nature vivante de la Terre, aux époques cambrienne ou oligocène par exemple.

Avec l’apparition d’un être vivant doué d’intelligence sur notre planète, celle-ci passe à un autre stade de son histoire. »

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Vladimir Vernadsky et la signification planétaire de l’intervention humaine

Vladimir Vernadsky a tout à fait compris la signification de l’intervention humaine en ce qui concerne l’activité de la biosphère. Il raisonne en termes de migration des atomes, et il s’aperçoit que les activités humaines jouent un rôle toujours plus immense en ce sens.

Voici comment il présente la chose dans L’évolution des espèces et la matière vivante :

« Il en existe encore une troisième. Cette troisième forme commence à prendre à notre époque, époque psychozoïque [c’est-à-dire marqué par l’émergence de l’esprit comme facteur], une importance extraordinaire dans l’histoire de notre planète.

C’est la migration des atomes, suscitée également par les organismes, mais qui ne se rattache pas génétiquement et immédiatement à la pénétration ou au passage des atomes à travers leur corps.

Cette migration biogène est provoquée par le développement de l’activité technique. Elle est par exemple déterminée par le travail des animaux fouilleurs, dont on relève les traces depuis les époques géologiques les plus anciennes, par le contrecoup de la vie sociale des animaux constructeurs, des termites, des fourmis, des castors.

Mais cette forme de migration biogène des éléments chimiques a pris un développement extraordinaire depuis l’apparition de l’humanité civilisée, il y a une dizaine de milliers d’années.

Des corps entièrement nouveaux ont été créés de cette façon comme par exemple les métaux à l’état libre.

La face de la Terre se transforme et la nature vierge disparaît.

Cette migration biogène ne paraît pas être en relation directe avec la masse de la matière vivante : elle est conditionnée dans ses traits essentiels par le travail de la pensée de l’organisme conscient. »

Ce que dit Vladimir Vernadsky, c’est que si auparavant, il existait un rapport en quelque sorte arithmétique entre une certaine masse et un certain effet de cette masse sur les atomes, désormais le rapport est découplé.

Les choix de l’humanité impliquent des effets dont le rapport est sans commune mesure ou proportion avec la masse d’humains. Cela ne signifie pas que la masse en tant que telle ne joue pas un rôle. Cependant, les moyens mis en œuvre ont atteint désormais des proportions gigantesques et les orientations de l’humanité ont un impact à l’échelle planétaire.

La Terre. Image synthétisée à partir de données d’un satellite de la NASA.

Vladimir Vernadsky a tout à fait noté l’apparition de nouveaux éléments matériels sur Terre. Si on l’avait suici, on aurait pu saisir de manière active le processus et cherchait à en étudier l’impact.

Dans Sur les conditions de l’apparition de la vie sur la Terre, une conférence faite à la Société des Naturalistes de Leningrad en 1931, avec le texte révisé par l’auteur par la suite, il dit :

« La matière brute de la biosphère commence à changer nettement avec l’apparition de l’humanité civilisée.

Il y apparaît de nouveaux corps inconnus jusque là (par exemple l’aluminium métallique et ses alliages) et leur masse change (par exemple la considérable augmentation de la quantité de fer métallique ou du cuivre métallique).

La formation de tels corps nouveaux augmente avec une accélération toujours croissante. »

En 1938, Vladimir Vernadsky parle donc de « la pensée scientifique comme phénomène planétaire », ce qui va de pair avec le concept de noosphère, le terme noos signifiant en grec ancien la pensée.

L’énergie biogéochimique prend ainsi une nouvelle qualité, la biosphère ouvrant la voie à la noosphère. L’humanité était devenu un facteur géologique sans précédent dans l’histoire de la planète, prenant le relais de la biosphère en tant que telle.

C’est ici où l’on retrouve l’obstacle idéologique barrant la route à Vladimir Vernadsky, avec son vitalisme. Vladimir Vernadsky n’est en effet pas en mesure de cerner la question du communisme, du rapport amélioré de la matière à elle-même, bien qu’il le pressente. D’ailleurs, l’humanité agit au moyen de ses capacités techniques, elle ne le fait pas en agissant d’elle-même. Vladimir Vernadsky entrevoit ici la question des forces productives.

Il dit, dans Sur les conditions de l’apparition de la vie sur la Terre, en 1931 :

« Ce n’est que du moment de l’apparition de l’humanité civilisée dans la biosphère qu’un organisme se trouva à lui seul capable de produire simultanément des processus chimiques variés, mais il y parvint par son intelligence et sa technique et non par le travail physiologique de sa structure. »

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Vladimir Vernadsky et la migration biogène des atomes : les oiseaux et les humains

Voici comment Vladimir Vernadsky, dans La Matière vivante et la chimie de la mer, présente en 1924 l’exemple des oiseaux pour les migrations des éléments chimiques.

« Je ne dirai que quelques mots sur l’importance que présente l’activité des animaux terrestres. Nous ne nous rendons habituellement pas compte de la portée de leur vie au point de vue géochimique. L’appareil qui à l’heure présente remplit cette fonction est représenté principalement parle règne des oiseaux ─ des organismes ailés.

En particulier, il se manifeste par leurs migrations périodiques, qui forment une importante et caractéristique partie du mécanisme qui mélange les éléments chimiques sur la surface de notre planète.

Des myriades d’oiseaux accomplissent d’immenses migrations à des dates régulières, ils traversent des milliers de kilomètres et transportent dans leurs corps d’un lieu à d’autres de notre planète des éléments chimiques, accomplissant par ce procédé un immense travail chimique.

Un grand rôle est rempli par les oiseaux marins, qui arrivent en hiver dans les pays chauds et au printemps s’envolent pour les rivages froids de l’océan.

Mais aussi la masse principale des oiseaux marins qui restent toujours sur place (par exemple les pingouins et d’autres oiseaux qui forment des marchés d’oiseaux) accomplissent un travail identique.

Ils tirent continuellement de la mer une grande quantité d’éléments chimiques pour leur nourriture, et les transportent sur la terre ferme.

La portée de ce phénomène est évidente. Il suffit de nous représenter la quantité des restes qui se rassemblent sous forme de guano dans des conditions climatiques favorables.

Dans les régions littorales de l’océan ─ pauvres en météores aquatiques ─ ils forment des masses de dizaines et de centaines de milliers de tonnes. »

Vladimir Vernadsky, La Matière vivante et la chimie de la mer, 1924

Voici comment, dans L’évolution des espèces et la matière vivante, en 1928, il reprend cette idée, et expose le rôle de l’humanité désormais pour cette migration. Il est le premier à affirmer :

a) que cette migration provoquée par l’humanité est de grande ampleur et en cours ;

b) qu’on en était alors qu’à des débuts d’une transformation générale.

« Dans le mécanisme de la biosphère, dans la migration biogène des atomes, les oiseaux, ainsi que les autres organismes volants, jouent un rôle immense pour ce qui est de l’échange de la matière entre la Terre ferme et l’eau, principalement entre le continent et l’Océan !

Le rôle des oiseaux s’oppose ici à celui des fleuves, mais, par la quantité des masses transportées, il s’en rapproche. Les migrations des oiseaux rendent ce rôle encore plus important en ce qui concerne la circulation biogène des atomes.

L’apparition de ces espèces de vertébrés ailés a non seulement créé de nouvelles formes de migrations biogènes et a eu une répercussion sur la balance chimique de la mer et du continent, mais elle a provoqué encore une recrudescence de la migration biogène au cours de l’histoire de corps séparés, en particulier dans celle du phosphore.

Les invertébrés ailés, les insectes, n’ont pas joué un rôle aussi important. Il est vrai que les sauriens volants sont apparus avant les oiseaux, mais tout indique qu’ils n’ont pas exercé une action comparable à la leur. L’apparition des oiseaux paraît liée à celle de nouveaux types de forêts, ou, en tout cas, semble avoir coïncidé avec celle-ci.

Le rôle de l’humanité civilisée du point de vue de la migration biogène a été infiniment plus important que celui des autres vertébrés.

Ici, pour la première fois dans l’histoire de la Terre, la migration biogène, due au développement de l’action de la technique a pu avoir une signification plus grande que la migration biogène déterminée par la masse de la matière vivante.

En même temps, les migrations biogènes ont changé pour tous les éléments.

Ce processus s’est effectué très rapidement dans un espace de temps insignifiant.

La face de la Terre s’est transformée d’une façon méconnaissable et pourtant il est évident que l’ère de cette transformation ne fait que commencer. »

Vladimir Vernadsky, L’évolution des espèces et la matière vivante, 1928

Ces dernières lignes font de Vladimir Vernadsky l’un des plus grands penseurs du XXe siècle.

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Vladimir Vernadsky et l’évolution comme fruit de la migration des éléments chimiques

Vladimir Vernadsky ne s’est pas arrêté à constater le mouvement de la matière vivante et sa dimension transformatrice. Il a également cherché à en présenter les contours généraux.

S’appuyant sur son parcours de chimiste, il a tenté de présenter le cadre de la biosphère comme réalité transformatrice, en disant somme toute : tout est une question de dispersion des atomes, de leur mélange.

Dans L’évolution des espèces et la matière vivante, il dit ainsi :

« Nous appellerons migration des éléments chimiques tout déplacement des éléments chimiques quelle qu’en soit la cause.

La migration dans la biosphère peut être déterminée par des processus chimiques, par exemple, lors des éruptions volcaniques; elle est suscitée par le mouvement des masses liquides, solides, gazeuses dans le cas des évaporations et de la formation des dépôts; elle s’observe à l’occasion du mouvement des fleuves, des courants marins, des vents, des charriages et des déplacements des couches terrestres, etc.

La migration biogène provoquée par l’intervention de la vie compte, envisagée dans son ensemble, parmi les processus les plus grandioses et les plus typiques de la biosphère et constitue le trait essentiel de son mécanisme.

Des quantités innombrables d’atomes se trouvent soumis à l’action d’une migration biogène ininterrompue (…).

Cette migration s’effectue partiellement sous l’influence de l’énergie solaire, de la force de la gravitation et de l’action des parties internes de l’écorce terrestre sur la biosphère.

Tous ces déplacements des éléments, quelle qu’en soit la cause, répondent à divers systèmes d’équilibres mécaniques déterminés; en particulier, dans l’histoire de divers éléments chimiques, ils donnent naissance à des cycles géochimiques fermés, à des tourbillons d’atomes. »

Vladimir Vernadsky dit ainsi : la réalité de la transformation de la biosphère c’est la réalité de l’accroissement de la migration biogène des atomes dans la biosphère.

Ce qu’on appelle évolution correspond à la production de nouvelles formes de vie, qui s’inscrivent dans ce processus de complexification produit par la migration des atomes – et on sait que la vie modifie la structure des molécules, avec les principes de l’asymétrie moléculaire.

Ce qu’on appelle l’expansion de la vie est, selon Vladimir Vernadsky, l’expansion de la richesse des éléments, à la fois quantitativement et qualitativement. Le mouvement de la matière tend à cette expansion.

Il constate, pour donner un exemple, dans L’évolution des espèces et la matière vivante, que :

« Le processus de l’évolution a non seulement élargi le domaine de la vie, il a intensifié et accéléré la migration biogène.

La formation du squelette des vertébrés a modifié et augmenté, en la concentrant, la migration des atomes du fluor et, sans doute, du phosphore et celle de celui des invertébrés aquatiques — la migration des atomes du calcium. »

Cette évolution, selon Vladimir Vernadsky, va toujours à sa manifestation maximale. En 1931, il tint une conférence à la Société des explorateurs de la nature de Leningrad, au sujet d’une Étude du phénomène de la vie et les physiques nouvelles. Il y affirma que :

« L’énergie biogéochimique dans la biosphère a une tendance à sa manifestation maximale. »

Vladimir Vernadsky qualifia cela de « premier principe de la biogéochimie ».

Cela consiste ni plus ni moins à affirmer que la vie a toujours tendance à se développer, à se multiplier. Naturellement, il existe des limites : le temps de la reproduction, les conditions géologiques et plus globalement les conditions relatives à l’environnement.

Néanmoins, la matière vivante ne consiste pas en un équilibre, en quelque chose de statique. De manière dialectique, Vladimir Vernadsky relie cela à la question de l’interaction entre les êtres vivants et l’ensemble de la matière vivante. Le « second principe de la biogéochimie » pose en effet que :

« Dans le processus d’évolution des espèces, la survie appartient à celles capable d’augmenter l’énergie biochimique totale de la biosphère. »

De la même manière que Karl Marx considère que la société a été l’histoire de la lutte des classes, c’est-à-dire du développement du mode de production, la biosphère est l’histoire de l’agencement entre espèces, avec toujours un dépassement vers un meilleur agencement, au sens géobiochimique.

Vladimir Vernadsky donne une définition encore plus poussée de cela en 1940, disant que :

« L’évolution des espèces durant le temps géologique va dans la direction d’une migration biogénique croissante des atomes dans la biosphère. »

Ce que veut dire Vladimir Vernadsky, c’est que le mouvement historique de la biosphère tend à la complexification des cycles biogéochimiques.

L’histoire des espèces et de leur évolution est en rapport avec le mouvement général du rapport de la matière vivante avec elle-même et l’ensemble de la matière comme système.

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